SCENE DE L'AVARE, PAR MOLIERE. (ACTE III, SCENE
Maître Jacques. — Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien î votre cuisinier, que vous voulez parler? car je suis l'un et 1 lutre.
Harpagon. — C'est à tous les deux.
M. Jacques. — Mais à qui des deux le premier?
Harpagon. — Au cuisinier.
M. Jacques. — Attendez donc, s'il vous plaît. (M. Jacques 6 e sa casaque de cocher, et paraît vêtu en cuisinier.)
Harpagon. — Quelle diantre de cérémonie est-ce là?
M. Jacques. — Vous n'avez qu'à parler.
Harpagon. — Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.
M. Jacques. — (à part). Grande merveille!
Harpagon. — Dis-moi un peu : nous feras-tu faire bonne chère ?
M. Jacques. — Oui, si vous me donnez bien de l'argent.
Harpagon. — Que diable ! toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent ! Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent ! toujours parler d'argent!
Valère. — Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que ce~le-là. Voilà une merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant ; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.
M. Jacques.— Bonne chère avec peu d'argent?
Valère. — Oui.
M. Jacques (à VaTere). — Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier.
Harpagon. — Taisez- vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra?
M. Jacques. — Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera faire bonne chère pour peu d'argent.
Harpagon. — Je veux que tu me répondes.
M. Jacques. — Combien serez- vous de gens à table?
Harpagon. — Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit : quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
Valère. — Cela s'entend.
M. Jacques. — Eh bien ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes . . . Potages . . . Entrées.
Harpagon. — Que diable! voilà pour traiter une ville entière.
M. Jacques. — Rôt.
Harpagon, (mettant la main su?' la bouche de maître Jacques) . Ah ! traître, tu manges tout mon bien.
M. Jacques. — Entremets . . .
Harpagon, (mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques. ) — Encore ?
Valère. (à maître Jacques). — Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de les faire manger ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.
Harpagon. — Il a raison.
Valère. — Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que, pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que, suivant ie dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
Harpagon. — Ah! que cela est bien dit! Approche! que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour . . . Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?
Valère. — Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
Harpagon. — (à maître Jacques) Oui. Entends-tu? (à Pa- Tere) Qui est le grand homme qui a dit cela ?
Valère. — Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
Harpagon. — Souviens-toi de m'écrire ces mots ; je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.
Valère. — Je n'y manquerai pas. Et pour votre souper, vous t avez qu'à me laisser faire ; je réglerai tout cela comme il I ut.
Harpagon. — Fais donc.
M. Jacques. — Tant mieux ! j'en aurai moins de peine.
Harpagon, (a Valerè). — Il faudra de ces choses dont on ne i ange guère, et qui rassasient d'abord ; quelque bon haricot ; .en gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.
Valère. — Reposez-vous sur moi.
Harpagon. — Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer «on carosse.
M. Jacques. Attendez : ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque). Vous dites?
Harpagon. — Qu'il faut nettoyer mon carosse, et tenir mes (Chevaux tout prêts pour conduire à la foire . . .
M. Jacques. Vos chevaux, monsieur? Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière : les pauvres bêtes n'en ont point, et ce serait mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées, des fantômes ou des façons de chevaux.
Harpagon. — Les voilà bien malades ! Ils ne font rieu.
M. Jacques. — Et pour ne faire rien, monsieur, est-ce qu'il ue faut rieu manger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres
animaux, de travailler beaucoup et de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués ; car, enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moimême quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les cbosts de la bouche ; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.
Harpagon. — Le travail ne sera pas grand d'aller jusqu'à la foire.
M. Jacques. — Non. Je n'ai pas le courage de les mener ; et je me ferais conscience de leur donner des coups de fouet en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse? ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.
Valère. — Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
M. Jacques. — Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.