Méthode lexicologique. ABC du style et de la composition; petits exercices pour amener insensiblement les élèves à rendre leurs pensées; synonymie des mots; propriété des mots;
Vers ran 1470, sous le règae d'îvan III, il y avait dans la petite ville russe de Ratapapouff deux forgerons également remarquables, mais à des titres bien différents. L'un avait pris pour enseigne : Au Forgeron THÉORICIEN. Dans sa boutique, tout était brillant et poli, rangé et étiqueté. II y avait de nombreux apprentis, qu'il appelait ses élèves, et parfois ses disciples. Le jour se passait en démonstrations qui justifiaient complètement l'enseigne ; jamais on n'y entendait ni le souffle bruyant de la forge, ni le retentissement du marteau sur l'enclume; toutes les heures s'écoulaient en de savantes conversations ; le maître, comme s'il eût été dans les jardins d'Académus, se promenait gravement dans sa boutique, expliquant les différentes propriétés du fer, la trempe de l'acier ,1a purification du minerai et sa combinai-
ly PRÉFACB
son avec le charbon pour former la fonte: puis, passant aux outils, il raisonnait doctement sur la lime et son inventeur, sur la filière, la vis, Técrou, la mordache, Tenclumeau, les tricoises. La définition et les propriétés de chaque instrument étaient l'objet des plus beaux commentaires ; aussi, comme ses élèves raisonnaient sur la métallurgie, lamaréchalerie, la taillanderie, la serrurerie 1
a Qu'est-ce qu'une bigorne ? » demandait le maître du ton d'un professeur de rhétorique qui interroge sur l'antonomase, a C'est une enclume à deux pointes, deux cornes; de Us, deux, ei cornu, corne, qui devient gorne par métaplasme. » Et le maître de prédire au disciple les plus brillantes destinées : « Tu Marcellus eris! » s'écriait-il attendri.
Or, un jour, il arriva que le boyard du lieu s'aperçu t que la grille de sa cour d'honneur déshonorait son château. Il envoie quérir notre théoricien et lui commande une grille plus en harmonie avec les richesses architecturales de sa somptueuse demeure. Le forgeron rentre enchanté dans sa boutique, et, s'adressant à ses élèves : a II se présente, leur dit-il, une occasion magnifique de traduire en un chef-d'œuvre les principes qui vous ont été inculqués. Voici du fer, de rarûcr, du cuivre, des tenailles et des marteaux; que celte grille soit pour vous le triomphe de Vulcain, les armes d'Achille! »
1>B*PACF V
Nos jeunes théoriciens se mettent à l'œuvre avec ardeur ; ils entassent le charbon dans la forge , font chauffer le fer, qu'ils brûlent en voulant ramollir, frappent sur Tenclume à coups redoublés, mais sans harmonie et sans cadence.
A quelque temps de là, le boyard entrait dans l'atelier, espérant trouver une œuvre achevée, resplendissante. Mais, hélas f il ne vit que des barres de fer grossièrement travaillées , mal ajustées , et qui n'offraient à l'œil qu'un aspect informe, rudis indigestaqiie moles. Trompé dans son attente, le boyard refusa cette œuvre sans nom, et se rendit chez le second forgeron, qui demeurait à l'autre extrémité de la ville.
Celui-ci avait pris pour enseigne : Au Forgeron PRATICIEN. Ses apprentis avaient les bras nus jusqu'aux épaules et la figure plus noire que celle des Cyclopes. Là, point de savantes dissertations, point de sonore phraséologie ; le maître se contentait de forger lui-même au milieu de ses ouvriers, leur expliquait en quelques mots le degré de chaleur qu'il faut donner au fer, la manière de l'aplatir ou de le lordre sur l'enclume , de le rendre souple , docile eî obéissant aux coups du marteau. Puis, chaque apprenti maniait à son tour le fer rougi et les lourds instruments. Une incessante activité régnait dans atelier ; sous la main exercée des jeunes ouvjiers.
le métal brut et informe se transformait, comme pai magie , en pièces d'un poli brillant et d'un fini parfait. On se serait cru au milieu d'une ruche d'abeilles, ou plutôt dans les antres de l'Etna. L'œuvre deman dée fut exécutée suivant toutes les règles de l'art, et, quelques jours après, de nombreux et nobles visiteurs félicitaient le boyard sur la merveille qui décorait sa cour d'honneur.
Faut-il expliquer aux lecteurs le sens de cette fiction? Évidemment non. Tous ont reconnu dans la méthode du forgeron théoricien cette rhétorique creuse qui entasse dans la mémoire des mots sonores, mais vides, des définitions abstraites, des dénominations barbares empruntées à la langue de Thucydide ; cette rhétorique qui croit avoir fait de nos élèves de futurs Gicérons , de nouveaux Démosthènes, quand elle leur a appris cette série interminable de figures et de tropes : la prétériticn , la prolepse, l'hyperbole, la litote, l'hypotypose, la prosopopée, l'épiphonème, la métonymie, la synecdoche, la catachrèse, Thypallage, l'antonomase, etc., etc., etc. Ce n'est pas au moyen de cette vaine théorie que Ton amène les jeunes i^ens à rendre leurs pensées, à mettre de Tordi^e dans leurs idées, de la justesse dans les expressions, de la propriété dans les termes, de l'harmonie dans les pé-
pnÈFACB Viû
î'iodes ; en un mot, ce n'est pas ainsi que l'on arrive à leur donner les qualités qui constituent Técrivain.
Quant à la méthode du forgeron praticien, c'est celle que Ton croit avoir suivie dans cet ouvrage, où l'auteur a pu prendre pour épigraphe cette pensée qui cache une vérité profonde sous une forme banale : Cest en forgeant qu'on dcneni forgeron. Mais en quoi doit consister cette métl ode pratique pour renseignement du style ? Nous avons espéré atteindre ce but au moyen des petits devoirs que nous donnons ici, où rélève est mis en demeure de suivre une pensée, de saisir les nuances d'une idée et d'en trouver lui-même Texpression. Forcé ainsi de s'identifier avec le sentiment qui a inspiré l'auteur du texte sur lequel il travaille, il demande laborieusement à la réflexion le mot que nous avons sous-entendu , et en arrive bientôt à le trouver sans fatigue et sans e(fort. D'autres fois, c'est un mot auquel il s'agit de substituer un équivalent ; dans ce travail, l'élève entrevoit toutes les richesses de sa langue maternelle , se les approprie, en nourrit son esprit, pour en user plus tard sans secours étranger. Ce n'est que lorsqu'il a été ainsi exercé aux difficultés et aux finesses de la langue, à l'exactitude des expressions, à l'enchaînement logique des idées , à la synonymie des mots , que ron peut le dégager de toute entrave, et le laig-
VIII PRÉFACB
ser voler de ses propres ailes dans le champ immense de la littérature.
A la suite de ces deux genres d'exercices — le terme propre à trouver, un mot à remplacer par un équivalent — nous avons ajouté quelques devoirs empruntés à la poésie. Ici, le cercle se rétrécit, les difficultés augmentent; le choix des expi estions, limité par les exigences du rhythme poétique, crée pour rélève de nouveaux obstacles qu'il ne peut surmonter qu'au moyen d'un travail sérieux et soutenu.
Voilà ce que nous osons nommer des Exercices DE Rhétorique pratique, persuadé que les instituteurs qui nous suivront dans cette voie, veiTont diminuer de jour en jour pour leurs élèves les difficultés' si multipliées de l'art d'écrire.
Pierre Larousse.
l«ï juillet 1862.
EXERCICES l»RELIMIl«itlRES