CHAPITRE VI
Juin 1861 -- Mars 1862
Son départ vers le pôle — Athabuska — Grand lac des Esclaves — Le Mackenzie — Mission de la Pro\idence — " Il faut surtout savoir s'en passer " — Good Hope — Rev. Père Grollier — " tSi j*a\ ais quelques pommes de tene :' — Un voyage pénible.
Mgr Grandin quitta l'Ile à la Crosse, le 2 juin. Son but ? C'était de visiter les résidences de ses missionnaires échelonnées sur le bord des grands fleuves jusqu'au 66e degré de latitude nord : la mission de la Nativité, sur les bords du lac Athabaska; celle de Notre-Dame des Douleurs, au fond du même lac; la mission du Sacré-Cœur, au fort Simpson; la mission Saint- Raphaël. >ur la rivière aux Liards; la mission de Saint-Joseph, sur les bords du grand lac des Esclaves; la mission de Sainte- Thérèse, au fort Norman, et enfin, la mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance, au fort Good Hope.
Il voulait encourager s< - frères, organiser et affermir les chrétientés naissantes. Les sauvagt s qui entourent ces missions, sous les noms divers de Peaux de lièvre. Couteaux jaunes. Castors, Plats côtés de chiens, Loucheux, etc., appartiennent à la famille Montagnaise, et malgré quelques variantes dans les dialectes, Mgr Grandin pouvait en être compris.
Ces contrées sont arrosées par de nombreuses et puissantes rivières qui alimentent les grands laes et deviennent des moyens de communication.
Les commerçants avaient établi leurs postes le long des cours d'eau, sur le bord des lacs, les forts de traite devenant ainsi des centres vers lesquels les différentes tribus se dirigeaient
facilement pour y faire leurs échanges. Les missionnaires avaient suivi L'exemple des traiteurs, et avaient fondé leurs établissements près des forts, où les Indiens avaient déjà pris l'habitude de se réunir. Ç)
Chacune de ces résidences devenait, elle aussi, un centre d'où rayonnaient les missionnaires, faisant de tous côtés des voyages plus ou moins longs, toujours pénibles, parfois dangereux, afin de répandre, sur tous les habitants du pays, les bienfaits de l'Evangile.
Mgr Grandin écrivit, à l'intention de Mgr de Mazenod. le journal fidèle de son long voyage :
'" L'amour si tendre que vous portez à vos enfants, lui disaitil. ne vous permet pas de les perdre de vue; j'ai même pu me convaincre que, plus ils sont éloignés de votre personne, plus votre cœur est près d'eux. Je vous suis pas à pas, m'écriviezvous il y a quelques mois, au milieu de ras neiges ei de vos glaces presque sans fin. Je veux vous faciliter, bien-aimé Père, Le voyage que je viens d'entreprendre: il sera si long et si pénible, qu'il vous serait impossible de m'accompagner, quelque généreuse que soit votre affection. J'espère qu'il vous offrira cependant des consolations, car je vais visiter les différents membres de la famille disséminés par petits groupes dans ces immenses contrées du Nord. Vous me suivrez pas à pas, et moi je serai heureux lorsque, comme en ce moment, une voile Légère me permettra d'avancer ma course et de m'entretenir avec mou père: je me consolerai dans les retards et les différents accidents du voyage parceque, tout pénibles et ennuyeux qu'ils seront, ils me fourniront l'occasion de m'entretenir avec
(t) Ces forts de traite du Nord ne ressemblaient pas à des citadelles. Deux ou trois maisons, un magasin et un hangar, le tout en bois, voilà ce que, dans le pays, ou appelle un fort. Cette dénomination vient de ce que, chez certaines peuplades, les traitants de fourrures entouraient leurs établissements de palissades, ou gros pieux.
celui dont on peut dire que la conversation ne saurait causer d'amertume. Cette lettre ne vous arrivera donc que bien tard, car je ne la terminerai qu'à mon retour. Je ne vous promets pas, Monseigneur, de vous rendre compte chaque soir, ni même chaque semaine, de ce qui pourra intéresser Votre Grandeur, mais, dès que j'aurai le temps, je reprendrai la plume. Je n'aurai, le plus souvent, pour table que mes genoux, pour toit que le ciel, lequel encore ne sera pas toujours pur. Mon écriture déjà belle par elle-même s'en ressentira; mon papier, à force d'être roulé et plié en différents sens, n'ayant point de tiroir pour le serrer, finira par être malpropre et illisible. X'importe ! je réclame, d'avance, votre indulgence, ou plutôt, je ne la réclame pas, je sais positivement qu'elle m'est déjà acquise."
A cet intéressant journal, nous nous permettons de larges emprunts.
La petite barque de l'Evêque traverse le lac du Bœuf et remonte la rivière la Loche jusqu'à sa source. Au grand portage se trouvait un fort de la Compagnie, où étaient réunis un grand nombre de sauvages et de métis. L'Evêque passe deux jours et deux nuits presque continuellement occupé à entendre les confessions, et officie pontificalement en plein air. Afin de le préserver du vent, on lui fit un abri avec des couvertures. L'autel consistait en quelques planches recouvertes d'une nappe avec garniture de ruban rouge. Quelques décorations vo}7antes émerveillaient les sauvages. Le luminaire se composait d'une unique chandelle de graisse, qui s'éteignit plusieurs fois et qu'il fallut finalement mettre à terre pour l'empêcher de couler et de s'éteindre.
Du portage la Loche, Mgr Grandin se rendit à sa chère mission de la Nativité, sur le bord du lac Athabaska, où il avait fait ses premières armes, et où ses chers Montagnais furent si
heureux de le revoir; puis il s'élança sur la rivière des Esclaves. (l) Il était accompagné de deux sauvages, du frère Boisramé et d'un petit garçon de douze ou treize ans, Jean-Baptiste Pépin. C'était un petit-fils - du fameux Beaulieu. " Il sera, disait l'Evêque, mon domestique, mon infirmier, mon cuisinier, mon sacristain, et, au besoin, mon grand vicaire."
La rivière des Esclaves était, à ce moment (2 juillet), extrêmement gonflée par les eaux que lui apportait la rivière la Paix, grossie elle-même,- dit-on, par la fonte des neiges des Montagnes Bêcheuses. La quantité d'arbres entraînés par le courant, obligeait les rameurs à une continuelle vigilance pour ne pas briser le canot. L'eau était boueuse, et cependant, elle devait être la seule boisson des voyageurs jusqu'au grand lac des Esclaves.
Après une journée de voyage, ils rencontrent un nombreux campement de sauvages qui les épouvantent en leur parlant des nombreux rapides qui les attendent. " Jamais ils n'ont été si dangereux, assurent-ils; et votre canot est trop petit et trop lourdement chargé."
" Que pouvions-nous faire ? écrivait Mgr Grandin. Nous continuons notre voyage malgré la pluie. Une heure s'écoule et nous arrivons au sommet d'un rapide. Nos hommes sont effrayés. Pour décharger le canot, nous nous décidons à débarquer, et nous recevons sur notre dos et l'eau qui tombe du ciel, et celle qui tombe des arbres. Une journée entière se passe à traverser les rapides et les chutes qui se succèdent continuellement. Une fois, pour éviter la force du courant, nous avions pris un bras de la rivière qui nous paraissait plus tranquille;
( L) Voici quelques notions exactes des distances qui séparent les missions ; De Good Hope à fort Norway, 171 miles ; de fort Norway à fort Vrigley, 188 milles ; de fort Vrigley à fort Simpson, 136 milles ; de fort Simpson à Providence, 161 milles ; de fort Providence à fort Résolution (St-Joseph), 167 milles ; de fort Résolution à Athabaska, 313 milles.
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nous étions assez loin, quand nous fûmes arrêtés tout à coup par d'énormes arbres entraînés et qui fermaient le passage. Il fallut encore nous résigner à mettre pied à terre et à nous frayer un chemin. Hélas ! pas de hache pour faire les abatis nécessaires. Grâce à Dieu, nous parvînmes cependant à tout transporter, et il ne fut plus question que de camper, de souper et de nous sécher."
Deux jours de vigilance et d'alarmes, sous la pluie, au milieu des rapides et des portages, conduisirent Mgr Grandin à la rivière au Sel, chez le patriarche Beaulieu. Le lecteur se souvient de ce bon vieillard si heureux, autrefois, d'accueillir chez lui, le missionnaire.
Une préoccupation jetait une ombre sur la joie qu'éprouvait le vieillard à la vue de l'Evêque. "Te voilà devenu grand prêtre; jamais grand prêtre n'a paru dans ce pays, et je n'ai que de la carpe à t'offrir ! " Il avait envoyé ses enfants et les sauvages à la chasse et ils n'avaient rien rencontré.
La maison dans laquelle le Père Grandin avait autrefois célébré la sainte messe avait été respectée. L'autel était resté debout. Beaulieu l'avait orné de quelques images disposées avec plus ou moins de goût. C'est là que tous les vendredis, les dimanches et les jours de fête, il réunissait ses enfants, ses petitsenfants et les sauvages. On chantait des cantiques, on récitait le chapelet, et chacun devait entendre les avis et les réprimandes du vieillard qui les formulait sans ménagement.
Beaulieu se fit l'interprète de tous. Il commença son discours en français, puis, les expressions lui faisant défaut, il le continua en montagnais. " Père, Monseigneur, dit-il, n'étant pas grand prêtre, tu es venu nous voir et nous instruire. Pour qu'on se souvienne de ta parole, tu as béni une grande croix au milieu de nous. Hier, tu as béni notre cimetière, oh ! pas peur, va ! pas peur ! Je ne souffrirai jamais qu'on y enterre
des personnes non baptisées, on qui ont mal vécu ! — Entendezvous, disait-il à ses gens, en montagnais, si, pendant mon absence, on vient enterrer des morts dans le cimetière, ne laissez jamais déposer dans la terre sanctifiée des personnes non baptisées ou excommuniées. C'est là que mes os reposeront; peu importe le lieu où je mourrai. . . Père, ajouta-t-il, lorsque, autrefois, je te demandai un Père, tu me disais de m'adresser au grand prêtre; te voilà devenu grand prêtre toi-même. C'est donc à toi que je m'adresse maintenant pour en avoir un. Le chef traiteur m'a dit qu'il me doit trente livres sterling; c'est tout ce que j'ai : je les conserverai pour aider le missionnaire, et, en outre, tous nos bras seront à son service."
Mgr Grandin promit qu'un Père du lac des Esclaves viendrait les visiter chaque année, les engagea à prier pour le Souverain Pontife. " Nous ne manquons jamais de le faire, répondit le vieillard. Je suis seul à savoir une prière particulière, mais je la dis tout haut, afin que tous la disent avec moi."
En se livrant de nouveau au cours de la rivière des Esclaves, Mgr Grandin éprouvait l'impression indéfinissable de l'inconnu. Il n'était jamais allé plus loin que la rivière au Sel. " Il me semblait, dit-il, que je passais dans un autre monde, je me sentais plus exilé que jamais."
Le lendemain, il arrivait au grand lac des Esclaves, vraie mer intérieure, d'une longueur de cent milles avec une moyenne de cinquante milles de large.
"Une fois, dans le lac, écrit l'Evêque à Mgr de Mazenod, nous rencontrons une famille sauvage qui s'éloignait de la mission ; elle m'attendait depuis plus d'un mois, et, comme tant d'autres, fatiguée d'attendre et de jeûner, elle s'en allait. Il y avait, dans le canot, un vieil aveugle qui avait fait sa première communion le matin. " Les Pères m'ont fait prendre patience " longtemps, me dit-il ; ils voulaient me donner la consolation
" de recevoir le saint sacrement de tes mains ; mais voyant que " tu n'arrivais pas, ils me l'ont donné aujourd'hui. Puisque te " voilà, ajouta-t-il, je ne partirai pas." Et chacun en dit autant. On tire aussitôt quelques coups de fusil pour annoncer mon arrivée. Ce signal fut compris. Nous apercevons bientôt une pauvre maison de bois, couverte en écorce, surmontée d'une croix et entourée de quelques loges sauvages; nous distinguons, sur le rivage, un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants, et, à leur tête, nous reconnaissons les Pères Eynard et Gascon avec le frère Kerney. A cette vue, je ne pus retenir mes larmes. C'est cette mission que je supposais autrefois devoir m'être confiée ? Le souvenir des souffrances et des privations qu'y ont endurées ceux qui en ont été chargés me remplit d'émotion. Un instant après, je serrai nos Pères entre mes bras, puis je les suivis dans leur pauvre chapelle. C'est une salle de 29 pieds carrés. Tout est pauvre. Cependant, ce petit autel, fait par le frère Kerney, est orné avec goût ; ce petit tabernacle sans serrure, et qu'on ne peut tenir fermé qu'au moyen d'un morceau de bois et d'une vis, est propre, tout pauvre qu'il est.
" La maison des Pères est encore plus pauvre. N'ayant pas de serrures pour les portes, on y a suppléé avec du bois et des cordes de cuir. Le mobilier consiste en quelques malles, cinq chaises bien mal faites, et enfin trois tables qui ne le sont guère mieux. Le frère Kerney a fait la troisième table quelques jours avant mon arrivée, ne voulant pas que je fusse réduit à écrire sur mes genoux. Si je suis à l'aise pour écrire, vous voyez, Monseigneur, que j'ai un bien mauvais papier, et encore suis-je heureux de l'avoir. Les Pères n'ont pu m'en donner. Us en sont si peu fournis, que, par suite de leur pénurie, le Père Gascon n'a pas écrit à "Votre Grandeur. Us sont obligés de faire des actes de baptême et de mariage aussi laconiquement
que possible afin de ménager leur papier : c'est le naufrage que nous avons éprouvé, il y a deux ans, qui est cause de cette indigence." (')
Au grand lac des Esclaves, comme dans la plupart des visites, Mgr Grandin voulut donner aux sauvages les exercices d'une mission. " Pauvres Pères, disait-il, ils ne sont que deux et ils font l'ouvrage de six. Presque continuellement, l'un des deux Pères est en mission, et non pas à la porte, mais à 60, 80 et 100 lieues et plus. Ils font, le plus souvent, ces voyages sur la glace, les raquettes aux pieds ; et l'hiver dernier, le Père Gascon a fait une visite par de si mauvais chemins, qu'il ne lui fut pas possible d'avoir des chiens pour traîner ses provisions et sa chapelle. Un sauvage lui rendait ce service; mais le Père portait lui-même ses couvertures sur son dos, après avoir réduit son mobilier à la plus simple expression. Outre le strict nécessaire pour célébrer la sainte messe, il n'avait pas d'autres vêtements que ceux qui couvraient son corps. Au bout de quelques semaines passées au milieu des sauvages, ne pouvant plus supporter la vermine qui le dévorait, il fut obligé d'emprunter une chemise à un serviteur de la Compagnie, qui, lui-même, en avait au plus une pour changer. Voilà, Monseigneur, la vie de vos enfants du Nord."
Le 30 juillet, le canot épiscopal arrive à la grande Ile, à l'extrémité occidentale du grand lac des Esclaves. Les nombreux sauvages qui s'y trouvent profitent du ministère et des bénédictions de l'Evêque.
Six jours après, Mgr Grandin sort du grand lac des Esclaves et entre dans le fleuve Mackenzie, large nappe d'eau, coulant tantôt à pleins bords entre des rives affaissées, tantôt traçant sa route à travers des rochers nus et escarpés. Vaste, profond,
(1) Un steamboat qui transportait à York divers effets pour les missions avait fait naufrage. Les Pères n'avaient rien reçu depuis trois ans.
impénétrable comme les grands fleuves de l'Asie septentrionale, il arrose une contrée triste, déserte, inhospitalière, et est obstrué de -laces durant huit mois de l'année. Ç)
On avait indiqué à Monseigneur une place située sur le bord du fleuve, à l'endroit dit le Grand Rapide, où il pourrait établir le centre des missions du Nord et, peut-être, la résidence d'un futur évêque. Les missionnaires devaient y trouver bonne pêche, une terre cultivable et du bois pour la construction.
Couvent actuel de la Providence
L'emplacement convoité était déjà en vue, quand le modeste canot fut rejoint par une barque de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Mr. Eoss, le bourgeois en chef du district de la rivière Mackenzie, était à bord. Mgr Grandin lui fit part de
(1) Le bassin du Mackenzie a une étendue de £50 milles carrés.
ses projets et en débarquant, il ajouta, en présence des métis catholiques qui se trouvaient là : " Je vous déclare que je prends possession de cette place pour y fonder une mission. Je regarde comme une bonne fortune d'en prendre possession en présence du premier magistrat du pays."
Le Bourgeois, protestant fanatique, qui avait déjà convoité cette place pour un établissement de son église, paraissait peu enthousiaste.
— " Monseigneur, dit-il, vous ne savez pas ce que vous faites. Comment vivrez-vous ici ? Vous ne pouvez pas tenir tête aux protestants, vous n'êtes pas assez riches."
— " Monsieur, répondit l'Evêque, les richesses ne suffisent pas; clans ce pays, il faut surtout savoir s'en passer, en se sacrifiant."
Le Bourgeois en chef parut surpris de cette réponse.
"Imbécile de Crabey ! — c'était le nom d'un ministre protestant — Imbécile de Crabey ! dit-il en anglais à son commis, je lui avais dit cependant que c'était une excellente place."
Le prédécesseur de Mr. Ross, dans la charge de bourgeois en chef du district de Mackenzie, était Mr. Ànderson, protestant fanatique, qui avait toujours fait aux missionnaires catholiques une opposition sourde mais non équivoque.
Quand Mgr Taché lui avait parlé, pour la première fois, d'envoyer des missionnaires dans son district, Mr. Anderson avait vivement cherché à l'en dissuader, lui disant que ses Pères n'auraient pas des ressources suffisantes pour vivre.
Comme Mgr Taché ne se rendait pas à son raisonnement, il ajouta : " Si vous voulez absolument envoyer vos Pères, j'appellerai des ministres protestants pour leur tenir tête.
— Voilà qui est curieux, reprit Monseigneur. Tout à l'heure vous prétendiez que nous ne pourrions pas vivre, et vous voulez appeler des missionnaires d'une autre dénomination ? "
Cette opposition fut ordinairement à l'état latent, mais quelquefois éclatait sous une forme ou sous une autre.
C'est ainsi que peu de temps après la fondation de la mission la Providence, Mgr Grandin, se trouvant au fort Simpson, un des principaux bourgeois, Mr. Ockard, l'insulta en pleine table sous prétexte que le Père Grollier et l'Evêque lui-même envoyaient tous les protestants en enfer.
Mgr Grandin l'invita à sortir et interpellant les nombreux Métis qui se trouvaient à la porte :
— " Tous ai-je jamais enseigné que tous les protestants allaient en enfer ?
— Xon, répondirent-ils.
— Le Père Grollier vous l'a-t-il enseigné ? " Même réponse.
A ce moment survient le petit Jean-Baptiste, son jeune compagnon.
— "Monsieur Ockard, dit l'Evêque, voici un enfant qui assiste à toutes mes instructions, tant en français qu'en sauvage. Questionnez-le vous-même, et voyez ce qu'il en est."
Le bourgeois ne reeula pas devant cette offre, et s'adressant à Jean-Baptiste :
— " Dis-moi, mon enfant, n'est-il pas vrai que tous les protestants vont en enfer, à cause de leur religion ?
— Xon, répondit Jean-Baptiste, s'ils sont convaincus que leur religion est bonne. Oui, s'ils la croient mauvaise et y persévèrent quand même. . ."
" J'étais d'autant plus heureux de cette réponse, ajoutait Mgr Grandin, que je n'avais pu préparer l'enfant à ce genre de catéchisme. •
" Les Métis, alors, estimaient le prêtre, et tout en n'étant pas toujours catholiques modèles, se seraient fait tuer pour le prêtre et pour la religion. Je lisais sur leurs figures leur
mécontentement. Heureusement, ils eurent le bon esprit de se contenir. " Oh, Monseigneur, disaient-ils, si vous aviez seulement cligné de l'œil, comme nous l'aurions vite mis à la raison."
Mais revenons à la nouvelle station.
Des poteaux marquèrent immédiatement les limites de la mission. A l'endroit où devait s'élever l'église, Mgr Grandin fit planter une grande croix, au pied de laquelle il célébra la sainte messe pour le futur établissement qu'il appela la Providence.
Pour bien comprendre l'acte de Mgr Grandin, il ne • faut pas se représenter un Nord-Ouest ratissé, peigné comme les terres d'Europe, ou du Canada civilisé, avec des fermes et des enclos de haies, des bornes-limites, et des champs si drus qu'à peine les sépare un sentier. Il n'y avait pas de plan cadastral. La Compagnie de la Baie d'Hudson avait conservé le privilège exclusif de la traite des pelleteries dans ces vastes domaines, mais n'avait aucun titre à la propriété du territoire, surtout dans cette partie. Ces immenses terrains vagues, étaient les terres vaines, les bona nullius.
L'approche imminente des glaces faisait, à Mgr Grandin, un devoir de hâter sa marche. Descendre le fleuve Mackenzie jusqu'au fort Simpson, mission du Sacré-Cœur, remonter péniblement la rivière aux Liards jusqu'à la mission Saint-Eaphaël, catéchiser les sauvages aux deux endroits, en leur donnant jusqu'à quatre instructions par jour : autant d'événements qui conduisirent l'Evêque missionnaire au 27 septembre.
Le 2 octobre, il se confie de nouveau à la complaisance relative du fleuve Mackenzie, et laisse à la mission Sainte-Thérèse, fort Xorman, le jeune Baptiste Pépin, pour qui il redoutait les grands froids de l'extrême Xord.
Il n'avait pour compagnons que deux sauvages.
" Nous partons, écrivait-il à son supérieur général, malgré le vent du nord et la neige qui tombe à gros flocons; je n'emporte avec' moi que mes provisions et les objets absolument nécessaires au voyage. Mes deux sauvages étaient trop galants pour me laisser faire ma cuisine : ils y mirent de la dextérité et même de la propreté. Une fois, entre autres, l'un d'eux, en ma présence, chercha avec soin dans le collet et les manches de sa chemise, une quantité de petits animaux qu'il dévora . . . Pardonnez-moi, Monseigneur, si je dis les choses comme elles sont, ou du moins sans détour. Quand ce sauvage en eut ainsi tué un grand nombre, il prit le pot dont je me servais pour boire, puisa de l'eau et se lava la bouche. Il avait fait assurément un acte héroïque de propreté, et il aurait osé ensuite faire la cuisine du Pape lui-même.
"Nous n'avions pas encore les gros froids d'hiver; mais nous avions les premiers froids auxquels on est bien plus sensible. Déjà, il fallait faire son lit dans la neige, et cette première neige n'avait pas les avantages qu'elle a pendant l'hiver. Elle mouillait et s'attachait aux pieds, tandis que, dans les grands froids, elle est aussi sèche que du sable. Le 6, jour du dimanche, le vent du nord devint si violent, qu'il nous fut impossible de continuer notre marche. Ainsi, si je n'eus pas la consolation de célébrer la sainte messe, j'eus celle de chômer le jour du Seigneur. Depuis le fort Simpson, le fleuve Mackenzie est très large; d'où il résulte que, même en descendant le courant qui est fort, les vagues sont tellement gonflées par le vent, qu'il est impossible d'avancer. Cependant, la saison pressait, déjà les rivages se bordaient de glaces. Le vent tombant avec le jour, nous nous remettons en route, et nous allons toute la nuit. Je n'eus pas le courage de ramer, ni celui de dormir, tant il faisait froid ! En allant à terre pour déjeuner, un glaçon, sans que nous nous en aperçûmes, creva notre canot. Lorsque nous y entrâmes, je
me trouvai dans l'eau et dans la glace; il me fallut, le reste de la matinée, vider la sentine presque continuellement. Notre embarcation était si usée qu'elle devenait dangereuse. Nous commencions à nous demander avec anxiété comment nous terminerions notre voyage, lorsque la divine Providence vint à notre secours au moment où nous y pensions le moins. Nous fûmes rejoints par une barque de la Compagnie qui revenait du grand lac d'Ours, chargée de poissons. Nous laissons là notre dîner, abandonnons notre feu et même notre canot, nous montons dans la barque qui n'avait rien à craindre des premiers glaçons, et, aidés d'un bon vent et du courant, nous arrivons, le 9 octobre au soir, au fort Good Hope, et je me rends aussitôt à la mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance."
Il était à 1,136 milles de la mission d'Athabaska ! Le vaillant Père Grollier, le Père Séguin et le frère Kerney ne purent retenir leurs larmes à la vue de leur Evêque. Monseigneur, de son côté, pleura beaucoup. " C'était de rubrique, disait-il. c'était le cérémonial d'arrivée."
On fit fête, ce soir-là, dans la hutte de Good Hope. " Soyez tranquille, Monseigneur, dit le Père Grollier, nous avons de quoi fêter ce soir votre arrivée ; nous sommes en possession d'un castor et de deux perdrix que le Père Séguin a tuées." Bien entendu, il n'y avait ni pain, ni vin. Cependant, afin que le régal fût complet, on y ajouta quelques crêpes, et pendant le souper on mit une chandelle sur la table, luxe que les Pères ne s'étaient pas encore permis. Il y eut même un peu de sucre, douceur qu'on s'interdisait dans ces temps-là, par raison d'économie.
Laissons Mgr Grandin nous décrire son palais épiscopal : " C'était une maison de 22 pieds de long sur 18 de large, faite avec des troncs d'arbres superposés. Elle servait, en même temps, d'église, de salle des exercices, de salle de récréation, de réfectoire, de dortoir, de cuisine, d'atelier de travail.
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" Elle était éclairée par deux parchemins au milieu desquels on avait pu faire tenir un petit carreau de vitre. Les Pères, pour épargner la bougie, en étaient réduits à dire le saint office à la lueur du foyer.
" Les plafonds avaient si peu d'élévation que les habitants ne pouvaient se tenir debout qu'entre deux solives. Quand nous étions couchés, nous pouvions jouir de la vue des aurores boréales à travers les interstices de la toiture, mais ces ouvertures regrettables laissaient aussi pénétrer la neige et le vent glacial.
" Pour tout mobilier, il y avait une vieille chaise, un banc, quelques cassettes, et enfin un réveille-matin qui servait d'horloge. L'établi du frère Kerney servait de table à manger et de table d'écriture. Les lits ne prenaient pas grande place. Chaque soir, nous nous contentions de nous envelopper dans nos couvertures et de nous étendre sur le plancher."
Mgr Grandin souffrait de voir que les Pères étaient ordinairement privés de la présence de Notre Seigneur. Les planches manquaient. Avec l'aide du frère Séguin, quelques perches furent dégrossies pour servir de cloison et pour ménager une petite alcôve. On les recouvrit de filets de pêche usés sur lesquels furent collées de l'indienne et quelques images. Un autel fut vite dressé. Une petite boîte fermant avec un petit crochet servit de tabernacle. Le lendemain, l'évêque de Satala y introduisit le Dieu de la pauvreté, le Jésus de Bethléem, le Dieu de Good Hope.
Sans Lui, en effet, que cette vie serait dure ! Lui seul, en partageant la pauvreté de ses missionnaires, était capable de la rendre supportable et même aimable.
Pendant ce rude hiver, Mgr Grandin se constitua le chauffeur du logis. Chaque jour, prenant pour camail une grosse blouse de peau d'orignal et pour crosse une hache, il allait faire sa
provision de bois. Le Père Séguin accompagnait Monseigneur dans ses sorties. "Je vous assure, écrivait le Père Séguin à un de ses amis, qu'il ne faisait pas chaud. Nous n'étions pas capables de nous réchauffer à côté de notre petit poêle, quoiqu'il fût toujours plein de bois. Depuis les premiers jours de novembre jusqu'au mois de février, le thermomètre n'est pas monté vingt fois au-dessus de — 30 degrés centigrades. Le froid ordinaire était de — 35 à 40 — 45 degrés; une journée, il est descendu à 47 degrés; sur la rivière, il a dû descendre à 50 et 52 degrés. Ces jours-là, il ne fait pas bon se promener ; l'haleine produit alors un sifflement semblable à celui d'une baguette que l'on agite vivement dans l'air. Cependant, il faut vous dire que le corps finit par s'habituer à cette température. Ainsi, pendant que Sa Grandeur était ici, j'allais deux ou trois fois par semaine au fort, qui est à une heure de la mission, n'ayant que ma soutane et un surtout en drap; Monseigneur n'avait, lui aussi, que son burnous. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est mon nez ; sa longueur est souvent la cause pour laquelle il gèle. J'ai failli le perdre cet hiver. Heureusement, Monseigneur s'est aperçu de son mauvais état et me l'a fait frotter de suite avec de la neige, de sorte que j'en ai été quitte pour un peu de peau. Lorsque je me suis gelé, c'est à peine si j'étais à cent pas de la maison; il y avait ce jour-là, — 38 degrés."
Mgr Grandin employa les trois mois passés à Good Hope à consoler et à encourager ses missionnaires, à instruire les sauvages, à repasser sa théologie, à se perfectionner dans l'étude de l'anglais. Il ne quittait le travail manuel que pour la prière et l'étude. Les missionnaires eurent leur retraite annuelle, et naturellement, FEvêque en fut le prédicateur.
Les aurores boréales sont des phénomènes merveilleux dans ces contrées élevées. Elles constituent parfois un foyer de lumière électrique d'une vivacité indescriptible. C'est pendant
les belles nuits d'hiver que ce phénomène se montre avec le plus de magnificence, quoiqu'il ait lieu en toutes saisons. Ces brillants météores, dus, comme on le sait, à l'attraction magnétique du pôle, dont la proximité influe sur l'électricité répandue dans l'air, se produisent presque toutes les nuits et durant la plus grande partie de la nuit. Ils affectent la forme d'un arc lumineux isolé ou de plusieurs zones parallèles qui étendent leur lumière vacillante de l'est à l'ouest, et entourent probablement le pôle d'une radieuse couronne. Les aurores boréales commencent à se montrer dès que tombe le crépuscule. Leur lumière est si intense, qu'elle égale celle de la lune, et si diaphane, qu'on aperçoit très distinctement les étoiles au travers.
Lorsque l'atmosphère est sèche et le froid intense, elles produisent un sifflement semblable à celui que rendrait une baguette que l'on agiterait vivement ou au sifflement du vent dans les cordages d'un navire. La résistance que l'air oppose aux ondulations du fluide électrique doit être la cause de ce bruit.
De cette brillante ceinture, qui étale ses franges irissées, jaillissent parfois des traits enflammés de diverses couleurs.
Ces merveilles du firmament ne pouvaient qu'émouvoir l'âme de l'Evêque missionnaire.
" Que ne suis-je peintre ou poète ! " disait-il.
" N'est-ce point au milieu des rigueurs de l'hiver, écrivait madame Swetchine, que la voûte céleste se fait davantage sentir à nous comme la région de l'immuable et de l'éternel ?. . . Tandis que courbée sous le joug du solstice d'hiver, la nature désolée, muette, couvrant d'un linceul sa nudité, semble accuser le ] léché et ses suites funestes, le ciel reste bleu, la lune garde sa clarté argentée, les étoiles, le feu de leurs diamants diversement colorés, enfin, resplendissante et magnifiquement parée,
la voûte céleste semble, comme le cœur de l'homme de bien,
célébrer une fête perpétuelle, la fête de la rénovation promise. Mère bienfaisante, la terre laisse pourtant tarir ses mamelles; la source de la lumière ne tarit jamais, le monde ne peut vivre sans elle. Chaque jour peut se lever, chaque nuit dissiper ses ombres, mais c'est pour nous inviter aux douceurs d'une prochaine espérance. Rien d "irrévocable au-dessus et au-dedans de nous. Qu'un nuage s'entr'ouvre, qu'une brunie se dissipe, qu'une vapeur s'efface, et le contemplateur qui se confie, qui espère, qui attend, est consolé. C'est pour lui que veille la puissance sous la forme de l'impérissable beauté ! "
Oui, les hautes cimes avec leurs ceintures de forêts et leur couronne de glace scintillante au soleil, — quand le soleil voulait bien se montrer, — portaient naturellement l'âme de l'Evêque vers Dieu, et il répétait : Benedicite geïu et frigus Domino; benedicite glàcies et aires Domino ! Froid et rigueurs de l'hiver, bénissez le Seigneur ! Glaces et neiges, bénissez le Seigneur !
Pour supporter les privations et l'isolement, il fallait bien aux missionnaires ces réconfortantes pensées du ciel et de Dieu.
Durant ce long hiver (4861-1862) les vivres manquèrent à Good Hope. La détresse fut à son comble. On vit une famille, qui ne mangeait pas depui- Longtemps, dévorer à belles dents une ou deux paires de souliers oubliés dans un campement par un employé du fort. On vit un misérable père tuer et manger sa petite fille âgée de quatre on cinq ans, baptisée heureusement.
Voyant l'état de fatigue extrême où se trouvait le Père Grollier, Monseigneur lui proposa de l'envoyer dans une mission plus confortable. Celui-ci le supplia de n'en rien faire. " Monseigneur, dit-il, j'ai une grâce à vous demander. Xe me faites pas reculer; autant mourir ici qu'ailleurs. Je puis garder la maison, faire le catéchisme, quand mon compagnon voyage; je connais les sauvages et ils me connaissent. Il m'en coûterait beaucoup de les abandonner."
Ce Père Grollier était un vaillant parmi les vaillants, un martyr de l'apostolat. Le zèle le dévorait. Il était resté longtemps seul clans ces régions inhospitalières de l'extrême Xord, sans abri, presque sans nourriture, ne vivant que de pêche. A l'arrivée du Père Séguin et du frère Kerney, il s'était écrié : " Dieu nous aime ! "
La mort le frappa peu de temps après le départ de Mgr Grandin, dans la plus grande pauvreté, sans docteur, sans remèdes.
Il disait, dans sa dernière maladie : " Si j'avais un peu de lait, et quelques pommes de terre, il y aurait peut-être chance de me rétablir."
On ne pouvait même pas lui offrir ces modestes aliments.
Le Père Séguin lui ayant fait part de son intention de l'enterrer au lieu où devait s'élever plus tard l'église : " Non, non, dit-il, enterrez-moi avec les sauvages, entre les deux derniers qui sont morts, le visage tourné vers la croix."
Il expira en regardant le tabernacle. Ses dernières paroles furent : " Je meurs content, ô Jésus, maintenant que j'ai vu votre étendard élevé jusqu'aux extrémités de la terre."
Le 9 janvier, Monseigneur reprit le chemin de la Providence. Il chaussa ses raquettes et partit avec deux sauvages et un métis qui possédait un traîneau et deux chiens. Les lignes suivantes écrites à Mgr de Mazenod montrent bien quels furent le dévouement, la force, la délicatesse, l'héroïsme de ce cœur généreux : " Xous n'allons pas au delà de quatre ou cinq lieues; les chiens étaient trop chargés, la rivière impraticable. Vous le comprenez sans peine. Lorsque la glace se fixe définitivement sur l'eau, elle ne le fait que par gradation, en commençant par le nord et en remontant le courant. Dès que la glace est prise, le courant n'est pas aussi libre, l'eau monte audessus de la surface coagulée, accumule les glaçons qu'elle
entraînait avec abondance et forme ainsi souvent de véritables montagnes; on ne saurait se faire une idée de ces créations fantastiques sans les avoir vues. . . Dans ces circonstances, un sauvage passait le premier avec une hache, émoussant à grands coups les glaçons les plus dangereux."
Quelles souffrances, grand Dieu ! de se traîner au milieu de ces bancs de neige durcie, de ces grandes dunes de glace qui bordent les côtes; de se frayer un chemin parmi ces affreux bourguignon*, amas de glaçons entre-choqués, qui présentent aux pieds du voyageur leurs arêtes vives et acérées comme des lames de sabre !
La nuit, il fallait se contenter d'un campement à la belle étoile. Pendant que les sauvages faisaient les préparatifs. Monseigneur s'ensevelissait à. moitié dans la neige afin de conserver sa chaleur jusqu'au moment où ils allumaient le feu.
"Lorsque j'avais un peu réchauffé mes mains et ma figure, je me déchaussais et je me lavais les pieds avec de la neige. On m'avait enseigné ce remède pour prévenir le mal de raquettes; je l'ai employé chaque soir et je m'en suis bien trouvé. Pendant ce temps, mes hommes faisaient fondre de la neige, se procuraient ainsi de l'eau et organisaient notre souper. Xotre cuisine consistait à faire bouillir un morceau de viande à moitié -relie et à préparer le thé qui nous servait de boisson. Xous avion- aussi une provision de ce pemikan que Votre Grandeur connaît. Comme non-, n'allumions pas le feu à midi, à cause de la brièveté des jours, nous avions mis des morceaux de ce pâté dans nos poches, et quand nous en éprouvions le besoin, au risque de nous casser les dents, nous mangions un peu de pâté froid. Je ne vous parlerai pas de la propreté avec laquelle on faisait notre cuisine : ce mot doit être rave du dictionnaire dee sauvages et même de celui des voyageurs du pays . . . Après la prière du soir, nous faisions notre
lit, en étendant nos couvertures sur les branches. En France, on se déshabille pour dormir : ici on fait tout le contraire. Pour me coucher, je reprenais mes bas et toutes mes chaussures, j'ajoutais à mes habits ordinaires une grosse capote, et afin d'avoir part à la chaleur de mes sauvages, je leur faisais partager mes couvert lires, au risque de partager leur vermine. Le matin, à notre réveil, nous avions quelquefois une épaisse couche de neige sur le dos, toujours de la gelée. A certains moments. nos couvertures 9e trouvaient plus ou moins endommagées par le feu.
" Je ne vous ai rien dit. Monseigneur, du saint office; c'est que je ne le récite pas. c'est impossible. Xous le remplaçons, avec l'agrément du Souverain Pontife, par le Eosaire.
" Voici notre ordre de marche. En tête, s'avançait un sauvage, la hache à la main, pour s'en servir au besoin, et un ballot sur les épaules. Je marchais après lui, n'étant chargé que de ma personne et de mes vêtements, et malgré cela, j'étais chaque soir le plus fatigué. Les chiens traînaient, après moi, nos provisions et les leurs, et le second sauvage, armé d'une longue perche, poussait de temps en temps le traîneau et fermait la marche. Votre Grandeur a mon portrait en divers costumes : si vous pouviez me posséder en costume d'hiver, je ne doute pas que ce nouveau portrait ne rendît les autres jaloux, parce qu'il attirerait à lui seul tous les regards. Mon costume n'est nullement épiscopal, pas même ecclésiastique. A part une chemise de flanelle, je suis presque entièrement vêtu de cuir : un long pantalon de peau d'orignal, une seconde chemise de peau de caribou avec le poil en dedans, et enfin, une espèce de grande blouse de cuir d'orignal. Quand il ne fait pas si froid, ou quand j'arrive dans un fort, je remplace cette blouse par un surtout noir qui serait très bon à lui seul pour un hiver, en France, mais qui, ici, n'aurait aucune efficacité contre l'âpreté
du climat. Mon anneau est attaché au même cordon que ma croix : je ne puis le porter à mes doigts, il me les ferait geler. Doux sacs de peau d'ours blanc sont suspendus à mon cou : ce sont mes mitaines, . où mes mains sont toujours enfermées. J'ai, sur la tête, un large bonnet de peau de castor. Par dessus ce bonnet, un châle de laine, dont je me couvre le cou, les oreilles, et autant que possible le visage. Un grand capuchon protège encore et le châle et le bonnet. Tout ce qui entoure ma figure est, en moins d'une demi-heure, couvert de glace : c'est ma respiration qui me joue ce tour. Je change alors mon châle de place, et je mets, sur la tête, ce qui était sur la figure ; je le fais dégeler au campement et, toujours un peu, brûler. Ce sera bien chanceux s'il peut me suffire pour tout mon voyage d'hiver.
" Une fois, je ne sais pourquoi, j'adressai la parole au sauvage qui me précédait ; il se retourna, puis, sans me répondre, il vint, tout à coup, me saisir le nez, le presser en tous sens, le frotter avec de la neige, comme s'il eût voulu y éteindre le feu. Il voulait, tout simplement, y ramener le sang qui s'en était retiré : mon nez, malgré tous mes soins, s'était gelé à mon insu; on me l'a de même dégelé sans douleur. Sans ce remède brutal, le sang se serait retiré de plus en plus; toute la partie compromise aurait disparu. Quel malheur, si j'avais perdu mon nez ! jamais plus, je n'aurais souffert qu'on tirât mon portrait ! Grâce à ce bon sauvage, il est resté à sa place; aujourd'hui, il fait peau neuve et il sera plus beau que jamais. Rien n'est si facile que de se geler le nez. Le service que m'a rendu ce sauvage, je l'avais rendu trois semaines avant au Père Séguin."
Cette lutte héroïque contre les éléments, dure plusieurs jours et plusieurs nuits, à travers mille incidents pénibles : les chiens brisent leur traîneau, les hommes brisent leurs raquettes. Une
fois, voulant prendre les devants, Monseigneur s'égare et se traîne, durant une partie de la nuit, à travers d'énormes glaçons, à quatre faites — l'expression est de lui, — longeant de véritables remparts de glace " qu'un zouave n'aurait pas franchis."
Un jour, plus fatigué que de coutume, il s'était assis un moment sur la neige, quand des corbeaux en grand nombre vinrent voltiger autour de lui et, déjà, le frôlaient de leurs ailes. S'il ne se fût prestement levé, il était infailliblement déchiqueté. Ces oiseaux suivent souvent les caravanes et savent utiliser même les chiens qui succombent à la fatigue ou aux mauvais traitements.
" Ils n'attendent pas, disait Monseigneur, la mort de leur victime. Jean-Baptiste me racontait, depuis qu'il n'est plus à mon service, qu'il allait un jour au secours d'un de ses chevaux qui ne pouvait plus se lever seul. Déjà, les corbeaux lui avaient arraché les yeux. Il ne put que tuer l'animal pour le délivrer •de ses souffrances et empêcher que les corbeaux le mangeassent vivant.
" Si j'eusse été dans l'impossibilité de me défendre, ils ne m'auraient pas plus respecté que le cheval de Baptiste."
Après 10 jours de marche il arrive au fort Norman.
Sa présence, en ce lieu, surprit tout le monde; on ne l'attendait pas à pareille saison. Le maître du poste, quoique protestant, le reçut de son mieux, et lui donna ce qu'il pouvait lui donner, c'est-à-dire, une petite chambre bien froide, éclairée seulement par les inévitables parchemins. Encore ceux-ci étaient-ils percés de trous, et l'Evêque dut les recouvrir de papier. "C'est ma chambre obscure, disait-il. Cependant, vous ne sauriez croire combien je m'y trouve heureux. J'ai, dans ma petite chambre, notre Divin Sauveur, en personne; il est mon pain quotidien, mon compagnon, mon soutien, mon tout.
Mon petit sanctuaire est encore plus pauvre qu'à Good Hope, mais ce Divin Sauveur sait combien j'ai besoin de lui. J'ai pu organiser une petite alcôve, dans un coin de ma chambre, j'ai tapissé les murs de papier et d'images, et dans un tout petit tabernacle, je conserve le Saint des Saints. Malheureusement, mon cher petit sanctuaire n'est séparé du reste de ma chambre (pie par un morceau d'indienne qui n'est même pas assez large. Je ne sais si le pape approuverait ma conduite en pareil cas; je ne sais si vous l'approuverez vous-même, mon bien aimé Père; mais je puis assurer que je renoncerais de suite à cette précieuse consolation, si je savais que cela pût déplaire à mon Sauveur."
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