‹ Mes souvenirs sur NapoléonChapitre 35 sur 40 · DE LA POLICE DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

DE LA POLICE DE BONAPARTE

Comme Bonaparte était naturellement soupçonneux et défiant, il couvrait la France d'espions, et il croyait à leurs rapports avec la même bonne foi qu'un vieux prêtre croit à rÉvangile. Chaque jour amenait de nouvelles dénonciations; chaque jour faisait éclore de prétendues conspirations, et on le voyait retirer sa confiance aux uns et jeter les autres dans les cachots, sans que jamais on pût en connaître le motif.

Outre le ministre et le préfet de la police, il avait trois directeurs généraux de police, qui résidaient à Paris et qui avaient la surveillance sur les départements , divisés en arrondissements. Il existait des commissaires généraux de police dans toutes les grandes villes et (les commissaires spéciaux dans toutes les

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autres. Ce grand nombre d'agents, qui remplissaient chaque jour leur bulletin de tous les on dit des cafés, semaient Talarme partout. Aucun citoyen ne pouvait se flatter de ne pas être arrêté et compromis. Et les administrateurs, qui n'étaient pas à l'abri des dénonciations, avaient en tout une marche timide. C'était presque toujours à de jeunes gens qu'on confiait ces fonctions importantes, de sorte que l'habitude des délations desséchait de bonne heure ces jeunes cœurs, qui bientôt n'étaient accessibles à aucun sentiment généreux. C'était presque toujours sur leurs rapports qu'on destituait les administrateurs, qu'on enfermait des citoyens paisibles, etc.

Indépendamment de cette police, l'Empereur en avait de plus redoutables encore* La gendarmerie était chargée de transmettre chaque jour à l'inspecteur général, à Paris, un bulletin pour faire connaître la situation de chaque partie de la France, et les gendarmes ne consultaient souvent que leurs ressentiments ou des propos de cabaret, qui compro-

mettaient par des délations faciles le repos des citoyens et la tranquillité des villes.

A toutes ces polices venait se joindre celle des aides de camp et des généraux qui composaient la garde de Napoléon. Cette police était la plus dangereuse de toutes pour les personnes de la Cour et les principaux agents de l'administration, parce qu'elle était confiée à des hommes dévoués qui dénaturaient tout, empoisonnaient tout, et présentaient comme criminels tous ceux qui n'étaient pas lâchement adorateurs de leur idole.

Tout cet échafaudage de police ne suffisait pas encore à Napoléon. Il avait chargé plusieurs personnes de lui rendre compte de tout ce qui se passait parmi les savants, les commerçants, les militaires, et cette correspondance lui arrivait à Moscou comme aux Tuileries. Mme de Genlis, Fiévée, Regnaud de Saint -Jean d'Angély étaient ses correspondants et pensionnés comme tels.

Comme Napoléon ajoutait une foi entière à toutes ces délations, les préventions se for-

xnaient, les arrestations se faisaient, les destitutions s'opéraient sans qu'il fût jamais possible d'en connaître la cause. Aussi, dans les derniers temps, les destitutions étaient un titre de gloire pour ceux qui en étaient Tobjet, et rien n'annonce à un plus haut degré le peu d'estime qu'on a pour un souverain.

Napoléon aimait beaucoup les commérages.

Plusieurs de ses agents intimes le tenaient au courant des anecdotes scandaleuses de la ville et de la Cour, et c'était encore dans ces sources impures qu'il puisait les préventions qu'il prenait contre quelques personnes.

Il avait toujours regardé le célèbre Humboldt comme un espion de la Prusse. Il lui a demandé cent fois son nom, quoiqu'il le connût parfaitement; il ne lui a jamais parlé.

Il ordonna un jour à Savary, ministre de la police, de le faire sortir de Paris dans les vingt-quatre heures. L'ordre fut transmis à Humboldt, qui sur-le-champ vint me prier de parler à l'Empereur; je me rendis à. la soirée de Napoléon aux Tuileries; selon son usage,

l'Empereur me prit à part pour causer avec moi.

« Qu'y a-t-il dé nouveau dans les sciences? » me dit-il.

« — Rien,' lui répondis-je, et si M. de Hum* boldt n'imprimait ses voyages dans l'Amérique méridionale, nous serions dans une stagnation complète. »

« — Ces ouvrages sont donc bien impora tants, bien importants? » repartit-il.

« — Ils ne sauraient Têtre davantage, ajoutai-je. M. de Humboldt possède toutes les sciences, et lorsqu'il voyage, c'est toute l'Académie des sciences qui marche. On ne peut que s'étonner de ce que, dans trois ans, il a pu recueillir tous les matériaux qu'il met en œuvre à Paris. Et puis, il a adopté notre patrie. Il publie dans notre langue, il emploie nos, graveurs, nos dessinateurs, nos imprimeurs. »

« — Ne s'occupe-t-il pas aussi de politique? » : « — Sa réputation l'a lié avec tous les étrangers, qui le recherchent, mais je ne l'ai jamais .vu s'entretenir que de sciences. »

quée. Il le lut et me dit que c'était bien, mais que ce n'était pas complet. Il me fit asseoir et me dicta pendant deux à trois heures un plan d'organisation en cinq cent dix-sept articles. Je crois que rien de plus parfait n'est jamais sorti de la tête d'un homme,

Bonaparte fatiguait ses ministres par une correspondance active, journalière, qui portait sur les plus petits détails. Il éveillait néanmoins, par ce moyen, leur attention sur toutes les parties de leur administration. Il commandait quelquefois l'impossible et voulait être servi sur-le-champ. Il demandait des états qui, pour être exacts, auraient exigé un travail de plusieurs semaines, et il les demandait à l'heure, parce qu'il ne savait pas ajourner ses besoins. Si on se bornait à lui présenter des aperçus, on excitait son mécontentement. Il valait mieux mentir avec audace que de retarder pour pouvoir lui offrir la vérité. Je l'ai vu affecter une grande prédilection pour Regnaud de Saint-Jean d'Angely, parce que celui-ci répondait hardiment à

toutes ses questions et n'aurait pas été embarrassé s'il lui avait demandé combien de millions de mouches se trouvaient en Europe au mois d'août. C'est sur des bases aussi hasardées qu^on a établi plusieurs fois l'état des fabriques, celui de l'agriculture, etc., et c'est d'après cela qu'on donnait à la France pour quelques milliards de commerce et d'industrie dans les temps les plus calamiteux.

L'Empereuraimait àêtre obéi promptement et n*admettait aucune raison de retard. Il ordonnait des monuments et de grands travaux et en faisait souvent commencer l'exécution sans qu'il y eût ni plan ni devis.

Me promenant un jour avec lui dans les jardins de Malmaison, il me dit : oc J'ai Tinten- « tion de faire de Paris la plus belle capitale « du monde; je veux que dans dix ans, il y « ait une population de deux millions d'habi- « tants. »

« — On n'improvise pas les populations, répondis- je; sans doute, un grand souverain qui fixe sa résidence sur un point, qui

réunit autour de lui les principales administrations, qui forme de nombreux établissements pour la prospérité des arts, des sciences et du commerce , peut y agglomérer une population nombreuse ; mais cela ne suffit pas encore pour réunir deux millions d'habitants. Il faut de grandes facilités pour les approvisionnements, des débouchés pour les produits de l'industrie, et rien de tout cela n'existe à Paris. Nos principaux approvisionnements se font par une rivière qui n'est point navigable trois mois d'hiver ni trois mois d'été. Paris est toujours au moment de manquer de subsistances. A la halle, il n'y a jamais que quatre à cinq mille sacs de farine par jour, et il en faut deux mille pour les besoins journaliers. Louis XIV, pénétré de ces vérités, avait conçu une grande idée, celle de jeter dans la Seine une partie de la Loire. Par ce moyen, la Seine était navigable dix mois de l'année, et la partie de la France située entre Orléans et les montagnes du Velay versait tous ses produits à Paris; mais, dans l'état actuel, Paris

nourrirait avec peine un million d'habitants; Texistence d'un plus grand nombre se voit compromise à chaque instant; livrez Taccroissement de la population à lui-même, il s'établira tel qu'il doit être; Paris offre assez d'appas aux gens riches et de ressources à l^homme de peine pour que l'autorité ne doive pas s'en mêler. » — oc Soit! ces raisons sont solides; « mais je veux faire quelque chose de grand « et d'utile pour Paris. Quelles seraient vos « idées à ce sujet? »

« — Donnez-lui de l'eau. »

« — Bah, de l'eau I Plusieurs fontaines et « un grand fleuve coulent dans Paris. »

« — Il est vrai que des fontaines et un grand fleuve coulent dans Paris, mais il n'est pas moins vrai que l'eau s'y vend à la bouteille, et que c'est un impôt énorme que paye le peuple, car il faut une voie d'eau par jour pour les besoins de chaque ménage, ce qui, à 2 sous la voie, fait plus de 36 francs par an, et vous n'avez aujourd'hui ni fontaines publiques , ni abreuvoirs, ni moyen de laver les rues. »

« — Quels seraient vos moyens pour donner ce de Teau à Paris? »

« — Je vous en proposerai deux : le premier serait de construire trois pompes à feu de la force de quarante chevaux chacune. Tune au centre de Paris et les deux autres aux extrémités. La ville en ferait les frais, dont elle se couvrirait par une légère rétribution sur les habitants. Le second projet consisterait à amener la rivière de TOurcq à Paris : cette rivière, qui est à vingt-deux lieues, verse ses eaux dans la Marne, la . Marne se vide dans la Seine, de sorte que rOurcq peut être aisément amenée au haut de la Villette, d'où ses eaux se répandraient dans Paris. »

« — J'adopte ce dernier projet; envoyez « chercher M. Gauthey (i) en rentrant chez « vous, et dites- lui de placer demain cinq « cents hommes à la Villette pour creuser le « canal (2). »

(i) Habile ingénieur des ponts et chaussées.

(2) Les choses n^allèrent pas tout à fait aussi vite, mais

Une autre fois, il mande Fontaine, son architecte, à onze heures du soir, et lui ordonne de conduire, le lendemain, à cinq heures du matin, cinq cents hommes à un endroit de la place du Carrousel qu'il lui indique, pour y élever un arc de triomphe en l'honneur de Tarmée. On observe vainement qu'on n'a ni plan ni devis-, il insiste, et le lendemain, à l'heure indiquée, les cinq cents hommes sont employés à remuer des terres. Duroc, à son lever, s'aperçoit de ce mouvement et croit que Daru, sans l'en prévenir, a commandé ce travail. Il le fait appeler; celui-ci témoigne autant de surprise que Duroc en avait éprouvé. Ils envoient chercher Fontaine, qui leur raconte ce qui s'était passé et leur demande de rentrer au plus vite chez lui pour s'occuper du plan et du devis.

Napoléon usait, sans compassion, les hom-

le lendemain M. Gauthey reçut Tordre de se rendre sur les lieux et de parcourir la ligne pour faire un rapport. A son retour, le rapport fut approuvé etTexécution ordonnée. On en estima approximativement la dépense à douze ou quinze millions.

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mes qui le servaient soit dans le civil , soit dans le militaire. Il n'avait égard ni à Tâge, ni aux infirmités, ni à la fatigue. Comme il était toujours absolu et pressé, il n'accordait jamais le temps convenable pour préparer le travail qu'il demandait. On passait les nuits pour le servir, et il était rare qu'il fût jamais satisfait, encore plus rare qu'il eût l'air de vous tenir compte de vos fatigues. Je l'ai vu un jour, à un conseil tenu à Fontainebleau, molester fortement Champagny de ce qu'il n'avait pas pu lui apporter, ce jour-là, des renseignements qui exigeaient de longues et pénibles recherches dans les archives. Le ministre lui observa que l'archiviste, M. d'Hauterive, était malade* Sur ce propos, l'Empereur répliqua brusquement, en se tournant vers Montalivet, qui souffrait horriblement de la goutte : « Eh « bien, foutre! quand les commis sont ma- « lades, on les envoie à l'hôpital et on en « prend d'autres. »

Napoléon, qui était si impérieux et qui exigeait tant de la part de ses subordonnés,

comptait néanmoins leur temps pour rien. Il n'était pas rare qu'il fît attendre deux et trois heures, dans ses antichambres, les ministres ou les membres de ses conseils, quoiqu'il eût fixé l'heure lui-même. On le voyait souvent, lorsqu'il avait ouvert la séance du conseil de ses ministres, s'occuper longtemps d'objets étrangers au travail pour lequel on était convoqué; et, après plusieurs heures de digressions sur des matières étrangères, renvoyer le travail à un autre jour, ou le presser tellement qu'on avait à peine le temps de lire les titres des rapports. C'est surtout lorsqu'il était préoccupé d'un objet qu'il se livrait à ces digressions; il parlait pendant des heures entières sur cet objet et tâchait de former l'opinion de ses ministres pour qu'ils éclairassent le public et donnassent une explication favorable de tous les actes de son gouvernement. Il développait, dans toutes ces circonstances, un grand talent et surtout une grande adresse. Il ne manquait jamais de motifs pour tâcher de légitimer les mesures les plus

arbitraires et souvent atroces. C'est surtout dans ces sortes de confidences qu'on voyait à découvert le caractère astucieux de Napoléon, les principes de sa politique et son opinion sur les hommes.

Comme il redoutait beaucoup Topinion publique, il essayait de la former ou plutôt de la diriger non seulement dans le conseil de ses ministres, mais à la Cour, auprès de ses affîdés, et dans son conseil d'État. Il croyait que l'opinion qu'il émettait deviendrait, par ce moyen, celle de la France et de TEurope. C'est ainsi qu'il tâchait de justifier ses projets de guerre, ses actes de despotisme, etc. Mais^ tout en admirant Tart avec lequel il cherchait à tromper ou à faire illusion, rarement on était convaincu.

Je me rappelle qu'à l'époque de la réunion du Piémont à l'empire français, il se rendit au Sénat, et que là il parla pendant une heure et demie sur l'importance et la nécessité de cette réunion. Il s'attacha surtout à prouver qu'elle était utile au Piémont, à l'Ita-

lie et aux souverains qui ne pouvaient voir qu'avec douleur Tun d'eux froissé entre deux républiques, la France et l'Italie. Il affecta de ne pas dire un mot des avantages qu'en retirerait la France, de sorte qu'il avait Tair de s'emparer du Piémont dans les vues de la politique européenne et dans l'intérêt des rois plutôt que dans ses intérêts propres. Cette réunion fut opérée immédiatement après le traité d'Amiens, et les Anglais refusèrent alors d'évacuer Malte, qui était une des conditions de la paix. L'Empereur cria beaucoup à la perfidie, et il crut aveugler l'Europe sur les véritables causes qui venaient d'amener une nouvelle guerre.

La dernière guerre avec la Russie n'avait pas de motifs plus légitimes. Malgré son système continental, il commerçait avec l'Angleterre en accordant des licences à plusieurs de ses bâtiments. La Russie voulut imiter son exemple. Il le trouva mauvais. L'empereur de Russie lui fit proposer de convenir du nombre de licences que chacun pourrait accorder

chaque année. Il rejeta cette proposition sî raisonnable, et il marcha sur Moscou avec une armée de cinq cent mille hommes. Comme il nourrissait toujours le projet d'une domination universelle, il ne demandait jamais qu'un prétexte pour tromper la nation, en obtenir des sacrifices et marcher à l'accomplissement de ses desseins.

Napoléon avait une volonté inflexible. Il voulait que ses ordres fussent exécutés sans examen, sans résistance et sans observation; il exerçait ce despotisme à l'armée comme dans son intérieur. 11 ne supportait pas qu'on refusât un emploi auquel il nommait sans jamais avoir consulté; le refus attirait constamment la disgrâce. On n'apprenait jamais une nomination par lui-même ; ses plus intimes n'en étaient instruits que par les papiers publics ou par les ministres. Les ministres avaient peu de part à ses nominations; ils ne manquaient pas de lui présenter des listes pour les places vacantes; mais rarement il prenait sur ces listes. C'étaient toujours des

protégés de quelque général en faveur qui les obtenaient. Il s'embarrassait peu qu'ils eussent les talents nécessaires; il les nommait sans les connaître. Ainsi, d'un général disgracié, d'un colonel qui avait perdu une jambe, il faisait des receveurs généraux à Nîmes et à Rouen. Depuis six ou huit ans, il ne s'occupait même plus de nominations au conseil des ministres. Il faisait remettre les portefeuilles à M. Maret, secrétaire d'État; celui-ci profitait d'un moment pour obtenir des signatures, et il s'était arrogé un tel empire qu'il était parvenu non seulement à placer tous ses amis et parents, mais même tous ceux que ses connaissances lui recommandaient. Il fallait d'autant plus d'adresse pour en arriver à ce point, que Napoléon se défiait de ses alentours et qu'il craignait par-dessus tout qu'on crût qu'il pouvait être mené.

Lorsque l'Empereur croyait s'être attaché le chef d'une famille, il se montrait très économe de ses largesses pour les autres individus qui la composaient. Il réservait ses faveurs

pour attirer à lui d'autres familles qui paraissaient s'en éloigner. C'est surtout dans les places à la Cour qu'on voyait cette politique dans tout son jour. Il y avait appelé un des membres de presque toutes les familles anciennes, et il disait assez plaisamment qu'il en avait peuplé ses antichambres. En causant un jour avec une dame d'une grande maison de l'ancien régime qu'il avait attachée à l'Impératrice, il lui échappa de dire à cette dame qu'il n'y avait que les individus de sa caste qui sussent servir.

Il suivait rarement l'impulsion qu'on lui donnait, et j'ai vu combien il a fallu d'artifices pendant trois ou quatre jours pour le décider à ordonner la mort du duc d'Enghien; ceux qu'on accuse n'ont été que des agents forcés du crime; les vrais coupables ont trouvé le moyen de s'échapper de la scène. J'ai tout vu.

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