CHAPITRE XXVIII
Le Nord-Ouest — hier — aujourd'hui — demain.
Il y a à peine un demi-siècle, un voile épais couvrait ces régions ténébreuses du Nord-Ouest. C'était l'inconnu. De ces immenses solitudes, nous avons décrit les difficultés et les profondeurs qui semblaient impénétrables. Le lecteur connaît l'état misérable des races sauvages qui y croupissaient dans les bas-fonds de la barbarie.
Au temps où nos maîtres nous enseignaient la géopraphie, ils nous montraient ce grand continent du Nord-Ouest américain, mordu par quelques postes d'intrépides commerçants, et se contentaient de nous dire : " Cette terre n'est pas connue. Nulle nation moderne ne la fréquente." Les géographes marquaient, aux côtes, les embouchures des fleuves et poussaient, à tout hasard, vers le centre, une petite ligne ondulée pour en marquer le cours. Au milieu, c'était l'immense vide. Les nombreux lacs, véritables mers intérieures, étaient à peine mentionnés.
Eh ! bien, nous ne craignons pas de l'affirmer, ce sont les missionnaires catholiques qui ont livré au monde, les secrets de ce continent, et lentement, patiemment, ont tracé et ont permis à d'autres, de retracer la photographie de ce monde mystérieux. Regardons aujourd'hui la carte et en suivant les lignes qu'ont suivies ces vaillants pionniers de la foi, nous suivrons aussi le chemin de leurs découvertes. Nous y lirons des noms bien connus : les lacs Taché, Grandin, Fabre, Rey, etc., les localités Grandin, Taché, Légal, Lacombe, Leduc,
Lebret. Yègreville, Simonin, Duhamel, le Sacré-Cœur, etc., etc.
Quelle germination dans ces sillons qui paraissaient stériles !
En 1817, pas un prêtre catholique.
En 1818, deux prêtres !
En 1845, un évêque et six prêtres, dont deux Oblats de Marie.
Et en 1903, huit évoques, trois cent-sept prêtres, dont quatrevingt-dix-huit prêtres séculiers, quatre cent-huit églises, cent trente-six écoles, et plusieurs hôpitaux. Il n'y a pas de localité tant soit peu importante où ne soit chanté le Credo catholique. En mourant, Mgr Grandin avait la consolation de constater que le Nord-Ouest comptait 100,000 âmes baptisées dans le sang de Jésus-Christ.
L'œuvre est debout, titanesque, auréolant de gloire ceux qui lui ont consacré le meilleur de leur âme et de leur vie.
Un des événements les plus saillants de notre époque, sera certainement cette prise de possession pacifique de l'immense territoire du Nord-Ouest américain par les peuples civilisés. Or, cette conquête, c'est l'Eglise qui l'a rendue possible. Le missionnaire, en jetant à pleines mains sur ce sol des prodiges d'héroïsme, en infusant aux sauvages une âme chrétienne, a vraiment défriché ce champ nouveau, redoutable sans doute à la nature, mais où la grâce divine a fait mûrir de belles moissons.
Nous avons bien le droit de nous demander si elles sont nombreuses les missions qui ont produit de si rapides et de si heureux fruits.
Sans les missionnaires, les sauvages n'eussent que très difficilement accepté les traités.
Sans les missionnaires, le soulèvement des Métis, en 1885, eut été universel, la conflagration générale. On oublie trop l'influence de Mgr Grandin sur les Métis de l'Alberta, l'action du Père Lacombe, sur les Pieds-Noirs.
Sans les missionnaires, le massacre des ouvriers du Canadian Pacifique, sur la réserre des Pieds-Xoirs, était inévitable, etc.
Comme toujours, c'est l'Eglise qui a battu le chemin à la civilisation.
Et maintenant, les raquettes, les traîneaux à chiens ne seront bientôt plus qu'un souvenir, sauf dans l'extrême Xord. Les Sauvages disparaîtront vraisemblablement peu à peu, minés par l'alcool et leur changement de vie, les Métis seront noyés dans la masse. C'est une transformation inouïe, un féerique changement de décor.
Que sera cette contrée dans vingt ans ? Elle ne fait que de naître à la civilisation, ses ressources naturelles ne sont pas" encore toutes connues, et déjà les populations américaines et européennes s'y précipitent. Lord Selkirk était tourné en dérision, en 1812, quand il prédisait que ces plaines et ces vallées hyperboréennes approvisionneraient un jour une population de 30,000,000 d'habitants. La présente génération verra la prédiction de lord Selkirk notablement dépassée. Si ces contrées étaient peuplées comme la France elles pourraient abriter et nourrir cent millions d'habitants et plus. En 1901, elle n'avait encore qu'une population de 645,243, dont 63,909 sauvages.
Il s'est écoulé peu de temps depuis qu'un écrivain de marque des Etats-Unis déclarait qu'au nord de la frontière internationale, on ne trouvait qu'une étroite lisière d'un sol propre à la culture du blé. Or, le blé peut être cultivé au Eort Simpson, sur les bords de la rivière la Paix, de la rivière aux Liards. Le Fort Simpson est aussi éloigné, dans la direction nord-ouest, de Winnipeg que "Winnipeg de Xew-York. Et non seulement il est possible de cultiver le blé sous cette latitude et d'obtenir un produit d'excellente qualité, mais, à deux cents milles, au nord de ce point, on récolte le seigle, l'avoine, l'orge et
les pommes de terre. En déduisant les richesses forestières, le sol du Grand-Ouest, éminemment propre à la culture des céréales, offre une superficie d'au moins 400,000 milles carrés, soit 1,036,000 kilomètres carrés. C'est un minimum. On a pu l'appeler le grenier à blé du monde entier, une Palestine agricole, la terre promise du froment.
Le sol, nous l'avons déjà dit, est ordinairement composé d'une terre noire, friable, atteignant la profondeur d'un mètre et parfois davantage. C'est de l'humus pur provenant de la décomposition séculaire des débris végétaux. Le sous-sol, durant les chaleurs intenses de l'été, est maintenu humide par le lent dégel des couches sous-jacentes ; l'humidité, s'élevant à le surface et nourrissant les racines du grain, stimule la croissance et produit des récoltes abondantes. Les jours s'allongent au moment voulu, alors que le grain commence à mûrir. Plus on se rapproche du nord, plus les journées d'été sont longues. La lumière du soleil, étant de toute nécessité, plus il y a de soleil, plus les résultats sont satisfaisants. En 1901, le Xord- Ouest récoltait 63,178,428 boisseaux de blé, et une minime partie du sol seulement était livrée à la culture. Ce que nous écrivons ici n'enlève rien à l'héroïsme des missionnaires.
L'état climatérique du pays a-t-il changé ? Peut-être.
Dans les plus vieux établissements du Canada l'expérience a démontré que, par suite du déboisement des forêts et l'égout-tement des terres marécageuses, le climat s'était sensiblement modifié. D'après Malte-Brun, " on remarque au Canada, les mêmes changements atmosphériques observés en Europe, lors du déboisement des grandes forêts d'Hercynie, et des immenses travaux des Germains pour l'égouttement des marécages. Le climat, devenant de plus en plus tempéré, accuse un changement de huit à dix degrés, depuis que toutes les ressources de l'industrie européenne ont été mises à contribution, pour la culture du pays."
Mais, pour apprécier les difficultés de la première heure, il faut se rappeler l'état, fort embryonnaire, des premières stations, la longueur des distances, les voyages très primitifs, l'insuffisance des moyens, les conditions de la vie malheureuse. Qu'étaient la France, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Allemagne avant notre ère ? Supprimez toute civilisation dans ces pays, rendezleur leurs marais et leurs forêts antiques, multipliez les distances, peuplez-les de nations sauvages. Ces pays n'ont-ils pas leur hiver parfois bien dur, leurs bourrasques de neige ? N~'a-t-on jamais constaté, en France, dans la Savoie, les Alpes, l'Ardèche, la Lozère, les Vosges, vingt-cinq, vingt-six et même trente degrés de froid ? L'évangélisation, dans ces conditions, pourrait seule donner une faible idée des difficultés éprouvées par les premiers missionnaires.
Longtemps, on avait regardé le Nord-Ouest comme un immense désert pouvant servir seulement d'habitation aux buffalos et aux renards. Il est aujourd'hui constaté, que, dans l'état actuel, le climat en est très sain, très vivifiant et préférable à celui de l'Est. Ce pays, déprécié par des écrivains dont les connaissances géopraphiques n'avaient pour horizon que les quatre murs de leur cabinet de travail, devient un grenier immense capable de nourrir des mondes.
Le printemps arrive en avril et fait ipromptement place à l'été. La saison d'automne est la plus agréable. Elle dure jusqu'au mois de novembre.
La neige, dans le Nord-Ouest, n'est pas désagréable comme celle de France, de Belgique et d'Angleterre, elle est sèche et non humide, elle ne mouille pas; elle protège le sol et le féconde. Au contact du froid, elle durcit et forme de magnifiques routes glacées qui permettent au bûcheron de pénétrer partout dans la forêt pour y exploiter le bois, et, au cultivateur, de venir apporter ses denrées au marché. L'hiver, c'est la
saison des affaires, de l'activité et de l'animation, l'époque des visites, des promenades au grand air, des veillées. Les traîneaux remplacent les voitures à roue, le soleil brille toujours d'un vif éclat, quoique sans chaleur.
Il est un fait certain, c'est que l'Européen, dans les conditions actuelles et normales, souffre moins du froid que dans sa
Champ de seigle, Calgaey
patrie, et qu'au bout d'un an ou deux, il arrive à préférer cet hiver un peu rigoureux, l'air pur, vif et sec, mais sain et salubre, à la brume, aux pluies glaciales et à la boue qui distinguent les hivers d'Europe.
Sans faire un traité sur les richesses agricoles du Nord- Ouest, qu'il nous suffise de dire que les prairies naturelles four-
nissent. sans qu'il soit besoin de les semer, d'excellent foin sauvage. En 1901, les statistiques officielles comptaient, dans le Xord-Ouest, 192,232 chevaux, 592,443 bêtes à corne, vaches ou taureaux; 115,713 moutons, etc. Les légumes sont cultivés avec des résultats merveilleux.
Il y a là d'immenses ressources naturelles qui ne demandent, qu'à être mises à fruit.
On sait combien l'industrie de la pâte ou pulpe chimique,, pour la confection du papier, hâte la destruction des forêts.
On compte, aux seuls Etats-Unis, plus de 1200 moulins à pulpe et à papier, en pleine activité. Cette industrie, sur la rivière Kennebec, transforme annuellement de 45,000,000 à 50,000,000 de pieds d'épinette. Quand les forêts des Etats- Unis, de la Suède, de la Norvège, de la Sibérie, etc., seront épuisées, il y aura encore, clans le Nord-Ouest, de vastes forêts wagnériennes qui seront la richesse du pays.
Grâce à la rapidité des communications, les pêcheries des grands lacs seront un puissant élément de prospérité. L'industrie poissonnière peut devenir une branche très importante d'industrie et de commerce. Les lacs, les rivières foisonnent de poissons qui étaient sans valeur, faute d'écoulement. Il y a là de prolifiques tribus de brochets, de truites, etc., qui pourra i * -ut peupler toutes les rivières du globe.
Les richesses minières du Nord-Ouest sont incontestables. M. le docteur Dawson a fait des explorations dans le voisinage de la rivière Belly, au sud de Calgary, et son rapport conclut à évaluer les couches de charbon sur une superficie de quatre milles à 35,500,000 tonnes de charbon. Un autre ingénieur dit que quatre milles carrés en superficie peuvent fournir assez de charbon pour les besoins de tout un peuple pendant une génération. On a constaté, jusqu'à présent, la présence du minerai sur une superficie de plusieurs centaines de lieues carré* ;s.
Les mines d'anthracite de Canmore, dans les Montagnes Bocheuses, de même que celles de Lethbridge, sont exploitées depuis plusieurs années et donnent de l'emploi à plusieurs milliers de mineurs. On trouve parfois la houille à fleur de terre dans l'Alberta. Dans la seule année 1901, le Nord-Ouest a fourni 356,741 tonnes de houille.
A Morinville, dans l'Athabaska, et en d'autres endroits encore, on a trouvé des indices de goudron, de gaz et de pétrole ; les analystes du gouvernement assurent que les spécimens étudiés sont d'une richesse remarquable. L'existence d'une immense région à pétrole a été constatée.
Dans les Montagnes Eocheuses, qui ne sont pas encore complètement explorées, on a découvert de nombreux gisements d'or, d'argent, de cuivre, de platine de galène; etc. Ces mines ne sont pas encore exploitées. La rivière Saskatche^van roule dans ses eaux de la poussière d'or en quantité considérable. En 1895, les colons d'Edmonton en ont recueilli dans les mois de juin, juillet et août pour une somme de $17,000. La production de l'or en 1901, au Canada, a été de 24,875,534 piastres; sur ce chiffre, 15,000 venaient du district de la Saskatchewan.
Les Etats-Unis pouvaient-ils supposer, il y a quelques années, qu'une nation rivale, avec un territoire supérieur en étendue à l'Union Américaine, s'élevait sur ses frontières, et que, semblable à un géant encore adolescent, ce jeune pays se préparait à un brillant avenir ? Ce qui semblait un rêve s'est réalisé. En multipliant les voies de communication, le Canada a rendu partout accessibles les ressources illimitées de ses forêts, de ses mines et de ses riches terres arables. Quand on considère les superbes fleuves ou rivières qui sillonnent ce pays, avec leurs innombrables affluents, leurs immenses lacs, on se demande s'il est une contrée au monde aussi admirablement disposée par la nature pour le service' des échanges et des transports.
Quel sera l'avenir de l'Eglise catkolique dans le pays ? C'est le secret de Dieu. Il y aura, ici comme ailleurs, des hommes qui resteront accroupis à la frontière de la raison humaine, qui fermeront leur cœur à la Foi, il y aura des énergurnènes qui jetteront le voile de leurs doutes et de leur ignorance sur les 3'eux des petits, des pauvres, du peuple, des confiants. Il y aura des hommes qui iront prêchant, par leurs livres, par leurs journaux, par leurs écoles, par leurs théâtres, par leurs chansons, prêchant les dénégations dévastatrices, faisant la nuit dans les âmes.
Mais il y aura, espérons-le, un bon nombre de cœurs nouveaux et purs pour accueillir et abriter la Foi.
Les premiers entraînent à la ruine la vieille Europe, et surtout la pauvre France.
Mais la Foi ne meurt pas. Méconnue, elle s'exile et va planter sa tente sous d'autres cieux. Qui sait si, plus tard, quelque rejeton des Peaux-rouges, débarquant sur les bords de la Seine, de la Tamise, de l'Elbe ou du Danube, n'y ramassera pas la croix qu'on laisse abattre là-bas !
Le clergé catholique, séculier et régulier, continuera son œuvre de dévouement et d'apostolat.
Les missionnaires ne veulent pas laisser tomber leurs bras, car l'homme ennemi veille toujours. L'or des sociétés bibliques leur dispute ces âmes qu'au prix de tant de douleurs ils ont engendrées à la lumière. La civilisation a ses exigences et ses dangers. Sous une autre forme, c'est toujours la lutte.
Diverses sociétés religieuses sont venues au secours des Pères Oblats. Les Pères Jésuites dirigent, à Saint-Boniface, depuis 1887, un collège florissant. Le niveau des études y atteint un étiage que les autres établissements ne dépassent pas. Les Chanoines réguliers de l'Immaculée Conception, les Trappistes, les Eédemptoristes. dans le Manitoba, les Pères Basiliens, dans
l'Alberta, donnent un concours bien apprécié, prêchent, convertissent, sauvent les âmes.
Que Dieu garde la paix dans les races diverses qui peuplent le pays !
Nous n'avons d'espérance et de salut que dans le Cœur de Celui qui est la résurrection et la vie; " qui multiplie les nations et qui les extermine, mais aussi qui les relève et les restaure dans leur première intégrité." Qui multipïicat génies et perdit eas, et subversas in integrum restituit. (Job. XII. 23).
INTRODUCTION
CHAPITEE I 1829-1851
La naissance — La famille — Initiation à l'épreuve — La première communion — Le petit berger — Premières études
— M. l'abbé Sébaux — Mort de madame Grandin — Petit séminaire — Etudes interrompues — Maladies — Le malade infirmier — Etrange examen — Désir des missions étrangères
— Grand séminaire du Mans — Premières allusions à sa vocation — Conseil peu apostolique d'un curé — Sacrifice généreux de monsieur Grandin.
CHAPITEE II
Séminaire des missions étrangères — Congrégation des Oblats- de Marie Immaculée — Notre-Dame-de-1' Osier — Noviciat — Mgr Taché — Oblation perpétuelle — Scolasticat de Marseille — Ordination — Obédience pour l'Amérique du Nord — Adieux à sa famille — Départ — Lettre touchante — Consultation du médecin.