CHAPITRE PREMIER
BONAPARTE DANS SON INTÉRIEUR
C'est surtout pendant les quatre années du consulat de Bonaparte qu'on a pu étudier ce caractère extraordinaire. A cette époque ^ il était accessible pour tout le monde. Il se montrait à découvert; il admettait à sa table presque toutes les personnes qui lé fréquentaient ; et comme il aimait beaucoup à causer^ il est bien peu de questions importantes sur lesquelles on ne l'ait entendu discuter et se prononcer. Il admettait alors en bottes et en frac ses ministres et les étrangers. On passait très souvent à sa maison de campagne de Malmaison les jour*
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nées entières avec lui, et le temps était tout employé en promenades, jeux et conversations.
Alors, Bonaparte était vraiment grand et estimé. Le souvenir de ses victoires, la comparaison de l'état anarchique, d'où l'on sortait à peine, avec le nouvel ordre de choses, qui donnait alors des garanties et une véritable liberté, lui captait tous les cœurs. Bonaparte lui-même paraissait heureux ; il goûtait à la fois le charme de la vie domestique, embellie par les qualités aimables de sa première compagne et par IV mour d'un peuple naturellement bon, qui lui devait la terminaison de ses longues agitations. Bonaparte était alors estimé et considéré au dehors. Et s'il eût su borner là son ambition, il serait encore sur le trône de France, entouré des bénédictions publiques.
Mais la Providence en avait décidé autrement. Le titre modeste de premier Consul lui parut au-dessous de ses prétentions. Il voulut établir une dynastie et fonder un empire. 11 refondit alors nos institutions et s'arrogea des prérogatives qui, jusque-là, avaient appartenu
aux grands corps. Il s'isola des hommes qui jusque-là avaient vécu avec lui dans une sorte de familiarité. Il établit une étiquette sévère à sa cour. Il y créa, pour ses courtisans^ un luxe de costumes qu'on n'avait jamais vu dans les cours les plus somptueuses. Ces innovations opérèrent un changement funeste dans l'opinion publique. Les hommes qui s'intéressaient à lui presque autant qu'à leur pays s'éloignèrent^ et^ dès ce moment, il n'eut plus que des flatteurs autour de lui. Sa volonté devint la loi suprême; ses décrets étaient proclamés par ses courtisans comme des oracles; la moindre observation était punie comme insurrection; la partie saine de la nation se tut et se borna à gémir ; les corps, qui n'étaient consultés que pour donner une apparence de forme aux actes de sa volonté, furent avilis : ainsi se forma et se consolida le despotisme le plus affreux qui ait pesé sur des hommes. Une fois parvenu à comprimer la nation, son ambition ne connut plus de bornes. Il prétendit, dans son délire, devenir le maître du monde; et, dans l'espace de six à
sept anSj il parvint^ en effet, à mettre sous sa domination presque toute l'Europe, et il eût exécuté ce projet gigantesque si Topinion publique de la France, qui s'était tournée contre lui, ne se fût pas réunie aux efforts de TEurope coalisée pour le renverser.
Napoléon a connu sa position, mais il Ta connue trop tard. Il a cru la France inépuisable dans ^on affection comme dans ses ressources; il a mal jugé, à la fois, et sa nation et les étrangers. Il a cru que la première ne l'abandonnerait pas, et que ses ennemis n oseraient pas s'engager dans l'intérieur du royaume; il n a été détrompé que lorsqu'il n'y avait plus de remède. Et il a eu la douleur de voir, dans la campagne de 1814, que les Français appelaient la domination des étrangers pour se délivrer delà sienne.
Au moment où les étrangers s'ébranlaient pour marcher sur la France, Napoléon me dit un jour avec chaleur : ce Misérables! ils ne « voient pas que j'ai éteint les révolutions, et « travaillé vingt ans à consolider la monarchie.
<t Ils verront qu'après moi ils ne seront pas (c assez forts pour arrêter le torrent qui^ dans oc dix ans^ les entraînera tous. y>
Les personnes qui ont peu approché Napoléon, ou qui ne l'ont vu que quelques instants, ne peuvent le juger que très défavorablement. Son premier abord était froid et ses propos insignifiants ou malhonnêtes; il n'avait point ces formes agréables que donnent l'usage du monde ou une éducation soignée. Parlait-il à un ambassadeur : « Vous amusez-vous à « Paris? Avez -vous des nouvelles de votre « pays? j> Voilà ses formules ordinaires. Voyaitil un sénateur, un conseiller d'État : a Comment a se porte monsieur le...? Il fait chaud aujour- <c d'hui, il fait froid ou humide. » Était-il dans un cercle de femmes, il demandait le nom à chacune, même souvent à celles qu'il connaissait depuis longtemps, et par extraordinaire il faisait quelquefois compliment sur une robe, un diamant, etc.
Souvent même, il était malhonnête et gros-
sier. Dans une fête de l'Hôtel de ville^ il répondit à Mme ***, qui venait de lui dire son nom : « Ah ! bon Dieu ! on m'avait dit que vous étiez ce jolie... y>j à une autre : a C'est un beau temps « pour vous que les campagnes de votre « mari... »; à des vieillards : a A votre âge, on « n'a pas longtemps à vivre... »; à de jeunes personnes : « Avez-vous des enfants? »
En général. Napoléon avait le ton d'un jeune lieutenant mal élevé; et, au premier abord, rien n'annonçait en lui ni de l'esprit, ni le moindre usage du monde. Je l'ai vu, dans ses petites soirées, sortir de son cabinet en sifflant, accoster des femmes sans interrompre son chant, et s'en retourner en fredonnant un air italien.
Souvent il convoquait six à huit cents personnes à la Cour et n'y paraissait pas. Souvent il invitait dix à quinze personnes à dîner et se levait de table avant qu'on eût mangé la soupe.
On ne peut pas nier cependant que Napoléon n'eût beaucoup d'esprit et beaucoup de piquant
dans la conversation^ mais ce n^était jamais que dans les discussions quUl développait ces qualités. Il était même très éloquent quand il était animé ou lorsqu'il voulait faire prévaloir une opinion. Je lui ai entendu tenir plusieurs propos qui feraient la fortune d'un homme d'esprit.
Un jour, Fontanes prenait le parti d'un ouvrage de M. Mole que l'Empereur critiquait. Fontanes, pressé, par la dialectique serrée de l'Empereur, finit par dire qu'on devait avoir quelque indulgence pour des noms qui avaient de rillustration : « Ah ! monsieur de Fontanes », répondit TEmpereur, « laissez-nous au moins « la république des lettres ( i ) . »
(i) Fontanes n'était pas toujours, vis-à-vis de TErapereur, en reste d'esprit, et cette anecdote m'en rappelle une autre qui en est comme la contre- partie. On venait de jouer Briiannicus sur le théâtre de Saint-Cloud, où Talma avait paru avec sa supériorité ordinaire; il y avait cercle dans la galerie après le spectacle.
J'étais à causer avec Fontanes dans un coin, lorsque l'Empereur nous aborda : « Eh bien, Fontanes, dit-il, j'espère que vous avez été content de Talma? — Sire, répondit Fontanes, j'ai vu Lekain. — Voilà comme vous êtes, répliqua l'Empereur, toujours les anciens 1 — Sire, je vous abandonne César et Aleicandre, mais laissez-moi Lekain. >
ce L'ambition^ disait un jour l'Empereur^ est « le principal mobile des hommes. On dépense « son mérite tant qu'on espère s'élever ; mais a lorsqu'on est arrivé au premier degré, on ne « voit plus que le repos. J'ai créé des sénaa toreries et des principautés pour laisser quelce que chose à ambitionner et maintenir par là € les sénateurs et les maréchaux dans ma a dépendance. »
ce Le génie n'est quelquefois qu'un instinct « qui ne se perfectionne pas. Plus souvent, a c'est l'art de bien combiner, que Tobserva- « tion et l'expérience perfectionnent chaque « jour. Une bonne idée ne se lie pas toujours à (c un bon jugement, mais un bon jugement « suppose toujours de bonnes idées. »
« On ne peut pas assigner de limite à la force tune. Celui qui peut satisfaire à ses besoins a avec trente francs par jour est plus riche que <( celui qui éprouve une privation avec trois a cent mille francs de rente. Souvent, toute la ce différence des fortunes consiste à pouvoir (( manger des petits pois quinze jours plus tôt. »
« Les anciennes dynasties ne peuvent souf- « frir les nouvelles qu'autant que celles-ci les a effrayent. Elles accordent à la peur ce qu'elles a ne peuvent pas donner à l'aflfection. »
Napoléon témoignait un jour au poète Lemercier le regret qu'il avait qu'il ne l'eût pas suivi en Egypte. Celui-ci lui observa qu'il ne se plaisait que là où les droits de l'homme sont reconnus. « Eh bien, répliqua Bonaparte, vous a eussiez vu un pays où le souverain compte a pour rien la vie de ses sujets et où le sujet « compte pour rien sa vie^ et vous vous seriez a guéri de votre philanthropie. »
Napoléon avait quelquefois de l'abandon dans la conversation. Mais, si l'interlocuteur voulait s'en prévaloir pour lui faire des observations ou pour attaquer quelqu'un de ses principes, il changeait promptement de ton, reprenait tout son ascendant, et cherchait à rhumilier plutôt qu'à le combattre. Il fallait se méfier constamment de son faux air de bonhomie. Les gens qui le connaissaient le mieux.
ceux qui vivaient le plus habituellement dans sa société, tels que Duroc et Berthier, ne s'écartaient jamais des bienséances. Il jouait souvent à toutes sortes de jeux, mais il trichait sans cesse ; il se faisait payer, mais rendait l'argent que sa conscience lui reprochait d'avoir mal gagné.
Je l'ai vu plusieurs fois jouer aux barres sur les gazons de la Malmaison et ne cesser le jeu que lorsqu'il était en sueur.
Personne n'était à son aise autour de Napoléon, parce que personne ne pouvait compter sur des sentiments de bonté ou d'indulgence de sa part. Le moindre contretemps, la plus légère inattention le portaient à des fureurs, et il n'avait aucun égard pour les personnes qui le voyaient le plus habituellement, de sorte que ces personnes étaient toujours sur les épines, dans la crainte de déplaire ou de prendre sur elles des décisions qui pourraient le contrarier. Aussi étaient-elles constamment occupées à prendre ses ordres pour les plus petites choses, et à les exécuter sans modification, fort heureuses encore s'il ne faisait pas retomber sur
elles l'inconvenance de quelques mesures qu'il avait ordonnées lui-même.
Sa Cour était une vraie galère où chacun ramait selon l'ordonnance.
Napoléon avait une complexion physique et morale qui ne ressemblait en rien à celle d'aucun autre grand personnage connu. Sa taille était petite; sa physionomie expressive; son corps sain; son audace extrême. Son esprit et son corps étaient inépuisables à la fatigue. On l'a vu rester douze à quatorze heures à cheval sans éprouver aucun besoin. Il racontait avec complaisance qu'il s'était battu pendant cinq jours consécutifs contre le général Alvinzy sans quitter ses bottes et sans fermer l'œil^ et que, lorsqu'il l'eut forcé à la retraite et ordonné ses préparatifs pour le poursuivre, il dormit trentesix heures. On a vu Napoléon revenir du fond de la Pologne sans s'arrêter, convoquer son conseil en arrivant et montrer la même présence d'esprit, la même suite et la même force d'idées que s'il avait passé la nuit dans sa
chambre. Il avait l'habitude de prendre un bain pour se délasser; il dormait souvent dans le bain^.et prétendait que l'eau redonnait à ses fibres, en une heure, tout ce qu'elles avaient perdu d'action par la fatigue.
La fatigue ou un exercice forcé paraissaient nécessaires à sa constitution. Après des campagnes pénibles de six mois, il revenait plus gras et mieux portant qu'à son départ.
Ses facultés morales étaient aussi inépuisables que ses facultés physiques. Il tenait souvent
des conseils qui duraient huit à dix heures, et c'était toujours lui qui faisait le plus de frais en paroles et en contention d'esprit. Après ces conseils, il en tenait d'autres pour des matières différentes, et jamais on ne s'est aperçu de la fatigue de son esprit. Il se retirait souvent dans son cabinet après ces conseils, et c'était pour s'y livrer à de nouveaux travaux. 11 lui est arrivé souvent de ne prendre que quelques minutes dans la journée pour ses repas, et de passer tout le reste du temps à travailler. Napoléon n'observait aucune règle dans sa
manière de vivre. Il n'avait rien de fixe pour ses repas ni pour son sommeil. Je Tai vu dîner à cinq heures et à onze. Je Tai vu se coucher à huit heures du soir et à quatre ou cinq heures du matin» Ce n'était point toujours la nature ou l'importance de son travail qui amenait ces bizarreries; c'était souvent un système qu'il se faisait : ainsi, pendant six mois, il s'était fait une loi de ne dîner qu'à la nuit tombante. Plus souvent, c'était le besoin qu'il éprouvait de manger ou de dormir qui variait ses heures de repas ou de sommeil. Quelquefois^ il dormait huit ou dix heures; d'autres foiSj à peine couché^ il se levait et travaillait toute la nuit.
Napoléon était très sobre et n'avait aucune prédilection pour tel ou tel aliment. En se mettant à table, il s'emparait d'un plat et bornait là son repas. Il était rarement à table plus de dix à douze minutes, à moins que la conversation ne lui plût. 11 lui arrivait souvent de se lever de table et de laisser des convives affamés qui avaient à peine eu le temps de déplier leurs
serviettes. Dans le commencement, on se levait avec lui sans avoir dîné, et il n'invitait pas à continuer le dîner ; mais, quelque temps après, il fut convenu qu'on ne le suivrait point.
Personne n'était à Taise dans la société de Napoléon que lui seul. Il ne s'est jamais gêné en rien, et il tenait tous ses alentours dans l'étiquette et la contrainte les plus sévères. Le souverain mépris qu'il avait des hommes lui inspirait cette conduite.
Ceux qui ont étudié Napoléon se sont aperçus que, pendant les quinze années de son règne, il s'est opéré de grands changements dans son physique et son moral. Rien n'a égalé son activité pendant les quatre années de son Consulat. A cette époque, il cherchait à s'instruire sur toutes les parties de l'administration; il réunissait en conseil, tous les jours, les hommes les plus forts, et là, on discutait toutes les questions; il fatiguait ses conseillers; il était seul infatigable. Lorsqu'il eut acquis des connaissances et qu'il se fut formé une opinion sur toutes choses, je l'ai dit déjà, il n'écouta plus
personne. Alors les ministres eux-mêmes ne forent plus que des porteurs de portefeuilles qu'on remettait à Maret, qui les faisait signer.
C'est à cette époque qu'il se fît proclamer Empereur. A quarante ans, il prit de l'embonpoint ; il n'avait plus la même confiance dans ses forces. Il était dégénéré.
Ce fut surtout à son retour de Moscou que les personnes qui l'approchaient de plus près remarquèrent le très grand changement opéré dans la constitution physique et morale de Napoléon. Cette campagne, qui, sans altérer sa gloire militaire, avait fait tort à sa prévoyance et lui avait fait périr la plus belle armée qui fut jamais, le forçait de renoncer au plan gigantesque que son ambition avait conçu. D*un autre côté, le froid énorme qu'il venait d'éprouver avait agi sur son moral, et je confesse que, depuis cette triste époque, je n'ai retrouvé en lui ni la même suite dans les idées, ni la même torce de caractère. On n'apercevait plus que des élans d'imagination toujours incohérents. On ne voyait plus ni le même goût ni la même
aptitude au travail; et j'ai dit souvent que sur cent fibres dont pouvait se composer son cerveau, il n y en avait pas plus de la moitié de saines.
Dès ce moment, la fatigue du cheval lui devint insupportable ; le sommeil, qu'il avait maîtrisé jusque-là, le maîtrisa à son tour; la table, qui lui avait paru indifférente, commença à avoir des attraits pour lui. Lui seul ne s'aperçut pas de ces changements. Il voulut réparer sa fortune sans avoir les mêmes moyens qu'il avait eus pour la fonder, et loin de bien juger son changement de position, il rapportait ses propres fautes à la trahison ou à Timpéritie de ses généraux. Le général Becker, qui a été chargé d'accompagner Napoléon à Rochefort, où il s'est livré aux Anglais, m'a rapporté qu'il accusait les généraux de tous ses revers dans ses dernières campagnes.
Comme les plus petits détails contribuent souvent à faire mieux connaître les hommes que les grands événements, je rapporterai
quelques traits de la vie domestique de Napoléon qui pourront faire juger de son caractère.
Napoléon était destructeur par habitude et par caractère. Dans la salle du conseil et au milieu d'une délibération, on le voyait, un canif ou grattoir à la main, dépecer le bras de son fauteuil et y faire des entailles profondes. On était sans cesse occupé à rapporter des pièces à ce fauteuil, qu'on était sûr qu'il dépècerait le lendemain. Pour varier ses plaisirs en ce genre, il s'emparait d'une plume et couvrait de larges barres d'encre chacune des feuilles de papier qu'il avait devant lui. Dès qu'elles étaient bien noircies, il les froissait dans ses mains et les jetait à terre.
Lorsqu^on lui apportait quelque ouvrage de sculpture délicat, il sortait rarement de ses mains quUl ne l'eût mutilé. Je me rappelle que je lui présentai un jour son portrait à cheval exécuté à la fabrique de porcelaine de Sèvres, avec une vraie perfection. Il le plaça sur une table. Il cassa les étriers, puis une jambe, et, sur l'observation que je lui fis que l'artiste
mourrait de chagrin sll voyait ainsi mutiler son ouvrage^ il me répondit froidement : < On « répare tout cela avec un peu de pâte. >
Caressait-il im enfant^ il le pinçait jusqu'à le faire pleurer. A la Malmaison^ il avait une carabine dans son cabinet^ avec laquelle il tirait constamment, par la fenêtre ^ sur les oiseaux rares que Joséphine entretenait dans les bassins du parc.
Le malin génie de la destruction le possédait au point qu'il n'entrait jamais dans la serre chaude de la Malmaison sans couper ou arracher quelqu'une des plantes précieuses qu'on y cultivait.
Croira-t-on qu'avec cette manie de détruire, de briser, il pût apporter le plus grand ordre dans ses dépenses ? Rien de plus vrai cependant. Son état de maison était à la fois un modèle d'ordre et d'économie. Il tenait des conseils avec tous les chefs ordonnateurs, une fois la semaine. Là, il arrêtait ses comptes, ouvrait des crédits, se faisait présenter des états exacts, et par pièces, de toutes les dépenses.
des ventes et achats, et il ne se consommait pas un article, ni dans ses cuisines^ ni dans ses écuries, ni dans ses appartements, dont il ne connût le prix. Il s'amusait quelquefois à demander à ses courtisans le prix des divers objets de consommation, et se complaisait à observer qu'il était servi à meilleur marché qu'eux.
Un jour que j^entrais dans son cabinet, il me dit d'un air joyeux qu'il venait de gagner sur ses dépenses 35,ooo francs par an. Je lui demandai sur quoi portaient ces économies : « Sur le café », me répondit-il. « On prenait ici i55 tasses de café par jour, chaque tasse me coûtait 20 sous, ce qui faisait 56,575 francs par an (le sucre coûtait alors 4 francs et le café 5 francs la livre). J'ai supprimé le café et accordé 7 francs 6 deniers en indemnité. Je payerai 21,164 fr. et j'économiserai 35,ooo fr. »
Napoléon était doué d'une mémoire extraordinaire, mais il avait surtout celle des chiffres et celle des noms. Les résultats des tableaux de situation qu'on lui présentait se gravaient dans
sa tête d'une manière ineffaçable, et c'est pour cela qu'il exigeait des états en chiffres et qu'il détestait les phrases,
Il redressait souvent ses ministres sur les aperçus qu'ils lui donnaient ; il rappelait avec une précision étonnante les états des années précédentes, et très rarement l'erreur était de son côté. Je me souviens qu'un jour, le ministre Dejean lui soumettait un état général des dépenses d'étape dans la marche des troupes; Napoléon s'arrêta à un article où il était passé douze cent trente rations pour le passage d'un corps à Fontenay. <c II y a erreur, dit-il, ce (( corps était à Rochefort à cette époque; il en a est parti tel jour pour aller en Espagne et n'a « pas passé par Fontenay. Vos états sont « faux. » Dejean voulut défendre son travail. Mais Napoléon insista, et le ministre, ayant fait vérifier ses états, convint, huit jours après, qu'il y avait erreur. — Une autre fois, je lui présentai trois députés du Valais : il demanda des nouvelles de ses deux petites filles à l'un d'eux. Ce député me dit n'avoir vu qu'une
fois Napoléon^ au pied des Alpes, lorsqu^il allait à Marengo. « Des embarras d'artillerie, ajouta ce député, le forcèrent de s'arrêter un instant devant ma maison ; il caressa mes deux enfants, remonta à cheval, et depuis lors je ne l'avais pas revu. »
Il suffisait à Napoléon d'avoir vu un homme une seule fois dans les voyages en province pour que, dix ans après, il se rappelât son nom, son département et son état. Napoléon avait toute son armée dans sa tête. Il eût dit, sans hésiter, quelle était la force de chaque corps, le lieu où il était, les détachements qu'il avait dans les environs, etc. Il connaissait presque tous les officiers de son armée, et eût décrit l'histoire de leurs nombreuses campagnes avec autant d'exactitude qu'ils auraient pu le faire eux-mêmes.
Napoléon était toujours habillé simplement.
Il ne portait jamais que le costume de colonel
de sa garde, vert ou bleu, et un chapeau à trois
cornes sans plume. Lorsqu'il montait à cheval,
surtout dans les campagnes^ il avait une redingote qui a été constamment de couleur grise. Tout ce qui l'entourait était richement costumé, et ce contraste était à son avantage.
Dans les grands jours d'étiquette et lorsquHl recevait sur son trône^ il étalait alors un grand luxe. Ses ordres étaient en beaux diamants^ de même que la garde de son épée, la ganse et le bouton de son chapeau et ses boucles. Ces habits lui seyaient mal, il en paraissait embarrassé, et il les quittait le plus tôt qu'il pouvait.
Le luxe de sa Cour avait été porté jusqu'à l'extravagance. Les femmes et les hommes y étaient couverts d'or et de pierreries. Les princesses de sa famille donnaient à cet égard un exemple que tout le monde voulait suivre; il n'en était aucune qui n'eût pour plusieurs millions de parures . Napoléon excitait un peu ce goût effréné pour la dépense, parce que, selon lui, on faisait ainsi travailler les artistes. Il donnait à pleines mains, mais on savait qu'il voulait qu'on dépensât, et cela suffisait pour produire ce luxe.
On a cru que Napoléon était prodigue. Mais ceux qui l^ont connu de près savent qu'il était aussi économe des deniers de TÉtat que de ceux de sa caisse. Jamais personne n'a mieux calculé une dépense. Ce qu'il donnait à ses généraux était le fruit de leurs victoires. Il les enrichissait aux dépens de l'ennemi. Il leur accordait des dotations dans les pays étrangers, parce qu'il voulait leur assurer une fortune et attirer en France le numéraire des pays voisins. Il gratifiait souvent de ses épargnes; il ne souffrait pas que l'homme qui le servait éprouvât le besoin. Il comblait même de présents les personnes qui dépensaient le plus en prodigalités; mais tout cela était pris sur la caisse de l'extraordinaire, alimentée par les revenus étrangers, ou dans les économies sur sa liste civile.
Lui parlait-on d'un savant estimable tombé dans la détresse, il envoyait de suite des secours. Apprenait -il qu'un maréchal ou un général désirait acquérir une terre ou un hôtel, il lui envoyait un million pour en faire l'achat. Lui disait-on qu'un sénateur, un conseiller d'État
était obéré, il lui ifaisait remettre une somme suffisante pour payer ses dettes.
Je pourrais ici citer mille traits à l'appui de ce que je viens de dire ( i ).
Aucun souverain n'a plus donné que l'Empereur, aucun n'a fait plus de mécontents. La raison m'en paraît toute simple. D'abord ses largesses se répandaient souvent par boutades, et la répartition n'était jamais ni en raison des services, ni en raison du besoin : les uns en étaient accablés, les autres n'y avaient aucune part. En second lieu. Napoléon n a jamais su accorder une grâce, ni faire un don de manière à inspirer de la reconnaissance; il avait toujours
(i) L'Empereur sortit un jour à six heures du matin et à pied, pour aller visiter avec Duroc les bâtiments qu'on construisait pour l'entrepôt des vins à Paris. Après avoir tout vu, il se sentit pressé par la faim et proposa à Duroc d'entrer dans une auberge pour y déjeuner. Lorsqu'on leur présenta l'état de la dépense, qui s'élevait à six francs dix-neuf sous, aucun d'eux ne se trouva de l'argent pour payer. Duroc fut envoyé pour faire connaître leur état de détresse et proposer de leur donner un garçon qui les accompagnerait chez eux; l'aubergiste s'y refusa, en leur observant qu'ils payeraient à la première occasion. L'Empereur, rentré chez lui, envoya dix louis à l'honnête aubergiste. Le soir, il parlait gaiement de cette aventure.
Tair de distribuer une aumône, et jamais de récompenser des services^ il humiliait plutôt qu'il n'encourageait. Une autre raison qui n'a pas peu contribué à faire des ingrats, c'est que les généraux surtout considéraient ses dons, non comme des bienfaits, mais comme des dettes qu'il acquittait à leur égard. Naguère ses camarades et ses égaux, ils le regardaient comme leur ouvrage et lui pardonnaient avec peine son exaltation. Ils croyaient tous avoir des droits à partager sa fortune.
Napoléon n'a jamais éprouvé un sentiment généreux : c'est ce qui rendait sa société si sèche, c'est ce qui faisait qu'il n'avait pas un ami. Il regardait les hommes comme une vile monnaie ou comme des instruments dont il devait se servir pour satisfaire ses caprices et son ambition. Un ministre russe, le prince Kourakin, lui parlait des ressources de son pays pour recruter l'armée. « J'en conviens, dit-il, mais votre maître a-t-il comme moi vingt-cinq mille hommes à dépenser par mois? »
(L pour me rendre maître de toutes ses places <ic fortes^ et ma campagne était perdue pour la « conquête de l'Italie. Je menaçai le Roi d'une « invasion. Il m'ouvrit ses places, et je pus ce poursuivre Beaulieu sans lui donner le temps <K de se rallier. i>
^ La prise de Rome^ dans la même campa- « gne , m'aurait fait perdre vingt jours dont ce Tarchiduc Charles aurait profité. Je menaçai « le Pape^ qui racheta ses Etats moyennant <c trente millions^ dont j'avais grand besoin^ et a je poursuivis Tarchiduc. On traite toujours « plus favorablement^ disait-il, avec un souve- « rain qui n'a pas quitté sa capitale et qu'on a menace, qu'avec celui qu'on a forcé d'en sora tir. Mon traité de Campo-Formio a été proie posé et conclu d'après ces principes. Je n'ai « menacé Moscou que pour obtenir un sem- (c blable résultat. L'effet a tourné contre moi <c dans cette circonstance. 2>
Napoléon portait dans la guerre ce caractère d'insensibilité qui, dans toutes les phases de sa
carrière orageuse^ a toujours été le trait dominant. En Egypte, du côté de JafFa, il fit fusiller sept mille Turcs qui s'étaient rendus par capitulation. Cinq ou six individus qui avaient échappé à cet effroyable carnage se réfugièrent à Saint- Jean d'Acre, y firent connaître cet attentat à la bonne foi et déterminèrent la garnison à n'écouter aucune proposition et à se défendre jusqu'à la mort. Cest là la cause principale de la résistance que Bonaparte essuya à Saint- Jean d'Acre.
A peu près dans le même temps, il fit empoisonner quatre-vingt-sept soldats, malades de la peste, dans l'hôpital de Jaffa. On essaya d'abord l'opium, qui ne produisit pas l'effet qu'on en attendait, et on employa ensuite le sublimé corrosif.
En faisant sa retraite de Saint-Jean d'Acre, il fit brûler toutes les récoltes des pays où il passait, et à une grande distance, à droite et à gauche du chemin que suivait l'armée. C'est d'après des traits semblables qu'il jugeait de l'habileté des généraux. Je me rappelle l'avoir entendu
une seule fois vanter le talent militaire de Wellington au moment de sa retraite sur Lisbonne, quUl exécutait devant Masséna; ce général dévastait tout sur sa route; il détruisait les moulins, brûlait les subsistances et emmenait avec lui les populations et les bestiaux, ce Voilà un « homme, disait l'Empereur ; il est forcé de « fuir devant une armée contre laquelle il n'ose « pas se mesurer, mais il établit un désert de « quatre-vingts lieues entre l'ennemi et lui; il a retarde sa marche; il l'affaiblit par des priva- « tions de tout genre; il sait la ruiner sans la « combattre. Il n'y a que Wellington et moi^ « en Europe, capables d'exécuter ces mesures. « Mais il y a cette différence entre lui et moi, « c'est que cette France, qu'on appelle une « nation, me blâmerait, tandis que l'Angleterre « l'approuvera. Je n'ai jamais été libre qu'en « Egypte. Aussi m'y suis-je permis des mesures « pareilles. On a beaucoup parlé de l'incendie « du Palatinat, et nos misérables historiens ce calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La ce gloire de ce fait n'appartient point à ce roi.
« Elle est toute à son ministre Louvois, et a c^est> à mes yeux, le plus bel acte de sa vie. »
Il jugeait avec sévérité tous les généraux qui l'avaient précédé. Alexandre était son héros, parce qu'à de grands talents militaires , à de grandes vues de politique et d'ambition^ il avait su joindre un grand système d'administration et d^amélioration pour le commerce du monde.
Dans le parallèle qu'il faisait des généraux les plus estimés, il lui échappait souvent des aperçus pleins de justesse et de raison. « Il y a, « disait-il, cette différence entre Condé et Tu- « renne, c'est que le premier s'est montré à « Rocroi, à vingt-deux ans, ce qu'il a été toute <c sa vie; il n'a jamais été plus brillant que dans « cette première campagne; tandis que Tu- « renne s'est constamment perfectionné et que oc sa dernière campagne est toujours la plus « savante, ce qui provient de ce que Turenne a avait l'esprit d'observation et savait mettre à e profit l'expérience, tandis que Condé, né mice litaire, s'est arrêté aii point où la nature l'avait « placé. » Je crains que^ dans ce parallèle, Na-
poléon ne se soit jugé lui-même : il n'a jamais été plus grand que dans la campagne d'Italie^ qu'il a faite à vingt-six ans^ où, avec une armée peu nombreuse, mal vêtue, mal nourrie, dépourvue d'une partie du matériel nécessaire, il a détruit successivement quatre armées autrichiennes et a marché de victoire en victoire jusqu'aux portes de Vienne.
11 accordait du génie militaire au grand Frédéric, mais dans ce sens qu'il avait su s'écarter de la routine de son siècle, a II a mis, disait-il, tf plus d'activité dans ses marches, moins de <t lenteur dans ses manœuvres; il a montré de « Taudace devant des généraux qui n'avaient ce que de la méthode; il les a étonnés et battus, ce parce qu'il s'est écarté de leurs formes et de <t leur froide tactique. » Un jeune homme entreprenant lui eût plutôt résisté qu'un général consommé dans le métier.
Il parlait avec admiration des premiers temps de la guerre de la Vendée ; a alors, disait-il, les « paysans étaient des soldats qui n'écoutaient ce que leur courage et leur fanatisme; ils éton-
ce naient et déconcertaient la troupe de ligne; il ce ny avait plus de tactique pour elle; les payée sans, armés de bâtons, s'emparaient de Parce tillerie; mais lorsque ces paysans ont com- (c mencé à se battre en ligne, alors ils ont eu ce de rinfériorité sur les troupes réglées, parce a que, dès ce moment, la supériorité de la tac- « tique a décidé de la victoire. »
J'ai vu un manuscrit de Kléber dans lequel cet habile général, qui avait suivi Bonaparte en Egypte, examinait avec soin son talent militaire et, passant en revue toute sa campagne d'Italie, ne lui accordait la réputation de grand général que dans cette circonstance où il se décida à lever le blocus de Mantoue et à abandonner son artillerie de siège pour aller combattre Wurmser, qui marchait contre lui avec des forces très supérieures.