‹ Mgr. Ignace Bourget, sa vie, ses contrariétés, ses œuvresChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Unité de la vie de Mgr Bourg et. — Son hospitalité. — Bivalité du Séminaire. — Le Clergé prend parti pour son évêque et s'attache cordialement à lui. — Le vieil évêché et ses agrandissements . — Activité et science de Mgr Bourget. — Sa piété, sa charité, son éloquence, sa dévotion envers Jésus-Hostie. — Il vulgarise la pratique du Chemin de la Croix et aide puissamment à répandre le culte de la Vierge, mère de Dieu.

Le lecteur est déjà pénétré de l'admirable unité de vues qui distingue tous les actes de l'administration, sage et féconde, de Mgr Bourget. Il était, à vrai dire, encouragé par l'attitude et les suffrages de son clergé. Il est des incidents, des situations sur lesquels nous voudrions pouvoir ne jeter que le voile de la charité : mais comment s'y résoudre, quand le silence serait un déni de justice envers des morts qui furent desservis jusque dans leur tombe, une altération par abstention de la vérité historique, qui mérite tout d'abord nos hommages.

L'Eglise de Notre-Dame et, par extension, le Séminaire étaient riches et les Sulpiciens, maîtres à leur façon, passaient comme étant les « Seigneurs » de Montréal.

On ne pouvait, pour cette raison, manquer de les courtiser ; les nécessiteux de toutes catégories les sollicitaient, et l'es prêtres à l'occasion, sous Mgr Lartigue pour des motifs divers, devenaient leurs commensaux fidèles.

L'évêché traînait alors une existence morne, dans un isolement voulu qui fut pénible. Saint Sulpice le voulait ainsi.

Au Séminaire, en ce temps comme aujourd'hui nous apprend le Mémoire de l'abbé Poulin, on était manifestement flatté de donner gîte et couvert aux prêtres qui y allaient plu-

tôt que de frapper à la porte « Saint-Jacques », c'est ainsi qu'on désignait alors l'évêché avec une pointe d'irrespectueuse ironie. Mais, grâce aux qualités aimables et au charmant accueil que Mgr Bourget réservait à ses hôtes, le nombre des visiteurs de la rue Saints-Jacques., allait sans cesse grandissant, tant et si bien que le vide se faisait chaque jour un peu plus au Séminaire, tellement en effet, qu'à la veille de l'incendie de rëvêché et de lw< cathédrale survenue le 8 juillet 1852, la migration était' complète. Si rares étaient les prêtres qui préféraient encore l'hospitalité du Séminaire, qu'on, se demandait tout naturellement et avec curiosité quel démêlé, ces dissidents pouvaient bien entretenir avec le bon évêque, accueillant pour tous.

La destruction du palais épiscopal remit forcément le Séminaire en faveur ; mais sitôt que Mgr de Montréal eut un nouveau gîte, ses hôtes habituels lui revinrent avec bonheur.

Evidemment, remarque M. Paulin, la largue hospitalité offerte par Mgr Bourget aux membres de son clergé, que leurs affaires amenaient à Montréal, aurait pu; paraître onéreuse ; il n'en devait rien être, car, mille dons en espèces ou en nature étaient pour la procure une appréciable compensation. Si donc l'archevêque actuel a rompu avec cet usage, qui établissait ou maintenait des' relations cordiales d'une utilité incontestable, ce n'est certainement pas une raison d'économie qui a dicté cette mesure. Ce peut être le désir de mettre fin à des allées et venues incompatibles avec la recherche de certaines aises-, à moins que ce ne fut celui de remonter le prestige épiscopal en rétablissant les- distances: respectueuses.

Or, pour s'en tenir à ce qui concernait les préférences légitimes d'un évêque de moeurs aussi patriarcales qu'était Mgr Bourget, on peut dire que ce qui le guidait en cette particularité de sa conduite envers ses prêtres dévoués, c'était outre son désir de leur épargner les promiscuités et les inconvénients nombreux que ménage ordinairement la vie d'hôtel, et aux pauvres, d'inévitables frais, le grand plaisir qu'il avait de grouper autour de lui. en une douce et confiante familiarité, ses collaborateurs ordinaires. Il aimait se sentir père au milieu de ses enfants ; il voulait revivre dans l'intimité I

meilleurs souvenirs du passé, et faire en commun d'utiles projets d'avenir. Il était tout rayonnant et fier quand sa table était garnie d'une courone de faces ouvertes, réjouies ; il était fier et à l'aise, heureux à coup sûr quand sa maison bourdonnait comme la ruche besogneuse et ordonnée, d'où les abeilles industrieuses prenaient leur vol empressé pour recueillir sur les champs fleuris le miel des cieux.

Heureux évêque, plus heureux prêtres qui, même dans un moment de détresse morale, s'en allaient à l'évêché, d'instinct, reprendre pied et- confiance pour de nouveaux labeurs : on voyait l'évêque accablé de soucis, et cependant toujours si doux, si bon, si charitable pour tous et en toutes circonstances, qu'on avait grande envie d'être' semblable à lui et on le quittait réconforté, meilleur.

Qu'elle était aimable, cette hospitalité, nous dit M. Poulin, offerte par un cœur si tendre.

C'est avec bonheur que l'on se ressouvient de cet heureux temps, où, selon l'expression d'un curé du Nord (Damien Eaporte), l'on trouvait, avec tant de joie les trois têtes couronnées de la blanche chevelure : Mgr Bourget avec son sourire sur les lèvres, M. Trudeau avec son mot jovial, et M. Paré, empressé de nous être utile. Que de fois des prêtres retardés par des convois de chemin de fer, et arrivant" au milieu de la nuit à l'évêché n'ont-ils pas trouvé Monseigneur à courir plus vite que le portier pour leur donner entrée dans cette maison si hospitalière. Il s'occupait alors- de tous les frais de la réception, conduisait au réfectoire, servait de sa propre main, préparait une chambre et ne quittait son hôte qu'après l'avoir pourvu de tout ce qui était nécessaire. Ni le nombre des visiteurs, ni l'abus même que l'on pouvait faire de son hospitalité n'arrivait à lasser le bon évêque. Parmi les personnes de sa maison, il s'en rencontrait qui étaient fatiguées du bruit, souvent du tapage que faisaient les visiteurs, jusque parfois bien tard dans la nuit. Pour apaiser les plaintes des- uns, les récri< miiiations des autres, Mgr de Montréal plaidait oujours la cause des étrangers et si éloquemment que les plus susceptibles n'osaient même pas exprimer une opinion contraire en sa présence.

Il est impossible de dire la douce liberté dont tous les

prêtres, non seulement ceux du diocèse, mais aussi des autres diocèses, jouissaient à l'évêché de Montréal. Les jeunes séminaristes étaient reçus par lui avec la môme .générosité et la même cordialité que les prêtres eux-mêmes. Les prêtres étrangers, tels que les quêteurs, pouvaient séjourner longtemps près de lui et ils étaient aussi bien traités que s'ils n'eussent été que de passage. L'économe de la maison se plaignait bien quelquefois du long séjour de ces quêteurs, mais Monseigneur le calmait lui disant : « Le bon Dieu vous le rendra. »

C'était un principe chez lui d'accueillir favorablement les quêteurs et d'engager même ses diocésains à leur donner généreusement. « Il faut les remercier, aimait-il à dire à cet égard, ils habituent notre peuple à la charité. G*est un fleuve d'aumônes qu'ils feront couler pour nous-mêmes, et nous n'aurons ensuite qu'à y puiser selon besoin ».

Les prêtres, nouvellement ordonnés, passaient ordinairement une dizaine de jours à l'évêché.

« Mgr Bourget leur faisait alors des conférences particulières. Il consolidait leur instruction religieuse, les initiait lui-même aux exercices du saint ministère, il les envoyait administrer le sacrement de baptême à la paroisse de Notre- Dame.

« Mais la raison d'être principale de ces conférences était bien d'inculquer à tous l'esprit ultramontain et la doctrine de Saint A. de Liguori. Il était toujours préoccupé, inquiet des doctrines gallicanes, qu'à leur insu même professaient les Sulpiciens. Elevés pour la plupart dans ces errements, ils s'en débarrassaient malaisément et toujours il s'en manifestait quelques restes troublants. Voilà ce qui mettait Mgr Bourget mal à l'aise, et contre ces relents délétères, il voulait prémunir son jeune clergé. Le temps que ces nouveaux prêtres, pleins de zèle et d'ardeur, passaient à l'évêché leur paraissait long, ennuyeux, et presque comme temps perdu ; mais plus tard, en pénétrant le motif, ils remerciaient le ciel de les avoir placés ainsi dans la voie la plus sûre. Il les faisait célébrer devant lui et, avec cette bienveillante charité qu'il possédait à un si haut degré, il les avertissait des moindres irrégularités de rubriques qu'il avait remarquées. En les envoyant ensuite comme vicaires, il ne tarissait pas d'éloges à leur su-

jet auprès de leur curé. Tout ce qui était à leur louange était soigneusement énuméré ; silence complet sur les défauts ou tes travers qui pouvaient se rencontrer en eux. La conduite de Mgr Bourget à cet égard fut toujours irréprochable.

« C'était encore, nous apprend M. Poulin, afin de donner l'hospitalité d'une manière plus digne et plus convenable que Mgr Bourget fit élever en retrait de l'évêché construit par Mgr Lartigue, ce que l'on appelait alors le palais épiscopal. Il est certain que l'ancienne résidence de l'évêque, suffisante pour un début, ne pouvait abriter en même temps le chapitre et les visiteurs qui fréquentaient si volontiers cette maison. Comprenant la nécessité d'agrandissements, Mgr Bourget ne voulut pas détruire les lieux dont la vue éveillait en lui tant de souvenirs charmants ; il préférait les utiliser pour les bureaux et pour ses hôtes. Un couloir reliait les deux édifices. Le nouveau palais avait son entrée sur la rue Sainte-Catherine et ne manquait pas d'apparence. La chapelle du chapitre, qui se trouvait entre la cathédrale et le palais, trait d'union entre les deux, était particulièrement belle. Ce fut l'occasion pour le clergé de manifester ses véritables sentiments : aussi, vint-il généreusement au secours de l'évêque ; et, de leur côté, plusieurs pieux laïques de Montréal fournirent des sommes considérables. Il y eut bien, pour cela comme pour le reste, quelques récriminations. Pourquoi cette magnificence et cette grandeur ! demandait-on, mais le calme se fit.

Pourquoi ? Parce que l'évêque l'avait entrepris après avis compétents et mûre délibération, bientôt pénétré de l'idée vraie et depuis démontrée, que l'accroissement et l'embellissement de la ville ne pouvaient lui permettre de moins faire.

« C'est vers le même temps que, dans une assemblée du clergé, il fut question ou d'achever la cathédrale, dont les premiers travaux remontaient à Mgr Lartigue, ou de la remplacer par une vaste rotonde. Mais, pour le moment on en resta là, surtout le dernier projet fut ajourné. L'incendie du 8 juillet 1852 trancha la question, car la destruction simultanée de la cathédrale, de l'ancien comme du nouveau palais épiscopal remettaient toutes choses au même point, où Mgr Lartigue les avait trouvées lui-même. »

Nous ne quitterons pas ces lieux aimés qui vont disparaître

bientôt, sans montrer Mgr Bourget sons son aspect le plus naturel, avec sa véritable physionomie, vivante, communicative, qui le fit survivre si longtemps à lui-même clans la pensée, toujours charmée, de ses admirateurs.

Le Sage nous rappelle que l'homme se fait connaître par îa parole : ne jugez personne, clit-il, avant qu'il n'ait parlé.

Il faut donc écouter Mgr Bourget, ou entendre ceux qui l'ont écouté avant de le juger, lui, qui traversa la destinée de son pays en y laissant sut ses pas une longue traînée de gloire et le bénéfice d'immenses bienfaits.

Qu'était cet évêque dans l'intimité ? Quel était le ton de ses entretiens, la nature et la somme de son travail d'initiation et son esprit de prière ? Ses dévotions favorites ? M. Colin et Mgr Taché nous l'ont fait pressentir.

Le savoir mieux nous importe, l'apprendre davantage ici nous reposera.

Du Séminaire s'échappaient parfois, susurrantes et mystérieuses, des voix indiscrètes, cherchant à faire accroire que Monseigneur avait été mis bien jeune dans le train, qu'il n'avait pu compléter son bagage scientifique, que sa bonne grâce ne faisait point de doute, que sa charité dépassait les éloges les plus flatteurs, et qu*il était aussi plein d'humour captivant que de bonne volonté ; mais qu'il était brouillon à ses heures et pas savant pour un liard I qu'il avait tort, vraiment, de se mettre à dos des hommes distingués qui avaient en excès ce qui lui faisait particulièrement défaut : la science nécessaire pour éviter les écueils qui le faisaient trébucher malheureusement et souvent !

Les braves gens !

Il est un fait certain : en dehors du milieu où le préjugé était cultivé à haute température, Mgr Bourget passait honnêtement pour être un vrai savant, un philosophe né et un moraliste éminent, outre qu'il était véritablement saint dans sa conduite et par ses œuvres.

Il avait été d'abord à fort bonne école en la compagnie de Mgr Lartigue. Il s'était, en outre, formé par l'étude attentive et assidue des meileurs maîtres et dans la méditation approfondie de toutes choses qui méritaient de retenir son esprit éveillé.

Certainement, il était accablé de beaucoup de soucis, mais qui en était la cause principale ? ajoutait-on avec pitié.

Cela d'abord ne pouvait être un tort et fut encore moins un empêchement.

Evidemment, il eut en peines diverses, en bonnes croix et en mauvaises, sa large mesure ; mais telle quelle, elle ne débordait par sa capacité d'endurance, ni n'outrepassait son courage, quant au temps et moyens qu'il lui fallait pour aboutir, il savait les y mettre.

Habituellement, Mgr Bourget se couchait tard, à 11 heures ; et de même, il se levait tôt, à 4 heures, ne donnant, par principe, que 5 heures au sommeil ; ce qui faisait qu'on le trouvait toujours debout. Sans doute, et selon d'inévitables nécessités, cette règle comportait de rares exceptions, mais (.•"était la règle qui avait acquis chez lui la force de l'habitude.

Sa journée était donc longue. Comme il semblait à tous avoir fait le vœu de ne perdre jamais son temps, il se trouvait en mesure de fournir, et il donnait, en effet, une somme de travail prodigieuse. Il travaillait en causant avec les hommes, iî travaillait aussi en s'entretenant longuement avec Dieu ; et, à l'étude qu'il ne négligeait jamais, il s'apliquait à la Théologie, à l'Ecriture Sainte, et même au Droit Canon qu'on lui reprochait gratuitement d'ignorer. Il possédait peut-être par cœur Saint Liguori et son abréviateur Gury ; la liturgie romaine lui était familière et la méditation de la Vie des Saints eut toujours pour lui le plus grand attrait : il paraissait connaître toutes les particularités de l'hagiographie universelle.

Sa mémoire était excellente, sans être d'une forte culture ; elle lui fut toujours d'une grande utilité. Les livres de spiritualité lui étaient aussi familiers et sa conversation courante comme sa prédication substantielle prouvaient qu'il s'en alimentait assidûment. Ses commentaires des Encycliques, le cérémonial des évêques qui commenta divers traités de spiritualité qu'il dédia aux Sœurs de la Providence, et d'autres travaux nous disent sa science aussi bien que sa vertu. De plus, le Crucifix fut un grand maître pour lui qui en était toujours inspiré, c'était bien fait pour mettre fin à la

légende accréditée par le Séminaire : Mgr Bourget, homme pieux mais ignorant.

Sa façon de s'instruire sans cesse consistait à noter et à analyser tout ce qu'il voyait, entendait ou lisait. Il écrivait beaucoup et partout, et en quelque lieu qu'il se rendait, il s'y faisait accompagner de ses auteurs favoris, se procurant encore, chemin faisant, ceux d'actualité qui pouvaient l'intéresser. Il notait ses pensées, ses impressions et le meilleur de ses méditations ; c'est bien dans tous ces souvenirs, dont bon nombre ont disparu, que ses biographes trouveront le plus attrayant de cette âme sympathique.

Il était alors malade, cruellement souffrant dans sa retraite du Sault-au-Récollet. A bout de forces il n'attendait plus que le passage de Fange de la paix éternelle.

« Dans les accès de son mal, nous conte M. Poulin qui en était témoin, il prenait ses cahiers qu'il relisait, afin de ne point perdre encore son temps. Un jour, ayant remarqué un de ses cahiers qu'il avait sur sa table et qu'il consultait avant de m'appeler pour faire un brin de conversation :

— Ces cahiers, lui dis-je, sont formés de papier de diverses couleurs.

— Oui, oui, dit-il en souriant, ils sont comme des échantillons de papiers des différents pays par lesquels j'ai passé et des époques où ils ont été à ma disposition.

« Il commençait, ajoute M. Poulin, le travail de ses mandements longtemps à l'avance. Il corrigeait, annotait, et souvent refondait son travail. Il lui arrivait rarement d'écrire quelque mandement d'un seul trait et seulement quand les circonstances l'exigeaient. On lui demandait de toutes parts sa pensée sur telle ou telle direction à suivre dans la vie religieuse. C'était pour lui une occasion de plus de se mettre au métier, car il répondait à tous. J'ai lu entr'autre chose de lui, un petit traité sur la simplicité qu'il composa à la demande d'une religieuse, et il m'a été aussi permis de connaître un mémoire fait en l'honneur d'un saint, honoré dans une communauté. »

Ce qui prouve qu'on pouvait exposer tous les vœux à ce charitable prélat et que, pour satisfaire la piété de tous, il était capable de toutes les condescendances.

Il était donc très laborieux et non moins homme d'oraison. Il édifiait tous ceux qui l'entouraient.

« D'ailleurs, nous dit M. Poulin bien informé sur ce sujet comme sur tant d'autres, il fallait avoir bien peu de rapport avec lui, pour s'en convaincre. Tout en lui respirait l'homme d'oraison. Mais c'était, ce me semble, à mieux parler, un homme de prière. L'oraison mentale était comme un devoir de justice et une nourriture journalière pour son âme. Mais par la prière paraissait l'expression de cette âme fortifiée par l'oraison elle-même. Souvent il paraissait converser intérieurement avec Dieu, son bon ange ou les saints, et particulièrement avec la très sainte Vierge qu'il vénérait surtout dans son Immaculée Conception. Il espérait tout de la prière et ceci paraissait comme son refrain habituel : Priez, priez.

« Après avoir donné les conseils qu'on lui demandait, il recommandait beaucoup de faire prier les petits enfants. Dans ses instructions, c'était presque toujours le corollaire de ce qu'il avait dit. Que de fois au milieu de grandes difficultés, sur lesquelles on appelait son attention, ne disait-il pas : Priez de votre côté, je prierai du mien, et revenez me voir. Ceci était de tous les jours. J'ai entendu souvent des confrères me dire : « Je suis bien inquiet au sujet de telle ou telle affaire, je crois qu'il serait bon d'aller trouver Monseigneur pour lui confier cette affaire. Je sais bien qu'il va me dire : Eh bien ! priez . Mais je veux qu'il m'aide. Et alors il réussira. » Quand, au retour, nous leur demandions: « Qu'a dit Monseigneur ? » Aussitôt nous les entendions répéter : « Monseigneur m'a dit de prier, de faire prier tous ceux sur lesquels je puis avoir quelque influence et d'aller le retrouver. Mais il m'a promis que, de son côté, il prierait pour moi. J'ai le cœur soulagé. »

« Aussi comme il recommandait la pieuse association de l'Apostolat de la Prière ! Il publia même un mandement afin d'encourager cette belle et pieuse association. Le temps qu'il consacrait à la prière et qui était certainement très considérable, n'est rapporté ici que pour le faire entrer parmi ses occupations journalières. »

Ces devoirs particuliers envers Dieu et envers lui-même généreusement remplis, comme il savait ensuite se prodi-

guer au prochain, et par la conversation comme par la prédication, lui passer aimablement une science bien assimilée !

Il avait d'ailleurs l'esprit fin, délicat, très observateur et pétillant, ayant oujours prêt à jaillir d'une occasion fortuite le mot juste qui définissait les situations et les choses ; pour tout assaisonner selon la justice et la vérité, il mettait en œuvre sa charité vraiment évangélique.

Sa foi, sa piété, sa charité étaient de tous les jours ; elles se manifestaient à tous propos, à chaque instant. Ayant beaucoup vu, tout observé et retenu bien des choses, il était naturellement un causeur intarissable, -que des grâces particulières permettaient d'entendre longtemps sans lassitude. Il brillait dans ses entretiens sans rechercher l'effet à produire : ï. se montrait savant avec les érudits, avisé avec les gens d'affaires, aimable et renseigné envers tous, faisant sans s'en douter la conquête de tous lés cœurs. Avec les vieillards il parlait volontiers du bon vieux temps ; avec la jeunesse, des convenances de l'avenir qui leur souriait, si bien qu'en tous lieux et par tous les gens, il était accueilli ainsi que le soleil qui mûrit les fruits l'automne venu, ou comme le soleil qui fait éclore les fleurs du printemps. Puisqu'il survenait toujours en rayon lumineux qui ranime et réjouit, il pouvait parler à son gré et il causait simplement, gentiment, souvent très gaiement ; mais, sans paraître y toucher jamais, une bonne pensée tombait ici comme la goutte de rosée dans la fleur épanouie et là une bonne parole ainsi qu'un baume sur un cœur endolori, le tout fort discrètement, à propos, si bien que, édifié, consolé, instruit et parfois réprimandé, chacun, content de la mesure qui lui revenait, se prenait à penser, et beaucoup disaient : « A quand notre petit bout d'archiconfrérie ? »

On appelait ainsi la tournure édifiante, pieuse et instructive que Mgr Bourget savait donner à toute conversation, même la plus enjouée.

L'arrivée, en tout lieu, de cet évoque sainement populaire, amenait toujours une grande affluence de peuple ; ce qui faisait plaisir à cette âme d'apôtre en quête d'occasions de bien faire. Dans les réunions qui en résultaient, pour mettre les gens en train, les cœurs en gaieté, il avisait volontiers

— loi —

une bonne tête complaisante et point dénuée de savoir dire7 ni de savoir faire ; il la travaillait ferme pour le plaisir d'autrui. II taquinait, et combien il attendait impatiemment les bonnes et vives réparties, qu'il encourageait de son regard chaud, bienveillant, et qu'il riait de bon cœur quand il encaissait, parfois avec un appoint bien senti, la monnaie de sa pièce.

Tout en lui était matière d'édification, moyens de persuasion, une invile à penser au bien à faire en ce monde pour mériter le bonheur en l'autre. Prêchant par l'exemple, il prêchait aussi et combien éîoquemment par la parole.

Parmi les qualités que Quintilien, et, après lui, tous les maîtres exigent du bon orateur, il faut placer celle par laquelle il se rend maître de son auditoire.

Sous ce rapport, Mgr Bourget était passé maître. Il captivait l'attention de ceux auxquels il s'adressait. Sa voix était vibrante et sonore, bien que faible elle se faisait entendre et comprendre de tous, même dans les plus grandes églises, comme Notre-Dame de Montréal. Quand il le pouvait, il tenait à cœur de préparer ses instructions ; cependant ce n'était pas une satisfaction qu'il pût prendre tous les jours. Malgré ses improvisations obligatoires, il plaisait. Son ton était un peu traînant à la finale, mais il était doux et persuasif. Il y avait tant d'onction, cte sincérité et de conviction dans ses accents, qu'il pénétrait les cœurs. Parfois, il lui arrivait de faire de grands gestes. Il brillait par l'à-propos de ses remarques, par une très grande finesse d'observation, par de délicates allusions. Toujours digne, réservé, d'une impeccable charité pour les personnes, il n'avait de rigueur, d'emportement que contre le vice. Quand il s'était peu préparé, sa phrase devenait plus languissante, mais si le mot se faisait plus attendre, il arrivait toujours juste à point, et si bien de circonstance qu'on n'en pouvait désirer d'autre.

« Je crois, dit M. Poulin, que la plupart du temps, on aurait pu sténographier ses discours et qu'avec peu de retouches on aurait pu les publier. Il excellait dans une réponse à faire ou dans une adresse à produire. Tous les témoins de ses répliques en restaient émerveillés : on admirait leurs finesses ou leur transparence. Il en allait de même pour les

courtes allocutions qu'il prodiguait au cours de ses visites pastorales. Chacun en se retirant répétait ce qu'il avait entendu, et plusieurs y mettaient le ton, l'accent qui les avaient frappés dans cette parole aimée. Les colonnes des journaux, tels que la Minerve, l'Ordre, le Franc Parleur, le Nouveau Monde et surtout les Mélanges religieux fourniront à ceux qui les recherchent un très grand nombre de ses allocutions, réponses et adresses qui ont des tournures bien personnelles, »

Avant de poursuivre l'étude des événements qui donnèrent leur forte empreinte à cet épiscopat mémorable, nous ajouterons un mot de la façon édifiante qu'avait Mgr Bourget d'administrer les sacrements et de ses dévotions préférées.

Nous continuons à reproduire le Mémoire de M. Poulin ou de nous en inspirer.

L'adolescent, note M. Poulin, voyait apparaître le saint Pontife s'avançant à pas lents, à la démarche un peu saccadée ; le prélat qu'il attendait avec impatience. Il regarde avec étonnement cette mitre d'or qui, en couvrant la tête, laisse cependant voir cette belle chevelure blanchie avant le temps et qui flotte sur les épaules de l'évêque. Il contemple ce regard doux, qui dans ses yeux bleus, paraît si infiniment modeste. Mais ce qui le frappe encore et surtout c'est un demi sourire qui ne disparaît pas de ses lèvres. Quelles nuances n'avait pas ce sourire très caractéristique : il était tantôt l'expression de la bonté et de la joie, tantôt celle de l'admiration ; et parfois il trahissait quelque sévérité et même de l'indignation. Le plus souvent, néanmoins, il me paraissait le reflet d'une joie intime et comme le chant d'une action de grâces ^ui s'élevait vers Dieu. Cependant toute cette figure aux traits réguliers, à la peau colorée, comme illuminée par l'inspiration, n'échappait pas à cet adolescent. Il sentait naître dans son âme le respect, l'attachement, l'admiration. Le pontife va commencer les fonctions sacrées. On lui met sur la tête la mitre blanche qui rappelle aux enfants la blancheur qui convient à leur âme. Il accepte le bâton pastoral qu'il prend pour conduire ses nouvelles brebis dans les gras pâturages qu'arrose l'Esprit Saint. Il monte à l'autel et se tourne vers ceux qui viennent lui demander l'Esprit Saint et ses

dons, qui leur seront si nécessaires pendant la vie. Il élève les mains et les impose avec la majesté d'un pontife qui va opérer une grande merveille. Ah ! que ce moment était solennel, pour lui et pour les autres ! Cette invocation à l'Esprit Saint, prononcée avec tant d'onction et d'une voix si vibrante de foi et d'amour, impressionnait vivement les assistants. Puis s'avançant vers eux, il achevait de donner à ces jeunes gens le sacrement de confirmation. Le ton de sa voix, l'accent de sa parole faisaient parfaitement comprendre ce qu'il communiquait à cette jeunesse réunie à ses pieds. En récitant le Pater et le Credo qui terminent cette touchante cérémonie, il enseignait à tous la manière de prier. Il y avait certainement les trois motifs d'une bonne prière la foi, l'espérance et la chanté. Chacun se retirait, emportant en soi des impressions qui ne devaient s'effacer jamais, et un tableau qui devait rester toujours cher dans l'intérieur des familles.

Que dire de l'administration de l'Ordre par ses mains ?

J'ai lu, continue M. Poulin, plusieurs interprétations du Pontifical, et d'autres ouvrages sur la dignité du prêtre ; mais je ne crois pas en avoir rencontré de meilleures, ni peut-être d'aussi touchantes que celle que Mgr Bourget en donnait en prononçant les paroles que l'Eglise met dans la bouche de ses pontifes. Comme il était grave et en même temps rempli de douceur, c'était bien là la voix de l'Eglise, notre bonne mère. Elle avertit ses enfants des devoirs qu'ils auront à remplir ; en même temps elle inspire la confiance par la grâce qu'elle répand en ce sacrement. Je n'oublierai jamais les impressions que me causaient toujours les interrogatoires qu'il faisait à l'archidiacre : Scis illos esse dignos ? et l'adresse qu'i) faisait aux ordinancls : Filii carissimi. Quelle dignité dans les prières ! et quelle flamme dans les allocutions ! Il aimait faire quelques ordinations pendant les retraites pastorales. Cela, disait-il, rappelle aux prêtres les impressions qu'ils ressentirent dans ces moments solennels et les engage mieux que les instructions à chercher leur première ferveur. Fidèle observateur des saintes lois de l'Eglise, il s'efforçait d'exécuter toutes les rubriques et toutes les prescriptions du Pontifical, doué qu'il était d'un esprit d'ordre et de ferveur.

Et comment passer sous silence la piété du vénérable

prélat envers Jésus Hostie ! Il passait de longues heures agenouillé devant le Saint Sacrement, il faisait de fréquentes visites au Dieu caché dans les tabernacles, indiquant ainsi le grand attrait- qu'il éprouvait pour ces entretiens intimes avec le maître qui a dit : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes.

Mais, nous explique M. l'abbé Poulin, sa dévotion envers cet auguste sacrement ne se bornait pas à ses actes personnels de filiale adoration. Il voulait de toute l'ardeur de son âme répandre partout sa dévotion envers la sainte Eucharistie. Dans ses visites pastorales il avait toujours un mot pour encourager la dévotion envers Jésus-Christ dans le sacrement de son amour. Si quelquefois un curé se plaignait de l'ennui qui venait malgré lui l'assaillir dans une desserte isolée :

— Oh ! lui disait-il aussitôt, n'avez-vous pas îe meilleur des amis à côté de vous ? Vous êtes bienheureux de tenir compagnie à Notre Seigneur qui est si souvent délaissé par les hommes du siècle.

Il prenait d'ailleurs un soin tout particulier à visiter les tabernacles pour constater si tout y était en ordre. Il ne trouvait jamais que les vases sacrés fussent trop précieux. Les dais, les umbrellinos étaient souvent l'objet de ses contrôles. Et quand il remarquait une église bien ornée et bien tenue, il en félicitait chaudement le pasteur.

— Je l'ai entendu, dit M. Poulin, faire le panégyrique d'un curé qui n'avait guère pour mérite que son attention à bien entretenir son église :

« C'en est assez, disait-il, pour bien augurer de sa félicité éternelle. Il est impossible que Notre Seigneur ne puisse pas accueillir favorablement le prêtre qui a soin de son temple.

Mgr Bourget fut un précurseur de la communion plus fréquente.

S'il eût pu s'occuper plus activement de l'association de la couronne d'or, qu'il avait beaucoup recommandée, il en aurait, sans doute, été très heureux. Mais emporté, comme il l'était, par le tourbillon des affaires qui ne lui laissait que peu de loisirs, cette dévotion ne fut, pour ainsi dire, qu'un éclair qui traversa sa vie, mais dont le feu était parti de son

■ l-JO

cœur brûlant d'amour divin. Ce -qu'il n'avait pas pu suivre dans l'association de la Couronne d'or fut amplement compensé dans l'institution des Quarante Heures perpétuelles. One d'opposition encore n'eut-il pas à surmonter surtout pour l'adoration nocturne, et pour faire supprimer les sermons pendant l'exposition du Saint Sacrement î Cependant, comme ordinairement, et dans toutes les entreprises qu'il avait à cœur, il réussit parfaitement. Les fidèles, loin de murmurer de la privation des sermons dans cette circonstance, reconnaissaient volontiers que Noire Seigneur leur parlait assez sensiblement sur l'autel, et que leurs prières étaient ainsi plus recueillies pendant l'exposition. Pour n'en point perdre l'habitude, quelques évèques voisins crièrent à l'innovation. Leurs critiques s'apaisèrent quand ils durent reconnaître le bien qui résultait de cette institution si foncièrement catholique.

Mgr Taschereau, qui n'était encore qu'archevêque de Québec, eut enfin la pensée d'établir lui-même ce qu'il avait d'abord blâmé chez son voisin de Montréal. Cependant, avant de s'y résoudre, il voulut prendre des informations auprès d'un curé du diocèse de Mgr Bourget, C'était M. Léandre Brassard, alors curé de Saint-Paul de Joliette. La lettre de l'archevêque était conçue à peu près en ces termes :

— Monsieur le curé, pourriez-vous me dire si vous avez trouvé des inconvénients dans l'établissement des Quarante Heures perpétuelles et en particulier dans l'adoration nocturne ?

Le bon curé, assez surpris de l'aventure, répondit à peu près comme suit : « Monseigneur, je suis étonné de voir que Votre Grandeur se soit adressée à un prêtre du diocèse plutôt qu'à son évoque qui aurait pu lui répondre mieux que moi. Mais, le cas échéant, voici ma réponse : Notre saint évêque ne pourrait pas suggérer une dévotion qui eût de funestes conséquences. Il a tout prévu et tout coordonné à ce que cette dévotion réponde à ses plus ardents désirs.

La leçon était bonne pour un futur cardinal. Nous ignorons si le ton fut à la convenance de l'archevêque, mais quelque temps après,; les Quarante Heures étaient établies dans i'archidiocèse de Québec !

Les démonstrations exigées alors par la circulaire de

Mgr Taschereau furent même plus explicites sur plusieurs points, que ne l'étaient celles de Mgr Bourget.

Quelque temps après, nous apprend le Mémoire de M. Poulin, je rencontrai M. Déziel, le curé de la Pointe Lévis. C'était un bien brave ecclésiastique, très soumis à son évêque, mais qui avait gardé son franc parler. « Chose singulière, me dit-il, nous commençons toujours par blâmer Mgr Bourget, et finalement, quand nous nous sommes bien compromis de cette manière, nous adoptons ce qu'il a établi, et quelquefois nous renchérissons sur lui. Il en alla de même pour les cérémonies romaines, le collet romain, et nous voici au pied du mur : les Quarante Heures tant décriées ! »

Il est bien certain que Mgr Bourget, dans la lutte que soutiennent les âmes dans cette vallée de larmes, pour tout ce qui pouvait soutenir, fortifier et sauver, prenait les initiatives les plus salutaires, faisait partout la guerre au respect humain entretenu par la présence des hérétiques, dissipait l'indifférence généralisée en matière de pratiques pieuses et mettait fin aux abus comme à la routine.

La dévotion envers Dieu dans le plus auguste des sacrements tenait la première place dans ses préoccupations. Il savait par expérience la force qu'on puise au pied des autels, il y allait dans ses peines comme dans ses joies pour bénir la main qui le supportait ou bien l'éprouvait. Sa charité inspirée faisait chercher par ses enfants l'assistance divine à sa véritable source et voîlà pourquoi il disait sans cesse et répétait sans se lasser : Allez à Jésus ! Il s'y rendait souvent par la voie qui y mène le plus sensiblement: le Chemin de la Croix.

L'homme souffre dans quelque milieu où il se trouve, en quelque situation qu'il occupe ; pour sa part, Mgr Bourget souffrait la douleur de tous les siens, de plus, ses douleurs propres qui étaient nombreuses et incessantes ; il souffrait ordinairement par le fait d'autrui et au service de son Dieu. Quand il se sentait accablé, prêt à défaillir sous les coups des envieux et des hypocrites, jusque sous le regard de la foule, comme naguère le Christ sous sa propre croix, il gagnait l'un ou l'autre sanctuaire à sa portée ; là il s'engageait en esprit sur la voie douloureuse parcourue par son maître, et de station en station il le suivait vers le Calvaire, alors il

semblait gémir dans son âme assoiffée de tourments : 0 mon Dieu, pour vous ressembler davantage, encore de la douleur !

Avant 1840, il n'y avait guère de chemins de Croix dans son diocèse de Montréal ; depuis lors il pressa instamment les curés et les aumôniers d'en ériger dans leurs églises et chapelles. Afin de rendre ces installations plus solennelles et rapidement populaires, il y vaquait en personne, conseillant aux desservants de faire bien sentir à leurs paroissiens l'importance de cet exercice pieux.

— J'ai assisté moi-même, rapporte encore M. Poulin dans ses Mémoires, à quelques-unes des érections qu'il fit jadis. Il prêchait lui-même le plus souvent, et avec quelle onction ! Les paroissiens ne pouvaient manquer de s'attacher à une dévotion si fortement recommandée. Plusieurs étaient tout attendris en entendant leur saint évêque parler avec tant de piété des souffrances de Notre Divin Rédempteur. La parole d'ailleurs ne suffisait pas au bon évêque si dévoué à la passion du Sauveur : il faisait toujours le Chemin de la Croix en particulier dans les paroisses où il se trouvait et cela une et même deux fois le jour... Quand ses occupations l'en avaient empêché durant la journée, on le voyait alors très tard dans la soirée accomplir cette pratique de piété. Lorsqu'il se trouvait dans la résidence épiscopale, il fallait qu'il fût alité pour ne point faire le Chemin de la Croix dans la cathédrale ; encore, en ces circonstances, il se servait d'un christ indulgencié pour s'acquitter de ce pieux exercice ; il le tenait à la main, faisait les stations par les salutations et les prières d'usage. Que de fois, bien avant dans la nuit, ne l'ai-je pas vu parcourir de ses pas chancelants l'oratoire de sa résidence et faire encore le Chemin de la Croix, qui paraissait être pour son âme un aliment journalier.

Le culte attendri envers le Fils de Dieu souffrant ne va pas sans une grande dévotion envers sa tendre Mère ; c'est de préférence sous le vocable de Notre-Dame des Sept Douleurs ou de Bon-Secours que le vénérable prélat lui rendait ses homages pieux et lui exposait ses propres besoins.

A cet égard, les Mémoires de M. Poulin nous apprennent :

« Parce qu'il aimait la vérité, il aimait Marie ; parce qu'il était dévoué à Rome, il était dévoué à Marie, la sauvegarde

de l'Eglise, la Bien-Aimée des Souverains Pontifes, la Madone chérie des Romains ; parce qu'il avait le zèle des âmes, il comptait sur la puissance de Marie pour les gagner à Jésus- Christ,

« La dévotion de Mgr Bourget fournirait la matière d'un livre, s'il fallait remémorer tout ce qu'il faisait pour la gloire de l'Auguste Mère Vierge. Mais, comme il faut abréger, même ce que l'on connaît le mieux de lui, sur ce sujet, j'ai voulu qu'au moins dans ces mémoires il y eut une place spéciale pour cette matière si abondante, même inépuisable dans la vie de Mgr Bourget.

« La mère de Mgr Bourget, que l'on pourrait appeler la femme véritablement forte, a dû inspirer à ses enfants, dès leur bas âge, la confiance et la dévotion à Marie. J'ai dit que c'était la femme forte. Car, Monseigneur en parlant de sa mère ne tarissait pas sur son dévouement. Il racontait que pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, elle allait elle-même à Québec vendre les denrées et les légumes qu'elle cultivait dans le vaste jardin de la ferme. Elle avait ainsi un double but : laisser les hommes à leur travail et aller voir ses enfants, d'abord aux écoles et plus tard au Séminaire. Nous craignions plus ma mère que nos professeurs, ajoutait Monseigneur. Quand elle n'avait pas sur notre compte un rapport aussi favorable qu'elle l'aurait désiré, elle ne manquait pas de nous réprimander. Un reproche de ma mère était plus dur que toutes les pénitences que nous pouvions recevoir de nos professeurs. On comprend qu'une telle mère avait dû former le cœur de ses jeunes enfants avant de faire cultiver leur intelligence. Or, parmi les pratiques de piété qu'une bonne mère enseigne aux siens, compte d'abord celle de prier la Mère de Dieu qui est aussi la nôtre. C'esl pourquoi on remarquait en Mgr Bourget que la dévotion à Maria paraissait être du fonds même de son caractère. Au commencement de son épiscopat, il voulut affilier son diocèse à l'archiconfrérie de Notre-Dame-des-Vicfcoires, à Paris. Il avait pour M. Charles-Eléonore Dufriche Desgenettes, le fondateur de cette œuvre admirable, la plus grande vénération. 11 l'avait vu. Et ces deux serviteurs zélés de Marie avaient dû se comprendre et s'unir dans une même pensée : glorifier celle qu'ils

aimaient et la rendre propice à tous les pêcheurs. Nous n'avions au Canada qu'une confrérie en l'honneur de la Sainte Vierge ; c'était celle de Notre-Dame Auxiliatrice. Mgr Bourget l'avait favorisée, mais comme le siège principal

• tait à Munich, Bavière, notre section canadienne, pouvait n'être pas en règle, puisqu'il fallait faire enregistrer les noms à Munich. Cette dévotion à 'Marie invoquée et glorifiée sous le titre de Secours des chrétiens plaisait cependant beaucoup à l'évèque.

..« 11 existait à Montréal une ancienne église érigée autrefois par le zèle de la Vénérable Sœur Bourgeois sous le titre de Notre-Dame de Bonsecours. Elle avait été d'abord fréquentée assidûment par les premiers habitants de Montréal. Cependant clans ces démonstrations, comme dans tant d'autres du même gnre, les Sulpiciens voyaient une dissémination de la population qui par là même, visitait moins Notre- Dame, la paroisse, comme ils l'appelaient. U n'en fallait pas plus pour qu'ils laissassent refroidir la dévotion à Notre-Dame de Bonsecours ! Seulement, ici comme ailleurs, on trouva le pasteur vigilant. Il publia un mandement pour la restauration de l'antique église, qui n'était ouverte que le dimanche, à huit heures, afin que les soldats pussent y entendre une messe basse. L'évêque fit publier par le P. Martin, S. J., un ouvrage intitulé : Le pèlerin de Bonsecours, où se trouvaient réunis tous les titres que ce saint sanctuaire possédait pour être mieux apprécié.

« Les Sulpiciens virent bien qu'ils ne pouvaient plus reculer et ils s'exécutèrent de bonne grâce.. »

L'évêque ayant fixé un jour pour l'installation d'une statue qu'il avait fait venir de France, ces « Messieurs » s'empressèrent de l'aire réparer l'église.

Ils demandèrent le concours de l'abbé Hnot, alors curé de l'Ile PerroL .C'était un décorateur émérite.

Le Séminaire lui avait laissé carte blanche pour acheter ce qui était nécessaire à l'ornement de l'église. Il en profita. Bien que la note à payer parut très forte, le Séminaire s'exécuta loyalement. Le jour de l'installation de la statue, l'église offrit le plus bel aspect. La fête fut des plus solennelles et le bon évèque paraissait tout ravi autant d'avoir réalisé les pieu-

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ses intentions de la Vénérable Mère Bourgeois, que d'avoir ramené les fidèles à visiter assidûment le sanctuaire, malgré les craintes qu'avait le Séminaire de voir réduite l'assistance à la paroisse. >

Un mot maintenant de l'érection de l'archiconfrérie dans la cathédrale.

« Mgr Bourget, continue l'abbé Poulin dans ses mémoires, avait fait venir de Paris une statue, en tout semblable à celle que M. Desgenettes avait placée dans sa chapelle de Notre- Dame-des-Vietoires. Disons, en passant, que cette statue, sauvée de l'incendie du 8 juillet 1852, est celle-là même, qui se trouve encore à l'autel de l'archiconfrérie de la cathédrale actuelle. — Mgr de Montréal publia un mandement pour l'érection de l'archiconfrérie dans sa cathédrale avec latitude de l'ériger dans toutes les églises paroissiales du diocèse ; et il s'appliqua à faire suivre à la cathédrale les mêmes exercices qu'à Notre-Dame-des-Victoires de Paris.

« Pour la première fois, les jeunes filles furent invitées à y chanter des cantiques. M. Paré, qui n'était en tout que l'interprète fidèle des volontés de son maître, y prêtait son concours compétent et empressé ; il chanta aussi bien qu'il orna la chapelle, fournit le luminaire, et s'occupa activement de tout ce qui se rattachait à cet office.

« Plus tard, les Sulpiciens voyant l'affluence des fidèles qui se pressaient le soir à l'église métropolitaine, inaugurèrent un pareil office à Bonsecours. Monseigneur, qui n'avait en vue que la plus grande gloire de Marie, daigna les en féliciter, s'efforçant d'ignorer que ce n'était là qu'un moyen imaginé par eux pour rivaliser et ne point déchoir dans l'estime publique, à laquelle ils attachaient tant de prix ! »

« Il faut ici rappeler encore l'opposition inévitable que les mêmes Sulpiciens firent aux Jésuites, à l'occasion des conférences dogmatiques que ceux-ci avaient annoncées au Gésu, pour les jeunes gens, à huit heures du matin. Si on leur avait demandé ce labeur tout d'abord, comme Pie IX leur demanda un Séminaire à Rome, tout comme au pape, ils auraient répondu leur sempiternel et fameux : Nous ne le pouvons pas. — Mais voyant que les Jésuites allaient ouvrir un cours dogmatique, ils en annoncèrent vite un autre à Nazareth, tout à

côté du Gésu, et à la môme heure et au même jour ! Ce fut un M. Lévesque qui en fut chargé. C'est bien pénible, dit M. Poulin, d'avoir à signaler à chaque instant de pareils faits. Il vaut mieux n'en point parler, dira-t-on. A mon avis ce serait une lourde faute. D'abord, ce serait falsifier l'histoire ; et puis, ce serait commettre une grave injustice envers ceux qui luttèrent pour le bien, dont on laisserait ignorer les peines et difficultés subies pour arriver au noble but qu'ils se proposaient. Saint-Sulpice comptait parmi les siens, tel fut Mgr Lartigue, de saints et vaillants ecclésiastiques qui voulaient le bien et admettaient que ce bien pouvait se produire à cœté d'eux. Mais il arriva fréquemment dans cette congrégation, qu'un petit clan menait les affaires, cherchant bien plus la gloire de leur maison que celle de Dieu. Or, s'il n'y avait personne pour leur dire, au moins de temps à autre, les conséquences funestes de leur constante opposition à tout nouvel ordre de choses, ils n'en resteraient que plus routiniers, si bien qu'il arriva que Mgr Pabre, successeur de Mgr Bourget, fut condamné à Rome, pour avoir outrepassé envers eux les bornes même de la charité ; néanmoins, l'aventure eut le mérite d'apprendre à ces « Messieurs », que l'appréciation d'une compagnie ne se base que sur des actes louables, et non point seulement sur des intentions honnêtes. Les Mémoires manuscrits, concernant M. de Queylus restent toujours du domaine de l'histoire.

« M. Faillon, dans son histoire de la colonie et M. Rousseau, dans son histoire de M. de Maisonneuve, ont vainement tenté de disculper leur confrère de son ingérence dans les affaires religieuses à Québec. La ridicule prétention qu'il avait de s'appuyer sur des pouvoirs donnés par l'archevêque de Rouen, est plus digne de pitié que de critique ! Ce que l'abbé de Queylus a fait reste seul à son crédit, et l'histoire ne peut que l'enregistrer soigneusement. »

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