‹ Méthode Berlitz pour l'enseignment des langues modernesChapitre 35 sur 41 · NICETTE · texte numérisé non relu

NICETTE

— Tu es un homme mort, dit le médecin en regardant fixement Anatole.

Anatole chancela.

Il était venu gaiement pour passer la soirée avec son vieil ami le docteur Bardais, l'illustre savant dont tout le monde connaît les travaux sur les substances vénéneuses, mais dont Anatole avait pu apprécier plus que personne la noblesse de cœur et la bonté quasi-paternelle. Et voilà que tout à coup, sans ménagement, sans préparation, il entendit sortir d'une bouche si autorisée ce terrifiant pronostic.

— Malheureux enfant, reprit le docteur, qu'as-tu donc fait ?

— Rien que je sache, balbutia Anatole très troublé.

— Cherche dans tes souvenirs. Dis-moi ce que tu as bu, ce que tu as mangé, ce que tu as respiré ?

Ce dernier mot fut un trait de lumière pour Anatole. Le matin même il avait reçu une lettre d'un de ses amis qui parcourait l'Inde en touriste. Dans cette lettre se trouvait une Heur cueillie sur les bords du Gange par le voyageur, une fleur rouge, tourmentée, bizarre de forme et dont le parfum, il se le rappelait bien maintenant, lui avait paru étrangement pénétrant. Anatole fouilla dans son portefuille et en retira la lettre et la fleur qu'il montra au savant.

— Plus de doute ! s'écria le docteur. C'est la Pyramenensis Indica ! la fleur mortelle, la fleur de sang !

— Alors, vraiment, vous croyez ?

— J'en suis sûr, hélas !

— Mais ce n'est pas possible. Je n'ai que vingt-cinq ans. Je me sens plein de vie et de santé.

— A quelle heure as-tu décacheté cette lettre fatale ?

— Ce matin à neuf heures.

— Eh bien, demain matin, à la même heure, à la même minute, en pleine santé, comme tu dis, tu ressentiras une certaine angoisse au cœur et tout sera fini.

— Et vous ne connaissez aucun remède, aucun moyen de . . . ?

— Aucun ! dit le docteur.

Et cachant sa tête dans sa main, il se laissa tomber dans un fauteuil, suffoqué par la douleur.

Devant l'émotion de son vieil ami, Anatole comprit qu'il était réellement condamné. Il sortit comme un fou.

La sueur aux tempes, les idées bouleversées, le corps lancé dans une marche machinale, Anatole s'en allait dans la nuit inconscient de ce qui se passait autour de lui, ne se doutant même pas que les rues devenaient désertes. Longtemps il courut ainsi, puis, rencontrant un banc, il s'assit.

Ce repos lui fit du bien. Jusque-là, il avait été comme un homme qui aurait reçu un coup de massue sur la tête ; son,

étourdissement se dissipait maintenant et il commença à ressaisir ses idées en déroute.

— Ma situation, pensa-t-il, est celle d'un condamné à mort. Encore celui-ci peut-il espérer sa grâce. Mais à propos, combien me restc-t-il à vivre ?

Il regarda sa montre.

— Trois heures du matin ? Il est temps d'aller se coucher. Me coucher ! Donner au sommeil mes six dernières heures ! Non. J'ai certainement mieux que cela à faire. Mais quoi ? Parbleu ! mon testament pour commencer.

Un restaurant qui restait ouvert toute la nuit n'était pas loin, Anatole y monta :

— Garçon, une bouteille de Champagne et une bouteille d'encre.

Il but un verre de Cliquot et regarda son papier en songeant :

— A qui vais-je léguer mes six mille livres de rente ? Je n'ai plus ni père ni mère ; et c'est bien heureux pour eux. Et parmi les personnes qui m'intéressent, je n'en vois qu'une : Nicette !

Nicette était une des petites cousines à la mode de Bretagne, une charmante jeune fille de dix-huit ans, aux cheveux blonds, aux grands yeux noirs. Elle était orpheline comme lui et cette communauté dans le malheur avait établi depuis longtemps entre eux une secrète et entière sympathie.

Ses dernières volontés furent vite rédigées : tout à Nicette.

Cela fait, il but un second verre de Champagne.

— Pauvre Nicette, pensait-il. Elle était bien triste la dernière fois que je l'ai vue. Son tuteur, qui ne connaît du monde que sa classe d'instruments à vent au Conservatoire, ne s'est-il pas avisé de promettre sa main à un brutal, à une espèce de spadassin qu'elle déteste. Elle le déteste d'autant plus qu'elle en aime un autre, si j'ai bien compris ses aveux pleins de réticences et d'embarras. Quel est cet heureux mortel ? Je l'ignore; mais il est certainement digne d'elle puisqu'elle l'a choisi.

Bonne, douce, belle, aimante, Nicette mérite l'idéal des maris. Ah ! c'est bien la femme qu'il m'aurait fallu si. . . .

C'est une infamie de la contraindre, de gâter sa vie en confiant un tel trésor à une brute. Mais pourquoi ne serais-je pas le chevalier de Nicette ? C'est dit et dès demain matin. Mais, demain, il sera trop tard, c'est maintenant qu'il faut agir. L'heure est un peu indue pour voir les gens : mais quand je me dis que je serai mort dans cinq heures, je me soucie des convenances comme de ça. Allons ! ma vie pour Nicette !

*** Il était quatre heures du matin quand Anatole sonna à la porte du tuteur de Nicette, M. Bouvard lui-même, effaré, vient ouvrir en bonnet de coton.

— Est-ce qu'il y a le feu ?

— Non, cher monsieur Bouvard, fit Anatole. C'est une petite visite.

— A cette heure-ci !

— Toutes les heures me sont bonnes pour vous voir ; mais vous êtes peu vêtu, monsieur Bouvard. Recouchez-vous.

— C'est ce que je fais. Mais je suppose, monsieur, que. pomme déranger de la sorte, vous avez quelque chose de très important à me dire.

— Très important ! monsieur Bouvard, il faut que . vous renonciez à marier ma cousine Nicette avec M. Capdenac.

— Jamais, monsieur, jamais !

— Il ne faut dire ni jamais, ni toujours.

— Monsieur, ma résolution est bien arrêtée. Ce mariage se fera.

— Il ne se fera pas.

— C'est ce que nous verrons. Et maintenant que vous connaissez ma réponse, monsieur, je ne vous retiens pas.

— Yoilà qui est peu aimable ; mais je suis bon autant que tenace, monsieur Bouvard ; je ne me formalise pas de votre procédé et je reste.

— Restez si vous voulez ; je vous considère comme parti et je ne vous parle plus.

Et M. Bouvard se tourna contre le mur en grommelant :

— A-t-on jamais vu ? Déranger un homme paisible, le troubler dans son sommeil, pour lui conter de pareilles sornettes.

Tout à coup M. Bouvard bondit sur son lit.

Anatole venait de prendre le trombone du professeur, dans lequel il soufflait comme un sourd en poussant rageusement les coulisses. Des sons infernaux sortaient de l'instrument.

— Mon trombone d'honneur ! offert par mes élèves ! Laissez cet instrument monsieur !

— Monsieur, répondit Anatole, vous me considérez comme parti ; moi je vous considère comme absent, et je me distrais en attendant votre retour. Couac, couac ! Hein ! quelle belle note !

— Vous allez me faire donner congé. Mon propriétaire ne tolère pas le trombone passé minuit.

— Cet homme assurément n'aime pas la musique. Frrout, frrout, prra !

— De grâce, finissez.

— Consentez-vous ?

— A quoi ?

— A renoncer au mariage.

— Mais, monsieur, je ne le peux pas.

— Alors, couac !

— M. Capdenac est un terrible homme ! Si je lui fais un pareil affront, il me tuera.

— Cette raison vous arrête ?

— Elle en arrêterait bien d'autres.

— Dans ce cas, laissez-moi faire ; jurez-moi seulement que si j'obtiens le désistement de M. Capdenac, ma cousine sera libre.

— Oui, monsieur, elle sera libre.

— Bravo ! J'ai votre parole. Vous permettez que je me retire. A propos, on demeure votre Capdenac ?

— 100, rue des Deux-Epées.

— J'y cours. Au revoir.

— Toi, pensa Bouvard, tu vas te jeter dans la gueule du lion et tu recevras la bonne leçon que tu mérites.

*** Cependant Anatole courait à l'adresse indiquée. Quand il arriva, il pouvait être six heures du matin.

— Drelin, drelin, drelin, drelin, drelin.

— Qui vive ? fit une grosse voix travers à la porte.

— Ouvrez. Communication très grave de M. Bouvard.

On entendit le bruit d'une chaîne de sûreté qu'on déplaçait et d'une clef avec laquelle on ouvrait successivement trois serrures.

— Voilà un homme bien enfermé, pensa Anatole.

Enfin la porte s'ouvrit. Et Anatole se trouva en présence d'un monsieur à la moustache en croc qui portait pour toilette de nuit un costume de salle d'armes.

— Vous voyez : toujours prêt. C'est ma devise.

Les murs de l'antichambre disparaissaient sous des panoplies. Dans le petit salon où Capdcnac introduisit son visiteur, on ne voyait que des armes : yatagans, flèches empoisonnées, sabres, épées à une ou deux mains, pistolets, tromblons. Un véritable arsenal. Il y avait de quoi jeter le trouble dans une âme timide.

— Bah ! pensa Anatole. Qu'est-ce que je risque maintenant? tout au plus deux heures et demie ! allons-y.

— Monsieur, répondit Anatole, vous voulez épouser Mlle Nicette ?

— Oui, monsieur.

—Monsieur, vous ne l'épouserez pas !

— Ah ! tonnerre ! ah ! sang ! et qui m'en empêchera ?

—Moi !

Capdenac regarda Anatole qui n'était pas très grand mais qui lui parut très décidé

— Ah ! jeune homme ! dit-il enfin, vous avez de la chance de me trouver dans un de mes bons instants. Profitez-en. Savez-vous que je me suis battu vingt fois et j'ai eu le malheur de tuer cinq de mes adversaires et de blesser les quinze autres,.

allons j'ai pitié de votre jeunesse. Encore une fois, retirezvous.

— Je vois, dit Anatole, à vos états de service, que vous Mes un adversaire digne de moi et mon désir s'accroît de me mesurer avec un homme si redoutable. Voyons. Prenons-nous c(^ deux épées de la cheminée ? ou ces deux haches d'abordage? ou ces sabres de cavalerie ? ou ces lattes de cuirassiers ? que diriez-vous de ces yatagans recourbés ? Vous ne vous décidez pas ? que faites-vous ?

— Je songe à votre mère et à sa douleur prochaine.

— Je n'en ai plus. Préférez-vous la carabine, le pistolet, le i-e vol ver ?

— Jeune homme, ne jouez pus avec les armes à feu.

— Est-ce que vous avez peur ? Vous tremblez !

— Trembler ! moi ! c'est de froid.

— Alors, battez-vous ou renoncez à la main de Nicette.

— J'aime votre bravoure. Les braves sont faits pour s'entendre. Voulez-vous que je vous avoue une chose ?

— Parlez.

— Depuis quelque temps, je songeais moi-même à rompre ce mariage ; mais je ne savais comment m'y prendre. Je consentirais donc bien volontiers à ce que vous désirez ; mais vous comprenez que je ne puis avoir l'air, moi, Capdenac, de céder à des menaces. Or vous m'avez fait des menaces.

— Je les retire.

— Alors, c'est entendu.

— Voulez- vous écrire et signer votre désistement ?

— J'ai tant de sympathie pour vous que je ne puis rien vous refuser.

*** Muni du précieux papier, Anatole courut chez M. Bouvard. Il arriva à sa porte vers huit heures du matin.

— Drelin, drelin.

— Qui est là ?

— Anatole.

— Allez vous coucher ! cria rageusement le professeur.

— J'ai le désistement de Capdenac. Ouvrez ou j'enfonce la porte.

M. Bouvard ouvrit. Anatole lui remit le papier et alla crier à la porte de Ni cette :

— Cousine levez-vous, habillez-vous vite et venez.

Quelques instants après Nicette, fraîche comme l'aurore, arriva dans le petit salon.

— Qu'y a-t-il donc ?

—Il y a, dit M. Bouvard, que votre cousin est fou.

— Fou, soit ! fit Anatole ; mais Nicette reconnaîtra que ma folie a du bon. Cette nuit ma chère petite cousine, j'ai obtenu deux choses : M. Capdenac renonce à votre main et votre excellent tuteur consent à ce que vous épousiez celui que vous aimez.

— Vraiment, mon tuteur, vous voulez bien que j'épouse Anatole ?

— Hein ! fit Anatole.

— Puisque je vous aime, mon cousin.

A ce moment, Anatole sentit son cœur palpiter violemment Etait-ce le plaisir que lui causait l'aveu inespéré de Nicette ? Etait-ce l'angoisse prédite par le docteur ? Etait-ce la mort ?

— Malheureux que je suis ! s'écria le pauvre garçon. Elle m'aime. Je touche au bonheur et je vais mourir sans l'atteindre.

Alors, prenant fiévreusement les mains de Nicette, il lui dit tout : la lettre reçue, la fleur respirée, le pronostic de son vieil ami, le testament écrit, les démarches faites, le succès obtenu.

—Et maintenant, acheva-t-il, je vais mourir !

— Mais c'est impossible ! dit Nicette. Ce médecin se trompe. Qui est-ce donc ?

— Un homme qui ne se trompe jamais, Nicette, le docteur Bardais.

— Bardais ! Bardais ! fit tout à coup Bouvard en éclatant de rire. Ecoutez ce que dit mon journal : " Le savant docteur Bardais vient d'être subitement atteint d'aliénation mentale.

La folie dont il est atteint a le caractère scientifique. On sait que le docteur s'était occupé spécialement des substances vénéneuses. Il croit maintenant que toutes les personnes qu'il rencontre sont empoisonnées et il le leur persuade. On l'a transporté cette nuit à minuit dans la maison du docteur Blanche."

— Nicette !

— Anatole !

Les deux jeunes gens étaient tombés dans les bras l'un de Ta utre.

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