LES ANCIENS FUNAMBULES
AD BOULBVÀ&D DU TBMPLE
L'ancien Spectacle des Funambules du boulevard du Temple, qui a été détruit lors de la transforma* tion de la ville et ne sera jamais ressuscité, était certainement ce qu'il y avait de plus charmant et de plus amusant à Paris, et si j'excepte les incompara* blés joies de la poésie et de Tamour, les heures que j'ai passées dans cette petite salle enfumée ont été certainement les meilleures de mon existence. En effet, rien de ce qui rend le théâtre affreux pour les esprits subtils, pour les âmes délicates, n'existait aux Funambules, qui étaient précisément le contraire du lieu commun théâtral universellement adopté. Ce qui est surtout abominable dans nos salles de drame et de comédie, grandes comme des halles, c'est le manque absolu de lien entre les acteurs et le public; c'est aussi que nous sentons immobiles les décors, les meubles, les accessoires, qui ne peu« vent être bougés et remués, sinon derrière un rideau cruellement interposé entre le spectacle et nous.
D'un côté, les acteurs qui se battent les flancs pour intéresser à une intrigue chimérique et cependant poignante, qui ravive nos ennuis et le sentiment de nos misères; de l'autre, des spectateur»
hétérogènes, étrangers les uns aux autres, étrangers aux comédiens, occupés de mille soins et de mille calculs sans aucun rapport avec le poème qui se débile devant eux; et, entre les uns et les autres, une solitude, un désert, un abîme, un espace effrayant que rien ne peut remplir, voilà le théâtre tel qu'il est. Et quand ces deux troupes, de race, de pensées, de religions différentes, ont fait des efforts surhumains pour se connaître, pour se comprendre, pour se pénétrer Tune l'autre ; au moment même où elles allaient y pai'venir peut-être, arrive le niais, le stupide, l'imbécile entr'acte, qui détruit tout, embrouille à nouveau l'écheveau à peine débrouillé, et rend ici les spectateurs à leurs sombres ennuis, là les acteurs à la brutalité de leurs oripeaux et de leurs châssis funèbres.
Aux Funambules, la scène était machinée avec trois dessous, ni plus ni moins que celle de l'Opéra, ce qui permettait les changements, les transformations, la perpétuelle variété d'une vision sans cesse métamorphosée à souhait pour le plaisir des yeux. Et, en revanche, la salle était si petite, que les acteurs et les spectateurs, qui, tous, d'ailleurs, étaient de la même race, gens du peuple, et en dehors du théâtre exerçant des métiers, pouvaient se log irder les uns les autres, se voir de pi'ès, se parler presque lèvre à lèvre, et, comme les héros de l'Iliade, échanger des discours, ce qui ne semblait nullement étrange dans cet endroit grouillant de vie, où le public était lui-même le Choeur effréné et toujours frémissant d'Aristophane.
Et les pantomimes, qu'on représentait aux sons d'une musique classique jouée par cinq ou six instruments à cordes, réalisaient ce double but de faire oublier la Vie et de la représenter cependant; car nous ne pouvons nous intéresser à rien qui ne soit
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p«:s elle, et, d*iittir6 p^rt, nous ne saurions être réJQtuis, si nos souci» ne sont magiquement dissipés et mis ett fuite par la toute*pi»sante lUu^on. Or, ki paptomime se déroulait au milieu dlncidents asset bouffons, excessifs et multiples, pour nous arracher aux prosaïques misères qui nous assiègent, et, «a même temps, ce qu^eUe exprimait était bien la Yie^ mais simplifiée, initiale, idéalisée par une Inntaiiie intense et ambulatoire, qui emportait Tesprit dans un tourbillon de gaieté, d'admiration, de folie> d'ex« tase, d*agile et puissante rêverie.
Pas d*entr*acte I Nous savions qu'une fois le rideau levé, rien ne viendrait interrompre notre plaisir et nous donner Thorrible sensation d'un brusque réveil. La féerie, qui en moyenne comportait une quinzaine de changements à vue successifs, se jouait en deux heures, envolées comme des minutes, et à partir du premier coup d^arehet, les chambres, les paysages, les forêts, les cavernes, les paradis, les places publiques, les grottes de Aamme et de rubis, les rivières, )es palais de lapis et de jaspe, les arcs triomphaux construits avec des roses, passaient, fuyaient, brillaient devant nos yeux, encadrant une intrigue toujours intéressante parce qu'elle était toujours la même, et qu'elle employait dans ses scènes, défilées comme les perles d'un collier sans fin, toute la mouvante humanité.
Gomme dans la vie, il y avait des marchands, des soldats, des pirates, des pâtissiers, des villageoises, qui sei livraient à des occupation» diverses; mais à travers ces foules éperdues, la chatoyant Arleqcdn et la sveHe Golombine, égoïstes comme l'afâour, se sauvaient, s^en allaient, s'enfuyaient^ ettasiés, heureux, se tenant les mains, ivres de printemps, de jeunesse et de rêve»; parfois «ne Fée se penchait vers eux et leur parlait «n nta. Gassandre et Léandre
les poursuivaient, sans attraper autre chose que des horions et des coups de pied localisés dans un espace immuable, et Pierrot suivait ces deux imbéciles, mais avec une indifférence complète, avec un dédain profond, avec le dandysme le plus sceptique, sachant la prodigieuse inutilité de tous les efforts humains, çt n'ayant d'autre point de vue que d'avoir lieu à travers la nature, en gardant sur son vêtement sans tache et sur son visage exsangue comme celui des Dieux la blancheur et la glorieuse inutilité du lys.
Pierrot, vous le savez, c'était le beau, le gracieux, le svelte, l'ironique Jean*Gaspard Deburau. Cet incomparable comédien avait tout ce qu'il faut pour charmer le peuple, car il était peuple par sa naissance, par sa pauvreté, par son génie, par sa naïveté d'enfant; mais aussi il répondait au besoin d'élégance et de splendeur qui existe dans les âmes primitives, et il n'y eut jamais duc ni prince qui sût aussi bien que lui baiser la main d'une femme et toucher à une femme. Môme quand il ^'était incliné religieusement devant la Fée qui débitait ses strophes, victorieuse, envolée et agitant ses ailes de rubis, il osait esquisser, ébaucher vaguement le geste de prendre avec elle quelque privante, et la Fée ne s'en fâchait pas, le public non plus, tant il était l'enfant gâté de tous !
J'ai dit : « ébaucher; » il n'insistait jamais sur rien ; il indiquait ses intentions d'un geste spirituel, et vite passait à autre chose. « Sans peser, sans rester, » eût été exactement la devise de son talent exquis. Il ne faisait rien sans doute, flânant à travers l'univers avec un détachement d'artiste et de poète ; mais, au besoia, il montrait à ses amis les titis que rien d'humain ne lui était étranger, et alors il fabriquait une soupe aux choux^ faisait l'exercice, se battait en duel, raccommodait les vieus souliers avec
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une perfection décourageante. Les gamins du paradis à deux sous lui jetaient des oranges, et il les ramassait, les mettait dans ses poches avec une joie enfantine, heureux de faire ménage avec eux et de jouer à la dtnette. Et la minute d'après, il était un prince dédaigneux^ un magnifique don Juan, jouant la scène entre Charlotte et Mathurine, avec une simplicité raffinée qui souvent dut faire réfléchir nos acteurs infirmes et turbulents.
Que d'épisodes créés de toutes pièces et qu'il avait marqués pour jamais de son cachet indélébile ! En voici un qu'il aimait par-dessus tous les autres, ôt qu'il replaçait le plus souvent possible dans ses pantomimes. Par une suite de circonstances bizarres, Pierrot, échoué dans un harem, se trouvait appelé à faire un choix immédiat entre diverses odalisques. Tout d'abord, l'eau lui venait à la bouche, et voluptueusement il se promettait de tout dévorer; mais très vite, par réflexion, passant en revue une à une ces sultanes afPriandées, il les refusait toutes, indiquant par un geste vrai, rapide, merveilleux de concision, idéalement juste, le motif de son abstention. Le défaut physique dont il accusait l'existence, était en effet celui de la figurante subitement désignée, et avec quel art, avec quel sentiment plastique, avec quelle intelligence de la forme et de la couleur il la déshabillait, d'une façon nette et décisive! Celle-ci mince comme une latte, celle-là obèse, une au ventre pointu, cette autre au front d'hydrocéphale, une dont la bouche était fendue jusqu'aux deux oreilles, une aux cheveux pauvres, d'autres aux yeux percés en vrillé, au nez en pied de marmite, aux bras trop longs ou trop plats, ou trop courts, aux appas démesurés, aux pieds immenses, aux sourcils féroces, aux dents farouches et désordonnées comme des soldats qui s'enfuient sur le champ de bataille, étaient
peintes au vif, d*un seul coup, auàsi bien que par le fulgurant crayon de Dautnier. Oh ! que de fois, lorsque Jean-Gaspard jouait cette scène adorable et cruelle, j*ai vu la pauvre figurante, jugée ainsi sans appel, rougir jusque dans la racine des cheveux^ comme si on Teût traînée toute nue sous le fauve soleil! Mais tout de suite, le divin mime la consolait d*un clin d^œil, d*un bon sourire ami, qui semblait dire, qui disait clairement : c< N'aie pas de chagrin, c*es>t pour rire, il n'y a pas là-dedans un seul mot de vrai. » Alors la figurante rougissait encore plus fort, mais de plaisir, cette fois. Si Deburau eût jou^ sa scène favorite dans un salon parisien, mettant en cause les d'Espard et les Maufrigneuse et montrant irrémissiblement les imperfections de leurs beautés pourtant si parfaites, il eût été sans nul doute mis en pièces par les dames, comme Orphée, roi de Thrace, fut autrefois déchiré par les Ménades. Mais il avait bien trop d*esprit pour aller dans le monde ; il craignait infiniment plus les lieux communs que les trognons de pommes, et il restait chez lui, attendant les grandes dames j qui en effet, venaient le voir dans le théâtre à quatre sous, à côté des poètes faméliques enchantés par ces féeries, et des titis qui mangeaient des cervelas, en regardant tourbillonner devant eux la Farce Humaine I
Et toujours les décors changeaient, plages, forêts, châteaux, rues populeuses, avec une simplicité initiale, au moyen d'un châssis qu'on retournait, d'une toile de fond s'engouffrant dans les dessous ou s'enlevant dans les frises, et comme les coulisses étaient extrêmement étroites, parfois on voyait les deux mains du machiniste aidant à la manœuvre , ou même le machiniste tout entier. Et croyez-vous que pour cela l'illusion fût détruite ou seulement amoindrie? Non, bien au contraire, et réfléchissez un peu.
VOUS verrez comme cela est juste! Car plus la vie humaine s'affirme sur le théâtre, plus le public y voit des êtres pensant, vivant et agissant comme lui, plus il croit à ce qui s*y passe, tandis qu'avec la navrante perfection des objets matériels abandonnés à eux-mêmes, naît Tindifférence pour ces morceaux de bois et de toile auxquels ne se mêle pas la vie humaine. Les décors changeaient. Arlequin et Colombine passaient, tremblants d'amour dans la lumière, et au milieu des foules turbulentes et affairées, lui, le Pierrot au vêtement de neige et à la face pâle, lui, le grand Jean-Gaspard Deburau, il égrenait en scènes muettes, délicieusement lyriques et bouffonnes, les innombrables rhapsodies de son poème. Et avec quelle puissance d'imager, avec quel don de résumer audacieusement, avec quel génie de la synthèse! Une fois il était boulanger (car il était tout ce qu'il voulait,) il venait de chauffer son four, dont la gueule ouverte apparaissait vermeille et rose, lorsque tout à coup se présentaient, apportant leur farine, deux vieilles, vieilles femmes, chauves, échcvelées, caduques, aux mentons branlants, courbéesvers le sol, appuyées sur des bâtons noueux, et montrant dans leurs yeux profonds les ombres des années enfuies, plus nombreuses que les feuilles dans les bois. — « Vraiment ! cela n'a pas le sens commun ! s'écriait (en langage muet) le sage boulanger Pierrot; on n'a pas idée de laisser des femmes en venir à cet état-là. Gomment n'a-t-on donc pas vu qu'elles ont besoin d'être refondues, refaites, recuites à nouveau ! » Et aussitôt, en dépit de leurs protestations, il les saisissait, les couchait toutes les deux sur $a pelle, les enfournait bel et bien, puis ensuite surveillait la cuisson avec un, soin fidèle. Au bout du nombre de minutes voulu, il les retirait du four jeunes, belles, métamorphosées par de brillantes chevelures, avec
la neige au sein, les diamants noirs dans les yeux, les sanglantes roses sur les lèvres, vêtues de soie, de satin, de toiles d*or, brodés de paillettes et de passequilles, et modestement disait alors à ses amis du public : — « Eh bien 1 vous voyez, ce n'est pas plus difficile que ça ! »
Une fois il était médecin, et, comme le Grispin de Hauteroche, distribuait éperdument les infernales pilules ; mais bientôt, au milieu du vil troupeau des malades, il distinguait le jeune seigneur parisien ennuyé, anémique, blême, n'ayant pas la force de vivre, et dégoûté même de Tennui. — « Parbleu, disait le médecin Pierrot, voilà qui est bien étonnant, avec ce qu'il a dans le crâne I » A Taide d'un scalpel, il ouvrait proprement la tête du malade, dont il détachait la partie supérieure comme un couvercle, et de cette tête béante on voyait s'enfuir une souris épouvantée et folle, qui cherchait un trou pour y cacher sa honte, et courait sur les planches raboteuses du théâtre, comme une dératée.
Toute la haine moderne pour la guerre, toutes les plaisanteries sur les soldats, la caserne et le café des officiers, tenaient dans la pantomime des Jolis Soldats, oh Pierrot, devenu un Dumanet effaré, se tipouvait pris dans la discipline militaire comme dans une roue d'engrenage, et se débattait comme un papillon ivre autour d'une chandelle. Je le vois encore, faisant les corvées avec ses sabots énormes et son pantalon de treillis, noyé dans le fumier, abruti par les caporaux, et ensuite à l'exercice, avec son fusil, écrasant le pied de celui-ci, crevant l'œil de celui-là, et toujours stupéfait sous son étonnant bonnet de police. Oh! quel valet admirable fut ce même Pierrot, et comme il avait bien vite fait d'exprimer l'effronterie du Ruy Blas vulgaire, succédant sans transition à la tjervilité plate I II choyait, adonisait, brossait, parait
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son mattre Gassandre, enlevait avec soin de Thabit, du chapeau le moindre grain de poussière, après quoi il l'aidait à franchir la porte, au moyen d'un coup de pied farouche et surprenant!
Quand ce même Gassandre, rentrant à la maison, Ini tendait son chapeau, Pierrot prenait ce couvrechef avec respect, le caressait de la manche, le lissait, répoussetait d'un soufQe, puis avec des précautions inouïes l'accrochait contre le mur, mais à une patère absente, absolument idéale, ce qui permettait à l'infortuné tricorne de rouler déplorablement dans la poussière. Gar le devoir du valet est de suspendre le chapeau de son maître à la place voulue, mais pas du tout de voir s'il y a là une patère ou s'il n'y en a pas. Que dirait de plus Balzac, pour exprimer l'indifférence forcenée des domestiques?
D'autres fois ont jouait des pantomimes d'aventures, de brigands, de fées, de génies, de gendarmes, se passant dans un vague Tyrol agrémenté de torrents, et imaginées avec la plus poétique fantaisie. Et qui les inventait? Un nommé Gharles, régisseur, contrôleur et beau Léandre, taillé en casse-noisette et assez ignorant pour pouvoir mêler, avec une naïveté réelle et non apprise, toutes les légendes, toutes les traditions, toutes les histoires, toutes les théogonies et tous les Dieux. Dans ces mimodrames héroïques, Pierrot était un paysan tour à tour timide et vaillant qui, aidé d'une guerrière habituellement jouée par madame Lefebvre, égorgeait tous les brigands dans le combat au sabre carré, réglé sur le rhythme de la musique.
A l'avant-demier tableau on entendait le mnrmure, le gémissement, le clapotement, on sentait la fraîcheur de l'eau, et les titis, sachant ce qui se préparait, frémissaient d'impatience. Enfin, la toile de fond s'enlevait, et alors paraissait un édifice à trois
étages, de coquilles, de rocailles, de colonnes taillées en ondes, d'où tombaient les unes dans les autres des cascades des nappes d*eau cristallines, splendides, éclairées, pleines d'écume» de blancheurs et de diamants, avec un bruit horrible et délicieux. Même lorsque le dieu Amour, tenant en main sa torche, mariait Arlequin et Golombine devant un autel peint en camaïeu d'or, où brûlait un feu du Bengale couleur de rose, et auquel l'enthousiasme des spectateurs donnait une magnificence suprême, je n'ai jamais rien vu de plus beau que cette apothéose de cascades transparentes, enflammées et blanchissantes, que l'affiche des Funambules annonçait par cette phrase déjà si magique en elle-même : « L^ soectacle se terminera par un effùt d'eau naturelle l »
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MONSIEUR MOURIER
D'après le reproche que sans cesse ils se jettent à la tète les uns des autres, la plupart des hommes seraient imitateurs et singes. Mais cette accusation est une grossière flatterie qu'ils ne méritent pas, car la faculté d*imiter fidèlement quelqu'un ou quelque chose supposerait une volonté, une patience et une humilité instinctive dont ils sont incapables. Pour se régler attentivement sur un modèle, il faudrait qu'ils eussent renoncé à exercer leur prétendu sens critique, et aussi qu'ils n'eussent pas dans leur infirme raison une confiance absolue, renoncement qui impliquerait déjà une âme supérieure. II est vrai qu'ils imitent et qu'ils singent, mais en corrigeant leur modèle, et en se gouvernant d'après cette maxime inepte qu'il faut en prendre et en laisser. Si tous les apprentis rimeurs imitaient Victor Hugo plus sincèrement qu'ils ne le font, ils deviendraient tous bons poètes, et il n'y aurait pas de femmes mal fagotées, si celles à qui a été refusé le sentiment de Félégance copiaient tout bonnement celles qui possèdent ce don précieux. Mais personne, hélas! ne sait et ne veut se soumettre, et c'est pourquoi, dans le domaine de l'intelligence, la raison du plus fort est toujours la plus mauvaise.
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A Tappui de cette vérité, difficile à croire parce qu'elle est une vérité, je citerai deux exemples décisifs. L'ancienne salle de la Porte-Saint-Martin, celle qui a été brûlée pendant la Commune, avait été construite par un architecte qui n'était rien moins que savant, et qui, par un miracle d'intuition, en avait imaginé les lignes admirables. Les proportions en avaient été si heureusement fixées que du comédien au dernier spectateur des hautes galeries, l'émotion ou le rire se communiquait, sans interruption, comme le feu mis à une traînée de poudre. Tous les acteurs nous l'ont dit, et d'ailleurs nous l'avons bien vu nousmêmes, dans cette salle magicienne, tous les poèmes étaient beaux, toutes les voix portaient, tous les comédiens avaient du talent, et on pouvait y jouer avec le môme succès tous les genres, depuis la tragédie et le drame épique jusqu'au proverbe de^salon, tant le cadre habilement calculé pouvait à volonté s'agrandir où se restreindre, de façon à ce que l'œuvre représentée fût toujours entendue et vue à son point et dans les conditions les plus harmoniques.
Ce difficile problème se trouvant résolu pour la première fois après des tâtonnements qui avaient duré pendant des siècles, on pouvait croire qu'il était résolu une fois pour toutes, et que, les proportions de la salle de la Porte-Saint-Martin étant décidément les bonnes, tous les architectes qui auraient à bâtir d'autres salles de spectacle s'empresseraient de les copier exactement. Mais, pour cela, il aurait fallu compter sans l'infatuation humaine, et oublier qu'en remontrer à son curé est toujours la principale et la première affaire de Gros-Jean. Les architectes copièrent, en effet, la salle de la Porte-Saint-Martin, mais en prenant soin de la corriger et de la modifier, ce qui aboutissait à en détruire la merveilleuse eurhythmie, et
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le prodige évanoui définitivement ne se renouvela jamais.
Voici mon autre exemple. Il y a eu jadis aux Folies-Dramatiques un Archimède, un Colomb, un directeur de génie, appelé Mourier, qui, avec une étonnante puissance de compréhension, devina en une seule fois et du premier coup la solution de tous les problèmes qui tourmentent les directeurs de théâtre. S'ils imitaient naïvement cet alchimiste sûr de lui-même, qui faisait des pièces d'or avec autant de certitude que le balancier de la Monnaie, rien ne saurait les empêcher de gagner tout de suite cinquante mille francs de rente, comme il le fit luimême à une époque où cinquante mille francs de rente en valaient cent ; mais par bonheur, ils ont beaucoup trop d'esprit et de malice pour agir avec une aussi angélique simplicité, et volontiers ils renonceraient à trouver midi, s'il ne leur était plus permis de le chercher à quatorze heures. La première fois que je vis monsieur Mourier, j'étais un tout jeune homme, et j'écrivais déjà un feuilleton de théâtre, (car j'ai été à peu près galérien de naissance.) Je lui apportais une lettre d'introduction signée par mon rédacteur en chef. Le célèbre directeur — mœurs à jamais abolies I — me reçut immédiatement dans son cabinet^ sans me faire attendre une seule minute, procédé qui me parut constituer une originalité peu commune.
Il m'adressa tous les compliments qui peuvent flatter un poète, et sur lesquels nécessairement je passe. — « Monsieur, me dit-il, vous me plaisez infiniment ; mon théâtre est à vous, je vous ofi're vos entrées dans la salle, dans les coulisses, toutes les loges qu'il vous plaira d'avoir, et, en un mot, tout ce que vous voudrez. Mais, en revanche, je vous crois trop galant homme pour me refuser un petit service.
— Assurément, lui dis-je, et vous pouvez compter sur moi.
— Eh bien, reprit-il, ce que je vous demande instamment, c'est de ne jamais parler de mes pièces, ni de mes acteurs, ni de mon théâtre, ni de rien qui s*y rapporte dans votre feuilleton^ ni dans * aucun journal, ni dans aucune chose imprimée.
Certes, je suis persuadé qu'à propos de tout cela vous diriez des choses charmantes ; mais précisément je désire que vous ne les disiez pas. Si d'une main vous jetez des tas d'or dans ma caisse^ il se peut que vous soyez pris d'un caprice et que vous me les repreniez de l'autre main ; or, moi, ce que je veux, c'est garder tout ! Je me moque pas mal des spectateurs que monsieur Jules Janinm'enverraaujourd'hui et que demain il enverra ailleurs, quand le vent aura tourné. Je veux des spectateurs qui viennent ce soir, demain, toujours, éternellement, pour rien, pour venir, jparce que c'est la destinée, comme les contribuables payent l'impôt et comme les moutons vont à l'abattoir. S'ils se demandent pourquoi ils viennent et s'ils se répondent autre chose que le mot : Parce que, je ne suis plus accepté en bloc, fatalement, tout d'une pièce ; je suis contesté, jugé, mis en question, et alors je deviens aussi bête que le gouvernement! »
Ainsi parlait monsieur Mourier, avec une conviction sincère et contagieuse. Pour moi, encore plein d'inexpérience, tout ce que je savais alors, c'est qu'un Parisien ne doit jamais être étonné. Je ne le fus pas, ce qui toucha mon interlocuteur, et, avec une vive et persuasive éloquence il m'exposa tout son système, dont je dois me borner à donner ici un résumé initial et rapide.
Selon lui (et, à propos de Shakespeare, Philarète Ghasles expose brillamment la même idée,) le
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théâtre n'existe qu'à la condition expresse d'être pour son public Tunique révélation du monde intellectuel ; il n'est donc rien pour un public qui à à sa disposition le livre et le journal. D'ailleurs, rien à faire avec les bourgeois, gâtés par une demie et fausse éducation, qui n'ont pas appris par l'étude à aimer le beau, et qui n'en ont plus le sens instinctif. ^ Mais le beau mis hors de cause, ils ne savent même pas s'amuser, si ce n'est en moutons de Panurge sur la foi de leur journal, et ils sont incapables d'aller au plaisir comme l'eau va au gouffre, spontanément. L'important pour un directeur de théâtre désireux de faire fortune, c'est de se procurer un public simple, joyeux, bon enfant, qui ne juge pas, qui ne choisisse pas, et qui, littérairement du moins, ne sache ni lire ni écrire. Mais pour le captiver, pour le retenir, pour l'enchaîner à jamais, que d'éléments à réunir et combien de conditions matérielles I
Pa^ de grands comédiens qui parlent du bout des lèvres, et en jouant semblent nous faire une grâce^ mais déjeunes acteurs, ardents, épris de leur art, et jouant à la bonne franquette! Surtout pas de fauteuils, ni de stalles, ni de bras, ni d'S en fer recouverts de velours ; car sitôt que vous avez assis un spectateur dans un fauteuil où il est trop bien, vous avez créé un critique. Dès que vous lui avez donné du crin et des élastiques, il vous demande un Molière infatigable, aussi grand que l'autre, et plus moderne!
Pas de beaux décors faisant illusion ! Si devant des toiles brossées parie vitrier, à moitié déteintes, criblées de taches et de déchirures, le spectateur ne Toit pas avec les yeux de la foi les salons, les paysages et les villes que vous voulez lui montrer, et ne les trouve pas superbes, adieu paniers, vendanges
sont faites : ce n'est plus un spectateur, c'est un sceptique, et il n'y a plus rien à en faire. Pas de salle blanche, pourprée et éclatante d'or I Le peuple, qui est le seul vrai public et qui seul donne toujours de l'argent, précisément parce qu'il n'en a jamais, se trouve mal à l'aise dans ces boîtes à bonbons gigantesques. Il lui faut de bonnes salles, décorées à la diable, bien usées, bien flétries, bien noircies par la poussière et par la fumée du gaz, et qui ne fassent pas honte à ses bourgerons de toile et à ses robes d'indienne.
Et pour qu'il se trouve parfaitement heureux dans ces étuves, il faut qu'il soit empilé comme des harengs dans leur tonneau, que les épaules entrent les unes dans les autres, et les coudes dans les poitrines, et que les têtes soient serrées et pressées comme les épis d'un champ. Pour obtenir ce résultat, on pouvait s'en rapporter à monsieur Mourier; autant de mortels qui se présentaient au contrôle, autant il en entassait dans sa complaisante salle, ayant pour principe que la chair humaine est élastique, et si l'humanité entière fut venue, elle serait entrée, coûte que coûte, et aurait vu la comédie. Un public disposé de la sorte s'amuse déjà devant que les chandelles soient allumées^ car c'est un clavier de chair vibrant et vivant, qui s'anime au moindre contact, et tout entier résonne à la fois.
Un jour, monsieur Mourier eut un vrai chagrin. Sa vieille salle était devenue si poudreuse, si noire, si sale, qu'elle devait être renouvelée dans l'intérêt de la santé publique ; le bon sens exigeait ce bain de Jouvence, ce qui n'eût rien été; mais la chose grave, c'est que l'autorité le voulait aussi.
Que devenir? Notre directeur était aui^ abois. Cette crasse, ces traînées noires, ces taches d'huile, c'était son fétiche, son palladium, sa fortune; il y.
tenait, comme Tortonî tenait à ses vilains guéridons empire ; il savait que si vous dérangez quelque chose dans une maison, vous faites fuir les rats et les araignées... et le public! Après avoir bien réfléchi et mis sa tète dans ses mains, voici à quel parti il s'arrêta. Il chargea un peintre, le plus mauvais qu*il put trouver, de copier servilement Tancien décor terne, sale, usé, désolé, flétri, et de s'y prendre de telle façon que la copie ne parût guère plus propre .que l'original. Barbouillées dans l'atelier, les toiles furent apportées au théâtre et, pendant la nuit, -substituées aux anciennes. Le public ne s'aperçut de rien; la salle neuve était aussi laide que la vieille, -et ne pouvait déranger aucune habitude prise : monsieur Mourier avait, une fois de plus, triomphé de la chance.
Bt il traitait la littérature exactement comme la toile peinte 1 Deux auteurs avaient obtenu chez lui un succès fabuleux, immense, démesuré, avec un vaudeville bouffon dont l'enivrante folie était irrésistible. Toujours pleine et débordée à l'ordinaire, la salle maintenant, galeries et murailles, disparaissait sous les spectateurs ; il y en avait d'envolés, de collés -aux devantures des loges^ d'attaché» par un doigt à -quelque rebord ; c'était une mêlée, une furie, un délire. Plus la pièce se jouait, plus elle faisait d'argent; il n'y avait aucune raison pour qu'on ne la jouât pas éternellement. Déjà les deux auteurs se voyaient achetant avec leurs bénéfices une petite maison sur les bords de la Marne, où ils auraient peint dés paysages et entre temps péché à la ligne. Un soir, ils arrivent au théâtre, au moment où on apportait de l'imprimerie l'épreuve de l'affiche, et voient avec stupéfaction que leur vaudeville est supprimé dans le spectacle du lendemain. Fous d'anxiété, d'étonnement et d'épouvante, ils inter-
pellentle directeur, qui tranquillement leur répond, comme un chien de< garde, s'il avait le don de la parole, parlerait à des brebis révoltées :
— « Pourquoi votre pièce n'est pas sur l'affiche de demain? leur dit-il avec l'impérieuse sérénité d'un Ange. Parce que je la supprime, non pas pour un soir, ni pour deux, ni pour dix, mais pour toujours. Elle fait de l'argent? c'est pour cela que je n'en veux plus; mais d'ailleurs, elle aie tort infiniment plus grave d'être un chef-d'œuvre. Oui, messieurs, ne vous récriez pas, je ne dis rien de trop. Mais vous comprenez, si je donne un chef-d'œuvre aujourd'hui, on m'en demandera un autre demain, et si je n'en ai pas un là, tout prêt, je verrai mes banquettes vides. Or, cette marchandise-là, les chefsd'œuvre^ je n'en tiens pas ; je ne sais pas combien cela se vend, ni où cela se fabrique, ni comment on fait pour s'en procurer; je ne veux pas d'hommes de génie chez moi! Je veux que mon public vienne pour des pièces médiocres, bêtes ou amusantes, comme cela se trouve, au hasard de la fourchette, et, pour tout dire en un mot, quelconques! »
Et monsieur Mourier avait le courage d'être logique. Un de mes amis avait fait jouer aux Folies- Dramatiques une parodie en vers, qui fut sifflée comme s'il y avait eu là cent mille serpents. Après la chute du rideau et celle de son poème, je lui avais pris le bras, j'essayais de le consoler, et nous nous promenions tristemecit au fond de la scène, dans le noir, quand tout à coup nous nous trouvâmes face à face avec le directeur.
— « Monsieur, lui dit mon ami humilié, je comprends que vous devez être très mécontent, et je ne veux pas vous imposer une lutte inutile. Je retire ma pièce.
— Et moi, je ne vous la rends pas, fit le directeur.
Ah ! ils ne veulent pas de votre pièce ? Eh bien ! soyez tranquille, ils l'auront et je la jouerai très longtemps. Que deviendrais-je, cher monsieur, si je permettais à mon public d'avoir des caprices ! » - Monsieur Mourier n'était pas avare, comme beaucoup d'entre ses confrères ; il avait, comme un autocrate, la générosité du bon plaisir, et sans en être prié, savait très bien donner l'argent, au mieux pour ses intérêts, pourvu que rien ne l'y forçât. Il prenait un comédien inconnu, obscur, et lui faisait un engagement, aux appointements de cinquante francs par mois. Quelquefois, il se trouvait que, dès le premier mois, ce débutant montrait du zèle, de l'initiative, une nature originale, et conquérait d'emblée la faveur du public. Le jour venu, comme il se présentait au guichet, le caissier étalait devant lui trois billets de cent francs.
— <t Mais, monsieur, disait-il, pâle d'émotion, c'est cinquante franco que j'ai à toucher.
— Pardon, monsieur, répondait le caissier, c'est trois cents; monsieur Mourier le veut ainsi. »
Et si les progrès de l'acteur continuaient, c'étaient ensuite quatre cents, cinq cents, six cents, huit cents francs. Un comédien bien connu était arrivé à toucher mille francs par mois, somme alors énorme, sans que son engagement primitif à cinquante francs eût été déchiré. Mais monsieur Mourier était comme l'empereur de toutes les Russies, qui se réserve le droit de renvoyer ses généraux dans le rang, avec un fusil, et d'en refaire de simples soldats. Toutefois le cas se présentait bien rarement; chez lui on avait du talent, parce qu'on avait intérêt à en avoir, et que l'argent et les beaux rôles appartenaient aux comédiens qui avaient du feu dans l'âme et du sang dans les veines. Certes, donner cinq cents francs à un homme lorsque légalement
on ne lui en doit que cinquante, c'est une combi^ naison bien facile à imaginer ; mais combien de geiis sont capables de rappliquer tout de suite, et sans avarice !
Quant aux femmes, monsieur Mourier leur demandait seulement de ne rien savoir du tout et d'être jolies. Il obtenait toujours le premier point, et le second quelquefois. D'ailleurs, il les renouvelait, comme les arbres au printemps renouvellent leurs feuilles. — « Monsieur, me disailril, il m'est impossible de les garder ici plus de deux ans, et encore elles s'en vont perdues^ flétries, plus gâtées qu'un fruit où s'est mis le ver. Tout cela est la faute de mon premier rôle, Séraphine, une créature auprès de qui la Bête écarlate est une colombe, et qui trouverait le moyen de souiller la neige de l'Himalaya, et les Étoiles ! Elle aurait étonné Tibère à Gaprée et fait baisser les yeux au marquis de Sade. Elle sait tous les raffinements épouvantables, elle a tous le^ vices connus et inconnus, et d'autres qu'elle ignore elle-même! Au bout de deux ans, régulièrement, elle a inculqué aux femmes de ma troupe des idées si perverses que je suis forcé de les prendre toutes en bloc, et de les fourrer à la porte.
— A la bonne heure, fis-je. Mais elle, Séraphine? •
— Ah ! dit monsieur Mourier, gelle-la je la garde^ parce qu'elle a du talent! »
Tout l'homme, tout le directeur est dans ce mot idéal. Napoléon disait que si Corneille avait vécu de son temps, il aurait fait de lui un ministre, et assurément il avait raison. Mais alors n'aurait-il pas fallu mettre sur la tête de monsieur Mourier une triple tiare et le nommer empereur des Indes, prince de Bohême et roi de Gappadoce?
MBS SOUVENIRS. 235
MONSIEUR ÉTIENNB
Philarète Ghasles écrivait, il y a longtemps déjà : « G*eii est fait des jeux de la scène ; la lutte des passions avec le caractère, et de notre destinée %vec nos désirs, n*ofFre plus de nouveauté. C'est une vieille histoire souvent redite, un conte rebattu, dont l'intérêt s'est émoussé. » La toute récente décadence de nos théâtres ne doit donc pas du tout être attribuée à la mauvaise, ni même à la bonne qualité de la littérature qu'ils débitent. En réalité, elle n'a d'autre cause que le manque matériel de clarté et de lumière autour des édifices consacrés à Tart dramatique. En séparant les uns des autres les théâtres qui se trouvaient alors réunis en un seul groupe, les constructeurs du Paris nouveau ont montré une profonde ignorance de nos appétits et de nos instincts ; car la clarté, c'est la vie, l'expansion, l'allégresse, et toute fête se compose presque uniquement de couleur et de lumière. Réunis, les théâtres brillaient comme un incendie, comme une fournaise, comme une éclatante aurore ; séparés, ils noircissent et fument, comme des torches éteintes.
L'ancien boulevard du Temple, heureusement irl^égulier, contenait entre la chaussée et les façades^ un très grand espace vide, où les nombreux becs de
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gaz, les mille petites boutiques des confiseurs, des pâtissiers, des glaciers en plein vent, des marchandes d'oranges, étineelantes de feux, mêlaient* leur éclat fou à réclairage des cafés, des théâtres, des restaurants d*artistes, des estaminets tragiques encombrés de filous, qui allumaient le ciel, comme un perpétuel feu d'artifice. Les Parisiens allaient là spontanément, inconsciemment, pour aller où il faisait clair, comme le papillon va à la chandelle, et en obéissant à l'imincible horreur que Thomme éprouve pour les ténèbres. Sans cesse, une foule gaie, agitée, afi'airée, flâneuse, inutile et charmante, se pressait sur le vaste terre-plein, mêlant ses amitiés, ses rêves, ses paresses, ses amours, et comme les comédiens y passaient aussi, la communion était établie naturellement entre eux et leur public, pour lequel ils n'étaient jamais des étrangers.
Par la force même des choses et par une loi toute physique, la foule du boulevard se déversait dans les salles ouvertes, et y créait ainsi la foule, et les spectateurs étaient nécessairement indulgents et sympathiques, puisque avant d'entrer dans la maison de la comédie, ils avaient emmagasiné dans leurs prunelles et dans leurs âmes une grande quantité de lumière, c'est-à-dire de joie. Aujourd'hui, au contraire, avant d'entrer dans une salle de spectacle, les spectateurs ont emmagasiné à Tentour une grande quantité de tristesse, d'obscurité, de nuit, qui sur tout ce qu'oa pourra leur montrer étendra tristement un voile funèbre. Pas assez de chandelles 1 telle est l'explication du néant où se débat l'art draraalique, et les hommes d'État dont la sollicitude s'effbrce d'encourager la littérature seraient bien étonnés d'apprendre qu'il faudrait, non pas chercher des hommes de génie, (ceux-là se trouventtout seuls !) mais plus simplement allumer sur un seul point beaucoup de becs de gaz.
A Paris, il ne fait plus clair nulle part; autour de rOpéra et des autres spectacles, ce sont de grands espaces mornes, sombres, enveloppés dans un vague et terrifiant crépuscule. Voilà pourquoi les vieux Parisiens, en proie à un regret nostalgique, retournent toujours par la pensée à ce boulevard du Temple ruisselant de feux, qui était une éternelle fête, et pourquoi, moi aussi, j'y retourne sans cesse, comme un vieux papillon caduc et pensif qui, depuis que la chandelle est éteinte, ne sait plus où se brûler et se réchauffer les ailes.
Par ses larges fenêtres ouvertes^ Testaminet de VÉpi'Scié vomissait des torrents de clarté rouge, et dans ses flammes on voyait passer, autour des billards, les fainéants et les bandits en blouse bleue, aux têtes hâves et sinistres, mais terriblement grouillants de vie. Puis c'était le Théâtre-Historique, avec sa coupole richement peinte ; le Café des Mousquetaires, plein d'artistes, de gais propos, de rires; et les Folies-Dramatiques, la Gaîté, le Cirque, dans lequel on entendait la fusillade et les coups de canon ; et les Funambules, et le Petit-Lazari, et enfin le salon des figures de cire, clair et net résultat sommaire de l'art dramatique; tout cela allumé, enflammé, resplendissant, et, devant ce magique rideau, les femmes, les fillettes, cent mille passants, les bons commerçants avec leurs familles, les vagabonds, les gamins, les poètes, Célio et Gavroche, un frémissement, une respiration, un murmure coupé par la note argentine des marchands de coco, la lumière du gaz dans les vertes feuilles des arbres, et dans les petites boutiques les oranges d'or et les tas de fleurs. Puis, au-delà, le tumulte des voitures, et, de l'autre côté du boulevard, le restaurant avec de jeunes couples aux fenêtres, et le Jardin Turc, d'où venaient dans le vent, extasié et turbulent comme
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la foule, des bouffées de parfums et des bouffées do musique I
Je Tai déjà dit et je ne saurais trop le redire/ dam cette violente et furieuse mêlée de paradis, mon paradis personnel à moi, c'étaient les Funambules. Car j*y retrouvais, exactement représentée avec ses rêves, ses passions, ses insanités et ses délires, la Vie, hors de laquelle rien ne saurait être intéressant, mais la Vie costumée autrement que dans un salon bourgeois ou dans un bureau de ministère, et ne blessant plus mes yeux par le spectacle d'un deuil sinistre. Gassandre, avec ses mèches argentées traînant sur son habit en velours de Gênes, Arlequin à la noire tête de carlin, agile comme un serpent, délicieusement losange de pourpre, de jaune vif, de bleu turquoise^ et la batte passée dans une ceinturé de cuir écarlate ; Pierrot, svelte et blanc comme un lys, Golombine en jupe rose ruisselante de paillettes, Léandre avec son léger habit de soie et sa petite épée, et le pâtissier, la marchande de poissons, les bûcherons, le meunier, le moissonneur égayaient la farce humaine par les couleurs tendres, claires et vives de leurs costumes, tandis que la musique des vieux maîtres, exécutée par les six violons, et lêB Fées et les Génies parlant en vers lyriques, satisfaisaient l'impérieux besoin de réalité que j'ai dans l'esprit.
Enfin les villes, les ports de mer, les petits salons italiens, les places publiques, les champs de blé, les clairières dans la forêt, les cascades et les montagnes du Tyrol, les rouges cavernes piquées de paillon, les citadelles prises et reprises, devant lesquelles l'amazone soutenait contre dix soldats hongrois un combat au sabre carré, régulièrement rîiythmé par la musique, les jardins, les grandes routes, les rivières, la mer, représentés sur des toi-
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les qni succédaient Tune à Tautre avec uiie rapidité vertigineuse, chatouillaient agréablement rhumeur voyageuse d'un Parisien dont la pensée a des ailes et volontiers devance les plus effrénés Livingstones, mais qui, matériellement, regarde Saint-Gloud comme aussi éloigné que Sumatra, et réfléchit de longues années avant d'entreprendre le voyage d'Asnières.
J*ai toujours passé pour ne pas être intrigant; cependant je Tai été une fois d^ns ma vie, de façon à prouver, par une épreuve décisive, que j'aurais pu, si je Tavais voulu, pétrir les âmes avec les doigts agiles d'un Machiavel, faire passer des cordes à puits par les trous de toutes les aiguilles, et, comme Talleyrand, accaparer toutes les vessies pour en fournir aux gens qui ont besoin de lanternes. Jeûna homme, tranchons le m&t, enfant, sans barbe, comme Hernani, et sans moustache encore^ j'obtins du rédacteur en chef d'un journal, dans lequel j'avaâs publié quelques alexandrins farouches, une lettre par laquelle il priait le directeur des Funambuies de m'accorder mes entrées à son théâtre. Ainsi j'avais réalisé l'impossible et soulevé un monde ; je n'avais rien fait encore.
Restait à persuader l'arbitre de mes destins. Il faut bien l'avouer, n'ayant encore jamais vu de poète lyrique, le directeur eut un peu de peine à comprendre comment il existait quelqu'un d'assez pauvre pour avoir besoin d'entrer gratuitement dans un théâtre où les places ne coûtaient rien. Éloquent pour cette fois seulement, je lui parlai sans doute comme Mercadet parle à ses créanciers, et comme Roméo à Juliette. Je dus trouver des mots semblables à ceux que Pygmalion adresse à la Galatée de marbre, pour la décider à échanger sa tranquillité divine contre les souffrances et les joies horribles de la vie.
Quoi qu'il en soit, ce directeur, étoAHé lui-3CQême^ d'entrer dans un ordre d'idées inconnu de lui, m'ac-r corda mes entrées ; et, dès lors, je pris possession des Funambules. Ainsi, chaque soir^ je pourrais, à mon gré, échapper aux gens sérieux, aux diseurs de riens, aux discours ineptes, à l'humanité en deuil, et me plonger avec une effroyable joie dans le monde éblouissant de la féerie. Je ne me dissimulais pas que Charles, contrôleur, auteur des pantomimes et. beau Léandre, m'arrêterait au contrôle, qu'il fau-, drait me nommer, décliner les mots sacramentels : « J'ai mes entrées », et l'idée de ce Rubicon à passer, faisait courir dans mes veines un froid mortel. Cependant, le moment fatal arrivé, le coup d'État fut exécuté mieux que je ne l'espérais. Charles dirigea bien vers moi, comme un glaive, son nez pointu, et me regarda avec ses petits yeux tout pâles ; mais enfin il me dit, avec regret sans doute, mais d'une voix strictement polie, et en somme conciliante. : « Passez !»
Je montai à la première galerie, et là m'attendait une seconde épreuve, bien autrement difficile à subir. J'y trouvai monsieur Etienne, régisseur et inspecteur de la salle ; c'était un être en apparence doux et inoffensif^ blond, très pâle, au visage coupé en losange comme les boucliei^ des amazones Scythes.
A lui aussi je dus dire que j'avais mes entrées, et il parut alors plus stupéfait que s'il avait vu une brebis emporter et dévorer un lion. Cependant il descendit au contrôle, s'assura que j'avais dit vrai, et étant remonté, m'adressa un geste qui semblait dire : « A la bonne heure, je n'y puis rien, puisque le monde est renversé. Faites comme il vous plaira! » Je le revis chaque soir, cet effrayant monsieur Etienne; il ne m'adressait plus la parole, ne jEa'in-
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terpellait jamais, et me saluait même avec une sorte de bienveillance ; mais je crus toujours que son re^ gard me reprochait de me substituer indûment à d'honnêtes spectateurs, et dans ses prunelles tristement bleues je lisais clairement cette phrase amèrc : « Ce poète prend toute la place! » Ma vie fut alors partagée entre les alternatives de joie et de douleur ; car, d'une part, j'étais ivre de bonheur en songeant que je verrais toujours Arlequin et Colombine s'enfuir amoureusement embrassés, poursuivis par Léandre, par le stupide Gassandre, par Pierrot blanc comme la neige des cimes, complètement indifférent, et protégés par les Fées, qui adorablement parlaient ma langue natale ; mais en même temps, comme si un froid serpent eût mordu mon cœur, je pensais qu'il dépendait de monsieur Etienne de me fermer à jamais ce monde enchanté, qu'il y songeait sans doute, et dissimulait ses noirs projets sous un vague et aimable sourire.
Peu à peu, monsieur Etienne me parut être le plus criminel des hommes; lorsque dans la féerie une jeune princesse était enlevée, meurtrie, enfermée dans une tour, c'est à lui que j'attribuais ces persécutions, et je croyais le reconnaître sous la barbe rouge du soldat à qui madame Lefebvre enlevait triomphalement le drapeau. Je vis eu lui l'en* nomi des princesses et le mien ; à chaque instant, je m'imaginais qu'il allait traîner Yseult devant la tour du Nord en la tenant par sa. noire chevelure et qu'en même temps, il me dirait : « Vous n'avez plus vos entrées aux Funambules î » Je trouvais qu'un de Xious, deux était de trop sur la terre; je pensais à tuer monsieur Etienne dans un combat loyal, et ce combat m'apparaissait dans le décor tyrolien, au bruit de la cascade blanchissante représentée par un effet d'eau naturelle. C'est un sabre carré de pan-
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tomime que je croisais et heurtais en mesure contre celui de mon implacable adversaire, tandis que les six violons de Torchestre jouaient une symphonie guerrière, en imitant de leur mieux sur les cordes les grondements du tonnerre, les sanglots du gouifre et les cris déchirants de la trompette.
Mais ce n'est pas toujours Fépée flamboyante de TArchange qui vous chasse du paradis terrestre; bien souvent on le quitte de bonne volonté, sans provocation, et uniquement pour obéir au désir insensé de changer de place. Un jour, je cessai d'aller aux Funambules, pour me livrer à des occupations inutiles, telles que d'écrire des livres ; puis les années passèrent, le grand Deburau mourut, et au bout de quelque temps encore, sous prétexte d'embellir Paris, on détruisit ce qu'il enfermait de plus parisien, -c'est-à-dire le merveilleux théâtre de Pierrot. Je n'avais pas oublié monsieur Etienne, et parfois encore je pensais à lui et à son regard mystérieux, comme on se souvient d'un péril évité jadis ; mais quelle ne fut pas ma terreur lorsque tout à coup et sans préparation, je le retrouvai devant moi, dans les circonstances les plus inquiétantes! J'avais composé pour le théâtre de l'Odéon une féerie en vers, aussi naturaliste que j'avais pu l'imaginer, et dans laquelle on voyait le chasseur Amour et la déesse Diane, avec ses Nymphes. Cîomme j'allais commencer à lire cette pièce aux acteurs^ un homme pâle aux yeux céruléens, aux cheveux blanchis, au visage taillé en losange, traversa le foyer, tenant à La main une clef et un manuscrit.
— « Quel est celui-là? demandai-je avec un eifrm que je ne cherchai pas à dissimuler.
— Mais, me dit un des comédiens, c'est notre régisseur, l'excellent Etienne. »
C'était comme si la foudre fût tombée à mes pieds.
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Je ne doutai pas que ce redoutable enchanteur né fût venu exprès à TOdéon pour me nuire, et pour jeter le trouble dans une comédie où j'avais démon mieux ressuscité, non en pantomime, hélas I puisque je n'en ai pas le génie^ mais en simples vers, le bel art féerique, honoré jadis aux Funambules. Tout de suite, je me figurai que par ses maléfices il ôterait de mes vers les rimes riches dont je m^étais plu à les orner, et qu'il les remplacerait par des rimes pauvres, calamiteuses, traînant la savate, et inscrites au bureau des indigents. Je le voyais introduisant subrepticement au milieu de mes personnages des confidents de tragédie, et au lieu de ce que j'avais écrit en honnête écolier des bons poètes, encourageant les acteurs à s'écrier : Crois-moi^ cher Orbassan! ou quelque chose d'analogue.
Chaque jour, je revis monsieur Etienne qui, feignant de ne m'avoir pas connu autrefois, m'accablait de politesses, et semblait navré de l'éloignement que je lui montrais; mais rien ne pouvait me fléchir, car j'étais persuadé que le soir de la représentation, il jetterait le masque et, suscitant parmi mes pauvres Dieux quelque diable de sa façon, fait et habillé de molleton écarlate, serait la cause d'un irréparable malheur.
Il n'en fut rien, et ma pièce fut môme très bien accueillie, pour une comédie romantique. Un acteur à qui je confiai mes anciennes rancunes, m'affirma que toute cette histoire n'était qu'un rêve, et que le pauvre monsieur Etienne avait toujours été le meilleur homme du monde. Par réflexion, je me suis presque rangé à son avis, et j'ai pensé que, jadis, la crainte que j'avais d'être chassé des Funambules n'était peut-être que la voix de ma propre conscience. Elle me disait sans doute que je n'avais pas l'âme assez pure et naïve pour avoir le droit de vivre avec
la rose Golombine et le blanc Pierrot sans tache et, de suivre des yeux le vol brillant des Fées balancées parmi les fleurs, qui, n*ayant pas commis de crimes ni mangé de chair sanglante, ne savent pas encore parler en prose. Et elle ajoutait :
— « Puisque tu n*as pas su mériter, par la simplicité de ton esprit, d'exister dans une pantomime, à titre d*ètre idéal et fictif, rentre chez toi et va tout de suite noircir des feuillets. Travaille, misérable ! »
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