‹ Mes souvenirs sur NapoléonChapitre 19 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BONAPARTE DANS SON INTÉRIEUR

C*est surtout pendant les quatre années du consulat de Bonaparte qu'on a pu étudier ce caractère extraordinaire. A cette époque, il était accessible pour tout le monde. Il se montrait à découvert; il admettait à sa table presque toutes les personnes qui le fréquentaient; et comme il aimait beaucoup à causer, il est bien peu de questions importantes sur lesquelles on ne Tait entendu discuter et se prononcer. Il admettait alors en bottes et en frac ses ministres et les étrangers. On passait très souvent à sa maison de campagne de Malmaison les jour-

nées entières avec lui^ et le temps était tout employé en promenades, jeux et conversations.

Alors ^ Bonaparte était vraiment grand et estimé. Le souvenir de ses victoires, la comparaison de l'état anarchique, d'où l'on sortait à peine, avec le nouvel ordre de choses, qui donnait alors des garanties et une véritable liberté, lui captait tous les cœurs. Bonaparte lui-même paraissait heureux ; il goûtait à la fois le charme de la vie domestique, embellie par les qualités aimables de sa première compagne et par Tamour d'un peuple naturellement bon, qui lui devait la terminaison de ses longues agitations. Bonaparte était alors estimé et considéré au dehors. Et s'il eût su borner là son ambition, il serait encore sur le trône de France, entouré des bénédictions publiques.

Mais la Providence en avait décidé autrement. Le titre modeste de premier Consul lui parut au-dessous de ses prétentions. Il voulut établir une dynastie et fonder un empire. 11 refondit alors nos institutions et s'arrogea des prérogatives qui, jusque-là, avaient appartenu

aux grands corps. 11 s'isola des hommes qui jusque-là avaient vécu avec lui dans une sorte de familiarité. Il établit une étiquette sévère à sa cour. Il y créa, pour ses courtisans, un luxe de costumes qu on n'avait jamais vu dans les cours les plus somptueuses. Ces innovations opérèrent un changement funeste dans l'opinion publique. Les hommes qui s'intéressaient à lui presque autant qu'à leur pays s'éloignèrent, et, dès ce moment, il n'eut plus que des flatteurs autour de lui. Sa volonté devint la loi suprême; ses décrets étaient proclamés par ses courtisans comme des oracles; la moindre observation était punie comme insurrection; la partie saine de la nation se tut et se borna à gémir ; les corps, qui n'étaient consultés que pour donner une apparence de forme aux actes de sa volonté, furent avilis : ainsi se forma et se consolida le despotisme le plus affreux qui ait pesé sur des hommes. Une fois parvenu à comprimer la nation, son ambition ne connut plus de bornes. Il prétendit, dans son délire, devenir le maître du monde; et, dans l'espace de six à

une seule fois vanter le talent militaire de Wellington au moment de sa retraite sur Lisbonne, qu'il exécutait devant Masséna; ce général dévastait tout sur sa route; il détruisait les moulins, brûlait les subsistances et emmenait avec lui les populations et les bestiaux. « Voilà un a homme, disait l'Empereur; il est forcé de « fuir devant une armée contre laquelle il n*ose « pas se mesurer, mais il établit un désert de « quatre-vingts lieues entre l'ennemi et lui; il a retarde sa marche; il l'aflFaiblit par des priva- <( tions de tout genre; il sait la ruiner sans la « combattre. Il n'y a que Wellington et moi, a en Europe, capables d'exécuter ces mesures, a Mais il y a cette diflférence entre lui et moi, « c'est que cette France, qu'on appelle une (( nation, me blâmerait, tandis que l'Angleterre oc l'approuvera. Je n'ai jamais été libre qu'en « Egypte. Aussi m'y suis-je permis des mesures (c pareilles. On a beaucoup parlé de l'incendie a du Palatinat, et nos misérables historiens oc calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La <c gloire de ce fait n'appartient point à ce roi.

« Elle est toute à son ministre Louvois^ et a c'est > à mes yeux^ le plus bel acte de sa vie. »

Il jugeait avec sévérité tous les généraux qui Ta valent précédé. Alexandre était son héros, parce qu'à de grands talents militaires^ à de grandes vues de politique et d'ambition, il avait su joindre un grand système d'administration et d'amélioration pour le commerce du monde.

Dans le parallèle qu'il faisait des généraux les plus estimés, il lui échappait souvent des aperçus pleins de justesse et de raison, a II y a, « disait-il, cette différence entre Condé et Tu- « ranne, c'est que le premier s'est montré à « Rocroi, à vingt-deux ans, ce qu'il a été toute « sa vie; il n'a jamais été plus brillant que dans « cette première campagne; tandis que Tu- « renne s'est constamment perfectionné et que « sa dernière campagne est toujours la plus a savante, ce qui provient de ce que Turenne « avait l'esprit d'observation et savait mettre à « profit l'expérience, tandis que Condé, né mi- « litaire, s'est arrêté au point où la nature l'avait « placé. » Je crains que, dans ce parallèle, Na-

poléon ne se soit jugé lui-même : il n^a jamais été plus grand que dans la campagne d'Italie, qu'il a faite à vingt-six ans, où, avec une armée peu nombreuse, mal vêtue, mal nourrie, dépourvue d'une partie du matériel nécessaire, il a détruit successivement quatre armées autrichiennes et a marché de victoire en victoire jusqu'aux portes de Vienne.

Il accordait du génie militaire au grand Frédéric, mais dans ce sens qu'il avait su s'écarter de la routine de son siècle, a II a mis, disait-il, tf plus d'activité dans ses marches, moins de a lenteur dans ses manœuvres; il a montré de ce Taudace devant des généraux qui n'avaient a que de la méthode; il les a étonnés et battus, a parce qu'il s'est écarté de leurs formes. et de « leur froide tactique. » Un jeune homme entreprenant lui eût plutôt résisté qu'un général consommé dans le métier.

Il parlait avec admiration des premiers temps de la guerre de la Vendée ; « alors, disait-il^ les « paysans étaient des soldats qui n'écoutaient a que leur courage et leur fanatisme; ils éton-

a naient et déconcertaient la troupe de ligne; il (c n'y avait plus de tactique pour elle; les pay- « sans^ armés de bâtons^ s'emparaient de Tar- « tillerie; mais lorsque ces paysans ont com- <c mencé à se battre en ligne, alors ils ont eu (( de rinfériorité sur les troupes réglées^ parce « que, dès ce moment, la supériorité de la tacce tique a décidé de la victoire. »

J'ai vu un manuscrit de Kléber dans lequel cet habile général, qui avait suivi Bonaparte en Egypte, examinait avec soin son talent militaire et, passant en revue toute sa campagne d'Italie, ne lui accordait la réputation de grand général que dans cette circonstance où il se décida à lever le blocus de Mantoue et à abandonner son artillerie de siège pour aller combattre Wurmser, qui marchait contre lui avec des forces très supérieures.

Page 1