LE PROVINCIAL A PARIS
Bien des provinciaux, en partant pour Paris, se proposent, avant tout, non pas de voir l'Obélisque et l'Exposition, l'Opéra et la Sainte-Chapelle, les Gobelins et le Louvre, mais de ne pas être faits au même par ces diables de Parisiens, idée fixe qui gâte tous leurs plaisirs et les empêche de faire un raisonnement bien simple : c'est qu'en restant chez eux, ils atteindraient plus sûrement leur but, mettraient leur amourpropre et leur bourse à l'abri de toute fâcheuse surprise, et s'épargneraient une mo}renne de mille écus de dépense et de trente heures en chemin de fer. Cette vérité saute aux yeux. Aussi personne n'y a songé.
J'ai connu le type du genre, le commandeur de Bel-Air. Il vient de mourir sans enfants, laissant une veuve consolable et un héritier consolé. Il était gentilhomme de vieille race, propriétaire d'humeur paisible, et violoncelliste de onzième force. Cette basse fut sa tentatrice : il pensa qu'un artiste tel que lui devait venir à Paris tous les ans. dans la saison qui va finir et où les concerts pleuvent plus dru qu'une giboulée d'avril. Entendre les héros du violoncelle, faire sa partie dans un quatuor sous les yeux de Tilmont ou de Georges Hainl, tel était le rêve du commandeur ; mais à ce rêve de mélomane son bon sens pratique répondait : Surtout n'être 2Jas fait au même !
Chez lui, il était doux comme un mouton ; mais, dès qu'arrivait l'heure de ce voyage annuel, le mouton devenait bouledogue ; notre homme affectait dos airs farouches, laissait croître sa barbe et pousser sa moustache, boutonnait sa redingote, cambrait sa taille, marchait les épaules effacées comme un maître d'armes, et murmurait dans le trajet de sa maison à la gare :
— Nous allons voir, messieurs les Parisiens, nous allons voir !
En 1863, il descendit, rue du Helder, à. l'hôtel de Lancastre. Je mets, tout exprès, les i sous les points, parce que ce récit n'a d'autre mérite que la plus rigoureuse exactitude. Il dit à la dame de l'hôtel :
— Combien cet appartement ?
— Cent cinquante francs par mois.
— Avec ce petit salon ?
La dame dit non, le commandeur entendit oui : il était un peu sourd et se comparait à Beethoven.
Quinze jours après, la dame dit à son hôte, qui avait installé dans le petit salon sa malle et l'étui de sa basse :
— Au moins, il n'y aura pas de malentendu ? avec le salon, c'est deux cents francs.
— Non, cent cinquante.
— Non, deux cents !
— C'est bien, madame, on vous les donnera, dit le commandeur d'un ton sec ; je finirai mon mois ; après quoi, vous pourrez chercher un autre locataire.
Resté seul, le commandeur prit une pose majestueuse et sa robe de chambre. Après dix minutes de méditations transcendantes, il arriva à cette conclusion : c'est le moment de ne pas être fait au même.
Il appela le garçon de l'hôtel.
— J'ai, lui dit-il, les nerfs très-susceptibles ; le tic tac de cette pendule m'empêche de dormir : arrêtez-la !
Le garçon l'arrêta ; le commandeur retourna la pendule, arracha le grand ressort ; puis, le' soir venu, il alla au Théâtre-Français. On jouait une tragédie ; il y avait peu de monde ; notre homme attendit la sortie et jeta le grand ressort dans une baignoire vide.
Le lendemain, il acheta une étrille qu'il fixa ingénieusement au bout de sa canne. Après quoi, oubliant la musique et les concerts, il se mit à étriller, six heures par jour, le velours des fauteuils, le lampas des rideaux et le papier de sa chambre. Il y gagna une forte courbature, mais il se rattrapait de ses cinquante francs. — et il ne souffrait pas qu'on le fît au même.
Son mois fini, il quitta l'hôtel de Lancastre pour l'hôtel du Tibre; mais le destin lui réservait d'autres aventures. Il cassa un porte-crayon et le porta chez un papetier de la rue du Faubourg-Montmartre pour le faire raccommoder. Quinze jours après, il alla redemander son porte-crayon. Le papetier l'avait perdu. Vous auriez crié. Le commandeur garda un silence imposant et sortit du magasin avec un calme olympien.
Il se procura une espagnolette chez un marchand de vieille ferraille, et, tous les soirs, pendant trois semaines, il se promena, de neuf à onze heures, guettant le moment favorable : il manqua les plus beaux concerts de la saison et
attrapa un rhume; mais il s'agissait d'intérêts plus graves 1 ■Un soir, enfin, il savoura, dans tous ses raffinements, l'acre plaisir de la vengeance. Il pleuvait, le trottoir était glissant, les passants étaient rares ; le papetier et sa famille, retirés dans rarrière-boutique, s'absorbaient dans la; lecture du Petit Journal. Le commandeur saisit cet ensemble avec le coup d'œil d'un grand capitaine, et comprit que l'heure vengeresse sonnait. Il prit un air bénin, passa, pour la millième fois, devant le magasin, et, d'un coup de son espagnolette, vlan ! il brisa en mille pièces l'immense glace qui formait la moitié de la devanture ; ensuite, il continua gravement sa marche, devinant qu'un attroupement se formait derrière lui, mais au-dessus de tout soupçon et trop spirituel pour se compromettre en hâtant le pas. Il eut pourtant une de ces émotions qui blanchissent les cheveux noirs et font tomber les cheveux blancs ; il lui sembla, dans son trouble, qu'un sergent de ville le suivait. Fausse alerte ! Le commandeur n'en était pas moins tout en sueur. En rentrant, il trouva les fenêtres de sa chambre ouvertes et frisa de très près la fluxion de poitrine. Le médecin et le pharmacien lui coûtèrent trente fois la valeur de son porte-crayon ; mais sa convalescence s'embellit de cette pensée consolante :
— On ne m'a pas fait an même !
Quand il fut bien guéri, il alla dîner chez un restaurateur du boulevard. Il avait soigneusement étudié la carte, s'était mentalement livré à une opération d'arithmétique et avait calculé que son dîner ne devait pas lui coûter plus de six francs. Le garçon apporta l'addition qui se montait à huit francs cinquante centimes. Un autre aurait réclamé ; fidèle à son système, le commandeur ne dit rien ; seulement, il demanda du café et escamota la petite cuiller. La dame du comptoir fit un mouvement qu'elle réprima aussitôt. Ce singulier escamoteur avait un air si digne, une physionomie si honnête, son ruban rouge de commandeur de Saint- Polycarpe s'étalait si majestueusement à sa boutonnière,
qu'elle crut avoir mal vu. Peut-être aussi sa conscience, en fait d'addition, n'était-elle pas bien nette et craignait-elle un esclandre. Peut-être, pour se distraire de ses occupations machinales, s'amusait-elle à observer le cœur humain; et puis sa cuiller n'était argentée que par le procédé Ruolz.
Le commandeur revint six fois ; six ibis il fut ou se crut victime d'une erreur d'addition et s'accorda la même revanche A chacune de ses sorties, la dame lui décochait invariablement un gracieux sourire et un léger signe de tête qui voulaient dire : " Revenez !"
Tout finit, même les revanches de l'homme décidé à ne pas se laisser duper pas ces scélérats de Parisiens. Le commandeur de Bel-Air n'avait plus que quelques heures à passer à Paris. Déjà il bouclait son sac de nuit et fermait sa malle, lorsqu'il vit entrer dans sa chambre un personnage simplement vêtu, d'une physionomie sérieuse et douce : c'était le commissaire de police du quartier.
— Monsieur, dit le nouveau venu, commençons par mettre les Parisiens hors de cause. Yous êtes de Montpellier, je suis de Carcassonne ; la dame de l'hôtel de Lancastre est de Lodève, le papetier du Faubourg-Montmartre est de Carpentras, le restaurateur du boulevard des Italiens est d'Avignon. Tous les Parisiens sont des provinciaux fixés à, Paris.
Le commandeur stupéfait écarquillait les yeux qu'il avait fort petits et dressait les oreilles qu'il avait fort grandes ; l'inconnu poursuivit :
— Le garçon de l'hôtel vous regardait par le trou de la serrure, pendant que vous arrachiez le grand ressort de la pendule et que vous vous livriez à de tels effets d'étrillé sur le velours et les tentures. Quand vous brisâtes la glace du papetier, il y avait quinze jours que le sergent de ville Clodorel vous avait remarqué vous promenant d'une façon suspecte sur le trottoir du Faubourg-Montmartre ; tout le monde vous a vu, chez le restaurateur, escamotant les cuillers
à cale, de manière à ne pas rendre jaloux MM. de Caston et Robert-Houdin.
— Je les ai données à un pauvre, dit le commandeur.
— Je le sais ; j'ai pris des renseignements ; on s'est adressé aux personnes les plus considérables, de votre pays. Yous avez cinquante mille livres de rente, vous êtes le meilleur des hommes, vos fermiers vous adorent, on vante votre charité . . .
— Je ne voulais pas être fait au même ! murmura le commandeur, répondant à sa propre pensée.
— Soit ; mais réfléchissez : voilà des gens qui pourraient porter plainte, et vous auriez du désagrément ; ils ont droit à une indemnité que nous allons fixer à l'amiable :
—Pour la pendule et les étoffes, deux cents francs.
Soubresaut du commandeur.
— Pour la devanture du papetier, cinquante francs.
Haut-le-corps du commandeur.
— Pour les cuillers du restaurateur, trente francs ; pour faire un compte rond et pour que les pauvres, cruellement éprouvés par ce long hiver, bénissent votre voyage à Paris, sept cent vingt francs ; total, un pauvre petit billet de mille francs que vous allez me remettre.
Et le commissaire, toujours respectueux et poli, montra un petit bout de son écharpe.
Le commandeur de Bel-Air fit une honorable résistance ; mais, son interlocuteur était persuasif; les petits journaux pouvaient s'emparer de l'épisode ; il s'agissait d'éviter la sixième chambre. Le bruit et l'éclat effrayaient ce provincial paisible ; il capitula et lâcha le billet de mille.
Le soir, en montant dans un wagon de première classe, il disait sotto voce . . .
— C'est égal, ils ne m'ont pas fait au m . . .
Mais la phrase se perdit dans le coup de sifflet du départ.
A. DE PONTMARTIX.