‹ Mes souvenirs sur Napoléon (volume 2)Chapitre 3 sur 28 · I ... II. I I · texte numérisé non relu

I ... II. I I

étions réservés pour voir des choses extraordinaires. »

« Pendant les Cent-jours, je fus nomme ministre d'État et directeur général de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Je fus en même temps appelé à la Chambre des pairs créée par l'Empereur. Je crus pouvoir accepter ces places, parce que je n'étais lié au Roi par aucun serment. »

C'est tout ce que les notes de Chaptal contiennent sur cette époque. Le décret impérial du i8 avril i8i5, qui le nommait ministre d'État, lui conférait par là un simple titre. Un autre décret, du 3 1 mars précédent, l'avait placé « sous les ordres du ministre de l'intérieur», comme directeur général du commerce. Le ministre de Tintérieur était Carnot.

Ce rapide passage aux affaires ne permit pas à Chapfal de se signaler par une mesure quelconque relative aux intérêts économiques dont il prenait la charge, avec un dévouement toujours empressé. Une lettre particulière du duc de Gaëte, qui nous est parvenue, indique que l'Empereur étudiait la question de fermer la frontière depuis Dunkerque jusqu'à Strasbourg, en sorte qu'on ne laissa plus ni entrer ni sortir tout le long de cette ligne immense. Le duc de Gaëte, pensant que cette question . doit être examinée principalement sous le

rapport des intérêts économiques, réclame le secours de l'expérience et des lumières du directeur général. Je n'ai pas la réponse que fit Chaptal à cette demande, qui est du 6 mai i8i5; mais sans doute les événements empêchèrent Napoléon de donner une suite à ce projet extraordinaire.

La lettre impériale, contresignée par le duc de Bassano, et faisant part à Chaptal de son élévation à la pairie, contenait cette phrase : « Prenant en considération les services que vous avez rendus à la patrie, ainsi que l'attachement que vous avez toujours manifesté pour notre personne et pour les principes de la monarchie constitutionnelle qui régit l'Empire... etc. »

En rentrant en France, Louis XVIII jugea que les services rendus à la patrie étaient assez grands pour lui faire oublier l'attachement que Chaptal avait toujours manifesté pour Napoléon. Celui-ci fut donc nommé, par lettre close de Sa Majesté, membre de la Chambre des pairs de la Restauration et invité à veliir prêter serment en cette qualité, à la séance royale où la Charte fut promulguée. Il reçut, comme tous les autres, une lettre qui remettait la séance à un jour ultérieur et prévenait qu'on avertirait du jour.

Il se passa alors un fait dont la cause n'est pas complètement élucidée. Chaptal. ne reçut point la nouvelle lettre de convocation, et il apprit qu'on

l'avait rayé de la liste des Pairs au ministère de rintérieur, pour en placer un autre qui n'était pas compris dans la première. « Des personnes instruites m'ont assuré, dit-il dans ses notes, que quelqu'un de très puissant alors m'avait rayé parce qu'il craignait que je ne prisse à cette Chambre l'influence que j'exerçais sur le Sénat. »

Cette personnalité si influente ne pouvait appartenir qu'au parti ultra. L'influence que Chaptal avait exercée sur le Sénat impérial lui venait du seul ascendant de son caractère indépendant et de ses idées libérales. C'est ce que reconnaît la phrase de la lettre de Napoléon que j'ai citée plus haut.

L'opinion publique s'étonna de ne pas le voir à une place pour laquelle il semblait si naturellement désigné. Elle le vengea de cette disgrâce; mais ce qui le toucha le plus, ce fut la manifestation de ses anciens collègues du Sénat conservateur, « qui vinrent presque en corps lui témoigner leur douleur, et qui la portèrent chez tous les ministres ».

Mon arrière-grand-père se refusa d'abord à faire parvenir ses plaintes au roi Louis XVIIL Sa dignité blessée ne le lui permit pas. Il partit pour Chanteloup, et c'est de là qu'il écrit à son fils (19 septembre 1816): «Je ne ferai pas un pas pour me faire nommer, parce que, si j'échouais, je descendrais dans l'opinion de tous ceux qui sauraient que

j'aî fait des démarches. Je vis heureux à la campagne, et j'y reste. »

Voici ce qu'il dit,, huit jours après, au sujet de la politique qu'on faisait à Paris : « Nous avons regardé l'ordonnance du Roi comme l'œuvre de la sagesse, et la vigueur développée contre Chateaubriand en est le corollaire; on avait gâté ce forcené, dont on faisait un chef de parti ; il est bon qu'on l'ait humilié. Mais que de choses il y a encore à faire pour arriver à cette conduite de modération dont on n'eût jamais dû s'écarter! Les préfets sont imbus des mêmes principes que Chateaubriand.

Ils ont plus d'influence qu'on ne pense; ils ont remplacé des fonctionnairespublics et des employés très estimables par des fous ou des imbéciles qui leur sont dévoués; ils travaillent par tous les moyens imaginables à faire tomber les nouveaux choix sur les plus enragés de la Chambre dissoute, et ils y réussiront dans un tiers des départements. Je pense néanmoins que la majorité de la nouvelle fournée sera constitutionnelle, et peu à peu on arrivera à une représentation digne de la nation. »

Le 3 octobre 1817, à propos du scrutin à Paris, il écrit : « Nous avons été désappointés sur le résultat du scrutin. Il en sera en France comme en Angleterre; les indépendants sont en petit nombre; la masse se compose des gens qui ont des places et de ceux qui en cherchent; c'est le ministère qui en

dispose. » Il ajoute : « Consolons-nous, mon bon ami, et occupons-nous de nos affaires et de nos familles; voilà la véritable philosophie. »

Cependant, les amis de Chaptal lui reprochaient une attitude qui fournissait des armes contre lui à ses adversaires politiques. Son silence pouvait passer pour une acceptation tacite de l'injustice qu'on lui avait faite. Voyant qu'il n'était pas compris dans une promotion nombreuse qui fut faîte en 1817, il se décida à se plaindre et fit présenter au Roi la lettre close de nomination qu'il avait reçue. « Sa Majesté resta interdite, assura qu'elle le croyait membre de la Chambre, se répandit en éloges sur ses services, sa réputation, et promit de tout réparer à la première promotion. » Telles sont les assurances que Louis XVIII lui fit transmettre. Le Roi tint parole, et, en 1818, Chaptal fut effectivement admis à la Chambre des pairs.

Ce n'est pas le seul exemple qu'on pourrait citer d'une nomination signée par le chef de l'État et supprimée ensuite par un ministre. Ne nous plaignons pas de cette mésaventure arrivée à Chaptal; elle nous a valu V Industrie française, qu'il a composée dans ses loisirs de Chanteloup. C'est peut-être le plus remarquable de tous ses ouvrages.

Quand V Industrie française paraît en i8ig, Chaptal vient d'avoir soixante-trois ans. Autant que le développement économique d'un pays, qui

a des causes profondes et multiples, peut se résumer, pendant une période donnée, dans l'œuvre particulière d'un individu, cet homme est Chaptal. Comme professeur à Montpellier, comme économiste attitré des États de Languedoc, comme fondateur des premières fabriques de produits chimiques,^ comme le premier metteur en œuvre des ressources naturelles de la nation en 1793, comme membre du conseil d'État, qui réorganise tout, comme ministre, comme représentant officiel du commerce de l'agriculture et de l'industrie sous TEmpire, il a pour ainsi dire collaboré avec tout ce qui, dans un État, contribue à former et à développer la richesse. U Industrie ft^afi^aise est le fruit de l'expérience de toute sa vie. Et il suffit de connaître sa vie pour deviner la conception générale d'où le plan est sorti. Ce livre analyse et éclaire les faits qui ont marqué la transition entre la France économique du dix-huitième et celle du dix-neuvième siècle. D'abord les faits politiques et sociaux : suppression des corporations, maîtrises et jurandes; guerres dans lesquelles la France isolée est forcée de tirer de son sol les matières premières qui lui manquent et de chercher de nouveaux débouchés ;

— puis les découvertes mécaniques (machines à tisser et à filer, perfectionnements de toutes sortes, la plupart des industries devenues manufacturières); — enfin les découvertes chimiques (celles-là

sont innombrables) et agricoles (pomme de terre, betterave, indigo tiré du pastel, perfectionnement du régime des assolements et des prairies artificielles, etc.).

Chaptal se complaît dans ce tableau des merveilles réalisées par un peuple dont le travail n'a cessé d'être troublé par les agitations politiques les plus graves de son histoire et par des guerres qui auraient dû l'épuiser. « C'est au milieu de ces tempêtes politiques que les principales découvertes ont pris naissance; on se demandera un jour comment un peuple, en guerre avec toute l'Europe, séquestré des autres nations, déchiré au dedans par les dissensions civiles, a pu élever son industrie au degré où elle est parvenue... Bloquée de toutes parts, la France s'est vue réduite à ses propres ressources... Ses besoins augmentaient par la nécessité de repousser l'ennemi qui était à ses portes... Le gouvernement fit un appel aux savants, et en un instant le sol se couvrit d'ateliers ; des méthodes plus parfaites et plus expéditives remplacèrent partout les anciennes; le salpêtre, la poudre, les fusils, les canons, les cuirs, etc., furent préparés et fabriqués par des procédés nouveaux, et la France a fait voir à l'Europe étonnée ce que peut une grande nation éclairée, lorsqu'on attaque son indépendance. »

Ici apparaît clairement un des traits les plus originaux du génie philosophique de Chaptal. Par

suite de sa conception générale de l'univers, il a une tendance à appliquer à tous les faits qu'il étudie, de quelque nature qu'ils soient, les procédés de la chimie. En cela, il devance son siècle. Mais ce qui est la marque propre de son esprit (et on y reconnaît la trace qu'a laissée en lui l'école de Montpellier), c'est qu'il n'a pas la répugnance de quelques positivistes pour les faits 'd'ordre purement moral ou politique. II les met sur la même , ligne que les autres. Il leur donne même une place d'honneur. C'est ainsi qu'il sacrifie toutes ses préférences pour les principes sacrés de l'économie politique, le jour où il aperçoit, dans les conséquences extrêmes du régime impérial, le moyen d'organiser un système commercial ou industriel d'où la France puisse tirer quelque avantage ou quelque soulagement, même momentanés*. Il admire, à travers les pages les plus sanglantes de notre histoire, le développement prodigieux du travail national. Il n'a pas Tidée que nos succès économiques sont peut-être payés bien cher. La production chimique de la betterave et celle de l'indigo lui paraissent, en regard du sang versé, des résultats après tout consolants, puisqu'il n'a pas pu en être autrement (i). La nature saura bien, se dit-il, réparer toutes ces forces perdues.

(i) Dans ces pages où il parle de Tindustrie française, en poète inspiré, il oublie de citer ses propres découvertes. Cest pendant

Une pensée surtout le console, c'est que la France, envahie par l'étranger et déchirée au dedans, a pu se suffire à elle-même, en faisant un appel au patriotisme de tout le monde et à Tingéniosité des savants, et qu'elle a puisé dans ce qui pouvait ressembler à une agonie le moyen d'établir, très peu de temps après, sa supériorité industrielle en Europe. Cette pensée revient, sous différentes formes, dans tous ses ouvrages, dans son Essai sur le développement des arts chimiques en France (1800), dans ses circulaires aux préfets, à qui il parle comme à des amis qui seraient en même temps ses élèves, dans son Traité sur le sucre de betterave, dans V Industrie française enfin.

La nécessité de défendre son indépendance lui paraît Tagent chimique le plus capable de produire une réaction salutaire dans l'organisme d'un peuple. Ses idées de savant et d'homme politique ne se meuvent qu'animées d'une espérance patriotique, qui leur apporte leur forme, leur force et leur harmonie.

Cette manière de voir bien personnelle à Chaptal et qui fait que son âme puise ses inspirations, pour ainsi dire, dans la grande âme nationale, ne manque pas de frapper tous ceux qui lisent quelles guerres avec TÂngleterre et le blocus continental que la teinture du coton en rouge d'AndrinopIe s'est beaucoup développée en France. Chaptal avait trouvé le moyen delà tirer cl*uneplantey qu^on appelle la garance.

qu'un de ses écrits. L'expérience du savant n'a fait que fortifier chez lui une tendance naturelle. Dès qu'il a commencé à penser par lui-même, c'est-àdire à dix-huit ans, il a rédigé une thèse de docteur en médecine, qui est Texposé sommaire des conceptions qu'il développera plus tard, soit comme savant, soit comme homme d'action. Il raconte qu'on lui a dérobé un travail dans lequel il traitait à nouveau, quatre ou cinq ans après, le même sujet. L'accident paraîtra moins regrettable, si Ton considère que sa vie tout entière est le développement progressif et continu de la même idée (i).

(i) Un des professeurs d'économie politique les plus distingués de TAllemagne, M. Brentano, à qui j'avais fait lire quelques-uns des passages les plus marquants des écrits économiques de mon arrière-grand-père, a écrit à cette occasion les lignes suivantes :

« A Monsieur Gide, professeur à la Faculté de droit de Montpellier,

m bln lisant ce que M. Chaptal m'a montré des écrits de son aïeul, j'ai été étonné de faire la connaissance d'un grand ministre économiste qui jusque-là m'était entièrement inconnu dans cette qualité. Les histoires économiques et commerciales de la France que je connais ne parlent pas de lui, et il reste dans ces histoires une grande lacune, la réorganisation économique de la France sous Napoléon !•'.

« J'ai rimpression que Chaptal était un réorganisateur, un Colbert du dix -neuvième siècle, avec beaucoup de traits semblables à ceux de son grand prédécesseur, mais plus moderne en technique, comme en philosophie. Entin, Chaptal me semble être l'homme qui, le premier, a donné aux peuples continentaux du dix-neuvième siècle l'exemple d'une organisation économique sur une base nationale, qui a inspiré List et tous les continentaux qui, plus tard, ont prêché l'organisation nationale de la vie économique.

« Il me semble que l'orthodoxie économique qui a régné jusqu'ici en France est la cause que l'on ne sait rien, ni des mesures pour réorganiser l'économie politique de la France sous le Con-

^Industrie française aparu au moment où allait commencer l'évolution économique de TAllemagne qui a précédé la formation de son unité. En i8ig, la tendance de tous les pays d'Europe était de fermer leurs frontières, et chacun s'isolait du voisin. Beaucoup de prohibitions ont été établies alors. L'agriculture et l'industrie françaises, au sortir d'une crisequî n'avait en rien diminué leur vitalité, ne demandaient qu'à prendre leur essor et à exporter leurs produits au dehors. Mais les conditions du commerce étaient changées. Nous avions perdu presque toutes nos colonies depuis la Révolution. Les Anglais nous avaient supplantés dans plusieurs pays d'Europe et d'outre-mer, et des barrières de douane venaient encore ajouter des entraves nouvelles. C'est dans cet embarras que Chaptal offre ses conseils à l'agriculteur, à l'industriel, au commerçant, à l'égard de qui il continue ce ministère, tantôt officiel, tantôt officieux, qu'il n'a cessé d'exercer pendant toute sa vie. Il examine les besoins de chacun, il entre dans les détails les plus minutieux, il fait l'histoire de son métier ou de son art pendant la période de quarante ans qui com* mence à la Révolution. Il lui dit ce qu'il a perdu, ce

sulat, le Directoire et le premier Empire, ni de Thomme réorganisateur. »

M. Brentano terminait sa lettre en souhaitant que quelqu'un, en France, voulût se charger de l'exhumation économique de Chaptal,

qu'il a conquis et le parti qu'il peut tirer des circonstances où il se trouve. Il lui montre qu'en définitive le bien surpasse le mal, et qu'il doit se tenir pour très heureux de vivre à l'époque où il est parvenu. Il félicite l'agriculteur d'avoir conquis la plénitude du droit de propriété, l'industriel la liberté du travail; à ce dernier, il fait l'histoire du régime industriel de la monarchie, dont il montre tous les inconvénients; mais il met le patron aussi bien que l'ouvrier en garde contre les excès de la liberté mal comprise. Nul n'était plus autorisé à leur donner des conseils que l'homme qui a vécu pendant quarante ans dans les ateliers et au milieu des ouvriers. On retrouve constamment dans ses ouvrages l'esprit qui a présidé au développement de notre démocratie, dont il a prévu et encouragé toutes les espérances.

Cette âme si confiante dans les destinées réservées à notre pays avait eu cependant son heure de découragement. A propos de l'Amérique, il écrit le 1 1 décembre i8i5 : « J'avais bien présumé, mon cher Bretonneau, que les bruits qu'on a fait courir de mon départ pour les États-Unis d'Amérique affecteraient mes amis, et c'est la seule peine que j'en aie éprouvé. Quoique mon intention n'ait jamais été d'abandonner un pays auquel je tiens par habitude et par affection, mes opinions sur l'état actuel de l'Europe et sur l'Amérique, qui est

appelée à un si bel avenir, ont bien pu donner quelque fondement à ce bruit. J'ai dit souvent que les symptômes d'agitation qu'éprouve l'Europe depuis de longues années, et l'inquiétude des esprits, annonçaient plutôt une décomposition qu'une régénération. Je pense fermement que le plus haut terme de la civilisation des peuples est le plus haut degré de dépravation, que l'un amène nécessairement l'autre, et que les nations ont leur état d'enfance, de force et de dégénération , tout comme les individus.

« La Grèce, l'Egypte, Rome ont parcouru leur cercle, l'Europe pourra bien les imiter. L'Amérique a encore deux à trois siècles de croissance. Le sol peut nourrir cent cinquante millions d'habitants, et il n'en a que neuf. Les travaux agricoles ne dénaturent point l'espèce; mais les arts de luxe, les grandes réunions et les travaux sédentaires la détériorent (i)... »

N'est-ce pas encore une fois l'influence des montagnes paternelles, de l'air pur et libre des Cévennes, qui détermine cette prédilection particulière pour l'agriculture? La lettre a dû être écrite à Chanteloup, où Chaptal est resté de i8i5 à 1818, sans se rendre à Paris.

Il y avait deux hommes dans le propriétaire de

(i] Cette lettre a été publiée dans Touvrage de M. P. Triaire {Bretonneau et ses correspondants).

Chanteloup : l'homme bienfaisant, qui voulait que tout le monde fût heureux autour de lui et que les vignerons d*Amboise eussent de belles récoltes, surtout depuis que son amour-propre de savant était intéressé au succès de la « chaptalisation », et le fabricant de sucre, qui devenait féroce lorsque la sécheresse empêchait ses betteraves de lever.

Il écrit le 25 juin 1818: « Nous allons tous bien, mais j'enrage, parce que nous n'avons pas de pluie; quelques gouttes survenues par un orage n'ont fait que nous donner un vent froid qui est pire que la chaleur. Tout cela n'empêche pas qu'on ne soit très content ici, parce que la vigne est superbe, et je suis seul à plaindre. » Et, quelques jours après : <c Nous avons eu une pluie d'une demi-heure, qui n'a pas fait revenir les morts, mais qui nous a rendu un peu de gaieté. »

Ses voisins d'Amboise, voyant qu'il aimait la campagne et se plaisait à vivre au milieu d'eux, ne gardaient pas rancune au fabricant de sucre. Ils lui savaient gré de préférer « ses choux et même ses betteraves » au séjour de Paris et aux séances de la Chambre des pairs. Chaptal est sincère, lorsqu'il écrit : «Je vous assure que, si je n'avais pas des devoirs à remplira Paris, je passerais ici toute l'année. Je m'y trouve bien (i). » Un jour qu'il est

(i) Lettre à son gendre.

parti pour Paris, le bruit court à Amboise qu'il est tombé malade. Pendant trois jours, on assiège Chanteloup pour avoir de ses nouvelles.

A partir de 18 19, les séjours à Paris se prolongent, et Chanteloup reste désert la plus grande partie de Tannée. Son âge et ses infirmités commencent à retenir Chaptal à la maison. Mais il y est heureux. La vie de famille lui plaît. « C'est là le suprême bonheur, écrit-il, tout le reste n'est rien en comparaison; ces jouissances sont solides et éternelles; les autres sont fugitives et ne remplissent pas le cœur. »

Il ne sort plus que pour ses conseils ou la Chambre. Ses avis sont très recherchés à l'administration des prisons et des hospices, dont il a été le bienfaiteur pendant son ministère. Il assiste à des conseils chez les ministres. En 1 8 1 9, il est vice-président du jury pour l'Exposition des produits de l'industrie. C'est lui qui, en l'an IX, a organisé la première Exposition nationale (i), et il est naturellement désigné pour cette fonction. Il va quelquefois aux Tuileries, « où le Roi le reçoit très bien et toujours d'une manière distinguée ». — « Je suis très bien en cour, écrit-il encore. Les princes sont pleins de bonté pour moi et m'accueillent toujours avec distinction. Je ne m'en prévaux pas, mais c'est très agréable. »

(0 Celle de Tan VI n'avait réuni que les produits de Paris et des environs.

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Le 26 mai 18 19, il écrit à son gendre : « Vous avez su, mon cher ami, que la Chambre ne me voit pas d'un mau vaisœil, puisque, à ma seconde séance, elle m'a nommé président de son premier bureau; ce qui m'a fait autant de plaisir que ma nomination de pair. »

Dès la première année, il commence à exercer sur la Chambre cette influence tant redoutée des ultras et qui a retardé pendant trois ans sa nomination. Il ne l'emploie qu'à soutenir des projets de loi d'intérêt économique. Les débats irritants de la politique le laissent froid : « On a l'air et peut-être l'intention de vouloir faire beaucoup, et on ne fait rien. » « Tout languit, écrit-il en 1 821 ; il n'y a de place que pour les passions et les querelles entre les partis. » Il s'efforce de ramener aux affaires utiles l'attention de la Chambre des pairs. Son rapport sur l'organisation et le développement de la canalisation en France, dont il a fait sa spécialité, obtient un grand succès. Assidu aux séances, mais ne prenant la parole que pour défendre les principes d'administration dont l'expérience lui a fait reconnaître la valeur, il arrive à un résultat imprévu : «les ultras le portent pour toutes les commissions. » Mais, « comme ils n'ont pas pour eux le nombre, il ne sort de l'urne que lorsque son parti le porte ».

Malgré la faveur marquée dont il jouit dans cette assemblée, il se refuse toujours à jouer un rôle

dans des combinaisons purement politiques. Voici sa profession de foi ou plutôt son testament de pair de France, que je retrouve dans ses notes :

« J'ai eu pour règle de ne jamais prendre la parole sur des objets de politique; je me suis toujours borné à voter d*après ma conscience et mes principes.

« J'ai fait entrer un peu d'amour-propre dans cette conduite, attendu que j'ai vu que ceux qui se prodiguent à la tribune pour parler sur toutes les matières fatiguent l'assemblée et sont bientôt usés dans son opinion.

« Avant de parler dans une assemblée aussi imposante et éclairée que celle de la Chambre des pairs, il faut avoir réfléchi et se sentir pénétré du sentiment que ce qu'on a à dire doit éclairer la discussion et surtout que les idées que vous devez émettre sont neuves pour l'auditoire. On ne pardonne pas à un orateur de ne reproduire que ce que tout le monde sait.

« J'ai voté plus souvent avec l'opposition; mais je ne m'en suis pas fait une loi. J'ai conservé mon indépendance. Mes études, mon expérience et mon âge m'ont toujours suffi pour me diriger. »

Ce patriarche, dont le cœur et l'esprit sont comme des forteresses inaccessibles aux passions politiques, est resté, pendant toute la Restauration, le protecteur naturel et influent des jeunes gens de

valeur qui débutaient dans les carrières administratives ou scientifiques. Son caractère intègre, sa réputation de savant, les grandes situations qu'il a occupées dans l'État, l'universelle considération qui l'entoure lui donnent dans les nninistères, dans les Sociétés savantes et à la Faculté de médecine une influence « qui se dispense toujours en faveur du mérite et qui reste sourde à l'intrigue ». Velpeau et Trousseau sont assurés auprès de lui d'un appui toujours efficace. Il encourage les débuts de Flourens, en le traitant comme un membre de sa famille. Flourens, originaire des environs de Montpellier, doit à cette circonstance la faveur particulière dont il jouit. Chaptal a prévu la destinée qui sera réservée à ce jeune homme laborieux. Il a été moins heureux lorsqu'il s'est agi de Chevreul. Le « doyen des étudiants de France » s'est présenté en 181 5 à l'Académie des sciences, en concurrence avec Darcet le jeune, que soutenait mon arrière-grand-père, et qui triompha (i).

Mon arrière-grand-père ne put finir ses jours dans le bonheur tranquille auquel il avait toujours aspiré. Son fils le ruina par des spéculations

(i) Chevreul n'a jamais oublié cette mésaventure. Il a conserve pour Chaptal la plus belle rancune de savant qui se puisse citer. Il avait coutume de dire, de sa voix saccadée : « M. le comte Chaptal était un mauvais homme et ne valait pas les quatre fers d'un âne. C'est grâce à lui que mon élection à l'Académie n'a pas eu lieu en 181 5 et que je n^ai été nommé qu'en 1828. » La ran>-

i6o LA VIE ET L'ŒUVRE

malheureuses. Pour payer des dettes qui ne sont pas les siennes, le père se dépouille, à soixante-dix ans, d'une fortune acquise par son labeur et son intelligence; il quitte l'hôtel de Mailly qu'il habite entouré de ses enfants et petits-enfants; il vend Chanteloup à des marchands de biens, qui le démolissent et le revendent par lots. Il ne garde que sa pension de légionnaire (i) et les douze mille francs de rente de son majorât.

Il sait, par la dignité et l'aisance avec lesquelles il supporte cette catastrophe, embellir encore les derniers restes d'une vie si utile. Pas une plainte égoïste ne sort de sa bouche. Il s'oublie lui-même pour ne penser qu'aux enfants de ce fils qui a attiré le malheur sur sa famille. Il écrit le 7 décembre 1826 à son gendre : « Mon cher et bon ami, la Providence vient de nous frapper d'un coup terrible et inattendu; espérons qu'avec son secours nous nous en relèverons. En attendant, nous sommes tous dans une affliction profonde : l'intérêt que tout le monde prend à moi ne saurait se distraire.

cune avait commencé en 1806, au sujet d*une découverte de l'abbé Haûy. Chaptal et Chevreul étaient d*un avis différent sur le sulfure blanc et le sulfure jaune. Deux ans avant la mort de l'illustre centenaire, un arrière-petit-fils de Chaptal ayant désiré prendre part aux travaux de son laboratoire du Jardin des Plantes, on n'osa pas en demander l'autorisation à Chevreul, tant sa haine était encore vivace.

(i) Il était grand-croix depuis 1825. 11 avait été nommé grand officier à la fondation de TOrdre.

DE CHAPTAL. i6i

Après avoir mené une vie si honorable pendant soixante-dix ans, je ne pouvais pas m'attendre à un événement aussi affreux.

« La plus douce consolation que j*éprouve, c'est de jouir de votre heureuse union avec notre douce et vertueuse Virginie.

ce La perte de la fortune n'est presque rien pour moi ; elle ne peut m'affecter que par rapport à mes enfants, auxquels je la destinais. Je me complaisais à les voir heureux par la suite, tant par le souvenir de mon existence honorable et de ma carrière publique, que par Taisance que je leur avais ramassée avec honneur. »

Il vécut six années encore, soutenu par la tendresse de sa femme, de ses filles et de ses petitsenfants, qu'il adorait. En proie à un asthme qui le faisait cruellement souffrir, il continua à se rendre à la Chambre; une chaise l'attendait au bas de l'escalier, et on le portait jusqu'à sa place. On voulut l'empêcher d'y aller le jour où éclata l'insurrection de i83o. Des ouvriers étaient venus frapper à la porte de la maison qu'il habitait, rue de Grenelle, sous prétexte que l'appartement d'un pair de France devait contenir des armes. Un jeune médecin, son neveu, est auprès de lui et commence à s'alarmer, lorque les coups deviennent plus rudes. « Laissez-les frapper, lui dit-il, je ne leur ai jamais fait de mal; ils ne m'en feront pas. j>

i62 LA VIE ET L'ŒUVRE

Il n'avait rien à se reprocher. Le sort même de Lavoisier ne l'aurait pas effrayé. Il se rendit donc à la Chambre des pairs, et, lorsque Louis-Philippe eut pris sur le trône la place de Charles X, il montra la même assiduité aux séances, jusqu'au jour où la mort vint le frapper, le 3o juillet i832.

Mon arrière-grand-père est un des hommes de cette génération qui ont traversé, avec la France, pendant un demi-siècle, tous les régimes politiques connus. Depuis la monarchie de Louis XVI, qui en avait fait un homme honoré, jusqu'au gouvernement de Juillet, aux débuts duquel il a assisté, il a servi fidèlement les maîtres les plus divers.

Au milieu de tant de révolutions et de changements politiques, son caractère a toujours été respecté : il a trouvé dans sa dignité le moyen infaillible de diriger sa conduite.

Ce n'est pas qu'il fût indififérent à la forme du gouvernement. Il avait ses préférences personnelles qui le portaient vers le régime le plus capable de faire régner l'harmonie tout en respectant la liberté des particuliers.

Il recommande, en politique, la méthode expérimentale, qui n'admet un principe que si la pratique en a démontré clairement la valeur. Il pense qu'aucun gouvernement ne saurait réaliser l'idéal absolu, et il rappelle sans cesse l'histoire des Romains, dont la République ou l'Empire ont produit

tour à tour le despotisme ou la liberté, ont tour à tour protégé ou persécuté leurs grands hommes.

C'est ainsi qu*il a procédé pour Napoléon. Avec le sang-froid d'un savant impassible, mais avec l'indulgence d'un homme sensible à toutes les passions humaines, il a admiré le génie dont les conceptions laisseront toujours à l'esprit une impression de grandeur, et il a noté les qualités et les défauts d'un caractère qui s'est modifié avec l'âge et avec l'exercice du pouvoir.

L'impartiale postérité ne verra pas sans étonnement un jeune homme sans fortune et sans protection, issu d'une famille plébéienne^ sortir de la petite ville d'Ajaccio^ s'asseoir sur un des premiers trônes du monde ^ obtenir la main d'une archiduchesse d'Autriche ^ se faire couronner par le Pontife de Rome, soumettre à sa domination presque toutes les puissances de l'Europe, donner des lois à Moscou et au Caire en Egypte, et établir successivement ses frères sur les trônes d'Espagne, de Naples, de Hollande et de Westphalie.

Ces événements, quelque extraordinaires qu'ils paraissent, la frapperont peut-être moins

i68 AVANT-PROPOS.

encore que la chute de ce colosse, abattu en quelques jours^ en 1814, puis relevé^ comme par miracle, en 181 5, et précipité pour toujours, trois mois après ^ par les forces réunies des puissances qu'il avait tenues jusque-là sous sa domination.

Sans doute ces effroyables catastrophes paraîtraient moins étonnantes, si elles étaient survenues dans des siècles de barbarie ou au milieu de nations sauvages ; mais c'est dans la partie du monde la plus civilisée, dans des pays où l'art de la guerre est le plus perfectionné^ que ces événements se sont passés. Et l'histoire les transmettra aux siècles à venir comme une de CCS révolutions, heureusement très rares, qui, à diverses époques^ ont bouleversé tout le globe.

On se demandera alors avec empressement quel était donc cet homme qui, pendant vingt ans^ a occupé toutes les bouches de la renommée; on recherchera avec avidité jusqu'aux plus petits détails de sa vie domestique. On voudra savoir par quels moyens il est parvenu

à la domination universelle et quelles sont les causes principales de sa chute.

Mais si on consulte le petit nombre des écrits qui passeront à la postérité et qui pourront lui transmettre quelques renseignements, on ne trouvera, d'un côté, que la plus dégoûtante apologie des qualités et des vertus du héros, de l'autre, la peinture la plus hideuse de ses vices et de son ambition. Les uns le représentent comme un dieu tutélaire, revêtu de toutes les qualités, de toutes les vertus et de tous les talents, ne pensant, n'agissant, ne respirant que pour le bien de l'humanité; les autres ne lui accordent ni talent ni moyens. Ses succès sont, à leur avis, TefiFet du hasard; son élévation, le résultat de Taudace et de la perversité. Tous le jugent avec passion, et la postérité ne pourrait point se former une idée exacte de cet homme extraordinaire, d'après les écrits qui ont été publiés jusqu'à ce jour.

Comme j'ai été attaché à d'importantes fonctions publiques pendant le règne de Napoléon et que j'ai eu avec lui des rapports assez intimes

lyo AVANT-PROPOS.

durant ces seize années, j'ai pu Tétudier et Tapprécier. Je l'ai pu avec d'autant plus de succès que j'ai constamment joué, auprès de lui, le rôle d'un observateur impassible. Je crois ne m^étre jamais fait illusion ni sur ses défauts ni sur ses qualités. Et, aujourd'hui qu'il est mort pour ses contemporains (i), je pourrais montrer des notes rédigées au sortir de sa société, dans lesquelles j'exprime littéralement l'opinion que j'émets dans le cours de cet ouvrage. J'ai suivi progressivement la marche de Napoléon depuis les premiers jours de son consulat jusqu'à sa chute. J'ai vu par quels moyens et à la faveur de quelles circonstances il s'est élevé du rang de citoyen à celui de prince, par quels principes il est parvenu à subjuguer sa nation et à dominer l'Europe, par quelles fautes il s'est précipité lui-même de son trône. J'ai cru que le tableau fidèle de ses qualités et de ses défauts pourrait présenter quelque intérêt aux peuples et aux rois, et je l'ai tracé, non dans

(i) Ces lignes étaient écrites en 1817.

rintention de le rendre public^ mais pour ne pas laisser échapper de ma mémoire une foule de faits qui, seuls, peuvent faire connaître un des hommes les plus extraordinaires qui aient encore paru.

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