CHAPITRE IV
OPINION DE NAPOLÉON SUR l' ARMÉE, ET QUELQUES PRINCIPES SUR LA GUERRE.
Je n'ai point la prétention d'assigner ici la place que la postérité marquera à Napoléon comme militaire. Je me propose seulement de faire connaître quelques-unes de ses opinions qui lui ont échappé dans les moments d'abandon. Et comme je les lui ai entendu répéter souvent, et presque toujours dans les mêmes termes, je ne puis pas douter qu'il ne s'en fût fait des principes.
Il disait souvent qu'un soldat qui s'était battu pendant quatre à six heures ne demandait qu'un prétexte pour abandonner le combat, s'il le pouvait avec honneur, et que l'approche d'un corps de réserve, quel que fût le nombre, était presque toujours une raison suffisante pour l'y déterminer.
11 ajoutait que lorsqu'on avait à combattre des forces supérieures, il fallait les étonner par l'audace, et que, dans ce cas, il lui avait toujours réussi de réunir ses forces pour les porter avec impétuosité sur un point et mettre en désordre une partie de l'armée ennemie. Un général habile, qui sait profiter avec vigueur de ce premier avantage, est sûr de forcer son ennemi à la retraite. On perd alors dans une heure tout le monde qu'on aurait perdu sans succès par des manœuvres, des marches et des contremarches.
C'est sans doute un grand talent pour un général de faire de bonnes dispositions, de savoir arrêter un bon plan, de prendre de bonnes positions; mais un talent bien supérieur à ce dernier et bien plus rare, c'est celui qui consiste à profiter des fautes de l'ennemi, à réparer proroptement un échec. Celui-ci suppose plus de sang-froid, et Bonaparte convenait que Masséna le possédait au suprême degré.
ce Tout homme, disait-il, peut former un « plan de campagne, mais peu sont capables « de faire la guerre, parce qu'il n'appartient
(t qu'au génie vraiment militaire de se cona duire d'après les événements et les circon- <( stances. C'est ce qui fait que les meilleurs « tacticiens ont été assez souvent de mauvais « généraux,
ce Je suis trop grand capitaine pour oser ti donner des leçons aux généraux qui com- « mandent en Espagne. Ce n'est pas des Tui- « leries qu'on peut diriger une armée. »
« Le premier talent d'un général consiste à « connaître l'esprit du soldat et à capter sa « confiance. Et, sous ces deux rapports, le (( soldat français est plus difficile à conduire « qu'un autre. Ce n'est point une machine <( qu'il s'agit de faire mouvoir, c'est un être a raisonnable qu'il faut diriger.
« Le soldat français a une bravoure impair tiente et un sentiment d'honneur qui le rend « capable des plus grands efforts; mais il a a besoin d'une sévère discipline, et il ne faut « pas le laisser longtemps dans le repos.
a Le soldat français est raisonneur, parce
(c qu'il est intelligent. Il juge sévèrement le « talent et la bravoure de ses officiers. Il disd cute un plan de campagne et toutes les ce manœuvres militaires. Il peut tout, lorsqu'il « approuve les opérations et qu'il estime ses « chefs; mais aussi^ dans le cas contraire, on « ne peut pas compter sur des succès.
« Le soldat français est le seul^ en Europe, « qui puisse se battre à jeun. Quelque longue (n que soit une bataille^ il oublie de manger « tant qu'il y a du péril. Il est plus exigeant « que tout autre ^ lorsqu'il n'est plus devant « l'ennemi.
ce Le soldat français est infatigable^ lorsqu'il « poursuit un ennemi en retraite. Il peut faire a dix à douze lieues par jour et se battre deux « à trois heures le soir. J'ai souvent profité de ce cette disposition dans ma première cam- « pagne d'Italie.
ce Un soldat français s'intéresse plus au gain « d'une bataille qu'un officier russe. Il attribue œ constamment au corps auquel il est attaché « la première part à la victoire.
a L'art des retraites est plus difficile avec a des Français qu'avec des soldats du Nord.
« Une bataille perdue lui ôte ses forces et son (c courage^ affaiblit sa confiance en ses chefs a et le pousse à l'insubordination.
<c Les soldats russes^ prussiens^ allemands, <r gardent leur poste par devoir; le soldat « français, par honneur. Les premiers sont « presque indifférents à une défaite^ le second a en est humilié.
« Les privations, les mauvais chemins , la « pluie, le vent, rien ne rebute le soldat fran- « çais, lorsqu'il espère ou poursuit des succès.
ce Le seul mobile du soldat français est Thonce neur : c'est dans ce mobile qu'il faut puiser « les punitions et les récompenses. Si jamais « les corrections qui sont en usage pour les (( troupes du Nord s'établissaient parmi nous, « on déflorerait l'armée, et elle cesserait bientôt a d'exister comme puissance.
« Un bon mot du soldat français sur son a général, une chanson qui lui peint son état <c de misère, ont souvent fait oublier des pri-
ce vations de tout genre et surmonter les plus ce grands obstacles.
m Le soldat français est généreux. Il pille a pour dépenser, jamais pour s'enrichir. A ce « sujet , j'ai entendu raconter au général Lari- « boisière qu'à un relais d'Allemagne, il trouva « quatre, grenadier s français dans une berline, a et que l'un d'eux, chargé de payer la poste, a demanda au postillon ce que l'Empereur lui ce donnait de guide. Sur sa réponse qu'il lui « donnait trois francs par poste, il lui mit six « francs dans la main, en observant qu'il était ce bien aise de donner à son Empereur une ce leçon de générosité, et qu'il ne manquât pas d de le dire quand il repasserait.
« Le soldat français se bat avec bravoure, ce dès qu'il a Funiforme. Il fait un soldat instruit a après deux mois de marche.
ce La conscription forme des armées de tt citoyens. Le recrutement volontaire forme ce des armées de vagabonds et de mauvais ce sujets. L'honneur conduit les premiers, la <c discipline seule commande aux seconds.
a II suffit d'être juste avec des Français. Il « faut être sévère avec des étrangers. »
L'Empereur racontait un jour que, la veille de la bataille d'Austerlitz, il passait en revue un corps de grenadiers. Il en menaça un des arrêts par rapport à sa mauvaise tenue; ce soldat lui répliqua : « C'est trop peu que les arrêts, mais destituez-moi, pourvu toutefois que ce soit après-demain, car je ne veux pas être déshonoré. »
Il ajoutait qu'au fameux passage du pont de Lodi, il parcourait le front d'une demi-brigade qui recevait le feu de l'ennemi, et l'encouragea à tenir ferme. Un soldat l'apostropha en lui disant : « Vous nous faites périr en détail; sacrifiez ma brigade; les autres nous passeront sur le corps et, en moins d'une demiheure, la victoire est à vous, » Après le passage opéré de cette manière, il fit chercher le soldat, qui n'existait plus. « Il y avait déjà là, « disait-il, le courage et la tête d'un grand « capitaine. »
L'Empereur était convaincu que l'opiniâtreté seule gagnait souvent les batailles. Je lui ai entendu raconter qu'il s'était battu avec le général Alvinzy pendant cinq jours consécutifs, sans qu'il y eût ni perte ni avantage d'aucune part. « Comme j'étais, disait-il, plus jeune que « lui et plus entêté, je ne doutais pas qu'il ne « finît par me céder le terrain, et je ne tenais <c plus que dans cette persuasion. Le cinquième « jour, à cinq heures du soir, il se décida à orcc donner la retraite. » L'Empereur disait souvent avec complaisance que ce général Alvinzy était le meilleur capitaine qu'il eût eu à combattre, et que c'était pour cela qu'il n'en avait jamais dit ni bien ni mal dans les bulletins, tandis qu'il avait fait l'éloge de Beaulieu, de Wurmser et du prince Charles, qu'il ne craignait pas.
Un ennemi intimidé, disait-il, fait tous les sacrifices qu'on lui demande. « Après avoir <c battu Beaulieu, à mon entrée en Italie, le « Piémont se trouva découvert, la consternac tion devint générale. Il m'eût fallu six mois
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a pour me rendre maître de toutes ses places « fortes^ et ma campagne était perdue pour la « conquête de Tltalie. Je menaçai le Roi d^une « invasion. Il m'ouvrit ses places, et je pus <( poursuivre Beaulieu sans lui donner le temps a de se rallier, d
ce La prise de Rome^ dans la même campa- « gne , m'aurait fait perdre vingt jours dont a l'archiduc Charles aurait profité. Je menaçai « le Pape, qui racheta ses États moyennant « trente millions, dont j'avais grand besoin, et « je poursuivis l'archiduc. On traite toujours <c plus favorablement, disait-il, avec un souve- « rain qui n'a pas quitté sa capitale et qu'on a menace, qu'avec celui qu'on a forcé d'en sora tir. Mon traité de Campo-Formio a été pro- « posé et conclu d'après ces principes. Je n'ai « menacé Moscou que pour obtenir un semcc blable résultat. L'effet a tourné contre moi <c dans cette circonstance. j>
Napoléon portait dans la guerre ce caractère d'insensibilité qui, dans toutes les phases de sa
carrière orageuse^ a toujours été le trait dominant. En Egypte, du côté de Jaffa, il fit fusiller sept mille Turcs qui s'étaient rendus par capitulation. Cinq ou six individus qui avaient échappé à cet effroyable carnage se réfugièrent à Saint-Jean d'Acre, y firent connaître cet attentat à la bonne foi et déterminèrent la gamison à n'écouter aucune proposition et à se défendre jusqu'à la mort. C'est là la cause principale de la résistance que Bonaparte essuya à Saint- Jean d'Acre.
A peu près dans le même temps, il fit empoisonner quatre-vingt-sept soldats, malades de la peste, dans l'hôpital de JafFa. On essaya d'abord l'opium, qui ne produisit pas l'effet qu'on en attendait, et on employa ensuite le sublimé corrosif.
En faisant sa retraite de Saint- Jean d'Acre, il fit brûler toutes les récoltes des pays où il passait, et à une grande distance, à droite et à gauche du chemin que suivait l'armée. C'est d'après des traits semblables qu'il jugeait de l'habileté des généraux. Je me rappelle l'avoir entendu
une seule fois vanter le talent militaire de Wellington au moment de sa retraite sur Lisbonne, qu'il exécutait devant Masséna; ce général dévastait tout sur sa route; il détruisait les moulins, brûlait les subsistances et emmenait avec lui les populations et les bestiaux. « Voilà un « homme, disait l'Empereur; il est forcé de «c fuir devant une armée contre laquelle il n'ose « pas se mesurer, mais il établit un désert de flc quatre-vingts lieues entre l'ennemi et lui; il oc retarde sa marche; il l'affaiblit par des privacc tions de tout genre; il sait la ruiner sans la « combattre. Il n'y a que Wellington et moi, « en Europe, capables d'exécuter ces mesures. « Mais il y a cette différence entre lui et moi, a c'est que cette France, qu'on appelle une a nation, me blâmerait, tandis que l'Angleterre « l'approuvera. Je n'ai jamais été libre qu'en « Egypte. Aussi m'y suis-je permis des mesures « pareilles. On a beaucoup parlé de l'incendie « du Palatinat, et nos misérables historiens « calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La « gloire de ce fait n'appartient point à ce roi.
« Elle est toute à son ministre Louvois^ et « c'^est, à mes yeux^ le plus bel acte de sa vie, »
Il jugeait avec sévérité tous les généraux qui l'avaient précédé. Alexandre était son héros, parce qu'à de grands talents militaires , à de grandes vues de politique et d'ambition^ il avait su joindre un grand système d'administration et d'amélioration pour le commerce du monde.
Dans le parallèle qu'il faisait des généraux les plus estimés, il lui échappait souvent des aperçus pleins de justesse et de raison. « Il y a, « disait-il, cette différence entre Condé et Tuflc renne, c'est que le premier s'est montré à « Rocroi, à vingt-deux ans, ce qu'il a été toute (c sa vie; il n'a jamais été plus brillant que dans a cette première campagne; tandis que Tuoc renne s'est constamment perfectionné et que « sa dernière campagne est toujours la plus « savante, ce qui provient de ce que Turenne « avait l'esprit d'observation et savait mettre à a profit l'expérience, tandis que Condé, né mi- « litaire, s'est arrêté au point où la nature l'avait « placé. » Je crains que, dans ce parallèle, Na-
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poléon ne se soit jugé lui-même : il n^a jamais été plus grand que dans la campagne d'Italie^ qu'il a faite à vingt-six ans^ où^ avec une armée peu nombreuse, mal vêtue, mal nourrie, dépourvue d'une partie du matériel nécessaire, il a détruit successivement quatre armées autrichiennes et a marché de victoire en victoire jusqu'aux portes de Vienne.
Il accordait du génie militaire au grand Frédéric, mais dans ce sens qu'il avait su s'écarter de la routine de son siècle, a II a mis, disait-il, a plus d'activité dans ses marches, moins de <3c lenteur dans ses manœuvres; il a montré de ce Taudace devant des généraux qui n'avaient (( que de la méthode; il les a étonnés et battus, a parce qu'il s'est écarté de leurs formes et de ce leur froide tactique. » Un jeune homme entreprenant lui eût plutôt résisté qu'un général consommé dans le métier.
Il parlait avec admiration des premiers temps de la guerre de la Vendée ; « alors, disait-il, les ce paysans étaient des soldats qui n'écoutaient « que leur courage et leur fanatisme; ils éton-
OC naient et déconcertaient la troupe de ligne; il a n'y avait plus de tactique pour elle; les pay- (c sans, armés de bâtons, s'emparaient de Tar- « tillerie; mais lorsque ces paysans ont comcc tnencé à se battre en ligne, alors ils ont eu « de l'infériorité sur les troupes réglées, parce « que, dès ce moment, la supériorité de la tacce tique a décidé de la victoire. »
J'ai vu un manuscrit de Kléber dans lequel cet habile général, qui avait suivi Bonaparte en Egypte, examinait avec soin son talent militaire et, passant en revue toute sa campagne d'Italie, ne lui accordait la réputation de grand général que dans cette circonstance où il se décida à lever le blocus de Mantoue et à abandonner son artillerie de siège pour aller combattre Wurmser, qui marchait contre lui avec des forces très supérieures.