Mgr. de Belsunce et la peste de Marseilles
n a pas oublie les scenes scandaleuses qui se sont produites a Marseille, en juillet d 878,autour de la statue de Fadmirable pontife, le sauveur de cette grande cite, lors de lapeste de 1720, le heros chretien que toutes les nations civilisees nous envient. Elles ont attriste les catholiques et indigne les honnetes gens de tous les partis. Une tourbe immonde, composee de gens sans aveu et Strangers la plupart a Marseille, apres avoir empeche les processions si cheres aux habi tants de cette ville, a depouille le monu ment du grand eveque des couronnes et des fleurs quelareconnaissance des Marseillais, fideles a leurs traditions, y avaient deposees le jour meme anniversaire de la
soleimelle expiation publique de Mgr de Belsunce. Mais cette basse injure adressee an saint Eveque par des emeutiers salaries, i*i qui, peu de jours auparavant, voulaient aussi, a Paris, souiller la statue de Jeanne d Arc, ne fera que rendre plus brill ante dans Thistoire Taur6ole dont elle a entoure ces deux noms glorieux.
Abbaye de Sainte-Magdeleine de Marseille, juin 1879.
M GR DE BELSUNGE
ET
Lorsqu aux champs de Marseille un air eontagieux Portait 1 affreuse mort sur ses rapides ailes, Pourquoi toujours en butte a ses fleches mortelles, Un Pre lat s exposant pour sauter son troupeau Marche-t-il sur les mort* sans descendreautombeau?
(POPE, Essai sur I homme.)
Le grand eveque dont nous allons raconter 1 admirable devouement durant leterrible fleau de la peste, descendait d une ancienne et illustre famille de la Navarre, les Bel su need eCastelmoron, etablie depuis nombre d annees dans TAgenois. II naquit, disent la plupart de ses historians, au chateau de la Force, en Perigord, le 4 decembre 1671, et il etait le second tils du marquis de Castelmoron . Sa mere. Anne de Caumont, niece du Marechal due de Caumont
la Force, avait pour fivre ce duo de Lauzon dont les brillantes a ventures furent si remarqut es sous Louis XIV. Eleve dans la piete" et conlie de bonne heure aux. Jesuites du college Louis-le-Grand , a Paris, Henri-Francois- Xavier de Belsunce y termina heureusement ses etudes, et dans un age ou tout semblait lui promettre les taveurs de la fortune et les joies de la vie. il renonca resolument au monde pour embrasser la vie religieuse parmi ses pieux maltres.
Mais le delabrement de sa saute ne lui per mit pas de porter longtemps le joug du Sei gneur dans la Compagnie de Jesus. Rendu a sa tamille, dont les soins renouvelerent peuapeu ses forces epuisees, le jeuue B^lsunce persista, malgre les avarices seduisarites du monde, a servir IKglise. II entra au seminaire de Perigueux et recut a Agen, en 1703, des mains de Mascaron, 1 eloquent eveque de cette cite, 1 ordresacredu sous-diaconat. Ori sait que ce grand orateur etait ne a Marseille; mais il nepouvait se douter. en donnant le calice et I Evangeliaire au pieux ordinand, que ce jeune gentilhomme serait, un jour, le sauveur de la grande cite du midi dela France.
A peine revetu du sacerdoce , 1 abbe de Belsunce, que Louis XIV avait deja distingue en lui donnant en commende, selon 1 ueage du
temps, 1 abbaye de la Reole, recut de Mgr He*bert, successeur de Mascaron, les lettres de grand vicaire. Ce fut pour lui une heureuse occasion des initieraugouvernementd un grand diocese. Peu d annees apres, malgre les nombreuses occupations d un ministere tres-actif, il publia la Vie de Henriette de Foix de Candale, sa tante. C etait une personne de haute vertu et d une rare distinction d esprit; le grand roi, qui voulut lire cette interessante biographic, en temoigna sa satisfaction au noble ecrivain.
Aussi personne ne fut surpris a la cour eten province, lorsque Louis XIV nomma 1 abbe de Beisunce a 1 eveche de Marseille, devenu vacant par la mort de Mgr Bernard de Poudenx (3 avril 1709). Si 1 influence de 1 illustre parente du jeuneprelat,qui atteignait a peinesa 38 e annee, avait contribue a ce choix. il etait aussi justifi^ par les belles qualites du nouvel elu, qui joignait a une vive piete , a des connaissances etendues, a une grande fermete de principes, les dons les plus aimables de 1 esprit, rehausses encore par la noblesse des traits , par une stature imposante et une grande dignite de manieres.
Meme avant d avoir pris possession de son siege, Mgr de Beisunce dut, par ordre du roi, assister a I assemblee du clerge de France, en qualit^ de depute de la province d Arles. Son
sacreeut lieu le 30 mars 1710, a Paris, dans la chapelle de Saint-Louis des Jesuites, pour lesquels il conserva toujours une affection pour ainsi dire fraternelle, et son conse crateur fut le cardinal de Noailles.
Quoique cet archevf-que de Paris se montrat alors beaucoup trop. favorable aux Jansenistes, il ne put inspirer aucun de ses sentiments au nouvel eveque de Marseille. A cette epoque, on le sait, 1 Eglise de France, et meme la societe laique, etaient profondement divisees par les querelles issues de I lieresie jansenienne. En vain le pape Clement XI avait-il voulu, par la bulle Unigenitus, tracer aux catholiques leurs devoirs ; beaucoup de fideles refuserent de s y soumettre, et bientc>t il y cut deux camps dans le clerge, comme parmi les laiques: les appelantsde cette bulle dogmatique au t utur concile, etles acecjitfints. Gette division, qui s accentua encore apres la mort de Louis XIV. devait etre )a grande epreuve de Tepiscopat de Mgr de Belsunce.
Le pieux pivlat, drs son arrivee a Marseille, employa tous les moyens pour gagner Faffection de son peuple. En 1710, un tivs-rude hiver avait cause en Provence la plus grande famine. Mgr de Belsunce. qui allait prendre possession de son siege, refusa toute reception solpnnelle. alin d eparirncr a sa villeepiscopale
jusqu a la moindre depense pour son entree, qu il tit secretement. Des lors il n eut plus qu une seule pensee. la sanctification de ses ouailles et le bonheur de son peuple. On le vit se mettre a la tete des missionnaires qui allaient evangeliser les villes et les campagnes de son diocese, et partager tous leurs travaux. II convoqua regulierement le synocle dans sa ville episcopale pour etablir une parfaite dis cipline dans son clerge, et il publia, en 1712, des statuts d une grande sagesse. Son zele pour la defense des verites catholiques contre les perfides interpretations des novateurs fut tel, qu il recut plusieurs fois les eloges du Vicaire de Jesus-Christ. II ecrivit meme contre eux des mandements pleins d eloquence et condamna tous leurs livres. Mais c est de son ardente charite que nous voulons surtout entretenir nos lecteurs, en leur racontant, dans le detail, Tadmirable conduite de TheroTque pontife durant la peste de 1720 a 1722.
Disons d abord brievement de quelle maniere ce fleau envahit la ville de Marseille. L opinion la plus accredited, quoiqu elle ait quelques contradicteurs. veut que la contagion ait etc" apportee dans la cite phoceenne par un navire venant de Tripoli, le Grand- Saint- Antoine, qui avaitpour commandant le capitaine Chataud.
Ce fut le 25 mai 1720 que ce vaisseau entra
dans le port de Marseille, apres avoir perdu des matelots el des passagers. morts. disait-on, de 1 usage de mauvais aliments. La peste cominenca dans les plus vieux quartiers, oil les passager%du Grand-Saint- Antoine , assure Marmoiitel, avaieiit veudu leurs pacotilles aumenu peuple. On a dit que Mgr de Belsunce n etait pas alors au milieu de ses ouailles. Nous ne prendrons pas la peine de retuter la lettre que le chevalier Roze aurait ecrite a I eveque de Marseille pour le rappeler au milieu de son troupeau decline par la contagion ; car elle est de 1 invention d un brillant romancier. II sufiit de jeter un coup d oeil sur le Journal de I intendant de Mgr de Belsunce dnraut la peste 1 (Archives des Bouches-du-Rhone , Reg. 16 , tbnd de 1 Eveche), et de consulter les registres de la municipalite,pour voir que ce prelat, loin de partager alors la vie frivole des courtisans de Versailles, se trouvait, avantl apparition du ileau, dans sa ville episcopale, et qu il y distribuait la communion pascale aux echevins de la cite. D ailleurs le chevalier Roze n avait aucun titre officiel pour ecrire cette lettre sup-
1 . Nous 1 avons public integralement, pour le temps de la peste . dans la llemtc des questions historiques Coctobre 1878). Nous donnerons d autres preuves de la f aussete de cette lettre dans la Vie de Mgr de Belsunce, a laquelle nous travaillous en ce moment.
posee, qui a trompe la naive ignorance des radicaux marseillais.
Au mois d aout 1720, la ville entiere etait decimee, et Ton s obstinait encore a ne donner a la peste, dans les ordonnances du gouverneur et des echevins, que le nom de contagion. II mouraitpourtant cinq cents personnes par jour, et, le mois suivant, le chiffre des deces quoticliens s elevait a mille. Des lors 1 epouvante devint generale, et les habitants consternes. en fuyant Marseille, repandirent 1 affreuse maladie dans une grande partie du territoire. On fut oblige d etablir un cordon sanitaire qui isola cette malheureuse region du reste de la Provence, et le parlement d Aix. qui decreta cette mesure, prevint ainsi le depart de deux a trois mille vagabonds , que les echevins de Marseille voulaient expulser, et dont 1 expulsion, dit un des derniers historiens de cette ville, aurait fait circuler le venin pestilentiel dans toutes les veines dela France.
Alors Marseille, abandonnee a elle-meme, devint un lieu d horreur. On n entendait que des cris et des gemissements. raconte le chanoine Jauffret ; on ne rencontrait dans les rues que des tombereaux pleins de cadavres. D horribles suaires. dessinant des corps humains, descendaient des elages superieurs des maisons sur ces chars de la mort ; de malheureux
petits entants pleuraient sur le sein dessechc de leurs meres ; les paves impurs etaient jonchesde liaillons hideux, depouilles des trepasst S. Un degoutant part um de leproserie courait dans 1 aii; avec le vent du sud, et toutes les fenetres ouvertes apportaient aux alcoves les miasmes empoisoimes du fleau.
L aspect de Marseille, dit dans sa relation le secretaire municipal , Pichatty de Croix- Sainte, devient alors effrayant. De quelque part que Ton jette les yeux. on voit les rues jonchees, des deux cot s. de cadavres qui s entre-touchent et qui, etant presque pourris, sont hideux. et eftroyables. Tout le Gours, alors la grande promenade de JVJarseille, toutes les pla ces, tout le port sont remplis de ces corps morts et entasses les uns sur ies autres. Sous chaque arbre du Cours et des places publiques, sous 1 auvent de chaque boutique, on voit entre tous ces cadavres un nombre prodigieux de pauvres malades et meme des families entieres, etendues miserablement sur un peu de paille ou sur de mauvais matelas. Les uns sont dans une langueur qui n attend plus qu une mort secourable ; les autres, 1 esprit trouble par 1 ardeurdu venin qui les consume et lesdevore, implorent les secours des passauts, tantot par des plaintes touchantes. tantot par des gemissements ou des hurlements que la douleur ou
la frenesie du mal leur fait pousser. II s exhale d entre eux une puanteur insupportable, et la faim dovore C3 que le fleau a epargne...
C en etait fait de la grande ville commerciale du Midi, si Dieu, dans sa misericorde, ne lui avait reserve un nouveau Charles Borromee dans la personne de Mgr Henri deBelsunce. Des le 15 juillet, voyant les progres de Faffreuse maladie, Feveque de Marseille avait songe a flechir la colere du Tres-Haut en prescrivant des prieres publiques et un jeune general. Le 30 juillet, parut un eloquent mandement qui exhortait lesMarseillaisa recourirala penitence pour apaiser un Dieu justement irrite par leurs crimes, leurs mauvaises moeurs et leurs senti ments errones. Nous devons, en effet, compter parmi les plus grandes offenses de cette inalheureuse cite, la resistance opiniatre que les sectateurs de 1 heresie jansenienne , qui s y trouvaient en grand nombre, avaient opposee, tant dans le clerge que parmi les laiques. aux bulles des Souverains Pontifes contre cette pernicieuse erreur.
Mais, apres avoir averti severement son peuple, Mgr de Belsunce s oceupaavec tout son zele pastoral a pourvoir aux terribles necessites du moment. II commenca par visiter lui-meme les pestiteres, en repandant dans toute la ville d abondantes aumones. Le mal augmente fort,
if .*:
- Hi
(lit I intenciant Goujon, dans son Journal quotidien ; Monseigneur sort tous les jours a pied et va clans les rues oil il y a le plus de pauvres malades, et y exerce descharites abondantes.
Ces aumoues etaient d autant plus ne cessaires que, suivantMarmontel, apres avoir fait la revue grnerale des provisions dans la vitle. on ne trouva ni viande, ni bois, ni ble pour plus de huit jours, et 11 peine on/e cents livres dans la caisse municipale *.
L eveque de Marseille avait du, par mesure de prudence, faire fermer les eglises ; mais, pour que ses moce sains ne fussent point priv< s du saint sacriiice, il disait la messe, chaque dimanche, tantut sur une place, tantot dans un carrefour, et donnait lui-meme la communion aux pestiferes. II se melait ainsi aux morts et aux mourants sans prendre aucune precaution.
On le voyait parcourir les rues a travers les tas de cadavresetdemeublesinfectes: il entrait dans les maisons oil la puanteur etait extreme; il y rt conciliait les pecheurs, souvent couches avec des morts dans le mf-me lit. En meme temps il ropandait dans les mains des pauvres tourmentes par la famine, tout ce qu il avait d argent ; il se privait meme du necessaire pour
1. Lc Mercure de France de 1720 et Y-Jllstoirc tie la Regence.
les secourir... On n oubliait rien pour lui persua der que 1 interet de la religion et celui de son peuple exigeaient qu il rait ses jours a couvert. A Dieu ne plaise,repondit-il,quej abandonne une population dont jesuis oblige d etre le pere. Je lui dois et mes soins et ma vie, puisque je suis son pasteur l .
Pendant que 1 admirable eveque se multipliait aupres des pestiferes, comme s il n avait rien a craindre de la contagion, les medecins ne s aventuraient dans les hopitaux et les am bulances qu avec des preservatifs de toutes sortes : Quand je sors. ecrivait 1 un d eux a ses amis, je porte un sachet au creux de 1 estomac oil il y a toutes les racines et tous les electuaires en poudre:lecamphre,lebenjoin,lavipere,dusang humain en poudre, et par-dessus tout cela un crapaud desseche. Avec ces preservatifs j entre dans rintirmerie , vetu d une robe de toilc ciree, qui va jusqu aux talons, un bonnet de meme, et uneeponge trempee dans le vinaigre, attachee sous le nez, ayant soin de ne pas respirer de la bouche et de ne pas avaler de salive. J ai, entre les dents, un morceau de racine d angelique. Un infirmier qui me precede tient d une main un rechaud avec du feu, et del autre un pot plein de vinaigre. J ai soin.de met-