‹ Messidor, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux:Chapitre 18 sur 29 · BALLET · texte numérisé non relu

BALLET

Au lever du rideau, on aperçoit deux peuples de danseuses, rangés l’un à gauche, l’autre à droite. Celui de gauche est

commandé par la Reine, une danseuse noble, altière, sou veraine, qui incarne le désir humain du pouvoir et de la domination. Celui de droite est commandé par l’Amante, une danseuse belle, désirable, voluptueuse, qui incarne le désir humain de la possession et de toutès les jouissances char nelles. Les deux peuples tournent le dos au public, sont eu adoration devant la source ruisselante de Por, les bra étendus, le corps étendu en une soif inextinguible, dans l’attente de ce qui va naître.

Le rideau levé, pendant une courte symphonie, on voit naître, on voit sortir, du ruissellement de l’or, l’Or lui-même, une danseuse qui personnifie Por, d’une beauté claire et nue, sans un bijou, avec des cheveux d’or, simplement vêtue d’or. Dès que POr est né, la poussière d’or s’épand, monte en nuage, emplit tout le fond de l’abside, cache l’Enfant Jésus et sa Mère, qui disparaissent. Et l’Or occupe le milieu de la scène, où un roc d’or, une sorte de trône d’or s’élève du sol. L’Or y a pris place et, dès ce moment, domine, règne, immobile et debout.

Tout de suite, la Reine et l’Amante s’approchent, dans l’ardeur d’une soudaine rivalité. L’humanité entière est là, le désir du pouvoir et le désir de l’amour ; et l’un et l’autre, pour se contenter, ont besoin de l’Or. Ce sera donc à qui des deux danseuses aura l’Or, le conquerra et le gardera. Elles se défient, elles vont lutter pour la conquête. Puis, elles conviennent qu’elles feront chacune une première tentative, l’une après l’autre. Et c’est la Reine qui commencera. L’Amante, pour lui laisser le champ libre, passe donc derrière l’Or, avec son peuple, qui se range au tond de Pabside. ,

Lorsque son peuple s’est placé à droite et à gauche, la Reine danse seule. Sa danse dit sa soif du pouvoir, son besoin de domination. Elle est l’intelligence et la volonté. Elle a pu avoir une origine obscure; mais elle s’est vite élevée, degré par degré, et elle veut maintenant monter

toujours. Cela ne va pas sans le mépris des hommes, car elle est décidée à mettre le pied sur toutes les têtes, à les courber toutes, à régner sur une nation d’esclaves. Et FOr lui est nécessaire. Si elle avait l’Or, elle achèterait tous les hommes, elle serait la maîtresse d a monde. Sur un signe, son peuple la suit, s’ébranle, danse avec elle. Elle le gouverne, elle règne sur lui. Grand ensemble, noble, conquérant et souverain. L’Or reste immobile.

C’est ensuite le tour de l’Amante. Tandis que la Reine et son peuple se retirent au fond de l’abside, l’Amante et le sien occupent la scène. Elle danse d’abord seule. Sa danse dit son charme, le trouble qu’elle inspire, l’universel attrait de la possession. Elle est la force irrésistible, la passion sensuelle qui fait le monde. Sur tous, elle a la royauté. 11 n’est pas d’être, si humble ou si puissant qu’il soit, qui ne subisse sa loi éternelle. Elle raconte son empire, le frisson des vierges, la poursuite ardente des hommes, la joie pâmée des épousées, le triomphe glorieux des mères. Mais, elle aussi, a besoin de l’Or, car c’est avec l’or qu’on satisfait tous les appétits, qu’on goûte toutes les jouissances. Si elle avait l’Or, elle achèterait tous les baisers, elle ferait du monde un brûlant et unique baiser. Sur un signe, son peuple la suit, «s’ébranle, danse avec elle. Elle lui souffle sa flamme, et c’est une danse d’amour, un appel ardent à la possession. Grand ensemble, caresseur, voluptueux et souverain. L’Or reste immobile.

Voyant qu’elles ne Font conquis ni l’une ni l’autre, la Reine et l’Amante, alors, s’attaquent. C’est un combat qui peu à peu s’échauffe et aboutit à une mêlée générale. Les deux peuples se sont rejoints, la danse de chaque troupe garde d’abord chacune son caractère, tout en se confondant. Mais bientôt le désir de vaincre les emporte, le mouvement s’active, une folie se déclare. Dès lors, les deux thèmes s’unissent, c’est la bataille, c’est la frénésie de l’or qui s’empare de toutes et qui les jette à une galopée furieuse. Brus-

quement, la mêlée est telle, que les danseuses des deux peuples s’affaissent, tombent de toutes parts, confondues, brisées, dans des poses d’épuisement et de défaite. Elles forment des groupes, çà et là, maintenant immobiles, comme au soir d’une bataille. La Reine et l’Amante sont tombées côte à côte, aux pieds de l’Or.

Pendant cette lutte,. l’Or est resté immobile. Mais, quand le grand silence de mort s’est fait, il s’anime, il s’émeut, et il descend du roc d’or où il trônait. Il mime son émotion, il dit qu’il n’est plus que l’or de charité, devant ce champ de bataille où les pauvres humains gisent, blessés au sang par leurs désirs, mourant de leurs passions. L’or a ce privilège sacré de pouvoir secourir, de faire des heureux, en soulageant la misère. 11 va donc de groupe en groupe, consolant et comblant d’aumônes les misérables, laissant partout le réconfort et la vie sur son passage Surtout, il s’arrête à la(fin devant la Reine et devant l’Amante; et il les relève, il leur explique qu’il est l’or de charité, que son plus beau titre est le bien qu’il permet de faire, ce qui est son excuse de toutes les folies qu’il éveille et de tous les crimes dont il est la cause.

Puis, il leur enseigne aussi qu’il est l’or de beauté, et c’est comme or de beauté qu’il veut être adoré. L’or qui flambe au soleil et qui embellit, le métal précieux dont sont faits les bijoux des femmes et les couronnes des rois. L’or esthétique, image de la splendeur et de la richesse, symbole de toute beauté et de toute puissance. Et l’Or remonte sur son trône, tandis que la Reine et i’Araanie, réconciliées, l’adorent. Elles dansent ensemble, elles célèbrent l’or de beauté, par lequel le soleil resplendit, par lequel les femmes sont belles. • C’est une danse d’éclat et de gloire, la danse religieuse du culte de la force et de l’amour. Puis, leurs peuples se mêlent à elles. Un grand ensemble, magnifique et serein, fête l’apothéose de l’Or, qui règne, t es haut, dans la lumière. Autour de lui, sa cour apparaît,

une figuration qui monte des dessous, des femmes qui personnifient toutes les formes, charmantes ou superbes, que peut prendre sa puissance. Un hosanna au milieu dec danses.

( C'est à ce moment que Véronique se montre , effarée , ravie Elle a trouvé le long couloir secret , elle pénètre dans la vision aveuglante de la cathédrale d'or. El, les bras levés, elle pousse un grand cri.)

VÉRONIQUE

Enfin, je te vois, ô splendeur de For! Et que tout s’écroule !

(La vision disparaît , au milieu d'un coup de tonnerre. Brusquement, la nuit obscure , le néant. Tout s'éteint, on ne rallume dans la salle que lorsque le rideau est baissé.)

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