CHAPITRE III
OPINION DE NAPOLÉON BONAPARTE SUR LE COMMERCE, l'iNDUSTRIE ET LES ARTS.
Napoléon n'aimait pas les arts, ce qui provenait peut-être de ce que la nature lui avait refusé ce tact particulier qui nous sert à en apprécier le mérite. Il était même si borné à cet égard, qu'il ne concevait pas qu'on pût s'enthousiasmer d'un tableau ou d'une statue, attendu, disait-il, que ce tous étaient des copies de « la nature, et qu'il n'y avait pas grand mérite « à copier ou à imiter ». Néanmoins, comme il savait que son opinion à cet égard n'était pas générale, il avait l'air de s'intéresser au progrès des arts ; et, par le fait, il a fait beaucoup travailler les artistes. Ses victoires, ses monuments, sa vie fournissaient des sujets nombreux et vastes qu'il n*était pas fâché de transmettre à la postérité.
C'était par politique ou par ostentation qu'il encourageait les arts, jamais par ce sentiment qui nous fait juger une nation et son état de civilisation par les monuments et les productions du génie. Je lui ai entendu dire plusieurs fois que, de tous les objets qui l'avaient frappé dans sa vie, les pyramides d'Egypte et la taille du géant Frion étaient ceux qui l'avaient le plus étonné. C'était curieux de le voir parcourant le beau musée de sa capitale. Il était constamment impassible devant les chefs-d'œuvre de tous les âges ; il ne s'arrêtait devant aucun, et lorsqu'on fixait son attention sur quelqu'un d'entre eux, il demandait froidement : a De qui est ça ? » sans se permettre aucune observation et sans témoigner la moindre impression.
On lui avait dit que David était le premier peintre de son siècle. Il le croyait et le répétait, mais sans jamais entrer dans le moindre détail sur la nature de son talent, et sans se permettre aucune comparaison avec les autres peintres ses contemporains. On s'apercevait
aisément de l'état de contrainte où il était, toutes les fois qu'il se trouvait dans ces positions, et du désir qu'il avait d'échapper le plus tôt possible à cet état de gène.
Il est à remarquer que l'Empereur, qui n aimait que les grandes masses, les objets gigantesques, n'ait accordé sa confiance qu'à des hommes qui se plaisaient dans les petits détails et ne pouvaient exécuter que de petites choses- Fontaine et Percier avaient sa confiance comme architectes. Sans doute, ces deux artistes sont remplis de talent, mais ils n'ont jamais su s élever à la hauteur des grands hommes qui ont illustré leur art. A côté du beau salon de Mars, à Saint-Cloud, ils ont décoré un salon à la manière d'un café. La salle à manger du rez-dechaussée des Tuileries a reçu les ornements d'un estaminet des boulevards. Tout cela contraste très plaisamment avec les nobles décorations du siècle de Louis XIV. Et, quoiqu'il y ait de la grâce dans les détails, de l'élégance dans les formes , on ne peut pas s'empêcher de dire que ces pompons, ces colifichets sont très
déplacés dans la demeure d'un grand monarque^ où tout doit respirer le grand iose. Napoléon a dépensé des sommes énormes pour les arts^ et on voit à regret qu'il n'existe pas un monument qui puisse arrêter l'œil de la postérité.
A côté de Percier et de Fontaine, figure Denon, qui a eu sa part dans le choix qu'a fait l'Empereur pour élever des monuments. Il lui a confié l'érection de la colonne de la place Vendôme. Ici Pefifort n'était pas grand, puisqu'il ne s'agissait que de copier la colonne Trajane. Mais tout ce qui est de lui est empreint d une médiocrité de talent qui fait honte au dixneuvième siècle. Au lieu d'asseoir cette colonne de bronze sur une base imposante d'un seul bloc de granit, il l'a élevée sur une base de métal dont les bas-reliefs entassés confusément rappellent un pur étalage de chaudronnier.
Le même artiste était chargé d'élever un obélisque sur le pont Neuf. Déjà la base était établie, lorsque les événements ont fait déchoir Napoléon. Ici le même travers de mesquinerie inspirait les conceptions de l'auteur. Au lieu de
transporter de nos carrières une masse énorme de granit qui eût fixé les yeux de la postérité, et sur la difficulté vaincue des transports, et sur la grandeur de l'exécution^ on entassait couche sur couche de petites pierres; ce qui annonce une dépense d'argent, mais ne démontre jamais ni la force, ni le génie, ni la majesté d'une grande nation. Denon a voulu singer TEmpereur dans tous ses travers. Plein de lui-même, de simple amateur il s'est placé au rang des peintres et des architectes. Il a voulu commander et diriger des hommes qui n'étaient pas faits pour se plier à ses caprices, et il ne s'est entouré que d'une médiocrité servile d'après laquelle on jugera très mal de l'état de nos arts sous le règne de Napoléon.
L'Empereur ordonnait, mais il était indifférent sur le mode d'exécution, parce qu'il manquait de goût pour juger par lui-même, et que, ne pouvant pas apprécier le mérite d'un artiste, il était toujours disposé à croire que celui qui avait sa confiance était le meilleur.
Napoléon n'estimait point les commerçants. Il disait que le commerce dessèche Tâme, par une âpreté constante de gain, et il ajoutait que le commerçant n'a ni foi ni patrie. Cette opinion s'était naturellement formée chez lui par Topposition constante que le commerce a manifestée à ses projets d'ambition et de conquêtes. Sous le règne de Napoléon, aucune classe de la société n'a eu plus à souffrir que le commerce, qui ne prospère que dans la paix et sous des lois fixes et protectrices. Or, Napoléon a été constamment en guerre, et ses lois variaient au gré de ses caprices, de sorte que les opérations du commerce n'ont jamais pu être calculées sur des bases solides et ont été constamment des jeux du hasard. Dans cet état de choses, il était difficile que le commerçant prît de la confiance, et c'est la raison du jugement sévère que Napoléon avait porté sur lui.
Accoutumé à tout faire plier sous ses ordres, il s'indignait de la résistance qu'opposait le commerce à ses vues. Il eût voulu le diriger au gré de ses fantaisies. Tantôt il lui prescrivait
un débouché pour ses expéditions sans avoir calculé ni les dangers, ni les besoins^ ni les avantages des retours ; tantôt il lui traçait une ligne à suivre pour faire arriver les produits du dehors, comme il a fait, par exemple, pour les cotons du Levant, que le commerce recevait par Vienne et qu'il assujettit à arriver par Trieste ; tantôt il désignait les seuls objets qu'il convenait d'importer et ceux qu'il fallait exporter ; en un mot, il prétendait le faire manœuvrer comme un bataillon et exigeait de lui une sou* mission aussi passive. Il a été même plus loin, car pendant quelque temps il désigna lui-même les seules maisons qui pouvaient expédier tel ou tel article dans tel ou tel pays, et prescrivait les objets qu'on devait importer en retour.
Napoléon ne se bornait pas à vouloir disposer ainsi arbitrairement du commerce. Comme il n'était jamais esclave ni de sa parole ni de ses décrets, il lui est arrivé souvent de contremander l'importation ou l'exportation d'un article, sous le spécieux prétexte que les Anglais en avaient besoin. Je l'ai vu, plusieurs
fois, faire donner des ordres pour qu'on n'exportât pas tel et tel article dont il avait permis la sortie^ parce qu'il venait de lire dans les papiers anglais qu'on voyait avec plaisir que l'Empereur laissât sortir cet objet. L'armateur se voyait alors obligé de refaire sa cargaison à grands frais et d'éprouver des pertes considérables sur les premiers objets de ses spéculations.
En suivant un système aussi contraire aux intérêts du commerce, aurait-il dû être étonné d'être un objet d'horreur aux yeux des commerçants? Sans doute, le négociant sait faire le sacrifice de sa fortune et de son travail lorsque rhonneur ou l'intérêt de la nation commandent une guerre; mais dans le cas où l'ambition insatiable d'un chef, dans le cas où le caprice lui commande des mesures absurdes et contraires à ses intérêts, alors il reprend toute sa dignité, il oppose de la résistance et voue la haine et le mépris à l'homme qui abuse de son pouvoir.
L'Empereur n'avait jamais réfléchi sur la
nature et rimportance des relations commerciales. Il ne savait pas que tout y est calcul et convenance, et qu'il n'y a pas une opération qui ne demande la plus grande liberté pour celui qui la fait. Il ne savait pas que les besoins d^une place appellent les ressources d'une autre^ que la différence des prix détermine seule les achats, et que le commerçant, avant de faire une opération, doit avoir soumis tout au calcul. D'après cela, aucune force étrangère ne doit ni s'immiscer dans son entreprise, ni l'entraver.
Napoléon était loin de rapporter la haine que lui avait vouée le commerce aux raisons que nous venons de déduire. Il y a plus : il croyait sincèrement le servir par ces mesures vexatoires; il croyait même l'éclairer et avait la sotte prétention de se persuader qu'il lui donnait une diversion avantageuse à ses intérêts. Ne pouvant se faire illusion sur la misère qui accablait les villes maritimes, il en appelait à un avenir plus heureux qu'il disait préparer, et regardait ces calamités comme passagères.
On sera sans doute étonné de la persévérance qu'il a mise à maintenir des principes et un système si contraires aux vrais intérêts du commerce; mais on le sera encore plus lorsqu'on saura qu'il a persisté , malgré toutes les observations qu'on lui a faites à cet égard, ei qu'un mois avant sa chute, dans le moment où l'Europe s'ébranlait pour conquérir la France, il a repoussé avec obstination une déclaration sage que je lui avais soumise pour annoncer aux neutres et aux alliés que les relations commerciales continueraient avec eux comme en temps de paix.
Napoléon avait des idées un peu plus exactes de l'industrie manufacturière. Sous le rapport de l'utilité, il la plaçait immédiatement après l'industrie agricole. Il disait souvent que le commerçant ne faisait que déplacer les objets, mais que le manufacturier les mettait en œuvre. Il ajoutait que le commerçant, avec le secours de deux ou trois commis, faisait pour un million d'affaires, et que le manufacturier nour-
rissait cinq à six cents familles en opérant avec une somme égale. Il croyait que les manufactures exigeaient plus de talent, parce que, outre l'achat et la vente, à quoi se bornent les opérations du commerçant, le manufacturier était tenu de perfectionner ses produits, d'étudier le goût du consommateur et de varier à chaque moment sa fabrication.
On ne peut pas disconvenir que Napoléon n'ait rendu de grands services à l'industrie. C'est sous son règne qu'elle a atteint ce degré de prospérité où elle est aujourd'hui. C'est sous son règne qu'on s'est affranchi du tribut que nous avions payé jusque-là à l'étranger. C'est sous son règne qu'on a vu, pour la première fois, tous nos produits industriels rivaliser sur tous les marchés de l'Europe, pour le prix et la qualité, avec ceux des nations les plus éclairées en ce genre. Ces progrès rapides de l'industrie sont dus principalement à la prohibition dont il avait frappé les produits étrangers et à la sévère vigilance avec laquelle on les repoussait. Alors, les fabriques ont pu s'établir sans craindre la
28o MES SOUVENIRS
concurrence; elles ont été assurées du débit de leurs produits, quoique de qualité inférieure dans le principe. Peu à peu, elles se sont perfectionnées, et enfin elles sont arrivées, en très peu de temps, à faire aussi bien que les étrangers. Si Bonaparte avait écouté les plaintes du consommateur ou des préjugés publics, nos fabriques seraient encore dans l'état d'imperfection où il les a trouvées.
Je ne puis pas taire qu'un motif puissant, son aversion pour les Anglais et le désir de nuire à leur industrie, n'ait contribué pour beaucoup à lui faire adopter ces mesures; mais quel qu'ait été son motif, l'effet n'en a pas été moins favorable à notre industrie, et la seule fabrication des tissus de coton est devenue pour nous un commerce de deux à trois cents millions.
Mais il était dans la destinée de Napoléon d'altérer, sous quelques rapports, le bien qu'il faisait. A peine a-t-il vu prospérer ses fabriques qu'il s'est hâté de mettre un droit énorme sur l'entrée du coton. Ce droit était plus tort que la valeur mercantile de cette matière. 11 s'était
créé par ce moyen un impôt de trente à quarante millions. Le résultat était sans doute évident^ puisqu'on ne pouvait plus concourir sur les marchés étrangers pour la vente des produits. Mais comme la consommation intérieure en est énorme, les fabriques ont continué à prospérer.
Ce système de prohibition, qui a été généralement appliqué à tous les objets de fabrique étrangère, a donné à nos manufactures un tel développement et amené une si grande perfection dans les produits, qu'il est peu d'objets dans la fabrication desquels nous soyons inférieurs aux Anglais, et qu'il en est un grand nombre pour lesquels nous sommes supérieurs. C'est ainsi qu'en peu de temps nous avons rivalisé pour tous les objets de quincaillerie, et que nous sommes parvenus à imiter parfaitement les toiles blanches et les nankins des Indes. Cette dernière fabrication était devenue pour nous un objet de quinze à seize cent mille pièces dans les seuls départements de la Seine- Inférieure, de la Somme, de l'Ain et du Nord,
au moment où la loi de 1814 est venue rouvrir la porte aux nankins des Indes et a étouffé dans nos mains cette belle branche de produits.
L'Empereur ne s'est jamais fait illusion sur le danger d*admettre dans la consommation les produits étrangers en concurrence des produits de notre industrie. Il sentait que^ lors même que nous aurions de la supériorité sur la qualité ou le prix^ cette concurrence nous serait funeste, d'abord parce que la concurrence fait baisser les prix, et en second lieu parce que nos fabriques naissantes ne pourraient pas lutter longtemps contre celles de l'étranger.
En effet, chez nous, les capitaux employés à rétablissement ne sont pas rentrés ; le fabricant est forcé de trouver dans ses bénéfices r intérêt de sa mise de fonds et Tintérét de ses dépenses journalières de fabrication, tandis que le fabricant anglais, qui est rentré dans ses capitaux, peut se contenter, pour quelque temps, des bénéfices de la fabrication. D'ailleurs, le fabricant étranger trouve des ressources dans son gouvernement, lorsqu'il s'agit de por-
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ter atteinte à une branche d'industrie étrangère^ tandis que le manufacturier français est toujours livré à ses propres forces.
C'est en partant de ces idées que Napoléon était ennemi de tout traité de commerce. 11 pensait avec raison qu'une grande nation ne peut avoir pour traité avec les autres puissances qu'un bon système de douanes. Elle doit le présenter aux puissances comme la condition à laquelle elle laissera entrer et sortir les marchandises. Elle peut alors exiger qu'on la traite à régal des autres puissances et menacer de justes représailles, si elles en favorisent une à son détriment. Ainsi l'Angleterre serait tenue de recevoir nos vins aux mêmes conditions que ceux du Portugal, ou nous pourrions avec justice imposer ses produits coloniaux au-dessus de ceux des autres puissances.
D'ailleurs, un traité de commerce qui accorde des avantages à une nation au préjudice d'une autre, excite le mécontentement de cette dernière et diminue ses relations.
Il est encore un point de vue sous lequel on
peut envisager les traités de commerce^ c'est qu'à peine sont-ils mis à exécution que Tune des parties contractantes s'aperçoit qu'elle a été lésée; dès lors elle tâche d'éluder l'exécution du traité, et les deux nations finissent toujours par s'engager dans une guerre.
L'Empereur avait une prédilection marquée pour la fabrique de Lyon. Il y prenait le plus vif intérêt, et lorsque les événements ralentissaient cette précieuse branche de notre industrie, il ne négligeait rien pour venir à son secours. On l'a vu, dans les époques de crise, forcer les vaisseaux qui abordaient dans un port, à prendre un quart en tissus de Lyon pour leur chargement en retour.
Pendant une année où le commerce et l'industrie étaient dans une stagnation complète, il était alarmé de l'oisiveté à laquelle étaient condamnés les ouvriers, surtout ceux du faubourg Saint-Antoine et de Lyon. Il m'envoya chercher et me dit :
d L'ouvrier manque de travail , il est alors à a la merci de tous les intrigants; on peut le
tt soulever : je crains ces insurrections fondées « sur un manque de pain ; je craindrais moins « une bataille contre deux cent mille hommes. a Quelles seraient vos idées pour donner du (c travail aux ouvriers et ranimer les fabria ques?
(c — Je suis^ comme vous, affecté de la détresse du commerce, et je vais vous dire franchement mon opinion. L'ouvrier manque de travail; il faut lui en donner. Le fabricant a ses magasins pleins de marchandises qu'il ne peut pas vendre; il faut lui prêter secours pour Paider à payer ses engagements et lui fournir les moyens d'entretenir ^es ouvriers.
« Pour remplir ce double but, voici ce que je vous propose. On réunira dans le faubourg Saint- Antoine le maire, le juge de paix, les premiers fabricants dans les principaux genres; on leur fera distribuer des commandes de meubles et autres objets pour six millions.
« Vous enverrez à Lyon un homme intelligent qui commandera des étoffes de meubles pour six millions, et donnera le dessin de chaque
étoffe, afin qu'on ne lui vende pas des objets fabriqués, car votre but est de donner du travail. »
Napoléon me demanda ce qu'il ferait de ces meubles et de ces étoffes. Je lui répondis qu'il les installerait au Palais-Royal et les tirerait de là pour meubler ses châteaux.
Tout fut exécuté, et, à l'époque de la Restauration, il y avait encore le plus grand nombre de ces objets au Palais-Royal.
Quant aux fabricants, je lui conseillai de prêter trente ou quarante millions aux principaux, avec l'engagement de ne pas fermer leurs ateliers.
Napoléon dépensa soixante -deux millions pour calmer cette crise ; il prêta jusqu'à la somme de cinq millions à des fabricants tels que Gros d'Avillers et Richard Lenoir. La crise se calma.
L'Empereur sentait si bien le besoin des sacrifices dans cette circonstance, qu'il m'est arrivé plusieurs fois de lui exposer la détresse de quelques fabricants, et que jamais il n'a refusé l'appui que je lui demandais.
Napoléon m'a dit plusieurs fois qu'il craignait les insurrections des peuples^ lorsqu'elles étaient amenées par le manque de travail, tandis qu'il n'avait jamais redouté les insurrections politiques, parce qu'alors on peut mitrailler sans pitié, et qu'avec douze cents hommes bien conduits et quatre pièces de canon, il ferait rentrer tout Paris dans ses boutiques, comme il l'avait fait le i3 vendémiaire.
On peut donc dire^ à la louange de Napoléon, qu'il ne s'est jamais refusé à accorder des encouragements pour faire prospérer un genre quelconque d'industrie. Il suffisait, à cet égard, de lui en faire sentir l'utilité pour obtenir tous les sacrifices possibles. Ainsi, par un système bien combiné, d'un côté, la prohibition des produits étrangers, et, de Tautre, les encouragements pour le perfectionnement des produits de notre industrie, il est parvenu à porter les fabriques françaises au plus haut degré de perfection .
Une vérité qui sera contestée par des hommes prévenus, mais qui n'en est pas moins une
Napoléon n'estimait point les commerçants. Il disait que le commerce dessèche Tâme^ par une âpreté constante de gain, et il ajoutait que le commerçant n'a ni foi ni patrie. Cette opinion s'était naturellement formée chez lui par Topposition constante que le commerce a manifestée à ses projets d'ambition et de conquêtes. Sous le règne de Napoléon, aucune classe de la société n'a eu plus à souffrir que le commerce, qui ne prospère que dans la paix et sous des lois fixes et protectrices. Or, Napoléon a été constamment en guerre, et ses lois variaient au gré de ses caprices, de sorte que les opérations du commerce n'ont jamais pu être calculées sur des bases solides et ont été constamment des jeux du hasard. Dans cet état de choses, il était difficile que le commerçant prît de la confiance, et c'est la raison du jugement sévère que Napoléon avait porté sur lui.
Accoutumé à tout faire plier sous ses ordres, il s'indignait de la résistance qu'opposait le commerce à ses vues. Il eût voulu le diriger au gré de ses fantaisies. Tantôt il lui prescrivait
un débouché pour ses expéditions sans avoir calculé ni les dangers^ ni les besoins^ ni les avantages des retours ; tantôt il lui traçait une ligne à suivre pour faire arriver les produits du dehors, comme il a fait, par exemple, pour les cotons du Levant, que le commerce recevait par Vienneet qu'il assujettitàarriver par Trieste; tantôt il désignait les seuls objets qu'il convenait d'importer et ceux qu'il fallait exporter ; en un mot, il prétendait le faire manoeuvrer comme un bataillon et exigeait de lui une soumission aussi passive. Il a été même plus loin, car pendant quelque temps il désigna lui-même les seules maisons qui pouvaient expédier tel ou tel article dans tel ou tel pays, et prescrivait les objets qu'on devait importer en retour.
Napoléon ne se bornait pas à vouloir disposer ainsi arbitrairement du commerce. Comme il n'était jamais esclave ni de sa parole ni de ses décrets, il lui est arrivé souvent de contremander l'importation ou l'exportation d'un article, sous le spécieux prétexte que les Anglais en avaient besoin. Je l'ai vu, plusieurs
fois, faire donner des ordres pour qu'on n'exportât pas tel et tel article dont il avait permis la sortie^ parce qu'il venait de lire dans les papiers anglais qu'on voyait avec plaisir que l'Empereur laissât sortir cet objet. L'armateur se voyait alors obligé de refaire sa cargaison à grands frais et d'éprouver des pertes considérables sur les premiers objets de ses spéculations.
En suivant un système aussi contraire aux intérêts du commerce, aurait-il dû être étonné d'être un objet d'horreur aux yeux des commerçants? Sans doute ^ le négociant sait faire le sacrifice de sa fortune et de son travail lorsque rhonneur ou l'intérêt de la nation commandent une guerre ; mais dans le cas où l'ambition insatiable d'un chef, dans le cas où le caprice lui commande des mesures absurdes et contraires à ses intérêts, alors il reprend toute sa dignité, il oppose de la résistance et voue la haine et le mépris à l'homme qui abuse de son pouvoir.
L'Empereur n'avait jamais réfléchi sur la
nature et l'importance des relations commerciales. Il ne savait pas que tout y est calcul et convenance, et qu'il n'y a pas une opération qui ne demande la plus grande liberté pour celui qui la fait. Il ne savait pas que les besoins d'une place appellent les ressources d'une autre^ que la différence des prix détermine seule les achats^ et que le commerçant^ avant de faire une opération, doit avoir soumis tout au calcul. D'après cela, aucune force étrangère ne doit ni s'immiscer dans son entreprise, ni l'entraver.
Napoléon était loin de rapporter la haine que lui avait vouée le commerce aux raisons que nous venons de déduire. Il y a plus : il croyait sincèrement le servir par ces mesures vexatoires; il croyait même l'éclairer et avait la sotte prétention de se persuader qu'il lui donnait une diversion avantageuse à ses intérêts. Ne pouvant se faire illusion sur la misère qui accablait les villes maritimes, il en appelait à un avenir plus heureux qu'il disait préparer, et regardait ces calamités comme passagères.
On sera sans doute étonné de la persévérance qu'il a mise à maintenir des principes et un système si contraires aux vrais intérêts du commerce; mais on le sera encore plus lorsqu'on saura qu'il a persisté^ malgré toutes les observations qu'on lui a faites à cet égard , ei qu'un mois avant sa chute, dans le moment où l'Europe s'ébranlait pour conquérir la France, il a repoussé avec obstination une déclaration sage que je lui avais soumise pour annoncer aux neutres et aux alliés que les relations commerciales continueraient avec eux comme en temps de paix.
Napoléon avait des idées un peu plus exactes de T industrie manufacturière. Sous le rapport de l'utilité, il la plaçait immédiatement après l'industrie agricole. Il disait souvent que le commerçant ne faisait que déplacer les objets, mais que le manufacturier les mettait en œuvre. Il ajoutait que le commerçant, avec le secours de deux ou trois commis, faisait pour un million d'affaires, et que le manufacturier nour-
rissait cinq à six cents familles en opérant avec une somme égale. Il croyait que les manufactures exigeaient plus de talent^ parce que, outre l'achat et la vente, à quoi se bornent les opérations du commerçant, le manufacturier était tenu de perfectionner ses produits, d'étudier le goût du consommateur et de varier à chaque moment sa fabrication.
On ne peut pas disconvenir que Napoléon n'ait rendu de grands services à l'industrie. C'est sous son règne qu'elle a atteint ce degré de prospérité où elle est aujourd'hui. C'est sous son règne qu'on s'est affranchi du tribut que nous avions payé jusque-là à l'étranger. C'est sous son règne qu'on a vu, pour la première fois, tous nos produits industriels rivaliser sur tous les marchés de l'Europe, pour le prix et la qualité, avec ceux des nations les plus éclairées en ce genre. Ces progrès rapides de l'industrie sont dus principalement à la prohibition dont il avait frappé les produits étrangers et à la sévère vigilance avec laquelle on les repoussait. Alors, les fabriques ont pu s'établir sans craindre la
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concurrence; elles ont été assurées du débit de leurs produits^ quoique de qualité inférieure dans le principe. Peu à peu, elles se sont perfectionnées, et enfin elles sont arrivées, en très peu de temps, à faire aussi bien que les étrangers. Si Bonaparte avait écouté les plaintes du consommateur ou des préjugés publics, nos fabriques seraient encore dans l'état d'imperfection où il les a trouvées.
Je ne puis pas taire qu'un motif puissant, son aversion pour les Anglais et le désir de nuire à leur industrie, n'ait contribué pour beaucoup à lui faire adopter ces mesures; mais quel qu'ait été son motif, T effet n'en a pas été moins favorable à notre industrie, et la seule fabrication des tissus de coton est devenue pour nous un commerce de deux à trois cents millions.
Mais il était dans la destinée de Napoléon d'altérer, sous quelques rapports, le bien qu'il faisait. A peine a-t-il vu prospérer ses fabriques qu'il s'est hâté de mettre un droit énorme sur l'entrée du coton. Ce droit était plus tort que la valeur mercantile de cette matière. Il s'était
créé par ce moyen un impôt de trente à quarante millions. Le résultat était sans doute évident^ puisqu'on ne pouvait plus concourir sur les marchés étrangers pour la vente des produits. Mais comme la consommation intérieure en est énorme, les fabriques ont continué à prospérer.
Ce système de prohibition, qui a été généralement appliqué à tous les objets de fabrique étrangère, a donné à nos manufactures un tel développement et amené une si grande perfection dans les produits, qu'il est peu d'objets dans la fabrication desquels nous soyons inférieurs aux Anglais, et qu'il en est un grand nombre pour lesquels nous sommes supérieurs. C'est ainsi qu'en peu de temps nous avons rivalisé pour tous les objets de quincaillerie, et que nous sommes parvenus à imiter parfaitement les toiles blanches et les nankins des Indes. Cette dernière fabrication était devenue pour nous un objet de quinze à seize cent mille pièces dans les seuls départements de la Seine- Inférieure, de la Somme, de l'Ain et du Nord,
au moment où la loi de 1814 est venue rouvrir la porte aux nankins des Indes et a étouffé dans nos mains cette belle branche de produits.
L'Empereur ne s'est jamais fait illusion sur le danger d* admettre dans la consommation les produits étrangers en concurrence des produits de notre industrie. Il sentait que^ lors même que nous aurions de la supériorité sur la qualité ou le prix 3 cette concurrence nous serait funeste, d'abord parce que la concurrence fait baisser les prix, et en second lieu parce que nos fabriques naissantes ne pourraient pas lutter longtemps contre celles de l'étranger.
En effet, chez nous, les capitaux employés à rétablissement ne sont pas rentrés ; le fabricant est forcé de trouver dans ses bénéfices l'intérêt de sa mise de fonds et l'intérêt de ses dépenses journalières de fabrication, tandis que le fabricant anglais, qui est rentré dans ses capitaux, peut se contenter, pour quelque temps, des bénéfices de la fabrication. D'ailleurs, le fabricant étranger trouve des ressources dans son gouvernement, lorsqu'il s'agit de por-
ter atteinte à une branche d'industrie étrangère^ tandis que le manufacturier français est toujours livré à ses propres forces.
C'est en partant de ces idées que Napoléon était ennemi de tout traité de commerce. Il pensait avec raison qu'une grande nation ne peut avoir pour traité avec les autres puissances qu'un bon système de douanes. Elle doit le présenter aux puissances comme la condition à laquelle elle laissera entrer et sortir les marchandises. Elle peut alors exiger qu'on la traite à régal des autres puissances et menacer de justes représailles, si elles en favorisent une à son détriment. Ainsi l'Angleterre serait tenue de recevoir nos vins aux mêmes conditions que ceux du Portugal, ou nous pourrions avec justice imposer ses produits coloniaux au-dessus de ceux des autres puissances.
D'ailleurs, un traité de commerce qui accorde des avantages à une nation au préjudice d'une autre, excite le mécontentement de cette dernière et diminue ses relations.
Il est encore un point de vue sous lequel on
ce L'art des retraites est plus difiicile avec « des Français qu'avec des soldats du Nord. a Une bataille perdue lui ôte ses forces et son (( courage^ affaiblit sa confiance en ses chefs a et le pousse à Tinsubordination.
a Les soldats russes^ prussiens^ allemands^ « gardent leur poste par devoir; le soldat ce français, par honneur. Les premiers sont ce presque indifférents à une défaite^ le second ce en est humilié.
ce Les privations, les mauvais chemins, la a pluie, le vent, rien ne rebute le soldat fran- « çais, lorsqu'il espère ou poursuit des succès.
ce Le seul mobile du soldat français est Thonce neur : c'est dans ce mobile qu'il faut puiser ce les punitions et les récompenses. Si jamais « les corrections qui sont en usage pour les « troupes du Nord s'établissaient parmi nous, « on déflorerait l'armée, et elle cesserait bientôt « d'exister comme puissance.
ce Un bon mot du soldat français sur son « général, une chanson qui lui peint son état « de misère, ont souvent fait oublier des pri-
« valions de lout genre et surmonter les plus « grands obstacles.
« Le soldat français est généreux. 11 pille « pour dépenser, jamais pour s'enrichir. A ce « sujet, j'ai entendu raconter au général Larî- <K boisière qu'à un relais d'Allemagne, il trouva (c quatre grenadiers français dans une berline, a et que l'un d'eux, chargé de payer la poste^ oc demanda au postillon ce que l'Empereur lui a donnait de guide. Sur sa réponse qu'il lui ce donnait trois francs par poste, il lui mit six ne francs dans la main, en observant qu'il était <£ bien aise de donner à son Empereur une oc leçon de générosité, et qu'il ne manquât pas <c de le dire quand il repasserait.
« Le soldat français se bat avec bravoure, oc dès qu'il a Tuniforme. Il fait un soldat instruit ce après deux mois de marche.
ce La conscription forme des armées de a citoyens. Le recrutement volontaire forme ce des armées de vagabonds et de mauvais « sujets. L'honneur conduit les premiers, la ce discipline seule commande aux seconds.
(c II suffit d'être juste avec des Français. Il « faut être sévère avec des étrangers. r>
L'Empereur racontait un jour que, la veille de la bataille d'Austerlitz, il passait en revue un corps de grenadiers. II en menaça un des arrêts par rapport à sa mauvaise tenue; ce soldat lui répliqua : ce C'est trop peu que les arrêts, mais destituez-moi, pourvu toutefois que ce soit après-demain, car je ne veux pas être déshonoré. »
Il ajoutait qu'au fameux passage du pont de Lodi, il parcourait le front d'une demi-brigade qui recevait le feu de l'ennemi, et l'encouragea à tenir ferme. Un soldat l'apostropha en lui disant : « Vous nous faites périr en détail; sacrifiez ma brigade; les autres nous passeront sur le corps et, en moins d'une demiheure, la victoire est à vous. » Après le passage opéré de cette manière, il fit chercher le soldat, qui n'existait plus, ce II y avait déjà là, ce disait-il, le courage et la tête d'un grand ce capitaine. j>
L'Empereur était convaincu que l'opiniâtreté seule gagnait souvent les batailles. Je lui ai entendu raconter qu'il s'était battu avec le général Al vinzy pendant cinq jours consécutifs, sans qu'il y eût ni perte ni avantage d'aucune part. « Comme j'étais, disait-il, plus jeune que « lui et plus entêté, je ne doutais pas qu'il ne a finît par me céder le terrain, et je ne tenais ce plus que dans cette persuasion. Le cinquième « jour, à cinq heures du soir, il se décida à or- « donner la retraite. » L'Empereur disait souvent avec complaisance que ce général Alvinzy était le meilleur capitaine qu'il eût eu à combattre, et que c'était pour cela qu'il n'en avait jamais dit ni bien ni mal dans les bulletins, tandis qu'il avait fait l'éloge de Beaulieu, de Wurmser et du prince Charles , qu'il ne craignait pas.
Un ennemi intimidé, disait-il, fait tous les sacrifices qu'on lui demande. « Après avoir <K battu Beaulieu, à mon entrée en Italie, le « Piémont se trouva découvert, la consterna- « tion devint générale. Il m'eût fallu six mois
ce pour me rendre maître de toutes ses places « fortes^ et ma campagne était perdue pour la « conquête de l'Italie. Je menaçai le Roi d'une ce invasion. Il m'ouvrit ses places, et je pus <c poursuivre Beaulieu sans lui donner le temps ce de se rallier. »
ce La prise de Rome^ dans la même campait gne , m'aurait fait perdre vingt jours dont ce Tarchiduc Charles aurait profité. Je menaçai ce le Pape, qui racheta ses États moyennant ce trente millions, dont j'avais grand besoin, et ce je poursuivis Tarchiduc. On traite toujours « plus favorablement, disait-il, avec un souvece rain qui n'a pas quitté sa capitale et qu'on <c menace, qu'avec celui qu'on a forcé d'en sorcc tir. Mon traité de Campo-Formio a été pro- « posé et conclu d'après ces principes. Je n'ai <c menacé Moscou que pour obtenir un sem- « blable résultat. L'effet a tourné contre moi ce dans cette circonstance. j>
Napoléon portait dans la guerre ce caractère d'insensibilité qui, dans toutes les phases de sa
carrière orageuse^ a toujours été le trait dominant. En Egypte, du côté de Jafifa, il fit fusiller sept mille Turcs qui s'étaient rendus par capitulation. Cinq ou six individus qui avaient échappé à cet effroyable carnage se réfugièrent à Saint-Jean d'Acre, y firent connaître cet attentat à la bonne foi et déterminèrent la garnison à n'écouter aucune proposition et à se défendre jusqu'à la mort. Cest là la cause principale de la résistance que Bonaparte essuya à Saint-Jean d'Acre.
A peu près dans le même temps, il fit empoisonner quatre-vingt-sept soldats, malades de la peste, dans Thôpital de Jaflfa. On essaya d'abord Topium, qui ne produisit pas l'effet qu'on en attendait, et on employa ensuite le sublimé corrosif.
En faisant sa retraite de Saint-Jean d'Acre, il fit brûler toutes les récoltes des pays où il passait, et à une grande distance, à droite et à gauche du chemin que suivait l'armée. C'est d'après des traits semblables qu'il jugeait de l'habileté des généraux. Je me rappelle l'avoir entendu
une seule fois vanter le talent militaire de Wellington au moment de sa retraite sur Lisbonne, qu'il exécutait devant Masséna; ce général dévastait tout sur sa route; il détruisait les moulins, brûlait les subsistances et emmenait avec lui les populations et les bestiaux, oc Voilà un a homme, disait l'Empereur; il est forcé de « fuir devant une armée contre laquelle il n*ose « pas se mesurer, mais il établit un désert de « quatre-vingts lieues entre Tennemi et lui; il (( retarde sa marche; il TafFaiblit par des privacc tions de tout genre; il sait la ruiner sans la « combattre. Il n'y a que Wellington et moi, « en Europe, capables d'exécuter ces mesures. « Mais il y a cette différence entre lui et moi, « c'est que cette France, qu'on appelle une « nation, me blâmerait, tandis que l'Angleterre « l'approuvera. Je n'ai jamais été libre qu'en « Egypte. Aussi m'y suis-je permis des mesures « pareilles. On a beaucoup parlé de l'incendie « du Palatinat, et nos misérables historiens « calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La a gloire de ce fait n'appartient point à ce roi.
« Elle est toute à son ministre Louvois^ et ce c'est 3 à mes yeux^ le plus bel acte de sa vie. »
Il jugeait avec sévérité tous les généraux qui Pavaient précédé. Alexandre était son héros, parce qu'à de grands talents militaires , à de grandes vues de politique et d'ambition^ il avait su joindre un grand système d'administration et d'amélioration pour le commerce du monde.
Dans le parallèle qu'il faisait des généraux les plus estimés^ il lui échappait souvent des aperçus pleins de justesse et de raison. « Il y a, « disait-il^ cette différence entre Condé et Tu- « ranne, c'est que le premier s'est montré à « Rocroi, à vingt-deux ans^ ce qu'il a été toute ce sa vie; il n'a jamais été plus brillant que dans a cette première campagne; tandis que Tu- « renne s'est constamment perfectionné et que ce sa dernière campagne est toujours la plus « savante^ ce qui provient de ce que Turenne « avait l'esprit d'observation et savait mettre à a profit l'expérience^ tandis que Condé^ né mi- <c litaire, s'est arrêté au point où la nature l'avait « placé. » Je crains que^ dans ce parallèle^ Na-
poléon ne se soit jugé lui-même : il n'a jamais été plus grand que dans la campagne d'Italie^ qu'il a faite à vingt-six ans, où, avec une armée peu nombreuse, mal vêtue, mal nourrie, dépourvue d'une partie du matériel nécessaire, il a détruit successivement quatre armées autrichiennes et a marché de victoire en victoire jusqu'aux portes de Vienne.
Il accordait du génie militaire au grand Frédéric, mais dans ce sens qu'il avait su s'écarter de la routine de son siècle, ce II a mis, disait-il, cr plus d'activité dans ses marches, moins de <ic lenteur dans ses manœuvres; il a montré de (c Faudace devant des généraux qui n'avaient ce que de la méthode; il les a étonnés et battus, ce parce qu'il s'est écarté de leurs formes . et de oc leur froide tactique. » Un jeune homme entreprenant lui eût plutôt résisté qu'un général consommé dans le métier.
II parlait avec admiration des premiers temps de la guerre de la Vendée ; « alors, disait-il, les « paysans étaient des soldats qui n'écoutaient a que leur courage et leur fanatisme; ils éton-
ce naient et déconcertaient la troupe de ligne; il « n'y avait plus de tactique pour elle; les paycc sans, armés de bâtons, s'emparaient de Parce tillerie; mais lorsque ces paysans ont com- « mencé à se battre en ligne, alors ils ont eu ce de rinfériorité sur les troupes réglées, parce oc que, dès ce moment, la supériorité de la tacce tique a décidé de la victoire. »
J'ai vu un manuscrit de Kléber dans lequel cet habile général, qui avait suivi Bonaparte en Egypte, examinait avec soin son talent militaire et, passant en revue toute sa campagne d'Italie, ne lui accordait la réputation de grand général que dans cette circonstance où il se décida à lever le blocus de Mantoue et à abandonner son artillerie de siège pour aller combattre Wurmser, qui marchait contre lui avec des forces très supérieures.