‹ Mgr. Ignace Bourget, sa vie, ses contrariétés, ses œuvresChapitre 13 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Discret ion de Mgr Bourget. — Causes et quelques effets de sa mésintelligence avec les Sulpiciens. — Mgr Bourget perdait en la personne de Vapôtre du Nord-Ouest un ami plus encore quun collègue dont il encourageait et soutenait cordialement les efforts, partageant ses peines et ses douleurs. Il se doutait bien qui avait tenté d'anéantir la mission de la Rivière-Rouge en la privant des religieux qui, seuls, en pouvaient assurer V avenir. Sans récriminer, il se contenta de consoler son vénérable ami en lui prêtant une aide efficace.

Mais, dira-t-oijj justement ému d'une situation invraisemblable, pourquoi donc cette animosité des Sulpiciens contre l'évêque de Montréal, contre ses amis, et contre toutes leurs entreprises, si louables fussent-elles ?

Avant de répondre, afin de mieux satisfaire l'attente du lecteur, iï nous faut encore faire ressortir la grande charité de Mgr Bourget, rehaussée par une discrétion à toute épreuve.

Ce qu'il importe de souligner, ce n'est pas cette charité du bon pasteur qui faisait que son cœur affectueux et tendre prenait une si vive part aux peines dont il était le témoin ou le confident, et qui faisait qu'il s'appliquait à les soulager, non pas seulement en jetant au passage un secours indifférent, mais surtout en s'intéressant réellement aux malheureux, en s'attachant aux plaies qu'il pansait et soignait jusqu'à guérison, si tant était qu'elle dépendait de sa sollicitude ; non, ce n'est pas sa charité, sous cet aspect, pourtant très agissante en lui, qui est ici à mettre mieux en évidence.

Outre cette bonté, qui avait sa source dans la sensibilité d'un noble coeur, Mgr Bourget pratiquait à un haut degré de

perfection la charité de la pensée, et celle de la conscience, scrupuleuse jusqu'à la sévérité.

Sous prétexte de se renseigner ou d'informer autrui, combien de gens, que la médisance à défaut de la calomnie ne tourmente jamais, manquent habituellement à la charité, et, qui plus que les prêtres est exposé à entendre des rapports, peu délicats, ne manifestant rien moins que l'amour de Dieu par le respect de la réputation du prochain !

De pareils rapports, Mgr Bourget ne les provoquait jamais ; il les supportait s'il ne pouvait pas les éviter, avec réserve, froideur, parfois avec une sévérité qu'il ne cherchait même pas à dissimuler. Si, par charité, sa générosité pour les affligés ne connaissait point de bornes, la même vertu Je portait toujours à ne jamais rien dire de désobligeant contre personne ; à ne rien écouter de semblable de façon à encourager de semblables propos. Lorsque, par mésaventure, quelqu'un par excès de zèle se hasardait, sous prétexte d'un devoir à remplir, à lui dire du mal d'autrui, à révéler les fautes ou travers du prochain, il lui faisait remarquer le tort que cela pouvait occasionner à celui qui subissait la médisance, à celui-là même qui la commettait ; et la réprimande était au bout de Tavis salutaire.

Pour qu'il prêtât une oreille attentive, il fallait une nécessité réelle de parler chez le rapporteur, une obligation stricte pour le confident d'écouter, et encore dans ces conditions, le bon évêque souffrait visiblement d'entendre mal dire. Il prenait alors la peine, par des conseils pratiques, d'expliquer les actes et il invoquait les raisons qui pouvaient les justifier. C'était, du reste, toujours un mauvais quart d'heure à passer en sa présence pour les plaignants. Et alors, l'accusateur, qui avait cru avoir un devoir si pressant à remplir, décontenancé, bien qu'il aurait pu croire être mal récompensé de son zèle par la froide réserve de l'évêque, se retirait sans en être outré, car il ne pouvait s'en prendre qu'à la délicatese, qu'à la charité excessive de l'évêque.

D'ailleurs, alors même que Mgr de Montréal était arrivé à blesser son visiteur par quelques observations sévères, qu'il avait jugé nécessaires dans l'intérêt de la vérité ou de la justice qu'il voulait égale pour tous, il n'en gardait point ran-

c lo

cune ; il semblait même en perdre jusqu'au souvenir : il était souvent très visible qu'il cherchait à le faire oublier. Cette sévérité de circonstance ayant produit l'effet attendu, elle devenait comme un titre à sa bienveillance.

S'il traitait ainsi ses amis, un autre trait nous apprendra comment il agissait envers ses ennemis :

Certains solliciteurs n'arrivant pas aussi rapidement qu'ils pouvaient l'espérer aux faveurs attendues et môme demandées avec instance, s'oubliaient assez souvent à dire :

— Un sûr moyen d'aboutir rapidement serait de se faire l'ennemi de Monseigneur. Seulement, mieux vaut en être oublié que de cesser de lui être dévoué.

Disposition des âmes qui témoignent en faveur de tous.

C'était là, d'ailleurs, des dispositions très généralisées à Montréal.

Inflexible sur les principes, l'évêque se montrait toujours d'une extrême condescendance envers les personnes.

Comment donc les Sulpiciens pouvaient-ils paraître étrangers aux sentiments du peuple entier vis-à-vis d'un homme doué d'un cœur si généreux et d'une conscience si délicate qu'il trouvait naturellement, dans son égale affection pour tous, les mots qui sauvegardent, comme ceux qui rassurent et consolent ?

La discrétion même de Mgr Bourget en faisait un mystère ; l'amour-propre des sulpiciens, une énigme qui ne resterait pas complètement impénétrable.

On avait coutume de dire à Montréal :

— Monseigneur est seul à le savoir, donc personne ne le sait.

Seulement sa discrétion même avait des degrés nécessaires, elle était absolue quand il lui fallait laisser dans l'ombre un acte de charité. Elle éclate sous un jour particulier dans le fait suivant que nous rapporte M. Poulin dans ses Mémoires souvent cités :

— J'ai eu, un jour, dit-il, la bonne fortune de lire un écrit que Monseigneur avait donné à un ecclésiastique qui allait à Rome pour y étudier. Il espérait que plus tard le diocèse bénéficierait des lumières qu'il allait y chercher. Il ne s'est pas trompé (M. Harel devint chancelier de févêché).

En cette pièce Mgr Bourget faisait son véritable portrait, au point de vue de la prudence et de la fidélité à garder un secret. « Rien en vous, disait-il, ne doit même faire soupçonner que vous êtes dépositaire d'un secret6; autrement, vous prenez le rôle d'important, et si vous le laissez apercevoir, vous passez pour un niais. Si vous le gardez, sans rien laisser paraître, vous serez véritablement sage. »

Cette disposition à ne pas dire ce qu'il avait entendu, faisait 1-a consolation de tous ceux qui lui avaient parlé sans gêne, et principalement en secret.

Une trop grande réserve ou une fausse réserve, en Histoire, ne laisserait pas d'être coupable, si elle tendait à innocenter indûment ou à laisser peser sur la mémoire d'honnêtes gens le poids de fautes, d'erreurs dont ils n'ont pas voulu et ne se sont pas, effectivement, rendus coupables.

On a empoisonné Fexistence de Mgr Bourget, on a entravé ses œuvres les plus louables, on est allé jusqu'à suspecter ses meilleures intentions, par le découragement et l'écœurement on lui Ut quitter le sillon qu'il fécondait de ses sueurs, et; jusque sur sa tombe, on répandit, avec le mensonge, un discrédit immérité.

Et on voudrait l'oubli, sans plus !

Mais, est-il loisible à l'historien impartial de passer auprès de cette tombe sans agiter sur elle la vérité jusqu'à dissiper sous le vent de la justice tardive qu'elle ramène la poussière de la calomnie amoncelée? L'honnêteté, en ces conditions, peut-elle être scandalisée et si, par aventure, elle amenait un Tartufe compromis à se voiler la face, faudrait-il, pour le rassurer; éteindre la lumière aux abords des antres où se terre l'hypocrisie ?

Nous ne le pensons pas.

Nous ne le ferons pas.

Il est, à Montréal, des faits dissimulés dont la connaissance jetterait une vive lumière sur des personnages restés nébuleux, sur des choses qui ne cessent d'intriguer et qui, révélés, donneraient aux événements du temps que nous fouillons, une signification précise, différente de ce qu'on en pense encore aujourd'hui.

Ainsi, l'antipathie invincible, l'opposition systématique,

— arrêtons-nous — que plusieurs Sulpiciens témoignèrent presque ostensiblement, mais toujours sensiblement à rencontre de Mgr Bourget, d'où venait-elle, et où voulait-elle en venir ? S'en est-on jamais, exactement, rendu compte ?

Qui donc a donné à ce masque énigmatique qu'était le Supérieur Quiblier, l'attention qu'il méritait? Qui s'est demandé sérieusement ce qu'il voulait à Mgr Lartigue, expulsé, en quelque sorte du Séminaire, tout Sulpicien qu'il fût ? ce qu'il voulait ensuite à Mgr Bourget qui dût user d'autorité jusqu'à sévir ? Qui a suivi cet homme détrôné, déchu jusque dans sa fin prématurée, triste effet d'un dépit violemment rentré parce qu'il restait en détresse, sans recours !

L'animosité qui s'ajouta à l'opposition habituelle des Sulpiciens, — disons plutôt et plus exactement, — de plusieurs Sulpiciens, remonte à la chute de ce M. Quiblier qui eut des partisans fidèles, puisqu'il n'était pas dénué de talents, ni* de charmes

Précisons autant que possible, et qu'on nous le pardonne, eu égard à la bonne intention qui nous anime.

Aucun fait, aucun indice nous avertit qu'en tout ce long conflit, Mgr Bourget n'ait agi toujours avec la prudence, la fermeté et la dignité que tous ses contemporains admirèrent constamment en lui.

Or donc, la cure de Notre-Dame de Montréal fut érigée canoniquement en 1678 ; les Sulpiciens en eurent la charge, mais les jésuites avaient avant eux évangélisé le pays durant douze années (1642-1655) ; les prêtres de Saint-Sulpice leur succédèrent en 1655.

Dans la suite, les curés de Notre-Dame étaient de plein droit Supérieur du Séminaire. Ils ne le sont plus de nos jours ; mais ils l'étaient encore, quand, . en 1831, M. Joseph- Vincent Quiblier succéda, à la cure de Notre-Dame comme à la tête du Séminaire de Montréal, à M. Jean-Henri-Auguste Roux.

L'administration de M. Quiblier dura de 1831 à 1816. C'est dire qu'il vécut avec Mgr Lartigue, son confrère, lorsque la confiance du Saint-Siège et les besoins croissants du pays appelèrent ce dernier, en qualité d'évêque de Telmese in partibus in$idelium à la direction du district de Montréal.

M. Quiblier, qui était bien doué sous beaucoup de rapports et se trouvait d'un physique avantageux qui eût donné du relief à la dignité qu'il visait, du reste, se demanda, sans doute, pourquoi Lartigue devint évêque plutôt que lui ; et pourquoi, surtout, par cette préférence qui le morfondait, il passerait du premier au second rang.

D'abord, au poste qu'il occupait dans la Paroisse et dans sa riche communauté, avec une distinction reconnue de tous, était-il vraiment au second rang et moins que révoque ?

Il osa se le demander et ne parvenait pas à l'admettre. Il s'efforça donc de le faire accroire au nouvel évêque lui-même, qui ne put, naturellement, partager son opinion. D'où frottement à vif et conflit inévitable.

Mgr Lartigue était un homme vertueux, nous l'avons vu, sans prétentions on le sait, très zélé ses œuvres le prouvent ; mais aigri par des contrariétés sans fin et d'une vivacité qui dépassait assez facilement la juste mesure que permet la douceur évangélique ; à part cela, excellent homme dont Monseigneur Bourget, comme secrétaire et comme coadjuteur, s'accommoda fort bien : Gela témoigne, dira-t-on, beaucoup plus en faveur de la vertu de ce dernier que du caractère de l'autre. Nous estimons que Mgr Bourget n'ayant jamais été un courtisan, cela témoigne en faveur de tous les deux et ne justifie pas, en tout cas, les prétentions, ni l'attitude de M. Quiblier et de ses partisans.

Mais, objecteront ces derniers, on a fait tort à M. Quiblier, on a méconnu ses mérites divers, on l'a provoqué par omission, et disgracié.

Encore une fois, nous reconnaissons que M. Quiblier était à la tête d'une immense paroisse à l'administration de laquelle déjà il ne pouvait suffire ; à la tête aussi d'une communauté très riche, fort puissante, qui se plaisait à le montrer et à le faire sentir ; qu'au physique, il était beau ; au moral, proprement dit, irréprochable ; mais qu'étant bien pourvu et réellement fort, il aimait trancher en grand seigneur et ne supportait surtout pas qu'on vînt le contrarier. Il était un protecteur qui aimait la clientèle et ne se sentait pas l'humeur d'un client, le patron fût-il d'un caractère exceptionnel.

C'est Quiblier qui conseilla à ses confrères de refuser un

abri dans le Séminaire à Mgr Lartigue ; mais c'est dans sa main impérieuse que la Providence mettra plus tard le bâton du pèlerin pitoyable et sur son dos qu'elle jettera la besace de l'exilé ! Il quittera Montréal et le Canada ; il passera à Londres désemparé ; il ira à Paris où on l'accueillera avec une mortifiante pitié et, torturé, il retournera végéter à Londres dans la médiocrité pour en revenir à Paris et s'éteindre de chagrin dans un bercail qu'il n'eut plus la force d'abandonner.

J'ai vu, dit M. Poulin, dans ses Mémoires, dans cette cité (à Londres), petite maison sur Baker street qui lui servait d'église. C'est donc ici, me disais-je, que s'est éteint en si peu de temps, le fier et brillant supérieur du séminaire de Montréal ! Que s'est-il passé pour motiver ce brusque changement ? La discrétion de Mgr Bourget, dictée par sa grande charité, et celle des sulpiciens, commandée par le respect de leur congrégation, ont jeté un voile sur les détails de cette affaire. Mais il est certaines choses qui ont percé dans le public, et qu'il est juste de noter, afin de convaincre que Mgr de Montréal montra beaucoup de fermeté et de courage dans l'exercice d'un droit légitime.

Ici, je rapporterai une appréciation de Joseph Comte, au sujet de l'élection de M. Bilaudèle, le successeur de M. Quiblier au Séminaire : Mgr Prince, alors coadjuteur de Tévêque, alla le lendemain de cette élection dîner au séminaire. Après le dîner, quand tous ces « messieurs » se trouvèrent réunis, dans la grande salle pour la récréation, Monseigneur crut devoir les féliciter de la nomination de M. Bilaudèle. M. Comte, électeur, répondit aussitôt :

— Monseigneur, nous ne pouvons recevoir de félicitations pour une élection où nous n'avons pas été libres.

En effet, il paraît que la veille Mgr Bourget avait écrit au Séminaire qu'il contesterait la réélection de M. Quiblier et qu'il s'y opposerait auprès du supérieur général, h Paris ; même auprès du Pape s'il le fallait.

On répéta qu'après sa destitution comme supérieur, M. Quiblier avait prévenu l'évoque qu'il irait directement à Rome.

— J'y vais moi-même, avait répondu le prélat, et je suis prêt à vous y rencontrer.

M. Quiblier n'alla pas plus loin.

Il partit cependant pour la France. Ses confrères de Paris, sans le rejeter de leur compagnie, n'étaient pas moins fort embarrassés de sa personne. Aussi, lui permirent-ils volontiers d'aller à Londres, où quelques Français, qui y résidaient, le prièrent lors de son passage en cette ville, de leur procurer un prêtre de leur nationalité. Toutefois, un an ne s'était pas encore écoulé que, frappé au cœur par sa disgrâce, il vit sa fin prochaine. Il retourna à Paris, chez ses confrères, et y mourut quelques jours après.

Quoiqu'il en soit de toute cette affaire, je crois, ajoute M. Poulin, qu'il est bon de faire remarquer que M. Quiblier n'encourut ni la suspense, ni l'interdit. La seule restriction qui lui fut imposée fut celle de ne pas aller chez les Sœurs de la Congrégation dont il était chapelain depuis très longtemps, et à compter de cette époque, les chapelains de cette congrégation aussi bien que des autres furent changés, suivant les règles de l'Eglise. Il n'est pas, d'ailleurs, surprenant que M. Quiblier, homme très aimable et d'un esprit supérieur, ait eu pour lui des partisans très attachés. Aussi plusieurs de ses confrères ne se gênaient pas de manifester le dépit qu'ils avaient d'avoir vu leur supérieur contraint de plier devant l'autorité épiscopale. Que de fois n'avons-nous pas, nous-mêmes, entendu répéter : « Cet évêque met le trouble partout ! »

Nous savions à quoi nous en tenir sur ces appréciations des actes de notre évêque qui, dans toute sa conduite n'avait cherché jamais que la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Cet incident Quiblier nous donne néanmoins les raisons de l'opposition acharnée que quelques directeurs du Séminaire ont, depuis lors, faite à l'évêque, opposition en laquelle ils n'entraînèrent que trop souvent la majorité de leur conseil, ce qui ne fut pas exclusif d'un certain respect réciproque.

L'évêque travaillait pour le bien des âmes qui lui étaient confiées, le Séminaire en faisait autant ; mais ils différaient sur les meilleurs moyens à prendre. L'évêque voulait sauvegarder les droits de sa situation, et le Séminaire voulait conserver le prestige dont il jouissait depuis des siècles. La lutte fut longue ; mais l'évêque s'efforça toujours de faire preuve de bon vouloir envers le Séminaire. S'il y eut quelques mem-

lues de' Saint-Sulpice qui oublièrent le respect qu'ils devaient à leur évèque, le corps de cette maison, bien qu'en lutte avec l'ordinaire, fit rarement des actes ouvertement répréhensibles.

Un événement, cependant, très regrettable, dit M. Poulin, se produisit dans les dernières années de l'épiscopat de Monseigneur Bourget : Le clergé, dans sa très grande majorité, s'était rangé du côté de l'évêque dans ses difficultés avec les Sulpiciens. Le Séminaire le voyait avec peine, constatant ainsi qu'il perdait de jour en jour davantage la confiance des ecclésiastiques. Un Sulpicien (M. Martin eau) en montra son dépit publiquement. Dans une instruction qu'il donnait, un jour, à l'église paroissiale de Notre-Dame, il s'oublia jusqu'à dire que « le clergé avait mauvaise grâce d'être en froid avec le Séminaire. Malgré ce désaveu public de notre conduite, dont les prêtres paraissent se faire gloire, ils ne rougissent pas de venir nous demander l'hospitalité, et d'être hébergés par nous pendant huit jours à l'occasion des retraites pastorales ! »

Bien que plusieurs Sulpiciens durent blâmer ces malsonnantes paroles dans l'intimité, cependant, ils ne les désavouèrent pas. Aussi plusieurs ecclésiastiques supplièrent instamment à différentes reprises l'Ordinaire de choisir une autre institution pour y donner les retraites pastorales. Mgr Bourget hésita longtemps. Enfin, la répugnance du clergé qu'il savait avoir été insulté uniquement à cause de son dévouement à févêque l'emporta. Il résolut que la retraite pastorale aurait lieu désormais chaque année sous la présidence des vicaires forains, et que les ressortissants du vicariat se réuniraient dans ce territoire, au jour et au lieu désigné par te vicaire forain lui-même ; que l'évêque y enverrait un prédicateur de son choix. Cette séparation du clergé pour les retraites pastorales était, sans aucun doute, un véritable malheur. Mais il faut l'avouer; ce fut une dure nécessité. Les retraites dans les vicariats se firent cependant avec beaucoup de profit, et l'on ne se plaignit guère du changement survenu dans le nouveau mode de ces exercices, qui dura jusqu'à la démission -de Monseigneur Bourget. Cette démission d'ailleurs fut encore un des multiples incidents de la lutte entre Ordinaires et Sulpiciens à l'occasion de la division des paroisses. Il s'agissait de régler un dernier détail au sujet d'un terrain retenu par le Se mi-

naire dans la paroisse de Saint-Brigitte, que les Sulpiciens avaient abandonnée. L'évêque, après plusieurs instances, à ce sujet, en cour de Rome, avait préféré prendre sa retraitre que de céder sur ce point. Les Sulpiciens depuis longtemps travaillaient à Rome et à Québec pour y ruiner l'autorité de Mgr Bourget. Rome accepta la démission de l'évêque avec un empressement qui parut un oubli regrettable d'éminents services. On peut dire ainsi et à bon droit que Mgr Bourget, victime du devoir, tomba sur la brèche et lui-même pouvait ajouter dans sa retraite au Sault-au-Récollet : J'ai aimé la justice et haï l'iniquité ; voilà pourquoi je meurs en exil !

Voici, entr'autres, un des moyens que le lecteur appréciera, auxquels les Sulpiciens eurent recours pour tenir l'évêque en échec et faire obstacle au démembrement de leur paroisse qui, par son organisation concentrée, entravait l'exercice du culte et l'administration efficace des Sacrements dans un territoire manifestement trop étendu.

La paroisse, prétendaient-ils, est endettée ; sans injustice et graves inconvénients, on ne peut réduire les ressources de la fabrique et lui laisser pour compte ses charges anciennes accumulées !

La paroisse était riche à n'en point douter, et les charges qu'on lui imputait pour en tirer pareil argument n'étaient pas sincères, pour le moins étaient-elles illégales.

En effet, un marguillier de l'église Notre-Dame se plaignit un jour à Mgr Bourget de ce que la dette de la paroisse, qui était soigneusement entretenue et qu'on avait même augmentée à dessein dans le but indiqué, avait été contractée contrairement à la loi ; que plusieurs dépenses, n'ayant pas été autorisées, étaient irrégulièrement et indûment portées en compte ; qu'elles manquaient en tout cas de l'approbation du corps des marguilliers et qu'elles ne furent jamais soumises ni approuvées par l'Ordinaire.

Mgr Bourget ainsi régulièrement saisi de l'affaire, désigna deux commissaires aux comptes pour informer et statuer : c'étaient MM. Séguin, chanoine, et Isidore Gravel, prêtre, alors curé de Laprairie.

Ces commissaires passèrent plus d'un mois à vérifier les comptes aux bureaux de la fabrique de Notre-Dame, assistés

par le comptable ordinaire, qui était le procureur du Séminaire, et le curé de la paroisse.

Après un examen minutieux, ils rédigèrent un rapport pour l'éveque, rapport qui concluait que la fabrique ne pouvait pas être reconnue redevable d'une très notable partie de la dette qu'on lui imputait à tort, parce que les dépenses alléguées avaient été engagées en violation des lois canoniques et civiles.

Mgr Bourget ne pressa pas le redressement de ces irrégularités regrettables pour ne pas envenimer le conflit pendant ; il attendit, parce qu'il prévoyait, à cet égard comme pour tout le reste, une résistance longue, obstinée.

D'ailleurs, on était alors en plein débat au sujet de l'Université projetée et cela lui prenait déjà le meilleur de son temps. Il se réservait cependant de revenir à cette affaire à la première occasion favorable, fort de l'avis des commissaires et de son bon droit.

Mais la maladie qui devait l'emporter plus tard, menaça alors ses jours et il y eut ainsi trêve forcée que les Sulpiciens mirent à profit pour intriguer contre l'éveque à Rome comme à Québec et améliorer leur situation équivoque.

C'est sur ces entrefaites que leur opposition accula le vaillant évêque à la démission. Son successeur, Mgr Fabre, harcelé par les délinquants, et pour avoir la paix, comme il le répétait à tout propos, transigea en approuvant les comptes sabotés de la paroisse des Sulpiciens.

Quand Mgr Isidore Gravel, retiré chez les Sœurs de la Providence, rue Fullum, eut connaissance de cette capitulation par la bouche de Mgr Fabre lui-même, il eut le courage de lui déclarer :

— Monseigneur, la paix achetée à ce prix, ne vous sera jamais profitable ! D'un trait de plume, vous avez anéanti les longs et pénibles travaux que Mgr Séguin et moi, nous avons faits...

Mgr Gravel ne parlait de cette transaction malheureuse que le cœur navré. (Mémoires Poulin.)

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