‹ Mes souvenirsChapitre 12 sur 27 · LE DUC D'ABRANTES · texte numérisé non relu

LE DUC D'ABRANTES

Gomme je venais de tirer à la conscription et que je descendais de Testrade avec un bon numéro, tandis que mon père anxieux m'attendait encore, je me sentis serré, pressé entre deux bras robustes et baisé sur. les deux joues. Celui qui de la sorte me félicitait avec effusion de ne pas être soldat, c'était le ills de Junot, le duc Napoléon d*Abrantès. Certes, il y avait là une apparente anomalie; mais, sous le règne de Louis-Pbilippe, on était un peu las de la gloire militaire. Épris d'un autre idéal, on rêvait d'avoir du génie, et quelques hommes de la génération de 1830 ont même pris ce rêve assez au sérieux pour acquérir beaucoup de talent Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, Michel-Ange, Mozart dans le passé, dans le présent Hugo et Delacroix étaient nos dieux, et quant à moi, je dois dire que sur ce point je n'ai pas changé d'un iota. Notre doctrine était celle de l'Art pour l'Art; nous pensions qu'en dehors de «on devoir absolu qui est d'être beau, un poème n'est nullement tenu à être d'une utilité immédiate, et je suis resté fidèle à cette théorie, même après que les plus éminents esprits l'ont désertée.

Sans m'avoir jamais vu, le duc d'Abrantès, qui était entre autres choses un compositeur exquis et

charmant, avait mis en musique (sans offenser les paroles !) quelques-uns de mes poèmes de jeunesse ; aussi la connaissance entre nous fut-elle bientôt faite, et très naturellement, d'autant plus que le duc habitait comme moi le quartier Latin, ou plutôt le jardin du Luxembourg, où il vivait comme un sage, content de peu, heureux de penser dans la solitude, et pour dire un mot décisif, revenu de tout. Cela tenait à ce qu'il y était allé I Naturellement, il avait été d'abord officier dans l'armée ; mais il y avait en dans le régiment dont il faisait partie une conspiration bonapartiste, et dans une telle circonstance, son nom seul, à défaut du reste, lui aurait fait une obligation étroite de ne pas s'abstenir. Néanmoins, il fut condamné à mort, comme c'était inévitable, et sa grâce ayant été obtenue àgrand'peine, dut quitter l'armée.

Tout jeune alors, que pouvait-il faire? Un duc d'Abrantès ne saurait devenir épicier ou papetier! Aujourd'hui, il trouverait sans doute à se caser dans les chemins de fer ou dans les affaires industrielles ; mais alors rien de tout cela n'existait, et on n'avait pas encore imaginé de mettre les noms illustres sur des prospectus. Le jeune Napoléon ne pouvait donc faire mieux que de mener la grande vie, d'éblouir Paris par son luxe, par son faste, par la beauté de ses équipages, et de plaire aux femmes. Sur ce dernier point surtout, il se montra irréprochable, car riche et prodigue, spirituel, hardi et beau cavalier, écrivain et musicien, artiste jusqu'au bout des ongles, il avait la fantaisie d'un magicien aux mille prestiges, et possédait, en outre, qualité infiniment appréciée dans le grand monde où les maris sont souvent' des vieillards cacochymes, une force de taureau, comme le moine Amador dont Balzac a raconté l'histoire, ou comme Héraklès lui-même.

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On sait que les cinquante filles de Thcstios, roi des Thespiens, eurent chacune des enfants du héros, à qui une nuit suffisait pour créer un peuple ; pour en faire autant, il manquait au duc d'Abran tes une chose, c'était de rencontrer un père qui eût cinquante filles ; mais le reste ne Teût nullement embarrassé. Ayant dans ses veines, mêlés et confondus, le sang du sergent Junot et celui des Gomnène, des empereurs d'Orient, il possédait le don de commander, de soumettre, et d'autre part il était musclé et râblé comme un athlète : aussi dut-il obtenir d'immenses succès parmi les duchesses romantiques et vaporeuses, diaphanes, qui n'ont que le souffle, mais qui après six nuits passées au bal se retrouvent fraîches comme une rose, et avides de plaisirs.

Il en obtint tant et tant qu'il y dépensa non sa santé, absolument indélébile et féroce, mais ses fortunes jusqu'au dernier sou, de sorte qu'enfin il ne lui resta plus que le tas de créanciers dont parle don César, hurlant après ses chausses. Il leur donna tout l'argent qli'il avait et pouvait avoir, et pour le reste de bonnes paroles et des mots spirituels, dont il avait dans l'esprit une fabrique inépuisable. Puis, il se retira, comme je l'ai dit, dans la solitude, car s'il n'avait plus de terres, ni de prés, ni de bois, ni d'or monnoyé, il avait acquis, d'une manière définitive, le trésor précieux entre tous : la sagesse.

Je n'ai jamais vu d'homme si aimable, si bon, si affable, si pitoyable, non seulement à toutes les misères, mais aussi à toutes les folies et à tous les caprices^ car il avait assez vécu pour tout excuser et tout comprendre chez les autres, alors môme qu'il ne désirait plus rien pour son propre compte. En somme, les seules gens qui ne soient ni curieux ni envieux sont ceux qui ont tout vu et tout possédé. Lire, composer de la musique, causer avec quelques

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jeunes gens pour qui il était un ami et un incomparable conseil, et enfin jouir éperdument des ombrages, des gazons, des fleurs de ce Luxembourg, qui est un immense paradis dont la possession ne coûte rien, cela suffisait à ce grand dépensier, à ce don Juan abreuvé de flatteries, et d'ailleurs il avait été assez aimé pour ne plus trop se soucier des femmes, et pour n'avoir gardé que le culte simple et initial de LA FEMHB I Sa conversation était un enchantement et un enseignement; avec son expérience et son esprit rapide^ pas une personne, pas une situation, pas un cas si ardu et embrouillé qu'il ne sût définir et juger d'un mot. Dans une circonstance si compliquée et difficile qu'on la suppose, il pouvait toujours vous dire : « Voilà ce qu'il faut faire », et en lui obéissant, on était assuré de se tirer de peine.

Napoléon d'Abrantès avait mangé tout son avoir ; il eût mangé le Pactole avec, et la Lydie, et la Californie, si elle avait été connue; mais il lui restait une suprême ressource à laquelle il n'avait pu toucher, un de ces majorats créés par la prévoyance tutélaire de l'empereur, trop intuitif pour n'avoir pas deviné que s'il n'y mettait ordre, les fils de ses maréchaux se trouveraient un jour sans coiffe et sans semelle. Cela représentait cinq cents francs par mois, incessibles^ insaisissables, et sur lesquels le diable même n'aurait pas pu mettre la griffe ; cette somme relativement modique suffisait parfaitement à l'ancien et héroïque viveur, et voici comme il l'employait.

Il habitait rue des Grès, aujourd'hui rue Cujas, chez un logeur nommé Grosfils, qui pour rien, pour des sous, lui donnait le vivre et le couv-ert, et encore en lui faisant toujours un crédit imputable sur le mois suivant. Le premier du mois, lorsqu'il avait touché ses cinq cents francs, il commençait par payer son hôtelier ; puis il tirait d'une commode des

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vêtements précieusement conservés, s'habillait en dandy irréprochable, mettait dans ses poches ce qui lui restait d'or, et s'en allait de l'autre côté de l'eau. Là, pendant un, deux ou trois jours, selon qu'il était plus ou moins riche, il se promenait une fleur à la boutonnière, dînait au Café de Paris, et passait sa soirée aux Italiens, où merveilleusement ganté et cravaté, beau comme naguère, il allait de loge en loge saluer les femmes qui l'avaient aimé, c'est-à-dire une quantité innombrable de femmes I

Lorsque de la sorte il s'était bien débarboviUé au ciel avec de tambroisie^ il s'en revenait au quartier Latin, sans un regret, sans un soupir; il recommençait à manger chez Grosfils, reprenait ses habits de Luxembourg, et pendant les longues heures causait avec nous, qui étions si heureux de l'entendre. On dit que l'expérience des autres ne nous profite pas ; cette vérité axiomatique n'a pas été une vérité pour moi. Au début de ma vie, j'ai eu le bonheur de rencontrer quelques-uns de ces hommes qui savent le fin mot de tout ; ils ont eu la bonté de me le dire sans ambage et sans périphrase, et je me le suis tenu pour dit. Après avoir donnée dépensé et jeté tant d'or, le duc d'Abrantès m'affirmait avec conviction que tous les plaisirs sont peu de chose auprès de celui que nous donnent les beaux vers, et celui qui les fabrique n'a, me disait-il, ni de supérieur ni d'égal au monde. Il m'expliquait le néant des honneurs, le profond ennui des salons, l'inutilité des voyages, la niaiserie de la politique^ et tout de suite je l'ai cru sur parole, estimant comme lui qu'apprendre à rimer suffit parfaitement pour occuper la vie d'un homme, et que pourvu qu'on puisse se promener dans un beau jardin, il est oiseux d'aller chercher sous des cieux lointains des bougies à un franc cinquante la pièce et des punaises inconnues.

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Ainsi aimant profondément la poésie et la musique, et jugeant les biens terrestres à leur juste valeur, le duc d*Abrantès eût été parfaitement heureux si, chose impossible ! il lui eût été donné de dompter en lui cette force hérakléenne qui lui permettait de plier en deux une pièce de cent sous comme Arpin, ou un fer à cheval, comme Maurice de Saxe. Tant qu'il avait eu affaire aux frêles grandes dames, sensitives que nul ouragan n'étonne, ce défaut avait pu être considéré comme une grâce de plus, et il savait que ces pensives Ophélias sont invincibles comme le diamant. Mais, manquant en général des deux cent mille francs de rente qui donnent la rafraîchissante oisiveté, les fillettes, les grisettesj les modèles, les vagabondes, les folles danseuses, les filles de joie et de douleur sont forcées d'économiser dans une certaine mesure ce que Dumas fils pourrait aussi et à plus juste titre nommer leur capital; aussi, avec ses façons de héros tueur de loups, le duc d'Abrantès était-il arrivé à jeter parmi elles une véritable épouvante. Gomme il était doué des plus aimables façons et de l'éloquence la plus persuasive, elles savaient très bien que si elles l'écoutaient, il en viendrait, de fil en aiguille, à leur défiler tout son chapelet, et qu'il les laisserait alors lassées et au contraire de l'impératrice Messaline, parfaitement rassasiées, à n'avoir pas faim de quinze jours. C'est pourquoi dès qu'il paraissait au bal ou dans quelque café d'étudiantes^ ces hirondelles effarouchées s'écriaient à Tenvi :

— « Sauvons-nous, voici le duc ! »

Par exemple, celle qui ne se sauvait pas, et qui imprudemment prêtait l'oreille, était sûre de se retrouver le lendemain matin calmée comme ne le fut jamais la Méchante mise h la raison du bon Shakespeare, et de rester dans quelque fauteuil, immobile

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comme la Sphinge dn désert, qui, d'une prunelle morte, boit Taveuglânt soleil et regarde stupidement rimmense étendue.

A tous ses autres mérites, le duc d'Abrantës joignait celui d*ètre Thomme de son temps le plus savant dans Tart de la cuisine, et voici comment il Tavait acquis.

Napoléon, qui voulait que tout autour de lui fût pompe, éclat et splendeur, avait exigé que son ami Junot eût pour cuisinier l'illustre Carême. On sait que cet artiste, à la fois créateur et virtuose, a été, dans toute l'acception du mot, un grand homme, et que ses ouvrages, oii il s'est montré écrivain supérieur comme tous ceux qui parlent de ce qu'ils savent bien, sont des livres pleins de faits et de lumineuses théories, qui ouvrent à la pensée d'immenses horizons. Or Carême dépérissait, mourait de chagrin et d'ennui chez Junot, et se fût volontiers passé son épée au travers du corps, s'il eût été homme à déserter son devoir, comme le faible Yatel. En effet, son légitime orgueil était soumis à de bien dures épreuves! Souvent les nécessités si exigeantes du service des Majestés Impériales divisaient pour un temps la famille du héros, et il n'était pas rare que le vainqueur de Nazareth, le gouverneur de Paris, l'ambassadeur à Lisbonne, le commandant de l'armée dirigée contre le Portugal, se trouvât seul dans quelque hôtel ou dans quelque palais, avec son jeune fils Napoléon, dont il n'avait guère le temps de s'occuper, pris qu'il était par mille soins et par ses hardis et rapides projets d'administration, de gouvernement, de guerre et de conquête.

C'est alors que le grand Carême subissait les plus amères et les plus douloureuses blessures. Tous les matin, il venait à l'ordre, et, devinant par avance l'abominable réponse qui devait lui être faite, de-

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mandait à monsieur le duc ce qu*il désirait pour son déjeuner. Or, Junot lui répondait, et cela invariablement :

— « Une côtelette et des haricots I »

horreur I horreur! horreur I Employer le génie de Carême à griller une côtelette de mouton, et à accommoder au beurre, tout simplement, de vulgaires haricots blancs, que le maréchal n'eût pas même compris s'ils eussent été savamment cuits dans un jus savoureux, n'était-ce pas le même sacrilège que si Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, eût été ocr cupé à faire manœuvrer quatre hommes, en qualité de caporal?

Cependant Junot n'y mettait pas de malice* Emporté aux premiers jours de sa jeunesse dans le tumulte éblouissant des Victoires, il avait, comme tous ses contemporains, trouvé le moyen de s'instruire seul, de méditer, de reconstituer les conquêtes d'Alexandre, les batailles de César et de Pompée, la guerre des Gaules ; il eût raconté en historien la retraite des Dix Mille ; mais il n'avait pas eu le temps d'apprendre à manger; en tout et pour tout, il n'aimait que les côtelettes et les haricots, et il le disait naïvement.

Certes, dans les grandes occasions, quand il s'agissait de traiter les rois, les princes, les ambassadeurs, les capitaines, et ces charmantes femmes dont les rapides amours étaient si souvent traversées par la mort, Carême avait carte blanche et pouvait alors composer des menus que ses successeurs se contentent d'imiter servilement ; [mais jamais il n'avait la joie d'imaginer pour Junot un de ces plats exquis, délicats, subtils, destinés à une personne seule, que l'artiste trouve, par exemple, pour un archevêque érudit, qui s'en léchera les babines et s'en souvien-

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dra pendant tout le reste de ses jours. Un de ces plats dont on combine les voluptueuses saveurs pour un maître du monde, pour une femme aimée, pour un Orphée gourmand comme le fut Rossini, et qui valent non-seulement un long poème, mais aussi un sonnet sans défaut! Le pauvre grand homme ressemblait à un Benvenuto, sachant soumettre à ses caprices l'argent et Tor et les pierres précieuses, qu'on condamnerait à casser des morceaux de roche et des cailloux, sur la grande route.

Il étouffait de son inspiration rentrée, de ses desseins avortés, de ses idées qu'il ne pouvait confier à personne. Cependant, en observant le jeune Napoléon d'Abrantës, qui souvent se promenait en désœuvré par les corridors, il remarqua le visage intelligent de cet enfant, sa lèvre où la lumière se posait amoureusement comme une abeille, son vaste front, son regard extraordinairement intuitif. En causant avec le fils de Junot, Carême put facilement se convaincre qu'il ne s'était pas trompé lorsqu'il avait cru deviner en lui un esprit et une âme ; aussi il s'attacha au petit Napoléon, et^ avec une généreuse et paternelle tendresse, fit de lui son élève.

Il lui enseigna la Cuisine, c'est-à-dire tout I l'histoire, la géographie, l'histoire naturelle, l'anthropologie, la physique, la chimie, et surtout la philosophie la plus raffinée, car pour connaître son art complexe entre tous, le Cuisinier ne doit rien ignorer, et il faut qu'il possède, dans sa théorie et dans ses applications, la science de tout l'Homme et de toute la Nature.

Mais imaginez qu'un tel cuisinier gouverne, impressionne, façonne à son gré le convive dont il dispose, et, de même que le musicien chez son auditeur, éveille en lui, comme il lui plaît, les rêves, les sensations et les pensées, et joue de son âme,

comme d'une lyre docile! Carême avait trouvé en Napoléon d'Abrantès un disciple merveilleusement apte à le comprendre, et peu à peu, lui avait dévoilé les suprêmes arcanes dont le vulgaire ne soupçonne même pas Texistence. C'est ainsi que le duc avait acquis les talents, en apparence inexplicables et surnaturels, que nous admirions chez lui, et grâce auxquels furent opérés, en pleine vie parisienne, de véritables miracles.

Ainsi, lorsqu'un des amis du duc d'Abrantès, épris d'une femme quelconque, fillette, dame mariée, courtisane, comédienne, avait obtenu de cette femme la promesse qu'elle dînerait avec lui, si loin qu'il fût du quartier Latin, il prenait une voiture (dont, certes, le prix ne devait pas être perdu!) et en grande hâte venait consulter l'élève de Carême. Alors il fallait lui parler comme à un confesseur, ne rien lui cacher, lui raconter tout le petit roman, lui dire bien juste à quel point on en était, et lui décrire la femme dont il s'agissait, en expliquant son tempérament, son caractère, son éducation, et même son âge, s'il était possible! Selon que la femme était brune ou rousse, bonne, méchante, folâtre, cruelle, simple, froide, aimante, romanesque, le duc d'Abrantès composait et écrivait de sa main la carte du dîner qui devait lui être offert. Il disait aussi, selon l'argent que possédait l'amoureux, à quel cabaretier il devait s'adresser, et il n'y eut pas d'exemple que ses instructions, fidèlement obéies, ne fussent pas suivies d'un plein succès. Il savait encore.rédiger le menu du dîner que l'écolier insoumis doit offrir à son père, venu exprès à Paris pour le gronder, et de celui que le neveu, déconsidéré par une vie de Polichinelle, peut faire servir à l'oncle dont il prétend une fois de plus alléger le portefeuille. Car en leur faisant manger telle ou telle chose; il savait mettre les gens

dans rétat d'esprit ou il voulait qu'ils fussent, de même que nos pensées sont influencées diversement par la lumière tamisée à travers des cristaux bleus, orangés, violets ou roses.

Mais le duc d'Abrantès réalisait des prodiges plus étonnants ; par son art merveilleux il arrivait avec certitude à faire manger le malade anémique, résolu à mourir de l'air du temps, comme j'ai eu souvent l'occasion de l'éprouver par moi-même. Je le rencontrais, entrant avec un ami dans un de ces petits restaurants du quartier Latin dont la cuisine était redoutable, mais oh lui seul pouvait se tirer honnêtement d'affaire, car selon la saison, le moment de l'année ou l'on était, le temps qu'il faisait, et au moyen de sa connaissance approfondie et impeccable de tous les objets comestibles, il devinait avec une sûre intuition quels mets le traiteur pouvait offrir à son public sans être tenté d'en falsifier les éléments. 11 m'invitait â l'accompagner, et j'acceptais, à la condition expresse que je ne mangerais rien, car^ tout à fait malade et brisé, je sentais un insurmontable dégoût pour toute espèce de nourriture.

Le duc se gardait bien de me contrarier ; mais au bout d'un moment, il demandait un plat particulier, soit un poisson cuit dans un certain court-bouillon indiqué par lui, et servi chaud sans aucune sauce. — « Cela, me disait-il, vous pouvez en manger une bouchée. Essayez, je vous prie! » Il me servait luimême cette bouchée, choisie dans l'endroit le plus engageant, et présentée de façon à m'en donner envie. Or, (voilà où est le mystère, le grand secret I) une fois que le malade privé d'appétit a goûté de ce plat, il y a un autre plat qu'il peut manger, que mathématiquement il doit désirer; et c'est ainsi que par une gradation adoucie, insensible, mais en même temps

nécessaire et fatale, le duc d'Abrantès m'amenait triomphalement, sans que j*eusse pu résister, du poisson bouilli au réconfortant et sanglant roastbeef . Et pour ce jour-là Taccablement, la faiblesse, Taffreuse souffrance étaient vaincus I

De même, dans les rosaces de soie colorées dont il dispose habilement les nuances infinies, le savant Chevreul les fait passer du gris au rouge écarlate, sans que Tœil du spectateur, charmé par les rayons du spectre solaire, ait pu saisir le moment où une couleur fait place à une autre. Telle aussi se déroule rimmense chaîne des Êtres, depuis les organismes vagues et confus jusqu^à THomme au visage sublime, et jusqu'aux Êtres supérieurs dont le vol silencieux se môle aux ardents resplendissements de la pure lumière.

Si les médecins n'ignoraient pas ce que savait si bien le duc d'Abrantès, au lieu de droguer leurs malades, ils pourraient les nourrir et par conséquent les guérir; mais encore, étant admise cette invraisemblable hypothèse, ne devraient-ils pas laisser subsister l'ancien état de choses, ne fût-ce que par égard pour les pharmaciens, dont le commerce de* viendrait inutile, et qui seraient forcés, pour vivre, de s'établir photographes^ ou de brouter l'herbe des chemins? Et supposez un Louis XI, un Richelieu, un Bismarck possédant un tel moyen de dominer les hommes ! Il est bien évident que si on avait eu l'idée de faire de Napoléon d'Abrantès un premier ministre, il lui aurait suffi d'inviter à dîner les ambassadeurs et les membres de l'opposition, pour les obliger à penser et à vouloir ce qu'il aurait résolu^ et pour modeler leurs cerveaux à sa fantaisie, comme un statuaire pétrit l'argile. Mais qui pouvait s'aviser d'une telle combinaison? Ce n'était pas ce brave Louis-Philippe» cet honnête roi en pantalon blanc

qui naïvement, par économie, faisait venir son dîner de chez le traiteur, à raison de six francs par tête, tandis que dans les cuisines des Tuileries, éteintes et gelées, le néants le chimérique : rien du tout — était fricoté, dans des casseroles pleines de silence et d'ombre, par les vagues marmitons de la Solitude 1

LE PRINCE EURYALB

Il m'est arrivé quelquefois de voir représenter en province Tadmirable Piert^ot posthume de Théophile Gautier, et j*ai été douloureusement affecté de la niaiserie et de la lourdeur avec laquelle est tenu le rôle de TArlequin, car le sens de ce personnage est perdu! L^acteur marchait bourgeoisement, les bras ballants, les pieds lourdement appuyés au sol, comme heureux d'être solidement soudé et vissé au plancher des vaches , tandis qu'il aurait dû ondoyer comme un serpent, voleter comme un oiseau, bondir comme un jeune faon dans les boisi En effet, Tancien Arlequin de la Comédie Italienne, qu'on ne se figure même plus, était aussi agile, aussi naïf, aussi rusé qu'une bête, et sans cesse agité et brûlé par une flam'me intérieure, ne restait jamais en repos, fût-ce pendant une seconde. Il était un être dansant, emporté et balancé dans un rhythme invisible; ses pieds, ses jambes, ses bras, son torse de vif-argent remuaient toujours, avec une grâce musicale et comique, et pris lui-même dans ce mouvement perpétuel, son masque immobile s'animait et semblait vivre.

Dans une scène muette, où il devait accomplir une action indifférente, Arlequin par ses lazzi communi-

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quait alors aux spectateurs une gaieté qui se traduisait par le fou rire, et s'il rompait le silence, ses parotes fuyaient et s*envolaient comme un tumulte d'oiseaux fous. Hélas I cette magie s'est évanouie ; à la Comédie-Française, Arlequin métamorphosé, transformé, devenu son propre contraire, a dû abdiquer sa personnalité et se résigner à devenir Pasquin, c'est-à-dire un masque sans originalité — et sans masque ! C'est ainsi que les hommes de la génération actuelle ne peuvent plus jamais voir de leurs yeux, vivant et agissant, le type qui fut si cher à Marivaux et à Watteau.

Moi, plus heureux, j'ai connu dans la vie réelle un Arlequin véritable, en chair et en os, qui ilorissait au quartier Latin, parmi les étudiants, vers la fin du règne de Louis-Philippe. C'était un jeune nègre nommé Ëuryale, mince, élancé^ gracieux avec une tête de carlin, et toujours bondissant et dansant comme Carlin ou Dominique. Fils d'un pauvre serrurier de la Guadeloupe, il était audacieusement venu à Paris sans argent et sans aucun moyens d'existence, et il avait môme dû payer son passage sur le navire en monnaie de singe ; mais il était aussi effronté et aussi bon comédien, du moins à la ville, que ce Scaramouche dont, après Mezzetin, Emmanuel Gonzalès nous a si bien raconté l'histoire.

Gomme on le verra, Euryale, ne sachant ni ne voulant faire œuvre de ses dix doigts et n'exerçant aucun art, se décida à se faire prince ; mais encore fallait-il trouver pour ce prince qu'il lui plaisait de créer une figure caractérisée et spéciale 1

Le seul talent vraiment nègre que possédât Euiyale, c'était de pouvoir, comme ses pareils, se griser en parlant et en chantant, sans avoir bu une seule goutte d'un liquide quelconque, et d'ajouter à toutes ses phrases, en guise de refrain, comme I'aoi

de La Chanson de Roland, ces deux mots : d*amour, qui d'ailleurs ne se rattachaient en aucune façon au sens de Fidée exprimée. C'est ainsi qu'il s'écriait : Il fait ce matin un beau temps... d'amour! ou : Ah! voilà l'ami Eugène... d'amour! ou encore : Allonsnous-en manger cette vieille côtelette,., d'amour! A part cette manie, qui ne lui fut pas inutile, Euryale était arrivé ici railleur, ironique, sachant tous les argots parisiens et parlant le plus pur et le plus impur parisien du boulevard Montmartre ; beaucoup trop malin et spirituel pour patoiser, il ne savait pas le langage nègre et n'avait jamais essayé de parler nègre.

Mais il comprit bien vite qu'il devait combler cette lacune de son éducation; car le moyen de faire admettre un prince étranger qui parlerait comme tout le monde et même comme Ghamfort? Justement le hasard le servit à souhait. Quelques jours après son arrivée, des compatriotes conduisirent Euryale au théâtre de l'Opéra-Gomique, où on jouait une pièce dans laquelle divers nègres parlaient le bizarre idiome qui n'exista jamais que dans les comédies à ariettes. Avec son intelligence rapide, notre aventurier l'apprit tout de suite, et sur ce point devint aussi habile qu'un Martin ou un Elleviou de profession.

Dès lors, Paris lui appartenait : il le fit bien voir! Il entrait chez les marchands d'habits du Palais- Royal et, avec les apparences d'un homme pris de la plus naïve gloriole, achetait ces gilets rouges ou bleu de ciel, ces habits bons à être portés dans la lune, ces pardessus de couleur claire et fulgurante qui s'étonnent d'être décrochés du porte-manteau, et dont la vente invraisemblable stupéfie surtout l'audacieux artiste qui les a confectionnés. Le marchand, heureux d'avoir fait une dupe, se frottait les

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mains ; est-il besoin de dire qu'il ne devait pas rire le dernier? Loin de lui montrer la couleur de son argent, le nègre invincible se bornait à dire : Mai piince (qu'il prononçait poince) prince noir dans mon pays! moi prince! et à jeter orgueilleusement l'adresse de l'hôtellerie où il logeait, afin que les bardes lui fussent envoyées. Par le même système, il achetait des cannes absurdes enrichies de pierreries, des cravates jetant des lueurs sidérales, et des joyaux effrénés, bons pour un clown dQ cirque, en répétant plus que jamais : Moi prince! prince noir dans mon pays!

Lorsqu'on lui apportait les marchandises dans sa chambre d'hôtel très misérable, mais qu'il avait ornée de parasols, de drapeaux troués, de noix de coco, de têtes de mort et de faux pistolets arabes, il ne donnait aux garçons aucun pourboire, ne possédant pas en général d'argent monnoyé, mais il leur faisait croquer une jujube ou quelque bonbon turc dont il avait (gratuitement) fait emplette chez le marchand marseillais, et surtout il leur donnait sa main à baiser, ce qui les remplissait de joie. Quant au montant de la facture, il ne l'acquittait en aucune façon, et se bornait à dire : Moi retourner boutique à H; acheter encore à massa tailleu,., moi prince^ pHnce noir! Quand il avait bien parlé nègre, il se délassait en parlant parisien avec ses amis ; et chose étrange, les étudiants, si susceptibles d'ordinaire en ce qui touche l'honorabilité de leurs compagnons, admettaient la vie extraordinaire de ce fantoche. Bien plus, tant les moutons de Panurge sont moutons, à force d'entendre Euryale dire à tout propos : Moi prince! on ne sut plus positivement s'il était prince ou s'il ne l'était pas ; on aima mieux le croire que d'y aller voir, et sa princerie entra peu à peu dans le domaine des choses acquises.

Les hôteliers, trouvant que sa présence jetait sur

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eux un certain lustre, lui avaient donné une plus belle chambre, une horrible chambre empire aux meubles égyptiens couverts de soie bleue avec des broderies blanches représentant des sphinx et des obélisques. Ces sièges, d'un goût détestable, ouvraient quelquefois leurs bras à de très jolies femmes, car Euryale courait les bals avec ses gilets bleu de ciel et s'écriait : « Ahl voilà Eulalie... d'amour I Voilà Hortense... d'amour I » Il se jetait à leur cou, les embrassait fiévreusement en sa qualité de prince noir, et les engageait à lui faire visite ; elles y venaient parfois, et s'en allaient avec un bijou de laiton ou un collier de grains d'Amérique. S'il avait poussé le lyrisme jusqu'à dire à une Rosa ou à une Lucette... d'amour : « Toi H vent demandé à dîné à moiy » il avait soin d'être religieusement absent ; cependant, comme l'homme n'est pas parfait, sept demoiselles, qu'il avait invitées à dîner, se trouvèrent un jour réunies dans sa chambre. Euryale ne se laissa pas démoraliser pour si peu ; il entassa dans un fiacre le troupeau de ses amantes, et, essentiellement pratique, en arrivant au Café Anglais, il eut soin de dire au garçon : Toi tout de suite payer flaque!

Il s'appliqua ensuite à commander les mets les plus chers, les plus extraordinaires, les vins les plus fabuleux, et à organiser une sauvage razzia de truffes. Lorsque vint le quart d'heure de Rabelais, il joignit sa carte à l'addition qu'on lui avait apportée, et porta le tout au comptoir, où il dit avec la fierté d'Artaban : Li adilion pou moi.., moi poince noir y poince dans mon pays!

Je pense que la dame de comptoir du Café Anglais, très intelligente comme ses pareilles, sut parfaitement à quoi s'en tenir ; mais sans doute elle avait reçu des indications précises pour des cas analogues. Dans l'intérêt du commerce parisien et des industries

MES SOUVENIRS. iCl

de luxe, il est indispensable que la légende fantai- 'siste des princes étrangers garde son prestige, et qu'on ne sache jamais bien si ces beaux seigneurs en bottes trop vernies et eu gilets de velours n'ont pas, en effet, conquis la Transylvanie et l'île de Chypre. Car enfin, il y en a qui achètent sérieusement les bibelots invendables et les habits de Polichinelle, et qui boivent, en le payant, du vin de Constance à cent francs la bouteille, et ce sont ceuxlà qu'il ne faut pas décourager.

En vertu sans doute de ce principe, Euryale finit par être universellement accepté; on s'habitua à le voir dans les coulisses des petits théâtres, oh il eut ses entrées par droit de conquête, et où selon l'occasion il changeait de rôle, tantôt faisant de l'esprit avec les journalistes, ou jouant le prince noir pour les petites grues. Pour les inaugurations, pour les revues, pour les cérémonies publiques, on ne lui refusait pas la place réservée qu'il avait soin do réclamer, et son nom parut même dans les conseils d'administration de certaines compagnies illusoires, qui n'ont pas le droit d'être difficiles en fait de princes. Ce qu'il y eut d'invraisemblable et qui pourtant est strictement vrai, c'est que des intermédiaires naïfs, éblouis par les belles paroles nègres d'Euryale, obtinrent pour lui une audience, qui lui fut accordée tout de suite par un des princes de la famille royale. Évidemment le faux prince n'aurait rien pu dire à ce vrai prince s'il lui avait parlé français; mais c'est ce dont il se garda bien. Feignant une émotion, une adoration, un transport de joie qui allait jusqu'à la folie, et que peut-être d'ailleurs il éprouvait en effet, grâce à la faculté qu'il eut toujours de se griser d'un vin idéal^ il se jeta, se roula, se vautra aux pieds du prince, les yeux emplis de pleurs et s'écriant dans une extase passionnée :

— « Moty poince, mouri, mouncTamou, mourt cTamou^ mouril

— C*est un fou », dit le prince. Puis, ému de je ne sais quelle pitié capmieuse, il ajouta : « Qu'on lui fasse donner cinq cents francs. »

Cette fois, Euryale vit, toucha, posséda un vrai billet de banque ; ce qui lui permit d'exister pendant quelques jours sans jouer aucun rôle. Après cela il ne lui restait plus qu'à mourir ; c'est ce qu'il fit en effet et de la façon la plus naturelle du monde, car il était phtisique au dernier degré. Étonné de ne pas trouver chez lui un sou vaillant, le magistrat en référa au maire, qui lui même s'adressa en haut lieu. D'un commun accord, on décida qu'à tort ou à raison ayant passé pour un prince, Euryale devait être enterré convenablement, et le gouvernement fit les frais de ses obsèques. Rien déplus sage qu'une telle décision ; car, ainsi que le dit alors finement un des meilleurs conseillers du roi Louis-Philippe, les institutions doivent être respectées jusque dans leur abus, sans quoi on risque de ne plus rien trouver au fond de la boîte, que de la cendre fine et des feuilles sèches!

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