CHAPITRE Ÿ
L'Ile à la CroSse— Lettre de Mgr de Mazenod — * Le Fils de Dieu ”’—Som sacre—Glorieuse humiliation de M. l'abbé Sébaux Visite de Mgr Grandin: à sa famille—}l tombe malade—Arrivée à Saint.Boniface—Nouvelle maladie —Départ pour l'Ile à la Crosse—Ses occupations, son ministère,
.La santé du. Père. Grandin fut bientôt assez complètement rétablie: pour lui permettre de se livrer encore aux joies de l'apostolat.
I1 passa l’hiver à l’Ile à la Crosse, () instruisant, réconfor-.
tant les sauvages, étendant le royaume de Jésus-Christ.
Cest sur les bords du lac (*}, et en face de l’île que se trouve | la mission de'’Saint-Jean-Baptiste. Fondée par M. l’abbé. Lañièche et par le Père Taché, elle avait quatorze ans d’existence, à l’arrivée du Père Grandin, et avaif déjà donné bien des consolations. Presque tous les sauvages étaient baptisés et fervents chrétiens. On n’en comptait guère. qu’un millier en rés{dence habituelle, mais chaque année, ils arrivaient en grand nombre, de toutes les directions, pour vendre leurs four-+ rures au poste de la Compagnie. |
Au mois de juillet 1858, le Père Grandin distribuait la bonne nouvelle à ses chers enfants des bois, quand il reçut un courrier
- qui fut pour lui un coup de foudre.
(1) Ainsi appelée par 1-s premiers voyageurs qui, dil-on, rencontrèrent sur les bords du Jac des sauvages jouant'à la crosce,
(2) Le lac de l'Ile à la Crosse a une longueur d'environ 60 milles, Ses eaux descendent à la baie d'Hudson par la rivière Churchill. 1] entre dans les terres par des baies qui ont jusqu’à trois, quatre et cinq lieues de profondeur. Tout autour sont de vastes forêts habitées par les sauvages, dont les uns se sont bâti des maisons en bois, tandis que les autres, fidèles à leur vie nomade, errent en tous sens pour chercher dans la chasse et la pêche leurs moyen: de subsistance. -
Son supérieur général, Mgr de Mazenod, lui écrivait :
“8 janvier 1858.
“Une toute petite lettre à notre bien. cher Père Grandin,
Mar DE MAZzENoD
” devenü, par la volonté de Dieu et celle de son représentant sur la terre, évêque de Satala in partibus infidelium. nr:
“ Infidèles pour infidèles, le pape.vous dispense-de vous occuper de ceux qui habitent la partie de l’Asie où se trouve votre
diocèse, pour vous consacrer entièrement, plus tard à la sanctification, et tout d’abord à la conversion de ceux que vous avez été chercher dans les glaces de l'Amérique du Nord.
“Je vous vois d'ici vous prosterner la face contre terre, verser des larmes, repousser, dans l’expression de votre humilité, la couronne pontificale qui va être posée sur votre tête. Rassurezvous : elle vous est imposée par l’obéissance, et d’ailleurs elle ressemblera pour vous, au milieu des pénibles labeurs de votre ministère, plutôt à la couronne d’épines de Notre Seigneur, qu'au diadème des empereurs de ce monde. Vous êtes évêque par la volonté du chef de l'Eglise et la mienne, votre supérieur -général ; la grâce et l'assistance de Dieu vous sont assurées.
“ L’épiscopat est devenu, pour vous, la voie du salut; c’est par lui qüe vous vous sanctifierez et sanctifierez davantage; les fruits de votre ministère seront de plus en plus abondants. Relevez-vous de votre abattement et réjouissez-vous dans le Seigneur, car l’épiscopat, arrivant à vous de la sorte, est pour vous véritablement le bonum opus dont parle PApôtre dans ses admirables épîtres.
“Voilà pour ce qui vous concerne. Maintenant, je viens à moi. Vous savez que c’est ün privilège de ma paternité, d’im- .poser les mains à tous ceux de mes enfants choisis par le Seigneur dans notre chère famille. J’ai écrit en conséquence à notre cher et bien aimé évêque de Saint-Boniface, que je revendiquais ce privilège en le priant de vouloir bien faire à ma vieillesse patriarcale, le sacrifice de la joie qu'il aurait sans doute éprouvée lui-même en vous communiquant le Saint- Esprit qu’il a reçu de moi en son temps.
“Je compte donc sur cette consolation avec d'autant plus de raison, que j'ai toujours entendu dire qu’il était aussi facile de vous rendre en France de vos contrées qu’en Canada. Nous aurons d’ailleurs à vous faire ici votre trousseau épiscopal, et
à vous montrer à tous ceux qui hésitent encore pour embrasser le service si pénible des missions de la. Rivière Rouge. Votre passage vaudra peut-être un bon coup de filet. Ne reculez donc, pour vous rendre à mes vœux, que devant une impossibilité. absolue qe je ne dois ni prévoir, ni craindre.
“ Adieu, ‘mon cher évêque de Satala, maïs toujours mon bien | aimé fils, sur les prières duquel je compte avec assurance, et pour lequel je prie plus spécialement encore depuis que Rome m'a fait savoir qu’il était associé à notre collège apostolique par le choïx approbatif du Saint-Père.
# Dans l’attente du beau jour où il me sera donné de lui impo-
ser les mains et de le consacrer dans l’ordre des pontifes, je l'embrasse de tout cœur” . Le Père Grandin se crut quelque temps la proie d’un rêve. Il se hâta de transmettre ses respectueuses dbservations à son supérieur ; il alléguait sa jeunesse, son ignorance, ses inaptitudes, sa faible constitution. “Je ne voyais rien qui pût justifier ce choix, écrit-il, sinon cette vérité préconisée par saint Paul, infirma mundi elegit Deus. Des qualités de misgionnaire, je n'avais que la bonne volonté de servir et de faire aimer Le bon Dieu,—<e qui m'était commun avec mes frères, —et en plus de longues jambes qui me permettaient de marcher à la raquette” Plus tard, il se plaisait à répéter souvent : “ Hélas ! si l’on m'a fait évêque; c’est pour mes jambes et non pas pour ma tête” Sa lettre à Mgr de Mazenoû se terminait ainsi : Monséigneur, vous ne me connaissez pas. Dans ces conditions, quand vous paraîtrez au jugement de Dieu, vous pourrez regretter d’avoir voulu mon élection.”
Après cette lettre il se crut sauvé. D'ailleurs surgissait, à ce moment, un pénible incident qui ne lui laissait guère le loisir de penser à l’épiscopat, La mission de l'Ile à la Crosse était menacée d’un bouleversement général, d’une ruine complète.
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Un beau matin, un jeune sauvage se trouva sous la pression d’une forte inspiration. Il se croyait ou se disait tout simplement “le Fils de Dieu”. Cette nouvelle déification conduisait au rejet de la prière, de l'Evangile. C’était un fou, mais comme maints fous’ font. école, celui-ci trouvait des adeptes. Il prétendait que, venu une première fois sur la terre, et les blancs l'ayant: fait mourir, il venait maintenant pour adopter les Montagnais et rejeter les blancs. On le crut sur parole, sur la parole d’un certain verbiage qu’il avait adopté, et que, ni lui, ni les autres ne comprenaient. Il fit des prodiges, du moins il en fit un bien étonnant pour ceux qui connaissaient les Mon- ‘tagnais : ;il détermina ses partisans à se défaire de tout ce qu'ils possédaient, pour être plus dignes de marcher en la compagnie du “Fils de Dieu 7; on détruisit, on brûla tout ce gwon avait, et voilà bientôt toute la nation à l'envers. Les adeptes tuèrent leurs chiens, brûlèrent leurs canots, leurs tentes, leurs loges, de magnifiques fourrures, des eflets achetés à la Compagnie et qui n’avaient jamais servi, ete. ‘À l’enseignement, aux exhortations succédèrent les menaces; et, comme toutes les erreurs ont une source commune, on en voulait aussi au prêtre, on le menaçait.
.Le mal prenait des proportions alarmantes; un certain nombre de sauvages ne voulaient plus venir à la mission. La surprise, la confiance, la crainte et le diable aussi y poussant, - l’église allait être déserte. Le Père Grandin avait beau leur dire qué le Fils de Dieu ne devait venir sur la terre d’une manière visible qu’à la fin du monde : “ Mais, disaient-ils, tu ne l’as pas vu. Les blancs l’ont fait mourir parce qu’ils ne le connaissaient pas; nous ne voulons pas nous exposer à en faire autant.” :
Il prit donc la résolution de se rendre auprès du “Fils de Dieu”, malgré les menaces qui lui étaient faites. Les blancs
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et les métis réfusèrent de l’accompagner, disant : “ Père, nous
n'avons pas peur de la mort, mais nous savons qu’on en veut
à votre vie, et nous ne pouvons nous faire à l’idée de vous voir
ainsi massacré par cette bande de fous.” A son compagnon,
le Père Végreville, lui faisant remarquer que sa qualité d’évêque : nommé Jui faisait un devoir de ne pas exposer sa vie, il répondit
gaiement que les évêques sont moins importants que le “ Fils de Dieu ”.
Il partit done en canot d’écorce avec quelques jeunes Montagnais. Deux ou trois jours après, il aperçut sur un coteau élevé dominant la rivière aux Anglais, à peu de distance de Pembouchure de la rivière Caribou, une grande fumée qui indiquait le campement du nouveau dieu. Celui-ci, qui n’était autre que le fils dn montagnais Saskie (la Patte d’Ours), accueillit le Père avec force harangues dans lesquelles revenait souvent le mot Théos, Vappela son ‘fils, lui proposa de lui montrer les . tables de Moïse et d’autres merveilles, puis, subitement, chercha à l’assommer à coups de bâton. La mère du pauvre fou, surnommée “ la pieuse Nanette ”, criait au Père Grandin : “ N’aie pas peur; c’est une preuve d'affection. C’est l’absolution qu’il
‘te donne” La vieille avaït-elle entendu parler- de la baguette des grands pénitenciers de Saint-Pierre ? .
Le Père sarrache un moment des mains de ce forcené, revient bientôt et lui dit avec force : “Je n’ai peur ni de ton bâton, ni de la mort, mais j’ai peur pour toi, car dans quelques jours, les blancs passeront ici, et ils pourront te faire payer cher les mauvais traitements que tu m’as infligés” Puis s'adressant à la foule : “ Ce prétendu Fils de Dieu, dit-il, n’est qu’un foù, et s’il est possédé d’un esprit quelconque, c’est du mauvais esprit. Il prétend parler toutes les langues ei vous. venez de constater qu’il ne connaît ni le français ni l'anglais. Pauvres malheureux ! sur ses conseils, vous avez sottement
brûlé tout ce que vous possédiez. Il prétend faire pousser à volonté. le gazon et les feuilles. Demandez-lui de vous rendre seulement un mouchoir !”
La plupart s’éloignèrent, Le nouveau dieu conserva quelques | dupes, mais peu à peu, cette divinité tomba de l’Olÿmpe et nous aurons l’occasion de raconter, plus tard, comment le fils de la Patte d'Ours demanda pardon à Mgr Grandin des coups de bâton qu'il avait donnés au Père Grandin.
Cependant Mgr de Mazenod avait répondu aux objections
vous interdi
du futur évêque : “Je n’approuve pas vos observations et je d'en faire de nouvelles. Venez de suite, et n’at-
tendez pas q e je sois mort pour obéir à mes ordres.”
“ Hâtez-vous, lui écrivait Mgr Taché. Votre préconisation datera bientôt de deux ans. Le Pape vous regarde déjà comme va vieil évêque, et s’il vous écrivait, il vous donnerait le‘titre de vénérable frère.”
Et sa famille, ses amis, qui connaissaient l'élection depuis de iongs mois, ne comprenaient rien à son silence et à son retard.
Qu’on nous permette de relater encore ici un détail intéressant. Le Bref était depuis longtemps signé à Rome, l’affaire était réglée, quand un frère convers de l’Ile à la Crosse, le frère Dubé, intrigué des: rumeurs au sujet d’un futur coadjuteur, avait pris sur lui-même d’écrire à Mgr Taché et à Mgr de Mazenod que le Père Grandin, pieux, charitable, était bien qua-
. lifié pour être évêque. Mgr Taché lui avait répondu : “ Mon
bien cher frère, enfin je puis vous faire plaisir une fois dans la vie. Vous m'avez demandé la mitre pour le Père Grandin, je la lui envoie. Vous devrez désormais l'appeler Monseigneur.” Celui-ci, tout heureux, courut auprès de l’élu. “Je n’ai pas été consulté pour votre élection, dit-il; on ne m’a pas demandé mon avis; je l’ai donné quand même. Ce qui est mieux, c’est qu'on en a tenu compte” Et il exhiba la lettre.
Le Père Grandin se garda bien de lui faire remarquer que da lettre était d’un an irop jeune, et le laissa dans sa joyeuse illusion. :
— “ Mon cher frère, se contenta-t-il de lui dire; au moins ne parlez de cette nouvelle à personne.”
Dans le cas présent, il chargeaït le bon frère, d’un fardeau trop dur pour ses épaules.
Le départ du Père Grandin eut lieu vers la fin du mois d'août 1859. -
Se rendant à Québec pour prendre ses bulles, il rencontra à |Toroaé, Mgr de Charbonnel, qui crub devoir le féliciter, ce qui fit éclater le, missionnaire en eanglots : “Mon bien cher évêque, lui dit Mer de Charbonnel, si vous aviez fait seulement un signe pour! obtenir la dignité qui va vous être imposée, je vous plaindrais de tout mon cœur; mais à la façon dont elle vous vient, vous devez être pleïn de confiance et sans inquiétude.” Deux mois après, Mgr Grandin rencontrait, en France, l’ancien évêque de Toronto, qui avait obtenu un coadjuteur, s'était démis en sa faveur, et entrait au noviciat des ‘Pères Éapucins.
Le Père Grandin arrivait à Marseille, le 3 novembre 1859. Se jetant aux pieds de son supérieur général, il le supplia « d’écarter de ses épaules l’honorable fardeau dont il voulait le charger. Toutes ses objections furent considérées comme un poids trop léger pour faire équilibre aux graves raisons qui avaient déterminé le choix de sa personne. La même conversation tenue, il y a 8 ans, entre le supérieur général et le Père Taché, s'établit encore entre l’évêque de Marseille et le Père Grandin :
“Tu seras évêque.
— Mais, Monseigneur, mon âge, ma santé, mes défauts. — Le Souvérain-Pontife a nommé, et quand le Pape parle,
c’est Dieu qui parle. ;
— Monseigneur, je veux rester Oblat.
— Certes, c’est bien ainsi que je entends,
— Mais la dignité épiscopale semble incompatible avec la vie religieuse | ’
— Comment ! Ia plénitude du sacerdoce exelurait la perfection à laquelle doit tendre un religieux {7
Et se dressant avec la noble fierté et la religieuse grandeur qui le caractérisaient, il ajouta : “ Personne n’est plus évêque
plus.
“Tu seras évêque, je le veux; mais tu n’en seras que plus Oblat, et la congrégation te considérera toujours comme tel.”
Plusieurs lettres vinrent lui apporter réconfort et confiance, surtout celle de M. l'abbé Sébaux : Que Dieu est admirable dans ses voies, lui écrivait celui-ci ! Comme je vois en vous Vaction de sa Providence ! ” |
Et, en effet, dans ça retraite préparatoire à la consécration épiscopale, il ne pouvait revenir sur Je passé sans s’humilier et pleurer devant les insondables desseins de Dieu. Les impressions qu’il jette sur le papier sont un, cri d’humilité et de reconnaissance :
“Lhomme se débat, et Dieu le conduit. Quid retribuam Domino pro omnibus que retribuit mihi ? Le moins que je puisse faire est d’avoir confiance et de me soumettre en tout à sa sainte volonté. Je sens, par ma propre expérience, que les événements les plus pénibles de ma vie ont toujours été des effets de la bonté divine. La pauvreté dans laquelle il na fait naître et grandir n’est pas le moindre de ses bienfaits. Même ici-bas, cest, je crois, une des causes qui ont procuré le plus de consolations à ma famille. Cette consolation était venue d’abord de notre affection mutuelle, Tous, nous nous sommes sincèrement aimés. Puis, nous n’avons pas à nous
disputer des héritages qui sont la source d’amers dissentiments - pour d’autres, La pauvreté nous à tenus dans humilité, nous a valu ladveraité qui a, j'espère, remplacé les pénitences et les mortifications que nous n’aurions pas eu le courage de faire.
# Pauvre paysan, sans éducation, timide, malade, je n’avais aucune espérance fondée de voir se réaliser mon désir du . sacerdoce. Dieu se sert d’abord de deux bonnes religieuses et par elles jai trouvé un vrai protecteur, M. l’abbé.Sébaux.
“ Mon éloignement du séminaire des Missions étrangères wa valu d’être religieux, missionnaire oblat de Marie-Immaculée. Quel échange, mon Dieu ! Votre amour seul peut lexpliquer. Et voilà que, malgré mes misères, le Seigneur veut m’élever à un honneur que je n’aurais jamais" osé espérer, dont je ne puis même qu'être épouvanté, si je n’avais lieu de penser que sa miséricorde répondra à sa générosité. Jnfirma mundi elegit Deus ! Ce sont ces mots qui ont décidé ma vocatipn. Qui aurait dit alors à quel point ils se réaliseraient ! Suscitavit Dominus a terrû inopem et de stercore erigit pauperem et collocavit cum principibus, cum principibus populi sui. Misericordias Domini in œternum cantabo.
“ Que tant de grâces ne tournent pas à mon désavantage ! Ma bonne Mère, aidez-moi 1?”
Le choix de ses armes le révèle tout entier. Il se compare à un roseau penché, symbole de la faiblesse, mais ce. roseau est. penché vers la croix. En bas, la devise qui résume sa vie : Infrma mundi elégit Deus. |
11 fut sacré, le 30 novembre 1859, par Mgr de Mazenod, dans Véglise de Saint-Martin, cathédrale temporaire de Marseille. Les prélats assistants étaient Mgr J eancard, évêque de Cérame, et Mgr Jordany, évêque de Fréjus.
Au soir de cette belle journée, Mgr de Mazenod écrivait dans son journal : : 4
“Voici encore un des beaux jours de ma vie. Je viens de consacrer évêque, avec l’assistance de MMgrs de Fréjus et de Cérame, notre bon, notre vertueux, notre excellent Père ‘ Grandin, Il avait été faire son noviciat pour lépiscopat dans Phorriblement pénible mission des immenses régions glaciales renfermées dans le diocèse de Saint-Boniface, et cela pendant cinq ans de travail surhumain, Elu et préconisé depuis deux ans évêque de Satala in partibus, et coadjuteur de Saint- Boniface, j'ai dû attendre qu’il eût le temps d'arriver jusqu’à . moi pour que je lui imposasse les mains. C’est un privilège 7. que je me suis réservé et que ne m'a pas contesté notre cher Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface. J'ai déjà exprimé la joie que m’a fait éprouver la venue de ce bon fils, qui tenait déjà de moi la tonsure, les ordres mineurs, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise. |
J’ai eu l’occasion d'apprécier davantage encore cet excellent prélat dans les jours qu’il a passés avec moi depuis son arrivée à Marseille, Combien je me félicite que nous ayons fait ce choix, l’évêque de Saint-Boniface et moi ! Quelle simplicité ! quel attachement à la congrégation, sa mère ! quel sacrifice des affections des plus chères et pourtant bien senti ! quel bon cœur ! quel dévouement en un mot et dans toute la force du terme ! Aussi est-il impossible de ne pas aimer un teÿhomme, et je vois avec bonheur qu’il s’est attiré l’estime et l'affection de tous ceux qui l’ont approché. Je renonce, pour mon compte, à exprimer ce que j'ai éprouvé de bonheur en sacrant un tel évêque.” | -
L'abbé Jean, son frère, sa plus jeune sœur, M. l'abbé Sébaux, quelques prêtres des diocèses du Mans et de Laval. assistaient à la cérémonie. M. l’abbé Sébaux avait voulu donner à son ancien élève une partie du trousseau épiscopal ; les prêtres de son cours avaient délégué un des leurs, M. Pabbé Bonnèl, pour lui offrir une crosse,
CES , Fe e PA
Mgr de Mazenod savait, par Mgr Grandin, la délicate et per- . sévérante charité de M. l’abbé Sébaux.
Après le repas qui suivit la cérémonie, Mgr de Mazenod prenant la main de l’ancien secrétaire de Mgr Bouvier et, le présentant aux convives : “ Messieurs, dit-il, est à ce jeune
| prêtre que l'Eglise doit ce jeune prélat.”
. Monsieur Sébaux se contenta de répondre, en rougissant, qu’il était trop récompensé du peu qu’il avait fait. Quant à Mer
Grandin il se félicitait de ce qu’il appelait “la glorieuse humi- |
liation ” de son protecteur.
Le lendemain, il célébrait, à Notre-Dame de li:Garde, sa première messe d’évêque, assisté de M. l’abbé Sébaux ét de son frère, l’abbé Jean. |
Le cœur du vieil évêque de Marseille avait été conquis par Phumilité, Paimable simplicité de Mgr Grandin. Selon son expression, il ne pouvait se rassasier de son fils. Ayant remarqué que l’évêque missionnaire avait un appétit prononcé pour le pain, nourriture alors à peu près inconnue dans le Nord-Ouest américain, il faisait mettre à sa place une double ration. “Pauvres enfants, disait-il parfois, quand de pense « à leurs privations, la fourchette me tombe des mains.”
Durant les jours qui suivirent, il voulut présenter le jeune évêque aux diverses œuvres catholiques de la ville. “Je Veux, disait-il, montrer un apôtre.” Et il faisait vraiment grande figure ce bel et jeune prélat, à la taïlle élevée,.à la physionomie douce et avenante, Il recueillit partout les marques les plus flatteuses de sympathie. ‘ | . |
Il est un sentiment particulier aux grändes âmes, en raison même de leur grandeur, au lendemain des. joies comme des honneurs d’ici-bas. L'âme si tendre de Mgr Grandin méchappa pas à cette mélancolie des cœurs plus hauts que les dignités dont ils viennent d’atteindre le faîte. |
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Quelques jours après son sacre, Mgr Grandin partait pour
les diocèses du Mans et de Laval, afin de revoir ses parents et
ses amis. Dans sa profonde humilité, il aurait voulu presque faire oublier qu'il était évêque. “J'étais tellement abattu de
‘ la dignité que j'avais reçue malgré mon âge et mon indignité,
que j'avais une certaine honte de paraître chez moi en évêque. J'avais décidé de ne pas emporter ma mitre. Mgr de Mazenod en eut connaissance, “ Comment Satala, me dit-il, tu ne veux “ pas emporter ta mitre ? J'aimerais mieux te voir partir sans “ chemise.”
I1 dut done emporter crosse, mitre et en user. “La victime sera parée pour le sacrifice,” se plaisait-il à répéter.
Dire le bonheur de sa famille est impossible. Son vieux père ne pouvait que regarder son. fils et pleurer. Lui, calme, souriant à l’affection des siens, semblait reprendre àvec chacun une conversation interrompue de la veille. Ce fut une longue joie. °
‘ Les bonnes religieuses Anne-Marie, sœur Françoise vivaient encore. Comme elles étaient rayonnantes |
Sa présence donna partout lieu aux plus-touchantes manifestations, Au petit séminaire de Précigné, les bras s’ouvrirent, les cœurs s’élancèrent au devant de l’écolier maladif, devenu
“un des plus vaillants apôtres de Jésus-Christ, , En souvenir de
son ancienne charge de règlementaire, monsieur le supérieur Jui remit la cloche que le jeune Vital await-sonnée tant de fois. I fut convenu que l’évêque de Satala, après avoir prévenu du jour quelques mois à avance, la sonnerait encore une fois par an, pour un congé extraordinaire.
< J'étais alors au grand séminaire du Mans, nous écrit Mgr
-Grouard, et je me rappelle fort bien l’enthusiasme créé par
la présence de l’évêque missionnaire. Un vieux prêtre disait : “Je crois, en le regardant, voir le bon saint Julien quand il “vint apporter l’évangile aux Manceaux !”.
SAT RE Ta
Dans la cathédrale de Laval—-ce diocèse venait d’être distrait du diocèse du Mans et placé sous la juridiction de Mgr Wicart, — dans l’église de Notre-Dame, dont le pasteur était alors le bon monsieur Sébaux, dans une foule d’églises : des deux diocèses, Mgr Grandin dut pontifier et prêcher.
Labbé Jean, son frère, était alors curé de Grenoux, dans la banlieue de Laval. C’est là que le jeune évêque célébra les offices de Noël. Les habitants se rappellent encore les belles cérémonies qui eurent lieu dans leur église. Ils étaient fiers, disaient-ils, d’avoir un. évêque à eux. |
Nulle part, peut-être, la réception ne fut plus solennelle qu’à Saint-Loup. Le vénérable curé, M. Blanchard, dont. le jeune
.. Vital s'était autrefois constitué l’infirmier, vivait encore. Le
bon vieillard, malgré son grand âge, alla au-devant de l’évêque missionnaire, se jeta à ses pieds en pleurant et demandant sa bénédiction. Mgr Grandin le releva, l’attira sur son cœur, et mêla ses larmes aux siennes,
* Partout .où il porta la parole, il étonna l'auditoire par son élocution communicative, d’une simplicité qui allait jusqu’au sublime, On l’écoutait, avec émotion, parler de ses sauvages,
. de leur dénuement, de ses joies, de ses tristesses.
Ïl visita quelques séminaires, et elle fut profonde Vimpression produite par ce jeune évêque si accueillant, au si bon
. sourire, à la parole si simple. Au petit séminaire de Mayenne,
le supérieur, le vénérable monsieur Fillion, lui présenta les élèves de philosophié dans la cour de récréation. — “ Monseigneur, lui dit-il aimablement, choisissez parmi ces élèves ceux que vous voudrez pour travailler Pins vos missions.” L’IEvêque, étendant alors les mains de chaque côté: “Je prends ces deux-là ”, répondit-il, et il attirait à lui deux séminaristes.
Ce fut; pour ces jeunes gens, le vent sequere me du Sauveur. | Quelques années plus tard, ils étaient lun et l’autre les apôtres
du Nord-Ouest, sous la direction de Mgr Grandin. Ces deux élus étaient le Père Leduc et le Père Légeard.
Les émotions, les craintes, les préoccupations eurent bientôt brisé sa constitution déjà si débile. Il tomba dangereusement malade au Mans, chez son cousin, monsieur Latouche. Pendant quelques jours on put redouter un fatal dénouement. Madame Jatouche, cousine, germaine de sa mère, le soïgna comme une sœur aînée, Il ne fallut pas moins de quarante jours de maladie où de convalescence pour le remettre sur pied. |
Le jeune prélat craignaif de manquer au rendez-vous, de ne pouvoir porter à ses frères, dans le Nord, un secours qu'ils attendaient avec une si sainte impatience, de retarder ainsi Pextension des missions. Dieu entendit les accents chaleureux qui s’exhalaient de ce cœur si ambitieux de procurer sa gloire.
À l’époque fixée pour le départ, Mgr Grandin éprouva un peu de mieux. Il fit ses adieux à sa famille, repassa l’Atlantique, s'arrêta quelques jours au Canada pour y surveiller Pim- pression de divers livres sauvages et s’y occuper activement des intérêts des missions du Nord, auxquelles, ‘plus que jamais, il éprouvait le besoin de se dévouer corps et âme.
Il apportait quelques ressources, et, ce qui valait mieux, il conduisait une pléiade d’apôtres, pari lesquels un de ses
.cousins, M. lPabbé Grouard, et le Père Séguin. M. labbé
Grouard, qui deviendra évêque d’Ibora et vicaire apostolique
. Athabaska, fut laissé au grand séminaire de-Québec pour y
achever ses ‘études théologiques. C’était un neveu de la bonne Anne-Marie, la protectrice de Vital. ‘Au Canada, Mer Grandin put obtenir plusieurs sœurs de Charité destinées à PIle à la Cross, où il devait lui-même les accompagner. Il était con- :. venu qu'il devait résider ou plutôt prendre barre à cette mission, avec le titre de pro-vicaire de la congrégation des
Oblats. .
Mgr Taché se rendit à la rencontre de son coadjuteur. Les. deux prélats se donnèrent une accolade, racontait un des. témoins, comme on ne s'en donne pas deux fois dans la vie. Le séjour du Père Grandin à Saint-Boniface n’était pas oublié.
Une année de ministère avait suffi pour lui gagner tous les. - cœurs. Une foule nombreuse se porta à sa rencontre avec un affectueux empressement.
L’évêque de Satala ne resta que vingt jours à Saint-Boniface, encore fut-il malade tout le temps. Cette. maladie fut un, sujet de pieux étonnement pour tous ceux qui en furent les témoins. On ne savait qui plus admirer, ou du chrétien supportant avec une sainte résignation là*souffrance et la douleur, . ou de lapôtre montrant davantage l’ardeur de son zèle. Mgr de Saïint-Boniface fit de vives'instances pour déterminer son coadjuteur à rester à l’évêché jusqu’au printemps suivant, tandis qu’il irait à sa. place à l’Ile à la Cross. Toutes ses instances furent inutiles. Mgr Grandin finit par persuader à tout le monde, ce dont il était convaincu lui-même, que leretenir, c'était le tuer. “Je n'aurais pu vivre à Saint-Boniface, disait-il, tandis que l’évêque titulaire serait allé chez les sauvages.”
Il avait foi dans l'efficacité de son ministère comme remède ; il avait surtout foi dans la bonté de ce Dieu qu’il voulait servir à tout prix, en la protection de Celle sous la bannière immacüléede laquelle il s'était enrôlé et qu’il aimait si tendrement.
Le 30 juillet, l’évêque de Satala, comme écrasé sous le poidsde la responsabilité épiscopale, se faisait porter de son lit où la maladie lavait cloué, à la voiture qui devait le conduire à quelques lieues plus loin, où il devait s’embarquer pour l'Ile à la Crosse, Mgr Taché l’accompagna jusqu’à l’embarcation. Là, encôre, il ft de nouvelles instances pour partir à la place
de son coadjuteur. Des vomissements, éprouvés par celui-ci
ce
durant cette première partie du voyage, l’avaient épouvanté. Mgr Grandin le supplia de ne pas insister, et les deux" prélats se séparèrent aussi émus l’un que l’autre. >"
"La VÉx, Mère D'Youviiee, fondatrice des Sœurs Grises.
Nous ne décrirons pas les péripéties et les accidents de ce voyage, l'émotion des sœurs en voyant les sauvagesses, leurs
- voisines, croquer à belles dents la vermine qu’elles prenaient sur elles-mêmes ou sur leurs enfants, les trente-six portages qu'il fallut exécuter, les chutes dans les bourbiers, l’abandon des guides, les longs campements sur la grève humide, ete. Ce voyage dura soixante-sept jours. Il fut un enchaînement de difficultés, de contre-temps, mais aussi d’une protection: visible et spéciale. .
Enfin, le 4 octobre, la généreuse troupe débarqua à la mission de Saint-Jean-Baptiste, à l’Ile à la Crosse, à la grande satisfaction de tous ceux et celles qui là composaient, de tous ceux et celles qui la recevaient. |
La congrégation des sœurs de la Charité, dites Sœurs Grises de Montréal, dont Mgr Grandin voulait s’assurer le concours à VIe à la Crosse, avait envoyé un essaim à Saint-Boniface, dès 1843. Elles venaient de wétablir à la mission Sainte- Anne qu’elles devaient bientôt abandonner en faveur de la jeune mission de Saint-Albert. Elles se consacraient à ces œuvres lointaines et difficiles à la seule condition qu’ on leur procurerait des secours spirituels, et qu’on facititerait l’accomplissement de leurs saintes règles.
Quand l'Evêque voulut faire observer que les missions étant pauvres et les ressources incertaines, on ne pouvait pas promettre beaucoup ni promettre positivement, il Jui fut répondu : # Nous savons bien que les bons Pères, chargés des différentes missions, ne laisseront pas souffrir nos sœurs; nous ne demandons que le vêtement et la nourriture. — Mais les Pères, euxmêmes, n’ont pas de quoi pourvoir à leur subsistance ? — Dans ce Cas, n0S SŒUIS jeûneront comme eux et prieront Dieu de venir en aide aux uns et aux.autres.”
On comprénd combien est nécessaire et fructueux cet apostolat des sœurs aux missions étrangères. La femme est éminemment apte au ministère de la charité. Outre l'éducation
des enfants, le soin -des malades, il est mille détails de la vie dans lesquels le prêtre missionnaire ne peut pas descendre, et dans lesquels, pourtant, il est bon qu’une main ‘expérimentée et charitable vienne façonner le cœur .de ceux qui, arrachés naguère à linfidélité, ignorent combien est abondant le sur-
croit promis à qui “cherche d’abord le royaume de Dieu et
‘sa justice.” Ces saintes filles apparurent comme des visions du
ciel à ces pauvres femimes sauvages dont elles catéchisaient Vignorance. |
Elles faisaient comprendre à la femme sauvage son profond abaissement par le: spectacle même de la hauteur morale à laquelle la femme chrétienne est parvenue.
La religieuse, dans le Nord-Otüest comme ailleurs, devint la consolatrice et Vamie des pauvres. (Ces bonnes sœurs faisaient l’école, soignaient les malades, leur parlaient de rédemption, de salut, de repentir, d’espérance, de Jésus, de Marie, du ciel, et relevaient le prestige de leur sexe aux yeux des sauvages. On pouvait entrevoir le jour où les anges de Dieu récolteraient de nombreuses gerbes là où, par leurs mains, la divine semence était jetée. -
Le séjour de Mgr Grandin à PIle à la Crosse ne fut pas oisif. Tour à tour catéchiste, InaçOn, menuisier, ete, il se fit tout à tous. I mit. la dernière main à la mâison des sœurs, et ajouta une sallé à la résidence des Pères. "i ‘
Pendant Phiver il dut s’ingénier pour nourrir Îles. sœurs et les orphelins. Un des Pères nous initie au dur travail de V’Evêque : “Pendant deux mois, je fis la pêche avec Mgr Grandin. Vous voyez qu'ici les évêques font un peu. ce que faisaient les premiers apôtres. La pêche se faisait engore Sous
Ja glace, car c'était aux mois de janvier et février. Ïl y avait
28 à 80 degrés de froid, et nous étions souvent obligés de nons battre les flanes pour nous réchauffer.”
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