DERNIER CONSEIL
L artiste arrivé au point (Je produire son talent doit, pour équilibrer ses facultés, diriger son travail dait^ le sens inverse de ses propensions, afin de ne pas se restreindre dans le cercle étroit dune manière.
Par son caractère et son gout, l'artiste est assez porté à choisir dans lart une nuance qui est propre à sa nature: chez celui-ci c'est la force qui domine, chez celui-la c'est la douceur. L'un ne produit jamais que 1 énergie, la fougue ou le résolu;, l'autre n'offre que la grâce, le calme ou le naïf. Mais ces qualités, isolément prises, ne constituent pas un talent complet. Il n'appartient qu'au génie de les embrasser toi/tes, et d'être aussi parfait<dans ce qui demande de la délicatesse, que dans ce qui exige de la vigueur.
Les arts sont infinis^ on n'arrive jamais a une perfection absolue . C'est vers ce but cependant que doit tendre incessamment la volonté de l'artiste.
Par métaphore: L'art représente à l'imagination un arbre qui s'élève dans 1 immensité, et dont
la gloire couronne le faîte. Chaque artiste a pour objet d'en atteindre le plus haut point.
Les branches de cet arbre sont les divers genres qui, au lieu d entraver l'artiste dans sa marche., lui font de leur obstacle un point d'appui. Mais celui qui, cédant a la disposition de s'a ' nature, s'écarte du centre pour suivre une de ces branches, dont l'accès lui semble plus facile, se trouve engagé dans l impasse dune manière. L'autre, au contraire, qui s'attache avec amour a ce milieu, ou viennent convérger toutes les nuances de l'art, sait en faire sa substance, et fortifié par elles, il porte son talent vers les régions infinies de la perfection.
Pour se maintenir dans ce chemin, qui est celui du beau et de la venté dans les arts , que faut-il? Se bien connaître. Mais comme (( ï' amour -propre engage a se tromper soi-même,} et que la critique souvent nous irrite ou nous décourage, nous croyons qu'il est un moyen plus certain de se bien juger. C est de savoir discerner, dans les éloges que nous recevons, l'avis salutaire que presque toujours ils renferment, dans ce qu'ils ne disent pas.
Ainsi, vante- t-on votre énergie?: prenez y garde, c'est que vous manquez de grâce.
V ous parle-t-on souvent de la finesse de votre talent?: soyez persuadé que vous n'avez ni la grandeur ni la force.
C est ainsi qu'un esprit juste prendra toujours pour conseil le contre-pied de la louange,afin de ne jamais tomber dans une exagération inévitable, en forçant le trait qu'on admire.
Ici se termine le travail que nous nous étions imposé en entreprenant cette méthode de Violon ; trop heureux si quelques élèves studieux, aidés par nos conseils, arrivent a se créer un nom parmi les artistes illustres : ils auront achevé notre tâche.