GUILLAUME, VÉRONIQUE, MATHIAS, LE BERGER
LA FOULE
LE BERGER
J’étais du côté des étables, lorsque j’ai vu celui-ci s’enfuir. Un mauvais homme que je n’aimais guère ! Et j’ai voulu l’arrêter, tant il galopait, dans l’effarement « de quelque mauvais coup. *
MATHIAS, aux paysans.
Lâchez-moi, vous autres ! Je ne veux pas qu’on me
tienne.
LE BERGER
Enfin, j’ai pu le saisir, avec l’aide de ces braves gens... Nous l’avons fouillé, et tenez! Véronique, il emportait ce collier. (Il le remet à Véronique.)
Toi!
MATHIAS, pris de fureur.
Oui, moi!... Ah! collier maudit, collier qui m’a vendu en me forçant à galoper, collier qui me brûlait et qui me fait tout dire, lorsque je devrais me taire !
véronique.
Tu nous as volés, toi !
MATHIAS
Moi, qui vous exècre tous, qui voudrais vous ruiner tous!... L’usine est par terre, mais ce n’est pas l’usine s seule qu’il faut détruire, c’est le village, votre village, esclaves, qui ne savez que courber la tête et qui ne connaissez que le travail.
JJl foule.
Ah! le bandit qui nous insulte et nous menace! ... En prison, en prison!
MATHIAS
C’est cela, foule imbécile, livre-moi maintenant, après m’avoir acclamé comme chef!... Et c’est trop, que j’en finisse, puisque les aveux sortent quand même de ma gorge ! La rage m’étoufferait, il faut que je parle... Vous entendez, Véronique, je vous hais, vous et les vôtres! Et votre homme, c’est moi qui l’ai poussé du haut de cette roche, c’est moi qui l’ai tué!
VÉRONIQUE et GUILLAUME.
Dieu juste!
MATHIAS
Il avait la main pleine d’or, et j’avais la main vide. Pourquoi donc toujours les autres et pas moi?... Et je suis descendu, trop tard, pour arracher l’or de ses doigts crispés!
VÉRONIQUE, farouche, marchant à lui.
Toi, tu vas mourir I
MATHIAS, reculait d’un pas vers le gouffre.
Ne me touchez pas! je ne veux pas qu’on me touche !
VÉRONIQUE, avançant.
Tu vas mourir!
MATHIAS, reculant.
Est-ce donc toi qui m’as condamné et qui m’exécuteras?
VÉRONIQUE
Oui, moi! Tu vas mourir!... (Avançant, le forçant encore à se rapprocher du gouffre.) Tu as poussé mon homme dans ce gouffre, tu vas y tomber à ton tour.
LA FOULE
Oui, oui, nous sommes là, il ne peut s’échapper... À mort, l’assassin !
MATHIAS, farouche, superbe.
Je vous défends de me toucher... Si je meurs, c’est que je le veux, c’est que je crève de rancune et de colère... Ah! que la destruction commence donc par moi ! Mais que, de mes os broyés, se lève un vent dévastateur, et que pas une maison du village ne reste, et qu’ensuite les villes, le monde entier en soit balayé!... A la mort des autres, à la mort \ de tout! (lise jette
du haut de la roche, dans un grand r-ri.) >
VÉRONIQUE
Justice est faite, et le soleil en est plus gai, dans ce grand ciel clair!
LA FOULE
Justice est faite, justice est faite !... 11 n’y a plus que pardon et qu’espérance. Les grands blés verts vont
être bénits. (Des groupes se foi mon , dans l’attente de la procession.)
LE BERGER, élevant la voix.
Adieu, vous tous, à présent!... J’ai trop tardé, les troupeaux m’attendent.
GUILLAUME
Reste une minute encore, pour fêter avec nous le travail.
LE BERGER
Non, la solitude m’appelle.... Je remonte sur les sommets, où les jours sont si purs, où les nuits sont si douces.
GUILLAUME
Bonne saison alors, et ne t’ennuie pas trop à ne rien faire!
LE BERGER
Je suis le solitaire et le gardien, je rêve et je veille en regardant l’ombre des nuages courir sans fin sur l’immensité desN plaines. Et c’est là une éternelle besogne, la plus noble et la plus utile, sans laquelle les
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hommes mourraient de tristesse et d'égarement, ainsi que des bêtes privées de leur berger.
Au revoir, vous tous! Et, tenez! soyez doux à c^r deux-là, que le malheur a frappés et qui sont pauvre*
(Il montre Gaspard et Hélène, qui arrivent.) Dès 1 0S premiers
froids, à l’automne, quand je redescendrai, veuille Dieu que je vous retrouve tous unis, tous heureux, tous prospères... Paix, joie et fraternité! (il s' en va. Gaspard et
Hélène, très pauvrement vêtus, le père s’appuyant. à l’épaule de sa fille, continuent d'avancer, au milieu des groupes qui s’écaTtent.)
SÇÈNE V
GUILLAUME, VÉRONIQUE, GASPARD, HÉLÈNE LA FOULE, puis LA PROCESSION
GUILLAUME, à Véronique, doucement, en montrant Gaspard
et Hélène.
Regardez-les, mère!... Maintenant que la tache de sang n’est plus entre nos familles, soyez bonne ! Voyez comme ils sont pauvres, eux si riches hier encore !
VÉRONIQUE, doucement.
Tu dis vrai, mon enfant, le châtiment passe la faute. - (S’avançant, éievantia voix.) Gaspard, où donc allezrvous si
tristement ? (Gaspard et Hélène s'arrêtent.)
GASPARD
Nous allons devant nous, au hasard de la route. Nous quittons ce pays, trop dur à notre infortune.
VÉRONIQUE
Mais la route est longue, d’ici aux grandes villes. Il
faut vivre.
GASPARD, presque joyeusement.
Bah ! jamais je n’ai désespéré. Et puis, mon enfant me soutient... Nous trouverons de braves gens.
VÉRONIQUE
N’avez-vous donc plus rien?
GASPARD, gaiement.
Non, rien! la vie a tout emporté... Nous n’avons que ce beau soleil et que le courage, qui luisent pour tout le monde!
LA FOULE
Écoutez, écoutez ! la procession s’avance... Ah! confessons nos fautes, obtenons notre pardon, pour que le ciel fasse grâce aux récoltes de la terre ! (On voit la procession, au loin, qui s’engage dans les blés : la croix, des enfants, des jeunes filles vêtues de blanc, des hommes et des femmes, le prêtre sous un dais. La cloche de l’église, éloignée, se met à sonner.)
LA PROCESSION, au loin.
Omnes sancti Angeli et Archangeli , orale pro nobis... Omnes sancti beatorum spirituum ordines , orate
prO ïiobis • (Les voix se perdent.)
GUILLAUME, à Véronique.
Oh! mère, VOUS avez pardonné... (Gaspard et Hélène se sont remis en marche.) Hélène, Hélène!... (iis s'arrêtent.) Pourquoi donc t’en vas-tu, chère femme, lorsque je suis là?
HÉLÈNE
Me dis-tu donc de rester, toi dont je n’ai pas voulu?
GUILLAUME
Mais je t’aime! je le veux aujourd'hui comme je te voulais hier. Et n’es-tu pas à moi, puisque te voilà
pauvre ?
HÉLÈNE
Tu me veux pauvre, 6 ravissement, ô délices d’être aimée! Je t’ai toujours aimé, cher époux, je n’ai jamais aimé que toi.
GUILLAUME
Comme deux flammes qui se rejoignent, que nos cœurs brûlent:, pour la vie entière!
HÉLÈNE
Pour la vie entière, que notre amour fleurisse en certitude et en bonheur!
LA PROCESSION, plus près, au milieu des blés.
Ab ira et odio, et omni mala voluntate, libéra nos , Domine... A fulgure et tempestate , libéra nos, Domine.
LA FOULE
, •* a .'.fâÿl
Dans le printemps triomphal, c’est la fête du travail... L’eau divine ruisselle sous la terre, une fécondité formidable a jailli du sol stérile... Et il n’y a plus d’or, il n’y a que du blé !
GUILLAUME, tenant le collier, qu’il a pris des mains de sa mère.
Il n’y a plus d’or que l’or de ce collier. C’est l’or de beauté, l’or, de tendresse, celui qui rend belle et qui îait aimer... Porte-le pour que la maison soit heureuse I (ii le lui met au cou.)
HÉLÈNE
Je le porterai comme le luxe même de notre amour*
afin que tu m’aimes plus encore et qu’il soit l’éternel lien de nos cœurs.
GUILLAUME
Ah! chère femme, Punique, la nécessaire et l'adorée ! Maintenant, les grands blés mûriront, le vieux logis s’emplira de beaux enfants rieurs.
GASPARD
Jamais je n’ai désespéré. Chers enfants, le beau soir de vos noces prochaines, nous, les vieux, nous boirons à la vie, à l’éternel bonheur.
Cher fils, chère fille, c’est l’amour qui fait la vie, lui seul est la sève du monde. Aimez-vous, soyez la joie, la force et la fécondité.
LA PROCESSION, en scène.
Ut fructus terræ dare et conservare digneris , te rogamus , audi nos .
LE PRÊTRE, bénissant les blés.
Domine , exaudi orationem meam.
LA PROCESSION et TOUTE LA FOULE.
Et clamor meus ad te veniat.
(Tous sont à genoux, et le prêtre achève de bénir les blés, d’un geste large, qui emplit l’horizon.)