‹ Mes souvenirs sur NapoléonChapitre 26 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

OPINION DE NAPOLÉON SUR l' ARMÉE, ET QUELQUES PRINCIPES SUR LA GUERRE.

Je n'ai point la prétention d'assigner ici la place que la postérité marquera à Napoléon comme militaire. Je me propose seulement de faire connaître quelques-unes de ses opinions qui lui ont échappé dans les moments d'abandon. Et comme je les lui ai entendu répéter souvent, et presque toujours dans les mêmes termes, je ne puis pas douter qu'il ne s'en fut fait des principes.

Il disait souvent qu'un soldat qui s'était battu pendant quatre à six heures ne demandait qu'un prétexte pour abandonner le combat, s'il le pouvait avec honneur, et que l'approche d'un corps de réserve, quel que fût le nombre, était presque toujours une raison suffisante pour l'y déterminer.

11 ajoutait que lorsqu'on avait à combattre des forces supérieures, il fallait les étonner par Taudace^ et que^ dans ce cas, il lui avait toujours réussi de réunir ses forces pour les porter avec impétuosité sur un point et mettre en désordre une partie de l'armée ennemie. Un général habile, qui sait profiter avec vigueur de ce premier avantage, est sûr de forcer son ennemi à la retraite. On perd alors dans une heure tout le monde qu'on aurait perdu sans succès par des manœuvres, des marches et des contremarches.

C'est sans doute un grand talent pour un général de faire de bonnes dispositions, de savoir arrêter un bon plan, de prendre de bonnes positions; mais un talent bien supérieur à ce dernier et bien plus rare, c'est celui qui consiste à profiter des fautes de l'ennemi; à réparer promptement un échec. Celui-ci suppose plus de sang-froid, et Bonaparte convenait que Masséna le possédait au suprême degré.

« Tout homme, disait-il, peut former un a plan de campagne, mais peu sont capables « de faire la guerre, parce qu'il n'appartient

sept ans, il parvint, en effet, à mettre sous sa domination presque toute l'Europe, et il eût exécuté ce projet gigantesque si Topinion publique de la France, qui s'était tournée contre lui, ne se fût pas réunie aux efforts de TEurope coalisée pour le renverser.

Napoléon a connu sa position, mais il Ta connue trop tard. Il a cru la France inépuisable dans ^on affection comme dans ses ressources; il a mal jugé, à la fois, et sa nation et les étrangers. Il a cru que la première ne l'abandonnerait pas, et que ses ennemis n'oseraient pas s'engager dans l'intérieur du royaume; il n a été détrompé que lorsqu'il n^ avait plus de remède. Et il a eu la douleur de voir, dans la campagne de 1814, que les Français appelaient la domination des étrangers pour se délivrer de la sienne.

Au moment où les étrangers s'ébranlaient pour marcher sur la France, Napoléon me dit un jour avec chaleur : ce Misérables! ils ne a voient pas que j^ai éteint les révolutions, et « travaillé vingt ans à consolider la monarchie.

« Ils verront qu'après moi ils ne seront pas « assez forts pour arrêter le torrent qui^ dans <E dix anSj les entraînera tous. y>

Les personnes qui ont peu approché Napoléon, ou qui ne Tont vu que quelques instants, ne peuvent le juger que très défavorablement. Son premier abord était froid et ses propos insignifiants ou malhonnêtes; il n'avait point ces formes agréables que donnent Fusage du monde ou une éducation soignée. Parlait-il à un ambassadeur : « Vous amusez-vous à « Paris? Avez -vous des nouvelles de votre a pays? j> Voilà ses formules ordinaires. Voyaitil un sénateur, un conseiller d'État : a Comment a se porte monsieur le...? Il fait chaud aujour- « d'hui, il fait froid ou humide. » Était-il dans un cercle de femmes, il demandait le nom à chacune, même souvent à celles qu'il connaissait depuis longtemps, et par extraordinaire il faisait quelquefois compliment sur une robe, un diamant, etc.

Souvent même, il était malhonnête et gros-

sier. Dans une fête de l'Hôtel de ville, il répondit à Mme ***, qui venait de lui dire son nom : a Ah! bon Dieu! on m'avait dit que vous étiez « jolie... »; à une autre : « C'est un beau temps « pour vous que les campagnes de votre « mari... »; à des vieillards : « A votre âge, on « n'a pas longtemps à vivre... )»; à de jeunes personnes : « Avez-vous des enfants? »

En générai. Napoléon avait le ton d'un jeune lieutenant mal élevé; et, au premier abord, rien n'annonçait en lui ni de l'esprit, ni le moindre usage du monde. Je l'ai vu, dans ses petites soirées, sortir de son cabinet en sifflant, accoster des femmes sans interrompre son chant, et s'en retourner en fredonnant un air italien.

Souvent il convoquait six à huit cents personnes à la Cour et n'y paraissait pas. Souvent il invitait dix à quinze personnes à dîner et se levait de table avant qu'on eût mangé la soupe.

On ne peut pas nier cependant que Napoléon n'eût beaucoup d'esprit et beaucoup de piquant

dans la conversation^ mais ce n^était jamais que dans les discussions qu'il développait ces qualités. Il était même très éloquent quand il était animé ou lorsqu'il voulait faire prévaloir une opinion. Je lui ai entendu tenir plusieurs propos qui feraient la fortune d'un homme d'esprit.

Un jour^ Fontanes prenait le parti d'un ouvrage de M. Mole que l'Empereur critiquait. Fontanes, pressé, par la dialectique serrée de FEmpereur, finit par dire qu'on devait avoir quelque indulgence pour des noms qui avaient de l'illustration : « Ah! monsieur de Fontanes y>^ répondit TEmpereur, « laissez-nous au. moins « la république des lettres ( i ) . »

(i) Fontanes n'était pas toujours, vis-à-vis de TEmpereur, en reste d'esprit, et cette anecdote m'en rappelle une autre qui en est comme la contre-partie. On venait de jouer Britannicus sur le théâtre de Saint-Cloud, où Talma avait paru avec sa supériorité ordinaire ; il y avait cercle dans la galerie après le spectacle.

J'étais à causer avec Fontanes dans un coin, lorsque l'Empereur nous aborda : « Eh bien, Fontanes, dit-il, j'espère que vous avez été content de Talma? — Sire, répondit Fontanes, j'ai vu Lekain. — Voilà comme vous êtes, répliqua l'Empereur, toujours les anciens! — Sire, je vous abandonne César et Alexandre, mais laissez-moi Lekain. >

a L'ambition^ disait un jour l'Empereur^ est « le principal mobile des hommes. On dépense a son mérite tant qu'on espère s'élever; mais a lorsqu'on est arrivé au premier degré, on ne « voit plus que le repos. J'ai créé des séna- (i toreries et des principautés pour laisser quelce que chose à ambitionner et maintenir par là « les sénateurs et les maréchaux dans ma ce dépendance. y>

« Le génie n'est quelquefois qu'un instinct « qui ne se perfectionne pas. Plus souvent, a c'est l'art de bien combiner, que l'observa- « tion et l'expérience perfectionnent chaque (( jour. Une bonne idée ne se lie pas toujours à c( un bon jugement^ mais un bon jugement « suppose toujours de bonnes idées. »

« On ne peut pas assigner de limite à la fora tune. Celui qui peut satisfaire à ses besoins (( avec trente francs par jour est plus riche que (( celui qui éprouve une privation avec trois (( cent mille francs de rente. Souvent^ toute la a différence des fortunes consiste à pouvoir c( manger des petits pois quinze jours plus tôt. »

« Les anciennes dynasties ne peuvent souf- « frir les nouvelles qu'autant que celles-ci les a effrayent. Elles accordent à la peur ce qu'elles c( ne peuvent pas donner à l'affection. »

Napoléon témoignait un jour au poète Lemercier le regret qu'il avait qu'il ne l'eût pas suivi en Egypte. Celui-ci lui observa qu'il ne se plaisait que là où les droits de l'homme sont reconnus, «c Eh bien, répliqua Bonaparte^ vous « eussiez vu un pays où le souverain compte « pour rien la vie de ses sujets et où le sujet a compte pour rien sa vie^ et vous vous seriez « guéri de votre philanthropie. »

Napoléon avait quelquefois de l'abandon dans la conversation. Mais, si l'interlocuteur voulait s'en prévaloir pour lui faire des observations ou pour attaquer quelqu'un de ses principes^ il changeait promptement de ton, reprenait tout son ascendant , et cherchait à rhumilier plutôt qu'à le combattre. Il fallait se méfier constamment de son faux air de bonhomie. Les gens qui le connaissaient le mieux^

ceux qui vivaient le plus habituellement dans sa société, tels que Duroc et Berthier, ne s'écartaient jamais des bienséances. 11 jouait souvent à toutes sortes de jeux, mais il trichait sans cesse ; il se faisait payer, mais rendait l'argent que sa conscience lui reprochait d'avoir mal gagné.

Je Tai vu plusieurs fois jouer aux barres sur les gazons de la Malmaison et ne cesser le jeu que lorsqu'il était en sueur.

Personne n'était à son aise autour de Napoléon, parce que personne ne pouvait compter sur des sentiments de bonté ou d'indulgence de sa part. Le moindre contretemps, la plus légère inattention le portaient à des fureurs, et il n'avait aucun égard pour les personnes qui le voyaient le plus habituellement, de sorte que ces personnes étaient toujours sur les épines, dans la crainte de déplaire ou de prendre sur elles des décisions qui pourraient le contrarier. Aussi étaient-elles constamment occupées à prendre ses ordres pour les plus petites choses, et à les exécuter sans modification, fort heureuses encore s'il ne faisait pas retomber sur

elles Pinconvenance de quelques mesures qu'il avait ordonnées lui-même.

Sa Cour était une vraie galère où chacun ramait selon l'ordonnance.

Napoléon avait une complexion physique et morale qui ne ressemblait en rien à celle d'aucun autre grand personnage connu. Sa taille était petite; sa physionomie expressive; son corps sain; son audace extrême. Son esprit et son corps étaient inépuisables à la fatigue. On l'a vu rester douze à quatorze heures à cheval sans éprouver aucun besoin. Il racontait avec complaisance qu'il s'était battu pendant cinq jours consécutifs contre le général Alvinzy sans quitter ses bottes et sans fermer l'œil, et que, lorsqu'il l'eut forcé à la retraite et ordonné ses préparatifs pour le poursuivre, il dormit trentesix heures. On a vu Napoléon revenir du fond de la Pologne sans s'arrêter, convoquer son conseil en arrivant et montrer la même présence d'esprit, la même suite et la même force d'idées que s'il avait passé la nuit dans sa

chambre. Il avait Thabitude de prendre un bain pour se délasser; il dormait souvent dans le bain^et prétendait que Feau redonnait à ses fibres^ en une heure^ tout ce qu'elles avaient perdu d'action par la fatigue.

La fatigue ou un exercice forcé paraissaient nécessaires à sa constitution. Après des campagnes pénibles de six mois^ il revenait plus gras et mieux portant qu'à son départ.

Ses facultés morales étaient aussi inépuisables que ses facultés physiques. Il tenait souvent

des conseils qui duraient huit à dix heures, et c^était toujours lui qui faisait le plus de frais en paroles et en contention d'esprit. Après ces conseils, il en tenait d'autres pour des matières différentes^ et jamais on ne s'est aperçu de la fatigue de son esprit. Il se retirait souvent dans son cabinet après ces conseils^ et c'était pour s'y livrer à de nouveaux travaux. 11 lui est arrivé souvent de ne prendre que quelques minutes dans la journée pour ses repas, et de passer tout le reste du temps à travailler. Napoléon n'observait aucune règle dans sa

manière de vivre. Il n'avait rien de fixe pour ses repas ni pour son sommeil. Je Tai vu dîner à cinq heures et à onze. Je Tai vu se coucher à huit heures du soir et à quatre ou cinq heures du matin. Ce n'était point toujours la nature ou l'importance de son travail qui amenait ces bizarreries; c'était souvent un système qu'il se faisait : ainsi, pendant six mois, il s'était fait une loi de ne dîner qu'à la nuit tombante. Plus souvent, c'était le besoin qu'il éprouvait de manger ou de dormir qui variait ses heures de repas ou de sommeil. Quelquefois, il dormait huit ou dix heures; d'autres fois, à peine couché, il se levait et travaillait toute la nuit.

Napoléon était très sobre et n'avait aucune prédilection pour tel ou tel aliment. En se mettant à table, il s'emparait d'un plat et bornait là son repas. Il était rarement à table plus de dix à douze minutes, à moins que la conversation ne lui plût. Il lui arrivait souvent de se lever de table et de laisser des convives affamés qui avaient à peine eu le temps de déplier leurs

serviettes. Dans le commencement^ on se levait avec lui sans avoir dîné, et il n'invitait pas à continuer le dîner ; mais^ quelque temps après, il fut convenu qu'on ne le suivrait point.

Personne n'était à Taise dans la société de Napoléon que lui seul. Il ne s'est jamais gêné en rien, et il tenait tous ses alentours dans l'étiquette et la contrainte les plus sévères. Le souverain mépris qu il avait des hommes lui inspirait cette conduite.

Ceux qui ont étudié Napoléon se sont aperçus que, pendant les quinze années de son règne, il s'est opéré de grands changements dans son physique et son moral. Rien n'a égalé son activité pendant les quatre années de son Consulat. A cette époque, il cherchait à s'instruire sur toutes les parties de l'administration; il réunissait en conseil, tous les jours, les hommes les plus forts, et là, on discutait toutes les questions; il fatiguait ses conseillers; il était seul infatigable. Lorsqu'il eut acquis des connaissances et qu'il se fut formé une opinion sur toutes choses, je l'ai dit déjà, il n'écouta plus

personne. Alors les ministres eux-mêmes ne furent plus que des porteurs de portefeuilles qu'on remettait à Maret, qui les faisait signer.

C'est à cette époque qu'il se fît proclamer Empereur. A quarante ans^ il prit de Tembonpoint; il n'avait plus la même confiance dans ses forces. Il était dégénéré.

Ce fut surtout à son retour de Moscou que les personnes qui l'approchaient de plus près remarquèrent le très grand changement opéré dans la constitution physique et morale de Napoléon. Cette campagne, qui, sans altérer sa gloire militaire, avait fait tort à sa prévoyance et lui avait fait périr la plus belle armée qui fut jamais, le forçait de renoncer au plan gigantesque que son ambition avait conçu. D'un autre côté, le froid énorme qu'il venait d'éprouver avait agi sur son moral, et je confesse que, depuis cette triste époque, je n'ai retrouvé en lui ni la même suite dans les idées, ni la même force de caractère. On n'apercevait plus que des élans d'imagination toujours incohérents. On ne voyait plus ni le même goût ni la même

aptitude au travail; et j'ai dit souvent que sur cent fibres dont pouvait se composer son cerveau^ il n'y en avait pas plus de la moitié de saines.

Dès ce moment j la fatigue du cheval lui devint insupportable ; le sommeil^ qu'il avait maîtrisé jusque-là , le maîtrisa à son tour ; la table, qui lui avait paru indifférente, commença à avoir des attraits pour lui. Lui seul ne s'aperçut pas de ces changements. Il voulut réparer sa fortune sans avoir les mêmes moyens qu'il avait eus pour la fonder, et loin de bien juger son changement de position, il rapportait ses propres fautes à la trahison ou à l'impéritie de ses généraux. Le général Becker, qui a été chargé d'accompagner Napoléon à Rochefort, où il s'est livré aux Anglais, m'a rapporté qu'il accusait les généraux de tous ses revers dans ses dernières campagnes.

Comme les plus petits détails contribuent souvent à faire mieux connaître les hommes que les grands événements, je rapporterai

quelques traits de la vie domestique de Napoléon qui pourront faire juger de son caractère.

Napoléon était destructeur par habitude et par caractère. Dans la salle du conseil et au milieu d'une délibération^ on le voyait, un canif ou grattoir à la main, dépecer le bras de son fauteuil et y faire des entailles profondes. On était sans cesse occupé à rapporter des pièces à ce fauteuil, qu'on était sûr qu'il dépècerait le lendemain. Pour varier ses plaisirs en ce genre, il s'emparait d'une plume et couvrait de larges barres d'encre chacune des feuilles de papier qu'il avait devant lui. Dès qu elles étaient bien noircies, il les froissait dans ses mains et les jetait à terre.

Lorsqu'on lui apportait quelque ouvrage de sculpture délicat, il sortait rarement de ses mains qu'il ne l'eût mutilé. Je me rappelle que je lui présentai un jour son portrait à cheval exécuté à la fabrique de porcelaine de Sèvres, avec une vraie perfection. Il le plaça sur une table. Il cassa les étriers, puis une jambe, et, sur l'observation que je lui fis que l'artiste

che. Je partis pour Rome, où je restai jusqu'à ce que Murat se fût exécuté.

<c Sûr du succès sur ce point , je suis venu à Lyon pour m'emparer de Farmée qu y commande Augereau et la faire marcher contre l'Empereur. Je suis en correspondance avec Metternich; lui et les trois souverains attendent à Dijon rissue de mon entreprise. La 'révolution sera courte. Nous avons organisé une régence sous la présidence de Marie-Louise. Nous avons arrêté nos proclamations au peuple français, nos lettres aux généraux. Tout est prêt. J'ai toujours abhorré l'Empereur. J'ai tenté trois ou quatre conspirations; mais toutes ont échoué^ parce que je n'ai pas eu d'armée pour les soutenir. Voilà pourquoi je viens m'emparer de celle de Lyon.

— Je suis sûr, lui dis-je, que vous échouerez encore. L'armée de Lyon est très dévouée à l'Empereur et n'a aucune confiance en Augereau. Mais je ne conçois pas le rôle que vous jouiez en Italie : vous correspondiez avec Metternich et l'Empereur.

— Mon rôle était facile : j'écrivais à l'un que je détachais Murât de TEmpereur; à l'autre, que tous mes eflforts étaient vains^ et que Murât allait se joindre à l'Autriche. »

Fouché resta treize jours à Lyon; il fit Timpossible pour séduire Tarmée, mais le tout en vain. Enfin, il se décida à envoyer à Metternich un officier^ qui fut arrêté aux portes de Mâcon^ où se battaient les deux armées. Il vint à Paris sans avoir eu aucun succès.

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