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Métaphysique Et Destinée Humaine

Nul autre temps sans doute n’a ressenti autant que le nôtre le besoin de la philosophie, non point que personne songe à l’invoquer pour qu’elle le divertisse ou le console, car la philosophie est toujours le contraire d’une évasion, mais pour qu’elle lui donne une conscience virile de la signification de l’existence humaine, pour qu’elle lui apprenne à retrouver, derrière les événements qui le meurtrissent, cette activité de l'esprit qui le constitue et qui seule peut lui permettre de les transformer pour en faire les chemins de sa destinée et les moyens de son accomplissement.

Louis LAVELLE !,

Si la civilisation humaine devait sombrer, nous savons bien, parmi les disciplines de l’esprit, quelle victime succomberait la première : ce serait la philosophie, cette pointe fragile de la vie de l’esprit ; — pointe délicate et menacée, puisque, sans cesse remise en question, elle est sans cesse contrainte de se défendre elle-même, de justifier elle-même sa raison d’être et son droit

à l’existence.

1 Leçon inaugurale faite au Collège de France le 2 décembre 1941, Paris, 1942, p. 31.

Si d’autre part la philosophie, cédant sous la menace, devait fléchir (et il lui est arrivé de fléchir), nous savons bien quelle partie de la philosophie succomberait la première : ce serait la métaphysique. L'histoire et notre expérience quotidienne nous offrent maints exemples de son éclipse. Rien de plus menacé qu’elle, rien de plus contesté. Il n’est que de rappeler les attaques inlassables du scepticisme «qui, disait Dilthey 1, accompagne la philosophie comme son ombre»; de rappeler la Critique de la raison pure qui conclut à l'impossibilité de la métaphysique comme science ; de rappeler enfin la « phobie du métaphysique » chez les positivistes comme A. Comte qui considèrent l’âge métaphysique comme définitivement révolu. Même Descartes, hardi métaphysicien s’il en fut, mais « métaphysicien malgré lui» ? et méfiant à l’égard des entreprises scolastiques, écrivait à Ja Princesse Élisabeth % qu'il n'avait Jamais employé que «fort peu d’heures par an » aux pensées «qui occupent l’entendement seul ». Dans une autre lettre 4, il avoue à Chanut que les pensées métaphysiques lassent son esprit et que la présence des objets sensibles ne permet pas qu'il s’y arrête longtemps.

Toutefois, le sort de la métaphysique, dont l’existence est par essence menacée, est loin de suivre les vicissitudes de l’ambiance sociale et intellectuelle. Le fléchissement de la métaphysique n’est pas proportionnel au poids de la menace qui pèse sur elle. Bien au contraire : comme pour certains tempéraments

LAN Drrrue y, Einleitung in die Geisteswissenschaften, Gesammelte Schriften, t. I, p. 407, Leipzig et Berlin, 1922. * Paul Decosrer le caractérise très justement ainsi dans De l'unité métaphysique, Bruxelles, 1934, p. 18.

$ Letire du 28 juin 1643.

4 Lettre du 1er février 1647.

dont la présence du danger ou les revers de fortune trempent l'énergie et aiguisent les facultés de résistance, il semble qu’un ciel menaçant apporte un regain de vie à la métaphysique. Ainsi, dans l’histoire, jamais la philosophie n’a été aussi cotée qu’en France au XVIII siècle où elle avait trouvé audience jusque dans les salons et les boudoirs : jamais pourtant la philosophie, et la métaphysique surtout, n’ont été si bas ; l’optimisme, la foi en le progrès, les lumières avaient éteint le flambeau métaphysique. Peu d’époques en revanche furent plus troubles que les ITIe et IVe siècles de notre ère, au déclin de l'Empire romain ; et cependant la métaphysique brille soudain d’un éclat incomparable ; c’est l’époque de Plotin, dont on reconnaît aujourd’hui toujours mieux l'importance capitale pour le développement de la philosophie occidentale, « puisqu'il traça le premier le schème organique de toute métaphysique future » 1 De même, notre temps, dont 1l serait superflu de rappeler les menaces terribles, nous fait assister à un admirable renouveau métaphysique.

Comment dès lors, quand nous voyons que la métaphysique, la discipline la plus menacée du patrimoine culturel de l’humanité, puise dans cette menace même les conditions de son renoüveau, comment ne pas nous en étonner et ne pas en rechercher la raison ? Il existe apparemment comme un pacte secret conelu entre la métaphysique et l'insécurité ou la fragilité, si bien que la constatation de la fragilité de la métaphysique nous ouvre déjà, immédiatement, les perspectives d’une mélaphysique de la fragilité qui nous éclairera sur un aspect essentiel de la destinée humaine.

1 P. DecosTER, op. cul., p. 18.

On peut se livrer à la réflexion métaphysique soit sous le signe de la sécurité soit sous le signe de la fragilité.

Jusqu'à Descartes déjà, mais surtout jusqu'à Kant, qui marque un tournant décisif de la pensée métaphysique, les philosophes ont trouvé un appui d’une remarquable stabilité physique et métaphysique dans un univers astronomique que venaient encore consohder les dogmes chrétiens. Peut-on rêver atmosphère plus sereine, sécurité plus parfaite dans l’être, que celle où s’épanouissent les grandes métaphysiques comme celles de Platon 1, d’Aristote, de saint Thomas ou de Leibniz ?. La métaphysique, au sein de cette sécurité, peut certes devenir, comme le veut J. Maritain ÿ, «la plus haute volupté de la raison ».

Avec Kant et Maine de Biran, l’univers du philosophe bascule et son centre de gravité se déplace. Le monde stable des objets sur lequel l’homme s’appuyait voit ses fondements s’ébranler et l'esprit ne trouvera plus désormais son assise qu’en lui-même. C’est comme si, en passant de l’objet au sujet, du réalisme antique à l’idéalisme moderne, l'humanité avait passé

de l'éternité au temps, de la permanence à la mobilité, de l Être au devenir.

Certes Platon a connu l'inquiétude tenaillante, il a assumé le risque pour atteindre les sécurités ontologiques, mais c’est un «beau risque »,

# » Q ONE: # # DFE à gonflé d’espoir, car Platon est soutenu par une foi inébranlée en une réalité inébranlable.

On ajouterait volontiers Spinoza, si l’on ne sentait courir à travers

la géométrie marmoréenne de son système le frisson d’angoisse du juif qui ne connaît pas le repos.

$ Les Degrés du savoir, p. 14.

Nous devons renoncer à suivre l’évolution historique assez complexe qui se déroule depuis bientôt deux siècles et à en marquer les jalons importants, d’une part dans la tradition française qui va de Maine de Biran à Blondel, Marcel, Lavelle et Decoster en passant par Ravaisson, Lachelier, Lagneau, Boutroux, Secrétan et Bergson ; d’autre part dans la tradition allemande qui va de Fichte à Scheler, Heidegger ou Jaspers en passant par Husserl et par le courant nietzschéen ou kierkegaardien. Précisons seulement le sens que nous croyons pouvoir attribuer à la métaphysique actuelle, puisque, selon la remarque de Jaspers 1, «la métaphysique est toujours la façon dont, à partir de son propre présent, on s’approprie l’histoire de la métaphysique ».

La recherche métaphysique est un effort pour dépasser la nature et ce qui nous est donné dans notre expérience la plus quotidienne. Nous disons bien le donné de l’expérience, non pas l'expérience elle-même, car que pourrait bien valoir un effort de pensée qui prétendrait se passer du soutien indispensable de l'expérience. Il ne s’agit en aucun cas, en métaphysique, de dépasser l’expérience, mais plutôt de la dilater, de l'agrandir jusqu’à lui faire embrasser ou pénétrer des couches toujours plus profondes du réel. Écartons l’équivoque à la faveur de laquelle si souvent la métaphysique est attaquée par ses adversaires : on fixe au préalable, arbitrairement et souvent implicitement, les limites de ce qu’on appelle expérience, et l’on refuse comme non expérimental et chimérique ce qu’une expérience plus vaste, métaphysique par exemple, pourrait nous apporter. Personne mieux que Bergson, dans la ligne d’une magnifique tradition de la pensée française,

É Philosophie, t. III: Metaphysik, p. 32.

n’a vu et affirmé ce caractère expérimental de la métaphysique 1.

Or, dépasser la nature, on peut le faire de deux manières : dans la direction de l’objet ou dans la direction du sujet, dans la direction de la nature ou dans la direction de l'esprit.

Dans le premier cas, on se fera fort d’atteindre une autre nature, un monde d’objets intelligibles et transcendants, en un mot : une sur-nature ou méta-physique. La métaphysique prolongerait alors la physique dans le même esprit, avec des intentions analogues, à la recherche d’autres objets et d’autres réalités. Le platonisme, selon l’image grossière qu’on s’en fait d'ordinaire, serait le type de cette métaphysique : un univers à deux étages dont le second serait une rallonge du premier, une sorte de « physique à côté » ?.

Le mérite immortel de Kant est d’avoir dénoncé les prétentions scientifiques d’une telle métaphysique et d’avoir ainsi ruiné toute métaphysique de l’objet, encore que les grands métaphysiciens — 1l faut leur rendre cette justice — n’aient jamais considéré la métaphysique uniquement sous cet angle-là. Le mérite non moins grand de Maine de Biran, notre Kant, comme disait Lachelier, est de s'être dégagé de l’opposition kantienne forme-matière qui réduisait le moi à une simple forme (le sujet transcendantal). La conscience du moi chez Biran n’est plus une notion ni la conscience d’un objet, c’est un fait primitif, et «il faut vivre en quelque sorte penché sur la vie pour en surprendre le secret » 8.

? Deux sources de la morale et de la religion, p. 265 ; La Pensée et le Mouvant, P- 259 et 271. Cf. ScnoPenHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation, trad. Burdeau, II, p. 318.

? Masson-Ourset, Le Fait métaphysique, Paris, 1941, p131

. ë ue Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran, Paris,

Ainsi s’affirme déjà la seconde démarche métaphysique, celle qui cherchera à dépasser la nature non plus du côté de l’objet, mais du côté de l'esprit. La pensée ne visera plus d’autres objets en continuant la nature vers un au-delà de la nature. La métaphysique, cette fois-ci, franchira les limites de la nature en ce sens qu'elle élargira l’expérience que nous en avons, non pas plus loin vers l’extérieur, mais toujours plus vers l’intérieur. L'esprit reviendra sur lui-même, vers lui-même, pour dépasser le monde des objets en le saisissant dans la source qui le produit. L'esprit se repossédera lui-même «en pensant ce qui le fait penser », comme dit Maine de Biran. Un des plus remarquables métaphysiciens de notre temps, Louis Lavelle, successeur de Bergson à la chaire du Collège de France, l’a bien vu quand il écrit : «la métaphysique rencontre l’être en deçà du phénomène, plutôt qu’au delà » 1.

Le mouvement naturel de la pensée est centrifuge ; l’attention de notre esprit se porte plus volontiers vers l’extérieur, avides que nous sommes de saisir le réel ; mais cette attention se disperse dans la richesse infinie des choses, elle se « divertit » au sens étymologique et pascalien du terme. Or « le divertissement, disait Pascal ?, est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous ». La métaphysique de l’objet est presque fatalement un divertissement ou une évasion. La métaphysique de l'esprit est exactement le mouvement inverse : une conversion, un retour sur soi, une réflexion, un recueillement. Et c’est là le vrai dépassement de la nature, un mouvement vers l’intérieur et en profondeur,

1 La métaphysique ou la science de l'intimité spirituelle, «Revue internationale de Philosophie », 15 octobre 1939, p. 48. 2 Pensées, n° 171 de l’éd. Brunschvicg.

une intériorisation progressive ou une «intra-transcendance » comme l’appelle R. Le Senne !. «L’au-delà n’est pas ipso facto un au-dessus 2.» Nous n’imaginons jamais assez quelles transcendances inépuisables nous pouvons poursuivre en profondeur, vers l’intérieur de notre esprit et de nous-mêmes. C’est là seulement que le mot transcendance peut se dégager enfin de toutes les équivoques spatiales qui le chargent, même si l’expression «vers l’intérieur » est encore une métaphore empruntée à l’espace. Rappelons que le préfixe grec méta- revêt deux significations : spatiale dans le sens d’au delà, non spatiale dans le sens de changement ou de conversion intérieure. La métaphysique de l’esprit implique une conversion qui est, selon le mot de Decoster 3, «une soif de transcendance », mais d’une transcendance en quelque sorte temporelle. L’itinéraire métaphysique se développe sur la ligne du temps, non sur celle de l’espace : il s’agit moins d’une méta-physique que d’une métanota, d’une conversion spirituelle.

Nous voyons ainsi apparaître peu à peu les liens intimes qui unissent métaphysique de l'esprit et morale (ou éthique) : métaphysique et destin moral et spirituel de l’homme sont étroitement solidaires. Le mot conversion est tout aussi central en philosophie qu’en religion. Malgré la qualité très différente des deux conversions, dont l’une fait naître le métaphysicien, l’autre le croyant, elles témoignent toutes deux d’une même origine et découlent de ce centre mystérieux où se noue et se dénoue la destinée humaine. L'homme n’est pas naturellement homme, il ne le devient que par une reprise de soi sur un autre

? Introduction à la Philosophie, p. 265.

2? Masson-OuRrsEL, op. cit., p. 114.

$ P. Decoster, op. cit., p. 132.

plan que le plan naturel : la spiritualité tant philosophique que religieuse est par essence « contre nature ». La métaphysique de l'esprit se reconnaîtra à ceci qu'il lui est impossible de faire l'économie d’une conversion, c’est-à-dire de cette patiente purification de l’intelligence et de la volonté qu’exige tout acte authentique de l'esprit.

Ainsi se trouve tracée la ligne d’une démarche métaphysique qui est promotion de la nature à l'esprit et conversion. La morale dans le sens de création de soi se trouve d'emblée impliquée dans la métaphysique. Esquissons maintenant quelle est la démarche morale véritable et nous verrons qu’en elle à son tour la métaphysique se trouve impliquée. Parallèlement aux deux conceptions de la métaphysique schématiquement dessinées ci-dessus, on peut aussi distinguer deux ou trois façons de concevoir la morale entre lesquelles la pensée de Kant constitue de nouveau, quoique moins nettement, une charnière d’une grande importance historique.

Aux grandes métaphysiques de l’objet sont liées les grandes moräles intellectualistes ; elles y sont liées comme le corollaire au théorème. Une fois que le métaphysicien aura compris l’ordre parfait des réalités métaphysiques et transcendantes, le moraliste cherchera à conformer sa conduite à cet ordre idéal. La morale est alors, sur le plan de l’action et de la création humaines, une imitation de la perfection reconnue sur le plan de la connaissance.

Nous pouvons même élargir cette définition et y englober toute morale à prétentions scientifiques, c’est-à-dire toute

morale conçue comme l’application ou le corollaire d’une connaissance. Le fameux arbre de la philosophie dont Descartes parle dans la Lettre-préface à ses Principes en fournit le type : ses racines sont la métaphysique ; son tronc, la physique ; et les branches en portent les fruits : ce sont les applications pratiques, médecine, mécanique et morale. Une morale scientifique considère qu’une connaissance parfaite de l’homme permettrait de saisir le motif qui détermine chacun de nos actes et d’y conformer notre action. La morale, on le voit, s’orienterait ainsi vers une technique d’application, vers une sorte de physique mentale, d'hygiène ou de thérapeutique des passions. Elle se résorbera fatalement dans la médecine dans la mesure où l’on accroît la part du déterminisme dans l’âme en l’étudiant comme un objet dont on aurait à pénétrer les mécanismes. Descartes est à la source des morales médicales ou scientifiques, simples thérapeutiques, dont l'emprise, négatrice de toute vraie liberté et responsabilité morale, se fait si grande de nos jours. Le plus ferme soutien de ces morales est une foi en la technique née précisément à la Renaissance et au XVIIe siècle et qu’on retrouve chez un Léonard, un Bacon comme chez Descartes, — foi qui ne s’est nullement affaiblie depuis.

Toutefois, même chez Descartes, cet idéal, qu’il formule dans la Préface aux Principes et qu’il cherche à réaliser dans le Traité des Passions, lui est apparu bientôt pour le moins prématuré. Et rien n’est plus saisissant que de voir ce même Descartes, dans l’admirable correspondance avec la Princesse Élisabeth, revenir à une morale qu’on pourrait appeler intérieure. C’est une morale de réflexion et de maîtrise de soi, dont le type immortel était alors et reste toujours la morale stoïcienne, morale de la liberté, de la volonté et de l’affranchissement intérieur.

Descartes l’avoue «en confidence » à Chanut quand il lui écrit L : « Au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j’en ai trouvé un autre, bien plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas craindre la mort. » Cependant, dans l’ensemble, il reste attaché à la grande tradition des morales intellectualistes.

Un siècle et demi plus tard, Kant assure à la morale une importance métaphysique en demandant à la raison pratique de lui ouvrir l’accès aux réalités métaphysiques que la raison théorique est impuissante à atteindre. La situation se trouve renversée : la morale n’est plus un simple corollaire d’application. Le domaine de l’action humaine et de la morale est d'emblée investi d’une dignité métaphysique. Chez les Postkantiens (Fichte notamment) et à travers tout le XIX£® siècle, cette conception jouit de la plus grande faveur. Elle se résume dans cette affirmation de Frédéric Rauh : « La véritable métaphysique c’est la morale » et « le véritable savant est l’humble qui se donne et qui se résigne » ?. A travers Kant, on le voit, Raubh rejoint Pascal ; le « cœur » est le principe de toute raison, la charité est au-dessus de l’esprit et de la connaissance intellectuelle.

Kant a orienté la pensée morale du XIX® siècle vers le moralisme et le formalisme moral. Cependant il y a autant d’excès à faire de la morale une simple application de la métaphysique, qu’à voir en elle la métaphysique même. En canonisant la morale, la tradition kantienne a mené à une impasse, car les notions de métaphysique et de connaissance tendent à s’évanouir en se résorbant dans la morale. En France, c’est de nouveau Maine de Biran qui a donné une vigoureuse impulsion

1 Lettre du 15 juin 1646. L 2 Essai sur le fondement métaphysique de la morale, Paris, 1890, p. 7 et 8.

dans une direction toute différente qui est à la source du spiritualisme contemporain. À cet égard, l’on ne saurait assez donner raison à Bergson qui se demandait « si la voie que ce philosophe a ouverte n’est pas celle où la métaphysique devra marcher définitivement » 1. Et ajoutons : du même coup celle de la morale, si l’on veut bien considérer celle-ci comme centrée sur le problème de la création de soi. En effet l’attitude spirituelle et la démarche métaphysique de Maine de Biran conduisent admirablement à un nécessaire dépassement de la morale.

La morale n’est pas l’origine première et la fin dernière de la conduite humaine. La réflexion morale, l’affranchissement intérieur, l’intériorisation progressive réalisée en nous par une attitude morale soucieuse de ne jamais se refermer sur ellemême en une « morale close », voilà ce qui nous fait pénétrer de plus en plus dans la métaphysique, sans être la métaphysique elle-même. La religion et l’art, eux aussi, dans la mesure où ils s’approfondissent en se transcendant vers l’intérieur, marchent vers la métaphysique. Un poète d’aujourd’hui, Joe Bousquet, s’écriait récemment ? : « La morale ? Je ne connais pas le sens de ce mot. Chaque homme trouve son salut dans les sacrifices qu'il fait pour donner de lui ce qu’il contient de plus rare. » La morale aura franchi le seuil de la métaphysique aussitôt que l’homme, dans cette création de soi par soi « qui a tout l'air, disait Bergson 3, d’être l’objet même de la vie humaine », passe du clos à l’ouvert, s’élance, comme Nietzsche, « par delà le bien et le mal » ou « suspend l’éthique » comme Kierkegaard. Pascal

L La science française, 1915, p. 15.

2 Cité dans Fontaine de mars-avril 1942, p. 57. eee Énergie spirituelle, p. 33. Cf. Henri Bergson, Essais et témoignages inédits, Neuchâtel, 1941, page autographe en frontispice.

n’a-t-1l pas dit aussi que «la vraie morale se moque de la morale » ? Les métaphysiciens — Platon, Plotin, de nos jours L. Lavelle, P. Häberlin — comme les grands penseurs religieux — Pascal, Kierkegaard, Chestov, Karl Barth — sont d’accord qu'il faut dépasser la morale pour atteindre la vraie source créatrice d’un moi authentique.

La loi morale apparaît centrale au contraire chez ceux qui se défient de la métaphysique : chez les Sophistes, chez Locke, chez Kant, chez les athées aussi, car l’athéisme, nous le savons, est un sous-produit du moralisme. Il est frappant en tous cas de constater que le moralisme et le formalisme moral apparaissent en quelque sorte comme un substitut d’absolu pour une métaphysique défaillante. Un absolu moral qui n’est que moral est une métaphysique à bon marché qui satisfait en nous un besoin de sécurité et qui constitue pour nous une assurance un peu trop facile contre la fragilité de notre destinée.

Ainsi donc, la morale, si elle veut bien éviter la tentation du moralisme et s’approfondir en morale de création de soi, débouche dans la métaphysique. Et la métaphysique, en se détachant de l’objet pour chercher une transcendance vers l’intérieur, découvre en elle la morale déjà impliquée. Comment ne pas être frappé de ce double mouvement convergent ?

La morale, comme la métaphysique, est tentée de faire l’économie d’une conversion. Le souci d’objectivité entraîne l’homme vers l’objet, comme s’il était l’unique repaire de l’objectivité. L'homme ne demande pas mieux que de s’oublier lui-même et la métaphysique de l’objet répond en chacun de nous à un désir profond d'évasion : on renonce à assumer sa propre liberté et son propre moi en se persuadant que la liberté et le moi sont bien peu de chose en face des profondeurs de

l'univers objectif. La morale scientifique ou thérapeutique satisfait exactement le même besoin. On cultive alors en soi l’idée que l'esprit est le simple miroir des choses, qu’il doit se conformer à l’ordre du monde dans une attitude d’humble soumission, d’ailleurs souvent liée à une ambition technique. Cela peut aller jusqu’à cet orgueil mêlé d’humilité qu’exprime le fameux adage de Bacon : natura non nisi parendo vincitur. Le moralisme, à son tour, par son aveugle soumission au jugement moral qui décide du bien et du mal, fige et contraint l’esprit bien plus qu’il ne le libère et ne le convertit. :

En revanche, la métaphysique de l’esprit et la morale de dépassement intérieur peuvent paraître au premier abord immodestes. L’une et l’autre en effet estiment que l’homme collabore par un acte libre à la création de soi et du réel qu’il connaît, et que, sans cet acte contingent de conversion, le réel ne serait pas connu en son fond. Mais qui ne voit que cette apparente immodestie, cette #@qus qui semble accorder à l’homme dans l’univers un statut métaphysique démesuré, est en vérité un acte d’humilité profonde en face du réel, — la reconnaissance de l’essentielle contingence qui est l'expression de notre humaine condition et de sa fragilité ? Maine de Biran qui, nous le disions, a tracé cette voie, n’a-t-il pas été appelé par un de ses récents interprètes «ce voyageur timide et sincère qui effectue des conquêtes par l’humilité » 1 ? Il avait vu que la réalité ne se mesure pas à sa seule intelligibilité, mais qu’elle s’étale en profondeur et réclame de l'esprit une dilatation progressive. L’inconnaissable n’est plus, comme pour Descartes et Kant, un au-delà de la pensée en face duquel celle-ci ne peut nourrir aucun

. : Georges Le Roy, L'expérience de l'effort et de la grâce chez Maine de Biran, Paris, 1937, p. 430.

espoir. L’esprit lui-même par une croissance intérieure qui est un dépassement de la morale peut accomplir le pèlerinage sinueux qui lui fait épouser progressivement la courbe d’un réel toujours plus riche. Toute grande métaphysique, comme toute «vraie morale », est un effort de purification, intellectuelle et morale tout à la fois, commençant par une conversion. Selon la grande intuition de Berkeley ou de Bergson, la représentation que nous nous faisons spontanément du monde dissimule la réalité. Dépouiller l’homme de surface pour saisir l’être de l’homme, l’homme profond, telle est la purification, le «travail de dénudation » 1, que la recherche métaphysique et morale exige du philosophe.

De la sorte, la démarche métaphysique reprend son visage véritable et intégral : recherche orientée vers l’intérieur, vers la source de notre être et de l’ Être, libre aventure qui trace la ligne capricieuse d’un itinéraire spirituel et qui caractérise la condition humaine. Nous pouvons donc bien, avec Lavelle ?, définir la métaphysique : « la science de l'intimité spirituelle ». Et nous pouvons redonner au mot spiritualité sa pleine résonance : morale, métaphysique et religieuse. La spiritualité est, dans les trois cas, le mouvement qui nous mène à l’intérieur de nousmêmes vers notre propre source. Itinéraire spirituel, voilà où se retrouvent et coïncident métaphysique et morale. La métaphysique est l’esprit en marche ou en acte, la morale est la marche ou l’acte orienté vers l'esprit.

Cette convergence et, à la limite, cette coïncidence ne sontelles pas d’ailleurs le rêve secret de toute philosophie et le sens

1 L. LaveLre, La pensée religieuse de H. Bergson, « Revue Philosophique », 1941, p. 142.

? « Revue intern. de Philos. », art. cité.

de tout effort philosophique : parvenir à comprendre une bonne fois comment être et devoir-être, connaissance et conduite, contemplation et action, savoir et vouloir peuvent se rejoindre dans la source commune d’où ils procèdent. « Il faudrait, disait Bergson !, que, se retournant et se tordant sur elle-même, la faculté de voir ne fit plus qu’un avec l’acte de vouloir. »

En définissant comme nous venons de le faire l’orientation de la métaphysique et de la morale contemporaines, nous aurions pu, à chaque pas, montrer combien la tradition de la pensée en Suisse romande nous incline en ce sens, combien métaphysique et morale ont toujours été proches et se sont entrepénétrées dans notre pays, chez Secrétan et chez Amiel notamment.

Secrétan, par exemple, dans sa Préface à la Philosophie de la Liberté, revendique contre les positivistes Comte et Littré le droit à l’existence pour la métaphysique. Cependant la morale est le but dernier de Secrétan, et toujours plus la morale pratique. Il écrit ? : « Loin de subordonner la morale à la métaphysique, nous prétendons atteindre à la métaphysique en nous appuyant sur le principe moral. Mais une métaphysique, il nous la faut, tout notre être en a besoin, il nous la faut surtout pour tirer les conséquences pratiques du principe moral, qui nous la suggère elle-même. Ce n’est donc pas du tout la morale sur la métaphysique, ce n’est pas non plus tout à fait la métaphysique sur la morale. Nous allons plutôt de la morale à la morale à

: Évolution créatrice, p. 258.

? Philosophie de la Liberté. L'Idée. Paris, 1866, p. LXXVIII-LXXIX.

travers la métaphysique. » La tendance est parfaitement nette et elle ne fait encore que s’accentuer dans les derniers écrits de Secrétan. Renouvier a beau trouver qu’il est trop spéculatif et se récuser devant ses lettres « bourrées de métaphysique » 1, Secrétan, à la fin de sa vie lui déclare : « J’ai quitté la métaphysique en même temps que vous, afin de consacrer le reste de mon temps à vulgariser des vérités pratiques dont la diffusion me paraît urgente 2.» «Le bien moral possède une valeur absolue, hoc est primum certissimumque principium.… Sur ce point, je ne veux pas entendre raison et je ne désespère pas de faire entendre raison à la raison elle-même... 8. »

A ces exigences morales dont Secrétan s’est fait, pour notre bien, le champion et qui ont marqué plusieurs générations de penseurs romands, la dureté des temps actuels substitue des exigences beaucoup plus métaphysiques, car les catastrophes d’aujourd’hui nous posent des problèmes bien moins moraux que métaphysiques. C’est là, nous en sommes convaincu, l’écart qui sépare 1918 et 1940, et le sens du tournant historique que nous vivons. La guerre, la décadence de certaines nations ou de certaines valeurs, un certain satanisme déchaîné, le problème juif, voilà autant de questions qui dépassent la mesure humaine et nos critères moraux. Dès que la destruction et l’anéantissement deviennent des dangers tout proches et quotidiens, dès qu’une souffrance surhumaine devient une dure réalité, le frisson en présence du vide ou du néant réveille ou suscite en nous l’angoisse métaphysique. La recherche de l'être est d'autant plus urgente et passionnée que le non-être rôde

1 Correspondance de Renouvier et Secrétan, Paris, 1910, p. 72. 2 Ibid., p. 161.

8 Jbid., p. 69.

dans les parages comme une trop instante menace. L’on peut dire que la métaphysique vit de cette polarité entre être et ne pas être, entre la réalité et le mystère de sa négation ; elle est l'expression d’une grande soif d’être, d'autant plus grande que s'accroît la menace du non-être contre laquelle elle s’affirme.. Il est donc bien vrai qu’elle a scellé une alliance avec la fragilité et la précarité de la destinée humaine. Cependant ce néant que l’homme redoute, ce n’est pas seulement la perte de sa vie, mais la perte de son âme. Le néant spirituel anéantit l’homme plus radicalement que la mort du corps, car il le condamne de son vivant même à ne plus être digne de l'existence. Il existe alors comme simple « nature », sans exister encore comme esprit, c’est-à-dire comme homme, au seul sens authentique de ce mot. Ce néant spirituel, c’est ce que Bergson appelle «l'écran qui nous masque à nous-mêmes », le voile interposé entre nous et notre propre conscience 1. C’est ce qui fait que le moi est « ahéné » de lui-même, dirait Maine de Biran. Maurice Blondel entend encore la même chose lorsqu'il parle si justement de « cette étrange soustraction qui dénude l’être sans l’abobr » 2. Il n’y a pas de métaphysique de l’esprit sans cette possibilité de «suicide ontologique », selon l’expression de Lavelle.

La fragilité de la condition humaine et la finitude de l’homme est un fait reconnu depuis toujours. Cependant on est loin de lui avoir attribué toujours la même signification et la même portée. Souvent on y a vu le signe d’une impuissance radicale, congénitale ; l’homme lui-même était en quelque sorte responsable comme d’une faute des limites de sa connaissance. La philosophie était alors un effort pour franchir ces limites, se

LCR Te Aire ne ? L'Être et les êtres, Paris, 1935, p. 289.

placer hardiment dans l’entendement divin et voir par les yeux de Dieu. La métaphysique de la sécurité cherchait ainsi à circonscrire la fragilité pour en neutraliser les ravages.

La pensée moderne en revanche, depuis Kant surtout, a pris son parti de la fragilité et de la finitude humaines. Elle n'y voit plus seulement la faute de l’homme, mais sa situation, ce qui est tout différent. La métaphysique de l’insécurité ou de l'esprit s’installe désormais dans la fragilité comme en son lieu propre, lieu métaphysique, précisément, de l’existence humaine. En opérant la fusion de l’être et de la valeur, elle unit d’un hen très intime l’absolu et la liberté, la nécessité et la contingence. Si l’être est valeur, c’est que, comme toute valeur, il est posé par un acte libre, gratuit même, c’est qu'il est essentiellement précaire. Ces deux caractères de précarité et de gratuité dans l’affirmation de toute valeur ont été mis en relief par Dupréel dans son livre récent sur la philosophie des valeurs 1 : « Une valeur, dit-il, est, non par accident, mais par nature, quelque chose de non assuré d’être, de non nécessaire. » (Qu'on ne perde jamais de vue la gratuité radicale de toute affirmation de la valeur. » Rien ne peut la rendre obligatoire.

Nous voyons combien la pensée contemporaine est loin de l'alternative qui opposait les Sophistes à Socrate et Platon, lorsque Protagoras défendait l’idée que l’homme est la mesure de toutes choses. Nous pouvons donner aujourd’hui raison à Protagoras sans tomber dans le relativisme et sans nier la métaphysique. L’effort propre de la métaphysique moderne n'est-il pas une tentative audacieuse de viser l’absolu à travers et dans la nécessaire fragilité humaine ? L’homme est la mesure de toutes choses : oui, toutefois il ne s’agit plus de l’homme

1 Esquisse d’une philosophie des valeurs, Paris, 1939, p. 90 et 228.

simple phénomène, de l’homme empirique, mais de cette réalité métaphysique de l’homme et de l’univers que la philosophie de l'esprit cherche dans une intériorisation progressive.

Mais il y a plus encore : si la recherche métaphysique peut faire corps avec la destinée humaine, c’est qu’à certains moments de l’histoire tragiquement privilégiés, cette destinée devient elle-même métaphysique. Au cours des temps ou au cours d’une vie, il semble en effet que l’image que l’homme se fait de lui-même présente des profondeurs variables, un relief plus ou moins accusé, — que les paroles qu’il balbutie en tentant de s’expliquer sa propre destinée résonnent plus ou moins gravement dans l’univers dont il sonde les mystères. Il y a des visions sans relief, des voix sans résonance, des clartés sans ombres où l'homme s’étiole dans une béate platitude. A la mesure des profondeurs ou des altitudes atteintes, disons mieux : selon l’ampleur du vide ou du néant que nous côtoyons et d’où notre existence se détache, nous voyons notre destinée s’exalter ou s’approfondir, s’assombrir peut-être aussi, mais en tous cas s'enrichir de résonances métaphysiques, car la présence glacée du néant peut faire vraiment notre richesse. « Plus nos besoins sont profonds, disait Jean Wall 1, plus la réalité qu’ils présentent sera profonde. Toute philosophie plate est fausse. » Désormais, seule la métaphysique est à la mesure d’une destinée devenue elle-même métaphysique, seule elle est à même sinon de l'expliquer, du moins de l’éclairer. Maritain disait excellemment, quoique avec un certain tremblement du style auquel le métaphysicien ne gagne rien à céder : « Art, poésie, métaphysique, prière et contemplation, tout le monde est blessé, atteint traîtreusement au meilleur de soi, et c’est la condition même de

1 Vers le Concret, Paris, 1932.

vivre. L’homme les unit de force, en y pleurant toutes ses larmes, en y mourant chaque jour, et gagne ainsi sa paix et leur paix 1. »

Cependant, si la guerre, si la mort, si le mal et la souffrance ouvrent à l’homme les au-delà attirants et mystérieux de la métaphysique, c’est en lui faisant prendre conscience de ses propres limites. Nous touchons ainsi à ce que Jaspers appelle des Grenzsituationen ?, au delà desquelles le regard humain ne peut se porter et qui bornent en quelque sorte l’aire de notre existence humaine. Nous pouvons aussi dire avec Gabriel Marcel que « le métaphysicien est comparable à un malade qui cherche une position » * et « dénier la qualité proprement philosophique à toute œuvre où ne se laisse pas discerner. la morsure du réel » 4, de cette réalité que Rimbaud déjà qualifiait de «rugueuse». L’au-delà de la métaphysique est donc en fin de compte une limite reconnue. Mais — par un paradoxe qui n’est pas ce qu’il y a de moins mystérieux et de moins inattendu dans cette recherche — reconnaître ses limites est sans doute la seule façon de se dépasser vraiment.

1 Situation de la poésie, Paris, 1938, p. 110.

? Philosophie, t. II : Existenzerhellung, p. 201. 3 Journal métaphysique, Paris, 1927, p. 281.

4 Du refus à l’invocation, Paris, 1940, p. 89.

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