EPILOGUE
Les protestants avaient répandu le bruit que les religieux, compagnons de voyage de l’Archevêque, l'avaient assassiné. (;) Ceux-ci ne pouvaient opposer à cette odieuse calomnie uue protestation plus éclatante, que de continuer l'œuvre du regretté prélat; le P. Tosi demanda l’autorisation de retourner sur les rives du Youkon : ainsi la mort de Mgr Seghers fut la cause directe de l'établissement des missions d’Alaska.
Le 8 août 1887, le Père Tosi, accompagné du Père Ragaru et du Frère (riordano, s'embarquait pour la côte méridionale d’Alaska, et abordait quelques jours plus tard près de Chilkoot. Les missionraires refirent le voyage de l’année précédente. Le 8 septembre, anniversaire de leur séparation d'avec l’Archevèque, ils se retrouvaient à peu près à l'endroit où ils l'avaient quitté. Le Père Tosi célébra la
S. Messe pour le repos de son âme.
1) Une lettre écrite, croyait-on, parle missionnaire protestant Parker, avait répandu cette accusation. Parker ne trouva d'autre justification que de dire que ce n’était pas lui, mais sa femme qui était l'auteur Je la lettre.
L’année suivante, la mission fit de rapides progrès ; outre le Père Genna et le Frère Rosati, trois religieuses de la Congrégation de S' Anne, dont une Belge, Sœur Marie-Josèphe, débarquaient à S. Michel. On mit alors la main à l’œuvre pour l'établissement de stations définitives ; la première fut ceile de Holy-Cross. Les commencements furent extrêmement pénibles ; durant le premier hiver, les sœurs furent accablées par la maladie. On se figure ce que fut pour elles ce long hiver de plusieurs mois passé dans une demeure à peine ébauchée. Mais si la nature semblait devoir succomber, la grâce leur donnait non-seulement la résignation, mais une force d’àme peu commune, et la joie au milieu des épreuves. Le Père Tosi attendait pour le printemps un renfort de trois religieuses, mais son espoir fut décu. Il fallut attendre jusqu’en juin 1891, pour voir arriver les nouvelles Sœurs.
La station de Holy Cross se compose de trois corps de bâtiments. La maison des Sœurs a 80 pieds sur 20 ; elle est bâtie entièrement au-dessus du sol, à deux étages. A 400 mètres de ce bâtiment se trouve la maison des Pères. Elle comprend, comme celle des Sœurs, des locaux d’école et des dortoirs pour les élèves. Entre les deux maisons s'élève une gracieuse petite église en bois.
Le succès dépassa bientôt les espérances. Dès l'ouverture des écoles, les élèves affluèrent, et leur nombre alla augmentant à ce point, qu'en 1892 il y avait 80 internes, plus une trentaine d’externes (1).
Les enfants montrent en général les meilleures disposi-
(1) Parmi ces élèves se trouvent deux enfants de Walker, qui mourut à S. Francisco, en 1891, d’un accès de delirium tremens.
tions. À un naturel éveillé, vif et énergique, ils joignent un profond sentiment de piété et une innocence qui ravit. Dès 1890, plusieurs d’entre eux se montrèrent suffisamment instruits et assez bien disposés pour pouvoir être admis à la première communion.
C'était la première fois que, sous le ciel d’Alaska, s’accomplissait cet acte sublime. Avant de leur donner le Pain des Anges, le Père Tosi se retourna vers les enfants pour leur adresser quelques paroles d’édification; mais il fut tellement ému en voyant leur contenance modeste et recueillie, qu’il lui fut impossible de dire une parole; et tandis que la cérémonie sainte s’achevait, de :rrosses larmes brillaient dans tous les yeux.
Bientôt une nouvelle mission fut fondée au cap Vancouver, à 500 milles au Sud de S. Michel. Cette mission également se développa avec rapidité.
Toutefois les Pères n'’oubliaient pas l’intérieur du pays.
Ils eurent la douleur de devoir abandonner le poste de Nuklukayet. De nombreux mineurs s’y étaient donné rendezvous, pour exploiter les gisements d’or et de cuivre que l’on y avait découverts. Ces aventuriers sans foi ni mœurs, avaient tellement perverti les indigènes, que l’on voyait se produire des orgies sans nom, et que l’on n’entendait plus que des propos d’une obscénité révoltante. Désespérant de faire quelque bien, les missionnaires se décidèrent à quitter cette mission et à transporter ailleurs le centre de leurs travaux. Ils s’établirent à Nulato, et s’attachèrent rapidement à cette nouvelle station, à cause des fruits abondants qu'ils y
recueillaient. De là, ils continuèrent à visiter. de temps en
temps les Indiens et les mineurs de Nuklukayet, mais hélas ! sans aucun résultat.
N’est-il point frappant que Nuklukayet, où la mort de Mgr Seghers a été trâmée, soit en quelque sorte livré à la perdition, tandis que Nulato, le terme désiré de son voyage, est béni du Ciel, et voit germer en riches moissons les semences de salut”?
A la fin de 1892, il v avait en Alaska huit Pères, cinq Frères et six Sœurs. Les Pères Muset, Robaut et Barnum, avec les Frères (riordano et Negro, étaient attachés aux écoles de Holy Cross, où résidait le Père Tosi, qui de là rayonnait à travers le pays. À Holy Cross se trouvaient également les six Sœurs. Nulato était occupé par les Pères Ragaru et Judge, et le Frère Rosati. Le Père Tréca, qui se trouvait au cap Vancouver avec les Frères Cunningham et Power, v fut rejoint au mois de juillet 1892 par le Père Parodi.
La fin de 1894 vit le couronnement de l’œuvre de Mgr Seghers : la mission d’Alaska fut érigée en Vicariat Apostolique, sous l’autorité de Mgr Tosi. Cet acte du S. Siège garantit définitivement la stabilité d’une œuvre dont la création avait coûté tant d'efforts et de peines.
Fidèle au programme de vie du missionnaire, que luimême avait tracé à son ami, M. Jonckau : « Venez, pour faire prospérer ce que d’autres auront commencé, pour commencer vous-même ce que d’autres feront prospérer »,
Mgr Seghers n’avait pas seulement consacré son zèle à
soutenir et à développer les œuvres existantes, à Vancouver, en Orégon; là comme en Alaska, il avait été le pionnier, explorant des régions nouvelles, pour y faire pénétrer l'Evangile.
A Vancouver il avait, le premier, visité la Côte Ouest; il eut, avant sa mort, le bonheur d’en voir les populations converties au Christ;
en Orégon, il avait exploré la Région des Lacs et le versant Sud-Ouest des Montagnes Rocheuses, prenant sur Jui la tâche aride et sans consolation « d’aller voir ce que l’on pourrait faire »:
en Alaska encore, il était allé « ouvrir la route, prendre la direction, espérant que d’autres le suivraient ».
On l’a vu, le sacrifice de l’héroïque missionnaire n’a pas été stérile.
Il rentre dans les plans de la Providence d’attacher l’effusion de sa grâce à la coopération de la créature; et souvent il veut que les germes d’une grande œuvre soient arrosés du sang de celui qui l’a entreprise.
Déja dans les premiers temps, en voyant les chrétiens surgir chaque jour plus nombreux, à mesure que le glaive des persécuteurs les décimait, Tertullien disait ce mot, tant de fois répété depuis lors : Sanguis martyrum. senei christianorun.
Le grand apôtre de l’Alaska n'est pas tombé sous le fer du bourreau ; mais c'est pour Dieu qu'il est mort. S'il n’a pas eu la joie de verser son sang en témoignage de la Religion qu'il allait annoncer sur ces plages lointaines, il tomba néanmoins en soldat du Christ, parce qu'il a voulu garder le
poste qui lui était confié, parce qu'il a combattu au premier
rang pour Dieu et pour l'Eglise, et son sang a été une féconde semence de chrétiens.
D’autres recueilleront les riches moissons qu'il a fait germer; l'Eglise inscrira à ses annales une conquête de plus, et des milliers d’âmes devront leur salut à l’héroïsme du Martyr.
PS AIN se A F