‹ Mes souvenirs sur NapoléonChapitre 28 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MES VOYAGES AVEC BONAPARTE

J'ai accompagné quatre fois le premier Consul dans les voyages qu il a faits à Tintérieur de la France. Là, on pouvait le juger beaucoup mieux qu'au milieu de sa Cour, où, entouré de courtisans et préoccupé de grands intérêts politiques, il avait souvent de l'humeur et se livrait peu à des confidences. L'accueil qu'il recevait partout, l'enthousiasme qu'il excitait, le faisaient descendre jusqu'à la familiarité. Il recevait chez lui, se mêlait avec confiance aux groupes du peuple et parlait indistinctement à tout le monde. C'est là qu'il connaissait l'opinion publique; c'est là qu'il étudiait les besoins du peuple, et il ne tardait pas à y satisfaire.

Le premier voyage que j'ai fait avec lui a été à Lyon. Il y avait réuni sept à huits cents

députés italiens et m'avait ordonné d'y appeler trente préfets des départements voisins. Son projet était d'y organiser la république Cisalpine, à la tête de laquelle on était convenu de placer M. Melzi, considéré de tous les partis. Après deux ou trois conférences, il crut devoir s'adjuger la présidence et se proclama président dans une assemblée générale. Peu de temps après, il nomma M. Melzi duc de Lodi. Tous les soirs, à neuf heures, il avait une conférence avec les préfets. Chacun rendait compte de son administration. Il les questionnait sur les besoins et les ressources de leurs départements, sur le genre et l'état de l'industrie, sur l'opinion qui régnait, et prenait une idée fort exacte de la capacité de chacun. Ces conférences duraient deux heures, après quoi il les invitait à prendre du thé. Je n'ai jamais vu Napoléon développer plus de sagacité que dans ces conférences; aussi ^ les préfets en étaient étonnés. Il était rare qu'à la fin de chaque séance il ne me signalât quelque préfet comme digne d'être avancé, avec in-

jonction de le lui présenter à la première occasion.

Il visita les principales fabriques de la ville; il questionnait surtout les fabricants sur les débouchés de leur industrie et particulièrement sur les moyens de les augmenter.

Pendant son séjour, il rétablit l'hospice de Saint- Bernard; il dota l'établissement de vingt-deux mille francs et ordonna qu'on rachetât tout ce qu'on en avait vendu. C'est là qu'il conçut le projet de tous ces grands travaux de communication qu'il a exécutés par la suite.

C'est encore à Lyon qu'il reçut la visite de plusieurs généraux et savants qui revenaient d'Egypte. Il les accueillit tous avec bonté, et leur promit de s'occuper de leur sort.

Dans le voyage que je fis en Normandie avec Napoléon, il partit de Saint-Cloud à bidet, suivi de son courrier favori Moustache. Il arriva quatre heures avant les voitures. Nous eûmes, dans la route, bien de la peine à nous débarrasser des fêtes et compliments

qu'on avait préparés partout pour sa réception. On se refusait à croire qu'il eût passé incognito.

Arrivé à Rouen, je le trouvai dans son bain. C'était là son usage; il prétendait, je l'ai dit ailleurs, que l'eau lui rendait les forces qu'il avait perdues par la fatigue. Aussi trouvait-il un bain préparé partout où il s'arrêtait^

Le lendemain, il entendit la messe de Tarchevêque Cambacérès. Rentré dans son cabinet, il me fit appeler et me dit avec humeur : « Cet homme ne m'a pas fait les honneurs « qu'on rend aux souverains, il ne m'a pas ce offert la patène à baiser : ce n'est pas que je a nememoquedesa patène, mais je veux qu'on « rende à César ce qui appartient à César. » Rentré dans le salon, j'y trouvai l'archevêque, à qui je rapportai la plainte de Napoléon. Celui-ci me répondit qu'il avait fait tout ce que prescrivaient ses livres en pareil cas. Je transmis de suite cette réponse au premier Consul, qui s'en contenta, parce qu'il vit qu'il n'y avait pas de mauvaise intention. Il reçut

SUR NAPOLÉON. T/i

ensuite toutes les autorités constituées et causa avec elles pendant six heures.

Il invita à dîner les chefs des principales autorités. Pendant le repas, Napoléon fit tomber la conversation sur le traité de commerce de 1 789 avec les Anglais, qu'il improuva beaucoup. M. Beugnot, préfet, en prit la défense; la dispute s'échauffa, et lorsque je vis qu'elle commençait à dépasser les bornes de la discussion, je pris la parole et je ramenai la question à son véritable point de vue, en faisant observer que les Anglais n'avaient pas agi de bonne foi dans l'exécution. Le premier Consul changea de conversation et parla de la campagne de Henri ÎV en Normandie. Le général Suchet, qui commandait à Rouen, parla de cette campagne avec une telle supériorité de talent que Napoléon Técouta pendant une demi-heure sans mot dire. Après le dîner, le premier Consul me prit à part et me dit : « Vous m'avez présenté Beugnot comme <c un homme d'esprit; c'est un pur idéologue. <c Je ne le chargerai jamais de conclure jin

« traité de commerce. Quant à Suchet, il a « beaucoup ajouté à l'idée que j'avais de a lui. 3»

Le lendemain, nous sortîmes à huit heures pour aller visiter les principales fabriques, et nous ne rentrâmes que pour dîner. Dans une fabrique de teinture de coton, le fabricant se plaignait de ne pas faire constamment des couleurs unies. Je lui en fis connaître la cause : je lui dis qu'il tordait inégalement les matteauxde coton; je mis la main à Tœuvre et tordis un matteau. Cette leçon égaya beaucoup Napoléon et étonna les ouvriers. Partout il questionnait sur les matières qu'on employait, les procédés qu'on suivait, le prix de chaque objet, les salaires des ouvriers, etc.

Le lendemain, nous fûmes au Havre, où, sur l'observation qu'on lui fit que l'entrée du port s'ensablait, il ordonna la construction d'une écluse de chasse qui a rendu les plus grands services. Il ordonna une réunion des principaux négociants pour le même jour; là se débattirent les plus grands intérêts du com-

merce. Il distingua surtout M. Fouache, qui, par la profondeur de ses vues et l'étendue de ses lumières, éclaira toutes les questions mises en discussion; il m'avoua, en sortant de cette assemblée, que c'était la première fois qu'on Tavait convaincu que le commerce était une science.

Du Havre, il se rendit à Honfleur, et revînt à Paris par Dieppe et Compiègne.

Dans un voyage que nous fîmes en Belgique et qui dura quarante-cinq jours, il m'avait demandé l'état statistique de toutes les villes où il devait s'arrêter. Cet état lui servit dans plusieurs circonstances. A Gand, par exemple, en récapitulant devant le conseil municipal les principales ressources de leur ville, il leur dit qu'ils avaient treize raffineries dans leur enceinte. Le maire observa qu'il n'y en avait que neuf. Mais un des conseillers repartit qu'il y en avait effectivement treize. On les compta, et le conseiller eut raison. Le maire se confondit en excuses, étonné de ce que Na-

poléon connaissait mieux sa ville que lui, qui l'administrait depuis dix ans.

En traversant la Belgique , depuis Lille jus* qu'à Anvers , Napoléon s'extasiait à chaque instant de la beauté, de la richesse et de Télégance des villages qu'il traversait. Partout, deux à trois cents demoiselles, vêtues de blanc, ornées de fleurs, et autant de cavaliers montés sur des chevaux superbes, venaient audevant de lui et de sa femme. Ce fut surtout en entrant dans le beau village de Saint-Nicolas, qui contient 1 8,080 habitants, qu'il éprouva une de ces émotions qu'il est impossible d'oublier. C'était un jour de marché; la place, une des plus grandes qu'il y ait au monde, était couverte de blé; tous les toits et les fenêtres étaient garnis de spectateurs. Napoléon ayant demandé à la municipalité s'ils ne désiraient pas une sous-préfecture et un tribunal, il lui fut répondu que tout cela ne valait pas pour eux un jour de marché.

En traversant l'Escaut, de la tête de Flandre à Anvers, Napoléon demanda quelle était la

profondeurdufleuve. On lui répondit : ce Vingtdeux pieds. » Il ajouta : « La profondeur est- « elle la même jusqu'à Flessingue? » On lui dit que oui. Se tournant vers le ministre de la marine : ce Combien de pieds d'eau prennent « les vaisseaux de 14? » — « Vingt-deux pieds quand ils ne sont pas armés, et vingt-cinq lorsqu'ils le sont. » — « Cela me suffit. Je veux « faire ici un grand port de construction, oc capable de recevoir vingt- deux cales. » S'adressant à moi : « Demain, vous m'achècc terez ce grand couvent qui est là, vis-à-vis, a et toutes les maisons contiguës. » Et au ministre de la marine : « Vous achèterez tout « le terrain nécessaire pour placer vingt-deux « cales. » Tout fut fait le lendemain. Il ordonna à Decrès de faire partir six cents forçats de Brest et de traiter pour vingt-cinq millions de fournitures.

Le premier Consul avait pour principe qu'il fallait établir les chantiers de construction à l'embouchure des grandes rivières, parce que les approvisionnements y étaient

poléon connaissait mieux sa ville que lui, qui l'administrait depuis dix ans.

En traversant la Belgique , depuis Lille jus* qu'à Anvers , Napoléon s'extasiait à chaque instant de la beauté, de la richesse et de Télégance des villages qu'il traversait. Partout, deux à trois cents demoiselles, vêtues de blanc, ornées de fleurs, et autant de cavaliers montés sur des chevaux superbes, venaient audevant de lui et de sa femme. Ce fut surtout en entrant dans le beau village de Saint-Nicolas, qui contient 1 8,080 habitants, qu'iléprouva une de ces émotions qu'il est impossible d'oublier. C'était un jour de marché; la place, une des plus grandes qu'il y ait au monde, était couverte de blé; tous les toits et les fenêtres étaient garnis de spectateurs. Napoléon ayant demandé à la municipalité s'ils ne désiraient pas une sous-préfecture et un tribunal, il lui fut répondu que tout cela ne valait pas pour eux un jour de marché.

En traversant l'Escaut, de la tête de Flandre à Anvers, Napoléon demanda quelle était la

profondeur du fleuve. On lui répondit : a Vingtdeux pieds. » Il ajouta : « La profondeur estce elle la même jusqu'à Flessingue? » On lui dit que oui. Se tournant vers le ministre de la marine : « Combien de pieds d'eau prennent (c les vaisseaux de 14? » — ce Vingt-deux pieds quand ils ne sont pas armés, et vingt-cinq lorsqu'ils le sont. » — ce Cela me suffit. Je veux « faire ici un grand port de construction, ce capable de recevoir vingt- deux cales. » S'adressant à moi : ce Demain, vous m'achècc terez ce grand couvent qui est là, vis-à-vis, ce et toutes les maisons contiguës. » Et au ministre de la marine : ce Vous achèterez tout ce le terrain nécessaire pour placer vingt-deux ce cales. » Tout fut fait le lendemain. Il ordonna à Decrès de faire partir six cents forçats de Brest et de traiter pour vingt-cinq millions de fournitures.

Le premier Consul avait pour principe qu'il fallait établir les chantiers de construction à l'embouchure des grandes rivières, parce que les approvisionnements y étaient

plus faciles; il voulait ne consacrer les grands ports qu'au radoubage. Il avait commencé des travaux au port de Bouc, pour en faire son port de construction dans la Méditerranée. Il a fait sonder l'embouchure de la Loire, qui ne lui a pas présenté assez de profondeur. II disait souvent qu'en temps de guerre le pied cube de bois, rendu à Brest par terre, lui coûtait dix francs. Il se rendit à Flessingue, où il ordonna pour huit à dix millions de travaux^ soit pour assainir la ville, soit pour agrandir le port. Ainsi fut improvisé le plus bel établissement maritime qu'il y eût en Europe, et qui a coûté plus de quatre cents millions.

L'enthousiasme que Napoléon produisit dans Anvers se concevrait difficilement. La froide réception qu'avait faite ce peuple à Joseph II, il y avait peu d'années, contrastait singulièrement avec l'ivresse qu'avait produite le premier Consul. C'étaient tous les jours de nouvelles fêtes. Aussi Bonaparte accorda-t-ilàlaville toutce qu'elle lui demanda.

De là, nous fûmes à Bruxelles, où il eut un

dîner de vingt-cinq couverts tous les jours. Et sa femme recevait les dames tous les soirs. Un jour que Joséphine s'était parée élégamment et avec beaucoup de grâce, Bonaparte trouva que sa femme était mise moins richement que les autres dames. En rentrant dans son appartement, il lui en fit de vifs reproches, et je la trouvai en pleurs. Elle me dit le sujet de la scène que venait de lui faire son mari. Je n'eus pas de peine à prouver à Bonaparte qu'il avait tort^ et que la toilette de sa femme surpassait en valeur celle de toutes les femmes qui assistaient au cercle. Je m'amusai à faire l'inventaire de sa toilette, et lui démontrai qu'elle portait sur elle plus de quarante-cinq mille francs, y compris une parure de trente mille francs que lui avait donnée la ville.

Il fit rendre à la douairière, duchesse d'Arenberg, tous les biens qu'on lui avait confisqués, comme il avait rendu à Gand quatrevingt mille francs de rente aux nièces de l'évêque, M. de Beaumont.

Nous allâmes de là à Namur, où j'ai vu

Nous avons déjà observé que Napoléon n'avait aucune instruction. Les auteurs grecs et latins lui étaient presque inconnus. Il avait rapidement parcouru quelques historiens dont il avait retenu quelques faits ; il s'était formé une opinion à la hâte; et les autorités les plus respectables^ l'approbation unanime des siècles ne pouvaient opérer aucun changement dans ses idées. Tacite était, selon lui, le plus mauvais historien de l'antiquité; peut-être s'en était-il formé cette opinion d'après le tableau que cet auteur fait de Tibère. Horace n'était bon que pour des sybarites. Homère seul avait son hommage. Parmi les modernes, il admirait peu Voltaire, Racine et Rousseau. Corneille était celui de nos poètes qu'il estimait le plus. Il lisait rapidement presque tous les ouvrages qui paraissaient; il en approuvait peu et faisait supprimer tous ceux dont la morale ou les principes lui avaient déplu. C'était cette intéressante Joséphine qui était son lecteur ordinaire. Ils ne voyageaient jamais ensemble sans qu'on mît dans la voiture tous les livres nouveaux, que

Joséphine avait Textrême patience de lui lire en route. Madame de Genlis recevait une pension de six mille francs pour lui rédiger des extraits de tous les romans, et elle lui fournissait un bulletin par semaine.

Napoléon se faisait traduire les journaux anglais, tous les jours, par Tun de ses secrétaires. Dans le principe, on supprimait toutes les diatribes qu'on se permettait contre sa personne et sa famille. Il voulut enfin tout connaître, et on traduisait littéralement et sans altération. Napoléon avait presque sur tout des systèmes ou des préjugés qui déterminaient sa conduite. Je l'ai vu déclamer violemment contre la médecine ; mais une humeur dartreuse s'étant portée sur sa poitrine, le médecin Corvisart la ramena à la peau, en lui appliquant des vésicatoires. Ce phénomène le surprit beaucoup, et dès lors il disait qu'il croyait aux médecins, persistant toujours avec opiniâtreté dans son premier dire contre la médecine; ce qui forme un propos vide de sens, car, qu'est-ce que le médecin sans la médecine?

Napoléon ne croyait ni à la vertu , ni à la probité. 11 appelait souvent ces deux mots des abstractions; c'est ce qui le rendait si défiant et si immoral. Sa politique n'était qu'astuce et tromperie. Obligé quelquefois de céder aux circonstances, il signait des traités et ne faisait qu'ajourner ses projets ultérieurs. Un de ses ministres, le félicitant après le traité de Tilsit, lui observa que ce traité le rendrait maître de l'Europe. L'Empereur lui répondit : « Et « vous aussi, vous êtes peuple! Je ne serai a maître que lorsque j'en aurai signé le traité « à Constantinople. Et le traité que je viens « de signer me retarde d'un an. »

Lorsqu'on connaît le caractère et l'insensibilité de Napoléon, on voit évidemment que l'amour n'a jamais dû exercer sur lui un bien puissant empire. Deux ou trois femmes d'un caractère doux et aimable ont paru le fixer plus longtemps, et lui ont arraché des égards, mais jamais l'amour n'est entré dans ses liaisons. Au milieu de son débordement, il con-

servait constamment une prédilection pour Joséphine, et disait assez plaisamment qu'il fallait toujours qu'il en revînt à elle. A la vérité, il ne laissait pas ignorer que ce retour était moins motivé par un véritable attachement que par des circonstances qui lui rendaient cette femme plus agréable.

L'Empereur estimait sincèrement Tarchiduchesse Marie-Louise. Il disait souvent : ce Si la France connaissait tout le mérite de « cette femme, elle se prosternerait à ses a genoux. y> Et cet aveu ne sera contredit par aucune des personnes qui ont pu la voir de près : modeste, raisonnable, bonne, généreuse, compatissante, étrangère à toute intrigue, elle avait toutes les vertus. L'éloge le plus parfait qu'on puisse faire de cette femme, c'est que, pendant quatre ans que nous l'avons possédée, la malignité, assez naturelle aux Français, n'a pas trouvé à s'exercer sur elle.

Napoléon ne parlait bien aucune langue.

Sa langue maternelle était le corse, qui est un

jargon italien, et lorsqu'il s'exprimait en français, on s'apercevait aisément qu'il était étranger. Il ne lisait et ne parlait ni l'anglais ni l'allemand. Il n'avait même appris aucun mot de cette dernière langue, quoiqu'il eût séjourné à plusieurs reprises dans ce pays.

Napoléon s'occupait des petites choses avec le même soin qu'il donnait aux grandes. Il ordonnait et réglait lui-même le cérémonial de sa Cour. Il prescrivait tout ce qui concernait ses voyages jusque dans les moindres ^ détails. Lorsque l'Impératrice voyageait, il lui dressait un itinéraire dont il lui était défendu de s'écarter. Il déterminait le nombre des voitures qui devaient l'accompagner. Il arrêtait leur ordre de marche et le nombre de chevaux qui devaient être attelés à chacune. Il lui dictait les réponses qui devaient être faites à chaque députation, lui désignait le logement qu'elle devait .occuper dans chaque ville , la qualité des personnes qu'elle devait admettre à sa table. J'ai vu plusieurs de ces agendas : on aurait quelque peine aujour-

d^'hui à croire qu'ils aient été écrits sous sa dictée. J'ai été deux fois son secrétaire pour cet objet. Une fois entre autres, Joséphine devait aller prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Le premier Consul me fit appeler et me dit : ce Joséphine part demain pour les eaux. « Cette femme est bonne et facile ; il faut lui « dicter sa marche et tracer sa conduite; écriée vez. j) II me dicta vingt et une pages de grand papier.

II écrivait' de manière à ne pouvoir être lu, de sorte qu'il dictait toutes ses dépêches; mais il dictait avec une telle rapidité que personne ne pouvait le suivre dans ses expéditions. J'ai été mis souvent à cette cruelle épreuve pendant deux et trois heures de suite. Un jour, le premier Consul me dit qu'il voulait former une école militaire à Fontainebleau et me fit connaître les principales dispositions de cet établissement. Il m'ordonna de rédiger le tout par articles et de le lui apporter le lendemain. Je passai là

nuit au travail et je le lui portai à l'heure indi-

quée. Il le lut et me dit que c'était bien, mais que ce n'était pas complet. Il me fit asseoir et me dicta pendant deux à trois heures un plan d'organisation en cinq cent dix-sept articles. Je crois que rien de plus parfait n'est jamais sorti de la tête d'un homme.

Bonaparte fatiguait ses ministres par une correspondance active, journalière, qui portait sur les plus petits détails. Il éveillait néanmoins, par ce moyen, leur attention sur toutes les parties de leur administration. Il commandait quelquefois l'impossible et voulait être servi sur-le-champ. Il demandait des états qui, pour être exacts, auraient exigé un travail de plusieurs semaines, et il les demandait à l'heure, parce qu'il ne savait pas ajourner ses besoins. Si on se bornait à lui présenter des aperçus, on excitait son mécontentement. Il valait mieux mentir avec audace que de retarder pour pouvoir lui offrir la vérité. Je l'ai vu affecter une grande prédilection pour Regnaud de Saint-Jean d' Angely, parce que celui-ci répondait hardiment à

toutes ses questions et n'aurait pas été embarrassé s'il lui avait demandé combien de millions de mouches se trouvaient en Europe au mois d'août. C'est sur des bases aussi hasardées qu'on a établi plusieurs fois l'état des fabriques, celui de Tagriculture, etc., et c'est d'après cela qu'on donnait à la France pour quelques milliards de commerce et d'industrie dans les temps les plus calamiteux.

L'Empereuraimait àêtre obéi promptement et n'admettait aucune raison de retard. Il ordonnait des monuments et de grands travaux et en faisait souvent commencer l'exécution sans qu'il y eût ni plan ni devis.

Me promenant un jour avec lui dans les jardins de Malmaison, il me dit : a J'ai l'intencc tion de faire de Paris la plus belle capitale « du monde; je veux que dans dix ans, il y <t ait une population de deux millions d'habi- « tants. »

« — On n'improvise pas les populations, répondis-je; sans doute, un grand souverain qui fixe sa résidence sur un point, qui

réunît autour de lui les principales administrations, qui forme de nombreux établissements pour la prospérité des arts, des sciences et du commerce , peut y agglomérer une population nombreuse ; mais cela ne suffit pas encore pour réunir deux millions d'habitants. Il faut de grandes facilités pour les approvisionnements, des débouchés pour les produits de l'industrie, et rien de tout cela n'existe à Paris. Nos principaux approvisionnements se font par une rivière qui n'est point navigable trois mois d'hiver ni trois mois d'été. Paris est toujours au moment de manquer de subsistances. A la halle, il n'y a jamais que quatre à cinq mille sacs de farine par jour, et il en faut deux mille pour les besoins journaliers. Louis XIV, pénétré de ces vérités, avait conçu une grande idée, celle de jeter dans la Seine une partie de la Loire. Par ce moyen, la Seine était navigable dix mois de l'année, et la partie de la France située entre Orléans et les montagnes du Velay versait tous ses produits à Paris; mais, dans l'état actuel, Paris

nourrirait avec peine un million d'habitants; Texistence d'un plus grand nombre se voit compromise à chaque instant ; livrez l'accroissement de la population à lui-même, il s'établira tel qu'il doit être; Paris offre assez d'appas aux gens riches et de ressources à l^homme de peine pour que l'autorité ne doive pas s'en mêler, y> — ce Soit! ces raisons sont solides; « mais je veux faire quelque chose de grand « et d'utile pour Paris. Quelles seraient vos « idées à ce sujet? »

a — Donnez-lui de l'eau. »

<t — Bah, de l'eau I Plusieurs fontaines et « un grand fleuve coulent dans Paris. »

« — Il est vrai que des fontaines et un grand fleuve coulent dans Paris, mais il n'est pas moins vrai que l'eau s'y vend à la bouteille, et que c'est un impôt énorme que paye le peuple, car il faut une voie d'eau par jour pour les besoins de chaque ménage, ce qui, à 2 sous la voie, fait plus de 36 francs par an, et vous n'avez aujourd'hui ni fontaines publiques, ni abreuvoirs, ni moyen de laver les rues. »

a — Quels seraient vos moyens pour donner <ic de l'eau à Paris? »

a — Je vous en proposerai deux : le premier serait de construire trois pompes à feu de la force de quarante chevaux chacune. Tune au centre de Paris et les deux autres aux extrémités. La ville en ferait les frais, dont elle se couvrirait par une légère rétribution sur les habitants. Le second projet consisterait à amener la rivière de FOurcq à Paris : cette rivière, qui est à vingt-deux lieues, verse ses eaux dans la Marne, la . Marne se vide dans la Seine, de sorte que rOurcq peut être aisément amenée au haut de la Villette, d'où ses eaux se répandraient dans Paris. »

a — J'adopte ce dernier projet; envoyez « chercher M. Gauthey (i) en rentrant chez « vous, et dites-lui de placer demain cinq « cents hommes à la Villette pour creuser le « canal (2). t>

(i) Habile ingénieur des ponts et chaussées.

(2) Les choses n'allèrent pas tout à fait aussi vite, mais

Une autre fois, il mande Fontaine, son architecte, à onze heures du soir, et lui ordonne de conduire, le lendemain, à cinq heures du matin, cinq cents hommes à un endroit de la place du Carrousel qu'il lui indique, pour y élever un arc de triomphe en l'honneur de Tarmée. On observe vainement qu'on n'a ni plan ni devis; il insiste, et le lendemain, à l'heure indiquée, les cinq cents hommes sont employés à remuer des terres. Duroc, à son lever, s'aperçoit de ce mouvement et croit que Daru, sans l'en prévenir, a commandé ce travail. Il le fait appeler; celui-ci témoigne autant de surprise que Duroc en avait éprouvé. Ils envoient chercher Fontaine, qui leur raconte ce qui s'était passé et leur demande de rentrer au plus vite chez lui pour s'occuper du plan et du devis.

Napoléon usait, sans compassion, les hom-

le lendemain M. Gauthey reçut Tordre de se rendre sur les lieux et de parcourir la ligne pour faire un rapport. A son retour, le rapport fut approuvé etTexécution ordonnée. On en estima approximativement la dépense à douze ou quinze millions.

36o MES SOUVENIRS

mes qui le servaient soit dans le civil, soit dans le militaire. Il n'avait égard ni à l'âge, ni aux infirmités, ni à la fatigue. Comme il était toujours absolu et pressé, il n'accordait jamais le temps convenable pour préparer le travail qu'il demandait. On passait les nuits pour le servir, et il était rare qu'il fût jamais satisfait, encore plus rare qu'il eût l'air de vous tenir compte de vos fatigues. Je l'ai vu un jour, à un conseil tenu à Fontainebleau, molester fortement Champagny de ce qu'il n'avait pas pu lui apporter, ce jour-là, des renseignements qui exigeaient de longues et pénibles recherches dans les archives. Le ministre lui observa que l'archiviste, M. d'Hauterive, était malade. Sur ce propos, l'Empereur répliqua brusquement, en se tournant vers Montalivet, qui souffrait horriblement de la goutte : a Eh « bien, foutre! quand les commis sont ma- « lades, on les envoie à l'hôpital et on en a prend d'autres. »

Napoléon, qui était si impérieux et qui exigeait tant de la part de ses subordonnés,

comptait néanmoins leur temps pour rien. Il n'était pas rare qu'il fît attendre deux et trois heures, dans ses antichambres, les ministres ou les membres de ses conseils, quoiqu'il eût fixé l'heure lui-même. On le voyait souvent, lorsqu'il avait ouvert la séance du conseil de ses ministres, s'occuper longtemps d'objets étrangers au travail pour lequel on était convoqué; et, après plusieurs heures de digressions sur des matières étrangères, renvoyer le travail à un autre jour, ou le presser tellement qu'on avait à peine le temps de lire les titres des rapports. C'est surtout lorsqu'il était préoccupé d'un objet qu'il se livrait à ces digressions; il parlait pendant des heures entières sur cet objet et tâchait de former l'opinion de ses ministres pour qu'ils éclairassent le public et donnassent une explication favorable de tous les actes de son gouvernement. Il développait, dans toutes ces circonstances, un grand talent et surtout une grande adresse. 11 ne manquait jamais de motifs pour tâcher de légitimer les mesures les plus

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arbitraires et souvent atroces. C'est surtout dans ces sortes de confidences qu'on voyait à découvert le caractère astucieux de Napoléon, les principes de sa politique et son opinion sur les hommes.

Comme il redoutait beaucoup Topinion publique, il essayait de la former ou plutôt de la diriger non seulement dans le conseil de ses ministres, mais à la Cour, auprès de ses aflSdés, et dans son conseil d'État. Il croyait que Topinion qu'il émettait deviendrait, par ce moyen, celle de la France et de l'Europe . C'est ainsi qu'il tâchait de justifier ses projets de guerre, ses actes de despotisme, etc. Mais, tout en admirant Tart avec lequel il cherchait à tromper ou à faire illusion, rarement on était convaincu.

Je me rappelle qu'à l'époque de la réunion du Piémont à l'empire français, il se rendit au Sénat, et que là il parla pendant une heure et demie sur Timportance et la nécessité de cette réunion. Il s'attacha surtout à prouver qu'elle était utile au Piémont, à l'Ita-

lie et aux souverains qui ne pouvaient voir qu'avec douleur Tun d'eux froissé entre deux républiques, la France et l'Italie. Il affecta de ne pas dire un mot des avantages qu'en retirerait la France, de sorte qu'il avait Tair de s'emparer du Piémont dans les vues de la politique européenne et dans l'intérêt des rois plutôt que dans ses intérêts propres. Cette réunion fut opérée immédiatement après le traité d'Amiens, et les Anglais refusèrent alors d'évacuer Malte, qui était une des conditions de la paix. L'Empereur cria beaucoup à la perfidie, et il crut aveugler l'Europe sur les véritables causes qui venaient d'amener une nouvelle guerre.

La dernière guerre avec la Russie n'avait pas de motifs plus légitimes. Malgré son système continental, il commerçait avec l'Angleterre en accordant des licences à plusieurs de ses bâtiments. La Russie voulut imiter son exemple. Il le trouva mauvais. L'empereur de Russie lui fit proposer de convenir du nombre de licences que chacun pourrait accorder

chaque année. Il rejeta cette proposition si raisonnable, et il marcha sur Moscou avec une armée de cinq cent mille hommes. Comme il nourrissait toujours le projet d'une domination universelle, il ne demandait jamais qu'un prétexte pour tromper la nation, en obtenir des sacrifices et marcher à l'accomplissement de ses desseins.

Napoléon avait une volonté inflexible. Il voulait que ses ordres fussent exécutés sans examen, sans résistance et sans observation; il exerçait ce despotisme à l'armée comme dans son intérieur. 11 ne supportait pas qu'on refusât un emploi auquel il nommait sans jamais avoir consulté; le refus attirait constamment la disgrâce. On n'apprenait jamais une nomination par lui-même; ses plus intimes n'en étaient instruits que par les papiers publics ou par les ministres. Les ministres avaient peu de part à ses nominations; ils ne manquaient pas de lui présenter des listes pour les places vacantes; mais rarement il prenait sur ces listes. C'étaient toujours des

protégés de quelque général en faveur qui les obtenaient. Il s'embarrassait peu qu'ils eussent les talents nécessaires-, il les nommait sans les connaître. Ainsi, d'un général disgracié, d'un colonel qui avait perdu une jambe, il faisait des receveurs généraux à Nîmes et à Rouen, Depuis six ou huit ans, il ne s'occupait même plus de nominations au conseil des ministres. Il faisait remettre les portefeuilles à M. Maret, secrétaire d'État; celui-ci profitait d'un moment pour obtenir des signatures, et il s'était arrogé un tel empire qu'il était parvenu non seulement à placer tous ses amis et parents, mais même tous ceux que ses connaissances lui recommandaient. Il fallait d'autant plus d'adresse pour en arriver à ce point, que Napoléon se défiait de ses alentours et qu'il craignait par-dessus tout qu'on crût qu'il pouvait être mené.

Lorsque l'Empereur croyait s'être attaché le chef d'une famille, il se montrait très économe de ses largesses pour les autres individus qui la composaient. Il réservait ses faveurs

Dans une bataille dont Tissue tenait à une belle charge de cavalerie^ il ordonna au général Nansouty de charger à la tête de la cavalerie de la garde en disant : <r Plutôt que de ne pas enfoncer Tennemi^ faites-les périr tous^ je ne les ai pas dorés pour eux. »

Lorsqu'on lui annonça que le général de Latour-Maubourg venait d'avoir la cuisse emportée, il se borna à demander froidement : « Qui le remplace ? »

Se promenant sur le champ de bataille d'EylaUj couvert de vingt-neuf mille cadavres^ il les retournait avec le pied et disait aux généraux qui l'entouraient : « C'est de la petite espèce. »

A son retour de la déroute de Leipzig, il accoste M. Laplace : « Ah! vous avez bien « maigri. — Sire^ j'ai perdu ma fille. — Oh! c( il n'y a pas de quoi maigrir. Vous êtes géoce mètre; soumettez cet événement au calcul, c( et vous verrez que tout cela égale zéro. »

C'est à cette insensibilité qu'on doit rapporter plusieurs des actions de sa vie. Il m'a dit sou-

vent qucj pour bien administrer^ il fallait mettre son cœur dans sa tête.

Napoléon n'avait aucun attachement pour sa famille. C'est par vanité qu'il Ta élevée, mais non par sentiment du mérite d'aucun des indi? vidus qui la composent, ni par affection pour aucun. Il ne paraissait sensible au débordement de ses sœurs que lorsqu'elles s'avilissaient dans leurs amours. Il parlait souvent avec mépris de ses frères. Je me rappelle qu'il entrait un jour au conseil des ministres^ les papiers anglais à la main. On lui demanda s'il y avait quelque chose de nouveau. « On dit que Jérôme a a été pris, à telle hauteur, à son retour de la <c Martinique. Je n'en crois rien; mais si les (c Anglais croient qu'un événement de cette a nature changerait quelque chose à ma poli- « tique^ ils se trompent. Car je verrais toute a ma famille à la bouche d'un canon que je ne « modifierais pas la proposition la plus indifFécc rente. »

Lorsqu'il croyait avoir à se plaindre de quelqu'un de ses frères, il lui échappait souvent de

dire « qu'il était bien malheureux de n'être pas « bâtard ».

Ses frères avaient tous son opiniâtreté sans avoir les mêmes qualités ni les autres défauts. Joseph paraissait avoir plus de bonhomie et moins d'ambition ; totalement livré à son goût pour les femmes et à son amour pour une vie oisive, il a été lancé comme malgré lui dans la carrière de l'ambition. Joseph avait moins d'esprit que ses frères, mais il ne manquait pas de bon sens et de raison -, placé dans la classe des hommes opulents, il eût été heureux et d'une société aisée et douce.

Louis avait de Tesprit, de l'instruction et de la philosophie ; son état maladif le disposait peu à se jeter dans la carrière de l'ambition, et il tâchait d'adoucir les ordres sévères de son frère par tous les moyens possibles. Il a abdiqué le trône de Hollande dès qu'il a vu que son frère lui prescrivait des mesures que son honneur et ses principes ne lui permettaient pas d'exécuter. Et du moment qu'il en a été descendu, il a vécu en simple particulier; il a refusé la dotation de

deux millions qu'on lui avait assignée en France. Il s'est constamment refusé à toutes les propositions d'honneurs et de fortune qui lui ont été faites.

Lucien avait beaucoup d'esprit, des connaissances et beaucoup de caractère; il s'est brouillé de bonne heure avec son frère Napoléon, parce qu'il n'a jamais voulu plier sous ses principes ni sous sa volonté. Il se croyait fait pour occuper le premier rang et s'indignait de se trouver en seconde ligne. On a mal à propos attribué son éloignementà son peu d'ambition; il a reparu dès qu'il a cru qu'il pouvait jouer un grand rôle, et lorsqu'il s'est rendu à Paris, après le retour de son frère, il a cru pouvoir le forcer à abdiquer, à établir une régence et à s'en faire élire président.

Jérôme avait de l'esprit naturel, mais il est difficile de trouver un jeune homme plus orgueilleux, plus mal élevé, plus ignorant et plus ambitieux. Lorsque son frère fut placé à la tête du gouvernement, il avait à peine douze ans, et il a été nourri, depuis cette époque, dans

l^adulation et la débauche. C'était le plus servile de tous les courtisans de Napoléon, qui payait cette docilité par toutes les faveurs qui étaient en son pouvoir.

Il n a pas pu échapper à un esprit observateur que tous les individus de cette nombreuse famille sont montés sur des trônes^ comme sHls avaient récupéré une propriété. Lorsque Napoléon fut proclamé Empereur par le Sénat, il parla de son peuple et de ses sujets, dans la réponse qu'il adressa à ce corps, sans émotion, sans étonnement, sans embarras, tout comme eût pu le faire Louis XIV après soixante ans de règne. Les frères, les sœurs, beaux-frères prenaient un trône comme on recueille un héritage; et, chose étrange, il n*en est aucun qui n'ait montré du mécontentement sur la modicité du lot qui lui était échu. La cour de ces rois du jour prenait aussitôt le ton de la cour la plus somptueuse de T Asie. L'étiquette la plus sévère y était observée, le cérémonial le plus imposant y était prescrit. C'étaient trente à quarante dames des premières maisons qui formaient le

cortège des femmes. C'étaient des chambellans par centaines^ des princes^ des maréchaux et les nombreux grands officiers de la couronne qui escortaient les nouveaux souverains.

La politique avait eu un peu de part à l'établissement de ce luxe effréné. Napoléon avait toujours cru que le peuple s'en laissait imposer par ces dehors, et que les grands mesuraient presque toujours leur soumission et leur respect sur la distance à laquelle on les tenait. ic Ce n'est pas sans raison, disait-il un jour, que (( rÉglise a bâti des temples et couvert les « prêtres d'or et de pierreries dans toutes (t les cérémonies religieuses. Ces dehors imu posants annoncent la majesté de leur Dieu (( et commandent le respect et la vénération. (( Les empereurs de Russie, ajoutait-il, sont « accessibles à leurs sujets. Aussi les étrana gle-t-on dans leur lit, dès qu'il se forme deux <c partis à la cour. J'en ai fait des observa- « tions à l'empereur Alexandre, et je crois « l'avoir déterminé à établir au moins une « bonne police à Pétersbourg. »

Nous avons déjà observé que Napoléon n'avait aucune instruction. Les auteurs grecs et latins lui étaient presque inconnus. Il avait rapidement parcouru quelques historiens dont il avait retenu quelques faits ; il s'était formé une opinion à la hâte; et les autorités les plus respectables, l'approbation unanime des siècles ne pouvaient opérer aucun changement dans ses idées. Tacite était, selon lui, le plus mauvais historien de Tantiquité; peut-être s'en était-il formé cette opinion d'après le tableau que cet auteur fait de Tibère. Horace n'était bon que pour des sybarites. Homère seul avait son hommage. Parmi les modernes, il admirait peu Voltaire, Racine et Rousseau. Corneille était celui de nos poètes qu'il estimait le plus. Il lisait rapidement presque tous les ouvrages qui paraissaient; il en approuvait peu et faisait supprimer tous ceux dont la morale ou les principes lui avaient déplu. C'était cette intéressante Joséphine qui était son lecteur ordinaire. Ils ne voyageaient jamais ensemble sans qu'on mil dans la voiture tous les livres nouveaux, que

Joséphine avait rextrême patience de lui lire en route. Madame de Genlis recevait une pension de six mille francs pour lui rédiger des extraits de tous les romans, et elle lui fournissait un bulletin par semaine.

Napoléon se faisait traduire les journaux anglais, tous les jours, par Tun de ses secrétaires. Dans le principe, on supprimait toutes les diatribes qu'on se permettait contre sa personne et sa famille. Il voulut enfin tout connaître, et on traduisait littéralement et sans altération. Napoléon avait presque sur tout des systèmes ou des préjugés qui déterminaient sa conduite. Je l'ai vu déclamer violemment contre la médecine ; mais une humeur dartreuse s'étant portée sur sa poitrine, le médecin Corvisart la ramena à la peau, en lui appliquant des vésicatoires. Ce phénomène le surprit beaucoup, et dès lors il disait qu'il croyait aux médecins, persistant toujours avec opiniâtreté dans son premier dire contre la médecine; ce qui forme un propos vide de sens, car, qu'est-ce que le médecin sans la médecine?

Napoléon ne croyait ni à la vertu , ni à la probité. Il appelait souvent ces deux mots des abstractions; c'est ce qui le rendait si défiant et si immoral. Sa politique n'était qu'astuce et tromperie. Obligé quelquefois de céder aux circonstances, il signait des traités et ne faisait qu'ajourner ses projets ultérieurs. Un de ses ministres, le félicitant après le traité de Tilsit, lui observa que ce traité le rendrait maître de l'Europe. L'Empereur lui répondit : « Et « vous aussi, vous êtes peuple! Je ne serai a maître que lorsque j'en aurai signé le traité (( à Constantinople. Et le traité que je viens a de signer me retarde d'un an. »

Lorsqu'on connaît le caractère et l'insensibilité de Napoléon, on voit évidemment que l'amour n'a jamais dû exercer sur lui un bien puissant empire. Deux ou trois femmes d'un caractère doux et aimable ont paru le fixer plus longtemps, et lui ont arraché des égards, mais jamais l'amour n'est entré dans ses liaisons. Au milieu de son débordement, il con-

servait constamment une prédilection pour Joséphine, et disait assez plaisamment qu'il fallait toujours qu'il en revînt à elle. A la vérité, il ne laissait pas ignorer que ce retour était moins motivé par un véritable attachement que par des circonstances qui lui rendaient cette femme plus agréable.

L'Empereur estimait sincèrement l'archiduchesse Marie-Louise. Il disait souvent : « Si la France connaissait tout le mérite de « cette femme, elle se prosternerait à ses « genoux. » Et cet aveu ne sera contredit par aucune des personnes qui ont pu la voir de près : modeste, raisonnable, bonne, généreuse, compatissante, étrangère à toute intrigue, elle avait toutes les vertus. L'éloge le plus parfait qu'on puisse faire de cette femme, c'est que, pendant quatre ans que nous l'avons possédée, la malignité, assez naturelle aux Français j n'a pas trouvé à s'exercer sur elle.

Napoléon ne parlait bien aucune langue.

Sa langue maternelle était le corse, qui est un

jargon italien, et lorsqu'il s'exprimait en français, on s'apercevait aisément qu'il était étranger. Il ne lisait et ne parlait ni l'anglais ni l'allemand. Il n'avait même appris aucun mot de cette dernière langue, quoiqu'il eût séjourné à plusieurs reprises dans ce pays.

Napoléon s'occupait des petites choses avec le même soin qu'il donnait aux grandes. Il ordonnait et réglait lui-même le cérémonial de sa Cour. Il prescrivait tout ce qui concernait ses voyages jusque dans les moindres ^ détails. Lorsque l'Impératrice voyageait, il lui dressait un itinéraire dont il lui était défendu de s'écarter. Il déterminait le nombre des voitures qui devaient l'accompagner. Il arrêtait leur ordre de marche et le nombre de chevaux qui devaient être attelés à chacune. Il lui dictait les réponses qui devaient être faites à chaque députation, lui désignait le logement qu'elle devait .occuper dans chaque ville , la qualité des personnes qu'elle devait admettre à sa table. J'ai vu plusieurs de ces agendas : on aurait quelque peine aujour-

d^hui à croire qu'ils aient été écrits sous sa dictée. J'ai été deux fois son secrétaire pour cet objet. Une fois entre autres, Joséphine devait aller prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Le premier Consul me fit appeler et me dit : « Joséphine part demain pour les eaux. « Cette femme est bonne et facile ; il faut lui a dicter sa marche et tracer sa conduite; écri- «c vez. » II me dicta vingt et une pages de grand papier.

Il écrivait de manière à ne pouvoir être lu, de sorte qu'il dictait toutes ses dépêches; mais il dictait avec une telle rapidité que personne ne pouvait le suivre dans ses expéditions. J'ai été mis souvent à cette cruelle épreuve pendant deux et trois heures de suite. Un jour, le premier Consul me dit qu'il voulait former une école militaire à Fontainebleau et me fit connaître les principales dispositions de cet établissement. Il m'ordonna de rédiger le tout par articles et de le lui apporter le lendemain. Je passai là

nuit au travail et je le lui portai à l'heure indi*

quée. Il le lut et me dit que c'était bien, mais que ce n'était pas complet. Il me fit asseoir et me dicta pendant deux à trois heures un plan d'organisation en cinq cent dix-sept articles. Je crois que rien de plus parfait n'est jamais sorti de la tête d'un homme.

Bonaparte fatiguait ses ministres par une correspondance active, journalière, qui portait sur les plus petits détails. Il éveillait néanmoins, par ce moyen, leur attention sur toutes les parties de leur administration. Il <:ommandait quelquefois l'impossible et voulait être servi sur-le-champ. Il demandait des états qui, pour être exacts, auraient exigé un travail de plusieurs semaines, et il les demandait à l'heure, parce qu'il ne savait pas ajourner ses besoins. Si on se bornait à lui présenter des aperçus, on excitait son mécontentement. Il valait mieux mentir avec audace que de retarder pour pouvoir lui offrir la vérité. Je l'ai vu afifecter une grande prédilection pour Regnaud de Saint-Jean d' Angely, parce que celui-ci répondait hardiment à

toutes ses questions et n'aurait pas été embarrassé s'il lui avait demandé combien de millions de mouches se trouvaient en Europe au mois d'août. C'est sur des bases aussi hasardées qu'on a établi plusieurs fois l'état des fabriques, celui de Tagriculture, etc., et c'est d'après cela qu'on donnait à la France pour quelques milliards de commerce et d'industrie dans les temps les plus calamiteux.

L'Empereur aimait àêtre obéi promptement et n'admettait aucune raison de retard. Il ordonnait des monuments et de grands travaux et en faisait souvent commencer l'exécution sans qu'il y eût ni plan ni devis.

Me promenant un jour avec lui dans les jardins de Malmaison, il me dit : a J'ai l'inten- « tion de faire de Paris la plus belle capitale « du monde; je veux que dans dix ans, il y « ait une population de deux millions d'habi- (L tants. »

« — On n'improvise pas les populations, répondis- je; sans doute, un grand souverain qui fixe sa résidence sur un point, qui

réunit autour de lui les principales administrations, qui forme de nombreux établissements pour la prospérité des arts, des sciences et du commerce, peut y agglomérer une population nombreuse ; mais cela ne suffit pas encore pour réunir deux millions d'habitants. Il faut de grandes facilités pour les approvisionnements, des débouchés pour les produits de l'industrie , et rien de tout cela n'existe à Paris. Nos principaux approvisionnements se font par une rivière qui n'est point navigable trois mois d'hiver ni trois mois d'été. Paris est toujours au moment de manquer de subsistances. A la halle, il n'y a jamais que quatre à cinq mille sacs de farine par jour, et il en faut deux mille pour les besoins journaliers. Louis XIV, pénétré de ces vérités, avait conçu une grande idée, celle de jeter dans la Seine une partie de la Loire. Par ce moyen, la Seine était navigable dix mois de l'année, et la partie de la France située entre Orléans et les montagnes du Velay versait tous ses produits à Paris; mais, dans Pétat actuel, Paris

nourrirait avec peine un million d'habitants; l'existence d'un plus grand nombre se voit compromise à chaque instant; livrez l'accroissement de la population à lui-même, il s'établira tel qu'il doit être; Paris offre assez d'appas aux gens riches et de ressources à l^homme de peine pour que l'autorité ne doive pas s'en mêler. » — ce Soit! ces raisons sont solides; « mais je veux faire quelque chose de grand « et d'utile pour Paris. Quelles seraient vos « idées à ce sujet? »

ce — Donnez-lui de l'eau. y>

ce — Bah, de l'eau I Plusieurs fontaines et « un grand fleuve coulent dans Paris. »

« — Il est vrai que des fontaines et un grand fleuve coulent dans Paris, mais il n'est pas moins vrai que l'eau s'y vend à la bouteille, et que c'est un impôt énorme que paye le peuple, car il faut une voie d'eau par jour pour les besoins de chaque ménage, ce qui, à 2 sous la voie, fait plus de 36 francs par an, et vous n'avez aujourd'hui ni fontaines publiques , ni abreuvoirs, ni moyen de laver les rues. »

« — Quels seraient vos moyens pour donner <( de Teau à Paris? »

« — Je vous en proposerai deux : le premier serait de construire trois pompes à feu de la force de quarante chevaux chacune. Tune au centre de Paris et les deux autres aux extrémités. La ville en ferait les frais, dont elle se couvrirait par une légère rétribution sur les habitants. Le second projet consisterait à amener la rivière de TOurcq à Paris : cette rivière, qui est à vingt-deux lieues, verse ses eaux dans la Marne, la . Marne se vide dans la Seine, de sorte que rOurcq peut être aisément amenée au haut de la Villette, d'où ses eaux se répandraient dans Paris. »

« — J'adopte ce dernier projet; envoyez « chercher M. Gauthey (i) en rentrant chez « vous, et dites- lui de placer demain cinq « cents hommes à la Villette pour creuser le ce canal (2). »

(i) Habile ingénieur des ponts et chaussées.

(2) Les choses n'allèrent pas tout à fait aussi vite, mais

Une autre fois^ il mande Fontaine, son architecte , à onze heures du soir, et lui ordonne de conduire, le lendemain, à cinq heures du matin, cinq cents hommes à un endroit de la place du Carrousel qu'il lui indique, pour y élever un arc de triomphe en l'honneur de Tarmée. On observe vainement qu'on n'a ni plan ni devis; il insiste, et le lendemain^ à rheure indiquée, les cinq cents hommes sont employés à remuer des terres. Duroc, à son lever, s'aperçoit de ce mouvement et croit que Daru, sans l'en prévenir, a commandé ce travail. Il le fait appeler; celui-ci témoigne autant de surprise que Duroc en avait éprouvé. Ils envoient chercher Fontaine, qui leur raconte ce qui s'était passé et leur demande de rentrer au plus vite chez lui pour s'occuper du plan et du devis.

Napoléon usait, sans compassion, les hom-

le lendemain M. Gauthey reçut Tordre de se rendre sur les lieux et de parcourir la ligne pour faire un rapport. A son retour, le rapport fut approuvé etTexécution ordonnée. On en estima approximativement la dépense à douze ou quinze millions.

26o MES SOUVENIRS

mes qui le servaient soit dans le civil , soit dans le militaire. Il n avait égard ni à Tâge, ni aux infirmités, ni à la fatigue. Comme il était toujours absolu et pressé, il n^accordait jamais le temps convenable pour préparer le travail qu'il demandait. On passait les nuits pour le servir, et il était rare qu'il fût jamais satisfait, encore plus rare qu'il eût Tair de vous tenir compte de vos fatigues. Je Tai vu un jour, à un conseil tenu à Fontainebleau, molester fortement Champagny de ce qu'il n'avait pas pu lui apporter, ce jour-là, des renseignements qui exigeaient de longues et pénibles recherches dans les archives. Le ministre lui observa que l'archiviste, M. d'Hauterive, était malade. Sur ce propos, l'Empereur répliqua brusquement , en se tournant vers Montalivet , qui souffrait horriblement de la goutte : <c Eh « bien, foutre! quand les commis sont ma- « lades, on les envoie à l'hôpital et on en « prend d'autres. »

Napoléon, qui était si impérieux et qui exigeait tant de la part de ses subordonnés,

comptait néanmoins leur temps pour rien. Il n'était pas rare qu'il fît attendre deux et trois heures, dans ses antichambres, les ministres ou les membres de ses conseils, quoiqu'il eût fixé l'heure lui-même. On le voyait souvent, lorsqu'il avait ouvert la séance du conseil de ses ministres, s'occuper longtemps d'objets étrangers au travail pour lequel on était convoqué; et, après plusieurs heures de digressions sur des matières étrangères, renvoyer le travail à un autre jour, ou le presser tellement qu'on avait à peine le temps de lire les titres des rapports. C'est surtout lorsqu'il était préoccupé d'un objet qu'il se livrait à ces digressions; il parlait pendant des heures entières sur cet objet et tâchait de former l'opinion de ses ministres pour qu'ils éclairassent le public et donnassent une explication favorable de tous les actes de son gouvernement. Il développait, dans toutes ces circonstances, un grand talent et surtout une grande adresse. Il ne manquait jamais de motifs pour tâcher de légitimer les mesures les plus

362 JVIES SOUVENIRS

arbitraires et souvent atroces. C'est surtout dans ces sortes de confidences qu'on voyait à découvert le caractère astucieux de Napoléon, les principes de sa politique et son opinion sur les hommes.

Comme il redoutait beaucoup Topinion publique, il essayait de la former ou plutôt de la diriger non seulement dans le conseil de ses ministres, mais à la Cour, auprès de ses afïîdés, et dans son conseil d'État. Il croyait que Topinion qu'il émettait deviendrait, par ce moyen, celle de la France et de TEurope. C'est ainsi qu'il tâchait de justifier ses projets de guerre, ses actes de despotisme, etc. Mais, tout en admirant Tart avec lequel il cherchait à tromper ou à faire illusion, rarement on était convaincu.

Je me rappelle qu'à l'époque de la réunion du Piémont à l'empire français, il se rendit au Sénat, et que là il parla pendant une heure et demie sur l'importance et la nécessité de cette réunion. Il s'attacha surtout à prouver qu'elle était utile au Piémont, à Tlta-

lie et aux souverains qui ne pouvaient voir qu'avec douleur Tun d'eux froissé entre deux républiques, la France et l'Italie. Il affecta de ne pas dire un mot des avantages qu'en retirerait la France, de sorte qu'il avait l'air de s'emparer du Piémont dans les vues de la politique européenne et dans l'intérêt des rois plutôt que dans ses intérêts propres. Cette réunion fut opérée immédiatement après le traité d'Amiens, et les Anglais refusèrent alors d'évacuer Malte, qui était une des conditions de la paix. L'Empereur cria beaucoup à la perfidie, et il crut aveugler l'Europe sur les véritables causes qui venaient d'amener une nouvelle guerre.

La dernière guerre avec la Russie n'avait pas de motifs plus légitimes. Malgré son système continental, il commerçait avec l'Angleterre en accordant des licences à plusieurs de ses bâtiments. La Russie voulut imiter son exemple. Il le trouva mauvais. L'empereur de Russie lui fit proposer de convenir du nombre de licences que chacun pourrait accorder

chaque année. Il rejeta cette proposition sî raisonnable, et il marcha sur Moscou avec une armée de cinq cent mille hommes. Comme il nourrissait toujours le projet d'une domination universelle, il ne demandait jamais qu'un prétexte pour tromper la nation, en obtenir des sacrifices et marcher à Taccomplissement de ses desseins.

Napoléon avait une volonté inflexible. Il voulait que ses ordres fussent exécutés sans examen, sans résistance et sans observation; il exerçait ce despotisme à l'armée comme dans son intérieur. Il ne supportait pas qu'on refusât un emploi auquel il nommait sans jamais avoir consulté; le refus attirait constamment la disgrâce. On n'apprenait jamais une nomination par lui-même; ses plus intimes n'en étaient instruits que par les papiers publics ou par les ministres. Les ministres avaient peu de part à ses nominations; ils ne manquaient pas de lui présenter des listes pour les places vacantes; mais rarement il prenait sur ces listes. C'étaient toujours des

protégés de quelque général en faveur qui les obtenaient. Il s'embarrassait peu qu'ils eussent les talents nécessaires; il les nommait sans les connaître. Ainsi, d'un général disgracié, d'un colonel qui avait perdu une jambe, il faisait des receveurs généraux à Nîmes et à Rouen* Depuis six ou huit ans, il ne s'occupait même plus de nominations au conseil des ministres. Il faisait remettre les portefeuilles à M. Maret, secrétaire d'État; celui-ci profitait d'un moment pour obtenir des signatures, et il s'était arrogé un tel empire qu'il était parvenu non seulement à placer tous ses amis et parents, mais même tous ceux que ses connaissances lui recommandaient. Il fallait d'autant plus d'adresse pour en arriver à ce point, que Napoléon se défiait de ses alentours et qu'il craignait par-dessus tout qu'on crût qu'il pouvait être mené.

Lorsque l'Empereur croyait s'être attaché le chef d'une famille, il se montrait très économe de ses largesses pour les autres individus qui la composaient. Il réservait ses faveurs

pour attirer à lui d'autres familles qui paraissaient s'en éloigner. C'est surtout dans les places à la Cour qu'on voyait cette politique dans tout son jour. Il y avait appelé un des membres de presque toutes les familles anciennes, et il disait assez plaisamment qu'il en avait peuplé ses antichambres. En causant un jour avec une dame d'une grande maison de l'ancien régime qu'il avait attachée à l'Impératrice, il lui échappa de dire à cette dame qu'il n'y avait que les individus de sa caste qui sussent servir.

Il suivait rarement l'impulsion qu'on lui donnait, et j'ai vu combien il a fallu d'artifices pendant trois ou quatre jours pour le décider à ordonner la mort du duc d'Enghien; ceux qu'on accuse n'ont été que des agents forcés du crime; les vrais coupables ont trouvé le moyen de s'échapper de la scène. J'ai tout vu.

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