AVANT-PROPOS
Ail cours de nos recherches, longues et multipliées, touchant les affaires politico-religieuses en Canada, nous fûmes singulièrement frappé de rencontrer à chaque instant, pour ainsi dire à chaque tournant de notre chemin, la belle et souriante figure de Mgr Ignace Bourget, second évêque de Montréal, devenue la métropole commerciale de la Confédération Canadienne.
Force nous fut ainsi de constater, sans cesse, les heureux effets des fondations pieuses ou charitables de cet homme de Dieu. Ses initiatives hardies, celles-là même qu'on avait cru tout d'abord aventurées, nous apparurent comme des oliviers vigoureux, dont les rameaux touffus nous parlaient de la paix toujours chère à cette âme d'élite, et dont les fruits abondants nous entretenaient encore des bénédictions assurées aux œuvres inspirées par la Providence elle-même.
Bientôt nos fûmes familiarisé avec ce «Saint de Montréal», comme la forte voix de tout un peuple reconnaissant aimait désigner ce père commun, affectueux et bon, si inlassablement dévoué qu'il sut, au milieu des pires contrariétés, transformer les conditions de la vie morale et religieuse d'un pays neuf, en plein travail de formation économique, politique et sociale.
Nous apprîmes par la même occasion que ce vénérable
prélat s'était trouvé, sa vie durant, en butte à des objections tout à fait imprévues, à des attaques et des résistances malheureuses, aussi sournoises et perfides qu'elles furent persévérantes.
Tout d'abord, son élévation même au siège épiscopal de Montréal agita profondément les mares stagnantes de cette ville ; mares croupissantes où des appétits satisfaits, ligués avec les désirs violents de domination se gardaient par la routme et l'abandon des âmes. La vigilance de l'évêque, son zèle, son ardeur, sa charité, surtout sa profonde piété envers le siège apostolique, aussi son attachement à la liturgie, aux saines doctrines romaines, le firent apparaître à quelques affligés de la maladie du sommeil moral comme un insupportaple brouillon qu'il fallait décourager de suite et puis, pour tout l'avenir, entraver. L'esprit de contradiction, l'opposition systématique emportaient ainsi des hommes, par ailleurs distingués, qui subordonnaient à leurs intérêts particuliers les besoins spirituels du troupeau conflé à leur garde, charge sainte entre toutes, mais qui se trahissait chez eux de plus en plus exigeante, à mesure qu'elle se révélait plus inefflcace.
Ces intérêts de la terre, opposés à ceux du ciel ; cet amour violent, exclusif d'un clocher dont l'ombre raccourcie n'abritait plus tous les foyers ; cette routine qui devenait farouche à force d'égoïsme et féroce par excès de mauvais vouloir, barrait résolument toutes les voies nouvelles ouvertes cl l'activité de l'évêque. En effet, chaque pas que Mgr Bourget aventurait sans leur aveu dans la voie du progrès moral, imposé par le progrès matériel et social ambiant, arrachait à certains embusqués du sanctuaire des récriminations d'autant plus indignées qu'elles étaient moins motivées, ou plus déplacées. Pour ces raisons déconcertantes, nous devenions les spectateurs attristés d'hostilités sourdes ou déclarées, que le parti pris faisait acharnées, dont l'injustice même et la violence rendirent éminente la vertu toujours aimable de Mgr. Ign. Bourget.
C'était bien là cette contradiction des bons « a^euglés » qui éprouve l'or dont est faite la vertu des élus.
Car, enfin, comment raisonnablement, honnêtement expliquer ces phénomènes !
S'agissait-il de soulager le clergé séculier, surchargé, du soin des retraites fréquentes et des missions pénibles en amenant à leur aide des réguliers compétents et fervents, Oblats ou Jésuites ; aussitôt Tévêque, uniquement soucieux du salut des âmes, avait à compter avec la présomptueuse église de Notre- Dame qui entendait suffire à tout et, contre tous, faire valoir un monopole exorbitant.
S'agissait-il d'assurer aux disgraciés de la nature des moyens d'existence, aux malades des soins, aux orphelins un asile, aux vieillards, le refuge de la dernière heure avec l'espoir d'une fin édifiante et paisible ; d'un Séminaire opulent s'élevait promptement comme un reproche justifié quelque sourd et menaçant murmure ; des athlètes inattendus, leurs manches retroussées, leurs poings en bataille, descendaient déjà en lice, provoquant le bon maître à quelque combat singulier : c'est qu'on ne voulait point de concurrence, ni des exemples mortifiants sur aucun terrain, pas même sur celui où la compassion fusionne d'ordinaire tous les cœurs !
S'agissait-il encore de faciliter au peuple chrétien, par trop dispersé, les pratiques de sa Foi ; d'assurer dans de meilleures conditions l'assistance due aux mourants ; de multiplier les paroisses et, à l'occasion, les chapelles de secours et les cimetières, ces « Messieurs de Saint-Sulpice » étaient encore debout. Etait-ce, du moins, pour applaudir, ou pour seconder le généreux et nécessaire effort ? Non pas ! Mais bien pour parler de dettes fictives qui auraient justifié un monopole, devenu odieux à force d'être tyrannique.
S'agissait-il, d'autre part, de pourvoir h l'éducation, à l'instruction chrétienne de l'enfance ; de la formation intellectuelle de la jeunesse : fallait-il, sous peine de déchéance irréparable, élever église contre temple, fonder face à l'Université sectaire McGill une Université catholique digne d'une cité florissante, sûre déjà du plus bel avenir ? les mêmes contradicteurs se ruaient au-devant de l'Evêque pour le combattre toujours !
Il y eut, ainsi, des luttes inénarrables oii l'on voyait le plus clairvoyant, le plus zélé, le meilleur, le plus charitable des évêques aux prises avec des « Saints » en pâte qui n'admet-
talent pas quon put gagner le Ciel par d'autre issue que par la poterne surbaissée de leur enclos à péage.
Comment à ce spectable navrant nïiurions-nous pas été tenté de dire notre surprise, notre grande pitié, qui fut si longtemps la grande pitié de Montréal ?
C'est pourquoi, certain jour, nous times part de notre projet d'écrire à un Canadien-Français, très distingué, de pas- . sage à Paris.
Nous sommes encore sous l'impression de la vive commotion que nous causâmes à ce brave homme d'un tempérament sanguin.
Notre interlocuteur parut tout à coup les yeux hagards, les lèvres frémissantes : il manquait de souftle décidément, de cœur peut-être et, respirant partant avec effort, après une pause prolongée qui l'aida à se remettre de son émoi, mais encore les bras au ciel, il nous cria :
— Bonté de Dieu ! vous n'en ferez donc rien.
— Est-ce que cela léserait par hasard votre santé ?
— Je ne l'ai pas dit.
— Mais alors ?
— Mon cher Monsieur, croyez bien que pas une àme dans Montréal n'avouei*a qu'elle pense comme vous et que personne chez nous ne vous encouragera dans pareille entreprise.
— Faut-il croire aussi que le grand et généreux évoque Bourget qui, de son vivant, avait pour l'honorer autant de sanctuaires que Montréal avait jadis de coeurs reconnaissants ; et serait-il vrai que l'apôtre zélé, que le brave citoyen dont la pierre et le bronze perpétuent la mémoire au milieu d'une cité qu'il combla de bienfaits, n'y compte plus assez de partisans pour lui rendre quelque justice posthume, ou pour approuver l'effort désintéressé qui doit dégager sa mémoire du poids de la calomnie ?
— Mais tous au contraire s'en réjouiront !... seulement dans l'intimité de leur conscience opprimée : ne dit pas la vérité chez nous et ne l'écoute pas qui veut ! Parfaitement !
— Qu'est-ce à dire encore ?
— Qu'un Canadien, à moins qu'il ne veuille se faire accrocher à la lanterne la plus proche, ne se risquera jamais à
écrire, peut-être même ii lire, l'histoire vraie des tribulations de Mgi Ignace Bourget ! !
— D'où vient donc le danger ? Qui entretient cette terreur ?
— Notre-Dame !
— Vous plaisantez.
— Dieu m'en garde ! J'oublie que vous n'êtes pas initié à nos formules. Nous citons prudemment une enseigne au lieu d'indiquer une boutique. Quand donc un Canadien, résumant sa pensée discrète à l'égard de quelques personnalités ou au sujet de certains conflits, accuse Notre-Dame ou le Séminaire, comprenez : Saint-Sulpice, certains Sulpiciens, sans plus...
Malgré nos instances, nous n'arrivâmes pas à arracher à ce terrorisé la moindre confidence supplémentaire qui put nous documenter sur « les Mystères » de Notre-t)ame de Montréal
Nous n'en devenions que plus intrigrés, résolus à faire le grand jour qu'aime l'historien intègre.
Nous risquâ^mes donc quelque publicité, nous fîmes des démarches auprès de personnalités qui connurent l'illustre évoque, ou qui vécurent avec des personnes admises jadis dans son intimité. Cela parut à beaucoup d'autant plus naturel de notre part que, dans nos « Voix Canadiennes : Vers V Abîme » nous nous étions déjà occupé des évêques Taché de Saint-Boniface et Laflèche de Trois Rivières, vaillants compagnons d'armes de Mgr Ignace Bourget, et quelque peu de Mgr Bourget lui-même.
Nous ne fûmes, par suite, nullement étonnés de recevoir le 2 avril 191'i, venant directement du Canada, un fort volume, qui se passait d'introducteur, et un pli cacheté dont l'origine était des plus lionnêtes, le tout relatif à l'héroïque évêque de Montréal.
C'était pour nous une bonne fortune, à coup sûr, dont nous remercions ici au nom de la vérité historique et de nos lecteurs qui l'honorent le bienveillant donateur.
Nous tirons de ce pli, d'abord la lettre et les déclarations que voici :
(Au R. P. Grenier, S. J. Collège de Saint-Boniface)
Clarence Creek, Ont., 29 mars 1909.
Mon Révérend Père, — En réponse à votre lettre du 12 de ce mois, j'aime à vous dire que, en effet, j'ai en main les notes écrites sur la vie de feu Mgr Bourget, par mon vieil onole. Je les ai en double. Elles sont en sûreté ici puisqu'elles sont dans le coffre-fort de la fabrique avec les archives paroissiales. Je serais, sans doute, heureux de les voir servir pour faire connaître davantage le saint évêque de Montréal, et comme elles ont été écrites par un qui a vécu pendant plusieurs années dans l'intimité avec le saint évêque, elles ont, je crois, utie valeur historique incontestable. L'auteur s'est appliqué surtout à faire valoir sa sainteté,, sa piété, son amour de la vérité, son dévouement au pape, montrant que toutes ses actions, ses polémiques n'avaient pour but que la gloire de Dieu, le triomphe de la vérité, le bien des âmes et le développement de l'église de Montréal dont il était Ciiargé.
Ce travail est divisé en cinq livres.
Dans les livres premier et deuxième : l** Vie de Mgr Bourget ; 2° Direction donnée à l'instruction publique ; 3** Son hospitalité : 4*^ Sa conservation, son esprit de prière ; 5° Sa prédication ; 6° et 7° Sa ferveur et son onction en administrant les sacrements, surtout l'ordre ; S*' Incendie du 8 juillet 1852 ; 9° Adoption du plan de la Cathédrale ; 10° Audiences ; 11° Sa charité ; 12° Sa discrétion ; 13° Mgr Bourget et les RR. PP. Jésuites, E.xercices de Saint Ignace.
Livre III. 1° Départ de M. Quiblier ; 2° Synodes ; 3° Dettes de l'évêque, et causes de sa crise financière ; 4° Affaire Hudon, Maréchal ; 5° Mgr et le malheureux Chiniquy ; 6° Dette de la fabrique Notre-Dame ; 7° Visites pastorales.
Livre IV. Sa dévotion envers la sainte Vierge ; 2° Les Saintes Reliques ; 3° Le Chemin de la Croix ; 4° Le Saint-Sacrement ; 5° La Propagation de la foi ; 6° Les zouaves canadiens : 7° Collectes de Mgr Bourget ; 8° L'Université Laval ; 9° Les Pères Oblats de Marie Immaculée ; 10° Les Viatéurs ; 11° L'Episcopat canadien ; 12° Sa charité ; 13° Les communautés de femmes. Les Sœurs de la Miséricorde.