CHAPITRE III
Le Canada— Politique de la France — Acte de Confédération de 1867 — Le grand Nord-Ouest — Do la Vérandrye — Compagnie de la baie d'Hudson — Compagnie du Nord-Ouest — Les Métis — Les Sauvages— Mgr Provencher — Les Pères Oblats— Mgr Taché.
Le 16 juillet 1534, Jacques Cartier, parti de Saint-Malo avec deux vaisseaux, débarquait sur les côtes de la G-aspésie, à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, et prenait possession, au nom du roi François 1er, du pays qu'il désignait sous le nom de Nouvelle-France, ou Canada, nom que lui donnaient les Sauvages. (')
Nous ne pouvons reconter ici la grande épopée de la colonisation du Canada, les guerres incessantes que la jeune colonie dut soutenir contre les Iroquois et contre les Anglais.
Le 10 février 1763, le traité de Paris cédait à l'Angleterre les immenses territoires que Voltaire appelait dédaigneusement " quelques arpents de neige." A la suite de ce traité, les Français possédant quelques ressources, les fonctionnaires, les négociants, retournèrent dans la mère-patrie; et il ne resta au Canada que 63,000 habitants de notre sang, la plupart cultivateurs ou petits commerçants, qui, groupés autour de leurs prêtres, résistèrent, dès le premier jour, à toute tentative d'assimilation avec les vainqueurs, et surent, non seulement garder pour la France et léguer à leurs descendants le plus vif amour pour l'ancienne métropole, mais conquérir peu à peu, et sans aucun secours, la place qui leur est due sur ce sol arrosé du sang de leurs ancêtres.
Deux mois avant la signature du fatal traité de Paris
(1) Le mot Canada esi un mot iroquois qui signitie amas, on groupe de cabanes.
(novembre 1762), le roi de France avait cédé la Louisiane à son cousin d'Espagne " purement, simplement et sans aucune exception... et par le pur effet de la générosité de son cœur." (') D'un coup de plume, la France était dépouillée d'un domaine s'étendant du golfe du Mexique aux grands lacs du Saint- Laurent, des bords du Mississipi aux Montagnes Kocheuses et aux rives de l'Océan Pacifique !
Le traité de Paris fut, pour les 63,000 Français restés au Canada, le signal d'une véritable lutte pour l'existence.
En dépit de la nombreuse émigration qui se précipitait de la Grande-Bretagne vers le nouveau pays, deux choses maintinrent chez les colons français le souvenir de leur nationalité et de leur race : la conservation de leur langue et de leur religion.
La France, en 150 ans de domination effective, n'avait envoyé au Canada que dix mille colons à peine, dont descendent en droite ligne les 2,000,000 de Canadiens-français de l'Amérique anglaise, et le 1,228,000 des Etats-Unis. (2)
Oui, il faut le dire, les entreprises françaises en Amérique furent conduites avec une légèreté et une mesquinerie déplorables. Cent mille colons français implantés sur le continent de l'Amérique du Nord, au dix-septième et dix-huitième siècles, eussent assuré la domination de ce continent. Terres fertiles, population indigène insignifiante en nombre, facilités de pénétrer, par de magnifiques voies fluviales, au cœur même de cet
(1) Acte d'acceptation du traité secret de Fontainebleau du 3 novembre 1762, Gayarré. Histoire de la Louisiane, t. n. p. 98.
(2) C'est ce qui a permis à un laborieux chercheur, M. l'abbé Tanguay, de réaliser un curieux travail. En compulsant les registres des anciennes paroisses il a pu reconstituer la généalogie de toutes les familles canadiennes-françaises jusqu'aux premiers colons du pays. Grâce â ce volumineux dictionnaire, f^uit de patientes recherches, le peuple canadien présente cette particularité unique de posséder le livre d'or complet de sa nationalité remontant au premier jour de son histoire.
immense domaine; tous les éléments du succès semblaient se réunir en faveur de la colonisation française. L'imbécillité du souverain, le sot dédain des quelques philosophes qui dirigeaient alors l'opinion publique, en décidèrent autrement. Dans les " quelques arpents de neige " que la France abandonna, la race anglo-saxonne a su se tailler un empire autrement durable et plus important que l'empire un moment réalisé de la République
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Château Frontenac, Québec
et du premier Xapoléon. La Confédération du Canada, à elle seule, mesure 3,670,946 milles carrés de superficie (*) ; l'Europe entière n'a que 3,800,000 milles !
Mais si, en Amérique, le gouvernement de la France est resté infiniment au-dessous de sa mission, le colon laissé là-bas a
(!}EtLe district de Franklin dont la superficie est inconnue, n'est pas compris dans ce total.
été, lui, bien supérieur à tout ce qu'on en pouvait attendre. Abandonné de sa mère-patrie, il ne s'est pas abandonné luimême; il s'est raidi contre la langue anglaise, et la religion de l'Angleterre. Grâce à sa ténacité, grâce, surtout, à l'étonnante fécondité des familles franco-canadiennes, fécondité très supérieure à celles des immigrants britanniques, il a pu conserver, étendre même son influence, en dépit du flot montant de l'immigration étrangère.^)
Depuis l'Acte de la Confédération de l'Amérique du Nord (1867), la population du Canada jouit de la liberté politique et religieuse. L'Angleterre a eu ordinairement pour principe de laisser la plus grande liberté d'administration à ses colonies. Mais, au Canada, cette liberté a pris de telles proportions qu'elle est devenue une véritable autonomie, presque une indépendance absolue; le mot fait à peu près seul défaut. En effet, depuis l'Acte de Confédération de 1867, le Canada a la haute main sur tous les services. Il possède un pouvoir exécutif, un parlement, un budget, une milice, un tarif douanier, auquel sont soumis les produits anglais comme ceux des autres nations ; il peut même conclure des traités de commerce, sous réserve de sauvegarder les apparences diplomatiques. S'il n'a pas des ambassadeurs officiels à l'étranger, il a toutefois trouvé le moyen d'avoir un commissaire général non seulement à Paris, mais même à Londres, auprès du gouvernement de la métropole. Le roi d'Angleterre est représenté par un gouverneur-général qui reçoit les hommages, donne des fêtes, jouit de certaines prérogatives, (2) mais doit se tenir à l'écart et au-dessus des
(1) Il a été calculé que les Canadiens-Français doublent en nombre tous les 28 ans. Les familles ont une moyenne de 6 à 8 enlants. Parfois le nombre d'enfants, de même père et mère, atteint 25, et quand ce chiffre est dépassé, le 26e enfant est élevé, aux frais de la paroisse. — Lamoihe, cinq mois chez les Français d'Amérique. Démanche, au Canada.
(2) Les ministres, peuvent être révoqués par le gouverneur-général.
partis politiques. Le nouvel Etat a pris le nom de Dominion ou Puissance du Canada. Il s'est octroyé un drapeau spécial en appliquant sur les couleurs anglaises les armes des provinces canadiennes.
Grâce à cette organisation fort ingénieuse, le Canada retire de cette situation tous les avantages que comporte la protection du pavillon britannique, sans en avoir les inconvénients. Non seulement la souveraineté morale de l'Angleterre est pour lui une source de force et de prestige, mais encore la flotte britannique, qui rayonne sur toutes les mers, est pour lui un appui précieux, et le fait que les représentants diplomatiques et consulaires de l'Angleterre sont également les siens, épargne au budget du Canada de lourdes charges. (*)
Notre intention n'est pas de faire ici un cours de droit administratif canadien. Contentons-nous de désigner la commune, dans cette organisation si vivace, comme en étant la base inébranlable, et l'ossature puissante, grâce aux libertés qui lui sont données et au sein desquelles elle s'épanouit et prospère dans une prodigieuse rapidité.
Là, point de langes dans lesquels étouffe l'enfant, point de tutelle préfectorale tracassière, étroite, mesquine, ayant pour phare la politique, la candidature officielle.
Là, les franchises communales sont souveraines !
" Le Canada, dit M. de Humbolt, a l'été de Paris et l'hiver de Saint-Pétersbourg." Il ne faut pas s'en étonner puisque le pays s'étend depuis la même latitude que celle de Rome, en Italie, à la latitude de Cape North, en Norvège, et couvre à peu près la même superficie. Une partie du pays est sous l'atmosphère froide de la mer Glaciale, une autre partie ressent l'air humide de l'Atlantique, une autre jouit de la brise vivifiante du Pacifique.
( 1 ) Au Canada, Démanche.
Les " quelques arpents de neige " ont beaucoup changé. Ce sont, aujourd'hui, de grandes plaines fertiles où les blonds épis, en août, couvrent la campagne; une terre prodigieuse de fécondité, des forêts aux richesses incalculables; des lacs immenses aux pêches bibliques, comme n'en connurent peut-être point les premiers âges de l'humanité; des fleuves monstrueux, nappés comme des mers, dont les rapides ne connaissent point d'obsta-
Eglise Notre-Dame, Montréal
clés; un peuple, enfin, puissant comme la nature qui l'a vu naître, âpre et chaud à la fois, pratique, fortement doué pour la vie, fier, actif, joyeux, en qui la race ne ment pas.
Qu'on nous pardonne ces détails préliminaires; ils ne seront pas inutiles à plusieurs pour l'intelligence du récit.
A l'époque dont nous écrivons l'histoire, la région un peu
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connue du Canada ne s'étendait pas au-delà du bassin du Saint-Laurent.
Mais à l'ouest et au nord de la région des grands lacs se trouvaient d'immenses solitudes inexplorées. C'était un vaste continent mystérieux, de 2,903,000 milles carrés, se prolongeant à l'ouest jusqu'aux Montagnes Rocheuses ou plutôt jusqu'à l'Océan Pacifique, et au nord jusqu'à l'Océan Arctique, Y America portentosa, auraient dit les Anciens.
Les animaux à sang froid, les hibernants pouvaient-ils seuls vivre dans ces vastes contrées ? Quel en est le climat ? Quels furent les premiers explorateurs ? Quels en étaient les habitants ? C'est ce qu'il importe de bien connaître.
Un pays qui mesure plus de 1,500 milles du sud au nord doit avoir de grandes divergences de températures. L'hiver sera incomparablement plus long, plus rigoureux près du pôle, sur tout le parcours du fleuve Mackenzie, qu'à la rivière Rouge ou sur les bords de la Saskatchewan. ' La Crimée et la Finlande appartiennent au même empire et sont loin de bénéficier de la même température.
Le climat, il faut bien le remarquer, n'est pas seulement une question de latitude ou de longitude, mais dépend de la conformation du pays, de l'élévation au-dessus du niveau de la mer, de la position et de l'élévation des contrées environnantes, de la nature et de la température des courants voisins, etc. On sait que les deux petites îles de Jersey et de Guernesey, bien que rapprochées, n'ont pas le même climat.
Les rivages occidentaux de l'Europe ont, à latitude égale, une température certainement plus élevée que nos contrées du Nord-Ouest, et même que les rivages orientaux de l'Amérique.
Le midi de la France et le midi de la Province de Québec, Winnipeg et Paris n'ont pas la même température, et cependant le 45e degré, que l'on peut considérer comme la ligne médiane
du territoire laurentien et qui est celui de la frontière méridionale de la province, passe, en Europe, à travers le midi de la France, le 50e degré ne passe pas loin de Winnipeg et de Paris. La cause en est sans doute au mouvement général des eaux et des vents, et peut-être aussi, aux eaux échauffées du golfe mexicain, qui se dirigent vers les mers de France et des Iles Britanniques.
Nous insisterons souvent sur l'immense étendue du pays pour prévenir chez le lecteur une confusion que les récits des missionnaires pourraient produire dans son esprit. On doit se rendre compte que deux apôtres exerçant leur zèle dans le même pays, mais, à 900 milles de distance, peuvent se trouver dans des conditions très différentes de climat, de paysage, de confort.
Donc, dans l'extrême Nord, le climat est vraiment rigoureux. Au fort Anderson, latitude 68° 45, le thermomètre, en hiver, descendra facilement à 50° centigrades. Cette portion du pays ne sera jamais, sans doute, qu'une terre de chasse et de pêche. Les pâturages y sont insignifiants, le bois de qualité inférieure et de maigre venue. Cependant de vastes richesses minérales gisent au milieu de cette nature aride. Plus tard, grâce aux communications plus faciles, la désolation qui pèse sur cette terre semblera perdre de sa rigueur.
Dans la partie méridionale, la température est moins âpre quoique encore sévère. Durant les mois entiers d'hiver, le thermomètre donnera une moyenne de 30 degrés centigrades; mais le climat est sain, fortifiant.
A l'ouest des lacs Winnipeg et Manitoba, c'est l'immense Prairie, d'une étendue de plus de 100,000 milles carrés, jadis patrie du bison, véritable océan de fleurs et de verdure au printemps, de neige en hiver.
Au nord de la Prairie, s'étend une contrée fortement boisée.
A plusieurs centaines de milles, c'est la vraie forêt vierge, profonde, impénétrable, où le cyprès, l'épinette, le tremble, le bouleau, etc., s'entremêlent dans une grandiose lutte pour la lumière et pour la vie. Sur le versant des Montagnes Rocheuses on trouve des arbres géants.
Il faut tenir pour suspects les explorateurs en wagons-lits. I7n publiciste osait écrire récemment que les Territoires du Xord- Ouest étaient dépourvus de forêts. Ce courageux touriste avait traversé la Prairie en sleeping car, après avoir probablement dormi jusqu'à Winnipeg, et de l'intérieur de son wagon, avait apprécié tout le Xord-Ouest !
Nous verrons, plus tard, que par le défrichement, le dessèchement des marais, le déboisement, le travail de l'homme fera de cette portion du pays qu'on appelle aujourd'hui le Manitoba, la Saskatchewan, l'Assiniboia, l'Alberta, une partie même de l'Athabaska, un merveilleux pays de culture et d'élevage. Le climat lui-même semblera transformé.
Le voile qui couvrait ces régions ténébreuses venait d'être levé par de courageux explorateurs.
Depuis deux siècles, les peuples étaient poussés vers l'Ouest, cherchant, à travers l'Amérique, un passage vers les Indes et la Chine.
Les Anglais avaient tenté de s'ouvrir une issue par le Nord; et les Hudson, les Davis, les Baffin, les James faisaient d'importantes découvertes dans l'Océan Glacial.
Les Français s'avançaient à travers les terres. Mais le grand Ouest avait des dimensions plus étendues qu'on ne le soupçonnait, et l'on avait beau élargir le champ des découvertes, l'on n'arrivait pas à la Chine, pas même à l'Océan Pacifique.
En 1670, le roi Charles II, l'avant-dernier des Stuarts, avait octroyé à son cousin, le prince Eupert. et aux "aventuriers
d'Angleterre," ses associés, — ce sont les termes de la charte de concession, — le privilège de la traite des fourrures sur les côtes de la grande baie. Ç) Cette association prétendait avoir surtout pour but, au début, de trouver un passage au Nord-Ouest vers les mers occidentales. Ce n'en fut pas moins l'origine de la
(1) Chouart des Groseillers avait eu l'honneur de bâtir le premierfort dans ce coin reculé de l'Amérique du Nord.
Cet explorateur, français d'origine, était arrivé tout jeune au Canada. Pendant plusieurs années, il demeura chez les Ursulines à Québec . La vénérable Marie de l'Incarnation parle de lui comme d'un jeune homme fort intelligent, doué d'un caractère énergique et entreprenant. S'étant familiarisé avec les langues sauvages qu'il parlait très facilement, il s'aventura de bonne heure dans de longues courses chez les Indiens.
Il s'associa, dans ses voyages, Pierre Radisson dont il épousa la sœur. Ce Radisson, né à Paris, était venu au C.mada pour donner libre cours à ses goûts aventuriers.
Tous les deux hardis jusqu'à la témérité se rendirent en 1658 jusqu'au lac Supérieur dont ils parcoururent les alentours. En 1660, ils descendaient à Québec suivis d'une prodigieuse cargaison de pelleteries. Cinq cents Indiens les accompagnaient dans leurs canots.
Après d'autres voyages jusqu'à la baie James, Des Groseillers partit pour Paris afin de soumettre ses plans à la Cour de France. Son séjour y fut de très courte durée. Quoique reçu avec politesse, il comprit bientôt qu'il n'obtiendrait que de belles paroles. Il revint à Québec, fit encore plusieurs expéditions, et en 1665, nous le trouvons exposant ses plans à la Cour de Londres. Le prince Rupert le reçut avec bienveillance et fut tellement intéressé par le récit de l'explorateur qu'il voulut lui équiper deux navires pour le printemps de 1668. Les noms de ces navires étaient Y Aigle et l'Incomparable. Tel fui le succès de ce nouveau voyage à la baie d'Hudson, la cargaison des fourrures fut si magnifique que ce fut une révélation pour les marchands d'Angleterre. Il n y avait plus de doute, la baie d'Hudson était une riche mine à exploiter ; seulement il fallait, pour cela, une société bien organisée.
F'iusieurs personnages importants de la Cour firent au roi Charles II la demande d'une charte leur concédant le privilège exclusif de la traite des pelleteries sur toutes les eaux coulant vers la baie d'Hudson. Cette charte fut octroyée au prince Rupert, le 2 mai 1670.
Telle fut l'origine de la fameuse Compagnie de la baie d'Hudson.
Quarante ans auparavant la charte octroyée par Louis XIII, en 1626, avait donné le territoire de la baie d'Hudson à la Compagnie de la Nouvelle- France ; le Traité de hyswick.en 1696 reconnut toute la baie d'Hudson comme appartenant à la France. Aucune tentative sérieuse ne fut faite pour priver de ses privilèges la Compagnie de la Baie d'Hudson.
puissante compagnie de la Baie d'Hudson, qui établit son pouvoir d'abord sur toutes les terres arrosées par les eaux qui se jettent dans la fameuse baie, mais peu à peu chercha à pénétrer plus avant dans les terres, prétendant bien accaparer le monopole des pelleteries de l'Ouest.
D'autre part, le chevalier de Varennes de la Vérandrye, dans un voyage d'exploration, entrepris au nom de la France, voyage qui ne dura pas moins de quatorze ans, de 1731 à 1745, avait le premier parcouru les territoires compris entre les grands lacs et les Montagnes Rocheuses d'un côté, la Saskatchewan du Xord et le Missouri de l'autre. En quittant Montréal, de la Vérandrye était accompagné de trois de ses fils, de son neveu, M. de la Jemmeraie, du père Messaiger, jésuite, et d'une escorte de cinquante hommes. (/)
Quelle expédition de nos jours, même parmi les plus fameuses, pourrait entrer en comparaison avec cette odyssée de quatorze ans, couronnée par la découverte du grand massif central de l'Amérique du Nord ? Et cependant quel est l'écolier français qui ait jamais trouvé dans ses livres, ou entendu citer par ses professeurs, ce nom de la Vérandrye, bien digne cependant de prendre place à côté de ceux de la Pérouse, des Bougainville, des Hudson, des Franklin, des Stanley, des Livingstone, des de Brazza, des Marchand, etc. De la Véran-
( 1) M. de la Jemmeraie ét.j it le frère de la vénérable Mère d'Youville, fondatrice des Sœurs Grimes de Montréal.
Le P. Messaiger n'alla pas plus loin que le fort ?aint-Charles. Incommodé par la rigueur du climat, il retourna à Montréal en 1733. Le P. Auneau qui le remplaça ne vit pas la rivière Pouge. Il fut massacré par les Sioux en 1786 dans une ile du lac Lacroix.
Un troisième Jésuite, le P. Coquart, ne dépassa pas le fort de la Reine, aujourd'hui Portage des Prairies. " Des intrigues ourdies par la jalousie, dit de la Vérandrye, empêchèrent le missionnaire de continuer sa route avec moi." (Mémoires de la Vérandrye). Les Pères Jésuites, et c'est beaucoup, ont eu la gloire de sceller de leur sang les fondations de l'Eglise du Canada. Là comme partout ils ont uni à la blanche pureté de la doctrine la pourpre du sacrifice.
drye avait jeté les fondements de nombreux forts, échelonnés aux bords des lacs et des rivières, depuis les grands lacs Manitoba et Winnipeg, jusqu'aux prairies baignées par l'Assiniboine, la Saskatchewan. Des traiteurs français avaient établi, sur la Eivière Bouge et sur la Saskatchewan, plusieurs établissements appelés fort Bourbon, fort Dauphin, fort la Reine, en i'honneur d'une dynastie qui, en ce moment même, consommait l'abandon du pays découvert par ses sujets. Les deux puissances marchaient donc à la conquête des territoires du Nord- Ouest, les Français par la voie des grands lacs, et les Anglais par la mer du Nord, quand la cession du Canada à l'Angleterre (1763) vint porter un coup mortel aux agrandissements des fondations françaises dans l'Ouest.
Cependant la traite des pelleteries était un champ trop avantageux pour être abandonné, et bientôt un Anglais, Mr. Henry, s'aventura sur les traces qu'avaient laissées les voyageurs français. Il fonda la Compagnie du Nord-Ouest, composée d'actionnaires canadiens et surtout écossais. Cette compagnie étendit son commerce jusqu'aux postes les plus éloignés que les Français avaient fondés sous l'ancien régime, et atteignit la fameuse région d'Athabaska. Elle déniait énergiquement à la Compagnie de la Baie d'Hudson le droit d'étendre le monopole concédé par le roi Charles II au-delà des limites, assez vagues, du reste, que le traité d'Utrecht assignait aux possessions anglaises.
La Compagnie du Nord-Ouest comptait parmi ses membres des hommes remarquables, pleins de courage, doués pour les luttes et les aventures (') ; mais celle de la Baie d'Hudson était
(1) Un des plus célèbres Bourgeois du Nord-Ouest fut Alexandre Mackenzie. Jeune encore, mais plein de courage et d'un caractère indépendant, il avait la passion des voyages et des découvertes. Dès son arrivée dans les Pays d'en fîaut, il avait fait le rêve de découvrir ce fameux passage du Nord que l'on cherchait depuis longtemps, et d'atteindre l'Océan Glacial.
fortement organisée, et elle avait rencontré un puissant appui dans un seigneur écossais, lord Selkirk, . dont nous aurons bientôt l'occasion de parler.
La compétition entre les deux compagnies qui se disputaient le monopole de la traite dans l'extrême Ouest, engendra une véritable guerre. Les hostilités commencèrent par des dénonciations, des poursuites, des arrestations et des saisies, et elles finirent par des expéditions armées et des batailles. De déplorables excès furent commis de part et d'autre. Quoique la Compagnie du Xord-Ouest se donnât comme représentant exclusivement l'intérêt canadien, quoiqu'elle imposât à ses membres l'obligation de parler la langue française, la rivalité était simplement commerciale et non pas nationale (2). L'histoire des
C'était un projet des plus audacieux et dont il était impossible de prévoir toutes les difficultés et les dangers. Les Sauvages qui prétendaient connaître le pays assuraient que plusieurs hivers passeraient avant qu'il pût atteindre l'Océan, et qu'à son retour, ses cheveux auraient blanchi; Ils ajoutaient qu'aux bords d'une grande rivière qui coulait vers le Nord, il rencontrerait une race d'anthropophages pour lesquels il serait un mets succulent. Le froid, la faim, des navigations pleines d^ périls, des solitudes immenses, des forêts presque impénétrables et mille autres dangers étaient à redouter.
Mais rien ne put arrêter le hardi voyageur et si-'s intrépides compagnons dont quatre étaient Canadiens-français et un Allemand. Leur expédition ne dura guère plus de trois mois et fut couronnée d'un plein succès. Alexandre Mackenzie découvrit le grand fleuve qui porte aujourd'hui son nom et le parcourut jusqu'à l'Océan Glacial. C'était en 1789.
Quatre ans après, c'est l'Océan Pacifique que veut atteindre l'ambitieux Bourgeois. Le 9 mai 1793, il sembarque sur la rivière la Paix, en route pour la mer d'Ivoire. Après des périls et des fatigues sans nombre,dans les Montagnes Rocheuses, il dut abandonner son canot, et s'aventurer à pied au milieu des rochers et des bois dans la direction du soleil couchant. Enfin le 22 juillet 1793, la grande mer de l'Ouest apparaissait à ses regards et Alexandre Mackenzie écrivait son nom sur les rochers du rivage.
(2) La Compagnie du Nord-Ouest ne fut dès le début composée que d'Anglais, et en 1804, sur quarante Bourgeois, il y avait trente-huit Anglais et seulement deux Français. Il en était de même des commis. Il est vrai que tous ses serviteurs étaient canadiens, mais ces employés subalternes ne faisaient pas plus partie de la Compagnie que les chasseurs sauvages qui venaient vendre leurs fourrures dans les postes de traite.
Si on a sonner si haut ce titre de Français pour une compagnie marchande composée d'Anglais, c'était simplement pour obtenir les sympathir des Savage*. (L'abbé Dugas).
deux compagnies n'est guère connue qu'au point de vue mercantile. Aucune pensée de civilisation n'entrait dans leurs entreprises. Leur unique but était de faire la fortune de quelques individus. Les explorateurs, comme Mackenzie, recevaient des blâmes officiels. La Compagnie du Nord-Ouest aurait fini peut-être par triompher de sa rivale, mais pendant qu'elle poursuivait la lutte avec activité, ses agents en Angleterre signaient un traité d'union entre les deux compagnies sous le titre unique de " Compagnie de la Baie d'Hudson ". Ainsi renforcée et reconstituée, l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson put exercer sa souveraineté plus ou moins directement, pendant près d'un demi-siècle, sur une portion du continent américain presque égale à l'Europe entière.
Au point de vue de ses opérations commerciales, la Compagnie divisa le pays où elle se trouvait en quatre départements, comprenant le Canada Est, l'Ouest des Montagnes Bocheuses, la terre de Bupert, et enfin le Département du Nord qui nous occupe. Ce département renfermait dix districts : les districts de Mackenzie, d'Athabaska, de la rivière aux Anglais, de la rivière Saskatchewan, de Cumberland, de la rivière du Cygne, de la Bivière Bouge, du lac la Pluie, de la rivière aux Brochets, et enfin du district d'York. Chaque district comprenait un certain nombre de postes ou forts.
L'administration générale fut confiée à un gouverneur qui avait sous lui des Bourgeois (chief factors) chargés chacun d'un district, des commis, des traiteurs, etc., etc.; c'était une vraie féodalité et tous les services étaient subordonnés les uns aux autres. Le Bourgeois était revêtu d'une autorité absolue, (il en abusa quelquefois) ; le commis avait la garde du fort, et les marchandises étaient confiées à sa vigilance. Les traiteurs couraient la prairie à la rencontre des sauvages, montaient la garde autour des forts, et souvent avaient à se battre pour défendre
la propriété de la Compagnie. Il fallait compter en outre tout un monde d'employés : guides, interprètes, maîtres de poste, ] (ilotes, rameurs, etc.
Grâce à une habile organisation, à une vigilante comptabilité, et à un" stricte parcimonie, la Compagnie réalisait des dividendes énormes. Dans la seule année 1865, elle put exporter plus de 470,000 fourrures, dont 3,230 d'ours noirs, blancs, gris; 68,374 de castors; 17,495 de buffalos, etc.
La plupart de ces employés étaient choisis parmi les ( 'anadiens-f rançais. D'humeur toujours joviale, joliment aventurière, beaucoup consentirent à vivre dans ces vastes solitudes. Après quelques années passées au service de la Compagnie, ils épousèrent des femmes du pays, et de cette union naquit le métis. Le mot métis, en anglais, haîf breed, veut dire "l'homme moitié blanc, moitié sauvage," c'est-à-dire, ayant pour père un blanc et pour mère une femme sauvage.
Déjà les hardis trappeurs, dans les forêts vierges, ces infatigables coureurs des prairies, qu'on appelait les voyageurs des pays d'en haut, les Canadiens qui avaient suivi les premiers traiteurs après l'expédition de la Vérandrye, les employés de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest avaient contracté, eux aussi, de nombreuses unions parmi les tribus indiennes du nouveau territoire. Au commencement du dix-neuvième siècle, nous trouvons l'expression de " bois-brûlés," employée pour désigner les métis issus de ces alliances, race de vigoureux chasseurs qui, dès lors, forment une population à part. Un certain nombre d'employés écossais s'allièrent aussi avec des Indiennes 'et donnèrent naissance aux "métis écossais ou anglais", trois fois moins nombreux dans tout le Nord-Ouest que les métis français. (')
Donc les employés des compagnies, après avoir accompli le temps convenu de leurs engagements, restaient, pour la plupart,
(1) Dans le Nord-Ouest,on prononçait autrefois métif et au féminin mélive.
aux pays sauvages et s'unissaient à des femmes sauvages. Ils se faisaient facilement à cette vie, et sympathisaient avec leurs nouveaux compatriotes, dont ils avaient les filles pour épouses. Ils apprenaient vite lés dialectes indiens, surtout la langue des Cris, avec lesquels ils avaient plus de rapport.
Grands, bien faits, forts, courageux, d'une constitution de fer. capables d'affronter tous les dangers, d'endurer toutes les fatigues, polis, dévoués et charitables, ces trappeurs canadiens formaient, à part, dans le Xord-Ouest, une race estimée et parfois redoutée. C'est dans ces existences mouvementées que les Finnimore Cooper, les Gustave Aymard ont trouvé ces types légendaires qu'ils ont immortalisés.
Les uns erraient à la poursuite des troupeaux de buffles qui peuplaient la Prairie. D'autres chargeaient les légendaires charrettes de la Eivière Rouge aux moyeux de bois, et transportaient les richesses de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les divers postes échelonnés jusqu'aux pieds des Montagnes Rocheuses. D'autres enfin dirigeaient les berges de la même Compagnie et sillonnaient les rivières et les lacs jusqu'à l'Océan Glacial.
Sans autre patrie que les déserts et les forêts, le coureur des bois trouvait pleine de charmes son existence nomade et aventureuse.
A ma famille, à mon village, J'ai dit adieu depuis trente ans; Jamais, durant ce long voyage, Je n'ai vu la face des blancs.
Ma carabine est ma compagne; Je règne avec elle en tout lieu.
Dans la plaine et sur la montagne Je n'ai d'autre maître que Dieu.
De l'Indien j'ai l'insouciance, L'ouïe et l'intrépidité; Pareil mépris de l'existence, Pareil amour de liberté.
Que sont les brillantes parures Dont s'enorgueillissent les rois A côté des riches fourrures Qui parent le Coureur des bois ?
J'ai pour sceptre ma carabine, Le dôme des deux pour palais, Pour tapis, j'ai la mousse fine, Pour trône les monts des forêts.
Là-bas, au fond de la prairie, Les buffles paissent par troupeaux:
Pour mon vêtement, pour ma vie.
Je n'ai qu'à choisir les plus beaux.
Quand la neige des bois s'amasse, Qu'on enfonce jusqu'au genou.
Je prends mes raquettes, je chasse L'orignal et le caribou.
Lorsque l'ombre du soir arrive.
Je me fais un lit de sapin:
Couché près de la flamme vive.
Je rêve et dors jusqu'au matin.
Si je vois monter la boucane (*) D'un camp sauvage à l'horizon, Je vais m'asseoir dans leur cabane Et partager leur venaison. (2)
(1) La fumée.
(2) L'abbé H.-R. Casgrain.
Les Métis furent le trait d'union entre la civilisation et la barbarie, le moyen terme entre l'homme blanc et l'homme bronzé. Ils devinrent pour les Sauvages des amis fidèles et constants, et de puissants auxiliaires pour le commerce des fourrures. A l'arrivée des missionnaires, de suite ils reconnurent la robe noire dont leur avaient parlé leurs pères qui étaient chrétiens, et qui, malgré leur vie de dissipation et de sauvagerie, n'avaient pas oublié leur religion. Les Canadiens avaient dit à leurs enfants et à leurs femmes : " Un jour, des hommes habillés en noir, la croix à la main, viendront vous dire ce qu'il faut faire pour servir Dieu comme il veut être servi." C'est ainsi que les courses des voyageurs canadiens avaient aplani le chemin à la connaissance de l'Evangile. " Mélange de la sève des filles de la forêt et du sang des fils des villes, la race métisse du Nord-Ouest se présente aux regards de l'histoire comme la race des Francs, adoucie par la civilisation romaine." (')
Sous le nom de sauvages, on désignait, en Canada, toutes les tribus aborigènes du nord de l'Amérique. Les Anglais les appelaient Indians; ailleurs on les désignait sous l'appellation générale de Peaux-Eouges. On les divisait en six grandes familles, du moins au point de vue social : les Cris, les Assiniboines ou Sioux, les Sauteux, les Pieds-Noirs, les Montagnais, les Esquimaux.
Les Cris se divisent en Cris des Bois et Cris des Prairies. La famille des Pieds-Noirs comprend les Pieds-Noirs proprement dits, les Piéganes et les Gens-du-Sang. Enfin à la famille des Montagnais se rattachent les Loucheux, les Peaux-de-lièvre, les Castors, les Esclaves, les Couteaux- jaunes, les Mangeurs-de-caribou, les Plats-côtés-de-chiens . . .
Les Sauteux et les Cris habitaient les bords de la Eivière Eouge et les environs. En allant vers l'Ouest, les tribus Crises,
(1) De Montigny.
Assiniboines, Pieds-Noirs s'échelonnaient jusqu'au versant des Montagnes Bocheuses. Au nord de la Saskatchewan, on rencontrait encore des Cris, puis les tribus Montagnaises.
Plusieurs de ces tribus vivaient en guerres continuelles. Des haines héréditaires les séparaient, et l'immensité des forêts et de la prairie était le théâtre de leurs incursions et de leurs batailles sanglantes. La plupart étaient nomades. La chasse et la pêche, à de très rares exceptions, constituaient leur unique ressource, comme leur occupation exclusive.
Point de maison, en général, pas même de demeure fixe; des tentes de peaux (loges), des cabanes d'écorces ou de branches d'arbres, voire même de neige et de glace, souvent la grande cabane du bon Dieu, qui n'a de dôme que la voûte ôtoilée ou nébuleuse.
Quelques familles vivaient isolées, d'autres se réunissaient par camps pins ou moins considérables, suivant les chances de la pêche ou de la chasse. En général, les sauvages n'avaient aucune espèce de gouvernement, aucun code de lois; cependant chez les tribus adonnées à la guerre, un certain ascendant était exercé par les chefs.
Tous ces sauvages avaient des caractères communs : mépris de la femme, abandon des malades et des vieillards, ignorance complète des belles vertus de chasteté, de douceur, de piété, de reconnaissance.
Quelques-uns adoraient le soleil et lui offraient des sacrifices sanglants.
Tous ces infortunés vivaient en pleine nuit religieuse. L'heure des missionnaires était venue.
Mais qui allait les appeler ? Qui leur donnerait les moyens de franchir les immenses distances ? Qui les protégera et les soutiendra ?
Dieu se servit d'un protestant, du Comte de Selkirk.
Nous avons parlé des luttes des deux grandes compagnies du Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson. En devenant le principal actionnaire de cette dernière compagnie, Thomas Douglas, comte de Selkirk, avait compris que la prépondérance au Nord- Ouest passait à la compagnie rivale, et il avait résolu d'enrayer ce mouvement.
Pour cela, il ne fallait pas rester isolé sur la rive lointaine de la baie d'Hudson. Il fonda une colonie sur les bords de la Eivière Eouge.
Au commencement de l'année 1813, cette colonie se trouvait composée d'environ cent personnes, et au mois de septembre 1814, elle en comptait à peu près deux cents.
Les Bourgeois du Nord-Ouest virent dans cet établissement une menace formidable. Ils contestèrent les titres de concession de lord Selkirk, et lui déclarèrent une guerre de corsaire?.
A deux reprises, la colonie fut en grande partie détruite. Mais lord Selkirk avait une énergie indomptable, et il comprit que ses essais de colonisation trouveraient une aide puissante dans la religion. Pour attirer à lui les voyageurs canadiens et les sauvages, il lui fallait des missionnaires.
11 écrivit donc à Mgr Plessis, évêque de Québec, en avril 1816, pour lui offrir sa coopération et ses secours, si Sa Grandeur réalisait le dessein qu'elle avait déjà formé d'appeler des missionnaires à la Eivière Eouge.
Mgr Plessis était alors le seul évêque du Canada. Tout ce qui forme aujourd'hui les provinces ecclésiastiques de Montréal, d'Halifax, de Kingston, d'Ottawa, de Saint-Boniface, de Toronto était sous sa juridiction. (') L'Ouest était encore un livre fermé, un continent mystérieux.
L'évêque de Québec vit un signe de la Providence dans la
(1) 80 ans après, l'Eglise catholique comptait dans le Dominion du Canada un délégué apostolique, 7 archevêque*, 23 évoques, et plus de 3000 prêtres. Le recensement de 1901 portait 2,228, 997 catholiques.
proposition qui lui était faite. Il envoya à la Rivière Rouge deux prêtres dont l'un, M. l'abbé Provencher, avec le titre de vicaire-général.
Ils devaient s'établir au fort Garry, aujourd'hui Winnipeg, et de là, rayonner et répandre l'Evangile. Les gens du pays
Mgb I'kovkxchki;. 1er évêque de Saint-Boniface
désignaient alors cet endroit sous le nom de : la Fourche, à cause du confluent de l'Assiniboine et de la Rivière Rouge. Deux ans après, l'abbé Provencher était nommé vieaire
apostolique de la Rivière Rouge, et en 1844, évêque titulaire
de Saint-Boniface. Durant 25 ans, ce saint évêque se dévoua au bien des âmes avec le zèle le plus ardent et le plus désintéressé. Plusieurs prêtres lui donnèrent un concours précieux. Citons : l'abbé Laflèche qui devint plus tard évêque des Trois- Eivières: l'abbé Thibault, dont le rude apostolat au milieu des prairies, et jusqu'aux pieds des Montagnes Eocheuses dura 39 ans; l'abbé Belcourt, etc. Mais plusieurs de ceux qui suivirent Mgr Provenclier s'en retournèrent après quelques années, découragés par la solitude, les privations, la maladie.
En 1840, Mgr Provenclier n'avait avec lui que trois prêtres ! quatre en 1842 ! Et le cliamp était si vaste ! Désolé, il se plaignait douloureusement à Dieu, frappait en vain à toutes les portes. Une expérience de plus de vingt années lui montrait qu'il ne pouvait compter sur un nombre suffisant de prêtres séculiers. Une congrégation religieuse, pensait-il, pourrait assurer l'œuvre d'une façon plus stable et plus étendue.
Les Pères Oblats venus en Canada depuis peu, sur la demande de Mgr Bourget, évêque de Montréal, donnaient à cette époque (1813-1844:) des missions et des retraites avec un certain succès. Le premier apôtre de la Eivière Rouge tourna ses regards et ses espérances vers ces modestes missionnaires et pria Mgr Bourget de vouloir bien se charger de toutes les négociations. La demande fut favorablement accueillie par Mgr de Mazenod, fondateur et supérieur général, et les Pères Oblats entrèrent dans cette immense carrière. L'évêque de Marseille avait eu un moment d'hésitation et d'effroi. " C'est, disait-il, envoyer mes enfants à la mort." Mieux inspiré par la prière et par son zèle, il prononça son Fiat !
Le 25 août 1845, le R. P. Aubert, et le frère Taché, simple sous-diacre, arrivaient les premiers à Saint-Boniface.
A la vue du jeune sous-diacre, portant encore les traits d'un adolescent, Mgr Provenclier sembla éprouver une sorte de désap-
pointement ; il attendait dos prêtres, des ouvriers prêts à l'ouvrage. Cependant, il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il possédait dans le frère Taché, un sujet doué de rares talents et de qualités admirables.
Plusieurs Oblats, les Pères Bermond, Faraud, Maisonneuve, Tissot, etc., vinrent successivement augmenter le nombre des missionnaires. L'œuvre de Dieu s'étendait à la grande consolation de Mgr Provencher.
Cependant le prélat sentait ses forces décliner et songeait à s'assurer un successeur. Il comptait sur M. l'abbé Lanèche qui tomba malade. Dieu le réservait pour être l'ange de l'Eglise des Trois-Rivièn s.
" Décidément, écrivait Mgr Provencher à l'évêque de Montréal, il ne faut plus songer à monsieur Laflèche. Mon opinion est que cette charge doit retomber sur le P. P. Taché. Il connaît le pays, les missions, les langues; il est fort et robuste. Je le propose à lï-vêque de Québec et à ses suffragants. J'en fais aussi la demande à Mgr l'évêque de Marseille, comme à son supérieur général."
Le 14 juin 1850, le E. P. Taché était, en effet, nommé évêque d'Arath, et coadjuteur de Mgr Provencher avec future succession. Il fut sacré en France, dans la cathédrale de Viviers, par Mgr de Mazenod, le 23 novembre 1851.
Mgr Taché revint à Saint-Boniface accompagné de deux nouveaux apôtres, le Père Grollier et M. l'abbé Lacombe. Ce dernier, vicaire dans le diocèse de Montréal, désirait devenir Oblat et consacrer sa vie aux missions sauvages. Les noms de ces deux vaillants missionnaires reviendront souvent dans ce récit.
L'évêque de Saint-Boniface mourait en 1853, laissant sa houlette entre les mains de son jeune coadjuteur.
Mgr Taché héritait d'un diocèse presque aussi grand que
l'Europe entière, et, comme Notre Seigneur, il n'avait que douze apôtres !
Cet immense diocèse avait pour bornes : au sud, les Etats- Unis; à l'ouest, la chaîne des Montagnes Kocheuses; au nord, la mer Glaciale; à l'est le 90e degré de longitude occidentale, méridien de Greenwich. Une superficie de 1,800,000 milles carrés, (') sans compter les îles arctiques anciennement et nouvellement découvertes !
( 1 ) Pour la clarté du récit, nous consignons ici les mesures anglaises et françaises avec leurs équivalents :
Acre 40-467 ares
Bushel impérial ou minot 36-348 litres
Centimètre 0-394 pouce ou inch
Cent, Tiïï dollar .'...„ 0-052 franc
Corde (mesure de bois) 3-624 stères
Dolar 5-18 francs
Gallon 4v43 litres
Gramme 15-433 grains
Grain 6-477 centigrammes
Hectare 2-477 acres
Hectolitre 22-009 gallons
Kilogramme 2-205 livres
Kilomètre 0*621 milles
Litre , 0-220 gallon