‹ Michael Ivanovitch Glinka: d'après ses mémoires et sa correspondanceChapitre 1 sur 11 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

La Russie attire en ce moment l'attention de tous les esprits sérieux. Ce vaste empire, encore peu connu chez nous, ofifre de nombreux sujets d'étude et d'observation. C'est le pays des extrêmes. L'hiver y est très-rigoureux, l'été brûlant. Des jours sans fin y succèdent à des nuits interminables. Une civilisation raffinée à l'excès y coudoie des habitudes dignes des âges barbares. C'est là seulement qu'à côté de seigneurs dont les richesses étaient proverbiales, on voyait encore, il y a quelques années, un peuple de paysans qui n'avaient même pas la libre disposition de leurs personnes. Une religion étroite, une foi superstitieuse animent la plus grande partie de la population, tandis que les sectes philosophiques poussent la négation jusqu'aux dernières limites. En face d'un gouvernement autocratique, absolu, sans contrôle, se dresse un esprit révolutionnaire qui a projeté de détruire jusqu'aux fondements mêmes de la société. Enfin, chez un

peuple qui a toujours passé pour fidèle, soumis, plutôt faible

et mou de caractère, les violences froides des nihilistes ont quelque chose qui étonne et souvent terrifie.

Tous ces contrastes frappent l'œil le moins observateur et sont curieux à étudier de près. Mais d'autres raisons attirent le musicien vers la Russie. C'estle pays qui parait, à une heure prochaine, devoir disputer à la France la prééminence artistique. L'Allemagne musicale se personnifie dans Richard Wagner, de même que Verdi représente à lui seul l'Italie. Supposez ces deux géants disparus, rien ne reste autour d'eux» La Russie et la France, au contraire, possèdent chacune une véritable école musicale. Dans l'une et l'autre de ces nations s'élève un groupe de jeunes gens bien doués, résolus, pleins d'activité et d'énergie. Les compositeurs de Pétersbourg et de Moscou, comme ceux de Paris, ont la prétention de renouveler des formes qui leur paraissent usées. Seulement notre tempérament, nos habitudes d'esprit, notre besoin d'ordre et de pondération nous gardent malgré nous : nous restons classiques jusque dans nos écarts. Il en est autrement des Russes ; leur musique, impatiente du moule, insoucieuse de la forme, se déroule large et tumultueuse, pareille à un océan débordé. Qui l'emportera de la clarté française ou de la luxuriante imagination des hommes du Nord? C'est ce que l'avenir nous apprendra. En attendant, n'est-il pas intéressant d'étudier le mouvement artistique qui se produit à Moscou et sur les bords de la Neva? Par-dessus les pays et les frontières, les artistes doivent se connaître, s'apprécier, se pénétrer les uns les autres.

tin nom domine l'histoire musicale de la Russie : celui de Michel Glinka. L'auteur de la Vie pour le Tsar est venu en France en 1844. A une époque plus récente , quelques-uns de ses fragments symphoniques ont été exécutés aux concerts Pasdeloup. Des morceaux de ses opéras figuraient sur les programmes des concerts russes donnés au Trocadéro

en 1878, au moment de TExposition universelle ; on se souvient que son | hymne triomphal, Slavsia, eut les honneurs du bis et fut accueilli par d'enthousiastes acclamations. Cependant ni la vie ni les œuvres de Glinka ne sont bien connues dans notre pays. Aussi avons-nous . saisi avec empressement l'occasion qui nous a été ofiferte de donner au public français quelques notes biographiques sur le fondateur de l'école musicale russe.

Ces notes sont pour la plupart extraites de Mémoires écrits en langue russe par Glinka lui-même, et publiés, après sa mort, dans une revue de Saint-Pétersbourg. La sœur du grand compositeur, M™® Schestakof, qui a voué à la mémoire de son frère un culte enthousiaste, nous a gracieusement remis un des rares exemplaires de ces Mémoires, tirés à part en petit nombre, avec autorisation de les publier en France. Le cadre du Ménestrel ne se prétait pas à une traduction in extenso; nous avons pensé être agréable aux lecteurs de ce journal en écrivant pour eux un court récit de la vie de Glinka. Ajoutons avant d'aller plus loin — c'est pour nous un plaisir et un devoir de le déclarer — que nous devons à l'amicale obligeance de M. Charles de Goutouly, consul de France à Tiflis, d'avoir pu mener ce travail à bien; nous ne l'aurions pas entrepris si nous n'avions compté sur ce secours intelligent et éclairé. Nous devons aussi des remerciments à M. Vladimir Stassof, de Saint-Pétersbourg, qui après nous avoir fourni des renseignements précieux, s'est donné la tâche de revoir notre travail dans son entier.

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