CHAPITRE V
Pr"ocès du meurtrier. — Funérailles de Mgr Seghers.
Le meurtrier de Mgr Seghers avait été embarqué sur le Le procès. steamer B('(n\ puis sur le RusJi^ et conduit à Sitka, la capitale du territoire. Vers la fin de l'année 1887, il fut traduit devaut la cour d'assises de cette ville. Parmi les témoins qui déposèrent en cette cause, les plus importants étaient Walker et Sennetoh (ou Sneetaw), l'un des Indiens qui avaient assisté à la scène du crime. Etaient ';ités aussi : l'as-ent Frederick.son de Nulato, Johnson, ré.sidant à la même station lors de l'arrivée de Fuller, Antonie, agent à St-Michel, les Pères Tosi etRobaut, le commissioner John.son, auquel Fuller avait avoué son crime à son arrivée à Unalaska.
Sennetoh raconta comme suit la scène du crime : « Cette nuit, ils voulurent coucher dans une barrabarra, mais l'Evêque ne le permit pas, et il ordonna de continuer à marcher. Mais la neige était haute. Le témoin croit qu'avant d'arriver au camp, Fuller et l'Évêqui eurent une altercation, mais il n'a pu comprendre ce qu'ils disaient. Ils campèrent en un endroit où les Indiens sèchent leur poisson en été. Le matin, l'autre ludien et Fuller se levèrent, et l'Évêque demanda ce qu'il y avait. On lui répondit qu'il était trop tôt pour .se lever, et ils se recouchèrent. Le témoin était endormi, lorsque
Fiiller et l'autre Indien se levèrent de nouveau. Alors tout le monde se leva. Fuller fie tenait de l'un côté de l'Évêqiie et le témoin de l'autre. Le second Indien était du même côté que celui-ci, mais plus éloigné de l'Évéque. Fuller fit feu au moment où le témoin se baissait pour ramasser ses mitaines. La balle frappa l'Évêque à l'œil et lui traversa la tête. Il tomba, et expira sur le coup. Le témoin se disposait à arracher le fusil à Fuller, mais celui-ci, tenant l'arme d'une main, tendit l'autre au témoin, en lui disant, qu'il était fort heureux que ce g-aillard-là (l'Évéque) fut enfin abattu. » (ï)
Fuller, au contraire, soutenait qu'il s'était vu attaqué par Cretaw (Koihatoy), qui avait levé sa hache pour le frapper. Il avait saisi un fusil, et tandis qu'il levait son arme en touchant la batterie, le coup était parti et avait frappé l'Évoque en plein cor])s. [-2)
« Je pourrais même soutenir, ajoutait-il, que l'Évêque n'a pas été tué du tout, il peut être mort de mort naturelle. J'y étais en ce moment, je sais ce qui est arrivé. »
Cetto déclaration fut faite avec tout le calme imaginable, en un langage lent et mesuré, et lorsque le juge l'invita à s'énoncer plus rapidement, il demanda à pouvoir réfléchir avant de parler. D'ailleurs pendant tout le procès, Fuller fit preuve d'un imperturbable aang-froid ; son œil restait continuellement attaché sur le sol, toujours au même endroit, et personne ne parvenait à rencontrer son regard. Il semblait même attacher fort peu d'intérêt aux dépositions des divers témoins. Seules les déclarations de Sennetoh et de Walker
(1) Rapiioit (le l'Attoriiev d'Alaska.
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éveillèrent en lui l'esprit de discussion. Tandis que ces témoins parlaient, il était toujours en communication avec son défenseur et ne cessait de lui suggérer les demandes à faire.
Pendant le plaidoyer de son avocat, M"' Delaney, tandis que les auditeurs étaient sous le coup d'une véritable émotion, Fuller restait froid comme glace, sans que le moindre mouvement vînt briser son immobilité de statue.
Dans l'ensemble, l'attitude de Fuller avait été inconstante et variable, non seulement dans ses déclarations au sujet du crime, mais encore dans la manifestation de ses sentiments. Ainsi il avait dit préférer la mort à la prison, ce qui n'empêcha pas une expression de joie de se répandre sur ses traits lorsqu'il apprit qu'il échapperait à la peine capitale.
Les débats furent longs, et le jury resta en délibération pendant soixante et une heures. Il sortit avec un verdict conçu en ces termes : « Nous trouvons le prisonnier coupable de meurtre. » La lecture du verdict ne fit d'abord guère impression sur l'homme qu'il int(;ressait le plus ; mais bientôt un éclair de joie brilla sur son visage et toute son attitude manifesta un grand soulageuKint. Le meurtrier fut condamné à dix ans de travaux forcés, et à une amende de mille dollars.
Le jugement de la cour de Sitka fut mal accueilli du public, et les journaux s'en emparèrent pour le critiquer vivement. Le sentiment général était que, ou bien le jury devait déclarer Fuller coupable d'assassinat, ou bien il devait l'acquitter sur le fondement de l'irresponsabilité.
On racontait parmi le peuple que dix-neuf votes avaient eu lieu au sein du jury, et que toujours huit des jurés avaient opiné pour l'assassinat [murder] tandis que les quatre autres
ne voulaient point se rallier à leur avis, (i) C'est alors que le juge avait déclaré que le verdict pouvait déclarer Fuller coupable de meurtre [manslanghter)^ si, dans l'opinion des jurés, il n'avait pas eu l'intention déterminée de donner la mort. Or, disait-on, d'après les témoignages recueillis, et d'après les aveux que Fuller lui-même avait faits dans sa lettre à W'alker et dans sa déclaration au commissionner Johnson, il était impossible de soutenir pareille opinion.
On criti(|uait également certaines négligences de l'instruction. Les témoins affirmaient que la balle avait atteint l'Archevèiiue au dessus de l'œil gauche, tandis que Fuller soutenait que la victime avait été frappée en plein corps. (2) On trouvait inexplicable que l'on n'eût pas fait l'autopsie. Un autre élément de grande importance avait été négligé. On n'avait point produit le journal de voyage de Mgr Seghers, dans lequel on aurait tro'ivé, à ce que pensait le public, des renseignements précieux relativement à l'impression de l'Archevêque sur l'état mental de son compagnon de voyage. On avait donné seulement quelques extraits du journal. (3)
On remarqua encore l'attitude étrange de Walker durant tous le procès. Déjà cet homme avait fait une fâcheuse impression sur ceux qui l'avaient vu dci près. M. Heynen, missionnaire à Sitka, eut avec lui de fréquents rapports; tout en le croyant encore un ami dévoué du défunt Archevêque, il n'avait pu se garder d'un .sentiment de défiance, causé jiar
(1) Aux États Unis le verdict doit être unanime.
(2) L'autopsie a démontré plus tard que Fuller était dans la vérité.
(3) Il est vrai que ces extraits rei)roduisaient les parties essentielles; mais l'opinion publique ne s'en tint point satisfaite.
les allures hypocrites de Walker, qui ne cjs.>ai: Je s'ino-érer d'une manière indue dans le procjs. Il avait, clios3 étra-io-e ' des entretiens avec Fuller, alors détenu à Sitka. Un jour, après un de ces entretiens, qui avait tourné en altercation, il dit à M. Heynen que l'assassin accuserait Sennetoh du crime, qu'il fallait prendre des précautions à cet égard. Inferrog-é durant l'instruction sur les correspondances qu'il avait eues avec l'inculpé, il avait cité quelques passages seulement des lettres échangées. Au cours des débats, il .récita en entier la lettre que Fuller lui avait adressée après le meurtre. L'avocat de l'accusé prit occasion de C3 fait pour détruire la déposition de Walker, le plaisantant sur l'incroyable fidélité de ?a mémoire. Mais ce qui est plus grave, c'est que, durant la disposition de l'Indien, Walker lui fit h plusieurs reprises des signes, pour lui dicter ce qu'il avait à dire. L'avocat de Fuller, ayant remarqué ce jeu insolite, le fit acter. Quatre ou cinq témoins affirmèrent sous serment avoir vu les gestes trop expressifs de Walker, et celui-ci ne protesta point.
Ces incidents ne manquèrent pas de ])rovoquer des commentaires. On se demandait quelles pouvaient être les intentions de Walker. L'idée de bien des gens fut qu'il cherchait à ébranler la confiance que l'on aurait pu avoir dans la déposition de l'Indien, et défait «il semble que le jury ait attaché plus d'importance à la version de l'accusé » qu'à celle du témoin (i).
a) Rapport de l'Attorney. — Nous tenons les détails sur l'attitude de Walker du R. M. Heynen lui-même,
Comme on le voit, le procès de Sitka ne jette gnère de jour sur le drame qui s'était déroulé près de Nulato, les faits eux-mêmes n'ayant point été entièrement élucidés. Quant au mobile qui a poussé l'assassin, quant à son état mental et à l'occasion qui a déterminé son acte, le voile qui les couvrait n'a pas été entièrement écarté. Peutêtre l'avenir fera-t-il pleine lumière sur ce navrant épisode.
Déjà les révélations du P. Tosi, et surtout l'enquête du P. Barnurn, ont dévoilé que Fuller n'a pas ag-i sous la seule impulsion de la folie ; des influences étrangères, de haine et de rancune contre le missionnaire catholique, ont poussé au crime un malheureux qui y était trop bien préparé, et nous ne croyons pas être téméraires en affirmant que le drame de Yissetlatoh n'aurait pas eu son triste dénouement, si Mgr Seghers n'eût voulu planter la croix sur les rives du Youkon . Les fuiiéruillos. Près de deux années s'étaient écoulées depuis que
le grand missionnaire avait trouvé la mort sur les rives du Youkon.
Dès le mois d'août 1887, des démarches avaient été faites auprès du gouvernement des Etats-Unis pour obtenir la translation du cor])s de Mgr Seghers. Ordre avait été donné par la « Treasury » que le Bcar^ alors en croisière dans la mer de Behring, prît à bord los restes de l'Archevêque assassiné. Mais les dépêches gouvernementales ne parvinrent au Capitaine Healy qu'à son retour à San Francisco. « Il souhaitait, connue il le dit dans une lettre que nous avons en main, que l'honneur lui fût dévolu de transporter ces restes .sacrés : il le dé.-irait parce que catholique, et à cause du lien d'amitié ipii avait
uni son frère, l'Evéque Healy de Portland (Maine), et l'Archevêque. » Aussi s'empressa-t-il d'écrire à Mg-r Healy qui demanda l'intervention de S, E. le Cardinal Gibbons. Celui-ci oblint du gouvernement des instructions d'après lesquelles le capitaine se rendrait à S. Michel l'été suivant (1888), et prendrait la dépouille mortelle de Mg'r Seg-liers à bord du Bear.
Sur le point de toucher la côte d'Alaska, le capitaine fut informé que plusieurs baleiniers étaient en détresse dans la mer de Behring. Il s'empressa de les secourir, et revint de sa croisière ayant à bord les équipages de quatre navires naufragés. Ces circonstances lui rendaient impossible d'exécuter les instructions reçues. Il écrivit au lieutenant Emory, comnumdant la T/u't/s-, le priant de prendre sur lui la mission dont il était chargé. Le lieutenant accepta volontiers une tâche aussi honorable (V).
Au mois de novembre 1888, le lieutenant Emorj^ fit savoir à Mgr Lemmens, le successeur du reg-retté Archevêque sur le siège de Vancouver, qu'enfin les vœux
(l)On a reproché assez sévèrement au capitaine Healy sa conduite en ces circonstances. Nous croyons qu'on l'a condamné à tort Impossible de méconnaître que le capitaine du Bear se soit employé avec zèle à obtenir la translation du corps, et qu'il ait brigué l'honneur de remplir cette mission. Nos renseignements à ce sujet sont indiscutables ; nous avons en main la copie otHcielle émanée de la « Treasury « de toute la correspondance éch-ingéi à ce sujet : 1' lettre du secrétaire d'Etat (22 août 18S7) apostillant le télé^'-ramms par lequel le Consul M. Stevens fait la première demande; 2" lettre du département au Secrétaire d"Etat (22 août 1887); 3' lettre de S. E. 1j Cardinal Gibbons (2d mars 1888); 4" lettre du département au Cardinal (31 mars 1888»; 5° Extrait d'un rapport du capitaine Healy au département (16 mai 1888/; 6' lettre du capitaine Healy au lieutenant Emory (9 août 1888); 1^ Réponse du lieutenant Emory (9 août 1888); 8' Extrait d'un rapport du capitaine Healy au département [6 septembre 1888,i,
du clergé et de la population allaient être exaucés. Le 11 septembre de la même année, les restes mortels de Mgr Seghers avaient été exhumés et transportés à bord de la TJiéiis. Le jeudi, 15 novembre, à 9 heures du matin, LL. GG. Mgrs Lemmens et Brondel se rendirent à Esquimalt pour recevoir le corps, et le transporter à la maison épiscopale de Victoria. Plusieurs membres du clergé les accompagnaient, ainsi qu'une nombreuse députation de fidèles. V\\ petit vapeur les transporta à bord du vaisseau. Tous s'agenouillèrent sur le pont, et Mgr Ltîinmens fit une courte prière. Une impression profonde, de solennelle tristes.se, régnait sur tout cet en.semble ; et lorsque la voix tremblante de l'Evêque fit sentir aux a.sslstants l'émotion qu'éprouvait son cœur, des larme^ mouillèrent tous les yeux.
Le juge Johnson, d'L'nala.ska, remit à l'Evêque les effets personnels du défunt, y compris son journal de voyage, sa montre, son s(-eau et son anneau ])astoral. Alors les restes mortels de l'Archevêque furent descendus dans une des embarcations du vaisseau. Le clergé et la députation ])rirent jjlace dans la chaloupe à vapeur, qui remorqua le canot. Lorsque le corps quitta le fianc du navire, les pavillons furent mis en berne, les clairons sonnèrent, la cloche du bord tinta le glas, et les embarcations s'acheminèrent vers le (juai au milieu du })lus jirofund silence ; tous les bâtiments jjrésents, parmi lesquels .>^e trouvait VAncoii^ sur lequel l'Archevêque avait fait la dernière traversée de Victoria à Juneau, avaient mis pavillon en berne.
Au pa.ssage devant VEspeigk, de la marine anglaise,
un détachement de soldats rang-és sur le pont de quart présenta les armes. Il était beau de voir rendre hommage par deux grandes nations à un soldat de la croix tombé au champ d'honneur.
Comme dans le port, aux maisons d'Esquimalt et de Victoria, les drapeaux flottaient en berne ; une foule immense se joignit au cortège et suivit le corps porté par six marins. A la résidence épiscopale, toute tendue de noir, le cercueil fut déposé sur un catafalque drapé de deuil, et les prières des défunts furent chantées par le clergé. A la tête du cercueil se dressait la rude croix de bois qui avait été plantée sur la tombe de l'Archevêque à S. Michel. Elle portait l'inscription :
Ici rejmse
Sa Grandevr VArclieïêque Charles ScgJicrs
Etêqne de Victoria
décédé Van du Seigneur 1886.
Trois couronnes de fleurs, que des mains amies avaient
déposées sur la tombe solitaire au bord de la mer de Béhrinû-,
ornaient le catafalque.
Le corps resta à la résidence jusqu'au lendemain. Le cercueil fut ouvert, et les regards des amis et dévoués collaborateurs du grand Archevêque purent contempler ce que la mori l'avait fait. Les traits étaient méconnaissables, mais le corps était presqu 'intact. Les médecins s'empressèrent de rechercher les traces de la balle qui avait tué l'Evêque. En vahi ils les cherchèrent au front et à la tête, et finirent par découvrir la plaie au côté gauche de la poitrine. La balle avait passé exactement au-dessus du creur en traversant l'aorte : la mort avait dû être instantanée.
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Les funérailles solennelles furent chantées par l'archevêque d'Orégon, Mgr Gross. On remarquait dans l'assistance les évêques de New-Westminster, de Nesqually, de Montana et de Victoria. A la fin de la cérémonie, Mgr Brondel fit l'oraison funèbre du dîfunt: ce discours amena mainte larme aux veux des auditeurs. Un souvenir fut distribué aux nombreux assistants; il portait l'image du regretté prélat avec cette inscription :
« Souvenez-voiis de vos pasteurs, qui vous ont dit la parole de Dieu ; considérant la fin de leur carrière, imitez leur foi. (Héb. XIII 7.)
PlilEZ rOIR LE REPOS DE L'AME
Mgr CHARLES J. SEGHERS