‹ Méthode Berlitz pour l'enseignement des langues modernesChapitre 58 sur 70 · DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

DOMESTIQUE

M. Listènes s'éveilla et prit, comme il en avait l'habitude, les journaux que son domestique déposait tous les matins sur la tablé de nuit. Tout en les ouvrant, il en vit tomber un papier d'un aspect fort gras, et qui était plié en forme de lettre. Il le ramassa curieusement, l'ouvrit, et ne fut pas peu étonné de lire ce qui suit :

28 avril, 1848.

^^ Liberté, Égalité, Fraternité."

'^Messieurs les gens de maison sont invités à se rendre, ce soir, à la salle de Mars, rue de la Victoire, pour y discuter sur les intérêts politiques et autres. La séance commencera k sept heures précises.

'* TjC président du Club,

JUthur Fizolibb,"

Oeitk ressemblait à une circulaire^ et n^en était pas moins écrit à la main. Bonne écriture, d'ailleurs, et orthographe irréprochable. Le club des Gens de Maison avait un président lettré. . M. Listènes retourna la lettre pour voir la suscription : elle était adressée à — Monsieur, Monsieur Cléobule Risembois, en ville. Il sonna ; son domestique parut.

— Qu'est-ce que cela, Jean ? lui dit-il.

Jean rougit en reconnaissant le papier, et se gratta roreille; il semblait chercher une réponse.

— ^A qui appartient cette lettre que je trouve dans mes journaux ?

— A moi. Monsieur.

— Vous vous appelez Cléobule Risembois ?

— Monsieur ne sait pas même mon nom ! dit Jean avec quelque amertume.

— Pourquoi vous êtes-vous donné celui de Jean ?

— Ce n'est pas moi, Monsieur. Il a passé par la tête à mon premier maître de m'appeler Jean. Jean ! je vous demande un peu I voilà du propre 1 J'ai voulu reprendre mon nom véritable en changeant de condition ; mais bah ! tous les maîtres s'entendent. Le second voulait m'appeler Pierre ; il n'aurait plus manqué que cela ! Pourquoi pas tout de suite Joseph ? J'ai demandé comme une grâce que l'on me conservât le nom de Jean, et depuis lors je me suis résigné ; il le fallait 1 Un domestique, est-ce que cela compte ? est-ce que ça peut avoir un nom à soi ?

— Ça peut se faire mettre à la porte, citoyen Cléobule Risembois. Tous êtes donc invité à vous rendre au club pour y discuter sur vos intérêts politiques ?

— Et autres. Oui, Monsieur.

— Et autres I soit. Et vous comptez y aller f

— Si Monsieur le permet.

— Et qui m'ouvrira la porte ce soir ? Qui me donnera mou bougeoir et mes pantoufles ?

— ^Le portier, Monsieur; il est prévenu.

— ^Les concierges ne vont donc point au club des Gens de Maison ?

— Oh 1 Monsieur, des portiers 1 Ça serait du propre I

— ^Vous avez raison, citoyen Cléobule Risembois, je trouverais indécent que mon concierge allât au club.

— ^Monsieur a tant d'esprit.

— ^Mais, comme je n'entends pas que mes domestiques y aillent davantage, je vous préviens, citoyen Cléobule Risembois, que si vous y mettez les pieds ce soir, vous ne rentrerez jamais chez moi. Tous m'avez compris, Jean ?

— Monsieur s'exprime avec une grande clarté.

— Eh bien, que ce soit dit une fois pour toutes, et faites-moi le plaisir de cirer mes bottes.

M. Listènes se trouva de loisir après son dîner.

— Parbleu ! pensa-t-il, je ne serais pas fâché d'aller voir ce que peuvent dire ces coquins, en attendant qu'ils nous égorgent.

Il avait en poche la lettre de son domestique ; il la présenta au contrôle ; on l'introduisit aussitôt. Mais craignant d'être reconnu dans la salle et chassé comme un faux frère, il eut soin de se placer dans un endroit sombre, et personne ne fit attention à lui.

L'aspect du • club était curieux. Messieurs les Gens de Maison y étaient venus avec les insignes de leurs grades. Des cochers ventrus et poudrés, de prodigieux chasseurs surmontés de plumets triomphants, et des valets de chambre tout chamarrés d'or formaient la partie aristocratique de cette réunion. Ils s'entretenaient entre eux et ne paraissaient point se mêler au reste de la foule. C'était la droite de'l'assemblée.

Le centre ondulait de redingotes marron, insignes d'un service plus démocratique. Quelques bonnets de coton blanc tranchaient sur ce fond sombre et signalaient les marquis de la casserole. La gauche était peuplée de jarbes farouches et de manches de chemises retroussées jusqu'au coude.

La tribune était pleine de femmes. Quelques-unes étaient

vraiment jolies et souriaient pour montrer leurs dents. Mais c'était le petit nombre. La plupart ressemblaient à des cuisinières, et ne manquaient sans doute pas de bonnes raisonf pour justifier cette ressemblance. Elles mettaient les poings sur les hanches et criaient; courtes, grosses, rouges d'opinion, et de figure rougeaude, fâcheuses à voir, et plus encore à sentir.

Le président agita sa sonnette et ouvrit la séance. Il déplia un papier, et lut un petit discours :

— Mes chers collègues, leur dit-il, nous vous avons convoqués pour délibérer sur une importante question, qui touche de près notre honneur. La loi exige, comme vous le savez, que nous ayons un livret où soient inscrites les différentes étapes de notre fortune. Elle appelle ce livret : livret des domestiques. Il a paru à quelques-uns d'entre vous que ce mot de domestiquas emportait avec soi je ne sais quelle idée d'infériorité. Ils ont proposé d'adresser une pétition à l'Assemblée Nationale, demandant que ce terme fût retranché de la loi, comme injurieux pour une classe de citoyens; on en proposerait un autre pour le remplacer. La discussion est ouverte ; le citoyen Fripouillet a la parole."

Le citoyen Fripouillet se leva du coin des barbes, et courut au bureau en bousculant tout le monde. Il roula sur l'assemblée des regards terribles, étendit vers les assistants son bras noir de poils, et commença ainsi :

— Frères et amis, il n'y a qu'un mot qui serve, et ce n'es^ pas la peine d'en dire bien long, puisque nous sommes tous du même avis. Nous ne voulons pas qu'on nous appelle domestiques. Si c'étaient les maîtres qui fussent domestiques, comme ça doit arriver un jour, je ne dis pas. Ceux-là méritent tous les noms qu'on voudra. Ce sont tous des propres à rien et des canailles. Mais nous, nous sommes libres, nous sommes électeurs, nous sommes éligibles, nous sommes tout autant qu'eux. Pourquoi donc serions-nous leurs domestiques ? Cela est ijidéceîit : On m'a dit qu'en 93, au

temps de l'antre république, Robespierre avait supprimé ce nom-là: il a'y avait plus que des officieux. Certainement, j'aimerais encore mieux avoir trente mille francs de rente ; mais enfin, servir pour servir, c'est plus flatteur d'être un officieux qu'un domestique. Je demande qu'on fasse la pétition tout de suite, et que nous la signions tous. La maison où je suis valet de chambre . . . ."

L'orateur ftit interrompu en cet endroit par un ricanement qui partait du banc des aristocrates. Il leur jeta un regard furieux. . . •

— Qui est-ce qui se permet de rire quand je parle ?

Personne ne souffla. Il attendit quelques secondes, les bras croisés, et reprit :

— Je disais que je suis valet de chambre chez un pur. Il se chargera de notre pétition, il la remettra à l'Assemblée, et je vous prie de croire qu'en la voyant signée d'hommes comme nous, on la prendra en considération. Je voudrais bien voir qu'on eût l'air de nous. . . .

L'orateur ne trouvant point le mot propre, acheva sa pensée par un geste significatif et descendit de la tribune.

— Messieurs, reprit le président, la parole est à M. Rosambeau contre la motion.

— Comment ! contre la motion ? s'écria Fripouillet de son banc. Et vous permettez cela, M. le président ?

— ^Mais sans doute, balbutia le président ému. Que voulezvous que je fasse ?

— ^Mais alors où est la liberté ?. . . . Citoyens, il y a ici des réactionnaires I Je dénonce les réactionnaires I ' — ^A bas les Réacs ! crièrent quelques voix.

RÉAG était un mot du temps.

L'orateur était cependant monté à la tribune. C'était un vieux bonhomme, très poudré, et qui portait encore la queue. H avait l'air bienveillant et digne, une voix cassée, mais d'un timbre clair, qui s'entendait au loin.

— ^Mçssieurs, dit-il^ je ne sais pourquoi vohs en voulez

tant à ce nom de domestique. J'ai toujours servi dans une grande maison, où je le porte depuis que je suis au monde, et je n'ai jamais vu qu'il eût rien d'avilissant. J'ai souvent même entendu M. le marquis regretter le temps où M. le duc, son illustre père, était domestique chez un des princes du sang royal. Il me semble que nous pouvons accepter, sans honte, un nom dont s'honoraient les plus grands seigneurs du temps passé.

—Zut pour les grands seigneurs! glapit une voix, qui devait être celle d'un marmiton.

— Ce mot me semble assez peu poli, ou, pour parler votre jargon, peu parlementaire; je laisserai donc les grands seigneurs, puisque leur souvenir vous déplaît. Mais voyons ! Un certain Molière, dont vous avez vu quelquefois le nom sur les affiches de la Comédie-Française, était plus estimé comme domestique du feu roi Louis XIV que comme poète ; et il paraît que c'est un poète admirable.

'' Pour moi, je n'y fais pas tant de façons ; je suis né dans la maison de M. le duc ; j'ai fait sauter sur mes genoux M. le marquis, son fils, chez qui je resterai jusqu'à ce que Dieu me rappelle à lui. Tout le monde m'y a toujours considéré comme faisant partie de la famille. ... Je veux rester jusqu'à la fin de mes jours le serviteur le plus reconnaissant et le plus fidèle, le chien le plus soumis au plus tendre des maîtres, qui me nourrit de son pain, et, pour tout dire d'un mot, son domestique.

Un long murmure suivit ce discours, qui avait fait impression; mais le malheur voulut que l'orateur, en se retournant, montrât en plein sa queue qui flottait sur le collet de son habit.

— Va donc te faire couper la queue, vieux chien I cria la voix d'un marmiton.

La salle éclata de rire : une mauvaise plaisanterie répond souvent aux meilleures raisons du monde.

Une femme demanda la parole.

— Youlez-vous parler pour ou contre, dit le président.

— Pour et contre, dit-elle avec aplomb.

Tout le monde voulut Tentendre. On lui demanda ce qu'elle était, elle répondit qu'elle servait dans une maison bourgeoise, qu'elle y gouvernait tout à la fois, la chambre de madame, la layette de la petite fille et le dîner de monsieur. Cette façon noble et délicate de faire entendre qu'elle était en môme temps femme de chambre, cuisinière et bonne d'enfant charma l'assemblée. Dix minutes après, c'était un fou rire dans toute la salle.

Mademoiselle Amanda avait bien commencé par s'occuper de la question; elle avait déclaré qu'il était fort triste, en effet, d'être une domestique; mais qu'elle aurait bien vite donné son compte au maître qui lui manquerait de respect. Elle passa de là, par des transitions insensibles, à raconter toute la petite chronique de la maison Cornillet ; comme quoi madame était une chipie qui faisait elle-même son marché, ce qui était un abus criant. Elle se plaignit violemment ensuite d'une camarade qui lui avait volé une excellente place, et cria d'une voix flûtée, en montrant son joli petit poing rose, qu'elle lui arracherait les yeux.

— ^Yiens-y donc 1 hurla une espèce de colosse habillée en femme, qui tomba, d'un saut, au pied de la tribune. C'était la fille de campagne dans toute son exubérance : dix-neuf ans, taillée en poutre ; larges pieds, larges mains, large bouche, avec de petits yeux flamboyants et un gros coloris rouge broyé à l'huile sur une peau noire. Amanda fit un petit geste de dédain en la voyant.

— Pourquoi donc que tu as l'air de me mépriser ? Je suis domestique tout comme toi ?

— ^Vous, domestique ? dit Amanda. Une servante d'auberge tout au plus, unejille!

La colosse ne fit qu'un bond, et les deux adversaires se prirent bravement aux cheveux et continuèrent de traiter la question à coups de pied et à coups de poing. La foule se tordait de

rire et battait des mains. M. le président agitait sa sonnette.

L'ordre fut rétabli par un sergent de viUe, je veux dire par un gardien de Paris ; car les gardiens de Paris avaient alors remplacé les sergents de ville, comme les gardes républicains avaient succédé aux fameux municipaux.

Cet incident avait jeté beaucoup de trouble dans l'assemblée. Le président proposa de fermer la discussion et de voter.

— Mais on n'a pas répondu au citoyen Bosambeau I cria une voix qui fit tressaillir M. Listènes. Je demande la parole.

— ^Vous Vavez, citoyen Cléobule Risembois.

Le citoyen Cléobule Risembois monta fièrement à la tribune, la main gauche passée dans le châle de son gilet :

—Frères et amis 1 après Tincroyable témoignage d'adulation qu'un homme indigne de l'être a proféré devant nous, après ce discours bas et vil où nos légitimes ennemis, ceux qui s'appellent nos maîtres. ...

A ce moment Cléobule sembla perdre contenance : il regardait fixement, et avec des yeux stupéfaits, un certain endroit de la salle, et il répétait en balbutiant : Qui s'appellent nos maîtres, . . .

Tout d'un coup, avec le geste d'un homme qui prend une grande résolution et se met audessus des conséquences :

— Ces maîtres, s'écria-t-il, qui viennent jusqu'ici pour nous espionner 1 J'en aperçois un qui a violé notre sanctuaire. Citoyen.président, je demande son expulsion immédiate.

Et il désignait du doigt la place où se tenait M. Listènes. Tous les regards se tournèrent de ce côté. M. Listènes était un original qui trouva la situation plaisante.

— ^Monsieur le président, dit-il d'un ton fort calme, je n'ai jamais mis un de mes gens à la porte sans lui permettre de s'expliquer ; je demande aujourd'hui la même justice. Ce que j'ai à dire ne sera peut-être pas inutile à la question qui vous occupe. Yous n'avez encore entendu qu'une des deux parties; je vous serais obUgé d'écouter l'autre.

— Comment donc, Monsieur I dit le président en s'inclinant fort bas. Yeuillez prendre la peine de monter à la tribune I M. Listènes s'y établit commodément et parla ainsi : — ^Yous connaissez, mes amis, un vieux proverbe qui dit qu'il n'y a pas de sots métiers. Il n'y en a pas non plus d'avilissants, quand ils sont honnêtes. Celui de serviteur àA gages n'a rien de honteux; comment pourrait-il y avoir^ quelque idée de honte dans le mot qui l'exprime ?

'^Domestique ne veut pas dire autre chose qa^ homme de la maison. C'est le sens du mot latin, d'où il a été tiré. Ce que vous a dit M. Rosambeau est parfaitement vrai. Ce terme était autrefois un titre de gloire.

''Les mœurs ont changé, je le sais : On n'aime plus guère se soumettrQ à un homme qu'on regarde comme son égal, et qui l'est en effet ; c'est une nécessité que l'on subit, mais on n'y voit rien de glorieux. Ce mot de domestique a pris un sens méprisant dans certaines phrases.

"Mais au fond, il n'y a personne qui soit tout à fait indépendant, et nous sommes tous les domestiques les uns des autres. Oui, citoyen Cléobule, je suis votre domestique plus encore que vous n'êtes le mien.

"Tous m'allumez mon feu, et vous me cirez mes bottes, cela est vrai ; mais, moi, je vous nourris, je vous loge, je je vous habille, je vous chauffe et vous paie. Croyez-vous que je gagne sans peine les douze cents francs que voui me coûtez par an ?

"Souvent, quand vous entrez le matin dans ma chambre, )our la faire, vous me trouvez à mon bureau ; vous m'y voyez incore le soir, quand vous allez vous coucher. Que fais-je là ? s travaille pour moi et pour vous.

"Soyez sûr que le plus domestique des deux n'est pas oujours celui qu'on pense. Yous m'obéissez, citoyen Cléobule lisembois, et souvent très mal, quand je vous demande de rosser mes habits. Je vous obéis, et toujours très bien, uand vous venez à la un du mois me demander vos gages.

Tous les services que vous me rendez tie sont-ils pas un commandement que vous me faites de travailler, afin de vous en solder le prix ?

" Yous trouvez les domestiques bien malheureux de servir : les autres sont bien plus à plaindre d'être servis par vous. Vous souflOrez de m'avoir pour maître, citoyen Cléobule ? Mais moi, pensez-vous que je ne souflOre pas de vous avoir pour serviteur?

" Croyez-moi 1 nous ne nous devons rien Tun à Tautre Mais vous êtes dans ma maison, vous y mangez mon pain, et, à ce titre, vous êtes mon domestique ; c'est le nom le plus honorable que je puisse vous donner. C'est à vous de ne point l'avilir. L'honnêteté de votre conduite, votre exactitude à remplir fidèlement les devoirs de votre condition, feront plus honorer le nom de domestique que toutes les pétitions du monde.

*^ Déchirez-moi la vôtre, qui ne peut servir à rien: elle n'est que l'expression de rancunes mesquines.

*' Il faut qu'il y ait, en ce monde, des gens qui commandent et d'autres qui obéissent. Obéissez, comme vous saurez commander vous-même un jour, dignement et en homme.

''J'ai dit; et maintenant, citoyen Cléobule, je serai moins cruel pour vous que vous n'avez essayé de l'être pour moi. Je garde à Jean sa place ; mais je crois qu'il fera bien, au. lieu de crier contre le mot domestiquej d'être, s'il se peut, un bon domestique."

Tout le monde se mit à rire en voyant la mine piteuse de M. Cléobule Risenbois.

M. Listènes sortit, suivi de Jean, qui grommelait entre ses dents :

— C'est égal, je voudrais bien le voir un jour à être domestique I si ça l'amuserait !

Francisque Sabcey.

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