‹ Mgr. Grandin oblat de MArie ImmaculéeChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Erection du diocèse de Saint-Albert— La cathédrale— Il apprend la mort de son père— Œuvre des écoles du Nord-Ouest— Lettre au Père Lacomhe— Déception— Il se rend en France — Ses nombreuses prédications— Ses succès — Visite à Pie IX.

Les bulles érigeant la province ecclésiastique de Saint- Boniface furent signées à Borne, le 22 septembre 1871. Mgr Granclin n'en eut connaissance que le lundi de Pâques, 2 avril 1872. Mgr Taché lui écrivait : " Yoïlk enfin nos incertitudes fixées. Vous n'êtes pins évêque de Satala et eoadjuteur de s.iint-Boniface, mais bien évêque de Saint-Albert. Votre nouveau diocèse avec les vicariats d'Athabaska-Mackenzie et de la Colombie-Britannique forment la province ecclésiastique de Saint-Boniface. Ces changements ont leur importance, mais ne nous enrichiront pas. Qu'il a été difficile de nous diviser !

Le premier dimanche de Pâques, Mgr Grandin prit solennellement possession du trône de Saint-Albert, dans sa nouvelle cathédrale, et consacra son diocèse au Cœur Immaculé de Marie, sous le titre de Xotre-Dame des Victoires. La raison de cette consécration n'était pas seulement la dévotion de l'Evêque à Xotre-Dame des Victoires, c'était aussi un acte d'amende honorable pour les profanations récemment commises dans son sanctuaire vénéré à Paris.

La cathédrale de Saint-Albert était un vrai monument dans le pays. Elle mesurait quatre-vingts pieds de longueur sur trente-deux de largeur. Un frère convers en avait tracé le plan, et tous y avaient travaillé, évêque. pères, frères, novices. Les

planches avaient été sciées à force de bras. " J'ai vu plusieurs fois, écrivait l'Evêque, deux prêtres en soutane, sur le toit de l'église, occupés à clouer le bardeau." Quoique inachevé, cette église était un objet d'admiration pour les sauvages qui faisaient plusieurs journées .de marche pour la visiter. C'était un vrai chef-d'œuvre pour ces pauvres Indiens qui n'avaient jamais rien vu de semblable. Le E. P. Grouard, aujourd'hui Mgr Grouard, vicaire apostolique d'Athabaska, décora le sanctuaire de plusieurs peintures de fort bon goût, qui provoquaient l'admiration de tous.

L'érection de la cathédrale, l'excellence des récoltes avaient relevé le courage de la population, bien abattue par la précédente épidémie. Pour soutenir ce courage, les missionnaires se firent ingénieurs, et nullement découragés par de premiers insuccès, établirent un moulin qui donnait de la belle et bonne farine aux habitants du pays. Précédemment, payant de leur personne, ils avaient appris le labour aux indigènes et aux métis. Un pont de trois cent soixante pieds de long fut jeté par eux sur la rivière Esturgeon.

Et dire que, dans ces mêmes pays, il viendra peut-être, plus tard, des hommes qui parleront de la fainéantise et des richesses des moines !

Vers cette époque, au mois d'avril 1872, l'évêque de Saint- Albert reçut d'Europe une lettre qui brisa son cœur. Son vieux père venait de mourir. 11 écrit à son frère, alors curé de Martigné, près Laval : "... Pauvre père ! Je me souviens qu'encore enfant, je le voyais chaque jour prendre un livre et réciter certaines prières très dévotement. Je lui demandai quelle prière il récitait si assidûment. " Ce sont, me répondit-il, " les litanies de la bonne mort que je récite chaque jour." Il me fit alors plusieurs réflexions sur la certitude de la mort et sur l'incertitude du moment où elle doit nous frapper. Pen-

(la ut mes vacances de séminaire, je m'aperçus qu'il n'avait pas encore abandonné cette pratique. Enfin, il y a dix-huit ans, quelques jours après mon ordination, après avoir assisté à ma messe et communié de mes mains, il me prit à part et me dit: " Vital, quand tu partiras, j'aurai le cœur trop gros pour te " faire mes recommandations; écoute-les bien, de suite; je deviens " vieuxj bientôt tu apprendras ma mort. Oh ! alors, prie bien '"pour moi. . . " Pauvre père, je n'ai pas oublié sa recommandation, j'ai acquitté, pour lui. autant de messes que mes règles me le permettent; je l'ai recommandé aux prières de tous mes missionnaires, et, tous ensemble, nous avons célébré, pour le repos de son âme, un service solennel dans la jeune cathédrale de Saint-Albert. Toute notre bonne population y prenait part dans un saint recueillement."

Comme il le faisait pour sa chère maman, Mgr Grandin ne manquera jamais, au jour anniversaire de la mort de son père, de célébrer la sainte messe pour le repos de son âme, et de lui donner un souvenir particulier dans son journal intime.

La nécessité de former des chrétiens dès l'enfance avait toujours paru évidente à l'évoque de Saint-Albert. Pour lui, l'école chrétienne était le parvis de l'Eglise. Il était déjà question, à cette époque, du fameux chemin de fer qui devait relier les deux océans, et Monseigneur prévoyait le flot envahissant des immigrations, il prévoyait surtout l'abandon des sauvages. " Si nous pouvions élever les enfants sauvages, disait-il, ce serait la résurrection pour leurs diverses tribus. Xous aurions des pépinières de sauvages chrétiens ! " La nécessité des écoles chrétiennes s'imposait doublement à lui. Mais pour cela, il fallait des ressources.

La pensée d'une œuvre avait germé dans son cœur d'apôtre. Il aurait voulu fonder au Canada, sur le modèle des œuvres d'Orient, une œuvre des écoles du Xord-Ouest qui aurait été

appelée à former, dans ces contrées, comme sa sœur aînée le l'ait en Orient, des ressources pour les écoles destinées aux enfants sauvages. "Jusqu'à présent, écrivait un publiciste de Montréal, les missionnaires ont rempli la charge de maîtres d'écoles, de charpentiers, de défricheurs, et les sœurs de la Charité, accourues au secours des prêtres, sont loin d'avoir les moyens de s'étendre et de faire tout le bien qu'elles voudraient faire. Ne serait-il pas temps, pour le Canada, de leur venir en aide, en établissant une œuvre permanente pour fonder des écoles en faveur des sauvages du Nord-Ouest et qu'on appellerait l'Œuvre des Ecoles du Nord-Ouest ?"

C'est dans le but de créer cette œuvre que l'évêque de Saint- Albert se résolut à envoyer le Père Lacombe dans le Canada. Il lui écrivit la lettre suivante que Louis Veuillot eut l'occasion de lire un jour et qui lui arrachait ce cri : " C'est une page digne des plus beaux siècles de l'Eglise."

" Sur les bords de la rivière aux Castors, 21 avril 1872.

"Mon révérend et bien cher Père Lacombe.

"Je passe le dimanche ici, sur la rive gauche de la grande rivière aux Castors. Hier soir, après avoir été dans l'eau jusqu'aux genoux, pendant deux heures, pour traverser la petite rivière, nous sommes arrivés trop tard pour entreprendre une autre traverse. Demain, sans doute, nous serons plus disposés, et. dans quelques jours, je vous rejoindrai, non pas pour rester quelque temps avec vous, mais pour vous donner une autre mission.

" Expliquons-nous : Le nouveau diocèse de Saint-Albert est érigé, vous le savez, par un pape prisonnier, mais dont le pouvoir spirituel, si solennellement reconnu, se montre plus grand et plus puissant que jamais. Que vont dire les ministres protestants de notre Pays, eux qui, depuis si longtemps, chantent

l'enterrement du Pape et de l'Eglise, et la destruction complète de nos missions ? C'est positivement quand ils nous croient à l'agonie que Saint-Boniface est élevé à la dignité d'archidiocèse et que nos pauvres missions forment le diocèse de Saint- Albert.

" Il y a en tout cela quelque chose de bien beau, de bien grand, et de bien consolant. Cependant, il faut vous l'avouer, il y a en cela quelque chose de bien inquiétant pour moi, je dirais même de désespérant, si notre œuvre n'était celle de Dieu. Je ne nie sens nullement capable de porter le fardeau que le Saint- Père m'a imposé. Je n'ai, vous le savez, d'autre titre au choix qu'il a daigné faire de ma personne que mon impuissance. Mon infirma mundi elegit Deus l'ail aujourd'hui toute ma force et ma confiance.

" Je ne suis donc pas absolument découragé de mes faiblesses ; omnia possum in eo qui me confortât; puis, enfin, je compte plus que jamais sur toutes les vertus religieuses el apostoliques de nos chers pères et frères, et surtout sur les vôtres, bien cher Père. Comme religieux, vous êtes mon admoniteur < t mon premier conseiller. Devenu moi-même titulaire, il faut que vous avez un nouveau titre, "une nouvelle obligation pour m'aider à porter le fardeau que Dieu m'a imposé.

" Je vous nomme, par les présentes, mon grand vicaire.

" Ce n'est pas un titre d'honneur que je veux vous donner, c'est une charge que je vous impose, charge dont vous éprouverez de suite les difficultés; mais avec la grâce de Dieu, vous les surmonterez.

" Dans le moment présent, vous savez, aussi bien que moi, ce que nous pouvons faire, avec les ressources que nous avons entre les mains.

"Nous pouvons, il est vrai, vivoter ; mais nous ne pouvons rien entreprendre. Vous me sollicitez pour commencer la mission

de Notre-Dame de la Paix parmi les Pieds-Xoirs, aussi un autre établissement parmi les Cris.

" Et combien d'autres places, où nos missionnaires sont à la gêne et qui demandent des secours à grands cris ! J'en vois comme vous la nécessité et le besoin. Vous connaissez tous les besoins de la Saskatchewan; ceux de la rivière aux Anglais sont au moins aussi grands, et nous n'avons encore pu nous occuper des autres districts qui forment le diocèse de Saint-Albert.

"Il faut donc se procurer des ressources de quelque façon; notre zèle va se trouver paralysé, faute de moyens suffisants.

" Malgré tant de missions qu'il nous faudrait foncier, nous en sommes réduits à employer plusieurs Pères, comme simples maîtres d'école, n'est-ce pas désolant ! Qu'allons-nous donc faire ? Il faut, mon cher, abandonner vos sauvages pour cette année : j'irai moi-même, autant que je pourrai, leur distribuer, en votre place, le pain de la parole divine.

" Et vous, où allez-vous aller ? Allez, je vous prie, tendre la main, dans votre patrie, auprès de vos amis et des miens. Il m'en coûte singulièrement de vous confier une si pénible mission. C'est, je le sais, une indiscrétion envers le Canada, qui nous porte tant d'intérêt; mais il me semble qu'on ne doit pas tenir compte des convenances quand il s'agit de vivre et de ne pas laisser mourir la jeune Eglise de Saint-Albert aussitôt après sa naissance. Il nous faudrait, à tout prix, de puissants secours : je vois dans certains pays des fondations considéra M es, qui sont l'œuvre de simples particuliers; j'espère que le bon Dieu nous trouvera un jour des bienfaiteurs de ce genre. Ce ne sera pas en vain que je me suis adressé à sa Mère ; le bon Dieu se servira sans doute de vous pour cela.

" Lorsque, au dernier- Concile de Québec, il a été question de demander à Rome l'érection de la province ecclésiastique de Saint-Boniface, je m'y suis opposé alors, craignant, qu'une fois

séparée de la province mère, nous ne fussions un peu abandonnés par elle. Les RErnes PP. du Concile me rassurèrent sur ce point; je suis convaincu qu'ils daigneront tous vous être favorables.

" Je vous conseille et je vous prie beaucoup de prendre avec vous vos ouvrages en langue sauvage. Qui sait si certaines lionnes âmes, comprenant notre position, ne vous procureront pas la chance de trouver les moyens de les faire imprimer, car vous savez que nous ne pouvons employer le produit de nos aumônes pour faire cette impression. Je demanderai encore une autre chose. C'est pour ce qui regarde les besoins de nos écoles. C'est une œuvre importante, le seul moyen de civiliser nos sauvages.

" J'ai remarqué, en France, l'Œuvre des écoles d'Orient. C'est une association spéciale, qui opère un si grand bien, dans ce pays. Il nous faudrait une Œuvre de ce genre en faveur des écoles du Nord-Ouest. Avec l'approbation des évoques, il me semble que, dans votre voyage, vous pourriez la faire naître, trouver, au moins, quelques bons amis, qui voulussent bien se charger de patronner une semblable entreprise, qui deviendrait une Œuvre canadienne en faveur des écoles de notre immense territoire.

" Cette Œuvre bénie par NN". S S. les évêques, par notre saintpère le Pape, serait aussi bénie de Dieu et pourrait être un dès plus puissant? moyens, tout en conservant les races sauvages, de les civiliser, en s'emparant, au moyen des écoles, de la génération qui commence. Avec la permission de l'Ordinaire, tâchez aussi de nous trouver quelques bons missionnaires et quelques jeunes gens qui aimeraient à venir à notre secours, en entrant dans notre congrégation. Enfin, faites beaucoup prier pour nous; si Dieu est avec nous, nous réussirons quand même.

" Je ne vous donne pas de celêbret, cette lettre prouvera à ceux qui auront la patience de la lire que vous n'êtes ni interdit, ni

suspens et que vous avez toute la confiance de votre supérieur et de votre évêque.

" Allez, bien cher père ; Dieu sera avec vous. Ne regardez pas l'œuvre de Dieu, dans le diocèse de Saint-Albert, comme mon œuvre exclusive, c'est aussi la vôtre. Enfin, c'est l'œuvre du Seigneur, et nous sommes ses hommes.

"Bon vo}-age ! cher père, je vous embrasse et je vous bénis bien affectueusement.

" Votre frère tout dévoué, etc.,

f Vital- J.,

" Evêque de Saint-Albert."

Et il écrivait aux évêques pour recommander le messager de sa pauvreté.

L'œuvre rêvée était encouragée par les évêques du Canada et par le cardinal préfet de la Propagande. Pie IX et Léon XIII l'approuvèrent successivement. Le cardinal Manning, plus tard, lui promit l'appui de sa parole afin de la faire connaître et apprécier en Angleterre.

Pour ne pas nuire à l'œuvre de la Propagation de la Foi, Mgr Grandin dut renoncer à ses projets. Ce lui fut un grand sacrifice. " Je n'avais qu'un but, disait-il plus tard, étendre le règne de Dieu. J'espère qu'il me sera tenu compte de mes démarches, de toutes mes courses pénibles, et surtout de mes déboires."

Par qui fut remplacé le Père Lacombe dans l'évangélisation des Cris ? Par Monseigneur lui-même. Peu habitué à cette nouvelle langue, il prend, avec lui, un jeune sous-diacre qui la parlait facilement et passe plusieurs mois au milieu des sauvages.

Dans une lettre à ses parents, il décrit leur docilité à ses conseils, leur correspondance à la grâce, leurs mœurs, les longs

campements, leurs privations, la chasse, l'abondance; il raconte avec quelle facilité sont franchis les torrents les plus rapides.

" Le lendemain de notre départ, écrit-il, nous arrivions à une rivière, ordinairement fort aisée à traverser, mais alors trèsprofonde et passablement débordée. Les sauvages la traversèrent cependant et en assez peu de temps, les uns à la nage, les autres en radeau. Quinze jours avant, la rivière était encore bien plus haute. Une pauvre sauvagesse, partie de Saint-Paul pour aller rejoindre sa famille au loin, de l'autre côté de cette rivière, était seule avec quelques chiens pour tramer son bagage et portait sur son dos un enfant de quelques mois. L'eau, alors, par suite des neiges et des glaces fondantes, était extrêmement froide. Arrivée sur le bord de cette rivière, sans aucun moyen de la traverser, cette mère qui, avant de s'éloigner de nous, avait eu soin de se confesser et de se munir d'un scapulaire, fut chercher quelques branches sèches dont elle fit un petit radeau; elle le fixe et l'arrange solidement, attache dessus son petit enfant, et traverse ensuite la rivière à la nage, ayant à la bouche une extrémité de la corde qu'elle avait attachée au radeau. i\.rrivée de l'autre côté, elle tire à elle ce berceau d'un nouveau genre et continue sa marche pas plus étonnée que vous ne le seriez vous-même après avoir passé un ruisseau où vous vous seriez un peu mouillé le bout des pieds. Le soir, cette femme campait toute seule auprès de son petit feu, elle entendait les loups et les ours peut-être et n'en était pas plus inquiète que nous ne le sommes d'entendre trotiner les souris dans nos greniers.

" Xous n'avions pas seulement des rivières à traverser ; presque tous ces sauvages devaient trouver de quoi vivre, car à peu près tous étaient sans provisions. Les hommes, tantôt à pied, tantôt à cheval, au travers des marais et des broussailles, trottaient dans tous les sens et revenaient le soir au campement,

apportant des canards, des œufs, des écureuils, des racines, du jonc, de la sève de tremble ; quelquefois, ils avaient eu la chance de tuer un chevreuil; qu'il y eût peu ou beaucoup, il fallait, bien entendu, s'en contenter."

Bientôt, les buffles parurent; ce fut alors l'abondance. Au premier repas, Monseigneur voulut fournir le thé.

" Au signal donné, dit-il, notre tente fut entourée d'un demicercle d'hommes et d'un demi-cercle de femmes, tous assis sur l'herbe, pendant que la viande et le thé se préparaient. Une large pipe, dont le tube, assez long pour faire un manche à balai, passait de bouche en bouche, excepté dans la mienne pourtant. Ce serait une erreur, en pareil cas, de croire que le missionnaire est obligé de fumer.

" Quand tout fut préparé, un sauvage, à moitié nu, prit, dans une grande chaudière, un morceau de viande bouillie pour chacun. Il n'y avait pas une fourchette dans toute la compagnie. Plusieurs avaient pour assiette une planche de charrette, d'autres n'avaient que leurs mains, et pour couteau que leurs dents. Us n'en étaient ni plus gênés, ni moins expéditifs.

"Puis, les discours commencèrent, en même temps que la pipe tournait."

Les Cris parlent avec tant de facilité et de faconde, que, s'ils étaient en Europe, ils seraient tous avocats.

Mais l'Evêque parlait à son tour, il parlait de Dieu, épelait patiemment la prière et le catéchisme, rompait, comme une mère, le pain de la vérité, en un mot, faisait matériellement sentir aux sauvages l'œuvre de la Eédemption.

Cependant, l'époque fixée pour le Chapitre général des Oblats approchait et Mgr Grandin devait y prendre part.

Les chapitres généraux sont, pour les congrégations religieuses, ce qu'est le Concile œcuménique à l'Eglise universelle. C'est la réunion des chefs, des pasteurs, de ceux qui ont reçu

le mandat de représenter leurs frères et de traiter de leurs plus précieux intérêts. Dans la congrégation des missionnaires OblatS; ces chapitres ont lieu tous les six ans.

Malgré l'ennui que lui causait toujours l'abandon, même momentané de ses missions, Mgr Grandin se rendait volontiers à ces assemblées pour le bien de sa famille religieuse, répandue sur tous les continents, et aussi dans l'espérance de se procurer des ressources et de recruter des sujets.

Il arrivait en France à la fin de juillet 1873. Une grande mission l'attendait. L'Œuvre de la Propagation de la Foi le pria de mettre, à son service, le talent de sa parole et l'activité de son zèle. Par le fait de son acceptation, il devait négliger un peu l'intérêt particulier de son diocèse, mais, comptant sur Dieu, il accepta. Yingt-trois cathédrales entendirent sa parole, et dans combien d'églises paroissiales, de séminaires, d'écoles, de collèges, de pensionnats, de cercles catholiques, on l'entendit célébrer la beauté de l'apostolat, affirmer la nécessité de l'œuvre de la Propagation de la Foi, cette merveille de la charité chrétienne au XIXème siècle, faire l'éloquent parallèle, au point de vue moral, entre les peuples chrétiens et ceux qui ne l'étaient pas. Que de courses ! quelle activité dévorante ! Souvent il prêcha trois, quatre et cinq fois par jour. Ce fut une mission laborieuse, et pleine de fatigues.

Dans le diocèse de Laval, il revit sa famille, ses frères, ses sœurs, la bonne sœur Anne-Marie, la sœur Françoise, ses anciennes protectrices. Il avait hâte de se rendre à Angoulême.

Monsieur l'abbé Sébaux, qu'il aimait toujours à honorer comme son père, avait été sacré évêque de cette ville le 21 mars 1873. L'évêque de Saint-Albert s'était vivement réjoui de cette nomination. " Voilà un choix selon le cœur de Dieu, s'était-il écrié. Vertus, science, zèle, prudence, longue expérience, rien ne lui manque pour gouverner la portion de la

maison de Dieu qui lui est confiée." La Providence, en effet, semblait avoir préparé de longue main monsieur Sébaux à la charge de l'épiscopat. Secrétaire de Mgr Bouvier pendant plus de douze ans, puis curé de Notre-Dame de Laval pendant cinq ans, enfin, supérieur du grand séminaire depuis 1860, monsieur Sébaux avait occupé les divers enplois qui pouvaient le mieux l'initier à toutes les connaissances que demande le gouvernement d'un diocèse. Les deux prélats se revirent avec émotion. C'était une vision du passé. Que d'événements depuis que le jeune homme maladif de 1845 était accueilli par le secrétaire de l'évêque du Mans !

Immédiatement après l'érection du diocèse de Saint-Albert, Mgr Grandin s'était empressé d'offrir, à son ancien maître et bienfaiteur, le titre de vicaire général. Monsieur Sébaux avait répondu : " Toujours votre excellent cœur. Certainement j'accepte et avec reconnaissance, et je me trouve aussi honoré, par ce lien avec l'Eglise naissante et tout apostolique de Saint- Albert, que par un titre semblable d'un de nos diocèses français."'

L'évêque et la population d'Angoulême se partagèrent les loisirs du prélat missionnaire, s'édifièrent de sa parole, lui donnèrent les plus touchants témoignages de sympathie.

A Poitiers, où 'Mgr Pie lui fit cadeau de ses ouvrages; à Bordeaux, à Xevers, à Autun, à Tours, à Lyon, à Grenoble, à Marseille, à Montpellier, à Mende, à Eodez, à Clermont-Ferrand, à Besançon, à Xancy, à Saint-Dié, etc., etc., l'ardent missionnaire prêchait l'amour des âmes, l'héroïsme, le sacrifice, le zèle, toutes les généreuses pensées qui portent l'âme plus haut. Son éloquence était surtout communicative. Il ne prêchait pas, il racontait. Et quels accents de tendresse pénétrante il savait trouver, quand il parlait de ses chers sauvages ! Comme on sentait qu'il les portait dans son cœur ! que c'étaient ses enfants privilégiés !

Mgr Grandin mettait toute son âme dans sa parole. C'était le secret de ses succès. En fait d'éloquence il n'eut jamais d'autre maître que son cœur. Parfois, le feu sacré d'ambition apostolique, faisait explosion sur ses lèvres.

" On ne me marchande pas les compliments, écrivait-il. Je les prends pour ce qu'ils valent. Si le bon Dieu est content de moi, et si je fais le bien, c'est l'essentiel, c'est tout."

Les Missions Catholiques (mars 1874) affirmaient que la bonne parole de l'Evêque missionnaire avait produit des résultats même immédiats. Dans la seule ville de Marseille, il avait recueilli les noms de trente-huit nouveaux chefs de dizaines.

La Semaine religieuse, de Nancy, rendait ainsi compte d'un de ses discours prononcé à la cathédrale :

" Pendant plus de trois quarts d'heure, Sa Grandeur a tenu suspendu, à ses lèvres, un nombreux auditoire, frémissant sous sa parole à la fois si simple et si pittoresque. Bien des larmes ont coulé quand l'orateur peignait, d'une voix émue, le sacrifice du missionnaire s'arrachant à sa patrie, à sa famille, aux baisers de sa mère, qu'il ne doit plus revoir, pour aller porter l'Evangile à des barbares qui, peut-être, l'égorgeront sans pitié. Par quelques traits saisissants, il a tracé, avec les couleurs les plus vraies, le tableau des labeurs, des privations et des dangers de l'apôtre, et celui de l'inhumanité, de la cruauté du sauvage qui, privé de la lumière du christianisme, s'endort dans les ténèbres de la mort, s'enferme dans le plus étroit égoïsme, brise, comme il lui plaît, les liens de la famille, et perd tout ce qui fait la grandeur et la dignité de l'homme.

" Nous avons vu ce qu'il faut penser de Y admirable simplicité du sauvage, dont parlent si légèrement nos libres-penseurs, ce que deviennent l'amour maternel et l'amour filial dans ces régions désolées, dans quel affreux abîme tombe l'homme quand il n'est pas soutenu par le bras puissant de la religion, et ce

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que nous deviendrions, nous-mêmes, si elle cessait de nous éclairer de son divin flambeau."

Ses prédications furent marquées de plusieurs incidents. A Tournus, Saône-et-Loire, il eut, pour auditeurs, le fameux Barodet, le général Guillemant et un autre rouge de distinction. Ces "citoyens" avaient cru, sur un faux bruit, venir entendre Mgr Mermillod. Ils se flattaient, sans doute, de tirer grand parti du " fanatisme " de ce prélat, chassé de son diocèse, par leurs frères et amis. Un petit scandale eut été de leur goût. Mais, au lieu du vaillant athlète de Genève, ils eurent affaire à un évêque des sauvages qui ne leur ménagea pas les rudes vérités. Il leur apprit, entre autres, la haute supériorité des Peaux-Bouges, comme dignité morale, et comme respect de® droits et de la dignité d'autrui, sur toute la séquelle révolutionnaire, socialiste, libres-penseurs et communards. On dit qu'ils sortirent de l'église déçus et peu contents. Il est vrai qu'ils furent vengés par le chant de la Marseillaise, qu'une bande des leurs vociféra dans la soirée. L'Evêque n'y prit garde et dormit parfaitement.

A Louhans, comme d'ailleurs dans la plupart des villes, Monseigneur s'était multiplié. A huit beures, le matin, il avait réuni les dames; le soir, à deux heures, les enfants. Les hommes étaient convoqués pour huit heures du soir.

Ce dernier auditoire est immense. On voit que les femmes et les enfants ont bien parlé de l'Evêque missionnaire. Pendant le sermon, un grand tapage éclate au fond de l'église; Monseigneur est obligé de s'interrompre. Monsieur le curé se lève, avise le lieutenant de gendarmerie et le requiert de rétablir l'ordre. Sur un signe du lieutenant, deux gendarmes se dirigent vers le lieu du vacarme et ont grand'peine à percer la foule. Monseigneur profite de cet incident pour placer une morale importante : il ne veut point faire de peine à ses audi-

teurs; mais, pourtant, il ne peut leur dissimuler l'impression qui le saisit en ce moment. Depuis vingt ans qu'il évangélise les sauvages, il a prêché devant les chrétiens et les infidèles, dans des églises, dans des logements particuliers, en plein air, et c'est la première fois qu'il lui arrive d'être ainsi interrompu par la malveillance, et cela, en France !

L'auditoire sentit le trait et aurait fait un mauvais parti aux auteurs de la brutale interruption, si déjà les gendarmes n'avaient mis la main sur eux. Après le sermon, le sous-préfet, accompagné de dix ou douze messieurs de Louhans, vint au presbytère pour faire des excuses à Monseigneur au nom de la ville, en protestant que le scandale n'était que le fait de deux particuliers entièrement étrangers aux vrais sentiments de la ville. Monseigneur voulut, à son tour, s'excuser d'avoir fait son observation; mais tous s'empressèrent d'en reconnaître la parfaite justesse, en regrettant seulement ce qui l'avait occasionnée. Ils passèrent la soirée au presbytère, et comblèrent l'Evêque de leurs témoignages respectueux et de leur chrétienne courtoisie.

Dieu est admirable dans ses serviteurs. Qui eut dit, il y avait vingt ans, quand le Père Grandin quittait la France sans espoir de retour, que Dieu le jetait, comme un grain de froment, dans les neiges du ISTord, qu'il sortirait évêque de ce sillon glacé, et que son caractère épiscopal, greffé sur sa vocation religieuse, lui conférerait l'invraisemblable courage de monter dans les chaires de nos cathédrales, de porter la parole devant les princes de l'Eglise et les auditoires lettrés de nos grandes villes, et lui assurerait d'universelles sympathies ?

Tout en répandant la bonne parole, il jetait, dans toutes les communautés, dans les séminaires, des écrits enflammés. Il écrivait à M. le supérieur du grand séminaire de Rodez : "... Donnez-nous des jeunes gens animés de l'esprit aposto- Iique, de foi ardente et d'abnégation. Je leur promets, dans

mon diocèse, des privations sans nombre, et partant de nombreux mérites."

C'est toujours une joie pour lui de rendre service et 'de faire plaisir. Sait-il, d'ailleurs, ce que c'est que le repos ? A Nancy, à Avignon, il remplace l'évêque du diocèse pour les ordinations, les confirmations, diverses cérémonies.

Au scolasticat des Oblats, il accepte de prêcher la retraite de la communauté. Excellente retraite dont le souvenir s'est conservé longtemps. " Je ne saurais assez vous remercier, lui écrivait le T. R. P. Fabre, de votre dévouement. Vous avez bien voulu prêcher la retraite de notre scolasticat. Le bon Dieu a béni surabondamment la générosité avec laquelle vous avez accepté ce travail. Votre parole si religieuse a produit une impression profonde sur tous ceux qui ont eu le bonheur de vous entendre. Je suis convaincu que les fruits de cette précieuse retraite seront aussi durables que nombreux. Nous finissons par voir que, dans la famille, le caractère épiscopal ne fait que rehausser l'amour de nos saintes Règles, et qu'on peut être évêque et ne pas cesser d'être un excellent religieux. Je ne saurais vous dire toute la joie dont mon âme est inondée en apprenant les résultats si consolants de cette retraite. Ces résultats, je les attendais, mais ils ne me réjouissent pas moins, et c'est pour moi un besoin aussi bien qu'un devoir de vous dire merci dans toute l'effusion de mon âme. Que le Seigneur vous rende au centuple tout le bien que vous avez fait à nos retraitants."

C'est à Rome que l'attendait le plus consolant réconfort. Mgr Grandin se présentait au Vatican pour l'audience, quand Pie IX lui fit dire que, s'il voulait l'accompagner dans sa promenade, cela lui ferait plaisir. On devine aisément la joyeuse surprise du pauvre évêque de Saint-Albert, admis ainsi dans le cortège du Vicaire de Jésus-Christ, et comblé par Sa Sainteté

des plus touchants témoignages d'une paternelle affection. Au retour du jardin, on s'assit dans la bibliothèque vatieane, chacun selon son rang. Mgr Grandin se tenait modestement à sa place, au milieu des prélats, quand, tout à coup, le Pape lui dit, en le désignant du geste et du regard: "Monseigneur de Saint- Albert, venez vous mettre ici, à côté de moi." Monseigneur, tout rouge d'émotion, alla se placer à la droite du Pape, n'étant séparé de lui que par un cardinal. A ce moment, le cardinal Barnabe se pencha vers Pie IX, et dut lui parler de Mgr de Mazenod, car aussitôt le Pape dit à Mgr Grandin : " En 1854, le bon Mazenod est venu bien des fois pour me voir, sans pouvoir me rencontrer. Je le vis au Quirinal, en allant visiter l'évêque du Mans, qui était mourant . . . C'était votre fondateur. . . En ce temps-là, j'allais au Quirinal; maintenant je ne le puis plus." Monseigneur, qui n'était pas préparé à cet incident, ne put répondre que par les larmes de sa reconnaissance et de sa joie.

Laissons-le nous raconter, lui-même, les détails de ces entrevues : " Dans cette première audience, j'avais osé offrir à Sa Sainteté une paire de mitaines sauvages, les plus belles que j'avais pu me procurer. Le Saint-Père les accepta et se les passa aux mains immédiatement.

" Je lui fis, ensuite, plusieurs demandes d'indulgence plénière in articulo mortis pour différentes personnes. Tout fut accordé avec bonté. Il voulut bien aussi écrire de sa main une bénédiction particulière sur quatre images que je destinais à mes trois frères et à ma sœur. Enfin il m'accorda une faveur plus grande encore.

" J'avais parlé à Mgr Nardi de l'éloignement où nous sommes de nos pauvres chrétiens, et je lui avais, dit que la plupart étaient privés des secours de la religion en mourant. '■ Demandez donc, pour eux, au pape, me dit ce prélat, qu'il

'" leur accorde l'indulgence plénière in articulo mortis." N'ayant point de supplique écrite, je fis ma demande do vive voix, pour les sauvages et pour les missionnaires eux-mêmes, qui mourraient sans être assistés par le jtrêtre.

"' Vos sauvages, me demanda-t-il, sont-ils capables de faire " quelque acte de piété dans ce moment-là ?

— " Très Saint-Père, lui répondis-je. bon nombre de nos " chrétiens sont très ignorants, et ne sont capables, n'étant pas " assistés par un prêtre, d'aucun acte particulier de piété."

"Le Saint-Père voulut bien accorder l'indulgence à tous, pourvu qu'ils soient dans les conditions strictement voulues, et que l'absence du prêtre ne puisse pas leur être imputée.

" Le lendemain, je revins encore an Vatican et remis au pape une offrande de cinq cents francs. Le Saint-Père parut on ne peut plus surpris et touché' de cette aumône. "Mais, que " pourrais-je donc donner à ces bons sauvages ? " dit-il ; et ce disant, il tenait mes deux mains dans les siennes, et semblait me prodiguer les caresses qu'il aurait voulu faire à nos chrétiens."

Il obtint encore du pape une décoration pour M. le président du comité diocésain de la Propagation de la Foi, à Lyon.

Le cœur inondé de joie, fortifié par les bénédictions du Vicaire de Jésus-Christ, Mgr Grandin quittait la France, dans les premiers jours de mai (1874). Il emmenait dix-sept ouvriers évangéliques, parmi lesquels son propre neveu, M. l'abbé Henri Grandin.

CHAPITEE XIII

Son palais épiscopal — Louis Dazé mort de faim et de froid — Le supplice de la charrette — Difficultés des voyages — Les moustiques — Visites diverses — Chiens intelligents — Admiration des protestants — Mort effroyable du frère Alexis — Embryon du séminaire — Une femme abandonnée.

Monseigneur trouva des améliorations à Saint-Albert. L'appel des hommes et des choses témoignait de la bonne volonté de tous. La cathédrale était terminée. Les Pères et les frères donnaient les derniers coups de ciseau à la sculpture de trois autels qui devaient concourir à l'embellissement.

Mais quel palais épiscopal ! Le personnel ayant considérablement augmenté, pères et frères étaient entassés dans les cellules et couchaient dans des lits qui étaient organisés comme les cabines des vaisseaux ou comme les rayons d'une bibliothèque.

L'hiver 1874-1875 fut très rude à Saint-Albert. Le thermomètre descendit à 45° centigrades. Un des bons serviteurs de la mission, Louis Dazé, fut victime de ce froid rigoureux,- et dans des conditions atroces. Ce brave Canadien, habile menuisier, rendait aux missions d'immenses services, sans vouloir accepter d'autre rétribution que la nourriture et le vêtement. C'était un frère convers, moins les vœux.

En compagnie de deux Pères, il avait accompagné les sauvages à la chasse du buffalo. Le campement était situé à quinze ou vingt milles plus haut que la place où est aujourd'hui situé Calgarv. Un soir, les sauvages revinrent au camp avec leurs chevaux chargés de viande, et, presque aussitôt, la neige commença à tomber à gros flocons; la poudrerie devint si vio-

lente, qu'il fut impossible de distinguer le moindre objet à un pas devant soi. Avant de se coucher, un Assiniboine sortit pour essayer de rassembler les chevaux; mais il ne put parvenir qu'à en réunir cinq ou six : la neige, soulevée en épais tourbillons, remplissait tellement l'air, que le sauvage, aveuglé, se hâta de rentrer dans la tente. Le Canadien demanda si tous les chevaux étaient là, et, sur la réponse négative du sauvage, il sortit aussitôt pour les aller chercher. " C'est inutile, reprit l' Assiniboine, tu ne les trouveras pas, et tu es mort si tu t'éloignes de la tente." Mais Louis Dazé était un homme que rien n'effrayait. Depuis vingt ans qu'il était dans ces régions, il avait voyagé au milieu de dangers, de difficultés de toute sorte; son énergie, son habileté, son esprit naturel l'avaient sauvé dans toutes les circonstances difficiles; il crut pouvoir se hasarder, cette fois encore, par dévouement à la mission, à laquelle les chevaux appartenaient. Bientôt il se perdit, et lorsque, le lendemain, les sauvages, en s'éveillant, à demi-morts de froid, et ensevelis sous quatre pieds de neige, ne le virent pas à côté d'eux, ils partirent aussitôt à sa recherche; mais ils ne le trouvèrent point. Pendant quatre jours, ils parcourent la Prairie sans pouvoir rencontrer l'infortuné. Ils revinrent donc à la mission. La douleur des Pères fut bien vive, car ils aimaient ce Canadien si rond, si franc, si bon chrétien. Ils résolurent de retrouver cet infortuné compagnon à quelque prix que ce fût. et pour cela de parcourir la Prairie dans tous les sens. Dix jours plus tard, un sauvage vint leur dire : " Ma femme, en allant chercher du bois, a trouvé votre frère, mort sur les bords de la rivière du Coude." Le malheur prévu n'était que trop réel. Une demi-heure après, la femme du sauvage amenait le traîneau sur lequel était déposé le cadavre du pauvre Louis Dazé. Il avait encore son chapelet à la main. Sur le point de mourir, il avait eu la bonne pensée de tirer son scapulaire

pour le baiser une dernière fois, et, sur ses joues, on voyait encore ses larmes glacées.

Ce Canadien était d'une force et d'un courage extraordinaires; ce qui le prouve, c'est, qu'au grand étonnement des sauvages, eux-mêmes, il avait marché, au moins, l'espace de soixante milles de l'endroit où il s'était perdu. On l'avait trouvé mort à un quart de mille d'un camp de sauvages, la face tournée du côté des loges où il espérait arriver. Il n'avait pas eu ' assez de force pour avancer ou pour crier au secours. La faim et la fatigue s'étaient unies au froid pour le tuer.

Cette mort fut une grande douleur pour Mgr Grandin. Il voulut que Louis Dazé fût inhumé à Saint- Albert, et présida lui-même ses obsèques.

Eépondant à un besoin de son cœur, et désireux aussi de remplir ce qu'il regardait comme un devoir de sa charge pastorale, Mgr Grandin se disposait à visiter au moins une partie de ses missions. Dès les premiers beaux jours de l'année 1875, il se rendit à l'Ile à la Crosse. Cette mission, où il avait tant travaillé et tant souffert, lui était particulièrement chère.

Xous ne ferons pas une description monotone de ses longs voyages, tantôt en canot d'écorce, tantôt dans de misérables charrettes qui s'embourbent ou qui cahotent sur des troncs d'arbre tombés de vétusté, au milieu des ronces qui déchirent les habits ou qui ensanglantent les mains et le visage. Ce cahot continue est un supplice à l'état chronique, dans ces longs voyages. Il faudrait, disait quelqu'un, avoir la carapace d'un caïman du Sénégal pour braver l'effet de ces soubresauts.

Souvent le sol était usurpé par des taillis où le bouleau, le tremble, l'épinette, et surtout des halliers de ronces et d'épines d'une dimension et d'une épaisseur formidables, arrêtaient les pas et torturaient les membres des voyageurs.

Avec nos moyens de commotion rapide, nos routes macada-

misées, nous nous rendons difficilement compte de toutes ces difficultés. Qu'on suppose la France. l'Angleterre, le Canada proprement dit. avant toute colonisation, sans aucun chemin, avec des rivières et des neuves non canalisées, se répandant dans les bas-fonds en marais multiples, sans villes, sans habitations régulières, etc. Transportez- vous donc avec bagages à travers ces forêts à peu près vierges, à travers des halliers impénét rai îles, des fondrières, d'inévitables marais, voyageant parfois des semaines entières sans rencontrer une créature humaine ! Quelle.lutte de chaque jour !

" Il faut se représenter ces masses de bois, sombres, enchevêtrées, couvrant monts et vallées, les hauts plateaux comme les fonds marécageux; descendant jusqu'aux bords des grands neuves; creusés ça et là par des cours d'eau qui se frayaient avec peine un chemin à travers les racines et les troncs renversés; sans cesse entrecoupés par des marais et des tourbières où s'engloutissent les bêtes et les hommes.

"... Dans ce qui reste, aujourd'hui, de forêts et de déserts à conquérir en Amérique, l'homme pénètre, armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique, pourvu de toutes les ressources de la vie nouvelle."

Mais rien de tout cela ne venait au secours du missionnaire, qui abordait, sans outils suffisants, sans escorte, ces profondeurs sylvestres.

De simples voyageurs, surpris par des tourmentes de neige, sur les Causses, presque en plein centre de la France, dans l'Aveyron, la Lozère, ont été retrouvés morts; à plus forte raison, pouvait-il en être ainsi dans les profondeurs du Nord-Ouest.

Avant les chemins de fer, le Marseillais qui se rendait à Paris croyait aisément accomplir un grand voyage. Il faisait, parfois, son testament avant de partir et, en tous cas, s'entourait de précautions qui feraient sourire de ce côté de l'Atlantique.

La distance de Marseille à Paris n'est cependant que de huit ■cents kilomètres ! Les missionnaires du Nord-Ouest devaient parfois accomplir des voyages de deux mille kilomètres.

Le diocèse de Mgr Grandin était plus de deux fois grand comme la France, et habité en grande partie par des peuples nomades qui se déplaçaient avec la plus complète facilité. Cette étendue donne l'intelligence des divergences de température •constatées dans ce récit. Du sud au nord du diocèse de Mgr Grandin, il y avait plus de différence qu'il n'y en a entre Dieppe, Abbeville et l'Islande.

Les moustiques — oh ! les horribles bêtes ! — constituaient un des supplices de ces voyages. Lorsqu'il fait un calme plat, •dans les chaleurs de l'été, vous entendez partout, dans les bois, une variété de bourdonnements qui vous donnent, sans doute, une idée de la puissance créatrice de Dieu, mais qui vous préviennent aussi de ne pas trop vous arrêter en ces lieux. Parfois, vous êtes assailli par de vrais bataillons de ces mauvais cousins. Les blancs, surtout les nouveaux-venus dans le pays, sont des victimes de choix. Ces insectes sont parfois si nombreux et si altérés à sang quils donnent la mort aux animaux sauvages de forte taille, comme le caribou et l'orignal. Ils s'introduisent dans leurs naseaux et les étouffent. Il est même arrivé que dès chevaux et des bœufs ont succombé sous leurs dards. On dit que par suite de la culture et du dessèchement des marais, le nombre de ces méchants suceurs de sang diminue.

Mgr Grandin fut bien consolé de sa visite à l'Ile à la Crosse. Il pouvait dire qu'il n'y avait presque plus d'infidèles dans ce district. Le " Fils de Dieu " lui-même, jadis sujet de tant d'ennuis, vint à résipiscence, et fut admis à la confirmation. Les Pères plaisentaient, disant à Mgr Grandin, que peu d'évêques pouvaient se flatter d'avoir confirmé le " Fils de Dieu." Appelé auprès d'un malade, l'Evêque ne f ut pas peu

surpris de reconnaître le plus fervent adepte de l'ancienne divinité. Quand les coups de bâton pleuvaient sur le Père Grandin, cet homme avait dit tout haut : " Oh ! quel plaisir il me fait de le traiter ainsi ! " Monseigneur se vengea en apôtre, embrassant le moribond et en lui ouvrant le ciel.

Les exercices de la retraite, qu'il eut la joie de présider, furent clôturés par une magnifique plantation de croix, et il pouvait écrire dans les registres des actes de baptêmes et de mariages : " Le 20 juin 1875, Xous, soussigné, avons clôturé la mission des sauvages qui fréquentent la mission de Saint- Jean-Baptiste de l'Ile à la Crosse par la bénédiction solennelle et l'érection d'une belle croix, longue de trente-cinq pieds, sur le coteau qui s'élève à quelques arpents au sud de la mission. Il y a dix-sept ans, nous élevions une croix à la même place et nous sommes heureux de constater aujourd'hui que, depuis ce temps, notre sainte religion a fait, dans le pays, des progrès que vraiment on n'aurait pas osé espérer alors. On peut dire aujourd'hui que tous les sauvages sont chrétiens et catholiques, et généralement bons chrétiens et bons catholiques. Que Dieu en soit à jamais béni ! "

Il eut à surmonter de grandes difficultés pour se rendre à la mission du lac Caribou. Même au mois de juillet, les glaces obstruaient encore le lac. Il dut faire de longs portages sur la glace et la briser souvent pour livrer passage au canot. Qu'on n'oublie pas que lé lac Caribou est au nord du diocèse, au 57ème degré de latitude.

Mais là, encore, les heureuses dispositions des sauvages, les progrès de la mission consolent son cœur. " Les huit jours que nous donna Mgr Grandin furent huit jours du ciel, écrivait le Père Gasté." Son départ fit couler des larmes comme partout. Ecoutons un autre de ses missionnaires : "Nous allons, en canot d'écorce, reconduire Monseigneur jusqu'à deux lieues de

la mission; nous prenons ensemble le dernier repas, et, lorsque nous eûmes reçu une dernière bénédiction de Sa Grandeur, nous demeurâmes bien tristes sur la grève, échangeant, aussi longtemps que possible, des signes d'adieu. Lorsque nous n'aperçûmes plus que l'eau, encore agitée par le mouvement des rames, nous retournâmes à la mission. Xous étions de nouveau orphelins pendant que notre bon Evêque allait porter la joie et le bonheur à d'autres de nos frères, eux aussi, impatients de le revoir."

Vue sur la rivière Saseatchewan

Dans cette visite au lac Caribou, il eut l'occasion de reprendre le traîneau à chiens. Ces excellents coursiers sont sensibles au fouet, mais aussi, dit-on, à certains mots terribles, peutêtre simplement parce que ceux-ci sont les précurseurs de la correction. Il paraît donc qu'un Canadien, excellent catholique, avait l'honneur de servir de guide à Monseigneur; plusieurs traîneaux composaient la caravane. Le Canadien passait pour le meilleur coureur et conducteur du pays, et dans cette

circonstance solennelle, il tenait à l'honneur de soutenir sa réputation. Mais les débuts du voyage ne furent pas heureux. Le pauvre homme a beau presser ses chiens, il reste en arrière, dépassé par d'autres guides et d'autres traîneaux. Le \3ceur gonflé de dépit, il interpelle ses chiens : " Les lâches, les coquins, ils profitent de la présence de Monseigneur pour faire les paresseux : ah ! si Monseigneur n'était pas là, comme je leur en dirais de belles ! — Eh bien ! reprit l'Evêque, souriant de l'embarras de son guide, faites comme si je n'étais pas là, et dites à vos chiens tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il n'y ait pas de jurements. — Je vous remercie de la permission, Monseigneur; vous allez voir maintenant." Aussitôt, le guide a recours à tous les arguments d'une éloquence indignée et accable de reproches les pauvres bêtes, leur faisant subir les plus cruelles injures de son vocabulaire. A l'instant les chiens s'élancent comme les renards de Samson et dévorent l'espace, faisant voler la neige en tourbillons dans leur course effrénée. En peu de temps, le Canadien avait rejoint et dépassé ses concurrents, et disait tout triomphant à l'Evêque : " Voyez-vous, 'Monseigneur, les belles paroles n'y font rien; c'est ainsi qu'il faut les mener."

Eemontant la rivière Saskatchewan, Mgr Grandin fut frappé de la beauté du site de Prince-Albert, et attristé du flot grossissant de l'immigration protestante : " Je n'avais jamais vu cette place, écrit-il; elle est magnifique et les récoltes ont la plus belle apparence. A en jugei par les maisons que j'ai vues, il peut y avoir trois cents habitants, et déjà il y a trois temples protestants. C'est là que l'évêque protestant de la Saskatchewan a fixé sa résidence. Cette colonie m'a paru pleine d'avenir; elle est établie sur la rive droite de la Saskatchewan, où les terres sont excellentes; sur la rive gauche les terrains sont boisés."

Le retour à Saint-Albert fut pénible. Loin de tout secours, l'essieu de sa charrette fut brisé. Les réparations furent faites difficilement, lentement, sans outil, à l'aide d'un simple couteau de poche, sous une pluie fine qui traversait les vêtements. Pas de pacage pour les chevaux, pas de bois de chauffage, pas d'eau potable ! Monseigneur dut camper sur l'herbe mouillée. Ce fut là le principe de son mal d'oreilles qui le lit horriblement souffrir et qu'il garda jusqu'à la mort, malgré des périodes d'accalmie.

En dépit de' sa modestie exaltant sans cesse les vertus des autres et jetant un voile sur ses propres actions, son héroïsme était connu et arrachait des cris d'admiration aux protestants eux-mêmes.

Dans une conférence sur les possessions anglaises de l'Amérique du Xord, Mr. J. M. Mackay, protestant, traçait cette silhouette du missionnaire Oblat et surtout de Mgr Grandin :

" Dans les prairies inexplorées, à travers le labyrinthe de la forêt, par les marais et les torrents, sous les rayons d'un soleil brûlant, par la pluie, ou par un froid arctique, ici à cheval, là à pied, tantôt portant son frêle canot d'écorce, tantôt marchant à la raquette sur la neige, tirant après lui de hutte en hutte le traîneau qui porte sa maigre nourriture, et les symboles de sa foi, visitant les malades atteints des fièvres ou de la petite vérole, le missionnaire Oblat porte la bannière de son maître et les lumières de la civilisation chrétienne dans les régions les plus reculées de l'Ouest. Pour lui, il n'y a pas d'applaudissements d'auditeurs pour ses paroles, il n'y a pas d'éloges de la presse pour ses travaux : seuls la conscience de son devoir et le dévouement à ses semblables l'animent. Digne successeur de ces illustres apôtres et martyrs de la foi, les Brébœuf, les Hennepin et les Marquette, il ne craint ni le

froid, ni la faim, ni la flèche du sauvage; il semble, au contraire, rechercher la palme du martyre, que tant d'autres de son ordre ont cueillie. Assurément, ce siècle ne peut montrer rien de plus noble, de plus grand que la figure du missionnaire Oblat. Nous pouvons différer avec lui de doctrine, mais nous ne devons pas lui refuser le tribut de notre sympathie et de notre respect."

Un autre publiciste, catholique celui-là, écrivait : " On lit dans l'histoire que le général Kléber, commandant en Afrique, disait à ses soldats : " Etre soldat, c'est être fatigué et mar- " cher, c'est avoir faim et ne pas manger, c'est avoir soif et "ne pas boire, c'est ne pouvoir se porter et porter les autres." Mettons Oblat, au lieu de soldat, ajoutons à la faim, à la fatigue, les travaux du ministère et nous aurons une idée de la vie de nos missionnaires dans le Nord-Ouest américain."

Mgr Grandin arrivait à Saint-Albert pour apprendre la mort épouvantable du frère Alexis, ce bon frère convers, longtemps son socius à Athabaska, dans ses voyages du Mackenzie, et que l'Evêque vénérait comme un saint.

Le frère Alexis s'était mis en route pour le lac La Biche, en compagnie d'un Iroquois et d'une orpheline qui retournait chez les sœurs Grises. Le Père Leduc, qui était alors au lac La Biche, ne voyant pas arriver le frère, après plusieurs jours d'attente, fut atterré à la pensée qu'il était perdu dans l'immense forêt, peut-être mort de faim et de fatigue. La réalité était plus cruelle que ne la faisaient ses prévisions. Voulant à tout prix se renseigner sur le sort du frère, il engagea deux hommes, qui partirent à cheval avec des provisions. Ils revinrent au bout de quinze jours. Ils avaient trouvé le pauvre frère recouvert d'une couche de sable sur la grève, à l'embouchure de la rivière des Maisons, dans la grande rivière La Biche. Du guide, pas de nouvelles, ou plutôt des doutes affreux.

" Aussitôt, écrit le Père Leduc, le frère Lambert part en canot avec quatre hommes, pour aller chercher les restes de notre pauvre défunt. Arrivés au lieu indiqué, le frère et ses hommes procèdent à l'exhumation du cadavre. Horreur ! Ils ne trouvent que des ossements desséchés, jetés là pêle-mêle; plusieurs même manquent complètement. Aucun ne porte la trace d'une dent d'animal, mais ils ont été coupés en plusieurs endroits; une hache est à côté portant des traces de sang. La tête de la victime est transpercée de part en part; nul doute : le frère Alexis a été tué. A quelques pas de là, des ossements calcinés indiquent qu'il a dû servir à apaiser la faim de son guide. Le frère Lambert recueille avec respect et avec une émotion qu'on ne saurait dire, ces ossements dispersés. Vingt jours plus tard, nous donnions la sépulture à ces chères dépouilles, après que je les eus examinées, moi-même, et que j'eus constaté l'identité du frère par l'inspection des cheveux et de la barbe, restés intacts. Une omoplate manquait; nous apprîmes qu'elle avait été retrouvée, plus tard, dans la forêt, à une journée de marche du théâtre du crime. Le meurtrier a dû assouvir sa faim sur place; puis, il a sans doute désossé le cadavre et emporté autant de chair qu'il a pu, après l'avoir fait sécher comme on fait sécher, à la Prairie, la chair du buffle."

On crut pouvoir- expliquer l'horrible mystère. L'Iroquois était voluptueux, violent, brutal. Un jour, d'un coup de hache, il avait partagé en deux l'un des chiens qui n'obéissait pas assez vite. On suppose qu'avant voulu abuser de l'orpheline, le frère Alexis lui en fit des reproches, et le sauvage se vengea.

Que devint l'orpheline ? Nul le sut. Peut-être, après avoir assouvi sa passion, l'Iroquois lui fit-il subir le sort du frère Alexis.

Que devint l'Iroquois ? Quelques années plus tard, les Castors racontaient que, longtemps, un de leurs camps fut visité par

un revenant. Un fantôme rôdait le soir et la nuit autour de leurs tentes. Tout le monde le craignait. Des chiens avaient disparu. Nul n'osait sortir de sa loge dans l'obscurité. Un soir, un sauvage, dont le chien avait été enlevé, chargea son fusil et se mit à l'affût. Il vit le fantôme, tira dessus et se blottit au fond de sa loge. Le lendemain, on trouva, dans le bois, le cadavre d'un homme frappé d'une balle; cet homme était enveloppé d'un lambeau de tente; c'était l'Iroquois.

" J'estime, disait Mgr Grandin, que le frère Alexis est mort de la mort de saint Jean-Baptiste : martyr de la chasteté. Je conserve ses habits et sa hache comme des reliques."

Dans les semaines qui suivirent, Mgr Grandin eut le bonheur de faire plusieurs ordinations dans sa cathédrale. C'était chose si rare alors dans le Nord-Ouest, que la population de Saint- Albert et des environs se rendait en grand nombre, à ces cérémonies. Les ministres protestants eux-mêmes accouraient. C'est ainsi qu'un ministre méthodiste, ayant remarqué que le neveu de l'Evêque était élevé au diaconat, demanda si cet ordre était plus élevé que le sacerdoce. Il se figurait que le prélat voulait accorder une distinction particulière à son neveu parceque son neveu.

Un autre ministre protestant fut sur le point de se lever à l'imposition des mains et de se joindre aux prêtres présents. Il eut pourtant le bon esprit de ne pas le faire.

La nécessité de former un clergé indigène préoccupait beaucoup Mgr Grandin. Il prévoyait que les immenses solitudesallaient se peupler et qu'il ne pourrait plus compter sur la mère-patrie. Quelques enfants métis, appartenant aux familles les plus respectables du pays, furent choisis pour fonder un séminaire, base de toutes les espérances pour la religion d'un pays. Le Père Grandin, neveu de i'Evêque, fut chargé de les former à la science et à la piété. Ce fut l'embryon du séminaire de Saint-Albert.

Cette œuvre était d'autant plus difficile qu'au mois d'août un orage effroyable avait presque ruiné le pays. On aurait dit qu'une grêle de balles s'était abattue sur la contrée. Les récoltes étaient broyées; les débris des arbres jonchaient le sol.

Par suite de ce désastre et de la précédente épidémie, le nombre des orphelins s'était accru. Et que de vieillards étrangers au pays, même protestants, Monseigneur recevait dans sa maison ! Il est vrai que dans la maladie ces étrangers étaient plus abandonnés que les sauvages eux-mêmes. Son cœur ne pouvait résister à l'appel du souffrant. Il suffisait de lui montrer une souffrance pour qu'il ouvrît son cœur, la porte de son humble toit, sa pauvre bourse, et qu'il partageât non pas son pain — il n'en avait pas souvent alors — mais les vivres qu'il pouvait avoir.

Les sœurs s'ingéniaient, utilisaient le son d'orge, en faisaient une sorte de galette qui servait de dessert. Avec le même son,, elles faisaient une soupe très épaisse, qu'elles assaisonnaient de patates, de choux, de navets et, quelquefois, d'un peu de viande. Evêque, prêtres, frères et sœurs, orphelins et orphelines, etc., tous mangeaient à leur appétit et ne semblaient pas trop souffrir.

La plupart des vieillards ou des orphelins recueillis, soit dans le palais épiscopal, -soit chez les bonnes sœurs Grises, avaient une histoire attendrissante. Le lecteur connaît déjà le jeune Girardin, trouvé sur le cadavre de sa mère. Le récit suivant nous dira l'infortune d'une jeune femme Crise et de son enfant. Ç)

Le Père Lacombe avait quitté Saint-Albert pour rejoindre un campement de chasseurs Cris dans les prairies du sud. Il était accompagné d'un sauvage, bon chrétien, bien dévoué, du

( 1 ) Nous empruntons ce récit au beau livre de M. Uouthier : De Québec à Victoria.

nom d'Alexis, comme le frère convers, dont nous avons raconté la mort tragique. Depuis plusieurs jours, les voyageurs fran- •chissaient la plaine interminable, couverte de neige.

Un soir, ils résolurent de camper aux abords d'une petite forêt. La première chose à faire était d'y allumer un bon feu, et Alexis s'y entendait à merveille. On 'fit chaudière, ce qui signifie, chez les sauvages et les métis, camper dans un endroit où l'on peut allumer du feu et faire un dîner chaud.

— Père, dit Alexis, j'ai remarqué que vos jambes faiblissaient, vous traîniez vos raquettes; mais vous allez retrouver vos forces dans une bonne chaudière de pémikan.

— Crois-tu que nous puissions rejoindre nos gens demain, Alexis ?

— Certainement, car ils ne peuvent pas aller vite avec des femmes, des enfants et des bagages.

Et la nuit fut organisée. On tira du traîneau les provisions, les ustensiles, la couverture; et, pendant que la marmite, suspendue au-dessus du feu, chantait ce petit air qui réjouit l'oreille de l'affamé, on suspendait à côté, pour les faire sécher, les vêtements mouillés par la neige, et on préparait des branches de sapin pour en faire les lits.

On soupa de bon appétit; puis, à demi couché sur son lit de branches, chacun commença à fumer.

Les deux amis étaient redevenus muets. Le grand silence de la nature n'était rompu que par les craquements des arbres et le pétillement- du feu.

Les chiens sommeillaient, la nuit était noire, le froid grandissait. Tout à coup, un faible gémissement se fit entendre.

Alexis dressa l'oreille; mais il n'entendit plus rien.

Une demi-heure s'écoula, et le silence solennel, imperturbable de la nuit se prolongea.

Mais voici qu'un nouveau gémissement traversa l'épaisseur du bois, et fit tressaillir les deux amis.

— As-tu entendu, Alexis ?

— Oui.

— Qu'est-ce que c'est ?

— C'est la plainte d'un lièvre saisi par un hibou.

— Tu crois ?

— Oui.

— Ton lièvre me semble avoir une voix humaine ?

— Il y a beaucoup de ressemblance, en effet; je l'ai remarqué lorsque . . .

Une plainte plus forte et plus prolongée empêcha Alexis de finir sa phrase

— Il paraît que ton lièvre à la vie dure, hein ?

— Ce n'est pas un lièvre.

— Qu'est-ce que c'est alors ?

— C'est un revenant.

— Mon cher Alexis, les revenants ne sortent pas dans un froid pareil.

— C'est pourtant bien ça, père; et demain matin, nous trouverons le cadavre de quelque sauvage suspendu dans un arbre. Il a besoin de quelque chose, et il vient nous le demander.

— Si c'est une voix humaine, c'est un homme vivant et non pas un mort.

Mais Alexis hocha la tête et il prêta l'oreille d'un air peu rassuré. Les gémissements avaient cessé et le Père Lacombe proposa de faire la prière du soir. Quand ils eurent récité le ■chapelet, ils s'étendirent sur leurs lits de branches pour dormir.

Ils allaient fermer l'œil lorsque les plaintes recommencèrent plus distinctes et plus lamentables qu'auparavant.

Le missionnaire se leva.

— Alexis, dit-il, lève-toi. Il y là quelqu'un qui a peut-être "besoin de nous ; il faut aller voir.

Mais Alexis, très courageux en face d'un vivant, ne se croyait

pas de taille à lutter contre un mort, et il ne voulut pas aller demander au revenant la raison de sa plainte.

— Eh ! bien, dit le Père Lacombe, j'irai seul. Mais tienstoi prêt avec ton fusil, et si je me trouve en face de quelque danger je t'appellerai à mon secours.

Le missionnaire marcha alors dans la direction d'où les plaintes étaient venues. L'obscurité était profonde et c'est à tâtons qu'il avançait lentement. De temps à autre, les gémissements cessaient, puis recommençaient, tellement lugubres que, malgré sa détermination énergique, le missionnaire en frissonnait d'horreur. L'effrayant, c'est qu'il ne voyait absolument rien.

Tout à coup, il sentit sous ses pieds, non plus de la neige, mais les cendres et, en même temps, une voix lamentable gémit lugubrement tout près de lui. Il se pencha, et tendit les mains en avant pour toucher l'être vivant qui était évidemment à ses pieds. L'objet qu'il toucha était une peau de buffle, mais, sous cette peau, il sentit quelqu'un se mouvoir.

Alors il remua les cendres encore chaudes, et il y retrouva un reste de feu qu'il ranima. La flamme jaillit; et, relevant la peau de buffle, il trouva une femme demi-nue, pressant un enfant contre sa poitrine.

On comprend l'étonnement du missionnaire.

— Qui es-tu ? Et que fais-tu ici ? demanda-t-il.

— Je suis une femme abandonnée, et je ne puis plus marcher; j'ai les pieds gelés.

Le missionnaire se releva, fit quelques pas dans la direction de son compagnon, et lui cria de venir et d'emporter une couverture.

Quand Alexis comprit qu'il n'avait pas affaire à un revenant, il retrouva tout son dévouement et son courage. La femme fut étendue dans la couverture avec son enfant, et

transportée auprès du feu qu'Alexis eut soin d'attiser de son mieux.

Il fit de nouveau chauffer l'eau et prépara à manger pour la malheureuse femme.

De son côté, le Père Lacombe lui fit une couche aussi confortable qu'il pût, auprès du feu, et il défit les lambeaux de fourrures qui enveloppaient ses pieds, espérant qu'il pourrait peut-être les réchauffer et les sauver.

Mais il était trop tard. La décomposition était déjà commencée, et l'amputation était inévitable. C'était une femme de vingt ans, et qui paraissait en avoir cinquante,, tant la souffrance l'avait accablée !

Quand elle eut mangé un peu, et repris quelque force, le Père Lacombe lui fit raconter son histoire.

— Il n'y avait pas encore deux ans qu'elle était mariée; et elle faisait partie de l'expédition de chasse avec son mari. Mais le misérable avait cessé de l'aimer et il la maltraitait horriblement.

La veille encore, il l'avait outrageusement battue; et dans son extrême douleur elle avait résolu de se suicider.

De grand matin, elle avait quitté le camp pour n'y plus revenir, après en avoir averti son mari. Mais loin de la retenir, il lui avait dit : Va-t-en, je ne veux plus te voir et je vais en prendre une autre.

Elle avait marché bien loin dans la prairie, déterminée à se laisser geler pour en finir avec la vie; et bientôt elle avait senti que ses pieds devenaient graduellement insensibles. Mais alors, son enfant s'était mis à pleurer, et, quand elle avait vu le pauvre petit être cherchant encore un reste de vie dans le sein que le froid envahissait, l'indestructible sentiment de la maternité s'était réveillé en elle. " Si ma vie m'appartient, et si je puis en disposer, avait-elle pensé, la vie de ce petit être

n'est pas à moi, et je n'ai pas le droit de la lui enlever. Je veux me tuer, mais je ne veux pas tuer mon enfant."

Et alors l'infortunée avait rebroussé chemin. Toute la nuit elle avait marché douloureusement, et lentement, avec ses pieds gelés. Mais en dépit de ses efforts, elle n'avait pas eu la force de marcher plus loin. Elle s'était traînée péniblement jusque sur les cendres encore chaudes du foyer éteint; et elle s'était dit : " C'est ici que je vais mourir ; mais si le Grand-Esprit veut sauver mon enfant, il enverra quelqu'un le prendre avant que mon corps ne soit entièrement gelé."

Dieu avait entendu le gémissement de cette mère, et avait envoyé son prêtre pour la sauver !

Mais qu'allait-on faire maintenant pour les arracher à la mort ? Comment transporter cette femme et son enfant ? Et comment rejoindre avec ce double fardeau la caravane des chasseurs qui continuait sa course ?

— Ecoutez, Père, dit Alexis. Vous allez vous coucher et dormir tranquille. Moi, je vais entretenir le feu, et organiser, pendant la nuit, notre course de demain. Laissez-moi faire.

Epuisé de fatigue, le missionnaire se jeta sur son lit de branches, et dormit d'un profond sommeil. Quand il s'éveilla, il faisait grand jour, et il trouva Alexis sur pied, de bonne humeur et content de sa nuit. Ce brave compagnon n'avait pas fermé l'œil. Il avait entretenu le feu, et transformé le traîneau en une espèce de carriole pour y installer la femme sauvage et son enfant.

Le déjeuner fut bientôt pris, et l'on se mit en route.

Sur un siège confortable, la malheureuse mère et son enfant furent installés; et, comme la charge se trouvait très lourde pour les chiens, Alexis leur vint en aide en marchant devant eux, et en tirant de toutes ses forces une longue corde attachée à la carriole. Le Père Lacombe suivait, poussant le traîneau dans les endroits difficiles, et le maintenant en équilibre.

Le voyage fut long et pénible; mais, enfin, le missionnaire* et son serviteur y apportèrent tant de courage et d'efforts qu'ils rejoignirent le camp des Cris, vers le soir.

Les chefs de l'expédition furent étonnés et quelque peu honteux quand le prêtre leur montra la malheureuse victime deleur abandon, et leur reprocha leur conduite. Mais ils rejetèrent la faute sur le mari, qui, suivant leur coutume, était lemaître absolu de sa femme.

Celui-ci fut sans pudeur.

— " Je ne veux plus -de cette femme, dit-il au Père, et tuaurais bien mieux fait de la laisser où elle était. J'en ai uneautre maintenant, et tu peux faire de celle-là ce que tu voudras.

— " Eh ! bien, reprit le Père, tu es un misérable chien. Tu aurais dû au moins songer à ton enfant, comme les chiens s'occupent de leurs petits. Tu peux rentrer dans ta tente et cacher ton déshonneur. Je trouverai quelqu'un qui prendra soin de ton enfant."

Le missionnaire ne tarda pas à trouver, en effet, une famille qui eut pitié de la malheureuse abandonnée, et qui se chargea d'en prendre soin.

L'amputation des pieds fut inévitable, et l'on imagine facilement quelle voie douloureuse ce fut, pour elle, que cette séried'étapes qui termina l'expédition.

Elle ne mourut pas, cependant, car Dieu lui réservait des jours meilleurs. Elle guérit, reçut le baptême, et vécut longtemps encore, en fervente néophyte. Sa fille, elle aussi, fut recueillie par les sœurs de la Charité, à Saint-Albert, y reçut une éducation chrétienne et des soins vraiment maternels.

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