‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 17 sur 29 · U MES VOYAGES · texte numérisé non relu

U MES VOYAGES

campagne , nous aperçûmes un vaste jardin planté d'orangers et d'arbustes d'Europe. Une haie de bromélias le séparait des habitations voisines, et au milieu s'élevait un rancho de la plus simple apparence. « Ce doit être ici, » dit M. Philips; et sans hésiter il entra dans une espèce d'avenue qui n'était fermée que par une porte à claire-voie, et qui conduisait à l'habitation. Je le suivais à quelques pas.

Au moment où nous approchions de la maison, un domestique indien , qui probablement nous avait vus venir, parut sur la porte , et nous demanda poliment en espagnol ce que nous désirions.

« N'est-ce pas ici la demeure de M. Bonpland? interrogea M. Philips.

— Oui, senor.

— Est -il en ce moment chez lui?

— Oui, senor.

— En ce cas, veuillez lui annoncer que deux Français désirent le voir et lui présenter leurs hommages.

— Entrez, senores, » reprit le domestique; je vais prévenir mon mmtre ; et en disant ces mots , il nous introduisit dans une espèce de parloir ou de petit salon meublé fort modestement, et dont

les prindpaux ornements étaient deux portraits représentant, l'un l'empereur Napoléon 1", et l'autre l'impératrice Joséphine.

Nous étions encore debout occupés à regarder ces peintures, quand la porte du parloir s'ouvrit, et nous vîmes entrer M. Bonpland lui-même ; sans l'avoir jamais vu, nous le reconnûmes prompte^ ment au portrait que nous en avait fait M. Thedy. Ses cheveux blancs et les rides de son visage pouvaient seuls faire soupçonner son âge ; mais la vivacité de sa démarche, l'expression de ses regards, le son de sa voix pleine et vibrante, accusaient au plus soixante ans.

« Messieurs, nous dit -il en nous saluant gracieusement, je suis reconnaissant envers toutes les personnes qui veulent bien me visiter dans ma solitude; mais quand ce sont des compatriotes, ils sont doublement les bienvenus. »

M. Philips prit alors la parole , le mit en peu de mots au courant de nos projets et lui fit connaître le but de notre visite. L'excellent vieillard l'écouta avec intérêt et bienveillance , et répondit à mon compagnon de voyage , quand celui-ci eut fini de parler : « Un peu de temps nous sera nécessaire pour causer de tout cela ; mais auparavant il faut

VOUS reposer, vous rafraîchir, envoyer chercher vos effets, et quand vous serez installés ici du mieux que nous pourrons ^ nous parlerons d'affaires. »

En même temps il nous fit entrer dans sa salle à manger, où l'on nous servit des viandes froides, des fruits et du vin, tandis qu'il envoyait un de ses domestiques chercher nos bagages au port. Enfin, le soir, nous étions installés dans sa maison, et nous étions devenus en quelques heures comme de vieux amis de vingt ans.

Nous restâmes quinze jours chez M. Bonpland; ce fut un des moments les plus agréables de ma vie, et j'en conserverai toujours un précieux souvenir. Tantôt c'était entre M. Philips et lui une conversation intéressante que j'écoutais avec un religieux silence; doué d'une mémoire peu commune, l'ancien intendant de Joséphine avait une élocution facile, enjouée, semée de traits anec* dotiques et fort attachante. Parfois, mon imagination se livrant aux souvenirs mythologiques, il me semblait jouer, en effet, le rôle de Télémaque que m'avait autrefois attribué M. Philips, et, dans ces jardins embaumés du nouveau monde, écouter Mentor conversant dans les champs Ëlysées avec un des sages d'im autre âge.

Tantôt nous faisions de longues promenades à cheval; car la vigueur de M. Bonpland égalait sa mémoire 9 et, malgré son grand âge, c'était un cavalier infatigable. « Comme son illustre ami « M. de Humboldty observe avec justesse un voya- « geur qui a vécu dans son intimité , il avait « puisé dans les Andes cette vitalité centenaire c< que n'usent ni l'activité du corps, ni les tract vaux de l'esprit. Il semble que les voyageurs ce qui ont exploré les hautes montagnes voisines a du ciel soient comme les navigateurs des ré- « gions boréales. Lorsqu'on visite Greenwich, on c( s'incline avec surprise devaat des siècles ambuce lants qui ont passé leur jeunesse au milieu des « glaces étemelles des pôles. La même longévité « parait réservée aux voyageurs qui ont atteint « les sommets neigeux de l'Illimani et du Chim- « borazo (1).»

Dès les premiers moments de notre arrivée^ M. Bonpland nous annonça l'impossibilité où nous étions de visiter le Paraguay. Il nous raconta toutes les difficultés qu'avait éprouvées pour y parvenir un de nos concitoyens, M. Demersay, qui venait de

(i) M.. A. Dehbrsat, Histoire physique j économique et politique du Paraguay, tom. l'^", p. xly.

retourner en Europe. Il avait fallu Tintervention du ministre du Brésil à l'Assomption pour obtenir un passe -port du président Lopez; mais ce ministre lui-même avait aussi quitté le Paraguay. <« Au 'reste, ajouta- 1 -il, je tâcherai autant que possible de vous dédommager de ce contre -temps, en vous faisant part des souvenirs que j'ai conservés de ce pays, et en vous communiquant les observations plus récentes qu'y a faites M. Demersay. »

Un des premiers points qui m'eussent intéressé en visitant le Paraguay , c'eût été les fameuses missions des jésuites; j'aurais voulu voir de mes yeux ce qui reste de ces établissements célèbres qui ont eu tant d'apologistes et tant de détracteurs.

« Vous pouvez vous faire une idée, me dit M. Bonpland, de la construction ou de la forme matérielle de ces missions par ce qui subsiste encore de celle de San-Borja. C'est une des mieux conservées de la rive gauche de l'Uruguay. »

Dans une de nos promenades avec M. Bonpland , nous visitâmes ce pueblos, que nous n'avions fait que traverser la première fois sans, pour ainsi dire , le regarder. Voici ce que nous fit remarquer notre hôte.

Sur les trois côtés d'une place, longue d'environ cent soixante -dix mètres sur cent trente de large, sont bâties des maisons n'ayant qu'un reir de-chaussée; ces constructions sont en argile ^ en charpente, distribuées de manière à former des logements à peu près semblables. Un toit en tuile recouvre ces habitations , et les dépasse assez pour qu'il règne dans le pourtour de la place une es* pèce de péristyle ou de galerie couverte, soutenue de distance en distance par des pilastres carrés, formés de pierres de taille rosâtres.

Sur le côté nord de la place se trouve l'église, qui n'a rien de remarquable à l'extérieur. L'édifice se compose simplement de quatre murailles en pierres de taille , surmontées d'un toit en tuile et d^une petite tour carrée, formant coupole à l'intérieur; le portail seul se distingue du reste, en ce qu'il a été sculpté très - artistement par des Indiens, sous la direction des jésuites, et qu'il n'est entré aucune ferrure dans sa construction, de même que dans celle de toutes les habitations.

Un porche soutenu par des colonnes de bois dur occupait la façade de l'église, à laquelle on arrivait par un perron carré, formé de quelques marches.

A gauche de l'église ^ dans un enfoncement, était situé le collège, derrière lequel s'étendait un grand jardin planté d'orangers, de citronniers , de figuiers, d'un grand nombre de plantes indigènes, etc., et entouré d'un mur de pierres dans toute son étendue. A côté du collège était un hospice y attenant, puis des ateliers, des magasins, etc. On entre dans la place par les extrémités nord et sud. Cette place oSre quelque chose de l'aspect d'une caserne ou d'un cloître. Tout autour rayonnent, sans ordre régulier, des ranchos, des chacras et quelques maisonnettes, assez proprement tenues. Les autorités et les commerçants notables sont logés dans les anciennes habitations des Indiens; le commandant militaire occupe le collège ; l'hospice , les magasins et ateliers sont en ruine; loin de songer à les réparer, on en enlève les matériaux pour les employer à des constructions nouvelles. L'église elle-même est dans un tel état de délabrement, qu'on est obligé de célébrer le culte divin dans une petite chapelle attenante aux galeries latérales de la place.

Nous hésitâmes quelque temps a visiter l'intérieur de l'ancienne église ; car on s'attendait à en voir crouler le fcdte d'un moment à l'autre. Chaque

fois qu'il fait un vent un peu violent, comme le pampero, il se détache du toit d'énormes poutres, qui y roulant avec &acas, ébranlent le reste du vieil édifice. La forme de cet édifice est un carré long y sans bas côtés ni clocher; seulement, à l'entrée du chœur, au-dessus du jubé, s'élevait la coupole en charpente dont j'ai parlé, laquelle était décorée d'assez belles peintures. Deux rangées de colonnes en bois dur, d'ordre toscan ou rustique, soutenaient la charpente dans le miUeu et formaient une nef. Les ornements du chœur ont été enlevés; il ne restait plus que deux autels sur les côtés ; mais tout cela nu , inspirant une profonde mélancolie.

Je ne pus m'empêcher, en voyant ce triste état d'un édifice religieux, de dire à M. Bonpland : « Gomment se fait -il que dans un pays catholique on n'ait pas apporté plus de soins à la conservation d'un monument sacré, qui devait rappeler de si touchants souvenirs et exciter le zèle et la piété de tous les fidèles ?

— Ce sont les malheurs des temps, me répondit-il, les guerres civiles et les révolutions qui ont causé ces désastres. Toutes les autres Réductions ou Missions de la rive gauche de l'Uruguay

sont encore plus maltraitées que celles-ci. Quelques-unes possèdent des ruines remarquables de leur splendeur passée; l'emplacement des autres se révèle uniquement par un amas confus de pierres amoncelées, envahies et presque cachées par une végétation parasite. Pour habitants y çà et là quelques pauvres Indiens disséminés alentour dans des cabanes, ou réfugiés dans les bâtiments des collèges. Ceux-ci prenaient soin des églises, quand elles étaient encore debout; mais de tous côtés on ne rencontre que la misère, la solitude et l'abandon. On pourrait suivre à leurs traces profondes les ravages de la guerre étrangère, causés par la double invasion des hordes indisciplinées d'Artigas sous la conduite de l'Indien Andréa Tacuari en 1816, par celle du général Rivera en 1828; et les désastres plus récents, mais non moins déplorables, de la guerre civile dans cette partie du Brésil, apaisée seulement depuis bien peu de temps.

c< Tel est, continua -t- il, l'état actuel des sept pueblos ou Missions de la rive gauche de l'Uruguay, appartenant au Brésil et à la province du Rio -Grande- do -Sul; mais du moins offrent -elles encore çà et là des ruines remarquables, tandis

que les quinze Réductions élevées entre TUruguay et le Parana^ dans la partie nord -est de la province de Gorrientes, ont entièrement disparu. Enfin huit IMQssions ^ sur trente fondées par les jésuites ^ sont enfermées dans le Paraguay proprement dit^ et subsistent encore. Celles-là ont été respectées par les guerres civiles ; leurs édifices sont toujours debout y et leur régime administratif fonctionne encore à l'heure qu'il est, à peu près tel qu'il a été institué dans l'origine par les fondateurs des Missions. »

C'est là que le voyageur dont j'ai déjà parlé a étudié ce régime , et c'est d'après les renseignements qu'il a recueillis sur les lieux mêmes ^ et ceux qu'il a obtenus de M. Bonpland, qui a passé dix aïis dans ces mêmes Missions , qu'il a composé une histoire de ces établissements, histoire dont on attend impatiemment la publication. On peut présumer ce qu'elle sera par l'espèce de profession de foi que l'auteur a déjà publiée. « Parler « des jésuites, dit- il, même de ceux de l'Amé- « rique, est une entreprise fort épineuse, grosse « tout au moins d'une foule de suppositions. Et « cependant, il faut bien qu'on le sache, quelque « opinion que Ton se forme de l'influence, des

c< intentions politiques, ou des secrets desseins de c( la célèbre compagnie en Europe, on ne saurait « sans injustice méconnaître les grands services « qu'elle a rendus dans le nouveau monde à la « cause de l'humanité. Envoyés pour soustraire c( les Indiens à l'avidité des conquérants, aux mea sures vexatoires des gouverneurs, au bruit des Ci protestations énergiques de l'évéque de Chiapa, « les jésuites ont accompli cette lourde tâche à « travers des obstacles sans nombre, et des périls « qui ont fait dans leurs rangs plus d'un martyr. c< Leur austérité a défié toutes les accusations, « toutes les calomnies; et leur administration a c( laissé parmi les indigènes des souvenirs sous c< la pression desquels leurs successeurs ont succe combé. On a critiqué vivement, je le sais de « reste, le régime des Missions, et je ne veux « pas prétendre qu'il conviendrait à une société ce comme la nôtre; mais un peuple jeune, des « hommes sans prévoyance , sans souci du lende- « main , devaient être gouvernés par les moyens , « avec les pompes qui conviennent à la jeunesse a des peuples. La destruction de l'ordre a donc « laissé en Amérique un vide immense, que les « voyageurs sont unanimes à dénoncer. Sur tous

c< les points Toeruvre sociale a disparu depuis long- « temps; sur presque tous l'œuvre matérielle « achève de disparaître... En peu d'années la solic< tude s'est faite au milieu de ces magnifiques « établissements; les Indiens ont repris le chemin « des déserts, et se sont dispersés dans les forêts « que leurs ancêtres avaient abandonnées à la voix <c persuasive des hommes dont la réputation de « mansuétude et de charité était parvenue jusqu'à « eux. Il faut excepter de ce tableau l'État du <c Paraguay, que son isolement depuis l'Indépen- « dance a préservé de la manie des révolutions « presque endémique dans les anciennes colonies a de l'Espagne, et qui, grâce à cette tranquillité c( traditionnelle chèrement achetée, a conservé « intacts les monuments de la grandeur et des « richesses de l'ordre fameux dont le nom restera c( désormais inséparable du sien (1). »

Voici, en peu de mots, le résumé de l'histoire des Missions, telle que je l'ai recueillie dans les différentes conversations que j'ai eues avec M. Bonpland à ce sujet, et dans l'étude que j'en ai faite dans les auteurs qui en ont écrit avec impartialité.

(i) M. A. Dehersât, Histoire physique, économique et politique du Paraguay et des établissements des jésuites, tom. I*' (iDlroductioo).

Ces religieux instruits et habiles ne se bornèrent pas toujours , il est vrai , à la persuasion et à la prédication apostolique pour réduire les Indiens; ils se servirent aussi des moyens temporels, mais ils surent les employer avec beaucoup de modération et de prudence. La formation des peuplades des jésuites le long du Parana et de l'Uruguay fut aussi due en grande partie à la terreur que la féroce tyrannie des Portugais inspirait aux Indiens. Mais toujours et par-dessus tout la morale du christianisme était prêchée parmi ces tribus indépendantes , et elle ne tardait pas à opérer des changements salutaires, qui tournaient à l'avantage des Missions, et qui permirent plus tard de fonder des pueblos (villages) jusque dans les parties les plus reculées de l'intérieur.

Examinons le régime intérieur des Missions; il est important de le connaître pour se faire une juste idée des rapports que les néophytes pouvaient avoir avec les missionnaires.

Tout avait été parfaitement combiné pour qu'ils ne souffrissent point des besoins physiques. En se mettant à la tête des villages d'Indiens convertis, les missionnaires s'occupèrent d'abord d'assiu^r la subsistance de leurs néophytes; ils les firent tra-

vailler pour la communauté, et suppléèrent au manque absolu de prévoyance que montrent habituellement les Américains.

On ne doit point se le dissimuler , ce qu'il y a de plus difficile dans la civilisation d'un peuple sauvage, c'est de le soumettre à un travail réglé, c'est de lui faire comprendre qu'il faut de la prévoyance , et que des approvisionnements deviennent indispensables à ceux qui forment déjà une société où la nécessité peut se faire sentir parce qu'on cesse d'être nomade , et qu'on prend tous les besoins de la vie sédentaire; c'est la plupart du temps dans cette circonstance importante qu'on voit échouer ceux qui s'occupent de réunir en société les nations sauvages, et il faut avouer que c'est ordinairement faute d'employer les grands mobiles dont usèrent les jésuites pour entraîner les néophytes au travail (1).

En profonds penseurs , en hommes qui ont étudié -et qui connaissent le cœur humain, les pères avaient compris que pour des peuples qui ne craignent point la fatigue quand l'imagination est occupée , il fallait que le travail fût en quelque sorte une fête , ou du moins en présentât l'aspect. G'é-

(i) M. FsEDiNiND Denis, Rémimé dé l'histoire de Buenoi-Ayrti, du Paraguay et des prùtnnoes de la PkUa»

tait y comme on le voit, le travail attrayant, rêvé par mi utopiste moderne (1), mais appliqué alors dans une juste mesure, dans des circonstances toutes particulières , tout exceptionnelles , et surtout sanctifié par la religion; car la religion s'associait à ces fêtes de l'agriculture, et voici de quelle manière.

A l'heure marquée pour se rendre aux champs, on construisait avec des branches nouvelles une espèce de dôme de verdure sous lequel on plaçait une statue de la sainte Vierge ; la musique se faisait entendre , les cultivateurs transportaient cette espèce d'autel dans la campagne, ils l'ornaient de fleurs, et se livraient à leurs travaux au son des instruments, qui ne cessaient de jouer des airs capables de les animer. Ajoutons que le temps consacré à la culture était toujours de peu de durée, et en cela les jésuites montrèrent une connaissance exacte du caractère de leurs néophytes.

Les denrées dont la culture était le plus généralement répandue n'offraient pas une grande variété ; c'était celle dont ces peuples , encore sauvages, faisaient un usage habituel. On s'occupait

(i) FouRiER. — Ce n'est pas le seul emprunt que l'auteur du système phalanstérien a fail aui établissements des Missions du Paraguay.

principalement de faire venir le maîs^ le maté ou thé du Paraguay^ et le cotonnier dans les endroits où le terrain lui était favorable. Tous ces produits de l'agriculture n'étaient point remis à chaque cultivateur; ils étaient réunis dans les magasins appartenants à chaque communauté. Chaque In* dien recevait la même ration de mais, de viande et de maté. Cette ration était abondante ; on Tavait calculée sur les besoins connus de l'Américain , qui tour à tour supporte les jeûnes les plus austères et les excès les plus dangereux.

Le vêtement était ^ comme on doit le penser^ d'une simplicité extrême; il fallut , pour que les Indiens se décidassent quelquefois à adopter le nôtre , qu'on y attachât des prérogatives qu'ils ignoraient d'abord, et qu'on ne tarda pas à leur faire connaître. L'habit que portait le peuple consistait dans une robe blanche. Les officiers de la bourgade ^ toujours choisis parmi les Indiens, étaient revêtus de brillants uniformes venus d'Europe.

Les femmes, nourries comme les hommes, étaient habillées à peu près comme eux. Elles étaient presque uniquement occupées à filer la quantité de coton qu'on leur remettait chaque semaine, comme une tâche dont elles ne pouvaient point se dis-

penser; et le reste de leur temps était employé aux travaux qui regardent directement Tintérieur du ménage.

Ce fut dans les Missions qu'on put acquérir la preuve que l'Américain est doué, peut-être plus que l'habitant de l'ancien monde, de cette industrie qui exige tout à la fois de l'adresse et de l'observation ; et que si , dans sa simple habitation , il ne réunit point tous les ustensiles dont nous lui avons montré l'utilité, c'est qu'il en dédaigne l'usage, et qu'un instant dérobé à la tranquillité lui parcdt payer trop chèrement les objets qui ne lui sont point indispensables. C'est une chose vraiment surprenante que le nombre d'habiles ouvriers qui furent créés par les jésuites. Du reste ^ leurs talents étaient consacrés à l'embellissement des églises et des collèges , et nous en avions vu des échantillons remarquables en visitant l'église de San-Borja; mais ils n'employaient jamais leurs talents à décorer l'intérieur de leur propre demeure, soit que cela ne leur eût pas été permis, soit plutôt qu'ils fussent peu disposés à ce genre de travail, dès qu'ils n'y étaient plus contraints (1).

(4) M. Ferdinâmd Denis, Assume déjà cilé.

Chaque peuplade était gouvernée par deux jésuites. L'un, ayant le titre de curé, était chargé de Tadministration générale ; il ne se montrait aux néophytes que dans les circonstances importantes, telles que dans les fêtes solennelles , où il occupait toujours le premier rang. L'autre, appelé vicecuré ou vicaire , était chargé plus spécialement des fonctions spirituelles, et se trouvait continuellement en contact avec les Indiens, dont il parlait la langue, et à qui il donnait l'instruction religieuse. Venaient ensuite des chefs civils choisis parmi les Indiens, sous les titres de caciques, d'alcades, etc.; mais ils n'étaient que les subdélégués des jésuites, et ils exerçaient une surveillance active sur tout ce qui pouvait ajouter au bien-être général des peuplades.

Tous les Indiens étaient égaux et ne pouvaient posséder aucime propriété particulière. Ce régime offrait la seule transition possible de l'état barbare où étaient les Indiens à une civilisation plus parfaite. Il est vrai que sous ce régime nul motif d'émulation ne pouvait porter les Indiens à perfectionner leurs talents, puisque le plus vertueux et le plus actif n'était ni mieux nourri ni mieux vêtu que les autres, et qu'il n'avait pas d'autre jouis-

sance. Mais cette espèce de gouvernement était la seule convenable au milieu de hordes aussi abruties, aussi féroces; elle faisait le bonheur de ces Indiens, qui, semblables à des enfants, étaient incapables de se gouverner eux-mêmes. C'était un changement bien heureux pour ces sauvages, accoutumés à s'égorger les uns les autres, ou à servir les Espagnols comme esclaves. Les particuliers et les commandants espagnols se permettaient auparavant, au mépris des lois expresses rendues à ce sujet, de réduire en esclavage tous les Indiens qui tombaient dans leurs mains. De là les premiers germes de haine contre les jésuites. « Les plaintes ce des commandants militaires, comme le dit le « P. Aguilar dans son mémoire justificatif adressé « au roi d'Espagne, viennent de ce qu'ils vou- « draient que ces Indiens fussent soumis non-seu- « lement à Votre Majesté, mais encore à chaque « Espagnol en particulier, et même aux valets « et aux esclaves des Espagnols. »

On a reproché aux jésuites l'ignorance dans laquelle ils élevaient leurs néophytes. Il est vrai qu ils ne leur apprenaient que les principes de la religion, et ce qui était nécessaire pour la réception des sacrements de l'Église. Ils leur enseignaient

les commandements de Dieu^ le PoUer et Y Ave, le Symbole des Apôtres et quelques prières : c'était un commencement d'instruction morale auquel les jésuites bornèrent sagement leurs premiers efforts. Us n'apprenaient aucune science, aucune langue étrangère; mais ils fabriquaient les toiles dont ils s'habillaient. Les arts mécaniques leur étaient enseignés par des jésuites envoyés d'Europe à cet eflFet. On employait les médiocres profits d'une culture naissante à se procurer des instruments, des ustensiles et des armes. Les Indiens néophytes portaient dans les villes espagnoles tout ce qui leur restait de toiles, de tabac, d'herbes du Paraguay, de peaux. Ces objets étaient remis entre les mains du procureur général des missionnaires, qui les vendait ou les échangeait le plus avantageusement possible. Il rendait ensuite un compte exact du tout, et, après avoir prélevé sur le produit des marchandises le paiement du tribut, il employait le restant à l'achat des choses utiles ou nécessaires aux Indiens.

Les Indiens des Missions étaient des peuples libres qui s'étaient mis sous la protection du roi d'Espagne. Ils étaient convenus de payer un tribut annuel d'une piastre par tête. Ils étaient obligés

de joindre les armées espagnoles en cas de guerre , de s'armer à leurs propres frais et de travailler aux fortifications. Ils ont rendu de grands services à l'Espagne dans la guerre contre les Portugais. En dépit de conventions aussi sacrées, on ne se fît aucun scrupule de traiter ces peuples chrétiens comme un troupeau de bestiaux. En 1757, une partie du territoire des Missions fut cédée par l'Espagne à la cour de Portugal. On a prétendu que les jésuites refusèrent de se soumettre à cette cession, ou de se laisser transférer d'un maître à un autre sans leur consentement. Les Indiens prirent effectivement les armes; mais ils furent aisément défaits, et avec un grand carnage, par les troupes européennes envoyées pour les soumettre. La promptitude de cette défaite prouve qu'il n'y avait parmi eux ni union ni chefs. En 1 767, ces pères furent chassés de l'Amérique par l'ordre du roi, et leurs malheureux néophytes mis sur le pied des autres habitants indigènes de ce pays.

Depuis l'expulsion des jésuites, les moines qui furent chargés du soin de leurs peuplades ne nourrirent ni n'habillèrent les Indiens aussi bien qu'autrefois, et ils les fatiguèrent de travail. Les marchands et les commandants militaires purent

recommencer leurs exactions. Enfin un rapport ministériel inédit, adressé au roi d'Espagne par un ennemi des jésiiites , avoue que « la population « des trente villages des guaranis ^ établis par ces c< religieux, s'élevait, en 1774, à quatre-vingtc( deux mille soixante -six individus, et que lors « de l'expulsion des Jésuites elle était au moins « de cent mille; qu'elle a été réduite en vingt c( années à quarante * deux mille deux cent cin- « quantc âmes, c'est-à-dire de bien plus de la « moitié; que les Portugais, autrefois contenus, ont c< envahi sept villages, et que pour arrêter l'inva- « sion de ces étrangers il faut rétablir l'excellent « règlement militaire des jésuites. » Voilà des faits qui parlent. Nous avons vu tout à l'heure à quel état étaient réduites vingt -deux de ces Missions sur trente. Cependant, hâtons -nous de le dire, tous les Indiens qui les composaient ne sont pas retournés dans les forêts reprendre la vie sauvage de leurs pères; un grand nombre, livrés à euxmêmes, ont continué à se civiliser; ils jouissent même de quelque aisance, et plusieurs s'habillent à l'espagnole, quelques-uns acquièrent des propriétés, et se montrent citoyens dévoués, bons pères de famille et surtout fervents chrétiens ; qne

faut-il voir dans ces faits isolés ^ sinon les rejetons du magnifique arbre qu'une politique aveugle abattit, mais ne put entièrement déraciner?

Les huit pueblos établis au Paraguay subsistent encore avec leur organisation primitive , sauf cette différence toutefois que les magistrats aujourd'hui chargés de l'administration sont des laïques. Mais le travail en commun, la possession en commun du territoire, et la répartition des produits par tête d'habitants, ont toujours lieu d'après les règlements établis par les Jésuites (1).

En nous parlant du Paraguay, M. Bonpland nous entretint nécessairement du fameux docteur Francia; mais il le fit avec un tact et une modération parfaite, qui ne contribuèrent pas peu à augmenter la vénération que j'avais pour notre savant compatriote. Malgré ses justes griefs contre le die-

(4) Depuis le 7 octobre 4848, cet état de choses a cessé. Un décret du président Lopez , rendu à cette date , déclare citoyens de la Bépu* blique les Indiens de tous les villages , les fait rentrer dans le droit commun, supprime leur juridiction particulière, établit de nouyelles autorités, etc. « J'ignore, dit M. Demersay après avoir cité ce fait, « les conséquences de cette mesure prise par le président Lopez; « et Texpérience dira bientôt si les Indiens affranchis des travaux « de communauté se sont rendus dignes de la liberté qu'on leur a « octroyée avec des phrases d'un libéralisme sonore dont j'ai c quelques raisons de me défier. »

tateur, il lui rendait cette justice, qu'après avoir fait peser pendant plusieurs années un joug de fer sur le Paraguay, il était parvenu à répandre dans ce pays le goût du travail, des arts et du bon ordre; il ajoutait que son gouvernement s'était adouci dans les dernières années de sa vie , et que des intentions louables avaient percé plus d'une fois à travers son despotisme.

Quinze jours après notre arrivée à San-Borja, il fallut songer au retour. Nous résolûmes de profiter d'im petit bâtiment qui devait partir d'Itapua , à quelques jours de là, pour descendre le Parana. M. Bonpland voulut nous accompagner jusqu'au lieu de notre embarquement, malgré nos protestations et nos instances pour le retenir c< Eh quoil nous dit- il, voulez-vous donc m'empêcher de prolonger le plaisir que j'éprouve si rarement de parler îrançais avec des Français? D'ailleurs le pays que vous avez à parcourir d'ici à Itapua n'est pas très -sûr dans ce moment- ci pour les étrangers; moi qui y suis parfaitement connu, je n'ai rien à craindre, et ma présence pourra vous être utile. » 11 fallut bien le laisser faire.

Nous parcourûmes lestement la partie de la province de Corrientes qui s'étend entre San-Borja

et le Parana, en face de la ville d'Itapua, dans un petit port où nous trouvâmes le navire en question. C'était une goélette de Buenos- Ayres, qui ne fit aucune dil&culté, à la vue de nos passe -ports, de nous prendre comme passagers.

Enfin le moment de nous séparer du bon vieillard arriva. Il nous assura qu'il nous rejoindrait en France; car il voulait, disait-iU y retourner avant de mourir, non pour y finir ses jours , mais pour revoir des lieux bien chers à ses souvenirs. Nous n'eûmes garde de chercher à détruire cette espérance , mais nous ne la croyions guère fondée ; et effectivement jamais M. Bonpland ne l'a réalisée , quoiqu'il ait nourri son illusion et qu'il l'ait conservée jusque dans les derniers temps de sa vie. Quelques mois avant sa mort, il écrivait encore à un de ses amis à Paris :

« Le vif désir de retourner en France est bien « profondément gravé dans mon cœur, et les dia vers travaux dont je viens de vous entretenir « étant en bonne voie, rien ne m'arrêtera plus « ici, et j'irai revoir la Malmaison. Mais ce voyage c< sera de courte durée; j'oflFrirai au gouveme- « ment mes collections botaniques et minéraloc< giques pour les déposer au Muséum, et je

« reviendrai au milieu de mes plantations de FU- « ruguay (1). »

M. Bonpland avait quatre-vingt-quatre ans quand il écrivait cette lettre; c'était sur la fin de 1857. Il est mort, ou plutôt il s'est éteint doucement dans sa ferme de Santa -Anna, près de l'Uruguay, le 12 mai 1858.

Notre voyage sur le Parana se fit avec une promptitude merveilleuse, comparativement au temps que nous avions mis à remonter l'Uruguay; mais cette fois nous descendions le fleuve , dont le coinçant est rapide et dont la navigation n'est interrompue par aucun obstacle. Cinq jours après nous être embar* qués, nous arrivâmes à Buenos -Ayres.

Malheureusement pendant notre absence la question de la Plata n'avait pas avancé d'un pas, elle avait même plutôt rétrogradé, et la guerre civile continuait plus ardente encore sur les bords du grand fleuve di Argent. L'énei^ie des agents de l'intervention restait impuissante en face de l'obstination du général Rosas, qui savait le cabinet français peu disposé à entrer en lutte avec lui. 11 résulta de ces négociations un contre -coup

{\) Extrait d'une lettre adressée k M. Demersay.

fâcheux qui nous atteignit. Quand nous présentâmes notre passe -port au visa pour aller au Chili à travers les pampas, on nous le refusa net, et de plus on nous donna à entendre que nous ferions sagement de quitter Buenos-Ayres.

Sous tout autre gouvernement, nous aurions demandé, forts de notre innocence, l'explication d'une telle conduite à notre égard; mais sous un despote capricieux comme Rosas, et qui avait tant de moyens de satisfaire ses haines, ses vengeances ou ses moindres soupçons, le plus prudent était de se taire et de fuir. Nous prîmes le premier bâtiment anglais qui retournait en Europe, et nous nous y embarquâmes.

Ce n'est pas sans un vif regret que je quittais ces belles contrées en proie à l'anarchie, aux excès des révolutions et aux brutalités du despotisme. Nous avons suivi , jour par jour, depuis que nous l'avons quitté, les événements qui se sont accomplis dans ce pays. C'est avec un profond sentiment de joie que nous avons vu Rosas renversé par un de ses anciens lieutenants, le général Urquiza, Montevideo délivré, et la Confédération Argentine respirer enfin librement et prendre une attitude digne d'un grand peuple.

« L'apprentissage de la liberté, dit M. Martin c< de Moussy dans le remarquable ouvrage que « nous avons déjà cité, a coûté cher aux popu* c< lations hispano-américaines. Les révolutions, « les guerres civiles les ont rudement éprouvées; « mais de ces longues agitations est sorti un be- « soin général, chaque jour plus impérieux et c( plus profond, de légalité, d'ordre, de paix et « de travail. Or jamais, dans la Plata, ce besoin a salutaire, ce sentiment conservateur n'a été « mieux compris et mieux servi, depuis quarante « années, qu'il ne l'est aujourd'hui par le gou- « vernement que l'initiative glorieuse du général c< Urquiza a substitué à la dictature inepte et sauce glante de Rosas. Autour de cet homme éminent « se sont groupés tout ce que la nation argentine a compte d'illustrations dans l'armée, l'adminis- « tration , le barreau , les lettres , l'industrie , etc. c< C'est de ce faisceau uni par une communauté « de sentiments élevés, intelligents et dévoués à c< la patrie, que sont sortis l'organisation nouvelle « du pays, la constitution de 1853 qui l'a cona sacrée, et ce régime libéral et réparateur qui « a rouvert les portes de la patrie à tous les Ar- « gentins sans exception , qui a appelé et accueilli

c< les étroQgers laborieux , et leur a fait une posi-

(c tion aussi indépendante et aussi favorisée que

a celle des nationaux eux-mêmes.

« Ceci, nous l'avons vu de nos yeux, touché

ce de nos mains, pendant nos longues visites dans

« les provinces. C'est dans nos relations avec ces

c< populations si aimables et si hospitalières que

« nous avons puisé cette foi profonde dans Tave-

« nir d'un pays qui peut- être étonnera un jour le

« monde par le spectacle de sa puissance et de sa

« prospérité (1). »

(I) M. Martin de Movsst, Préface de ses Descriptions de la Confédération de la Plata,

Page 1