‹ Mes souvenirs sur Napoléon (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · S^ MES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

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réunit autour de lui les principales administrations, qui forme de nombreux établissements pour la prospérité des arts, des sciences et du commerce , peut y agglomérer une population nombreuse ; mais cela ne suffit pas encore pour réunir deux millions d'habitants. Il faut de grandes facilités pour les approvisionnements, des débouchés pour les produits de l'industrie, et rien de tout cela n'existe à Paris. Nos principaux approvisionnements se font par une rivière qui n'est point navigable trois mois d'hiver ni trois mois d'été. Paris est toujours au moment de manquer de subsistances. A la halle, il n'y a jamais que quatre à cinq mille sacs de farine par jour, et il en faut deux mille pour les besoins journaliers. Louis XIV, pénétré de ces vérités, avait conçu une grande idée, celle de jeter dans la Seine une partie de la Loire, Par ce moyen^ la Seine était navigable dix mois de l'année, et la partie de la France située entre Orléans et les montagnes du Velay versait tous ses produits à Paris; mais, dans Pétat actuel, Paris

nourrirait avec peine un million d'habitants; Texistence d'un plus grand nombre se voit compromise à chaque instant ; livrez l'accroissement de la population à lui-même, il s'établira tel qu'il doit être; Paris offre assez d'appas aux gens riches et de ressources à l'homme de peine pour que l'autorité ne doive pas s'en mêler. j> — a Soit! ces raisons sont solides; q « mais je veux faire quelque chose de grand « et d'utile pour Paris. Quelles seraient vos, « idées à ce sujet? »

oc — Donnez-lui de l'eau. »

« — Bah, de l'eau 1 Plusieurs fontaines et « un grand fleuve coulent dans Paris. »

« — Il est vrai que des fontaines et un grand fleuve coulent dans Paris, mais il n'est pas moins vrai que l'eau s'y vend à la bouteille, et que c'est un impôt énorme que paye le peuple, car il faut une voie d'eau par jour pour les besoins de chaque ménage, ce qui, à 2 sous la voie, fait plus de 36 francs par an, et vous n'avez aujourd'hui ni fontaines publiques, ni abreuvoirs, ni moyen de laver les rues, »

« — Quels seraient vos moyens pour donner ce de l'eau à Paris? »

« — Je vous en proposerai deux : le premier serait de construire trois pompes à feu de la force de quarante chevaux chacune^ l'une au centre de Paris et les deux autres aux extrémités. La ville en ferait les frais, dont elle se couvrirait par une légère rétribution sur les habitants. Le second projet consisterait à amener la rivière de TOurcq à Paris : cette rivière, qui est à vingt-deux lieues, verse ses eaux dans la Marne^ la Marne se vide dans la Seine, de sorte 'que rOurcq peut être aisément amenée au haut de la Villette, d'où ses eaux se répandraient dans Paris. »

« — J'adopte ce dernier projet; envoyez « chercher M, Gauthey (i) en rentrant chez « vous, et dites-lui de placer demain cinq (( cents hommes à la Villette pour creuser le « canal (2). »

(i) Habile ingénieur des ponts et chaussées.

(2) Les choses n'allèrent pas tout à fait aussi vite, mais

Une autre fois, il mande Fontaine, son archi- v^ tecte , à onze heures du soir, et lui ordonne de ] conduire, le lendemain, à cinq heures du matin, cinq cents hommes à un endroit de la place du Carrousel qu'il lui indique, pour y élever un arc de triomphe en Thonneur de Tarmée. On observe vainement c^ u^on n'a ni plan ni devis; i l insiste, et le lendemain, à rheure indiquée, les cinq cents hommes sont employés à remuer des terres. Duroc, à son lever, s'aperçoit de ce mouvement et croit que Daru, sans l'en prévenir, a commandé ce travail. Il le fait appeler; celui-ci témoigne autant de surprise que Duroc eii .avait éprouvé. Ils envoient chercher Fontaine, qui leur raconte ce qui s'était passé et leur demande de rentrer au plus vite chez lui pour:s*occuper du plan et du devis.

Napoléon usait, sans compassion, les hom-

le lendemain M. Gauthey reçut l'ordre de se rendre sur les lieux et de parcourir la ligne pour faire un rapport. A son retour, le rapport fut approuvé et l'exécution ordonnée. On en estima approximativement la dépense à douze ou quinze millions.

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mes qui le servaient soit dans le civil, soit dans le militaire. Il n'avait égard ni à Tâge, ni aux infirmités, ni à la fatigue. Comme il était toujours absolu et pressé, il n'accordait jamais Me temps convenable pour préparer le travail l qu'il demandait. On passait les nuits pour le servir, et il était rare qu'il fût jamais satisfait, encore plus rare qu'il eût l'air de vous tenir compte de vos fatigues. Je l'ai vu un jour, à un conseil tenu à Fontainebleau, molester ^^ fortement Champagny de ce qu'il n'avait pas pu lui apporter, ce jour-là, des renseignements qui exigeaient de longues et pénibles recherches dans les archives. Le ministre lui observa que l'archiviste, M. d'Hauterive, était malade. Sur ce propos, l'Empereur répliqua brusquement, en se tournant vers Montalivet, qui souffrait horriblement de la goutte : « Eh « bien, foutre! quand les commis sont ma- « lades, on les envoie à l'hôpital et on en « prend d'autres. »

Napoléon, qui était si impérieux et qui exigeait tant de la part de ses subordonnés,

comptait néanmoins leur temps pour rien. Il n'était pas rare qu'il fît attendre deux et trois heures, dans ses antichambres, les ministres ou les membres de ses conseils, quoiqu'il eût fixé l'heure lui-même. On le voyait souvent, lorsqu'il avait ouvert la séance du conseil de ses ministres, s'occuper longtemps d'objets étrangers au travail pour lequel on était convoqué; et, après plusieurs heures de digressions sur des matières étrangères, renvoyer le travail à un autre jour, ou le presser tellement qu'on avait à peine le temps de lire les titres des rapports. C'est surtout lorsqu'il était préoccupé d'un objet qu'il se livrait à ces digressions; il parlait pendant des heures entières sur cet objet et tâchait de former l'opinion de ses ministres pour qu'ils éclairassent le public et donnassent une explication favorable de tous les actes de son gouvernement.

Il développait, dans toutes ces circonstances, un grand talent et surtout une grande adresse. Il ne manquait jamais de motifs pour tâcher de légitimer les mesures les plus

arbitraires et souvent atroces. C'est surtout dans ces sortes de confidences qu'on voyait à découvert le caractère astucieux de Napoléon, les principes de sa politique et son opinion sur les hommes.

Comme il redoutait beaucoup l'opinion publique, il essayait de la former ou plutôt de la diriger non seulement dans le conseil de ses ministres, mais à la Cour, auprès de ses affidés, et dans son conseil d'État. Il croyait que l'opinion qu'il émettait deviendrait, par ce moyen, celle de la France et de l'Europe.

C'est ainsi qu'il tâchait de justifier ses projets de guerre, ses actes de despotisme, etc. Mais, tout en admirant l'art avec lequel il cherchait à tromper ou à faire illusion, rarement on était convaincu.

Je me rappelle qu'à l'époque de la réunion du Piémont à l'empire français, il se rendit au Sénat, et que là il parla pendant une heure et demie sur l'importance et la nécessité de cette réunion. Il s'attacha surtout à prouver qu'elle était utile au Piémont, à l'Ita-

lie et aux souverains qui ne pouvaient voir qu'avec douleur Tun d'eux froissé entre deux républiques, la France et Tltalie. Il affecta de ne pas dire un mot des avantages qu'en retirerait la France, de sorte qu'il avait l'air de s'emparer du Piémont dans les vues de la politique européenne et dans Tintérét des rois plutôt que dans ses intérêts propres. Cette réunion fut opérée immédiatement après le traité d'Amiens, et les Anglais refusèrent alors d'évacuer Malte, qui était une des conditions de la paix. L'Empereur cria beaucoup à la perfidie, et il crut aveugler l'Europe sur les véritables causes qui venaient d'amener une nouvelle guerre.

La dernière guerre avec la Russie n'avait pas de motifs plus légitimes. Malgré son système continental, il commerçait avec l'Angleterre en accordant des licences à plusieurs de ses bâtiments. La Russie voulut imiter son exemple. Il le trouva mauvais. L'empereur de Russie lui fit proposer de convenir du nombre de licences que chacun pourrait accorder

chaque année. Il rejeta cette proposition si raisonnable, et il marcha sur Moscou avec une armée de cinq cent mille hommes. Comme il nourrissait toujours le projet d'une domination universelle, il ne demandait jamais qu'un prétexte pour tromper la nation, en obtenir des sacrifices et marcher à l'accomplissement de ses desseins.

Napoléon avait une volonté inflexible. Il voulait que ses ordres fussent exécutés sans examen, sans résistance et sans observation; il exerçait ce despotisme à l'armée comme dans son intérieur. 11 ne supportait pas qu'on refusât un emploi auquel il nommait sans jamais avoir consulté; le refus attirait constamment la disgrâce. On n'apprenait jamais une nomination par lui-même ; ses plus intimes n'en étaient instruits que par les papiers publics ou par les ministres. Les ministres avaient peu de part à ses nominations; ils ne manquaient pas de lui présenter des listes pour les places vacantes; mais rarement il prenait sur ces listes. C'étaient toujours des

protégés de quelque général en faveur qui les obtenaient. Il s'embarrassait peu qu'ils eussent les talents nécessaires; il les nommait sans les connaître. Ainsi, d'un général disgracié, d'un colonel qui avait perdu une jambe, il faisait des receveurs généraux à Nîmes et à Rouen.

Depuis six ou huit ans, il ne s'occupait même plus de nominations au conseil des ministres* Il faisait remettre les portefeuilles à M. Maret, secrétaire d'État; celui-ci profitait d'un moment pour obtenir des signatures, et il s'était arrogé un tel empire qu'il était parvenu non seulement à placer tous ses amis et parents, mais même tous ceux que ses connaissances lui recommandaient. Il fallait d'autant plus d'adresse pour en arriver à ce point, que Napoléon se défiait de ses alentours et qu'il craignait par-dessus tout qu'on crût qu'il pouvait être mené.

Lorsque l'Empereur croyait s'être attaché le chef d'une famille, il se montrait très économe de ses largesses pour les autres individus qui la composaient. Il réservait ses faveurs

pour attirer à lui d'autres familles qui paraissaient s'en éloigner. C'est surtout dans les places à la Cour qu'on voyait cette politique dans tout son jour. 11 y avait appelé un des membres de presque toutes les familles anciennes, et il disait assez plaisamment qu'il en avait peuplé ses antichambres. En causant un jour avec une dame d'une grande maison de l'ancien régime qu'il avait attachée à l'Impératrice, il lui échappa de dire à cette dame qu'il n'y avait que les individus de sa caste qui sussent servir.

Il suivait rarement l'impulsion qu'on lui donnait, et j'ai vu combien il a fallu d'artifices pendant trois ou quatre jours pour le décider à ordonner la mort du duc ^'Enghien; ceux qu'on accuse n'ont été que des agents forcés du crime; les vrais coupables ont trouvé le moyen de s'échapper de la scène. J'ai tout vu.

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