Messire I.S. Lesieur-Désaulniers [microforme]
UN homme avait rempli l’univers de son nom et de sa science ; il avait été comblé d’'honneurs et de distinctions par ses concityens. Appelé, un jour, à parler dans une circonstance solennelle, il aperçut parmi ceux qui l’écoutaient un vieillard vénérable qu’il reconnut pour son ancien professeur. Obéissant à un noble sentiment de reconnaissance, il laissa un instant le sujet qu’il traitait et dit, d’une voix émue, qu’il était heureux de voir dans son auditoire distingué l’homme savant et modeste
6 MESSIRE LESIEUR-DÉSAU LNIERS
qui avait guidé ses premiers pas dans le chemin de la science, et de déposer à ses pieds les hoïamages et les honneurs qu’il devait à ses enseignements.
On loue scuvent le mérite des hommes qui ont iaiustré leur pays par l’éclat de leurs talents et de leurs vertus, et on oublie ceux qui ont formé l'intelligence et le cœur de ces hommes remarquables. Ainsi, en parcourant un jardin rempli de fruits et de fleurs dont la vue nous charme, on n’a pas une pensée pour le jardinier dont la main habile a fécondé toutes ces merveilles.
Pourtant, la véritable grauueur n’est pas toujours dans le bruit et l’éclat du monde, dans la pourpre et la soie ; on la trouve souvent dans le silence et la solitude, sous le voile d'une sœur de charité ou dans les humbles fonctions du sacerdoce et de l’enseignement.
Voulant rendre hommage à ceux qui ont tant fait pour le peuple canadien en l’instruisant, je me suis arrêté, par hasard,
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 7
levant la grande figure de Messire I. S.
Lesieur-Désaulniers, ancien supérieur du collége de St. Hyacinthe. Il m’a semblé qu'un homme dont tous les élèves, sans distinction, parlent avec tant d'amour et Id’admiration, devait être un homme re- | marquable. J’ai reconnu, après avoir | étudié la vie et les mœurs de ce prêtre éminent, que c'était une grande âme, une intelligence d'élite, une des gloires les plus pures et les plus brillantes de l’éducation en ce pays.
M. Désaulniers naquit à Ste. Anne d’Ya:machiche, le vingt-huit novembre mil huit cent onze. Il tenait, par son père et sa mère, aux sources les plus fécondes de notre origine ; son père et son grand-père maternel avaient tous deux siégé dans notre Parlement.
Charles Lesieur, qui vint en Canada en mil six cent soixante et dix, épousa Francoise de Lafond, fille de Marie Boucher, qui était sœur de Pierre Boucher, gouverneur
8 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
des Trois-Rivières. Il est le père de tous les Lesieur, les Lesieur-Désaulniers,Lesieur. Duchêne, Lesieur-Coulombe, Lesieur-La:
pierre. La famille Désaulniers est alliée aux de Boucherville, de Courval, de Tonnancourt, de Varennes. \
L'intelligence et la piété du jeune Dé-| saulniers firent présager dès son bas âge sa | destinée : au collége de Nicolet, oùilentra | pour faire ses études en mil huit cent vingt-trois, il se distingua par ses vertus et ses talents. Ceux dont le dévouement et le patriotisme avaient fondé cette maison d'éducation, dans le but de former des hommes pour la religion et la patrie, n’eurent garde de négliger un pareil sujet.
Des prêtres éminents comme MM. Leprohon et Ferland, devaient être heureux de développer cette jeune plante.
Voici le témoignage porté sur M. Désaulniers par un condisciple : “Ila toujours été sage ; je ne me rappelle pas qu’il ait été puni une seule fois pendant tout le
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 9
cours de ses études ; les élèves, petits et grands, aimsient et recherchaient sa compagnie à cause de son franc rire, de son caractère toujours gai et aimable ; à mon souvenir, il n’a jamais eu la moindre difficulté avec qui que ce soit. Je l’ai toujours regardé comme un confrère de bon exemple sous tous les rapports.”
C’est dans ses dernières classes qu’il donna surtout l’idée de ce qu’il serait plus tard. Son intelligence s'épanouit aux premières lueurs de la philosophie et se livra avec ardeur à l'étude de cette science. La leçon ordinaire ne suffisait pas à son besoin de savoir, à son esprit curieux et indépendant ; il cherchait sans cesse de nouveaux horisons et prenait plaisir à s’aventurer seul dans le dédale des théories les plus abstraites.
Un exemple fera voir combien il aimait la discussion, la controverse.
Il avait un frère, doué comme lui de
10 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
talents remarquables, et qui fut l’une des gloires du collége de Nicolet.
Un soir, vers le soleil couchant, Madame Désaulniers, regardant par une fenêtre de la maison qui donnait sur la rivière, aperçut vaguement à travers le feuillage deux formes humaines, qui s'agitaient, et crut entendre des voix qui se parlaient avec vivacité.
—{Va donc voir ce que c’est,” dit-elle à son mari.
M. Désaulniers partit et reconnut ses deux fils, qui, armés chacun d’un bâton, traçaient sur le sable du rivage des figures géométriques et se démenaient furieusement pour trouver la vérité de la thèse qu'ils soutenaient l’un contre l’autre.
M. Isaac Désaulniers étant venu de St.
Hyacinthe faire visite à son frère qui enseignait la philosophie à Nicolet, ils s'étaient entendus pour aller ensemble passer une journée dans leur famille.
Ils venaient de traverser la rivière et de
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 11
tirer leur canot sur la grève, lorsque l’un d’eux se mit à faire sur le sable un problème qui le préoccupait. L'autre ayant eu le malheur de dire en le regardant faire que ce n’était pas cela, une discussion s'était engagée, et lorsque leur mère les aperçut, ils discutaient depuis le midi.
Pendant que le jeune Désaulniers grandissait à l'ombre de ce toit béni élevé par Mgr. Plessis, une autre maison d'éducation s’enracinait dans le sol canadien et fécondait toute cette partie du pays qu’on appelle, aujourd’hui, le district de St.
Hyacinthe. Fille, ou rejeton si l’on veut, de l’autre, elle se montrait digne de son origine et de sa mère. C’étaient, pour me servir de comparaisons plus justes, peutêtre, deux rameaux greffés sur le même arbre, l'arbre du dévouement religieux et national, ou bien deux sœurs nourries du même lait, des mêmes pensées, des mêmes sentiments. La maison de Nicolet fournit à celle de St. Hyacinthe ses pre-
12 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
miers vrofesseurs et directeurs. M. Désaulniers fut le dernier, mais non pas le moins précieux don qu'elle lui fit. Celleci était devenue capable de se suffire à elle-même ; elle n'avait plus besoin du courant qui l’avait alimentée jusqu’à ce jour ; elle pouvait se passer des lumières qui lui venaient de Nicolet, après en avoir détaché un des rayons les plus brillants.
M. Désaulniers venait de terminer ses études ; il avait dix-sept ans, et, malgré sa jeunesse, on l'avait choisi pour aller enseigner la philosophie au collége de St.
Hyacinthe. Professeur de philosophie à l’âge de dix-sept ans ! C 6tait bien jeune, et c’est un exemple qu’il ne faudrait pas suivre souvent, car on ne rencontre pas tous les jours des Désaulniers.
Il ne tarda pas à justifier la confiance qu’on avait mise en lui, et à prendre sur ses élèves cet empire qu’il a exercé sur eux pendant quarante ans. Il donna immédiatement la mesure de son intelligence et de
os
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 13
son cœur. Comprenant la responsabilité que lui imposaient la confiance de ses supérieurs et l’espérance de «8 élèves, il se livra tout entier à l'étude des sciences sublimes qu’il était chargé d'enseigner, et ne négligea rien pour se mettre à la hauteur de sa noble vocation. Chimie, physique, philosophie et théologie, il mena tout cela de front avec un égal succès. Quel noble et vaste champ aussi ouvert aux conquêtes du génie de l’homme ! Quelles jouissances pour un esprit avide de lumière et de vérité ! Chercher la raison, l'essence et la fin de tout ce qui nous entoure, du brin d'herbe qu’on foule aux ‘pieds comme de l’astre suspendu au-dessus de nos têtes ; connaître Dieu, l’âme et la matière : pénétrer, en un mot, les mystères de l’ordre intellectuel, moral et physique, qui nous enveloppent de toutes parts comme d’un triple voile ! Est-il un plus admirable sujet de préoccupation et d'étude !
Mais avant d'aller plus loin et de faire
14 MES$SIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
le portrait de M. Désaulniers, parcourons rapidement les principales phases de sa vie.
Pour satisfaire son immense désir de savoir et se rendre plus capable de remplir les fonctions auxquelles il avait consacré son existence, il alla, en mil huit cent trente-trois, au collége des Jésuites de Georgetown, d’où il revint à St. Hyacinthe, mûri et fortifié par l'étude, la réflexion et les leçons des professeurs les plus distingués. De mil huit cent trente-quatre à mil huit cent trente-huit, il fut chargé d’enseigner les mathématiques, la physique et la langue grecque. Les études que nécessitait un enseignement si sérieux ne l’empêchèrent pas de faire son cours de HSE avec beaucoup de succès.
Il fut ordonné prêtre, le trente juillet mil huit cent trente-sept, par Mgr. Bourget, qui venait d’être sacré évêque, le vingt cinq du même mois.
En mil huit cent quarante-sept, il parcourait le diocèse de Montréal et allait de
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 15
porte en porte mendier des secours pour le progrès et l’extension de la maison qui avait absorbé toutes les forces de son âme.
Un grand nombre de prêtres et de citoyens s’empressèrent de répondre à son appel, et bientôt il eut le bonheur de contempler ce beau collége de St. Hyacinthe, digne, par la grandeur de son architecture et de ses proportions, de la pensée de ses fondateurs.
En mil huit cent cinquante-deux, il entreprenait un voyage aussi cher à son esprit qu’à sa foi. Visiter l’Europe, étudier sa civilisation, ses capitales, ses monuments et ses universités ; parcourir cette terre d’Asie dont la poussière porte l’empreinte de Dieu! Combien de fois il avait soupiré, comme tous les grands hommes, après ce bonheur !
Il eut ce bonheur, grâce à la générosité et à l’esprit éclairé de:Madame Masson, qui le choisit pour accompagner son fils qu’elle
-envoyait dans ces contrées lointaines parfaire son éducation. M. Désaulniers visita
16 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
l'Europe, l’Asie et une partie de l'Afrique ; il voyagea en philosophe et en prêtre, cherchant avec avidité tout ce qui pouvait satisfaire son intelligence et ses sentiments. Rien n’échappa à ses investigations et à son désir d'apprendre; il aurait cherché à ébranler les Pyramides, s’il eût pensé qu'elles recelaient quelque vérité.
Il revint après deux ans, chargé de souvenirs, de connaissance et d’impressions qui augmentèrent l'éclat et l'efficacité de son enseignement et le charme de ses conversations. Le nouveau collége, fruit en grande partie de ses efforts et de son dévouement, avait été ouvert pendant son absence, et il en avait été nommé supérieur aux acclamations de tous les professeurs, élèves et amis du collége. Ce fut un beau jour, celui où il franchit le seuil de cette
maison qu’il aimait tant et dont il était la
gloire et l’ornement ; ses anciens élèves de ce temps-là en parlent encoreavec émotion.
Quelques mois après son retour, l’évêque
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 17
de Montréal le chargeait d’une pénible et délicate mission.
Aux Illinois, vivait un prêtre canadien dont le souvenir était dans tous les cœurs et le portrait dans toutes les maisons du Bas-Canada.' Ce prêtre, on l'avait vu parcourir, la croix à la main, nos campagnes et nos villes, et partout des milliers d’hommes, fascinés par son éloquence, s'étaient:
prosternés au pied des autels et enrolés sous la bannière de la tempérance. Soudain, une nouvelle étrange, incroyable, éclata au sein de la population canadienne :
& Le Père Chiniquy avait été interdit et même excommunié par son évêque, et au lieu de se soumettre, s'était jeté dans le schisme et l’hérésie, entraînant à sa suite un grand nombre de ses compatriotes.
On refusa de croire à une pareille chose, on cria à la calomnie, à l’imposture, et pourtant c'était vrai, trop vrai. Une espérance restait à la religion et à la patrie sb a ES M. Désaulniers, ancien condis-
18 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
ciple de ce prêtre malheureux, partait dans le but de le ramener dans le sein de cette Eglise catholique à laquelle il avait fait tant de bien, ou du moins d'ouvrir les yeux à ceux qui le suivaient. Mais, hélas !
l’Apôtre de la Tempérance, le prêtre canadien dont la parole éloquente avait 81 profondément remué les cœurs, n'était plus qu'un apostat, une ruine hantée par un spectre. M. Désaulniers consacra alors toute sa science, son énergie et son éloquence à le combattre et à détacher de sa cause ceux qu’il avait trompés. Il réussit dans cette tâche diffiuile, et ses succès remplirent de joie tous ceux qui s’intéressaient au sort de la colonie canadienne de Bourbonnais. :
Il rentra alors dans son collége pour ne plus en sortir. Il enseigna pendant quelques années la théologie, la chimie, et reprit, en mil huit cent soixante, sa chaire de philosophie qu’il garda jusqu’à sa mort, Ainsi, l’état de service de M. Désaulniers
au collége de St. Hyacinthe comprend trente-six ou trente-sept années de professorat, trente-sept années de dévouement et de sacrifices pour le succès et la gloire de cette maison d'éducation. Mathématiques, chimie, physique, histoire naturelle, astronomie, théologie, il a tout enseigné avecun talent et un succès qui dénotaient que dans sa vaste tête il y avait place pour toutes les sciences, que rien n'était à l’épreuve de son courage et de sa pénétration d’esprit.
Mais c’est comme professeur de philosophie, surtout, qu’il a jeté tant d’éclat sur son enseignement et sur le collége de St.
Hyacinthe. Nous avons dit qu’il avait manifesté, vers la fin de ses études collégiales, un goût et un talent tout particuliers ns cette science.
C'était l’époque où Lamennais remuait le monde par les accents magiques d’une voix qui rappelait les grands docteurs du christianisme. La jeunesse, surtout, prêtait
20 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
l'oreille à cette voix mélodieuse, à ces éloquentes philippiques en faveur du catholicisme.
M. Désaulniers ne put échapper à l’entraînement universel et se sentit épris des théories brillantes dont les conséquences erronées n’apparaîssaient pas encore clairement.
Un jour, ayant à subir un examen sur les fondements de la certitude, il commenca à réciter suivant les doctrines exposées dans les cahiers de la classe, puis il ajouta : “sed secundum Dominum de Lamennais hoc est falsum :”” mais suivant Monsieur de Lamennais cela est faux. Et bravement, il entame la discussion avec ses examinateurs, parmi lesquels se trouvait M. Rainbault. Celui-ci, plus charmé que mécontent de trouver une si grande énergie de pensée chez un enfant de quinze ans, se contenta de lui dire, en terminant la discussion, qu’il ne tarderait pas à voir le néant de ce système.
MESSIRE LESIEUR.DÉSAULNIERS 21
En effet trois ans après, durant son sé- Jour à Georgetown, M. Désaulniers renonçait à des idées qui pendantquelque temps séduisirent beaucoup de grands esprits.
Emporté par son imagination au-delà des limites que la foi trace aux esprits les plus superbes, Lamennais avait fait d’un élément de vérité une erreur ; il avait osé prendre la place de l'Eglise, en fixant lui-même les sources de la certitude.
La chute de Lamennais fit voir davantage à M. Désaulniers combien l'erreur est facile en philosophie, et combien les thé.
ories les plus brillantes et les plus logiques, en apparence, sont près des abîmes. Il n’en devint que plus prudent et plus ardent à poursuivre la vérité à travers tous ces systèmes anciens et modernes établis par les plus grands génies. Le doute répugnait à cet esprit droit et profond, à cette âme franche et naïve ; il lui fallait la vérité, la vérité dans toute sa splendeur,
22 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
afin qu'il pût la faire jaillir aux yeux de ses élèves.
Mais après quinze ans d'études et de méditation, il déclarait qu'aucun système ne lui offrait la plénitude de ce qu’il cherchait. Un jour, pourtant, il se déclara satisfait et content ; il avait trouvé dans St. Thomas d'Aquin la solution de tous les problèmes qui le préoccupaient et le triomphe sur les doutes qui l’affligeaient. Il avait compris plus que jamais, en étudiant la théologie et la philosophie de ce grand docteur de l'Eglise, la nécessité de l’union étroite de ces deux sciences incomparables et l'impuissance de la raison émancipée du joug de la foi.
Il s’abreuva avec délices aux eaux limpides de cette source profonde au fond de laquelle les vérités les plus controversées lui‘apparaîssaient comme des diamants, et il sortit de ce bain, radieux et transformé, avec un désir immense de dire ce qu'il avait Vu, |
ES Si sat ENBERRGMREEES
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 23
Porté, en quelque sorte, sur les ailes de celui qu’on appelle “ l'ange de l’école,” il s'éleva dans les régions les plus pures et les plus éclairées du monde intellectuel.
On raconte la joie des hommes de génie trouvant, après quarante ou cinquante années de misère et de travail, le secret qu'ils cherchaient. M. Désaulniers éprouva autant de bonheur, lorsqu'il put enfin explorer sans crainte et sans danger cette mer semée d’écueils qu’on appelle la philosophie, lorsqu'il put remonter ce fleuve immense qui arrose le monde, jusqu'aux sources où il se forme par l’union de la raison avec la révélation.
Avec quel plaisir il se remit à l’enseignement de la philosophie qu’il avait abandonné quelque temps ! Avec quel enthousiasme il communiqua à ses élèves le résultat de ses travaux et de ses recherches, et déversa dans leur esprit les flots de
lumière qui inondaient son âme ! C’est ici
24 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
surtout qu’il faut admirer et contempler l’émin. at professeur de philosophie.
Voyez cette belle et large tête faite pour de grandes choses ; cette grande et noble
figure aux ‘raits hardis et fiers ; ce regard
vif et profond qui semble aider la parole à porter la lumière et la conviction dans les âmes ; cette physionomie toute rayonnante d'intelligence, de candeur et de franchise ; cette forte et imposante stature ; écoutez cette voix mâle et sonore, cet accent convaincu et entraînant, ces réponses et réparties brusques et promptes comme des boulets, ironiques et mordantes quelquefois, mais toujours aimables ; voyez encore ce laisser-aller, cette façon originale d’agir et de parler un peu démocratique et familière, cavalière même, si l’on veut; mettez enfin un cœur de mère dans cette
poitrine d'homme, et l’on aura le portrait de M. Désaulniers au milieu de ses élèves, en même temps que la raison du culte
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 25
d'amour et d’admiration qu'ils lui portaient.
Les élèves n’arrivaient pas en classe avec ce dégoût ou cette crainte qu’on remarque trop souvent, et qui malheureusement déforment les caractères et les intelligences ; ils y allaient joyeux et contents, heureux de rencontrer leur professeur bien-aimé, de l’entendre parler, de boire à ce vase d’où la science débordait à pleins bords.
Aussi, quels efforts il faisait pour leur rendre l'étude aimable et agréable, pour leur faire apprécier les charmes de la philosophie par la chaleur de sa parole, la clarté de ses explications, pour leur communiquer l'enthousiasme qu’il éprouvait lui-même pour la science ! Lorsque, par une interpellation habile faite quelquefois par un élève qui ne savait pas sa leçon, on faisait tomber la discussion sur une des belles questions qui préoccupaient constamment sa pensée, quel silence ! quelle attention respectueuse ! Lorsque la cloche
sonnait pour la récréation, on était presque mécontent. Et ce n’était pas seulement de philosophie qu’il parlait dans ce tempslà ; mais comme tout s’enchaînait et se soutenait dans sa vaste intelligence, il parlait de droit, de médecine, de commerce et de politique, car il avait étudié tout cela.
Quel trésor pour une maison d'éducation!
Faire des hommes ! c'était son mot et son objet. Aussi, il conduisait ses élèves comme des hommes, par la raison, par la persuasion, l’amour-propre bien entendu et le respect de soi-même ; et en effet, avouons-le, lorsqu'ils sortaient du collége, la plupart étaient plus avancés, plus hom:mes que d’autres le sont à vingt-cinq ou trente ans.
A ceux qui lui reprochaient de ne pas écrire, de ne pas faire des livres, il répondaiït par ces belles paroles : C’est vrai, je n'écris pas, mais j'espère avoir laissé dans l'esprit et le cœur de .mes élèves ce que je
re — ” St comen br aies." nf
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 27
pensais, ce que je sentais. Mes élèves seront mes livres. ?” Cette réponse rappelle le mot fameux de cette fière Romaine qui disait en montrant ses trois fils : 4“ Voici mes bijoux. ”
Il avait quelquefois une manière pitto-
resque et emphatique de dire certaines
choses, de proclamer certaines vérités. Il disait, un jour, en parlant du progrès : “ Le progrès ! c’est une belle et grande chose ; mais on en à tant abusé, qu’en religion on en à fait une hérésie, et en politique une bêtise. ??
Un jour qu’il discutait savamment sur la matière, un élève voulant lui faire une objection, frappa le mur avec son poing, et s'écria que, malgré toute sa science, M.
Désaulniers ne lui ferait pas croire qu’il ne voyait pas et ne touchait pas en ce moment de la matière. ‘ Ah! tu vois la matière, toi, tu touches la matière ! Eh ! bien, tu es plus fin que moi! Il y a quarante ans que je veux en voir et en toucher, et je n'ai pas
28 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
encore réussi. ” Inutile de répéter ses explications, mon but n'étant que de peindre M. Désaulniers dans ses rapports avec ses élèves.
Ses élèves ! on aurait dit que chacun d'eux était une partie de lui-même ; leur progrès et leur bonheur, c'était toute son ambition. Il aurait voulu les pénétrer de sa foi et de sa science, leur apprendre tout ce qu'il savait lui-même, les mettre en état de briller dans le monde ou dans le sacerdoce par leurs connaissances comme par leurs vertus, par leurs manières et leur esprit; enfin, il allait jusqu’à leur dire comment faire un bouquet.
Fidèle à son système d’en faire des hommes, il leur demandait moins les signes extérieurs qui passent que les principes qui restent.
Pour les habituer à penser et à se conduire par eux-mêmes, il avait fait de la classe de philosophie au collége de St.
Hyacinthe une espèce d'institution, un Etat
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 29
dans l'Etat : c’est par elle qu’il prétendait conduire la communauté, et il s’appliquait à lui faire comprendre son rôle et son influence. Punir un philosophe ! jamais ! Quel magnifique système ! Si les élèves de ce prêtre distingué, de ce professeur incomparable, ne sont pas ce qu’il a voulu les faire . ..... des hommes ! ce n'est pas
sa faute.
Disons, pour finir ce tableau, qu'après avoir enseigné les choses les plus sérieuses, après avoir discuté les questions philosophiques de la plus haute portée, il passait ses récréations avec les écoliers, jouant avec les petits comme les grands, aux cartes, aux dames et aux échecs, aussi enjoué, aussi bruyant qu'eux.
J’aiditqu'iln'écrivait pas; cependant, ce qu’il n’a pas voulu faire pour le public, il l’a fait pour le collége de St. Hyacinthe. Il a laissé une balle traduction d’une grande partie de la Somme philosophique de St.
Thomas, des cahiers de notes et d'analyse
sur toute espèce de choses, et uu Traité des obligations qui dénote une connaissance approfondie de notre droit coutumier et de nos statuts. Car il faut dire que non content d'enseigner la physique, les mathématiques, l'astronomie, la chimie et la philosophie, il avait établi une chaire de droit à l’usage des élèves de philosophie, et plusieurs disent que son cours en valait bien d’atres. Il enseignait cela comme tout le reste ; ce qui lui entrait dans la tête en sortait lumineux, brillant comme des rayons de soleil; on aurait dit que chaque science y avait sa case ou son compartiment.
En mil huit cent soixante et sept, il publia dans le Courrier de St. Hyacinthe des articles remarquables sur ‘“ le progrès.”
Aussi savant en loi ecclésiastique qu’en loi civile, il était, sur l’une comme sur l'autre, l’avocat et l’oracle des curés du diocèse ; on le consultait de tous côtés,
. St, Alphonse de Liguori était son homme
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 31
pour la théologie morale, comme St. Thomas l’était pour la théologie dogmatique et la philosophie. On l’a entendu dire plus d’une fois que St. Alphonse de Liguori serait, un jour, déclaré Docteur de l'Eglise.
J’ai parlé de sa foi. Il croyait avec la naïveté de l’enfant et l'énergie du philosophe qui a trouvé la vérité. “ Je crois, disaitil souvent, mais je serais bien malheureux si je ne pouvais m'expliquer ma foi.”
Cet homme à la figure si énergique, à la tête si forte, aux allures presque militaires, était, commeon sait, doué de la plus grande sensibilité. Une belle page sur l'Eglise, sur le pape, fesait pleurer ces yeux si fiers, si indépendants en apparence. Cette sensibilité qu’il cherchait à dissimuler lui jouai: des mauvais tours. Quelquefois, pendant la récréation, ses élèves s’approchaient de lui et lui présentant un journal, lui disaient : & Lisez-nous’ donc cela, M. Désaulniers, il paraît que cest bien. beau. ”?’ Le bon professeur se mettait à lire avec sa voix la
82 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
plus mâle, son accent le plus convaincu ; mais bientôt son ton baissait, sa voie s’enrhumait, ses yeux s'embrouillaient, il était arrivé à un passage où il était question du Pape. Il se hâtait de s’en aller en donnant pour prétexte que sa digestion le fatiguait.
L’infaillibilité était pour lui un dogme avant même que le Concile en eût fait un article de foi; il avait exprimé l'opinion qu’un célèbre et d'ailleurs bon traité de théologie fût banni de nos écoles, parce que cette vérité n’y était pas suffisamment affirmée.
Ses dernières paroles en public furent pour cet Eglise et ce Pape qu'il aimait tant.
La population de St. Hyacinthe, réunie dans la cathédrale, disait adieu à quelquesuns de ses enfants qui partaient pour s’enrôler sous l’étendard du souverain pontife. M. Désaulniers avait été chargé de faire le discours de circonstance.
M. Oscar Dunn, alors rédacteur du Courrier de St. Hyacinthe, eut la bonne
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 33
pensée de recueillir les paroles éloquentes qui tombèrent de sa bouche, ce jour-là;
nous les reproduisons plus loin.
Lorsque M. Dunn eñt écrit le discours de M. Désaulniers, il alla le lui lire afin de s'assurer si c'était bien cela. Iln’en avait pas lu la moitié que le savant professeur de philosophie avait les joues baignées de larmes.
Un autre trait achèvera de faire comprendre ce qu’il y avait de foi et de dévouement dans l’âme de ce prêtre. Il avait une passion, la plus canadienne et.
certainement la plus innocente des passions, il aimait la pipe. Pendant un cer tain temps, il vécut en quelque sorte au milieu d’un tourbillon de fumée.
Un jour, un élève étant tombé malade, il promit dans son inquiétude de renoncer à cette agréable distraction, si le jeune malade recouvrait la santé. L'élève ayant guéri, M. Désaulniers tint sa promesse jusqu'à son dernier jour.
#4 MESSTRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
Une singulière particularité !
M. Désaulniers dont les yeux paraissaient si bons, ne voyait pas le rouge.
Est-ce pour cela qu’il l’aimait si peu en politique ?
Il avait un grand respect pour l’autorité civile comme pour l'autorité religieuse, et ses relations amicales avec les premiers hommes du pays furent d’une grande utilité au collége de St. Hyacinthe.
Son patriotisme était à la hauteur de ses autres sentiments. Du patriotisme ! Un homme si bien fait pouvait-il ne pas en avoir ? La vie de celui qui consacre une si grande intelligence et un si noble cœur à léducation de la jeunesse, n'est-elle pas un acte continuel de patriotisme ? Si les hommes n’apprécient pas suffisamment ces dévouements obscurs mais sublimes, quelle éouronne Dieu doit leur réserver |
La réputation de M. Désaulniers n'avait pas tardé à franchir les murs du collége où il avait concentré son existence,
MÉSSIRE LESIEUR-DÉSAULNIÉRS 34
Vers les années mil huit cent quaranteneuf et mil huit cent cinquante, il faisait devant l’Institut-Canadien de Montréal, des lectures qui eurent du retentissement.
Il n'y à pas bien longtemps encore, il nous était donné de goûter à son enseigne-
- ment philosophique. C'était au Cabinet
de Lecture Paroissial ; il avait pris pour sujet de son discours : l'Étre. C'était un thème aride et peu attrayant ; et cependant l’auditoire était ravi. Quelle science!
Quelle lucidité d'intelligence ! Quelle clarté dans l'expression !
Quelqu'un qui avait assisté aux leçons des plus grands savants de l’Europe disait qu'il avait rencontré des hommes anssi instruits que M. Désaulniers, mais que jamais il n’avait entendu un enseignement plus clair et plus éloquent que le sien.
Dans une lecture qu'il fit, à neu près dans le même temps, devant l’école de médecine, il étonna tout le monde par la science et la largeur de vues avec les.
36 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
quelles il parla de l’organisation physique et intellectuelle de l'homme.
On dit que les étudiants en médecine, gens assez peu sensibles, on le sait, furent vivement impressionnés par cette parole admirable et qu’ils en gardent encore le souvenir salutaire.
Ajoutons que Montréal eut aussi le plaisir de l’entenrre parler du haut de la chaire de Notre-Dame, dans deux circonstances solennelles : une fois, c'était la fête de la St. Jean Baptiste ; et l’autre fois, lors de la grande cérémonie funèbre qui eut lieu en l’honneur des héros de Castelfidardo.
Sa prédication était aussi vivement goûtée dans les campagnes ; lorsqu'on voyait M.
Désaulniers monter dans la chaire, c'était un heureux événement.
Mais M. Désaulniers avait plutôt l’éloquence de la philosophie que celle du sentiment et de l’imagination ; il aimait mieux discuter que prêcher, l'habitude
de l’improvisation et des allures dégagées de l’enseignement nuisait à la préparation de ses discours ou sermons. Esprit philosophique avant tout, il s’occupait peu de tirer parti des lieux communs et ressources oratoires nécessaires en certains cas. Marcher dans les sentiers battus, dans les chemins fleuris, ne suffisait pas à son courage et à son esprit ; il aimait à élargir le chemin, à ouvrir des horizons nouveaux ; s’il rencontrait une montagne, il n’en
faisait pas le tour, il passait au travers ; on
le suivait au sillon lumineux qu'il laisenth derrière lui. Habitué à parler à Jets continus, à laisser sa pensée courir bride abattu, dans un monde sans limites, il s’impatientait, lorsqu’il lui fallait mesurer ses paroles et gêner ses mouvements. On aurait dit un coursier sauvage incapable de supporter le frein, un torrent dont on veut arrêter les eaux puissantes.
De pareils hommes ne devraient pas mourir, du moins pas dans la vigueur de
38 MESSIRE LESIEUR.DÉSAULNIERS
l’âge, au cœur de la moisson, lorsque le monde recueille abondamment les fruits de leurs travaux. Malheureusement, ce sont presque toujours ceux-là quis’occupent le moins de prolonger leur vie.
C'est pour montrer à leur bien-aimé professeur combien ils s’intéressaient à sa précieuse existence et lui permettre de conserver ses forces par un exercice noble et salutaire, que les anciens élèves du collége de St. Hyacinthe lui offraient, au mois de septembre mil huit cent soixante et quatre, un magnifique billard. M. Désaulniers fut sensible à ce témoignage d'estime et de reconnaissance si plein de délicatesse et d'opportunité. |
C’est près de ce billard, qui lui rappelait de si doux souvenirs, que le trente avril mil huit cent soixante et sept, l’ange de la mort l’avertit de sa fin prochaine en le frappant du bout de son aïle. Ilse hâta de profiter du temps qui lui restait à vivre
MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS 39
pour couronner dignement sa vie en assurant l'avenir du collége de St. Hyacinthe.
I1 fit bien de se hâter, car, le cinq avril de l’année suivante, l'ange revenait chercher sa belle âme pour la porter devant Dieu.
Le pays tout entier comprit la perte qu'il venait de faire.
Quelle concert unanime de regrets et d'éloges ! Qu'il était touchant de voir la douleur de tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître et de recevoir ses enseignements ! L’illustre défunt avait dit que ses élèves seraient ses livres ; il aurait pu ajouter qu’il aurait dans leur souvenir un monument plus glorieux et plus durable que la pierre qui recouvre sa tombe.
same sas
ri
Surrexit. Judas qui vocabitur 4 Machabeus filius ejus pro eo.
L'aspect général du royaume de l'Eglise dans le temps présent, nous fournit, mes Frères, un grand enseignement. Aujourd'hui plus que jamais peut-être il nous est donné de comprendre la mission de l'Eglise sur terre, mission de luttes, de combats continuels de la vérité contre l'erreur, du bien contre le mal. Jésus-Christ, en venant sur la terre venait pour combattre ; sa vie a été une longue lutte contre l’erreur du paganisme et contre les persécutions, et lorsque montant aux cieux, il promit à son Eglise qu'il serait avec elle jusqu’à la consommation des siècles, il lui dévoilait par là même la condition de son existence parmi les hommes: toujours résister au mal, toujours subir les attaques des ennemis de Dieu et toujours repousser ces at-
42 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
taques jusqu’au jour de la lumière éternelle, de la récompense des élus, où Dieu, rappelant à lui les bons soldats, leur ouvrira le ciel et fera de l'Eglise militante l'Eglise triomphante dans l’impérissable gloire de Jehovah.
Combattre, c’est toute la vie de l’homme sur terre, militia vila hominis super terram. Ce combat, commencé avec Lucifer ne finira qu'avec la dernière bataille livrée contre l’Ante-Christ. Ily a deux camps, il faut passer dans l’un ou dans l’autre. Pour nous, enfants de l'Eglise, ces combats font notre bonheur et notre gloire, car ils préparent et assurent notre avenir au delà du tombeau. |
La circonstance qui nous réunit est un exemple de ces luttes. Quoique éloigné de Rome, le centre de la catholicité et pour cela même le point de mire de la fureur des impies, nous avons entendu les gémissements du père des fidèles, et c’est l’honneur de notre pays de fournir aujourd’hui
des défenseurs à la plus noble et à la plus sainte des Causes, à la cause de l’ordre, à la cause de Dieu même. A ces jeunes gens qui nous disent adieu au moment de partir D où Pour s’armer du glaive du Seigneur, et à | | vous tous, mes Frères, je veux dire ce | qu'est le Royaume de Dieu et ce qui doit | } fortifier ceux qui le défendent.
| L'Eglise est un royaume, regnum cælorum :
ses frontières doivent s'étendre jusqu'aux dernières limites des terres habitées ; ses lois doivent pénétrer dens les palais des rois comme dans la chaumière du pauvre.
| Rome est sa capitale, le Pape est son souverain. L'établissement de ce royaume est le moyen que Dieu a Pris pour assurer le salut des hommes ; l'Eglise n’a pas d'autre destinée que celle de Préparer notre gloire éternelle,
Or il importe que ce royaume ne périsse | point. Pour l'établir le Verbe de Dieu s'est | fait chair et Jésus-Christ à subi les souf. | frances de la croix ; c’est assez dire que
44 MESSIRE LESIEUR.DÉSAULNIERS
son existence est la condition même du bonheur de l’humanité toute entière.
Si donc ce royaume est attaqué, le devoir des catholiques est de voler à son secours, de s’armer pour la défense des droits sacrés qui forment la base de sa constitution divine. En lui promettant une durée dont le terme sera la consommation des siècles, Dieu s’est mis en cause, pour ainsi dire.
Quelle gloire pour nous de travailler suivant nos faibles forces pour que la parole de Dieu ne reçoive point de démenti!
Quelle gloire, ai-je dit ; mais n’est-pas aussi une obligation sacrée ? Ne sommes-nous pas obligés de défendre l'Eglise qui nous donne le bonheur dans l'éternité. Combattre pour l'Eglise c’est soutenir Dieu :
quelle gloriole humaine peut-être comparée à cette suprême gloire ! Et soutenir un Dieu mort pour nous, quelle obligation plus douce et en même temps plus méritoire !
L'Eglise, c'est le moyen de parvenir au ciel ; défendre l'Eglise c’est travailler à la
conservation de ce moyen, et comme le salut est la dernière fin de l’homme, il faut dire que défendre l’Eglise est la plus belle mission qui puisse échoir à l’homme.
Ce n’est donc pas avec un sentiment de tristesse que nous devons assister à la solennité d’aujourd’hui. Réjouissons-nous plutôt dans le Seigneur de ce qu'il est donné à notre bien-aimée patrie de fournir des hommes à l’armée du Christ. Je le sais, je le comprends, ceux à qui nous disons adieu en ce moment, font un immense sacrifice en laissant leur pays ; ils courent le risque de compromettre ce que nous appelons leur avenir, leurs succès temporels : ils abandonnent leur famille, leur patrie, et mes Frères. le cœur de l’homme s’attache à la patrie comme il s'attache à sa mère. Mais ils ont le courage de ce sacrifice. Ils abandonnent leur mère selon la chair pour voler au secours de leur mère spirituelle l'Eglise: ils se séparent de leur père en ce monde
pour aller défendre la cause de Dieu, leur
46 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
père au ciel; ils laissent le Canada, leur patrie, pour aller combattre sous les drapeaux de l'Eglise, qui est aussi leur patrie, et qui leur prépare un séjour meilleur.
Hommage à eux ! ils sont les bras du Seigneur, ils ont cette force qui a vaincu le monde. | Je sais encore qu'ils causent des sacrifices autour d'eux. Leurs pères comptaient sur eux. Mais j admire encore la noble idée qui inspire les pères de ces jeunes gens. Ils aiment l'Eglise et lui donnent leurs ils pour la défendre ; de même Dieu a aimé le monde jusqu'à lui donner son fils pour le sauver.
Les mères de ces jeunes gens souffrent .
aujourd’hui dans leur allégresse religieuse. ont le courage, la force ; mais leur eur de mère ne peut pas ne pas s'alarmer à l’idée des dangers que vont courir leur fils. La vierge Marie au pied de la croix avait cette joie céleste promis au sacrifice, en pensant à la gloire de son divin fils, mais
elle payaiït son tribut à la nature humaine par d’abondantes larmes. Stabat mater dolorosa. Aïinsi, mères chrétiennes, vous pleurez au départ de vos fils pour le champ de bataille, mais vos âmes se réjouissent à la pensée de la bonne action que vos enfants ont la généreuse intention d'accomplir.
Vous êtes les sœurs de cette noble dame de notre ancienne mère-patrie, qui, apprenant que son époux venait d'être tué sur le champ de bâtaille de Castelfidardo, conduisit son fils aux pieds des autels et l'offrit aussi au Seigneur au milieu de ses larmes de mère.
Remercions la providence de ce qu’il lui a plu d’inspirer tous ces dévouements.
Gardons-nous de la tristesse, lorsque nos compatriotes s'élèvent Ou dual du commun des hommes ; dans ces jours où les caractères sont si dégradés, nous devons nous réjouir de pouvoir contempler des âmes fortes et généreuses, et d’être témoins
de belles actions. Comme Canadiens,
48 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
réjouissons-nous encore du départ de ces jeunes gens. Ils associent le Canada à la gloire des autres nations. Nous leur devrons de pouvoir dire : Le Canada s’est distingué dans la sainte croisade ; il y a eu du sang canad* \n de versé dans les plaines d'Italie pour la plus belle des causes ; nous avons envoyé au pape des défenseurs, et ils ont vaillamment combattu: partis avec l’auréole de l’héroisme, quelques-uns ont reçu sur le champ de l’honneur la couronne du martyre.
À vous, mes jeunes amis, je veux dire adieu au nom de vos concitoyens. Empruntant le langage que tenait Mathatias, chef du peuple de Dieu, à ses fils, je vous dirai: Partez pour le combat, soyez les zélateurs de la loi divine, estote zelatores legis. Pensez que vous allez sur les champs de bataille pour Dieu, et j'ajoute : souvenez-vous alors de votre patrie et du nom canadien. Rappelez-vous vos ancêtres dans votre pays et vos devanciers dans l'Eglise ; donnez vos
âmes, s’il le faut, pour l'héritage de vos pères, et date animas vestras pro lestamento
patrum vestrorum. C’est la foi qui vous fait
soldats, mourez comme des braves et comme des catholiques ; mourez et votre nom vivra toujours, accipielis gloriam magnam et nomem œlernum; mourez, Vous serez des martyrs, le ciel sera votre récompense, et ce sera là la consolation de vos mères qui vous pleureront. Votre courage honore ce pays, votre sacrifice nous touche. Recevez l'expression de notre reconnaissance ; recevez les remerciements de vos parents qui s’énorgueillissent de votre courage, de vos concitoyens dont vous faites la gloire, de l'Eglise dont vous faites la joie. Soyez préparés aux grands combats ! portez bien votre nom. Nos sympathies vous accompagnent ; nous vous souhaitons de revenir parmi nous, maïs si Dieu voulait qu’il en fât autrement, nos prières vous accompagneront par de là cette vie. Et s’il m'est pus mettre ici l'expression d’un sen-
50 MESSIRE LESIEUR-DÉSAULNIERS
timent personnel, je dirai : Recevez pour votre courageuse déter:nination les remerciments de vos professeurs ; si notre enseignement à pu contribuer à vous former pour l’armée pontificale, nous en rendons:
au Seigneur des actions de grâces. Adieu.