CHAPITRE II
Mgr Blanchet remet ses pouvoirs à son coadjuteur.
Démission de Mgr Blanchet. — Mgr Seghers archevêque d'Orégon. — Synode diocésain. — Concile provincial. — La question des écoles.
Mgr Blanchet sentait de plus en plus ses forces décroître ; déjà il avait offert sa démission au Saint Siège ; mais Rome avait refusé. De nouvelles instances furent accueillies le 12 décembre 1880. Par lettre pastorale du 27 février 1881, Mgr Blanchet adressa ses adieux à son peuple.
Citons ce beau passage de la lettre : « Après soixante ans de prêtrise, après quarante-trois années de rude labeur sur cette côte, après un épiscopat de trente-six ans, après trentecinq années dépensées à l'administration de cette province ecclésiastique, je puis dire avec l'apotre S. Paul : Le temps de ma di.ssolution approche; j'ai terminé ma carrière. Que le Seio-neur laisse son serviteur aller en paix, car vraiment mes yeux ont vu les œuvres admirables de son salut. Nous sommes venus en ce pays avec feu Modeste Demers, le premier évèque de Vancouver, en 1838, pour prêcher l'Evano-ile. Alors nous ne voyions que « les ténèbres et l'ombre de la mort». Nous avons maintenant de florissants diocèses et vicariats, des missions prospères, un clergé zélé, des communautés ferventes, et un peuple catholique dont nous attendons de grandes choses et de nobles œuvres ! »
En vérité, Dieu avait fait des prodiges par les mains de ce missionnaire qui avait conduit l'œuvre de salut au travers des difficultés et des luttes, avec une énergie et une persévérance qui méritent l'admiration des âges avenir!
Et cet homme admirable trouve dans son cœur ces paroles de profonde humilité ; « N'oubliez jamais votre vieil et aimé Père spirituel ; pardonnez-lui ses fautes et ses manquements ; priez pour lui, afin que ses péchés puissent être pardonnes et oubliés lorsqu'il sera appelé à rendre compte de sa g-estion î »
Par la démission de Mg*r Blanchet, son coadjuteur prenait i-e Pailium de plein droit en main l'administration du diocèse. Toutefois il devait, selon le rite de l'Eglise romaine, recevoir l'emblème de la communion des archevêques avec le S. Siège. Cène fut que quelques mois plus tard, en la fête de l'Assomption de la Bienheureuse Vierg-e, 15 août 1881, qu'eut lieu l'imposante cérémonie de l'investiture du Pallium.
Longtemps avant le commencement de la cérémonie, la cathédrale de Portland était bondée de monde. Plusieurs, parmi les assistants, avaient fait un long voyage pour être présents à la solennité ; il y en avait de Victoria et des villes environnantes. La messe pontificale fut célébrée par Mgr Junger, évoque de Nesqually. Autour du nouvel archevêque se groupaient Mgr F. N. Blanchet, son vénérable prédécesseur; Mgr A. Blanchet, Evêqiie d'Ibora; Mgr Brondel, évêque de Vancouver, et de nombreux membres du clergé séculier et régulier.
Le S. Sacrifice terminé, Mgr Brondel monta en chaire, et fit un éloquent discours, dans lequel il exposa le sens de la cérémonie qui allait s'accomplir. 11 fit ressortir le lien intime qui lie tous les évoques au successeur de Celui à qui le Christ
a confié son Eglise, ce lien dont la collation dn Pallium est une symbolique expression.
L'Archevêque fitprofession de foi en unité avec le S. Siège, et reçut l'insigne de sa dignité des mains de Mgr Junger. Le saint vieillard auquel il succédait sur le siège d'Orégon, fit une de ces allocutions d'une éloquence simple et profonde, dont il avait le secret :
« Grande a été ma joie, dit-il, lorsqu'en juillet 1879, je vous ai reçu en cette cathédrale comme mon coadjuteur et futur successeur. Elle s'est accrue en février dernier, lorsque j'ai résigné mon diocèse entre vos mains. Aujourd'hui elle est à son comble, taudis" que je vous vois investi pleinement de la charge archiépiscopale par la collation du Pallium. Une fois de plus je répète mon iVunc di mit lis. Je dis de tout c<pur, en action de grâces pour toutes les célestes faveurs que j'ai vu descendre, abondantes, sur ce diocèse : Béni le Seigneur Dieu d'Israël, parce qu'il a visité son peuple et l'a racheté; il a élevé le rejeton du salut au milieu de nous! A vous, Révérendissime Archevêque, j'adresse ces paroles du prophète : Specie tim et pidchritudiiie tua inlende^ prospère procède et régna. Par la beauté de vos qualités et de vos talents, allez,' marchez dans la prospérité, et régnez dans cette Province avec vos dignes suffragants et votre zélé clergé. »
Un Te Deuni parti du fond des cteurs porta au ciel les actions de grâces de tous ceux (pii venaient d'assister à la grande solennité, en laquelle l'Orégon voyait affirmer que la Foi de son Pasteiu* et la sienne était celle de Pierre, la Foi qui vivra toujours, soumettant partout les hommes de bonne volonté.
A peine élevé sur le sièp:e archiépiscopal d'Oréo-on, Synode diocé- '■ o 1 1 o gj^jjj gf^ Concile
MgT Seg'hers convoqua un synode diocésain, auquel furent provincial, appelés tous les prêtres du diocèse et du vicariat. Le synode, commencé le 10 août 1881, fut la préparation du Concile provincial qui eut lieu aussitôt après.
On voyait au Concile, outre l'Archevêque d'Orég'on, les Evêques de Nesqually, de Vancouver et d'Ibora, assistés de leurs théologiens. On y arrêta les mesures aptes à assurer le progrès de la Foi dans ces pays.
Mgr Seghers soumit les décisions du Concile ])rovincial à l'autorité suprême du Pape. Le Souverain Pontife lui en accusa réception dans une lettre des plus flatteuses pour lui et ses collègues dans l'Episcopat. Nous en reproduisons les lignes suivantes :
« Nous tenons à vous manifester Notre affection dévouée, à raison de ce que vous dites dans votre lettre. Celle-ci s'inspire, en effet, de votre zèle remarquable pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ; elle s'inspire du respect sincère dont vous Nous honorez, Nous et ce Siège Apostolique, de la vénération avec laquelle vous avez reçu Nos Lettres encj'^cliques, avec laquelle vous déclarez vouloir vous y conformer, et ne rien désirer tant que de consacrer vos travaux et vos soins à ces objets que vous savez être chers à Notre cœur. Dans ces sentiments et ces déclarations, vos vertus sacerdotales apparaissent remarquables, et Nous poussent à vous vouer une particulière estime et affection. » (i)
Les Pères du Concile communiquèrent leurs décisions au Lettre pastorale;
les écoles.
(1) Lettre de S. S. Léon XIII, 3 janvier 1882.
clergé et au peuple, en une lettre pi.^torale dans laquelle ils exhortent surtout les fidèles à l'observance des préceptes de l'Eglise. Ils attirent ensuite l'attention sur la matière, si importante, de l'éducation de la jeunesse. Ils s'élèvent avec force contre l'éducation en dehors les principes religieux.
« Nous nous adressons, disent-ils, non S3ulenient aux parents, mais à tous nos fidèles, qu'ils aient des; enfants ou qu'ils n'en aient pas, et nous déclarons devant Dieu, que vous êtes tous obligés à nous aider et à nous assister par la parole et l'exemple, par la prière et par les secours d'argent, à établir des écoles catholiques, où la génération naissante puisse être préservée de la dépravation qui la menace. Le mal du système actuel d'écoles publiques se trouve dans l'exclusion des principes religieux, du culte de Dieu et de l'enseignement de la religion ; il se trouve dans le choix de livres classiques mauvais et pernicieux ; il se trouve dans la négligence des maîtres au point de vue du langage qu'ils tiennent à leurs élèves; le blasphème, l'imprécation et les expressions malséantes sont la marque distinctive des enfants de nos écoles publiques. Ce mal consiste en une impardonnable négligence dans la direction morale des enfants, les garçons et les filles pouvant se mêler d'une façon qui, pour quiconque connaît les passions humaines, est remplie des dangers les plus graves. Oui, nous le disons sans hésiter, les écoles publiques, telles qu'elles existent actuellement, doivent amener la ruine de la religion et de la morale chez nos enfants.
Nous devons donc nous efforcer de préserver ceux-ci de l'atmosphère empoisonnée de ces institutions impie.?. Nous devons avoir des écoles catholiques, nous aurons des écoles catt.oliques ; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, nous manquons d'atteindre ce but faute d'assistance de votre part, votre responsabilité devant Dieu sera lourde au-delà de toute mesure. Nous déclarons, et nous en avertissons les parents : là où il existe des écoles catholiques, les parents sont tenus et obligés en conscience à éloigner leurs
enfants des écoles publiques, et à les envoyer à des écoles placées sous le patronage de l'Eglise. » (i)
Ils rappellent ensuite aux fidèles la sainteté du mariage, tant méconnue dans ces pays; les prémunissent contre l'entraînement des mauvaises lectures, et enfin les mettent en garde contre les sociétés secrètes.
Cette lettre était l'expression des plus chers désirs de l'Archevêque : il considérait la question des écoles comme une question de vie ou de mort. Il s'inspirait des luttes grandioses des catholiques belges pour l'esprit chrétien de l'enseignement : « Je me réjouis grandement de ce que les catholiques belges ne sont plus aussi lâches que par le passé, et qu'ils ne laissent plus, sous prétexte de pratiquer les vertus chrétiennes, démolir la religion sans opposer de résistance. Ce qui se passe en Belgique est une leçon pour nous, car nous avons ici la même lutte à soutenir. » (^2)
Le vif sentiment qu'il avait de la nécessité d'un enseignement chrétien fortement organisé, fut cause des incessantes invitations qu'il adressait à son peuple pour qu'on l'aidât dans une aussi grande entreprise. Mais il ne fut pas toujours exaucé ; et devant cette inertie qui empêchait la pleine réalisation de ses desseins, sa parole s'éleva de plus en plus forte, enfin .sévère. Son appel avait été pressant dans la lettre pastorale par laquelle il promulguait les décisions du Concile provincial; puis il s'était plaint que sa voix ne fût pas entendue (3) ; enfin c'est un reproche ému qu'il adresse à ses
(1) Lettre pastorale, 5 octobre 1881.
(2) Lettre à M. J. D. M., 3 novembre 1879.
(3) Lors de sa visite à Victoria, il dit aux catholiques de cette ville
ouailles, lorsque, sur le point de partir pour Kome, vers la lin de 1883, il leur dit que « c'est avec un sentiment de profond regret qu'il sera obligé de dire au Saint Père que les écoles et les collèges ne sont point soutenus par les catholiques comme ils devraient l'être. » (i)
Le peu de correspondance que rencontrait son zèle, fut la plus grande peine que Mgr Seghers ait éprouvée pendant son épiscopat en Orégon.
Cette inertie lui était d'autant plus pénible qu'il trouvait un ennemi puissant dans une association secrète, dont, au cours de .ses voyages, il avait découvert l'existence : c'était la société des Chevaliers Commandeurs du Soleil. Celle-ci paraissait avoir son centre à San Francisco, et étendait son action sur tout rOue.st. Le but principal de cette association était d'entraver la propagation du catliolici.sme, et de détruire l'action de l'Eglise par tous les moyens, surtout par la guerre aux écoles catholiques. Elle étendait ses ramifications jusque dans les moindres bourgs. Partout l'Evéque s'y était heurté, et il avait pu apprécier combien elle menaçait les progrès de la Religion i^i] L'école Au milieu de ses épreuves cependant, il trouvait une
S'-^ Marie. ^ ,
consolation dans l'école dirigée par les Sœurs des SS. Noms de Jésus et Marie. L'école S''' Marie était un des objets les plus chers de sa .sollicitude pastorale. Avec un zèle infatigable,
« Jai toujours trouvé dans les catholiques de Victoria ce que je n"ai pas trouvé dans les catholiques d'autres endroits : du bon vouloir et un zèle énergique a m'assister et à m'aider dans l'éducation de la jeunesse. » Catholic Sentinel. 15 septembre 1881 .
(1) Cdtholir Sentinel, 20 septembre 188:3.
r2) Minnioiis Catholiques, 1880, p. 53". — Lettre de Mgr Seghers à M. .T. D. M., 12 mai 1881. - Lettre de Mgr Seghers au Catholic Sentinel, août 188(J.
il travaillait tout à la fois à former les jeunes âmes des enfants à la vertu et à tremper celles des relig-ieuses en vue de leur consolant mais rude ministère. A plusieurs reprises il prêcha lui-même des retraites tant aux élèves qu'aux Sœurs ; par ses fréquentes visites, il ranimait le bon esprit et la ferveur des unes et des autres. Jamais il ne lui semblait avoir fait assez pour assurer la prospérité de cette florissante école. Il allait de clas.se en classe, interrogeant les élèves, stimulant leur ardeur au travail et leur désir de la vertu, (i) L'école S"^ Marie était sa consolation et sa joie, ainsi qu'il en témoio-ne lui-même. « Lorsque je viens ici, disait-il, et que je me vois entouré de ces chères enfants, j'oublie tous mes soucis. (2) » En une autre occasion, il disait que « durant ses rudes voyag-es dans les déserts de Montana et d'Idalio, la pensée de S"- Marie et de ses hôtes lui avait donné de la joie, du soulagement dans ses labeurs et du courage pour continuer jusqu'au bout les travaux entrepris pour la gloire de Dieu (;^j » .
Nous regrettons de ne pouvoir décrire plus en détail tout ce qu'il fit pour cette chère école. Ainsi que le dit la Supérieure provinciale, Mère Marie Marguerite, dans la lettre par laquelle elle nous communique les extraits des annales de la maison, « ces faits, bien qu'ordinaires en apparence, au milieu de tant d'autres qui composent la vie du grand Archevêque, sont de nature cependant, comme de moindres beautés
(1 1 « C'est merveille de lenteadre interroger les enfants en an-lais en français et en allemand ; il parle ces trois langues comme sa lan ^up maternelle. « Jou/;ml des Sœurs, 29 mai ]882.
(2) Journal des Sœurs, 23 avril 1882.
(3 Journal di-s Sœurs, 12 décembre 1882.
dans le firmament de sa sainte vie, à nous révéler plus complètement la grandeur de cette âme généreuse. » Mais cette narration détaillée nous mènerait trop loin ; qu'il suffise d'avoir dit tout son attachement à cette maison, qui remplissait si parfaitement le but de l'école chrétienne : former le cœur et l'esprit de l'enfance.
Mgr Seghers lutta toujours énergiquement pour le développement de l'enseignement catholique, toujours il combattit l'école neutre. Il rencontra souvent de pénibles oppositions, mais souvent aussi il trouva des encour agréments qui soutenaient son énergie.
Il venait de quitter Rome, en 1884, et se trouvait au sanctuaire de Lourdes, lorsqu'il eut l'occasion de lire l'encyclique « NoMlissima GaUorwm Gens », qui venait de paraître. Il y trouva avec bonheur l'expression de la pensée pontificale : « L'Eglise a toujours ouvertement condamné les écoles neutres (i) ». Heureux de la direction qu'il trouvait dans ces paroles, il écrivit au Saint Père, eu date du 18 février 1884, le remerciant de ces paroles qui résonneraient à travers le monde entier, comme une norme suprême pour les catholiques.
(1) « Ecclesia vero, integrit atis fidei custos et vindex, qupe, delala sibi a Beo conditore suo auctoritate, débet ad sapientiam christianam nniversas vocaro gentes, itemqiie sedulo videre quibus excolatur prœceptis institutisqup juventus quœ in ipsius potestate sit, semper scholas quas appellant riiistas vel neutras, aperte damnavit, monitis etiam atqiie etiam patribus familias ut inre tanti momenti aniinum attenderent ad cavendiim. » EncijcUque « Nobilissima Gallorum Gens », du 8 février 1884.