‹ Mes souvenirs sur NapoléonChapitre 8 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

QUELS SONT LES PRINCIPES DE GOUVERNEMENT qu'a suivis BONAPARTE PENDANT LE CON- SULAT.

Nous aurons l'occasion de prouver ailleurs que, lorsque Bonaparte a pris les rênes du gouvernement, il était dans une profonde ignorance non seulement des principes de Tadministration, de la jurisprudence et de la géographie, etc.^ mais qu'il ignorait parfaitement les formes du gouvernement qui avait existé avant la Révolution. Bonaparte avait beaucoup rêvé, mais jamais étudié. Et les connaissances mathématiques dont on lui a fait tant d'honneur étaient bien peu étendues chez lui. Sa seule gloire militaire Pavait porté au rang suprême. Cette seule gloire Tentourait de tous les prestiges de l'enthousiasme et de Fillusion. Et elle l'a soutenu jusqu'à la fin.

Bonaparte avait un mérite qui est d'autant plus rare qu'on est parvenu à un rang plus élevé. Il ne rougissait pas du peu de connaissances qu'il avait dans les détails de Tadministration générale. Il questionnait beaucoup, demandait la définition et le sens des mots les plus usités; il provoquait la discussion et la faisait continuer jusqu'à ce que son opinion fût formée. Comme il lui est arrivé souvent d'entendre mal les mots qu'on prononçait devant lui pour la première fois, il les a reproduits constamment par la suite tels qu'il les avait entendus. Ainsi, il disait habituellement ;

Iles Philippiques pour Philippines ;

Section pour session ;

Point fulminant pourpoint culminant;

Rentes voyager es pour rentes viagères ;

Armistice pour amnistie, etc.

Dans les quatre années de son consulat, il réunissait chaque jour plusieurs conseils. Là, tous les objets d'administration, de finances, de jurisprudence, étaient successivement agités. Et comme il était doué d'une grande pénétra-

tion, il lui échappait souvent des aperçus profonds, des réflexions judicieuses qui étonnaient les hommes les plus versés dans ces affaires.

Les conseils se prolongeaient souvent jusqu'à cinq heures du matin, parce qu'il ne lui est jamais arrivé d'abandonner une question sans que son opinion fût faite; et, à ce sujet, il était assez difficile, parce qu'il se contentait rarement de celle qui était produite par les hommes les plus éclairés. A cette époque, les ministres et le conseil d*État avaient sur lui quelque pouvoir. Son jugement n'étant pas encore formé sur la plupart des sujets, il souffrait la discussion, et c'était possible alors de l'éclairer, souvent même de faire prévaloir l'avis qu'on émettait en sa présence. Aussi cette époque a-t-elle été marquée par des travaux en jurisprudence, en administration et en finances qui ont été admirés de toute l'Europe et qui feront longtemps l'orgueil de la France.

Mais, du moment que Bonaparte a eu des idées, vraies ou fausses, arrêtées sur tous les objets d'administration, alors il n'a plus con-

suite personne; ou, s'il consultait, ce n'était plus pour embrasser les avis qu'on lui donnait. Il suivait constamment ses idées; son opinion était sa seule règle de conduite; il se moquait avec aigreur de tous ceux qui émettaient un avis différent du sien; il cherchait à les tourner en ridicule et disait souvent, en se frappant la tête, que a ce bon instrument lui était plus utile que les conseils des hommes qui passaient pour avoir de Tinstruction et de T expérience ».

11 faut avoir observé cette période de quatre ans pour bien juger des changements qui se sont opérés chez le premier Consul. Jusque-là, il cherchait à s'entourer des esprits les plus forts dans chaque parti. Bientôt le choix de ses agents commença à lui paraître indifférent. Aussi appelait-il indistinctement dans son conseil et aux premières places de l'administration ceux que la faveur ou l'intrigue lui présentaient, se croyant assez fort pour gouverner et administrer par lui-même. Il écartait même avec soin tous ceux dont le talent ou le caractère rimporlunaient. Il lui fallait des valets, et non

il s'indignait dé la faiblesse de la peine qui était infligée et des lenteurs avec lesquelles procédait là justice. On Ta vu, dans toutes les affaires graves, circonvenir les juges par des menaces ou des promesses. L'affaire du général Moreau est encore présente à la mémoire de tous.

Lorsque ce général fut traduit devant la cour martiale pour y être jugé comme présumé complice dans la conspiration de Georges et de Pichegru, l'opinion publique se déclara pour l'accusé, et elle se manifestait dans toutes les circonstances. Cette opinion se prononçait au tribunal, aux spectacles, et dans tous les lieux publics. Le premier Consul employa tous les moyens' imaginables pour le faire condamner à mort; menaces, séductions, pamphlets, tout fut mis en jeu. Il ne se lassa pas de faire couvrir les murs d'affiches infâmes, de faire composer et distribuer dans toute la France des écrits diffamants. On ne parvint cependant à le faire condamner qu'au bannissement. Bonaparte fut furieux de ce jugement, et lorsque quatre des juges qui avaient le plus influé sur cette con-

damnation parurent à Saint-Cloud^ il les apostropha de la manière la plus violente, les accusa d'être des prévaricateurs et les chassa du tribunal en violation des lois constitutionnelles de rÉtat. Ce qu'il y a de plus scandaleux dans cette affaire, c'est qu'on a vu le grand juge, ministre de la justice, se prêter alors à cet acte d'iniquité et le servir de tout son pouvoir.

Je suis persuadé que le premier Consul ne voulait faire condamner à mort le général Moreau que pour lui faire grâce, car j'étais dans son cabinet lorsque le général Moncey vint lui annoncer qu'il venait de l'arrêter et de le conduire au Temple.

Bonaparte. — Où Pavez-vous arrêté?

Le général. — Sur le chemin de sa terre de Grosbois.

Bonaparte. — Il n'a fait aucune résistance?

Le général. — Aucune.

Bonaparte. — Il n'a pas demandé à m'écrire?

Le général. — Non.

Bonaparte. — Il n'a pas demandé à me voir?

Le général. — Non.

Bonaparte. — Moreau me connaît mal; il veut être jugé; il le sera (i ).

Une autre affaire montre bien chez Napoléon le même besoin de faire plier la justice à sa volonté.

Le maire d'Anvers, M* Verbruck^ avait été accusé de dilapidation des deniers de l'octroi de la ville. 11 fut renvoyé à la Cour d'assises de Bruxelles pour y être jugé et fut absous à Tunanimité. Napoléon^ qui commandait en

(i) Bonaparte n'avait jamais été lié avec le général Moreau. Il y avait eu même interruption de toute communication entre eux. Cependant, je les ai vus dans des rapports assez intimes. J'ai vu, plusieurs fois, Moreau passer les journées entières à la Malmaison, et on eût jugé ces réconciliations sincères.

Mme Hulot, belle-mère de Moreau^ a toujours fomenté la discorde, et elle a brouillé Bonaparte avec le général à Pépoque de la cérémonie du rétablissement du culte, de manière à rendre impossible toute espèce de réconciliation. Le premier Consul m'avait ordonné de réserver pour sa femme la tribune qui, à cette époque, séparait, dans l'église de Notre-Dame, le chœur de la nef. J'en donnai l'ordre au commandant, qui y plaça une sentinelle. Mme Hulot se présenta avec sa fille, força la consigne et fut occuper le siège destiné à Mme Bonaparte. Bonaparte s'en aperçut en entrant dans l'église et fut de mauvaise humeur pendant toute la cérémonie.

De retour aux Tuileries, il m'en parla avec des plaintes; je me justifiai, mais il n'a plus vu Moreau.

Allemagne à cette époque, fut indigné de ce jugement. Il écrivit au grand juge pour qu'on obtînt un sénatus-consulte qui transférât l'accusé aux assises d'Amiens, ce qui fut fait; mais la décision fut la même, et Napoléon n'alla pas plus loin.

Ce qui paraîtra peut-être plus étonnant aux yeux de la postérité, c'est qu'il ait trouvé des juges qui se soient soumis à ses caprices et que les ministres de la loi aient été les premiers à Tenfreindre. La lenteur des formalités devant les tribunaux et l'application des lois, qu'il ne trouvait jamais assez rigoureuses, lui ont fait créer des cours spéciales et des commissions militaires qui s'emparaient de presque tous les délits. Là, son pouvoir était absolu, parce qu'il nommait les juges, et que, lorsque les décisions n'étaient pas conformes à ses volontés, il renvoyait l'appel à une autre commission toute de son choix.

On l'informa, un jour, que le feu avait pris à un vaisseau du port de Brest. On observait qu'il n'y avait à bord qu*un agent de la police.

étranger à Téquipage. Il ordonne au ministre de la marine de faire juger l'agent de police par une commission militaire. !

Quelques jours après, le ministre lui apprend que Tagent a été acquitté et produit une longue épître de M. GafiFarelli, préfet de la marine, qui établissait l'innocence de Taccusé.

Bonaparte déchire la lettre, ordonne qu'on envoie au fort de Joux les trois capitaines qui avaient jugé, nomme une autre commission et dit au ministre Decrès : «. Vous me répondez « personnellement du résultat. »

Le ministre vint s'asseoir à côté de moi et me dit littéralement : « S'il y résiste cette fois-ci, il aura les côtes dures. »

Huit jours après, je lus dans le Moniteur qu'on avait fusillé, à Brest, un homme qui avait mis le feu à un vaisseau.

Ainsi Napoléon se formait une opinion sur toutes les causes capitales qu'on portait devant les tribunaux, et lorsque le jugement était contraire à son avis, il répétait qu'on l'avait enlacé, que les lois étaient iniques, et qu'il finirait par

se réserver le jugement de toutes les causes qui intéressaient l'État.

Il était bien plus absolu dans les afifaires d'administration et de finances. C'étaient des commissions formées par lui qui préparaient les rapports; et, comme il présidait ces conseils, ses décisions étaient bien rarement contredites ou contestées. Il avait pour principe de ne pas adjuger à un créancier de TÉtat au delà des deux tiers de ses demandes, de sorte que les trois membres de son Conseil qui constamment étaient chargés de Papuration des comptes, s'étudiaient à lui présenter des rapports d'après les bases convenues. Les malheureux créanciers pour fournitures ou travaux étaient bien obligés d'en passer par là, puisque ses décrets étaient immuables et sans appel.

On s'étonnera peut-être que, d'après cette manière d'opérer, il ait pu continuer à trouver des fournisseurs; mais Tétonnement cessera lorsqu'on saura que le ministre du matériel de l'armée était constamment débiteur de fortes sommes envers les fournisseurs, et qu'on les

menaçait de ne pas les payer s'ils ne continuaient à fournir. Plusieurs fois^ néanmoins, les fabricants réunis ont refusé le service sous prétexte qu'ils n'en avaient plus les moyens, ou parce que le prix qu'on mettait aux objets de fourniture leur présentait des pertes; mais le ministre les menaçait alors de s'adresser à des étrangers et d'employer les fonds qui leur étaient dus à ces achats ^ et par ce moyen il obtenait de nouvelles soumissions. On a vu un de ces ministres changer les dimensions des draps dans la longueur et dans la largeur^ commettre de nouvelles demandes d'après ces nouvelles dimensions et faire acheter sous main à 40 et 5o pour 100 de perte pour les fabricants tout ce qui existait dans leurs magasins d'après les anciennes dimensions. Les fabricants furent forcés de souscrire à ce sacrifice, attendu que ces sortes d'étoffes ne convenaient que pour l'habillement du soldat.

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