‹ Mes souvenirs sur NapoléonChapitre 15 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BONAPARTE DANS SON INTÉRIEUR

C'est surtout pendant les quatre années du consulat de Bonaparte qu'on a pu étudier ce caractère extraordinaire. A cette époque j il était accessible pour tout le monde. Il se montrait à découvert; il admettait à sa table presque toutes les personnes qui le fréquentaient ; et comme il aimait beaucoup à causer^ il est bien peu de questions importantes sur lesquelles on ne Tait entendu discuter et se prononcer. Il admettait alors en bottes et en frac ses ministres et les étrangers. On passait très souvent à sa maison de campagne de Malmaison les jour-

3i8 MES SOUVENIRS

nées entières avec lui^ et le temps était tout employé en promenades, jeux et conversations.

Alors, Bonaparte était vraiment grand et estimé. Le souvenir de ses victoires, la comparaison de l'état anarchique, d'où Ton sortait à peine, avec le nouvel ordre de choses, qui donnait alors des garanties et une véritable liberté, lui captait tous les cœurs. Bonaparte lui-même paraissait heureux ; il goûtait à la fois le charme de la vie domestique, embellie par les qualités aimables de sa première compagne et par Famour d'un peuple naturellement bon, qui lui devait la terminaison de ses longues agitations. Bonaparte était alors estimé et considéré au dehors. Et s'il eût su borner là son ambition, il serait encore sur le trône de France, entouré des bénédictions publiques.

Mais la Providence en avait décidé autrement. Le titre modeste de premier Consul lui parut au-dessous de ses prétentions. Il voulut établir une dynastie et fonder un empire. Il refondit alors nos institutions et s'arrogea des prérogatives qui, jusque-là, avaient appartenu

aux grands corps. Il s'isola des hommes qui jusque-là avaient vécu avec lui dans une sorte de familiarité. Il établit une étiquette sévère à sa cour. Il y créa, pour ses courtisans^ un luxe de costumes qu'on n'avait jamais vu dans les cours les plus somptueuses. Ces innovations opérèrent un changement funeste dans l'opinion publique. Les hommes qui s*intéressaient à lui presque autant qu'à leur pays s'éloignèrent^ et, dès ce moment, il n'eut plus que des flatteurs autour de lui. Sa volonté devint la loi suprême; ses décrets étaient proclamés par ses courtisans comme des oracles; la moindre observation était punie comme insurrection; la partie saine de la nation se tut et se borna à gémir ; les corps, qui n'étaient consultés que pour donner une apparence de forme aux actes de sa volonté, furent avilis : ainsi se forma et se consolida le despotisme le plus affreux qui ait pesé sur des hommes. Une fois parvenu à comprimer la nation, son ambition ne connut plus de bornes. Il prétendit, dans son délire, devenir le maître du monde; et, dans l'espace de six à

sept anSj il parvint, en effet, à mettre sous sa domination presque toute l'Europe, et il eût exécuté ce projet gigantesque si Topinion publique de la France, qui s'était tournée contre lui, ne se fût pas réunie aux efforts de TEurope coalisée pour le renverser.

Napoléon a connu sa position, mais il Ta connue trop tard. Il a cru la France inépuisable dans ^on affection comme dans ses ressources; il a mal jugé, à la fois, et sa nation et les étrangers. Il a cru que la première ne l'abandonnerait pas, et que ses ennemis n'oseraient pas s engager dans Tintérieur du royaume; il n a été détrompé que lorsqu'il n'y avait plus de remède. Et il a eu la douleur de voir, dans la campagne de 1814, que les Français appelaient la domination des étrangers pour se délivrer de la sienne.

Au moment où les étrangers s'ébranlaient pour marcher sur la France, Napoléon me dit un jour avec chaleur : a Misérables! ils ne a voient pas que j'ai éteint les révolutions, et « travaillé vingt ans à consolider la monarchie.

a Ils verront qu'après moi ils ne seront pas a assez forts pour arrêter le torrent qui^ dans oc dix ans, les entraînera tous. »

Les personnes qui ont peu approché Napoléon, ou qui ne l'ont vu que quelques instants, ne peuvent le juger que très défavorablement. Son premier abord était froid et ses propos insignifiants ou malhonnêtes; il n'avait point ces formes agréables que donnent Tusage du monde ou une éducation soignée. Parlait-il à un ambassadeur : « Vous amusez-vous à « Paris? Avez- vous des nouvelles de votre c( pays? j> Voilà ses formules ordinaires. Voyaitil un sénateur, un conseiller d'État : oc Comment « se porte monsieur le...? Il fait chaud aujoura d'hui, il fait froid ou humide. » Était-il dans un cercle de femmes, il demandait le nom à chacune, même souvent à celles qu'il connaissait depuis longtemps, et par extraordinaire il faisait quelquefois compliment sur une robe, un diamant, etc.

Souvent même, il était malhonnête et gros-

sier. Dans une fête de l'Hôtel de ville, il répondit à Mme ***, qui venait de lui dire son nom : a Ah! bon Dieu! on m'avait dit que vous étiez <( jolie... »; à une autre : ce C'est un beau temps a pour vous que les campagnes de votre « mari... »; à des vieillards : « A votre âge, on « n'a pas longtemps à vivre... »; à de jeunes personnes : « Avez-vous des enfants? »

En général. Napoléon avait le ton d'un jeune lieutenant mal élevé; et, au premier abord, rien n'annonçait en lui ni de l'esprit, ni le moindre usage du monde. Je l'ai vu, dans ses petites soirées, sortir de son cabinet en sifflant, accoster des femmes sans interrompre son chant, et s'en retourner en fredonnant un air italien.

Souvent il convoquait six à huit cents personnes à la Cour et n'y paraissait pas. Souvent il invitait dix à quinze personnes à dîner et se levait de table avant qu'on eût mangé la soupe.

On ne peut pas nier cependant que Napoléon n'eût beaucoup d'esprit et beaucoup de piquant

dans la conversation, mais ce n'était jamais que dans les discussions qu'il développait ces qualités. Il était même très éloquent quand il était animé ou lorsqu'il voulait faire prévaloir une opinion. Je lui ai entendu tenir plusieurs propos qui feraient la fortune d'un homme d'esprit.

Un jour, Fontanes prenait le parti d'un ouvrage de M. Mole que l'Empereur critiquait. Fontanes, pressé. par la dialectique serrée de l'Empereur, finit par dire qu'on devait avoir quelque indulgence pour des noms qui avaient de l'illustration : « Ah! monsieur de Fontanes », répondit l'Empereur, a laissez-nous au. moins a la république des lettres ( i ) . »

(i) Fontanes n'était pas toujours, vis-à-vis de TEmpereur, en reste d'esprit, et cette anecdote m'en rappelle une autre qui en est comme la contre-partie. On venait de jouer Britannicus sur le théâtre de Saint-Cloud, où Talma avait paru avec sa supériorité ordinaire; il y avait cercle dans la galerie après le spectacle.

J'étais à causer avec Fontanes dans un coin, lorsque l'Empereur nous aborda: t Eh bien, Fontanes, dit-il, j'espère que vous avez été content de Talma? — Sire, répondit Fontanes, j'ai vu Lekain. — Voilà comme vous êtes, répliqua l'Empereur, toujours les anciens! — Sire, je vous abandonne César et Alexandre, mais laissez-moi Lekain. »

« L'ambition^ disait un jour TEmpereur, est « le principal mobile des hommes. On dépense « son mérite tant qu'on espère s'élever ; mais a lorsqu'on est arrivé au premier degré, on ne « voit plus que le repos. J'ai créé des sénaa toreries et des principautés pour laisser quela que chose à ambitionner et maintenir par là « les sénateurs et les maréchaux dans ma a dépendance. »

ce Le génie n est quelquefois qu'un instinct « qui ne se perfectionne pas. Plus souvent, a c'est Tart de bien combiner, que l'observa- « tion et l'expérience perfectionnent chaque « jour. Une bonne idée ne se lie pas toujours à <c un bon jugement^ mais un bon jugement (( suppose toujours de bonnes idées. »

(f On ne peut pas assigner de limite à la fora tune. Celui qui peut satisfaire à ses besoins (( avec trente francs par jour est plus riche que « celui qui éprouve une privation avec trois « cent mille francs de rente. Souvent, toute la « différence des fortunes consiste à pouvoir <( manger des petits pois quinze jours plus tôt. »

« Les anciennes dynasties ne peuvent soufre frir les nouvelles qu'autant que celles-ci les c( effrayent. Elles accordent à la peur ce qu'elles « ne peuvent pas donner à l'affection. »

Napoléon témoignait un jour au poète Lemercier le regret qu'il avait qu'il ne Teût pas suivi en Egypte. Celui-ci lui observa qu'il ne se plaisait que là où les droits de l'homme sont reconnus. « Eh bien, répliqua Bonaparte, vous (c eussiez vu un pays où le souverain compte « pour rien la vie de ses sujets et où le sujet a compte pour rien sa vie, et vous vous seriez « guéri de votre philanthropie. »

Napoléon avait quelquefois de l'abandon dans la conversation. Mais, si l'interlocuteur voulait s'en prévaloir pour lui faire des observations ou pour attaquer quelqu'un de ses principes, il changeait promptement de ton, reprenait tout son ascendant, et cherchait à l'humilier plutôt qu'à le combattre. Il fallait se méfier constamment de son faux air de bonhomie. Les gens qui le connaissaient le mieux.

ceux qui vivaient le plus habituellement dans sa société, tels que Duroc et Berthier, ne s'écartaient jamais des bienséances. Il jouait souvent à toutes sortes de jeux, mais il trichait sans cesse ; il se faisait payer, mais rendait l'argent que sa conscience lui reprochait d'avoir mal gagné.

Je Tai vu plusieurs fois jouer aux barres sur les gazons de la Malmaison et ne cesser le jeu que lorsqu'il était en sueur.

Personne n'était à son aise autour de Napoléon, parce que personne ne pouvait compter sur des sentiments de bonté ou d'indulgence de sa part. Le moindre contretemps, la plus légère inattention le portaient à des fureurs, et il n'avait aucun égard pour les personnes qui le voyaient le plus habituellement, de sorte que ces personnes étaient toujours sur les épines, dans la crainte de déplaire ou de prendre sur elles des décisions qui pourraient le contrarier. Aussi étaient-elles constamment occupées à prendre ses ordres pour les plus petites choses, et à les exécuter sans modification, fort heureuses encore s'il ne faisait pas retomber sur

elles rinconvenance de quelques mesures qu'il avait ordonnées lui-même.

Sa Cour était une vraie galère où chacun ramait selon Tordonnance,

Napoléon avait une complexion physique et morale qui ne ressemblait en rien à celle d'aucun autre grand personnage connu. Sa taille était petite; sa physionomie expressive; son corps sain; son audace extrême. Son esprit et son corps étaient inépuisables à la fatigue. On l'a vu rester douze à quatorze heures à cheval sans éprouver aucun besoin. Il racontait avec complaisance qu'il s'était battu pendant cinq jours consécutifs contre le général Alvinzy sans quitter ses bottes et sans fermer l'œil, et que, lorsqu'il l'eut forcé à la retraite et ordonné ses préparatifs pour le poursuivre, il dormit trentesix heures. On a vu Napoléon revenir du fond de la Pologne sans s'arrêter, convoquer son conseil en arrivant et montrer la même présence d'esprit, la même suite et la même force d'idées que s'il avait passé la nuit dans sa

chambre. Il avait Thabitude de prendre un bain pour se délasser ; il dormait souvent dans le bain,, et prétendait que l'eau redonnait à ses fibres, en une heure, tout ce qu'elles avaient perdu d'action par la fatigue.

La fatigue ou un exercice forcé paraissaient nécessaires à sa constitution. Après des campagnes pénibles de six mois, il revenait plus gras et mieux portant qu'à son départ.

Ses facultés morales étaient aussi inépuisables que ses facultés physiques. Il tenait souvent

des conseils qui duraient huit à dix heures, et c'était toujours lui qui faisait le plus de frais en paroles et en contention d'esprit. Après ces conseils, il en tenait d'autres pour des matières différentes, et jamais on ne s'est aperçu de la fatigue de son esprit. Il se retirait souvent dans son cabinet après ces conseils, et c'était pour s'y livrer à de nouveaux travaux. 11 lui est arrivé souvent de ne prendre que quelques minutes dans la journée pour ses repas, et de passer tout le reste du temps à travailler. Napoléon n'observait aucune règle dans sa

manière de vivre. Il n'avait rien de fixe pour ses repas ni pour son sommeil. Je l'ai vu dîner à cinq heures et à onze. Je Tai vu se coucher à huit heures du soir et à quatre ou cinq heures du matin. Ce n'était point toujours la nature ou l'importance de son travail qui amenait ces bizarreries; c'était souvent un système qu'il se faisait : ainsi, pendant six mois, il s'était fait une loi de ne dîner qu'à la nuit tombante. Plus souvent, c'était le besoin qu'il éprouvait de manger ou de dormir qui variait ses heures de repas ou de sommeil. Quelquefois^ il dormait huit ou dix heures; d'autres fois^ à peine couché^ il se levait et travaillait toute la nuit.

Napoléon était très sobre et n'avait aucune prédilection pour tel ou tel aliment. En se mettant à table^ il s'emparait d'un plat et bornait là son repas. Il était rarement à table plus de dix à douze minutes^ à moins que la conversation ne lui plût. Il lui arrivait souvent de se lever de table et de laisser des convives affamés qui avaient à peine eu le temps de déplier leurs

serviettes. Dans le commencement, on se levait avec lui sans avoir dîné, et il n'invitait pas à continuer le dîner ; mais, quelque temps après, il fut convenu qu'on ne le suivrait point.

Personne n'était à Taise dans la société de Napoléon que lui seul. Il ne s'est jamais gêné en rien, et il tenait tous ses alentours dans l'étiquette et la contrainte les plus sévères. Le souverain mépris qu'il avait des hommes lui inspirait cette conduite.

Ceux qui ont étudié Napoléon se sont aperçus que, pendant les quinze années de son règne, il s'est opéré de grands changements dans son physique et son moral. Rien n'a égalé son activité pendant les quatre années de son Consulat. A cette époque, il cherchait à s'instruire sur toutes les parties de l'administration; il réunissait en conseil, tous les jours, les hommes les plus forts, et là, on discutait toutes les questions; il fatiguait ses conseillers; il était seul infatigable. Lorsqu'il eut acquis des connaissances et qu'il se fut formé une opinion sur toutes choses, je l'ai dit déjà, il n'écouta plus

personne. Alors les ministres eux-mêmes ne furent plus que des porteurs de portefeuilles qu'on remettait à Maret, qui les faisait signer.

C'est à cette époque qu'il se fit proclamer Empereur. A quarante ans, il prit de Tembonpoint; il n'avait plus la même confiance dans ses forces. Il était dégénéré.

Ce fut surtout à son retour de Moscou que les personnes qui l'approchaient de plus près remarquèrent le très grand changement opéré dans la constitution physique et morale de Napoléon. Cette campagne, qui, sans altérer sa gloire militaire, avait fait tort à sa prévoyance et lui avait fait périr la plus belle armée qui fut jamais, le forçait de renoncer au plan gigantesque que son ambition avait conçu. D'un autre côté, le froid énorme qu'il venait d'éprouver avait agi sur son moral, et je confesse que, depuis cette triste époque, je n'ai retrouvé en lui ni la même suite dans les idées, ni la même force de caractère. On n'apercevait plus que des élans d'imagination toujours incohérents. On ne voyait plus ni le même goût ni la même

« L'art des retraites est plus difficile avec « des Français qu'avec des soldats du Nord. <K Une bataille perdue lui ôte ses forces et son ce courage^ affaiblit sa confiance en ses chefs a et le pousse à l'insubordination.

<K Les soldats russes^ prussiens^ allemands, a gardent leur poste par devoir; le soldat a français, par honneur. Les premiers sont a presque indifférents à une défaite^ le second ce en est humilié.

c Les privations^ les mauvais chemins» la ce pluie, le vent, rien ne rebute le soldat fran- « çais, lorsqu'il espère ou poursuit des succès.

« Le seul mobile du soldat français est Thonce neur : c'est dans ce mobile qu'il faut puiser ce les punitions et les récompenses. Si jamais a les corrections qui sont en usage pour les « troupes du Nord s'établissaient parmi nous, ce on déflorerait l'armée, et elle cesserait bientôt « d'exister comme puissance.

ce Un bon mot du soldat français sur son « général, une chanson qui lui peint son état « de misère, ont souvent fait oublier des pri-

a valions de tout genre et surmonter les plus

a grands obstacles.

«*Le soldat français est généreux. Il pille « pour dépenser, jamais pour s'enrichir. A ce « sujet , j'ai entendu raconter au général Lari- « boisière qu'à un relais d'Allemagne, il trouva tic quatre grenadiers français dans une berline, oc et que l'un d'eux^ chargé de payer la poste, ce demanda au postillon ce que l'Empereur lui oc donnait de guide. Sur sa réponse qu'il lui ce donnait trois francs par poste, il lui mit six « francs dans la main, en observant qu'il était « bien aise de donner à son Empereur une « leçon de générosité, et qu'il ne manquât pas ce de le dire quand il repasserait.

ce Le soldat français se bat avec bravoure, « dès qu'il a l'uniforme. Il fait un soldat instruit « après deux mois de marche.

« La conscription forme des armées de <c citoyens. Le recrutement volontaire forme ce des armées de vagabonds et de mauvais ce sujets. L'honneur conduit les premiers, la ce discipline seule commande aux seconds.

« L'art des retraites est plus difficile avec a des Français qu'avec des soldats du Nord. <c Une bataille perdue lui ôte ses forces et son « courage, affaiblit sa confiance en ses chefs oc et le pousse à l'insubordination.

« Les soldats russes, prussiens, allemands^ a gardent leur poste par devoir; le soldat ce français, par honneur. Les premiers sont « presque indifférents à une défaite, le second « en est humilié,

« Les privations, les mauvais chemins, la dc pluie, le vent, rien ne rebute le soldat fran- « çais, lorsqu'il espère ou poursuit des succès.

a Le seul mobile du soldat français est Thonce neur : c'est dans ce mobile qu'il faut puiser ce les punitions et les récompenses. Si jamais « les corrections qui sont en usage pour les ce troupes du Nord s'établissaient parmi nous, « on déflorerait l'armée, et elle cesserait bientôt « d'exister comme puissance.

ce Un bon mot du soldat français sur son (( général, une chanson qui lui peint son état a de misère, ont souvent fait oublier des pri-

« valions de tout genre et surmonter les plus

a grands obstacles.

«*Le soldat français est généreux. Il pille a pour dépenser, jamais pour s'enrichir. A ce « sujet, j'ai entendu raconter au général Larîa boisière qu'à un relais d'Allemagne, il trouva ce quatre grenadiers français dans une berline, oc et que l'un d'eux, chargé de payer la poste, a demanda au postillon ce que l'Empereur lui a donnait de guide. Sur sa réponse qu'il lui a donnait trois francs par poste, il lui mit six a francs dans la main, en observant qu'il était « bien aise de donner à son Empereur une «c leçon de générosité, et qu'il ne manquât pas <K de le dire quand il repasserait.

« Le soldat français se bat avec bravoure, « dès qu'il a Tuniforme. Il fait un soldat instruit « après deux mois de marche.

« La conscription forme des armées de <K citoyens. Le recrutement volontaire forme m des armées de vagabonds et de mauvais ce sujets. L'honneur conduit les premiers, la ce discipline seule commande aux seconds.

(c II suffit d'être juste avec des Français. Il « faut être sévère avec des étrangers, d

L'Empereur racontait un jour que, la veille de la bataille d'Austerlitz, il passait en revue un corps de grenadiers. Il en menaça un des arrêts par rapport à sa mauvaise tenue; ce soldat lui répliqua : « C'est trop peu que les arrêts, mais destituez-moi, pourvu toutefois que ce soit après-demain, car je ne veux pas être déshonoré. »

Il ajoutait qu'au fameux passage du pont de Lodi, il parcourait le front d'une demi-brigade qui recevait le feu de l'ennemi, et l'encouragea à tenir ferme. Un soldat l'apostropha en lui disant : a Vous nous faites périr en détail; sacrifiez ma brigade; les autres nous passeront sur le corps et, en moins d'une demiheure, la victoire est à vous. » Après le passage opéré de cette manière, il fit chercher le soldat, qui n'existait plus. « Il y avait déjà là, ce disait-il, le courage et la tête d'un grand a capitaine. »

L'Empereur était convaincu que l'opiniâtreté seule gagnait souvent les batailles. Je lui ai entendu raconter qu'il s'était battu avec le général Alvinzy pendant cinq jours consécutifs, sans qu'il y eût ni perte ni avantage d'aucune part, « Comme j'étais^ disait-il^ plus jeune que <c lui et plus entêté, je ne doutais pas qu'il ne « finît par me céder le terrain, et je ne tenais ce plus que dans cette persuasion. Le cinquième « jour^ à cinq heures du soir, il se décida à or- « donner la retraite, » L'Empereur disait souvent avec complaisance que ce général Alvinzy était le meilleur capitaine qu'il eût eu à combattre, et que c'était pour cela qu'il n'en avait jamais dit ni bien ni mal dans les bulletins, tandis qu'il avait fait l'éloge de Beaulieu, de Wurmser et du prince Charles, qu'il ne craignait pas.

Un ennemi intimidé, disait-il, fait tous les sacrifices qu'on lui demande. <c Après avoir « battu Beaulieu, à mon entrée en Italie, le « Piémont se trouva découvert, la consternac tion devint générale. Il m'eût fallu six mois

<K pour me rendre maître de toutes ses places <c fortes^ et ma campagne était perdue pour la « conquête de l'Italie. Je menaçai le Roi d'une « invasion. Il m'ouvrit ses places, et je pus « poursuivre Beaulieu sans lui donner le temps <i de se rallier. j>

«c La prise de Rome^ dans la même campa- « gne , m'aurait fait perdre vingt jours dont ce Farchiduc Charles aurait profité. Je menaçai « le Pape^ qui racheta ses États moyennant <( trente millions^ dont j'avais grand besoin^ et <c je poursuivis l'archiduc. On traite toujours <c plus favorablement, disait-il, avec un souve- « rain qui n'a pas quitté sa capitale et qu'on ce menace, qu'avec celui qu'on a forcé d'en sor- (n tir. Mon traité de Campo-Formio a été procc posé et conclu d'après ces principes. Je n'ai « menacé Moscou que pour obtenir un semcc blable résultat. L'effet a tourné contre moi a dans cette circonstance, d

Napoléon portait dans la guerre ce caractère d'insensibilité qui, dans toutes les phases de sa

carrière orageuse^ a toujours été le trait dominant. En Egypte, du côté de Jaffa, il fit fusiller sept mille Turcs qui s'étaient rendus par capitulation. Cinq ou six individus qui avaient échappé à cet effroyable carnage se réfugièrent à Saint-Jean d'Acre, y firent connaître cet attentat à la bonne foi et déterminèrent la garnison à n'écouter aucune proposition et à se défendre jusqu'à la mort. Cest là la cause principale de la résistance que Bonaparte essuya à Saint-Jean d'Acre.

A peu près dans le même temps, il fit empoisonner quatre-vingt-sept soldats, malades de la peste, dans l'hôpital de Jaffa. On essaya d'abord Topium, qui ne produisit pas l'effet qu'on en attendait, et on employa ensuite le sublimé corrosif.

En faisant sa retraite de Saint-Jean d'Acre, il fit brûler toutes les récoltes des pays où il passait, et à une grande distance, à droite et à gauche du chemin que suivait l'armée. C'est d'après des traits semblables qu'il jugeait de Thabileté des généraux. Je me rappelle l'avoir entendu

une seule fois vanter le talent militaire de Wellington au moment de sa retraite sur Lisbonne, qu'il exécutait devant Masséna; ce général dévastait tout sur sa route , il détruisait les moulins, brûlait les subsistances et emmenait avec lui les populations et les bestiaux. « Voilà un « homme, disait l'Empereur; il est forcé de ce fuir devant une armée contre laquelle il n'ose a pas se mesurer, mais il établit un désert de a quatre-vingts lieues entre l'ennemi et lui; il a retarde sa marche; il l'affaiblit par des prîvacc tions de tout genre; il sait la ruiner sans la « combattre. Il n'y a que Wellington et moi, a en Europe, capables d'exécuter ces mesures, oc Mais il y a cette différence entre lui et moi, « c'est que cette France, qu'on appelle une (( nation, me blâmerait, tandis que l'Angleterre oc l'approuvera. Je n'ai jamais été libre qu'en « Egypte. Aussi m'y suis-je permis des mesures « pareilles. On a beaucoup parlé de l'incendie « du Palatinat, et nos misérables historiens a calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La « gloire de ce fait n'appartient point à ce roi.

<L Elle est toute à son ministre Louvois^ et ce c'est^ à mes yeux^ le plus bel acte de sa vie. »

11 jugeait avec sévérité tous les généraux qui l'avaient précédé. Alexandre était son héros, parce qu'à de grands talents militaires, à de grandes vues de politique et d'ambition, il avait su joindre un grand système d'administration et d'amélioration pour le commerce du monde.

Dans le parallèle qu'il faisait des généraux les plus estimés, il lui échappait souvent des aperçus pleins de justesse et de raison. « Il y a, « disait-il, cette différence entre Condé et Tuée renne, c'est que le premier s'est montré à a Rocroi, à vingt-deux ans, ce qu'il a été toute « sa vie; il n'a jamais été plus brillant que dans « cette première campagne; tandis que Tu- « renne s'est constamment perfectionné et que « sa dernière campagne est toujours la plus ce savante, ce qui provient de ce que Turenne « avait l'esprit d'observation et savait mettre à « profit l'expérience, tandis que Condé, né mia litaire, s'est arrêté au point où la nature l'avait

« placé. » Je crains que^ dans ce parallèle, Na-

poléon ne se soit jugé lui-même : il n'a jamais été plus grand que dans la campagne d'Italie, qu'il a faite à vingt-six ans, où, avec une armée peu nombreuse, mal vêtue, mal nourrie, dépourvue d'une partie du matériel nécessaire, il a détruit successivement quatre armées autrichiennes et a marché de victoire en victoire jusqu'aux portes de Vienne.

Il accordait du génie militaire au grand Frédéric, mais dans ce sens qu'il avait su s'écarter de la routine de son siècle, a II a mis, disait-il, cr plus d'activité dans ses marches, moins de a lenteur dans ses manœuvres; il a montré de « Taudace devant des généraux qui n'avaient ce que de la méthode; il les a étonnés et battus, « parce qu'il s'est écarté de leurs formes et de « leur froide tactique. » Un jeune homme entreprenant lui eût plutôt résisté qu'un général consommé dans le métier.

Il parlait avec admiration des premiers temps de la guerre de la Vendée ; « alors, disait-il, les « paysans étaient des soldats qui n'écoutaient « que leur courage et leur fanatisme; ils éton-

a naient et déconcertaient la troupe de ligne; il a ny avait plus de tactique pour elle; les pay- (c sans, armés de bâtons, s'emparaient de Tar- (c tillerie; mais lorsque ces paysans ont corn- « mencé à se battre en ligne, alors ils ont eu <c de rinfériorité sur les troupes réglées, parce « que, dès ce moment, la supériorité de la tacce tique a décidé de la victoire. »

J'ai vu un manuscrit de Kléber dans lequel cet habile général, qui avait suivi Bonaparte en Egypte, examinait avec soin son talent militaire et, passant en revue toute sa campagne d'Italie, ne lui accordait la réputation de grand général que dans cette circonstance où il se décida à lever le blocus de Mantoue et à abandonner son artillerie de siège pour aller combattre Wurmser, qui marchait contre lui avec des forces très supérieures.

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