‹ Méthode générale d'analyse des eauxChapitre 5 sur 5 · ANALYSE DE L'EAU DE PONT-A-MOUSSON · texte numérisé non relu

ANALYSE DE L'EAU DE PONT-A-MOUSSON

Après avoir fait connaître les méthodes de séparation et de dosage que j’ai employées pour faire l’analyse de l’eau minérale qui nous occupe, je vais rendre compte des observations que j’ai faites à la source même, et des résultats numériques que m’a fournis l’analyse.

La source, dite Fontaine-Rouge, est située à peu près à mi-côte du

versant; sud-ouest de la colline de Mousson, à la distance de a kilomètres environ de la Moselle. Elle vient sortir de terre à la ligne de jonction du lias, qui constitue toute la partie inférieure de la côte de Mousson et de l’oolithe inférieure qui s’étend de ce point jusqu’au sommet de la colline.

Captage de la source. — Son rendement. — Lorsqu’on a réparé la fontaine en 1 856, on a trouvé la source captée dans un vase en chêne, ayant la forme d’un tronc de cône dont le diamètre le plus large est situé en haut. A ce vase était fixée une plaque en cuivre portant l’inscription suivante :

LEOPOLDO P» REG te .

Aquæ istæ salutiferæ restitutæ sunt, suadente D°. Car 0 . Guil ,no . Pacquotte, Prof 6 , regio. Anno 171g.

Le vase en chêne se trouvant en parfait état a été replacé dans la position qu’il occupait, et rien par conséquent n’a été changé dans le mode de captage de la source.

J’ai voulu connaître directement le rendement de la source ; quatre jaugeages exécutés le 8 juin dernier, m’ont donné, pour le débit de la fontaine, 4 litres seulement par minute. Bien que je n’aie pas pu répéter cette opération à d’autres époques de l’année, je crois pouvoir affirmer, tant, d’après les documents anciens, que d’après le dire des habitants du pays, que le volume de la source ne subit pas de variations notables dans les différentes saisons.

L’eau laisse déposer, dans le bassin et le long des canaux d’écoulement du trop-plein, une matière ocreuse essentiellement composée de carbonate de chaux et de sesquioxyde de fer hydraté. La source ne présente rien de particulier. J’ai cherché à constater avec le plus grand soin s’il y avait dégagement spontané de gaz, et j’ai pu m’assurer facilement que l’eau ne laisse pas dégager une seule bulle d’acide carbonique ni d’aucun autre gaz.

Propriétés physiques et organoleptiques.

Eau très-limpide.

— sensiblement colorée en jaune.

— inodore.

— saveur saline, styptique, laissant un arrière goût d’amertume.

— ne présentant rien de particulier au toucher.

( aS )

Température — A plusieurs reprises, et dans des saisons de l’année différentes, j’ai mesuré la température de la source à sa sortie de la terre; je l’ai constamment trouvée égale à n°C. C’est donc une eau froide, d’une température très-constante.

Exposée à l’air, l’eau laisse déposer au bout de peu de temps des flocons jaunâtres (sesquioxyde de fer, carbonate de chaux, un peu d’alumine), ce qui indique qu’elle ne doit sa limpidité, à sa sortie de la terre, qu’à l’acide carbonique qu’elle tient en dissolution. La densité de l’eau, déterminée par la méthode du flacon, a été trouvée égale à 1001, à la température de i 5 °C.

Le papier bleu de tournesol rougit très-légèrement au contact de l’eau, à la sortie du sein de la terre.

Les acides minéraux donnent lieu, dans les mêmes conditions, à un dégagement sensible d’acide carbonique. L’ammoniaque, le chlorure de baryum, le nitrate d’argent y occasionnent des précipités. La dissolution de noix de galle y dénote la présence du fer.

L’analyse de cette eau, faite par les méthodes rapportées plus haut, m’adonné les résultats suivants :

Analyse des gaz. Analyse rapportée à io litres (i).

Quantité de gaz....

. . . 807 , i cc

Acide carbonique.. .

Azote.

Oxygène.

Analyse des dépôts. Analyse faite sur io litres. (L’unité est le milligramme. ) Premier dépôt.

Carbonate de chaux. . .

Carbonate de magnésie.

Sesquioxyde de fer.. .

Silice.

(1) On suppose les gaz secs ramenés à la pression de o'^ôo et à o degré.

A reporter... 4 g 8 g

Deuxième dépôt.

Sulfalte de chaux hydraté. 10477 )

Carbonate de chaux. 38 o j na 65

Alumine. 4°8 )

Troisième dépôt.

Sulfate de Magnésie SO 3 MgO + 7 HO... x 83 17 J

Chlorure de sodium . 3892)22361

Chlorure de potassium. i 52 )

Résidus solides. 386 x 5

D’après cette analyse, 1 litre d’eau de la Fontaine-Rouge contient

donc :

Carbonate de chaux. o ,4835

Carbonate de magnésie. 0,0260

Sesquioxyde defer. 0,0182

Silice. 0,0092

Sulfate de chaux. 1,0477

Alumine. o,o 4 o 8

Sulfate de magnésie. 1,8317

Chlorure de sodium . 0,3892

Chlorure de potassium. 0,01 52

Conclusions.

Comme on le voit, cette eau est remarquable surtout par la quantité notable de sulfate de magnésie qu’elle tient en dissolution. J’ai dû tout d’abord chercher dans la constitution du sol une explication à la présence de ce sel dans l’eau. Comme on n’a pas jusqu’ici démontré l’existence du sulfate de magnésie tout formé dans le sein de la terre, ce n’est évidemment que par une double décomposition qu’on peut expliquer la formation du sulfate de magnésie; la plus probable, celle au moins à laquelle j’ai cru pouvoir m’arrêter, est l’action du sulfate de chaux entraîné par l’eau sur la dolomie, carbonate double de chaux

et de magnésie. Deux faits me semblent de nature à appuyer cette hypothèse : l’existence bien constatée dans les terrains du lias de bancs de gypse et de dolomie ; en second lieu, la quantité considérable de sulfate de chaux que cette eau renferme. La quantité relativement assez grande de carbonate de chaux qui accompagne les sulfates de chaux et de magnésie vient encore à l’appui de l’hypothèse que j’admets comme la plus probable. — Quant à la présence du sesquioxyde de fer dans l’eau de la Fontaine-Rouge, elle s’explique parfaitement encore par la constitution du sol, car on rencontre abondamment, dans toute la vallée de la Moselle, des minerais de fer plus ou moins riches, et les sources ferrugineuses sont très-communes dans le département de la Meurthe. Le docteur Pacquotte, dans l’opuscule que j’ai cité plus haut, signale aux environs de Pont-à-Mousson l’existence de deux autres sources minérales dont il a fait l’analyse, mais que je n’ai point examinées au point de vue de leur composition. « Il y a autour de la ville de Pont-à-Mousson, dit-il, deux autres fontaines aussi minérales. L’une est auprès du Moulin du Milieu, sur le chemin de Saint-Mihiel ; l’autre est dans l’enclos de la maison de campagne de M. le baron de Mahuet, On a fait sur les eaux de ces fontaines les mêmes expériences. On y a trouvé moins de sel qu’en celles de Mousson et plus de terre, celles du Moulin du Milieu ne contenant que 3 grains de sel par pinte, mais plus de 24 grains de terre jaune, et celle de M. de Mahuet 10 grains de sel par pinte. » Le travail que j’ai entrepris n’ayant dans l’origine d’autre but que de répondre aux questions qui m’avaient été posées par l’administration municipale de Pont-à-Mousson, je n’ai point eu l’occasion d’analyser l’eau de ces dernières sources, et n’ai par conséquent aucune opinion à formuler sur leur nature.

Il ne me reste maintenant qu’à ajouter quelques mots sur l’usage qu’on a fait en médecine de l’eau minérale de Pont-à-Mousson, et sur les avantages que l’on pourrait tirer encore aujourd’hui, à mon avis, de leur emploi comme agent thérapeutique.

Comme on l’a vu plus haut, les médecins du xvu® et du xvm e siècle avaient une grande confiance dans l’efficacité de ces eaux. Pacquotte pensait qu’on devait les préférer à celles de Iîussang, de Tancour et à beaucoup d’autres ; il rapporte qu’on venait de toutes parts boire ces

eaux et que le nombre des malades qui s’y rendaient était tellement considérable, que la ville de Pont-à-Mousson pouvait à peine les loger tous. Sans entrer dans les singulières théories qu’il imagine pour expliquer l’action salutaire de ces eaux dans presque toutes les affections, je me bornerai à rappeler qu’il en prescrivait spécialement l’usage dans la mélancolie hypocondriaque, la jaunisse et les pâles-couleurs. On ne peut s’empêcher, en lisant les bizarres descriptions qu’il fait des maladies et des traitements par lesquels on les combattait alors, de se rappeler les plaisanteries charmantes de Molière sur les médecins de son temps. Une chose surtout m’a frappé dans cette partie du travail du docteur Pacquotte : c’est la manière énergique dont les malades devaient se préparer à prendre ces eaux. Cette préparation consistait d’abord en une large saignée destinée à dissiper les chaleurs qu’on ressent dans les entrailles elles reins ; après la saignée le malade devait prendre un purgatif composé d’une infusion d’un gros de rhubarbe et autant de sel végétable dans un verre d’eau, à laquelle on ajoutait une once de casse mondée et une once de manne. Dès que le purgatif avait bien nettoyé les voies , on administrait au malade un lavement d’une décoction de manne, mercuriale, laitue, etc., avec une poignée de son bouilli dans l’eau de rivière, en y ajoutant, après l’avoir passée, une once de miel de nénuphar. Le lendemain seulement on commençait à boire; le premier jour on prenait quatre grands verres en ajoutant à chacun des deux premiers un demi-gros de sel végétable, et l’on allait ainsi progressivement jusqu’à douze verres, nombre auquel on s’arrêtait pour diminuer la dose et finir par deux verres. Il va sans dire qu’on terminait nécessairement la cure par l’administration d’un bon purgatif. « Peu importe l'usage qu’on fasse de ces eaux, ajoute en finissant le docteur Pacquotte, pourvu qu’on se purge pour achever la cure. »

Sans partager la confiance presque illimitée des médecins de ce temps sur les vertus des eaux de Pont-à-Mousson, je crois que l’on pourrait faire usage avec succès, dans certaines affections, de ces eaux ferrugineuses et laxatives. Par leur composition, elles me semblent indiquer assez nettement les avantages qu’on pourrait retirer de leur emploi. Je crois que c’est avec raison qu’on a rangé les eaux ferrugineuses dans la classe des médicaments altérants : le fer en est le principe actif.

L’action de ces eaux est éminemment tonique, et je pense que dans un grand nombre de cas de chlorose, d’anémie ou de chloro-anémie elles pourraient rendre de véritables services. Je dirai seulement en passant que je ne crois pas, avec certains auteurs, que l’action du fer dans ces diverses affections soit de rendre directement au sang la quantité de fer nécessaire pour reconstituer les globules; je pense que le fer agit dans ce cas beaucoup plutôt comme modificateur général, comme pourrait le faire le quinquina par exemple. La présence simultanée d’une petite quantité de fer et de sulfate de magnésie dans ces eaux me semble très-heureuse pour l’usage qu’on en pourrait faire, le sulfate de magnésie venant corriger par ses propriétés laxatives l’effet du fer, qui amène, comme on le sait, de fréquentes constipations. En résumé, je crois qu’on pourrait utiliser avec succès ces eaux minérales pour combattre la chlorose, l’anémie, la leucorrhée, les dispepsies et. surtout la prédominance du système lymphatique, notamment chez les enfants J’ai vu des malades épuisés par les longues veilles ou étiolés par la vie sédentaire et l’atmosphère malsaine des grandes villes retirer de trèsbons effets de ces eaux. JAisage s’en est perpétué dans le peuple, et tous les ans, au mois de mai et de juin, un grand nombre de personnes viennent faire une cure d’eau à cette fontaine. Certains médecins peu confiants dans la thérapeutique me diront peut-être que l’hygiène a la plus grande part dans ces cures et que la marche au grand air nécessaire pour venir chercher l’eau à sa source contribue puissamment aux succès constatés. A cela je n’aurai pas grand’ chose à objecter, et tout en respectant beaucoup les remèdes et leur action, je serai tenté de donner un peu raison à ces praticiens.

Les analyses dont je viens d’exposer les résultats ont été faites au laboratoire de l’École Normale supérieure de Paris. Je suis heureux de pouvoir témoigner ici toute ma gratitude à mon cher et savant maître, M. Henri Sainte-Claire Deville, à l’amitié et aux leçons duquel je dois tant. J’espère que les chimistes me sauront gré d’avoir publié une méthode d’analyse qui me semble avoir, sur la plupart de celles qu’on a employées jusqu’ici, l’avantage d’une plus grande exactitude dans la séparation des diverses matières que les eaux tiennent en dissolution. Comme on a pu le voir, les procédés analytiques exposés plus haut ne

sont en réalité que l’application à un cas particulier de la méthode générale d’analyse chimique dont M. H. Sainte-Claire Deville a publié la première partie, il y a quelques années, et dont il donnera bientôt, je l’espère, le complément. Ce qu’il y a de bon dans mon travail lui appartient donc en entier, et j’ai l’espoir que cette partie de ma thèse plaidera en faveur de l’autre devant les juges si bienveillants que j’ai rencontrés à l’École de Pharmacie.

Permis d’imprimer, Le Vice-Recteur,

Page 1