‹ Messieurs les assassinsChapitre 10 sur 10 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

Remarquez que Beccaria, que Ton cite seul d'ordinaire, s'élève principalement contre les supplices cruels, et que, de son temps comme de celui de.Bentham, qui ne se décide pour la peine de mort qu'avec des restrictions, la peine de mort, appliquée dans un grand nombre de cas où elle ne l'est plus aujourd'hui, était précédée de tortures et accompagnée de cruautés si ingénieuses, si horribles, — qu'on se demande, quand on en lit les affreux détails, si les magistrats qui les ordonnaient, et qui y assistaient, n'étaient pas plus criminels que ceux qu'ils étaient censés punir.

Bentham, à coup sûr, Beccaria, plus que probablement, se seraient contentés des restrictions apportées de ce temps-ci à la peine de mort.

Accusez-vous Bentham, Montesquieu, Rousseau, Fén'elon, de cruauté?

Je m'arrête un moment ici, effrayé de la longueur de cette réponse. C'est votre faute aussi, pourquoi m*avez-vous dérangé de mes petites phrases? Tout ce que je viens d'écrire n^est qu'une très-faible partie de ce que j'avais roulé dans ma tête avant d'écrire mes deux lignes, et tout cela, je Tavais épargné aux lecteurs; au point où j'en suis, si je devais développer tout ce qui m'a amené à cette conclusion, je ne serais pas à moitié de ma plaidoirie; mais je vais abréger.

Je n'ai plus que deux points à traiter, et je les traiterai sommairement.

En parlant de supprimer la peine de mort, — pensez-vous aux conquérants, aux héros, aux moissonneurs de lauriers, aux cueilleurs de palmes, à ceux à qui les poëtes crient :

Prends ta foudre^ Louis, ei va comme un Hont

Pensez-vous à la guerre î

Savez-vous combien de Français ont été tués

58 MBSBZE^O»» I»aS A»aA«&Ui&

dans? hs guerres depuis te oommeKcmeiit du

Cinq millions ! àiamw les st&tiBdvpies.

Cda sappose au moinségaiemrat cinq milKons ^efmenm^ (^est*à--dire de pamnies kboor^iTS aassi innocents, aussi utiles à leur famille, mais nés de l'autre côté de tel fleuve ou de telle montagne que le plus fort de deux États déclare être ses frontières naturelles.

Combien pensez-vous qu'il y ait eu, en 1863, d'ouvriers tués dans les travaux publics et particuliers? maçons, couvreors^ charpentiers^ terrassiers, mécaniciens, etev? Plusieurs centaîiiifs, n'est-^e pas?

Combien sont morts dans les hôpita«nr, épuisés par la fatigue et les privations, par la nwrriuire insuffisante, à cause deifo vente à' feux poids et empoisonnés par la sophistication \

i J*ai fait un jour, dans les Guêpes, le tableau comparatif, en chiffres officiels, de ce que les principales densées coûtent au riche qui achète en gros et comptant, et au pauTra qui aokèteeD détail el à. oédity et j'ai traduit et

Ajoutez-en quatre qui, arrêtés pour des causes futiles, se sont pendus dans Isb violons, parce que, depuis quinze ans, je ne puis obtenir que ces dépôls soient séparés des corps de garde par une grille, au lieu de Têtre par un mur, etc.,

Et combien, dans cette même année 1863, est-il mort d'assassins frappés par la justice?

Onze.

De sorte que » de tout ce qui précède , et d'autres exemples qu'il serait bien facile de multiplier, il ressort que :

La profession d*€LSsassin^ dont les mauvaises chances excitent si fort votre sympathie, est la moins dangereuse el la moins insaliAre de ImUes les professions connties. \

résumé ces chiffres irréfutables par cette petite phrase : Il n*y a pas beaucoup de riches qui auraient le moyen (Cêtre pauvres.

*■ Pour suppléer les détails statistiques qni me manquent iciy je suis obligé de recoorir à un calcul approximatif, pour mettre en regard de ces onze assassins que vous avez eu la douleur de perdre en 1863, le nombre des

oïdium JUSTIGIiG

Haïs — et c*est mon dernier point à traitersavcz-vous le grand m'ai qui travaille la justice, Voïdium jmticiœ^

Je vais vous le dire.

Et ici, je ne m'adresse pas seulement aux jurés, mais à toute la hiérarchie judiciaire.

C'est que chacun, entraîné par l'orgueil et par Tabsence de principes, se permet d'ajouter ou de retrancher au rôle social dont il est chargé, de rompre quelques chaînons à la chaîne de la

victimes de l'assassinat. Avec les circonstances atténuantes, je ne risque que de rester au-dessous de la vérité, en supposant que trente assassins soient acquittés, soient sauvés de la mort par lesdites circonstances atténuantes.

Ajoutons — ce qui est probablement bien minime ^ quatre meurtres dont les auteurs sont restés inconnus et sur lesquels la justice informe.

En ne tenant aucun compte de crimes qui n'ont pas laissé de traces ou ne sont pas venus à la connaissance du ministère public ; en supposant que chaque meurtrier n'ait tué qu'une personne, nous arrivons, ayec h s victimes des onze condamnés que vous avez perdus, au nombre de qua^ ruiite-cinq.

MESSIEURS LBS ASSASSINS 61

loi^ et de substituer ses impressions ou des impressions reçues d'ailleurs à la volonté du législateur.

De là, une incertitude perpétuelle dans Tapplication de la loi.

Et un encouragement incessant pour les malfaiteurs.

Sous le règne du roi Louis-Philippe, règne sous lequel la France a amassé presque tout ce qu'elle dépense aujourd'hui, il arriva à M. Dupin, alorSjSi je ne me trompe, président de la Chambre des députés, de pérorer sur l'Algérie et de comparer le maréchal Clausel (peut-être n'était-il

alors que général) au Romain Calpurnius.

M. Clausel se fâcha et arriva à Paris, où il fit, par deux amis, demander très-sévèrement au moins des explications à M. Dupin.

Les amis de H. Dupin répondit ént que, si les avocats devaient se battre pour chaque parole offensante qui leur échappe, l'espèce diminuerait promptemcnt et finirait par s'éteindre; — que

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IVm voyait tous les jours les avocats» soit entra eux, soit avec le ministère public, échanger les qualifications et les insinuations les plus outrageantes sans qu'un seul se ôoît avisé 4e demander d'autre réparation que le droit de représailles; — que la robe met les avocats, comme les prêtres et les femmes, à Tabri de ces rudes façons, bonnes pour des militaires et des bourgeois, etc.

Les amis de M. Clausel se montrant peu touchés de ses raisons, ceux de M. Dupin firent remarquer alors dans l'histoire romaine deux ' Calpumius.

S'il y a eu, en effet, HO ans avant J.-C, un Caipurnius (Bestia), <)ui, consul en Àfii^que fut accusé de s'être laissé corronapre parJugurtha et d'avoir fait un iraité honteux pour la République ;

U y ettt un autre Ce^lpunfi.us (Flamma), qui, w Sicile, 258 ans aiyinl l'are cbréiienne, se déroua avec trois cents fcomsuœ pour isauvo* l'ariiu^ romaine, et Jie:sumcal qiiGf«r mindc;

Que M. «CUbiisêI ri'étaât ps& fondé à véolamcr une allusion à Bestia» quand lui, M. Dapm^ n'avafli enteodu parier que de Flaoaoïa*

L'affaire lut aioâî arrangée.

Mais on comprend quelle rude épreuve ce fnU psmr un Ic^ste eomme M. Dupn, qui se disait que, B»Qd sa résolution et sa force d âme, et sans l'existence de deux Calpurnîus, J eût été peutèlre exposé à se battre en duel et à «enfreindre les lois de son pays.

Mais, interrompant sa phcase^ M. Ikjpia se

demaT>da :

— Et quelles lois de mon pays aurais-je été exposé à enfreindre ?

Oil ee trouva 'qu'il a'y avait ^pas de lois^qui se fusBOTt Innovées enfreintes.

SepuBS ee lemps, H. IDupin «tortura ies testes, ifffluen^ "certaines dédisiims, certaines intei*prélat/ions , par suite desqueîtes le duel se trouvait assiinflé a l'^oHïîcide avec prémédîtiH ticm.

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A cette interprétation, il était facile de répondre :

— Oui, mais l'occusé a agi à son corps défendant, car il avait en face de lui quelqu'un qui voulait le tuer.

Néanmoins, on arriva au résultat que voici, résultat qui dépasse la somme de boulTonnerie qui sied à la loi et à la justice :

Quand, dans un duel, on a blessé son adversaire, on est traduit en police correctionnelle, sous rinculpation de coups et blessures, et on est condamné à la prison, à l'amende, etc., etc.

Mais, si on l'a tué, on est traduit devant la cc^ur d'assises et en butte à une accusation capitale, laquelle est toujours suivie d'un acquittement, attendu que la gent gauloise est toujours la gent porte-épée ; attendu surtout que la peine serait en disproportion monstrueuse avec le délit. En effet, le jury, suivant l'accusation sur ce terrain de fantaisie, déclare inévitablement l'accusé non coupable, de telle sorte qu*on peul tm-

punément tuer son adoersairet mais qu'on est puni sévèrement de le blesser.

\d ministère public alors ne se tient pas pour battu, — et on fait intervenir la partie civile, — de telle façon qu'on obtient un verdict du jury accompagné d'un arrêt qui l'annule, car en voici le résumé :

c Un tel n'est pas coupable d'avoir tué son adversaire; enr^paraf ton de quoù il payera des dommages-intérêts plus ou moins ruineux. »

Un exemple récent, pris en dehors du duel.

Dans l'affaire Armand :

Le jury déclare Armand non coupable, ta cour condamne Armand à vingt mille francs de dommages-intérêts en réparation du crime que le jury souverain déclare n'avoir pas été commis.

La cour de cassation, trouvant un scandale dans cette révolte contre le verdict du jury, casse Tarrét de la cour d'Aix, comme non motivé. L'arrêt n'était que trop motivé,et là peutêtre était son tort. Hais la cour de cassation

avait, en disant toute sa pensée, à craindre de se déjuger elle-même.

Dans l'intérêt de la loi et de la société, que chacun rentre dans son devoir, que le verdict du jury ne soit pas influencé illégalement par les avocats qui plaident contre la loi, et qui ne doivent plaider que contre son application.

Que les jurés ne manquent pas à leur serment et à leur devoir en apportant un parti pris et un préjugement à l'audience, et que les magistrats respectent les verdicts du jury quels qu'ils soient.

Ici, j'en aurais trop long à dire.

A ce moment où il me faut m'arréter et finir, mes regards cherchent du papier blanc, mon crayon s'agite, — mais...

Voici mes derniers mots :

A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser entraîner sans une conviction bien puissante, parce que cette plaidoirie est féconde en phrases brillantes et faciles, parce

qu'elle a un faux air généreux, libéral, humain* Pour soutenir Tavis contraire, dont la popularité et le succès sont moins certains, parce qu'ils sont moins vulgaires, il faut être trés-résolùment de cet avis*

C'est une singulière époque que celle où on entend les inoutons bêler :

— Il parait que nos chiens étranglent un loup de temps en temps... Ah! les pauvres loups!

Où Ton entend les mouches bourdonner :

— On dit que le balai de la servante détruit de loin en loin une toile d'araignée... Ah! les pauvres araignées! >

Cependant, moi qui suis d'un naturel bienveillant, je dis :

— Ah ! les bons moutons ! — Ah ! les douces et mielleuses mouches !

Mais, si ces moutons , si ces mouches ajou-> tent :

— Ah ! les méchants chiens ! Ah ! le vilain balai ! Ah ! la mauvai3e servante ! l\ faut museler

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les chiens, il faut brûler le balai, il faut chasser la servante.

Je dis :

— Voilà des moutons bien injustes, voilà des mouches qui n'ont guère le sens commun.

Et je finis en pensant tristement que tout ce qui a précédé était parfaitement contenu dans ma petite phrase :

c Abolissons la peine de mort^ mais que MM. les assassins commencent. »

lout à vous, mon cher Jourdan.

Alphonse Karr.

F. AURBAU. — IMP. DB LAONY.

ALPHONSE KARR

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