‹ Michel Baron, acteur et auteur dramatiqueChapitre 7 sur 31 · É PITRE A BARON · texte numérisé non relu

É PITRE A BARON

As-tu bien réfléchi sur le pas téméraire

Que d'imprudents amis t'ont conseillé de faire ?

Oses-tu par l'appât d'un vain espoir flatté,

Reprendre le cothurne après l'avoir quitté ?

Autrefois, il est vrai, tu brillas sur la scène,

Et lu servis si bien Thalie et Melpomène

Que du peuple romain Roscius, en son temps,

Reçut et mérita moins d'applaudissements.

Mais tout passe ; aujourd'hui ta mémoire infidèle

Dans le plus court récit bronche, hésite, chancelle.

Tu n'as plus cette grâce aimable, enchanteresse, Ce geste libre, aisé que donne la jeunesse, Malgré tous tes efforts et tes soins superflus, On cherche en toi Baron, que l'on ne trouve plus. Ta retraite au théâtre éternisait ta gloire; Quel motif t'y rappelle et que faut-il en croire ? Insensible aux remords qui devaient t'agiter, Le frein de la raison n'a-t-il pu t'arrêter ? Parle, de bonne foi, sied-il bien à ton âge De jouer d'un amant le galant personnage ? La tendre Bérénice aux désirs de Titus, Eût toujours opposé d'invincibles refus, Vainement Andronic eût brûlé pour Irène, Rodrigue eût vainement soupiré pour Ghimène, Si chacun d'eux, pour plaire à l'objet de ses feux Eût emprunté ta voix, ton maintien et tes yeux. Quand ton cœur à Palmis découvre sa blessure, Le parterre indigné se révolte et murmure. Il rit en te voyant, suranné Bajazet Sentir pour Atalide un amour indiscret, Et l'efforcer, Pyrrhus plus que sexagénaire, D'attendrir Andromaque et tâcher à lui plaire. En mettant pour jamais le théâtre en oubli. Tu devais imiter Beaubourg et Roséli.

Ils n'ont point attendu que la décrépitude Les força de quitter leur première habitude, Que la mort, de leurs jours éteignant le flambeau. Les transmit tout à coup du théâtre au tombeau. Peut-on trop déplorer le malheur de Molière, Qui, presque sur la scène, a fini sa carrière ? Par des coups imprévus il se vit accabler. Cet exemple effrayant doit te faire trembler».

* Prophétie singulière au sujet de sa mort.

Aujourd'hui que Ion sang dans les veines se glace, Aux deux jeunes Quinault laisse remplir ta place.

Fais enfin sur toi- môme un retour sérieux,

La grâce peut encor te dessiller les yeux ;

Profite des moments que sa bonté te laisse,

Préviens ton dernier jour, hâte-toi, le temps presse.

La véritable gloire et le solide bien

Est de vivre ou, du moins, de mourir en chrétien *.

A son retour au tliéàtre, Baron trouva, comme nous l'avons fait entendre précédemment, qu'un mouvement rétrograde avait détruit beaucoup des progrès accomplis par le grand trio des maîtres de la déclamation du XVII® siècle : Floridor, Molière et Baron lui-môme. L'art du comédien était en effet revenu à son enfance. Il eut devant lui la tâche que David Garrick, le « Roscius britannique », trouva quand il monta sur la scène anglaise, une vingtaine d'années plus tard. Baron révolutionne la Comédie-Française, comme Garrick change les habitudes du théâtre anglais. Sous sa direction savante et raisonnée, tout change autour de lui, et le bon goût revient à la mode.

De suite, Baron se mit au travail avec toute l'ardeur de la jeunesse. Rôles tragiques, rôles comiques se suivirent avec une rapidité insensée. 11 semblait que son génie fût universel. Il créa de nouveaux rôles, leur apportant toute la force de son génie, afin de les rendre plus brillants, et les auteurs se pressaient de confier leurs nouvelles productions, leurs premiers rôles, à ce nouveau c( lanceur » théâtral. Il reprit de vieux rôles, dont quelques-uns avaient été mis de côté, faute d'un artiste pour les interpréter. Il est presque incroyable que sa mémoire, affaiblie par l'âge, ait pu retenir tant de choses nouvelles, et que son corps, usé par une vie enfiévrée, ait pu supporter le rude labeur du théâtre : pendant

* Chansonnier de Maurepas, t. III, p. 183, année 1720.

cette année (1720), il ne joua pas moins de vingt-cinq rôles.

Il tint naturellement ses premiers rôles dans les pièces qu'il avait jouées précédemment et dans lesquelles il était tout à fait à son aise. Outre Ginna, il joua dans le mois d'avril, le 12, le 20 et le 27, Sévère dans Polyeucte, Horace dans Horace et Néron dans Britannicus^. En jouant ce dernier rôle, il réalisa le désir que Molière lui avait refusé cinquante ans auparavant, en le forçant à remplir celui de Britannicus. Sur son jeu dans Polyeucte, nous possédons l'appréciation de Tabbé de la Porte qui raconte que, dans le quatrième acte, quand Sévère, frappé de l'unité de Dieu, expose à Fabian ses doutes sur la religion païenne, qui admet plusieurs divinités. Baron, au moment de réciter ce dernier vers :

Nous en avons beaucoup, pour être de vrais dieux;

s'approchait de Fabian, comme une personne qui craint d'être entendue; et pour obliger son confident à ne pas perdre un mot de la fin de son discours, il lui mettait une main sur l'épaule, avant de prononcer ce vers. L'habitude que les acteurs avaient, avant lui, de gesticuler beaucoup fît d'abord regarder ce geste et quelques autres, que Baron employait dans la tragédie, comme trop voisins de la familiarité. Mais c'est par ces moyens que son jeu avait atteint cette admirable vérité qui le distinguait de ses camarades 2.

De plus, lorsque Sévère, après la mort de Polyeucte, dit à Félix et à Pauline :

Servez bien votre Dieu ; servez votre monarque,

Baron, habile à deviner ce que l'auteur semblait vouloir dire, prononçait les dernières paroles d'une manière fort

1 Histoire du théâtre français, t. XV, p. 473.

2 Cf. d'Hannetaire, VArt du Comédien, p. 126.

différente de celle dont il avait prononcé les premières. Il passait légèrement sur le premier hémistiche, appuyant fortement sur l'autre. Il annonçait, par un geste fin et par une inflexion adroite, combien le dévouement pour le service du souverain paraissait à Sévère un point plus capital que Texacte observation du christianisme*.

Cizeron-Rival parle avec enthousiasme de son jeu dans Horace et cite une stupidité d'acteurs pour montrer ce que Baron, le parfait Horace, n'aurait jamais fait en pareille circonstance : Beaubourg etM^'^Duclos jouaient Horace et Camille. Cette dernière, après avoir lancé ses imprécations contre Rome victorieuse, sortait de la scène avec précipitation, lorsqu'elle s'embarrassa dans sa robe et tomba. L'acteur, plus civil qu'il ne convient à Horace furieux, dont la patience est poussée à bout par tous les propos injurieux de sa sœur, ôta son chapeau d'une main, lui présenta l'autre pour la relever et la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, 011, ayant remis et même enfoncé son chapeau, il tira son épée et parut la tuer avec brutalité. « Baron, certainement, n'eût pas agi comme cet acteur, dit Cizeron-Rival ; il eût profité de l'occasion, en grand comédien qui jouait avec noblesse mais sans sortir de la nature, il n'eût pas manqué de la tuer dans sa chute : la singularité de l'incident eût peut-être, aux yeux du spectateur, corrigé l'atrocité de l'action et la faute même du poète ^. »

Le 4 mai, il remplit le rôle deMithridate ; le H, celui d'Ulysse, dans Pénélope; le 20, celui de Nicomède, rôle de début de Molière et toujours un des favoris de Baron ^. L'abbé Nadal* nous donne un compte rendu

* Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. II, p, 85. î Récréations littéraires, p. 45.

3 Pour ces trois rôles, voyez Hist. du fh. français, t. XV, p. 473 et suiv.

* Voyez les Récréations littéraires, p. 53.

du rôle de Baron dans cette tragédie. Il fut frappé par la pureté de son organe, par son habileté à faire passer « les vers les plus hasardés pour la diction » et pour le sens, et à donner le change à tout cela parles inflexions de sa voix. Cependant, quand Baron essayait de changer quelques mots surannés dans les tragédies de Corneille et de Racine, « il révoltait tout le parterre qui, sur-le-champ, leur restituait lui-même et tout haut leur véritable et première expression ».

Le mois suivant fut également bien rempli pour Baron : le 1", il reprit son vieux rôle favori, Alceste, qu'il avait reçu comme un héritage de Molière. A ce moment, il le reçut des mains du spirituel Dancourt* qui l'avait rempli avant 1720. Nous avons heureusement, dans la Lettre d'un homme de l'autre siècle, les souvenirs très précis d'un témoin oculaire qui vit Baron dans ce rôle, pendant cette période :

« Il y mettait non-seulement beaucoup de noblesse et de dignité, mais il joignait encore une politesse délicate et un fonds d'humanité qui faisait aimer le Misanthrope Il se permettait quelques brusqueries et de l'humeur, mais toujours ennoblies par ses tons et par son

jeu. Rien d'impoli, rien de grossier ne lui échappait Baron jugeait

avec raison qu'il était nécessaire que l'acteur prît le ton du grand monde. Par ce motif sensé, il adoucissait ce rôle, au lieu de le pousser trop loin et de l'outrer. Baron faisait des a-parte des choses trop dures, telles que celle-ci :

Tant ce raisonnement est plein d'impertinence !

Ménageant, en homme qui a de l'usage, l'amour-propre d'Oronte ,

il intéressait le spectateur par la franchise, le ton poli et la bonhomie qu'il mettait dans la critique des vers d'Oronte. Il ne prenait de l'humeur que lorsque ce dernier lui disait :

Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage ?

C'est alors que, d'un air tout à la fois comique et noble, il répliquait :

Si je louais vos vers, j'en aurais davantage.

Une déclamait jamais, il parlait. Il jouait avec sentiment la scène du quatrième acte avec Gélimène ; il conservait toujours, même dans sa

* Œuvres de Molière, par Despois et Mesnard, t. V, p. 401.

fureur, les égards et la politesse que l'on doit aux femmes, lors même

qu'elles n'en méritent point A peine les comédiens d'à présent

distinguent-ils le Misanthrope du Grondeur ou du Bourru^. »

Citons aussi l'opinion de Marais qui, Tayanivu, écrit dans son journal, à la date du 15 juin : « On a apporté au Palais-Royal chez Madame, mère du Régent, le portrait de Baron, comédien, qui, à l'âge de près de soixante-dix ans, est rentré à la comédie, après avoir cessé de la jouer pendant trente ans. Roscius en fît autant à Rome et fut sifflé ; mais celui-ci a été admiré de tout Paris, et tous ceux qui ne Tavaient jamais vu jouer ont avoué que jusque-là ils n'avaient point vu jouer la comédie. Il triomphe dans les rôles de Nicomède, de Mithridate, du Misanthrope. Son portrait fait par Coypel le jeune le représente sous l'hahit de Nicomède. Sa déclamation est simple, naturelle, et tous ses gestes et ses traits jouent, quand même il ne joue point 2. »

Cependant, Voltaire, qui critiqua le Misanthrope à plusieurs reprises comme « un ouvrage plus fait pour les gens d'esprit que pour la multitude, et plus propre encore à être lu qu'à être joué », et qui a pu lui-même voir Baron dans Alceste, dit que même ce dernier en jouant le rôle, après sa rentrée, « n'attira pas un grand concours, ce qui confirma l'opinion où Ton était que cette pièce serait plus admirée que suivie ^ ».

Le 10 de ce même mois de juin*, Baron joua Dorante dans Le Menteur avec un grand succès ; cependant les spectateurs auraient pu sourire en entendant Baron demander à Cliton dans la scène P« de l'acte I : Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier s ?

• Cité du Nouveau spectateur, de Fuel de Mérincourt, t. I de 1776, p. 367-373. L'allusion, dit-on, était pour Mole, successeur de Baron; et, en général, chaque fois qu'il est dit : « Baron jouait ainsi », cela signifie : MoIé jouait d'une façon toute différente.

* Cf. le Chansonnier Maurepas, t. III, p. 184, note. 3 Voltaire, Sommaire du Misanthrove.

^ Histoire du théâtre françois, t. XV, p. 473 et suiv. •^ Voyez la préface du Menteur, éd. de Félix Ilémon, Paris, Delagrave, in-16.

Comme il les trouvait légères ses soixante-sept années qui ne pesaient guère sur lui !

Rodrigue dans le Cid^ fatal à son père, le premier Baron, et qui semble toujours avoir fasciné les membres de sa famille, fut son rôle du 19 juin*. A cette époque, ce rôle semble lui apporter, à lui aussi, son contingent d'ennuis. Lorsqu'il arriva à ces beaux vers :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, La valeur n'attend pas le nombre des années, etc.

le peu de convenance qu'il y avait entre sa physionomie et ces vers, et le ton légèrement nasillard avec lequel il les déclama excitèrent un éclat de rire général. Il s'interrompit un instant et recommença lorsque ce mouvement eut cessé, mais Ton se remit à rire de plus belle. Alors, n'y pouvant plus tenir, il s'avança sur le bord de la scène et s'adressant particulièrement au parterre : « Messieurs, dit-il, je m'en vais recommencer pour la troisième fois, mais je vous avertis que si l'on rit encore, je quitte le théâtre et je n'y remonte de ma vie. » Il continua, et le silence fut strictement observé 2.

* Histoire du théâtre français, t. XV, p. 473 et suiv.

2 Récréations littéraires^ p. 49. — Il est intéressant de comparer cette anecdote avec un incident semblable de la vie de David Garrick, le « Roscius anglicanus » qui ne montra pas moins de suffisance. En 1755, à Londres, il y eut beaucoup de bruit et de tapage au théâtre de « Drury Lane », dirigé par Garrick, à cause des danseurs français que celui-ci employait. L'Angleterre était alors en guerre avec la France. De grands dégâts avaient été commis dans ce théâtre le 18 novembre. Trois jours après, Garrick, costumé en Archer, vint sur la scène et entendit des cris qui ressemblaient à « Pardon », Il s'avança alors et respectueusement, mais fermement, expliqua combien il avait eu à souffrir de la légère et maligne conduite d'individus cruels, et déclara qu'à moins qu'on ne lui permît de jouer cette nuit, il était au-dessus du besoin, supérieur à l'insulte; il ne reviendrait jamais, jamais sur la scène. Ces paroles furent accueillies avec un enthousiasme délirant, et il put alors continuer. — Celte histoire n'est pas citée par les biographes contemporains ; on peut la trouver dans le Mirror, or Actors' table, par Tate Wilkinson, p. 215, et dans la National Biography .

Selon une meilleure version de cette anecdote populaire : Baron répétait ces vers avec tant d'assurance et tant d'emphase sur le premier hémistiche. Je suis jeune y il est vrai, qu'il imposa non seulement le silence aux rieurs, mais qu'il entraîna vers lui l'auditoire qui l'applaudit avec enthousiasme *.

Pendant ces mêmes représentations, Baron, oubliant que la vieillesse s'était appesantie sur lui, et s'imaginant qu'il était aussi actif que dans sa jeunesse, depuis longtemps passée, hélas ! se jeta aux genoux de Chimène avec toute sa ferveur d'autrefois, mais il fallut que deux employés du théâtre vinssent le relever. Chimène avait beau lui dire de se lever, la durée de son respect était forcée, il ne dépendait pas de lui d'obéir à sa maîtresse ^.

Son répertoire pendant les autres mois fut d'une richesse étonnante ; il remplit les rôles suivants ^ :

CÉSAR, dans La Mort de Pompée, le 29 juin ;

Achille, dans Iphigénie, le 8 juillet ;

Horace, dans VÉcole des Femmes, le 15 juillet ;

Antiochus, dans Rodogune, le 24 juillet ;

Pompée, dans Serf orii^s, le 2 septembre;

MoNGADE, dans VEomme à bonnes fortunés, le 9 septembre ;

Pyrrhus, dans Andromàque, le 16 septembre ;

Eraste, dans La Coquette, le 23 septembre ;

Ladislas, dans Venceslas, le 30 septembre.

Ce dernier était le rôle qui finit sa première carrière. Collé dit qu'il le jouait avec des cordons bleus qui ressemblaient à l'ordre du Saint-Esprit, et en habit français ! Collé ajoute : « A présent (1759), nous avons les habits tragiques dans le costume et point de comédiens; au lieu

' D'Hannetaire, Observations sur l'Art du Comédien, p. 310.

* Récr. litt., de Cizeron-Rival, p. 50. L'assertion de Lemazurier, qu'après cette mésaventure il abandonna tout à fait ce personnage et ne se réserva, de tous les rôles semblables, que celui d'Antiochus dans Rodogune, n'est ipas ratifiée par le témoignage des frères Parfaict, ni par le Mercure de France. •

3 Cf. Hist. du th. fr., t. XV, p. 473 et suiv., qui cite ces rôles.

que de ce temps, nous avions d'excellents comédiens et point ces habits'. » En effet, Baron ne semble pas avoir remarqué Tabsurdité des costumes tragiques que l'on portait alors. En Auguste, il portait une couronne de lauriers surmontant sa vaste perruque. Cet acteur si digne de s'élever au-dessus du mauvais goût ne semble avoir combattu en rien la stupidité de ces accoutrements.

Citons quelques autres des rôles tenus pendant cette année:

Pamphile, dans L'Andrienne de Baron, le 12 octobre ;

Œdipe, dans VŒdipede Corneille, le 19 octobre;

Don Sanciie, dans Don Sanche d'Aragon, le 28 octobre ;

EssEx, dans le Comte d'Essex, le 16 novembre;

Annibal, dans Annibal de Marivaux, le 16 décembre ;

Gardénio, dans les Folies de Cardénio de Goypel, le 30 décembre 2.

Nous avons un témoignage contemporain pour son interprétation du comte d'Essex : « Il le joua, dit Marais, le 20 novembre dans son Journal, dans une perfection qui est le chef-d'œuvre de la déclamation, et j'ai admiré comment un homme de soixante-Iiuit ans peut avoir conservé ces sons variés et naturels qu'il a dans la voix, et ce geste, toujours propre à son action, qu'il contient dans des bornes que lui seul peut connaître. Il fait là le personnage d'un homme condamné à mort; il paraît sans chapeau, sans épée, sans canne, mais sans aucun embarras que celui qui convient à son état, et on peut dire que lui seul peut bien jouer cette pièce. Il y avait un monde prodigieux, malgré le malheur du temps : les femmes pleines de pierreries, les hommes avec des habits magnifiques et superbes 3. »

1 Mémoires, t. III, p. 172. — Si Collé ne vit pas Baron en 1720, il était assez âgé pour avoir vu cet acteur plusieurs fois avant sa mort, puisqu'il était né à Paris en 1709. — « Je n'avais pas encore dix ans, dit-il, que mon père me menait souvent au François. »

2 Cf., pour ces rôles, VHist. du th. fr., t. XV; Léris, Dict. des th. et Molière et sa troupe, par Soleirol.

3 Chansonnier Maurepas, III, 184, et note.

Pour l'année 1721, comme pour celle de sa rentrée, nous avons heureusement une liste fort complète de ses rôles, grâce à l'activité des frères Parfaict, ces historiens merveilleusement consciencieux pour tout ce qui concerne Tancien théâtre.

Après les Folies de Cardénio dans les hallets royaux aux Tuileries, il tenta une reprise de V Amphitryon de Molière, le 16 janvier, se réservant le principal rôle. Deux jours après, il joua Xipharès dans Mithridate; le le 4 février, Andronic, qui lui avait valu un si prodigieux succès en 1685; le 6 mars, Misaël, «dernier fils de Salmonée», dans les Macchabées de La Motte*. Dans ce rôle, enfantin entre tous, Baron fit sensation. Il y avait une différence trop sensihie entre son âge et celui du personnage qu'il représentait; aussi, quand Baron parut sur la scène coiffé d'un toquet et en manches pendantes, ainsi que les enfants des hourgeois de Paris à cette époque, le contraste trop grand pour l'imagination si vive du public inspira les vers suivants :

Et le vieillard Baron, pour l'honneur d'Israël, Fait le rôle enfantin du jeune Misaël Et pour rendre la scène exacte Il se fait raser à chaque acte 2.

Selon Gizeron-Rival, il lui arriva ici le môme accident que dans le Cid, quand il se jeta aux pieds de Salmonée, on dut aller le relever. Cependant, quelles qu'aient été ses mésaventures, il n'eut pas l'air de les prendre au sérieux. Aucune mention n'indique qu'il ait changé de rôle quand les Macchabées furent repris après Pâques, bien que l'on sache que M"' Lecouvreur prît dans le rôle d'Antigone la place de M"'- Desmares,

^ Hist. du th. français, t. XV ; Léris, Dict. des théâtres, et Molière et sa troupe, p. 67. •

2 Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. II, p. 421

cette dernière s'étant retirée *. La tragédie eut encore neuf représentations.

Le 8 mai, dans la première représentation publique d'Esther, il remplit le rôle difficile d'Assuérus ; la pièce semble n'avoir pas été goûtée du public, bien que les plus célèbres acteurs y participassent : M''** Duclos et Lecouvreur, dans les rôles d'Esther et de Zarès, et Quinault- Dufresne dans celui d'Aman 2.

Baron essaya, le 29 mai, de réhabiliter le rôle de Joad, dans la tragédie d'Athalie, que le jeu de Beaubourg, suivant Louis Racine, avait gâté à sa première représentation en 1717. Baron lui apporta son débit juste, naturel et simple dans sa noblesse: a II fut aussi vrai, aussi sublime dans son jeu, dit Lemazurier, que Racine l'était dans ses vers. » Charles Collé, qui le vit dans ce rôle, nous donne une bonne impression de son triomphe. Dans de tels rôles, Baron, qui aimait la pompe théâtrale, se faisait toujours précéder par huit ou dix gagistes magnifiquement vêtus ^.

Le Me?^ciire de France des mois de juin et juillet mentionne la représentation d'Athalie devant la Cour, le 10 juin, en ajoutant : « Parmi les acteurs et actrices qui ont tous joué de leur mieux, le sieur Baron s'est extrêmement distingué par la noblesse, l'intelligence et le pathétique de sa déclamation et de ses gestes. »

D'autres rôles signalés pendant ces mois sont :

AcoMAT, dans Bajazet, le 8 juillet ; ScÉvOLE, dans Scévole, le 18 juillet ;

* Histoire du théâtre françois, t. XV, p. 421.

2 Mercure de France des mois de juin et juillet 1721.

3 Collé ajoute l'anecdote suivante : « Je me souviens, à propos de cela, que, représentant le grand-prêtre dans Athalie, des gagistes qu'il avait fait habiller en lévites ne se présentant pas assez tôt pour un jeu de théâtre nécessaire, il cria tout haut : « Un lévite ! un lévite !

« Comment, par la mordieu, pas un b de lévite. » — Ceux qui

étaient sur le théâtre l'entendirent et rirent de tout leur cœur de sa colère d'enthousiaste. Il était fanatique de son métier, c'est un grand point pour y réussir. » — Mémoires, t. I, p. 140.

Jupiter, dans Amphitryon, le 11 septembre ; MiTHRiDATE, dans Milhridate, le 15 septembre ; CÉSAR, dans La Mort de Pompée, le 19 septembre ; NicoMÈDE, dans Nicomède, le 30 septembre ; Don Diègue, dans le Cid, le 13 octobre ; Gréon, dans la Thébaïde, le 17 octobre ; Thyeste, dans Egyste, le 18 novembre*.

Ce fut dans Mithridate que sa susceptibilité, à cause de son âge, fut de nouveau blessée ; s'étant attiré la risée du public par ce vers :

J'ai besoin d'un vengeur et non d'une maîtresse,

sa délicatesse lui fit substituer, le surlendemain, cet autre de sa façon :

Qu'il épouse s'il veut cette ingrate princesse '.

Dans la scène avec les deux princes de cette tragédie, il entra un jour sur la scène accompagné de Xipharès; il ne prit la parole qu'après un jeu muet, où il semblait réfléchir sur ce qu'avaient pu lui dire ses deux fils. En entrant dans la coulisse, il demanda à un de ses camarades s'il était content : « Votre entrée est dans le faux, lui dit le comédien ; il n'y a point à réfléchir sur les excuses de deux jeunes princes; il faut leur répondre en paraissant avec eux ; parce qu'un grand homme comme Mithridate doit concevoir, du premier coup d'œil, les plus grandes affaires. » Baron sentit la force de ce raisonnement et s'y conforma ^,

Il joua César avec l'adorable Adrienne Lecouvreur dans Cornélie. « Lorsqu'elle était en scène avec le fameux Baron, dit un contemporain *, ils y mettaient l'un et l'autre le ton familier de la conversation, sans jamais trop l'élever ; et ils avaient tout le naturel qu'il

* Cf. le Mercure de France de ces mois, et Hist. du th. franc., t. XV, p. 473 et siiiv.

« Lettre à Mylord***, par d'Allainval, p. 217. 3 Anecdotes dramatiques, par l'abb^de la Porte, t. I, p. 563. < Cité par A. Pugin, Acteurs et Actrices d'autrefois.

est possible de conserver, en gardant toute la noblesse et la dignité convenables à leurs rôles. » Ce fut alors que le poète Beauchamps adressa à la camarade de Baron une épître, dans laquelle il s'efforçait de caractériser son talent fait de sensibilité, de tendresse et de vérité:

Enfin le vrai triomphe, et la fureur tragique Fait place sur la scène au tendre, au pathétique. C'est vous qui, des douceurs de la simplicité Nous avez fait connaître et sentir la beauté; C'est vous qui, méprisant le prestige vulgaire, Avez su vous former un nouvel art de plaire; Vous dont les sons flatteurs, ignorés jusqu'alors, Des passions du cœur expriment les transports.

Les efforts de Baron pour ramener le vrai au théâtre ne furent jamais mieux récompensés que par le génie de cette élève.

L'immense portée du talent de Baron se montre de plus en plus évidente à mesure que nous poursuivons notre étude. Son génie était universel, embrassait tout, depuis le tragique le plus élevé jusqu'au plus gracieux comique, l'emploi non seulement des premiers rôles, mais des jeunes premiers : « Il jouait le Misanthrope, dit l'abbé de La Porte, du ton d'un homme de la Cour; Arnolphe, d'une manière bourgeoise qui gardait toujours un air de noblesse». Il passe, en changeant de costume, de la majesté la plus grande au geste le plus léger, à la plus gracieuse jeunesse. De rôles, depuis longtemps adoptés, il passe soudainement à d'autres qui semblent absolument impossibles pour lui, jusqu'à ce qu'il ait démontré le contraire. Bien qu'il n'ait jamais été surpassé dans les deux genres, nous pouvons dire que, dans cette dernière période, il semble préférer la tragédie, tandis que, dans sa prime jeunesse, il penchait pour la comédie.

Quant à son interprétation merveilleuse d' Arnolphe, nous avons les souvenirs de Jean-Baptiste Rousseau qui, écrivant en 1739 sur le peu de vogue des comédies

de Molière, Tattribue à la négligence des acteurs et ajoute : « Souvenez-vous de Taffluence du monde qui accourut à V Ecole des Femmes, quand Baron représentoit Arnolphe. N'en parlons plus*. » Rémond de Sainte- Albine en parle aussi en 1747 dans ses souvenirs. Il rappelle que, représentée par Baron, cette comédie a a valu de suite plusieurs chambrées complètes », tandis qu'en 1747, Sainte-Albine se plaint de ce que Molière soit joué dans la solitude 2. Remarquons que Baron y avait vu Molière et repris la vraie tradition de ce rôle ; loin de le charger, il le représentait bourgeoisement, mais avec noblesse et dignité. Il s'habillait, suivant Bonnassies, non pas, comme ses successeurs, avec un surtout de vieille guipure, les cheveux en désordre et le reste à l'avenant, mais avec un habit de velours, une veste d'étolFe, des bas noirs, une perruque bien peignée et le chapeau sur la tète.

L'année 1722 fut aussi une période d'activité pour Baron, bien que nous n'ayons que très peu de mentions exactes de ses rôles. Le 8 janvier, Lamotte, qui avait eu le bonheur d'avoir Baron pour représenter tant de ses tragédies, produisit son Romulus, dans lequel Baron représenta Tatius^. La tragédie eut un tel succès qu'elle suscita deux parodies dans d'autres théâtres : au Théâtre Italien, ce fut Arlequin Romulus, et à la Foire Saint- Germain, Pierrot Romulus*. Elle fut suivie de ï Electre de Longepierre, dans laquelle Baron avait eu un grand succès, quand elle fut représentée à l'Hôtel de Gonti en 1702. Le 22 février 1722, Élective fut produite en public au Palais-Royals; sa première représentation attira une

1 Lettre à Boutet de Monthéri, Bruxelles, le 10 août 1739. — Lettres de J.-B. Rousseau, t. I, 1" partie, p. 224. - Le Comédien, p. 146.

3 Mercure de France, janvier 1722, p. 97. * Léris, Dict. portatif des théâtres, pi 292. 5 C'est-à-dire à l'Opéra.

« grande affïuence, causée autant par l'envie de voir Baron, dit l'abbé de la Porte i, que par la réputation qu'avait cette pièce », mais elle perdit tout son mérite dans le trajet de Versailles à Paris ; elle fut sifflée sur le Palais-Royal, Si Baron perdit quelque peu de son prestige dans la cliute à' Electre, il dut le regagner bien vite, car sa reprise de son ancien rôle de Régulus, qu'il avait créé en 1688, fut honorée des louanges les plus vives par le Mercure de France de ce mois. De plus, en août, nous le trouvons jouant César dans la Mort de Pompée'^ ; puis Ulysse dans la Pénélope de l'abbé Genest, et le 2 octobre i722^, Antiochusdans Rodogune, avec le plus grand succès.

Le 22 janvier 1723, les Comédiens reprirent le Comte d'Essex *, 011 Baron et M"" Lecouvreur représentèrent les principaux rôles. La Nitétis de Danchet, donnée le 11 février 1723, eut le bonheur d'avoir Baron pour interpréter Cambise^. Il parut ensuite dans Inès de Castro, tragédie de La Motte, donnée le 6 avril, oij il « fut admirable, dit d'Allainval^, dans le rôle d'Alphonse ». Voltaire lui aussi témoigne en sa faveur : « J'ai vu aujourd'hui Inès de Castro, que bien des gens condamnent, et voient pourtant avec plaisir. Baron n'a jamais si bien joué. Son destin est de faire réussir de mauvais ouvrages. On joue Inès deux fois la semaine, et tout est plein jusqu'au cintre'^. » Son succès extraordinaire amena une parodie au Théâtre Italien^.

Les représentations de cette tragédie furent inter-

* Anec. dramatiques, ^a.T l'abbé delà Porte, t. I, p. 294. 5 Mercure de France du mois d'août 1722, p. 149.

3 Léris, Dict.; et Mercure de France, oct. 1722.

* Mercure de France, janvier 1723.

5 Tabl. dram. de de Mouhy; et Mercure, mars 1723.

6 Lettre à Mylord*** sur Baron, etc., par George Wink, p. 216.

' Voltaire, Lettre à M"" la Présidente de Bernières. Paris, mai 1723. — Œuvres de Voltaire, t. XXXIII, p. 88. 8 Agnès de Chaillot. — Léris, Dict. des th., p. 189.

rompues après la seconde, par suite d'une maladie sérieuse de Baron, mais elle fut reprise le 15 mai, dit le Mercure de France de ce mois. Durant le cours de cette année 1723, elle attira un très grand concours au théâtre et n'eut pas moins de quarante-deux représentations ^

Sa maladie, alors, ne parut pas se prolonger. En effet, en décembre, nous trouvons Baron jouant Antiochus dans Rodogune'^. C'est la première fois que nous entendons dire qu'il ait été sérieusement indisposé, ou qu'il ait manqué de paraître à une représentation. Certes, sa ponctualité, comme celle de M"' Lecouvreur, passa en proverbe à cette époque, et il est rare qu'on Tait vu s'absenter sous aucun des nombreux prétextes connus des acteurs et des chanteurs^.

Dans la Mariamne de Voltaire, essayée sur la scène pour la première fois le 6 mars 1724 et, l'année suivante, mise en scène avec le titre à'Hérode et Mariamne, Baron joua le rôle d'Hérode. « Cette pièce, dit le Mercure^, était attendue du public avec tant d'impatience que toutes les loges étaient retenues depuis longtemps, et c'est sans doute ce grand empressement qui a fait exiger le double du prix ordinaire, sans en excepter le parterre même. » Malgré ceci et malgré les efforts extraordinaires des acteurs auxquels étaient attribués les rôles : Baron, Dufresne, Le Grand, Fontenay, avec M""Duclos et Lecouvreur, la pièce fut tournée en ridicule. Ce môme mois il reprit ce rôle étincelant de jeunesse et de gaîté : Dorante dans le Menteur, et la différence entre son âge et celui du personnage amena de nouveau des sourires chez ses auditeurs, comme en 1720 ^. Mais, malgré son âge, il rendait l'illusion facile.

* Chevalier deMouhy, Tablettes dramatiques, p. 128. « Mercure de France, décembre 1723, p. 1393.

3 Gai. hist. des acteurs du th. fr., t. II, p. 283.

* Mercure de Frande, mars 1724, p. 54z;

* « N'avons-nous pas vu, depuis, M. Delaunay débuter à la Comédie-

Dans Iphigénie en Aulide, le 3 juillet suivant», il donna un exemple de son assurance en scène. Jouant le rôle d'Agamemnon, il dit à voix basse le premier vers de la pièce :

Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille. On lui cria du parterre : « Plus haut ! — Si je le disais plus haut, je le dirais mal-», répliqua-t-il. Un autre compte rendu donne ainsi la réponse de Baron : « Et vous, plus bas^! » ce qui était bien de lui. Il avait ses idées personnelles sur la déclamation. Il reprit le même rôle le 5 octobre, pour présenter au public son élève, Mlle Angélique, qui joua le principal rôle. Un autre de ses anciens élèves, Duchemin, y joua aussi. Le 14 de ce mois, il joua le comle d'Essex « d'une manière très touchante* ».

Pour le reste de cette année, nous n'avons que peu de données. Plus tard, le 21 novembre, la Comédie- Française reprit sa Coquette, mais nous ne savons pas s'il y joua un rôle. Le 8 décembre, il joua son ancien rôle dans Mithridate^. Le 26 décembre, il reprit Sévère dans Poh/eucte ^. Ce ïul sans aucun doute à cette époque que Sainte-Albine signale sa reprise àeV Etourdi comme spécialement remarquable ''.

En 1725, le 15 février, il créa le rôle d'Hérodote dans la nouvelle Maria?7ine, tragédie de l'abbé Nadal ^; le

Française dans ce même rôle de Dorante, puis s'y maintenir, au delà même de l'âge mùr, à force de grâce souriante et de verve toujours jeune. » — Ilémon, préface du Menteur.

* Mercure de France de juillet 1724, p. 1585.

'^ Gai. hist. des acteurs du théâtre franc., t. I, p. 96. 3 Chefs-d'œuvre des auteurs comiques, t. I.

* Mercure de France d'octobre 1724, p. 2227.

5 Ibidem, décembre 1724, t. I, p. 2627.

6 Ibidem, décembre 1724, t. II, p. 2867.

' Le Comédien, par Rémond de Sainte-Albine.

8 Soleirol, Mol. et sa tr., p. 67. En le consultant sur ces sujets, Il faut la prudence que demande un ouvrage où les conjectures tiennen tant de place.

nom de cette pièce rappelle involontairement le souvenir de son père et de l'ancienne troupe deMondory.

L'année suivante (1726), le 7 janvier, il parut aux nouveaux débuts de M"' Angélique dans V École des Femmes ; elle n'avait été acceptée que pour six mois. Le Mercure de France donne à Baron des louanges emphatiques : (( Ce qu'il y avait de plus intéressant dans la représentation de cette pièce, c'est que le sieur Baron y jouait le rôle d'Arnolfe. » Le Mercure de ces mois cite aussi :

Palémon, dans VŒdipe de La Moite, le 18 avril ; Glaucias, dans le Pyrrhus de Grébillon, le 29 avril ; MoNTAN, dans le Pastor fido de Pellegrin, le 7 septembre.

Il joua ensuite Pamphile, puis en décembre, Simon, le fils et le père, dans sa propre comédie ÏAndrienne. La pièce « fit un extrême plaisir », dit le Mercure, admirant toujours Baron : « Elle est parfaitement représentée, dans le vrai goût de la bonne comédie. » Suivant le Mercure, l'Homme à bonnes fortunes fut aussi repris le 12 septembre (1726), etla Coquette encore lel5octobre, attention délicate pour le vieux Baron.

En esquissant la vie de Michel Baron pendant ces années, nous éprouvons la même difficulté que Voltaire, lorsqu'en 1734, il commença sa Vie de Molière : « Le goût de bien des lecteurs pour les choses frivoles, et l'envie de faire un volume de ce qui devrait ne remplir que peu de pages, sont cause que l'iiistoire des hommes célèi)res est presque toujours gâtée par des détails inutiles. » Le mépris des dates, de l'exactitude des faits, caractérise tous les écrivains de cette époque; seules les anecdotes y abondent.

Son jeu en 1727 et 1728 fut de plus en plus apprécié. Le Mercure de France dit que lui et M"" Duclos furent « extrêmement applaudis » vers la fin de juin 1727, à la reprise du Scévole de du I^:er où ils remplissaient les premiers rôles. Il joua Antioclius dans liodogune.

un de ses rôles favoris, dans les débuts de la jeune M''" Balicour, le 29 novembre 1727. Celle-ci provoqua le rire quand elle dit à Baron et à M"" Duclos, qui jouait Cléopâlre : « Approchez, mes enfants » ; car Baron n'avait pas moins de soixante-quatorze ans et M"^ Duclos plus de cinquante i.

En janvier 1728, il reprit Pyrrhus dans And romaçue^. Kabbé de la Porte nous dit que, lorsque Pyrrhus prononça ce vers à Andromaque :

Madame, en l'embrassant, songez à le sauver,

Baron employa, au lieu de la menace, l'expression pathétique de l'intérêt et de la pitié. Il semblait même, par le geste touchant avec lequel il accompagnait ces mots 671 l'emôrassant, tenir Astyanax entre ses bras et le présenter à sa mère 3. Le même mois, il remplit le rôle de Phocas dans Ilét^aclius de Corneille *.

Nous entendons peu parler de lui avant la fin d'avril suivant, époque à laquelle nous le retrouvons dans le grand-prêtre d'Athaiie^ ; il semble avoir complètement accaparé ce rôle depuis le jour où il le créa jusqu'à son départ final de la scène. Son adaptation habile de V Andrieîiiie fut reprise par ses camarades le 24 mai. Le Mercure de France de ce mois parle du grand succès de Montménil, qui joua Dave, et de Dufresne, qui prit le rôle du fils; mais, comme toujours, il réserve ses plus grands éloges pour Baron qui « y joue le rôle de Simon d'une manière inimitable ». Ce journal, miroir de l'opinion publique, manque rarement d'accorder à Baron des éloges illimités.

Au commencement de juillet de la même année, il

1 Gai. hist., t. I, p. 99, et t. II, p. 12.

2 Mercure de France, janvier 1728, p. 143.

3 Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. I, p. 95. * Mercure de France, janvier 1728, p. 143.

5 Ibidem, avril 1728, p. 811.

joua dans Britanniciis, pièce qui devait être pour lui pleine de souvenirs de ses débuts avec Molière. Mais, cette fois, il n'interpréta ni Britannicus, ni Néron, mais Burrlius ! Le Meî'cut'c parle avec satisfaction de son interprétation. Tous les rôles de Britannicus semblent avoir attiré Baron tour à tour. Il va de l'un à l'autre sans aucune difficulté. Jouant Britannicus, un affaiblissement sénile fit rire ses auditeurs, ce qui occasionna une interruption. Blessé au cœur, Baron s'avança sur le bord du théâtre, les bras croisés, et dit, en poussant un profond soupir : « Ingrat parterre que j'ai élevé » ; et le silence fut rétabli *. Sa pétulance augmenta avec les années, mais il ne perdit jamais son sentiment de supériorité sur les spectateurs. Son passé et la faveur du public justifiaient ces hardiesses.

Au mois de juin 1728, il joua trois fois son rôle préféré de Simon dans sa propre œuvre VAndinenne ; « il est toujours admirable », dit Brossette dans sa lettre du 15 juin à Rousseau. Vers cette môme époque, il reprit encore une fois Joad dans Athalie^ oii « il s'est surpassé », affirme Brossette dans la même lettre à son ami. « Il est étonnant, ajoute Brossette, que son grand âge ne lui ait enlevé ni le feu, ni les grâces que nous lui avons connues autrefois 2. »

Nous le voyons reprendre pendant ces années, suivant Soleirol, ces trois rôles de son maître :

Argante, dans les Fourberies deScapin;

Monsieur Jourdain, dans le Bourgeois Gentilhomme ;

Argan, dans le Malade imaginaire^.

Régulus, une autre de ses anciennes créations, qu'il joua le 2 août de la même année, lui rapporta tout le succès d'autrefois ; le Mercure de Finance, en parlant

* Soleirol, Molière et sa troupe.

'Lettres de J.-B. Rousseau, t. II, p. ^.

3 Mol. et sa tr., p. 68. — Remarquons que Soleirol base ses indications de ces trois rôles sur des sources peu sûres.

de ce rôle, nous rappelle l'adoration universelle que tous ses auditeurs avaient pour lui, en disant : « Le parterre, avec les gens du meilleur goût, l'appelle le Roscius de notre siècle. »

Notre comédien trouva l'hiver de 1728-1729 excessivement fatigant; son asthme empirait toujours, la mort approchait à grand pas. Des nouvelles de sa santé étant parvenues à Rousseau à Bruxelles, celui-ci montra, une fois de plus, sa tendresse pour Baron en lui écrivant ces mots d'encouragement : « De tout ce que j'ai admiré dans ma jeunesse, vous êtes, mon cher Monsieur, le seul qui nous restiez. Jugez par là comhien vos jours doivent m'ètre précieux, et avec combien de passion je désire que vous en ménagiez la durée. Vivez pour vos amis contemporains; vivez pour vos successeurs mêmes, et pour achever de former, dans un art que vous avez porté au plus haut point de sa perfection, la jeunesse capable de profiter de vos leçons et de vos exemples. . . Dans le petit cercle où je me suis renfermé, vous m'avez toujours été présent quoiquéloigné ; et quand j'ai eu quelque chose à vous écrire, je n'ai jamais songé plus fortement à me représenter la manière dont Horace ou Despréaux l'auraient tourné, ou la manière dont vous l'auriez récité. Voilà l'obligation que je vous ai et c'est bien le moins que je puisse faire pour un homme à qui je dois en partie le peu de réputation que je puis avoir acquise, que de Taimer, le chérir et l'honorer toute ma vie ^ »

Son état semble s'être aggravé de jour en jour pendant les semaines qui suivirent; car Brossette écrit ainsi à Rousseau le 16 juillet 1729 : « A l'égard de Monsieur Baron, je vous dirai qu'il a été fort incommodé tout l'hiver par des étouffements qui lui ôtaient presque la respiration ; il n'a pas laissé de paraître sur

* Lettres de J.-B. Rousseau, t. II, p. 57-58.

RÉSURRECTION. lÔâ

le théâtre au mois de mai dernier avec tous les avantages que vous lui connaissez, excepté ceux qui sont inséparables de la jeunesse. Si sa santé s'est affaiblie, les agréments de son esprit et sa vivacité même n'ont souffert aucune diminution. Je le vois aussi souvent que mes occupations, qui sont très grandes, me le peuvent permettre et vous faites un article considérable de nos conversations. t>

Malgré de fréquentes indispositions et des souffrances qui Tavertissaient qu'il n'était pas éternel, Baron ne songeait pas à abandonner la scène. Le Mercure de février, en disant que Baron « a été quelque temps incommodé», affirme en même temps qu'il « reparut le 20 de ce mois dans le rôle de Burrhus » (Britannicus) et qu'il le joua « dans la plus grande perfection * ». Le 25 avril 2. Joad l'attira encore; on eût dit qu'il ne pouvait s'arrêter de jouer. Il atteignit le sublime dans son interprétation 3. Pendant les mois de mai, de juin, de juillet et d'août, le Mercure ne parle point de lui ; nous pouvons en conclure, non pas qu'il s'absenta du théâtre, car nous avons le témoignage de Brossette pour nous dire le contraire, mais qu'il ne fit aucune nouvelle création.

L'année 1729 vit la fin de cette carrière extraordinaire. En septembre, il reprit la tragédie de Venceslas de Rotrou ; il ne joua pas le rôle du jeune Ladislas qu'il avait rempli si souvent, mais cette fois il prit celui du père, Venceslas, roi de Pologne. Ce rôle, dit le Majeure de France^, lui attira « mille et mille applaudissements... Malgré ses soixante-seize ans, il étonna et charma les spectateurs^ qui le regardent comme un prodige ». Il était plus malade qu'à l'ordinaire le soir du

* Mercure de France, fév. 1729, p. 355. — Cf. les Mémoires de Préville.

* Ibidem, avril 1729, p. 795.

3 Cf. la Galerie hist., t. I, p. 89.

* Mercure de France de sept., p. 2246, et de déc. 1729, p. 31 15 et suiv.

3 septembre. Il avait une grande difficulté à parler ; mais il réussit cependant à débiter les deux très longues tirades qu'il adresse à Ladislas, au commencement du premier acte. Arrivé à ce vers, si significatif par rapport à son âge avancé :

Si proche du cercueil où je me vois descendre,

il ne put continuer, à cause de son asthme », et il laissa inachevé ces derniers vers de la tirade :

Je me veux voir en vous, renaître de ma cendre ; Et par vous, à couvert des outrages du temps, Commencer à mon âge un règne de cent ans -.

Il murmura quelques mots d'excuse, et Quinault- Dufresne, qui représentait Dadislas, l'aida à quitter la scène^. On le transporta chez lui, dans sa belle maison, place de Fourcy*, etDumirail finit le rôle^.

Combien son adieu au théâtre ressemble à celui de Molière ! Mais, plus heureux que son maître, il survécut trois mois à ce départ sensationnel. A partir de ce moment, il est vrai, il eut toujours une santé fort languissante, mais la maladie n'altéra pas son esprit, et ses amis intimes jouirent de sa brillante conversation jusqu'aux derniers moments de sa vie^. Il a dû parler souvent de Molière, puisqu'il était le dernier survivant des intimes du poète''. Le 25 octobre, Brossette écrit à

* Observations sur l'Art du Comédien, par d'Hannetaire, p. 454.

' Venceslas, tragi-comédie de Rotrou, actel, vers la fin de la scène I. 3 Lettre à Mylord***, par l'abbé d'Allainval, p. 219.

* Dict. port, des th.,ip. 388. — Léris nous apprend que cette maison appartenait à Baron.

s Mercure de France, décembre 1729, p. 3115.

6 Parnasse français, p. 638.

■^ Avec lui s'éteignit la troupe de Molière. Remarquons pourtant que deux personnes qui avaient joué avec le grand comique vivaient encore : Pierre La Thorillière, qui joua dans Psyché en 1671, à l'âge de onze ans et qui mourut le 18 septembre 1731 ; et la veuve de Beaubourg, fille de Beauval, qui créa le rôle de la petite Louison dans le Malade Imaginaire (1673) aux représentations qui virent la mort de

Rousseau : « On ne croit presque plus qu'il reparaisse sur la scène, tant ses indispositions augmentent et ses forces diminuent; mais il y a encore de la vie chez lui et elle peut encore durer longtemps, étant donnée la vigueur de son tempérament et par les soins que l'on prend de la conserver*. »

Le voici donc à la fin de sa carrière, mais conservant encore, comme beaucoup d'autres grands hommes dans Tàge avancé, toutes ses facultés intellectuelles. Il mourut le 22 décembre 1729, retiré au sein de sa famille et muni des sacrements de l'Église. Son corps fut enseveli dans l'église de Saint-Benoît, sa paroisse. Dans l'acte de son inhumation, on le mentionne comme pensionnaire du roi, et âgé de soixante-seize ans 2. Sa mort survint cent ans après l'arrivée de son père, André Baron, à Paris.

On ne peut guère éviter de comparer la simplicité de ses funérailles avec celles de David Garrick, son rival anglais ; celui-ci fut enterré à Londres un demi-siècle plus tard, le 1" février 1759; dix personnes de la plus haute noblesse, parmi lesquelles on distinguait le duc de Devonshire, Lord Camden, les comtes Ossory et Spencer, tenaient les cordons du drap mortuaire ; et tout ce qu'il y avait de plus distingué dans le monde de l'aristocratie et de la littérature y assistait. Une foule immense gardant un silence respectueux bordait les rues par lesquelles passa le cortège funèbre. Garrick fut inhumé dans l'abbaye de Westminster, dans le Poet's Corner (coin des poètes), sous un magnifique bas-relief en marbre. Baron, premier acteur de son époque, sinon de tous les temps, fut, comme Molière, enterré sans pompe, et aucun monument n'indique le lieu où il repose. Si de nos jours la

Molière. Elle était née vers 1665 et mourut au mois de juin 1740.— Cf. Œuv. de Molière, par Moland, le Dict. des théâtres, des frères Parfaict, et le Dict. de Jal. •

* Lettres de J.-B. Rousseau, t. II, p. 99.

* Voyez cet acte à l'Appendice.

France honore les comédiens mieux que ne le font les autres nations, il n'en était pas de même autrefois.

Nous n'avons aucune trace de la lettre de Brossette annonçant à Rousseau la mort de son ami ; mais dans celle de Rousseau à Brossette, du 4 mars 1730, nous trouvons ce tribut à sa mémoire : « Nous avons perdu notre cher Baron. C'était le dernier nom fameux de nos jours et il a fermé la porte du siècle de Louis le Grand. Je suis persuadé que vous le regrettez. C'était un homme rare et nous n'en reverrons plus de pareil. Combien d'amis illustres avons-nous à regretter depuis que nous sommes au monde M »

Voltaire, en parlant du décès de Baron, fait cette observation intéressante au point de vue de la situation des comédiens devant l'Église du temps : « Il mourut en protestant qu'il n'avait jamais eu le moindre scrupule à déclamer devant le public les chefs-d'œuvre de génie et de morale des grands auteurs de la nation; et que rien n'est plus impertinent que d'attacher de la

honte à réciter ce qu'il est glorieux de composer

C'est la coutume que les confesseurs exigent des comédiens mourants qu'ils renoncent à leur profession^. »

Comme après sa première retraite en 1691, son départ définitif du théâtre jeta la confusion dans les rangs des comédiens, bien que, cette fois-ci, ils fussent mieux préparés. Son dernier rôle, comme nous l'avons vu, fut pris par Dumirail, mais quanta son emploi, dans le tragique aussi bien que dans le comique, nous ne pouvons dire quel est celui, ou quels sont ceux, qui lui ont succédé. Lekain3, que Ton peut considérer comme le

* Lettres de J.-B. Rousseau, t. II.

2 Écr. fr. du siècle de Louis IIV, Œuv. de Voltaire, t. XIV, p. 37. — Voltaire dit aussi : « Les prédicateurs venaient souvent à la Comédie, dans une loge grillée, étudier Baron ; et ils allaient déclamer contre la comédie. » — Ibidem.

3 Mémoires de Lekain, p. 113.

successeur tardif de Baron, comme Baron Tavait été de Molière, dit que cet emploi fut donné à Sarrazin. Celuici, toutefois, n'avait débuté que quelques mois avant la mort de Baron*. En Tabsence de toute preuve certaine nous croyons que Temploi tenu par Baron fut, selon toute probabilité, réparti entre plusieurs acteurs.

Au sujet de son âge. Baron montrait autant de susceptibilité qu une femme : « Il se fâchait, dit Lemazurier, avec ses plus grands amis s'ils abordaient ce terrain délicat ». Peut-être, s'il ne fût pas revenu sur la scène, à son âge avancé, et surtout avec un si grand succès, cette question d'âge n'eût jamais été discutée ; mais, le fait est que son âge était une énigme pour ses contemporains, et tous ses biographes ont eu beaucoup à dire à ce sujet. Lesage y fit allusion en 1707 dans le Diable boiteux ; au chapitre /)e5 songes le démon dit :

« Cet acteur est si vieux, qu'il n'y a tète d'homme

qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il y a si longtemps qu'il paroit sur le théâtre, qu'il est pour ainsi dire théâtrifîé. » Et encore, en 1715, dans GilBlas: «Il est plus vieux que Saturne ; cependant, comme au temps de sa naissance ses parents ont négligé de faire écrire son nom sur les registres de sa paroisse, il profita de leur négligence, et se dit plus jeune qu'il n'est de vingt bonnes années pour le moins 2. »

Lemazurier, avec l'extrait de baptême de Baron devant lui, lui donne quatre-vingt-un ans, et plusieurs des contemporains de Baron, entre autres son vieil ami Descoteaux, joueur de flûte en renom 3, soutiennent à peu près la même opinion. D'autre part, quelques-uns le disent plus jeune qu'il ne lui était possible de l'être. Nous pouvons dire, sans nous vanter, que la question, pour nous, semble assez facile à résoudre, étant donnés

1 Dict. des th., par les fr. Parfaict,^. VI, p. 37.

« Gil Blas, liv. III, ch. xi.

3 Voyez le Mercure de France de déc. 1729, p. 3115 et suiv.

tous les actes de sa propre vie, ainsi que ceux de ses parents, en plus du témoignage de son acte de baptême *. Si nous jetons un coup d'œii sur son enfance, nous trouvons que, même avant 1666, on le considérait comme un enfant prodige. Remarquons que dans cette année (1666), Robinet parle de lui dans sa Lettre en vers du 22 février : « Quoiqu'il n'ait que douze ans à peine. » A cet âge précoce, cinq ou six ans auraient fait une différence énorme. En effet, tous les actes de sa jeunesse demanderaient à être étudiés à un point de vue tout différent si nous retrancbions ou ajoutions cinq ou six années à son âge. Il est possible que, pour donner une idée exagérée de sa précocité, on Fait représenté comme étant plus jeune qu'il n'était en réalité, ou bien, inversement, pour expliquer cette précocité, on ne l'ait fait plus âgé qu'il n'était. Quant à son acte de baptême, sur lequel on a essayé de jeter le doute à cause de la façon dont étaient tenus les registres d'église à cette époque, on ne peut pas admettre qu'il y ait une grande erreur, les actes de naissance de ses frères et de sa sœur étant là pour nous aider à fixer la date. Par conséquent, nous concluons que la date la plus probable de sa naissance fut celle de l'année 1653.

A peine Baron fut-il mort que le Mercure de France éclata en lamentations sur sa perte : « Le plus célèbre comédien qui ait paru sur notre scène; l'Élève, le Camarade de Molière, et qu'on peut appeler le Roscius de notre siècle. Jamais homme n'a eu tant, ni de si heureux talents pour plaire et pour toucher. La nature semble s'être épuisée en le formant ^ » C'est ainsi que

Laroque célèbre ses dons merveilleux. Ses éloges couvrent sept pages du Mercure. Jamais auparavant, acteur n'avait autant attiré l'attention des revues et journaux

* Voir cet acte à l'Appendice.

2 Mercure de France de décembre 1729, p. 3115.

du temps. Voltaire fait aussi l'éloge de Baron, lorsque, dans la harangue prononcée le jour de la clôture du théâtre (le 24 mars 1730), il dit: « Que ne puis-je, messieurs, étudier avec fruit votre goût sage et épuré, qui a banni l'enflure de l'art de réciter comme de celui d'écrire ! Vous voulez qu'on vous peigne partout la nature, mais la nature noble et embellie par l'art, telle que vous la représentait cet excellent acteur, qui vous plaisait encore au bout d'une longue carrière. »

Dans le Parnasse François (1732), Titon du Tillet s'empresse de lui consacrer une de ses plus amples notices. Les frères Parfaict lui donnent plus de place dans leur Histoire du théâtre français qu'à aucune autre personne. Une cinquantaine d'années plus tard, on entendait encore au foyer de la Comédie, des vieillards comme Collé, d'Argental, Richelieu, Voltaire, en faire un éloge enthousiaste et parler de son esprit, de sa conversation pleine de souvenirs de l'autre siècle, de son talent qui aurait dû tenter la jalousie des dieux !

L'acteur à bonnes fortunes.

Durée éphémère delà renommée des acteurs. — Les éloges extraordinaires accordés à Baron. — Sa beauté; ses dons naturels et ses qualités acquises par l'étude. — Ce qu'il a hérité de Molière. — Simplicité majestueuse de son jeu. — Il opère une seconde révolution au théâtre. — Sa haine pour la déclamation. — Soins apportés aux détails de ses rôles. — Opinion de Voltaire sur Baron. — Son caractère trop élevé pour son temps. — On méprise les comédiens à cette époque. — J.-B. Rousseau fait exception à cette règle; son amitié avec Baron. — Changement de vers faits par Baron. — Il mime ses rôles avant d'entrer sur la scène. — Comment il sub jugue son auditoire. — Ses expériences dans les effets de ton, etc. — Défauts comme acteur. — Sa vanité. — Piquante critique de Baron par Lesage. — Il mène la vie joyeuse. — Son luxe. — Reproches faits par La Bruyère. — Il paraît souvent dans les chroniques scandaleuses du temps. — Récits de ses bonnes fortunes auprès de dames de la plus haute noblesse. — Conclusion : éloge par J.-B. Rousseau : « L'incomparable Baron ».

La plume est impuissante à bien rendre justice au génie de Michel Baron, comme d'ailleurs à celui de tout autre acteur de grand renom. Le génie d'un acteur ou d'un orateur, de même quesarenommée,ne sont que fugitifs et tous deux reposent, pour ainsi dire, sur des choses éphémères, de sorte qu'il est très difficile, sinon impossible, d'en faire l'historique. Le pinceau du peintre peut saisir au vol une expression passagère du comédien ; la plume peut donner les nuances de la pensée exprimée dans un discours, mais malgré tout, nous ne conservons jamais qu'une faible partie de ce qui faisait battre le cœur de la foule d'autrefois. On peut, par

l/ ACTEUR A BONNES FORTUNES. 441

Tétude de ses vers, se faire une idée de ce que fut le poète; par les œuvres qu'ils nous ont laissées sur la toile ou dans le marbre, retrouver en quelque sorte l'état d'esprit et l'inspiration qui ont guidé le peintre ou le sculpteur ; mais, de Tacteur qui a charmé nos ancêtres, nous ne savons que ce que la tradition nous apprend : quelque glorieuse qu'elle soit, elle est insuffisante pour nous représenter quel fut son talent. L'écho se fait de plus en plus faible, la gloire devient de plus en plus terne, jusqu'à ce que le grand artiste soit totalement oublié *.

La génération de Baron n'a pas manqué de nous transmettre les traditions de son art. Jamais acteur n'a reçu de louanges plus chaleureuses. Bien que les appréciations que nous ayons sur lui ne soient pas nombreuses, elles abondent en éloges hyperboliques. En énumérant ses rôles, nous avons déjà noté quelquesunes de ces expressions enthousiastes, dont on peut trouver le double dans les souvenirs, dans les histoires, dans les mémoires de ses successeurs sur la scène française, qui est peut-être l'arène la plus brillante que le monde ait jamais vue.

Baron paraît avoir été adopté par les critiques qui l'ont étudié comme le modèle d'après lequel tous les autres artistes du théâtre ont été jugés. Charles Collé, dans ses Mémoires, nous donne cette impression, puisqu'il prétend que Baron est le seul acteur digne d'éloges sans bornes, et à côté duquel Lekain, Bellecourt, Grandval, etc., ne sont mentionnés que pour être dénigrés. Collé avoue que ce fut Baron, en effet, qui lui donna « une idée de la perfection » ; il fut l'idole de sa jeunesse et, tout en nous donnant l'impression d'être un

' Même l'Alceste de Baron était oublié quand La Harpe écrivait sa Correspondance littéraire, car La Harme parle de l'interprétation de ce rôle par Grandval comme sans parallèle, « le seul, dit-il, qui sur la scène ait eu l'air d'un homme du monde ». Voir t. II, p. 309.

critique sévère et très difficile à contenter, Collé n'a jamais cessé de célébrer ses louanges.

La personnalité de Baron favorisa dès le début son succès dramatique. Nul comédien ne naquit sous une étoile plus radieuse. 11 n'avait nullement à dépenser son talent artistique pour compenser la laideur, car il était, au moment de sa gloire, l'un des plus beaux hommes de son temps, et il conserva sa beauté mâle jusque dans la vieillesse. Outre la proportion des formes qui est l'idéal éternel, il avait, dit-on, cette nuance de majesté qui fit la beauté de Louis XIY, et devint le type pendant le règne de ce monarque. M^^^ Clairon, en parlant de sa figure, dit qu'elle était « imposante ». Quoi qu'il en soit^ il avait la faculté de l'adapter à tous les sentiments. Ses traits étaient d'une régularité grecque, il avait la figure ovale et les yeux doux : « La nature l'avait favorisé, dit d'Allainval * (qui, dans d'autres circonstances, a été plutôt dur pour Baron), de ces qualités corporelles qui gagnent les cœurs, et qui sont si avantageuses à ceux qui parlent en public, particulièrement sur le théâtre; et l'air d'une cour polie et spirituelle, qu'il fréquentait avec assez d'agrément, lui avait rendu comme naturelles des manières aisées et charmantes qui y naissent avec la plupart des courtisans, et dont on n'acquiert et on ne copie ordinairement que le ridicule. » L'éditeur du Mercure de France, dans l'article écrit quelques jours après la mort de Baron, ne tarissait pas sur la beauté de cet acteur : « La nature semblait s'être épuisée en le formant, dit-il; d'une taille, avantageuse, bien prise, il avait la mine haute et lière ^. »

Comme nous l'avons fait observer en passant en revue lajeunesse de Baron, son art déclamatoire lui venait de

1 Lettre à Mylord*'*, etc., p. 219.

2 Mercure de France, décembre 1729, p. 3115.

Molière et témoignait des idées qu'il eût pratiquées si sa voix le lui eût permis. Baron n'a jamais perdu l'habitude de bien déclamer qu'il avait acquise pendant sa jeunesse. Chez lui, il y avait des bases exceptionnelles pour le développement de ses facultés ; une santé florissante, un corps vigoureux, joint à une voix sonore, juste et flexible. Sa diction devenait « facile. . . nette et d'une grande précision, et ses tons énergiques et variés * i>,par l'entraînement vigoureux qu'il subissait. Mais le don le plus précieux qu'il reçut de Molière fut la vérité dans le jeu, et le naturel : « Il y avait, dit Collé, une si grande vérité dans le jeu du célèbre

Baron qu'il faisait toujours oublier le comédien ; il

portait l'illusion jusqu'à faire imaginer que l'action qui se passait devant vous était réelle. Il ne déclamait jamais, pas même dans le plus grand tragique ; il rompait la mesure des vers de telle sorte, que l'on ne sentait point l'insupportable monotonie du vers alexandrin ; aussi, les beaux vers ne gagnaient rien avec lui, et Ton avait de la peine à démêler dans son débit s'il récitait des vers de Racine ou de La Chaussée ^ ; il ne rendait jamais le vers, mais la situation, mais le sentiment ; il faisait de si longues pauses, et jouait si lentement que le spectacle durait une demi-heure de plus quand il avait un rôle ^. »

A ce caractère naturel se joignit nécessairement une simplicité majestueuse, une grandeur qui lui fut naturelle, à tel point ce qu'on l'eût pris pour le prince même dans son palais * », pour citer un contemporain, Titon du Tillet.

* Mercure de France, décembre 1729, p. 3115.

' Collé semble être dans l'erreur ici, si on peut accepter, d'après les frères Parfaict {Dictionnaire, II, 82), que la première comédie de La Chaussée, La fausse antipathie, fut jouée en 1733, tandis que Baron mourut en 1729. ' #

3 Journal et Mémoires de Charles Collé, t. I, p. 139.

* Parnasse français, p. 641.

« Lorsque il soupirait, se plaignait, aimait, entrait en fureur, dit le même historien, tous ses mouvements étaient tels (jue son amour, sa fureur et tous ses sentiments paraissaient véritables ; il savait caractériser toutes ces passions par ce qu'elles ont de particulier; et non seulement, il ne les confondait point les unes avec les autres, mais il les distinguait en elles-mêmes par mille circonstances propres aux personnes dont il était revêtu. »

Cette simple et véritable grandeur lui devint familière, suivant M''^ Clairon : « à force de s'exalter lui-même, de s'égaler autant qu'il pouvait aux grands personnages de l'État, qui l'admettaient près d'eux. »

Toutefois la simplicité dans la déclamation, recherchée par Baron, ne fut pas goûtée par tout le monde. Le naturel de M"* Lecouvreur, qui, dit le Mercure de France^ paraissait « une princesse qui jouait la comédie pour son plaisir », fut mieux aimé par Dumas d'Aigueberre, qui opposait cette qualité k\di simplicité de Baron : « L'on ne doit pas confondre, dit-il, le simple avec le naturel. L'un consiste à imiter la nature, à se rapprocher le plus qu'on peut du héros, à se métamorphoser en lui, et à paraître, ou tel qu'il était, ou tel que le poète l'a formé. Le simple consiste à réduire la majesté des rois, en ôtant au geste, à la voix, à la prononciation, un certain éclat qu'on peut supposer dans la personne des rois et qui paraît convenir à l'idée de leur grandeur. Cette simplicité était du goût de Baron; M''^ Lecouvreur, qui s'est formée sur Baron, se contentait d'être naturelle sans trop affecter cette simplicité. Elle évitait l'enflure, mais ne descendait jamais au-dessous de la grandeur naturelle*. »

Lors de son retour, on avait perdu Fart de rendre en scène le pathétique. La plainte de l'auteur de XEpitre

* Cité par Gustave Larroumet, Études de littérature et d'art, p. 136.

l'acteur a bonnes fortunes. 145

à M"" Lecouvreur* exprime bien cette décadence de la déclamation théâtrale : « Je veux du pathétique, et n'entends que des cris. » C'est surtout dans ces conditions que notre acteur se distinguait par ses qualités d'inflexion, et, souvent, il ajoutait, au sens des vers qu'il récitait, des qualités que jusque-là on n'avait pas fait ressortir et qui étaient perdues par la lecture : « Son silence, ses regards, les divers caractères qu'il avait l'art de peindre sur son visage, ses attitudes, ses gestes précis et ménagés avec art, complétaient l'effet infaillible de son débit puisé dans les entrailles de la nature^. »

Il se moquait de la furieuse indignation qu'affectionnaient quelques acteurs contemporains. Il était d'usage, avant lui, que César fût courroucé en disant au roi d'Egypte :

Connaissez-vous César, pour lui parler ainsi ?

Lui, le disait d'un ton calme et laissait à peine tomber un regard dédaigneux sur Ptolémée.

Il détestait à un tel point la déclamation^ qu'il était blessé par la mention même du mot, suivant Marmontel, et il n'employait habituellement que le verbe réciter. Les anciennes idées qui paraissaient étranges à sa génération n'obtinrent pas tout d'abord un accueil favorable en 1720, mais elles ne furent pas longues à triompher. Il insistait en récitant ses vers; il allait même jusqu'à introduire une certaine familiarité dans leur articulation, sans pousser cependant à l'excès. J.-B. Rousseau, qui faisait à Baron l'honneur d'une admiration qui frisait l'adoration, écrit sur ce point particulier : « Cet

1 ÉpUre à M^^' Lecouvreur, citée par d'Allainval, Lettre à Mylord***, etc., p. 242.

' Mercure de France de décembre 1729, p. 3115 et suiv.

3 Cf. la préface par Talma aux Mémoires de Lekain: Taima critique l'emploi du mot déclamation, faisant erflprunt aux théories de Baron sans donner ses sources. Talma a bien escamoté Baron dans cette préface, écrite en vue de sa propre renommée.

acteur est le seul de tous ceux que j'ai connus qui a véritablement attrapé la nature, et ce que je n'ai jamais vu qu'en lui, c'est le don qu'il avait d'ennoblir toutes ses actions jusqu'aux plus familières, et de tirer souvent le plus patliétique de son jeu d'un geste et d'une attitude qui aurait paru basse dans tout autre qui aurait voulu l'imiter*. »

Comme Molière, il avait ses propres tbéories sur l'art théâtral et il n'hésitait pas à les appliquer et à les faire valoir. Une des règles qu'il préconisait était que l'orateur ne doit pas élever les bras au-dessus de la tête ; cependant, comme il était d'avis qu'aucun artiste ne doit être l'esclave des règles, il fit cette restriction en faveur du naturel : « Si la passion les y porte, on le ferait bien; la passion en sait mieux que les règles^. »

Baron était non seulement parfait dans sa conception des grandes lignes d'un rôle, mais il excellait aussi dans ses menus détails dont aucun n'était trop petit pour mériter son attention. Nous ne pouvons dire de lui, comme Ton raconte de Lekain et de M"" Clairon, qu'il avait étudié l'anatomie, afin de mieux comprendre les passions. Il n'a pas étudié non plus la pathologie des évanouissements, comme certain autre grand acteur, dans le but de mieux simuler l'action de mourir sur la scène ; mais / il est vrai de dire qu'il se pénétra à fond de tous les détails et de toutes les nuances d'un rôle avant d'oser représenter le personnage sur la scène. Sur ce point, nous avons heureusenient le témoignage d'une personne compétente, Marmontel, qui, s'il n'a pas vu Baron, nous a transmis du moins la tradition directe de sa conception de l'art d'acteur : « Il imaginoit avec chaleur, dit Marmontel, il concevoit avec finesse; il se pénétroit de tout. L'enthousiasme de son art montoit les ressorts de

* Lettre d'une date inconnue à Riccoboni dit Lélio, acteur de la Comédie-Italienne. Lettres de J.-B. Rousseau, t. II, p. 75. 2 Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. I, p. 29.

l'acteur a bonnes fortunes. 147

son âme au ton des sentiments qu'il avoit à exprimer : il paraissoit, on oublioit Tacteur et le poëte : la beauté majestueuse de son action et de ses traits répandoit l'illusion et Tintérêt. 11 parloit, c'était Mitliridate ou César : ni ton, ni geste, ni mouvement qui ne fût celui

de la nature Enfin, il fit connaître la perfection de

l'art ». Titon du Tillet parle aussi de cette attention aux détails : « Bien éloig^né d'appuyer sur chaque vers et sur chaque mot, et de faire briller avec affectation les beautés qui pouvaient frapper, il ne montrait les pensées que par les sentiments; ou s'il relevait quelques sens et quelques expressions, c'étaient de celles qui semblaient cachées et qui ne se produisent point assez d'ellesmêmes. »

Le grand Voltaire aima beaucoup le jeu de Baron, et en donna son appréciation dans de nombreux passages de ses œuvres ; au sujet de l'habileté de Baron à faire valoir les mérites de ce qu'il récitait. Voltaire djt :

Si l'on vit quelquefois des écrits ennuyeux Trouver par d'heureux traits grâce devant vos yeux, Ils n'obtinrent jamais grâce en votre mémoire; Applaudis sans mérite, ils sont restés sans gloire ; Et vous vous empressez seulement à cueillir Ces fleurs que vous sentez qu'un moment va flétrir. D'un acteur quelquefois la séduisante addresse D'un vers dur et sans grâce adoucit la rudesse ; Des défauts embellis ne vous révoltent plus : C'est Baron qu'on aimait, ce n'est pas Régulus '.

Baron eut à un tel point l'esprit d'indépendance qu'il n'hésita pas, à l'occasion, à tourner le dos à l'auditoire. De son temps, il était permis aux personnes influentes

^ Discours prononcé avant la représentation d'Ériphyle, Œuv. comp., t. II, p. 457. — Remarquons pourtant que dans sa vieillesse, du moins, Voltaire oubliait Baron. Il trouvait que Lekain était le seul acteur véritablement tragique : « Baron, ajoute-t-il, n'éloit que noble et décent, mais il n'avoit jamais su peindre les grands mouvements de l'âme. » — Cf. ibidem, t. XLIX, p. 516, Correspondance, lettre au comte d'Argental, 12 fév. 1776. — Cf. aussi plus haut, p. 81.

de s'asseoir sur la scène : quand Baron voulait faire honneur à un personnage de distinction ou de mérite, il se tournait vers lui el récitait un des plus jolis passages de la pièce. Il enriployait quelquefois cet artifice pour montrer son mécontentement, quand la conversation était trop bruyante derrière lui * entre gens qui connaissaient peu les usages du théâtre.

Comme un autre de ses contemporains, il insista sur la dignité de sa profession aussi bien devant le roi que devant les courtisans. On ne peut pas dire qu'il s'attirait leur faveur par des courbettes ; cependant, c'est lui qui est le plus cruellement satirisé par La Bruyère et Lesage, ces esprits si indépendants. Invité à lire ses Adelphes devant une assemblée de hauts personnages, et voyant que l'on se préparait à jouer pendant la lecture, il replia son manuscrit et s'en alla brusquement. Cette histoire rappelle celle de Lesage qui, d'après Collé, se rendit un jour chez la duchesse de Bouillon, une des prétendues maîtresses de Baron -, pour lui lire Turcaret ; elle le reçut par ces paroles: «Vous m'avez fait perdre une heure et demie à vous attendre. — Eh bien ! Madame, répondit-il, non moins fier que Baron, je vais vous faire gagner deux heures )),et sur ce, il se retira. Baron et Lesage étaient deux esprits semblables, d'un caractère trop élevé pour leur temps, toutefois ils ne se sont pas compris.

Le fond de toutes les anecdotes de ce genre démontre naturellement le mépris et le peu d'estime que l'on avait à cette époque pour le métier de comédien : « On se piquait, dit Despois, de manifester à l'égard de la comédie et des comédiens un mépris sincère ou aflfecté, mais qui, chez les gens graves, semblait une sorte d'obligation professionnelle. De leur part, il prenait souvent la

* Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. III, p. 32.

* Voir plus loin.

forme de Tinsolence la plus outrageante *. » Comparez rhistoire arrivée à Dancourt, qui, au moment de porter à l'Hôpital-Général la redevance au nom des Comédiens, osa demander si les nombreuses charités faites par ces derniers ne les garantiraient pas de l'excommunication : « Dancourt, répondit le fonctionnaire auquel il s'adressait, nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes que vous faites aux pauvres, mais nous n'avons pas de langue pour vous répondre 2. » Ce mépris des comédiens était partagé aussi par les membres des Parlements, et, ce qui est plus singulier, gagna aussi les gens de lettres ^.

A cette époque appartient une littérature volumineuse pour et contre le théâtre et surtout pour et contre la comédie. Il est réconfortant de constater que J.-B. Rousseau fait exception à la règle, du moins en ce qui concerne Baron. Il écrivit à ce dernier :

Je vous ai toujours regardé comme le plus grand homme d'une profession où il s'en trouve moins qu'en nulle autre, et ayant eu toute ma vie pour principe d'estimer les hommes par ce qu'ils valent et non par ce qu'ils font, je me fais infiniment plus d'honneur de vos bonnes grâces, que de celles de la plupart des grands de la terre, à qui je ne voudrais pas accorder les miennes. Je me tiens trop payé par là de la satisfaction que je me suis donnée, en vous rendant la justice qui vous est due. J'en ai saisi avec joie les occasions, toutes les fois qu'il s'en est présenté quelqu'une de parler de vous. Soyez persuadé, Monsieur, que je pense encore au-delà de tout ce que j'ai pu dire; puisque en effet ayant remplacé au double tout ce que j'ai pu perdre en quittant Paris, le plaisir de vous voir, que je n'ose espérer de remplacer jamais, est la seule chose que je juge véritablement digne de mes regrets. Le seul moyen que j'ai de m'en consoler est de penser que je tiens quelque place dans votre estime, et je n'en doute point, puisque vous me faites l'honneur de m'en assurer <

< Le théâtre sous Louis II V, par E. Despois, p. 271.

5 Cf. Ibidem, p. 272.

3 Ibidem.

* Lettre à Baron du 20 janvier 1729. — Lettres de J.-B. Rousseau, t. II, p. 54. — Sa lettre à Baron du 14 mai 1729 est remplie de passages semblables montrant l'estime dans laquelle il le tenait. Cette lettre se termine ainsi : « Ce sont les sentiments de mon cœur, qui, confondus

Cependant Baron poussa trop loin l'espiit d'indépendance qui le caractérisait, s'il se permit de modifier certains vers de Racine et de Corneille, comme le raconte d'Allainval. De sa propre autorité il prit sur lui, diton, de substituer à ce vers à' Iphigénie :

Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille,

un autre de sa composition que voici :

Viens et prête à ma voix ton cœur et ton oreille ^

ce qui ne vaut pas mieux, à vrai dire.

Cette sensibilité excessive en ce qui concerne les vers n'était pourtant pas assez accentuée pour sauver de Toubli certains beaux vers du Tartuffe, dont il se souvenait du temps de Molière, malgré que ceux-ci aient disparu depuis longtemps par suite des différents remaniements que cette comédie eut à subir. D'Allainval en cite un, modifié par Molière lui-même et dont Baron se souvenait. Au moment (acte III, scène VII) oii Tartuffe fait mine de pousser Orgon à pardonner à son fils et dit : O ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne.

le dernier hémistiche parut à Molière trop caractériser les bigots, et il fut amené à le changer comme suit : O ciel ! pardonne-lui le tourment qu'il me donne -.

Comme Molière, Baron aimait paraître et causer en public, non seulement comme acteur, mais comme orateur. Il profita de toutes les occasions de faire un discours, et obtint toujours un succès considérable. On prétend que Boileau fit ce compliment à son adresse : « Il est dans le goût des compliments de Molière, c'està-dire que la satire y est adroitement mêlée à la flat-

avec ceux d'une amitié de trente années, vous doivent garantir à jamais la tendresse et la parfaite estime avec laquelle je suis. ».— Ibidem,^. 56.

* Il faut tenir compte de la haine que d'Allainval, qui cite cette substitution, témoigne contre Baron. {Lettre à My lord***, etc., p. 226.)

2 Lettre à Mylord***, par d'Allainval, p. 226-227.

l'acteur a bonnes fortunes. 151

terie, afin que Tune fasse passer Tautre*. » Il servait de modèle jusque dans l'éloquence de la chaire, et les prédicateurs en vogue allaient à la Comédie apprendre l'art de déclamer, lorsque Tillustre comédien y jouait*.

Baron connaissait à fond toutes les ruses de la scène, dont l'une était la précaution qu'il prenait de se pénétrer de l'humeur et des allures morales et physiques du personnage qu'il représentait. Il n'entra jamais en scène sans avoir mimé le rôle qu'il allait jouer. Dans certains cas même, il se battait les flancs, pour ainsi dire, dans quelque coin des coulisses pour s'émoustiller, et, à ces moments-là. il apostrophait durement et quelquefois malhonnêtement tous ceux qui l'approchaient. Les valets, les gens du théâtre, ses camarades et amis même, hommes et femmes, n'étaient point ménagés ; et il appelait cela respecter le parterre"^. Il ne se montrait en effet devant ses patrons que les traits bouleversés et altérés de façon à représenter aussi fidèlement que possible le caractère et les attributs des différents personnage qu'il figurait*. Collé parle en termes semblables de l'habitude qu'avait Baron d'employer des moyens de ce genre : « En sortant de la coulisse, il s'animoit et parloit bas à lui seul, ou à celui avec qui il entroit sur la scène, et par ce moyen il paraissoit en action dès les premiers vers qu'il disoit^. »

Baron comprit merveilleusement le phénomène mystérieux sous-entendu dans le terme moderne, la psychologie de la foule. Il comprit combien la foule diffère de l'individu, comment elle se comporterait dans certaines circonstances, comment on peut l'influencer dans telle et telle direction. Tous les hommes publics le com-

* Œuvres de Molière, Paris, librairie de L. de Bure, 1834.

* Cf. les Œuvres de Voltaire.

3 Gizeron-Rival, Anecdotes littéraires, p. 51.

* Ibidem. •

5 Jovâ-nalet Mémoires, t. I, p. 139 et suivantes.

prennent jusqu'à un certain point ; Baron possédait ce don dans toute l'acception du mot. Il tenait son auditoire et était toujours maître de lui^ quand il s'agissait de se tirer d'une situation difficile ou de produire quelque effet extraordinaire à un moment donné. Comme Ulysse, revenant dans son palais, il restait, sans parler, quatre minutes à reconnaître les changements opérés pendant son absence et à traduire, par son jeu, les impressions qu'il en recevait.

Il aimait surtout à expérimenter les effets de tons et d'inflexion sur ses auditeurs. Il prétendait que la déclamation avait une telle puissance, que les rôles les plus gais pouvaient devenir touchants par la seule manière de les prononcer. Il s'essayait souvent dans la chanson qu'il avait si souvent entonnée dans le rôle d'Alceste * :

Si le roi m'avait donné Paris, sa grande ville, etc.

Bien qu'il eût pu rendre ces vers d'une façon enjouée, il prenait à l'occasion, en les récitant, un ton si poignant de douleur et de sentiment qu'il forçait son auditoire à fondre en larmes. « On sentait, dit Cizeron-Rival, la difficulté à se refuser à l'espèce nouvelle de cette fiction intéressante ; le sang s'ébranlait, la nature se trouvait surprise ; et dans cette illusion d'un art porté à sa perfection, il eût été malaisé que les ris, s'il en eût échappé, n'eussent pas été forcés *. » Sans doute, cette chanson lui rappelait beaucoup de tendres souvenirs du seul père qu'il connût.

Louis Racine 3 raconte une histoire analogue au sujet de la façon dont Baron provoquait la sympathie du public,

1 Récréations littéraires, de Cizeron-Rival.

2 Suivant l'auteur de la notice biographique du Registre de La Grange (éd. de 1876), la manière de dire ce couplet au théâtre se règle toujours sur Baron, qui le chanta comme l'avait aimé Molière et tira des larmes de tous les yeux.

3 Remarques sur les tragédies deJ. Racine, etc., par L. Racine.

l'acteur a bonnes fortunes. i53

par le seul effet de sa voix. En jouant une très mauvaise pièce, il faisait pleurer ses auditeurs par la façon dont il prononçait ce vers :

Cependant, cependant, Seigneur, mon fils est mort.

Par la passion avec laquelle il le prononçait, cette répétition ridicule de cependant contribuait à attendrir Tauditeur. Cette puissance dramatique nous rappelle le succès qu'obtint en Amérique M™® Modjeska, qui, récitant en polonais les nombres de 1 à 230 devant une assemblée qui ne comprenait pas cette langue, sut mettre tant de pathétique dans l'expression de son visage et tant d'angoisse dans sa voix qu'elle fit fondre en larmes les spectateurs.

Les défauts de Baron comme acteur étaient réduits au minimum. « Il ne lui manque que de parler de la bouche », dit de lui La Bruyère* au temps de son apogée. Mais, de ce défaut, occasionné, dit Titon du Tillet, par Tabus du tabac, il ne lui restait, quand il reparut sur la scène, qu'un léger accent nasal. Collé lui reproche quelquefois un manque de chaleur, mais à l'époque où Collé le vit il était déjà très âgé. Son égoïsme et sa vanité qui déplaisaient tant chez lui dans la vie privée ne paraissent pas s'être manifestés sur la scène.

En présence de la faveur dont il était comblé, il n'est guère étonnant que Baron comprît de bonne heure qu'il avait de la valeur, et les applaudissements qu'il sut s'attirer par la suite n'étaient pas faits pour diminuer la bonne opinion qu'il avait de lui-même et de son talent. Ce genre d'orgueil semble commun, soit dans ses causes, soit dans ses effets, à tous ceux qui paraissent beaucoup en public, et en ce qui concerne Baron, il était poussé au dernier degré : « Tous les cent ans, dit-il, on peut voir un César, mais il en faut deux mille pour produire un Baron, et, depuis Roscius, je ne connais que moi. » Mais

* Voir plus loin, p. 158.

IIMi CHAPITRE VII.

on peut concevoir des circonstances où cette forfanterie n'aurait pas été si outrée — par exemple, s*il avait voulu humilier quelque noble qui se vantait de ses ancêtres, ou pour des cas analogues. — Un de ses contemporains raconte qu'il fut tellement choqué des termes de la première ordonnance de sa pension : « Garde de mon trésor royal, païez comptant au nommé Michel Boyron, dit

Baron, l'un de mes comédiens, la somme de* » qu'il

fut presque tenté de ne pas la recevoir 2. Car n'avait-il pas droit à la politesse, pour lui comme pour son art, de la part d'un bureaucrate gonflé de l'importance de son emploi ? Il semble avoir aimé les portraits à la folie, puisque Soleirol n'en possédait pas moins de quarantesix, dans divers rôles 3. Nombre des meilleurs artistes de l'époque l'ont peint*.

La plume mordante de Lesage ne tarda pas à cingler Baron avec rudesse à cause de sa fatuité pour sa personne. Outre les critiques déjà citées, voici un autre passage du Diable boiteux qui ne le ménage pas davantage :

J'aperçois un histrion qui goûte, dans un profond sommeil, la

douceur d'un songe qui le flatte agréablement Il a du talent, et

il en est si fier et si vain, qu'il s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme. Savez-vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse ? Il rêve qu'il se meurt, et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien, après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort commun à tous les

' Observations sur l'art du comédien, par d'Hannetaire, p. 430.

* Beaucharaps, Recherches sur les théâtres (1735), II, 421.

3 Intermédiaire des chercheurs et des curieux; Paris, Librairie La Suisse-Romande, 1865, t. II, p. 291, 408, 529.

* Le Département des Estampes de la Bibliothèque Nationale possède huit gravures de ces portraits. Cf. le catalogue de M. Georges Duplessis. Nous devons à l'obligeance de M. l'Administrateur de la Comédie-Française et de M. le Conservateur du cabinet des Estampes la reproduction du meilleur portrait de Baron, par de Troye, qui orne le frontispice de cet ouvrage.

L*ACTEUB A BONNES FORTUNES. 155

humains, et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une apothéose si nouvelle; et Jupiter, pour les mettre d'accord tous, change le vieux comédien en une figure de décoration *.

Cependant tant que cet orgueil ne s'applique pas à sa personne, mais à sa profession, on peut lui pardonner. Quand il dit qu'« un comédien devait être élevé sur les genoux des reines * », la critique du xx^ siècle peut lui pardonner ; mais ce qu'elle ne peut oublier, c'est sa vantardise au sujet des aventures galantes dont il prétend être le héros, et leur introduction dans son œuvre. La sollicitude de Molière ne réussit pas à faire de son élève un homme de bonnes mœurs.

Il va sans dire qu'un acteur tel que Baron, doué de qualités exceptionnelles, ayant tout pour plaire, choyé, fêté partout, jour et nuit, qui était autant en vue du public que n'importe quel autre homme du royaume, le Grand Monarque excepté, ne fut pas insensible aux tentations de la chair. Il vécut aussi à une époque oii les mœurs étaient plutôt faciles, et il ne paraît pas s'être élevé au-dessus de leur influence, pas plus que la rivière ne s'élève au-dessus de sa source. Depuis le siècle d'Horace jusqu'à notre époque, les comédiens à quelque catégorie qu'ils appartinssent, ont toujours été les esclaves de leurs passions ; que ce soit à cause de leur genre de vie irrégulière, du changement continuel auquel ils sont assujettis, ou bien par suite de l'insouciance de l'opinion publique, ou encore parce que le monde s'obstine à leur faire une mauvaise réputation, les comédiens, somme toute, se sont décidés à mériter la triste renommée qu'on leur a faite. Bref, les gens de cothurne et de brodequin ont longtemps été regardés comme un élément dissolvant de la société. Dès le début même, la

1 Le Diable boiteux, ch. xvi, Des songes.

« Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. III, p. 432.

i56 CHAPITRE VII.

mère de Baron, qui était une des mondaines les plus renoniinées de son temps, a dû lui transmettre quelque tendance héréditaire à la débauche. Il parut de bonne heure sur la scène, et quatre années de sa jeunesse se passèrent à vagabonder dans des troupes de province. Malgré tous les soins que Molière paraît avoir donnés à l'éducation de Baron, il a dû certainement négliger un peu les bonnes mœurs. Nous avons déjà eu l'occasion de considérer l'histoire des prétendues amours de Baron avec la femme de Molière. Nous parlerons ici de ses autres liaisons.

Ce fut surtout à la fleur de son âge, c'est-à-dire de 1673 à 1691, que Michel Baron fit les frais des chroniques mondaines de son temps. Il jouissait alors au plus haut degré de la faveur du public ; il était familier avec des seigneurs du rang le plus élevé, comme l'était également son successeur, Garrick, le favori du théâtre anglais * : « Il passait sa vie avec ce que la France avait de plus illustre, . . . les premiers personnages de l'Etat. . . l'admettaient près d'eux », dit M"^ Clairon 2. On faisait grand bruit de son luxe, ce qui nous rappelle cet auteur anglais, Sheridan, qui ressemble à Baron (l'auteur) par d'autres détails 3. H paraît qu'il était vanileu\ au point de vouloir réaliser le luxe et le faste de ces gi'ands seigneurs qui tiraient leurs revenus d'immenses propriétés, tandis que lui n'avait que le salaire relativement modeste et précaire qu'il tirait de sa profession. La Bruyère, parlant de Baron (1687), dit qu'il se promenait orgueilleusement dans sa voiture : « Le comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de Corneille qui est à pied *. » Il prit, moyennant une somme

> Mémoires sur Garrick, dans la Coll. des Mémoires sur l'Art dram. - Mémoires de 3i"« Clairon (Bibliothèque Barrière), t. VI, p. 87. 3 Cf. Sheridan, par M" Oliphant.

^ La Bruyère, Les Caractères de Théophraste, éd. Adrien Destailleur, dans les Caractères des Jugements, n» 17,

l'acteur a bonnes fortunes. 157

minime, des armes qu'il a pu faire peindre sur ce carrosse : « Argent à un chevron d'azur et un chef de gueules chargé de trois étoiles d'or *. » Il avait son cocher et son laquais. Un jour, ces derniers furent hattus par ceux du marquis de Biran avec qui Baron était intime. Il s'en plaignit immédiatement: «Monsieur le Marquis, vos gens ont maltraité les miens, je vous en demande justice. » Gomme il revint plusieurs fois à la charge, se servant toujours des mêmes termes, raconte Beauchamps, Biran, outré du parallèle, lui répondit : « Que veux-tu que je te dise, mon pauvre Baron, pourquoi as-tu des gens ? 2. w (Lequel des deux, en vérité, avait plus de droit que l'autre de tenir un train de maison ? )

Comme tous les hommes de son temps qui menaient la vie joyeuse, Baron fréquentait les tripots de grande marque, tenus souvent par des personnes d'un rang très élevé. Il s'approcha une fois d'une table de jeu où était assis le prince de Conti, avec qui il était aussi intime qu'avec le plus ordinaire des mortels. Baron dit au Prince, ses mains remplies d'or : « Va, cent louis au Prince de Conti ». Son Altesse Sérénissime répondit: « Tope, à Britannicus », faisant allusion au rôle que Baron avait rendu célèbre 3.

Si Baron était à l'aise dans la société des grands, il ne l'était pas moins dans celle de leurs femmes. Si l'on feuillette Y Histoire amoureuse des Gaules, on aura

* Dictionnaire de Jal, p. 114. -7 « Les comédiens, dit Jal, ne furent pas les derniers à se présenter chez le Commissaire qui autorisait le Généalogiste du Roi à régler les armoiries des postulants, porteurs d'une quittance de 2u livres tournois payées au bureau de leur quartier.»

* Beauchamps, Recherches sur les théâtres.

3 Lettre à Mylord*"*, etc., par d'AUainval, p. 256. — Je ne sais pas si les dépenses de Baron qu'on a pu croire exagérées lui firent contracter des dettes qu'il ne put payer. Je n'ai trouvé qu'une seule affaire d'argent, celle de la dette faite par Molière pour Baron, citée plus haut, p. 67-68.

bien vite une idée du sans-gêne remarquable qui distinguait les femmes de cette époque. Baron fréquentait les salles de jeu que celles-ci organisaient dans leurs palais. Elles le rechercliaient pour satisfaire, soit leur curiosité, soit leurs passions, plutôt qu'il ne les recherchait lui-même. Et dans le nombre, il y en avait qui portaient les noms les plus illustres du royaume. Dans ses Cat^actères, « Des Femmes », La Bruyère donne une idée de la popularité dont jouissait Baron dans l'intimité de telles personnes :

Roscius entre sur la scène de bonne grâce — oui, Lélie ; et j'ajoute encore qu'il a lesjambes bien tournées, qu'il joue bien, et de longs rôles, et que pour déclamer parfaitement il ne lui manque, comme on le dit, que de parler avec la bouche, mais est-il le seul qui ait de l'agrément dans ce qu'il fait ? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus noble et la plus honnête que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne peut être à vous, il est à une autre ; et quand cela ne serait pas ainsi, il est retenu : Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit

dégoûté de Mêssaline Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par

contagion ce nouveau goût qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics, et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, lorsque le meilleur de ce genre vous est enlevé ?

D'après toutes les clefs jusqu'à 1720, Roscius indiquait Baron. Plusieurs exemplaires portent en marge « Baron le père » Il est possible qu'il ait pu obtenir la suppression des clefs imprimées ensuite. De l'identité de Lé/ie, il ne paraît pas qu'une explication très satisfaisante ait été donnée ; on dit qu'il s'agit de M"® de Briou, marquise de Constantin. Claudie et Mêssaline, d'après les meilleurs commentateurs de La Bruyère, n'étaient autres que la duchesse de Bouillon et la maréchale de La Ferté, comme le donnent les premières clefs des Caractères. Les clefs des éditions Goste laissent le choix entre la duchesse de Bouillon et la maréchale de La Ferté pour Claudie, et pour Mêssaline Madame d'Olonne K

' * Voir les Œuvres de La Bruyère, édition de G. Servois, 1. 1.

l'acteur a bonnes fortunes. 159

D'après un passage de VHistoire amoureuse des Gaules, il est presque certain que Baron eut des relations intimes avec la maréchale de La Ferté; en ce qui concerne la duchesse de Bouillon, il est probable qu'il jouissait aussi de ses faveurs, car elle était réputée une des plus grandes a noceuses » de Paris*. Quant à Madame d'Olonne figurant comme Messaline, Gh. Livet ^ a fait remarquer que cette supposition n'était pas probable, puisque Madame d'Olonne avait plus de soixante ans à l'époque oïj La Bruyère écrivit sur Baron (1691). Elle était célèbre par sa beauté et par ses amours bien avant cefte date, soit en 1653. André Baron, le père, aurait pu être l'objet de ses attentions à ce moment. En 1652, Loret, dans ses Lettres en vers, l'a désignée avant son mariage, comme « la belle Loupe l'aînée^ ». Plus tard, elle figure dans les chansons du jour et en termes peu flatteurs *.

Cependant les amours de Baron avec la maréchale de

* Cette famille fut, à différentes époques, très en évidence dans les affaires publiques (fonctionnaires d'État, etc.). Gomme celles d'Olonne et de la Loupe, Loret la représente comme une famille de courtisans sous Louis XIV. Voir l'éd. Livet, vol. I,p. 232, 241-243-244-271-272-280. Tout se trouve dans les lettres en vers de l'année 1652. Voir aussi vol. II, p. 357, 466, etc. Quant à Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon, que l'on dit l'amie de La Fontaine, elle était, suivant Saint- Simon (t. XI, p. 109) « une sorte de personnage dans Paris Je dis

dans Paris où elle était une espèce de reine, car à la Cour, elle n'y couchait jamais et n'y allait qu'aux occasions. Elle traitait ses enfants, et souvent aussi ses amis et ses compagnons avec empire ; elle l'usurpait sur les frères et les neveux de son mari et sur les siens, sur M. le Prince de Gonti et sur M. le Duc même, tout féroce quil était, et qui à Paris ne bougeait de chez elle. » Voir aussi les Historiettes de Tallemant, t. IX.

* Livet, dans son édition de VHistoire amoureuse des Gaules, t. I, p. 5.

3 Gf. Loret : Muze historique, lettre en vers du 3 mars 1652 (éd. Livet, t. I, p. 220). Encore dans ses lettres des 23 et 30 janvier 1655 (éd. Livet, t. II, p. 10, 13) et du 11 novembre 1656 (t. II, p. 262).

* Voir t. IV, p. 205 et suiv. du Chansonnier historique (Éd. Raunié) dans la chansonnette « La Reine des Mirlitons ».

La Ferlé * sont mieux prouvées par V Histoire amoureuse des Gaules et par l'odyssée tristement célèbre de cette femme. Nous citons un passage de ce livre, qui raconte comment cette passion prit naissance et fut continuée :

Madame de Berlillac ^ étant allée un jour à la comédie avec la Maréchale de La Ferté, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur, elle dit à l'autre qu'elle s'imaginait qu'un homme qui avait les reins si souples étoit un admirable acteur, lui avouant en même qu'elle seroit ravie d'en^aire l'expérience elle-même. L'ingénuité de la Maréchale ayant obligé Madame de Bertillac de lui parler aussi à cœur ouvert, elle dit quelle croyoit bien qu'il y auroit beaucoup de plaisir à faire ce qu'elle disoit, mais que pour elle, si elle étoit tentée de quelque chose, c'étoit de savoir si Baron, comédien, avoit autant d'agrément dans la conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette confidence fut suivie de l'approbation de la Maréchale ; elle releva le mérite de Baron, afin que Madame de Bertillac relevât celui du Basque, et, s'encourageant toutes deux à tâterde cette aventure autrement que dans l'idée, elles ne furent pas plus tôt sorties de la comédie, qu'elles se résolurent d'écrire à ces deux hommes, pour les prier de leur accorder un moment de leur conversation.

Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et, n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à Saint-Gloud, d'où les Dames s'en revinrent si contentes qu'elles convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois qu'ils se verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce qui leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands services. A l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet de contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas de même du Basque, qui trouvoit que la Maréchale étoit insatiable. Il dit à Baron, que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit mieux être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une

1 La maréchale de La Ferté était célèbre par sa conduite désordonnée à Paris. Pour ce qui concerne son histoire extraordinaire et volumineuse, voir VHistoire amoureuse des Gaules, t. II, et les Mémoires de Saint-Simon, t. XI. Au sujet de la splendeur de cette famille sous Louis XIV, voir Loret, Muze historique, lettres en vers, éd. Livet, aux pages suivantes ; vol. I, p. 82-366-499-522-535, etc. ; vol. II, p. 4-35-44-64-70-76-367-511-520-588 ; vol. III, p. 342, 381 ; vol. IV, p. 534.

2 M'"' de Bertillac, belle-fille du garde du Trésor royal et trésorier d'épargne. — Cf. la note de l'éditeur de VHist. amoureuse des Gaules.

l'acteur a bonnes fortunes. 161

heure avec elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une femme de qualité *»

Cependant Baron ne paraît pas avoir joui d'une tranquillité absolue dans ses intrigues avec ces nobles dames. Ses visites souvent répétées chez la Maréchale, qui possédait un liôtel qui était royalement et somptueusement meublé et faisait l'admiration de tout Paris, n'étaient pas du goût de M"^^ de Bertillac. Cette dernière « se laissa tellement aller à l'extravagance, dit le chroniqueur Bussy-Rabatin, qu'elle ne pouvait plus être un moment sans Baron ». Ayant appris qu'il avait perdu une forte somme au jeu, elle le força à prendre ses bijoux d'une valeur d'au moins 20.000 écus.^ Son beaupère cependant la somma un jour, par l'entremise de son mari, de produire ses bijoux, ce qu'elle ne put faire :

Gomme d'abord elle avoit paru surprise, dit VHistoire amoureuse des Gaules, qui raconte cette aventure, Monsieur de Bertillac crut que, comme elle étoit joueuse, elle les avoit joués ou engagés quelques part ; et, la pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle s'em harassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtés à une de ses amies, tantôt qu'ils étoient chez le joaillier, qui les racommodoit. Monsieur de Bertillac, qui éloit homme d'expérience, vit bien qu'il y avoit quelque mystère là-dessous ; mais n'en pouvant rien tirer davantage, il l'ut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin qu'elle les avoit donnés à Baron, ce qu'elle lâcha néanmoins de déguiser sous le nom de prêter. Les parents furent en même temps chez ce comédien, qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que par soupçon ; mais, sachant un moment après que c'étoit Madame de Bertillac même qui avoit été obligée de le dire, et que même on eu avoit déjà parlé au grand Alcandre', si bien que

* Histoire amoureuse des Gaules, t. III.

* M"» de Sévigné met cette partie de l'anecdote sur le compte du duc de Gaderousse, et Bussy confirme cette imputation (lettre du 17 février 1680 à Monsieur de La Rivière). Seulement, disons que Bussy ne nomme pas M""' de Bertillac, mais M"" de Rambures, belle-mère de Gaderousse. — Voyez Lettres de Sévigné, éd. Monmerqué.

•■' Ge nom s'applique ici à Louis XIV.

cela l'alloit perdre, il prit le parti de les rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires •.

Préville, un des meilleurs successeurs de Baron à la Comédie-Française, raconte que Baron rencontra la

belle duchesse de M chez une dame qui avait

des bontés pour lui. Elle repoussa avec hauteur quelques compliments galants qu'il lui adressait : « Baron, dit Préville, jura de s'en venger, et dès le même soir, il envoya sa voiture, bien reconnaissable, passer la nuit près de l'hôtel de la duchesse, et répéta ce manège jusqu'à ce qu'enfin sa voiture fût remarquée. Il ne fut bruit à Paris et à la Cour que de cette nouvelle bonne fortune de Baron. » Préville ajoute que « dans l'âge oii les passions sont éteintes. Baron avouait à ses amis que, dans sa jeunesse, donner à croire qu'il avait été favorisé d'une femme de Cour était pour lui un triomphe plus parfait que s'il en eût été véritablement favorisé, et forcé à la discrétion^ ». Remarquons cependant que cette histoire ne parut que longtemps après la mort de Baron (Préville se retirant en 1786). Préville a bien pu le confondre avec quelque autre.

Voltaire a parlé aussi^de la beauté de Baron et de ses bonnes fortunes. Dans sa Pucelle d'Orléans^ on trouve cette mention :

Telle autre fois, d'une loge grillée, Madame Audou, dont l'Amour prit le cœur, Lorgnait Baron, cet immortel acteur; D'un œil ardent dévorait sa figure Son beau maintien, ses geste^, sa parure ; Mêlait tout bas sa voix à ses accents. Et recevait l'amour par tous les sens.

* Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p. 415-418.

2 Mémoires de Préville, t. VI, p. 174, de la Bibl. des mém. du XVIII^ siècle. — Remarquons la singulière unanimité des acteurs que l'on peut considérer comme les successeurs de Baron : ils l'escamotent presque tous, ou ils le dénigrent, dans leurs mémoires.

3 La Pucelle d'Orléans, chant XXI, Œuvres de Voltaire, éd. Garnier, t. IX, p. 330, et note.

l'acteur a bonnes fortunes. 163

Le nom de M"® Audou, explique Voltaire, est ici substitué au nom d'une dame de la Cour qu'il ne voulait pas nommer. Des éditeurs de Voltaire croient que c'était M"® de la Force, aussi tristement célèbre que les dames citées plus haut; on raconte que Baron entra un jour précipitamment chez elle au moment où celle-ci recevait ses amis mondains : « Que venez-vous chercher ici? lui dit-elle. — Mon bonnet de nuit », répondit-il promptement, toujours avec cet aplomb et cette indépendance qui le servaient si bien sur la scène^ Ceci est aussi vrai au sujet de la réponse qu'il fit à Tune de ces duchesses qui admirait l'homme, mais méprisait le comédien : se retournant, comme Ruy Gomez dans Hernarii^ vers les portraits de ses aïeux : « Que diriez-vous, dit-elle, si vous me voviez dans les bras d'un histrion ? — Parbleu, Madame, ils diraient que vous êtes une catin », répondit-il».

Bonnassies rapporte que Baron fut aimé aussi de Ninon. La remarque faite ci-dessus au sujet de son amour prétendu avec M™® d'Olonne s'applique également au cas présent : Ninon était née en 1620; elle avait donc cinquante-huit ans quand notre sybarite n'en avait que vingt-cinq î Les grandes courtisanes d'autrefois reculaient, pour la plupart, autant que possible, le moment de leur retraite, mais il y a une limite à toute chose.

Ces vilaines histoires suivront Baron jusque dans la retraite. Tallemant des Réaux raconte que quand on apprit à M"® Gornuel gue le comédien avait quitté le théâtre, elle demanda si c'était pour aller aux Madelonnettes, le couvent des filles repenties*.

* Barrière, dans la préface des Mémoires de M^^* Clairon, etc., p. 10. 2 Gai. hist. des acteurs du théâtre françois, t. I, p. 113. — Catin,

en mauvaise part et dans un langage un peu libre, femme de mauvaises mœurs. (Altération de Cathei^ne, Catherina), Dict. de Littré. ' Tallemant des Réaux, Historiettes, t. IX, p. 53, dans les « Réparties de M"' Gornuel ». — Voir aussi t. VI, p. 228.

* « La célèbre maison des Madelonnettes était située rue des Fon-

Lesage qui, dans Gil B/as (ili^), satirise Baron sous le nom de Carlos Alonso de la Ventoleria, le représente comme se vantant du succès qu'il eut dans sa jeunesse auprès du sexe faible :

« Vous ne savez pas, Mesdames, dit Rosimiro, un nouveau trait de Gesarino, notre cher confrère. Il a ce matin acheté des bas de soie, des rubans et des dentelles qu'il s'est fait apporter à l'assemblée par un petit page, comme de la part d'une comtesse. — Quelle friponnerie! dit le seigneur de la Ventoleria, en souriant d'un air fat et vain. De mon temps on était de meilleure foi ; nous ne songions pas à composer de pareilles fables. Il est vrai que les femmes de qualité nous en épargnaient l'invention ; elles faisaient elles-mêmes les emplettes; elles avaient cette fantaisie là *. »

Il est à peine besoin d'ajouter que ces relations scandaleuses de Baron avec des grandes dames ne furent guère connues pendant la durée de leur vie, et ce que nous connaissons de ces faits provient des manuscrits publiés longtemps après. Et encore, l'identité de ces grandes dames a-t-elle été voilée sous des noms fictifs, autrement il est fort probable que la viejoyeuse de Baron n'aurait pas été si longue, et il se peut qu'il ne fût pas arrivé à un âge aussi avancé : « Si j'avais connu, disait le duc de Chartres à Mademoiselle Quinault, l'amour de ma sœur (la duchesse de Berry) pour Dufresne (l'acteur), il serait mort dans un cul de basse fosse. »

Il est à remarquer aussi que l'on parle de Baron en termes plus que légers dans les chansons qui parurent pendant sa vieillesse, surtout dans le Chansoiinier

taines, dans le quartier Saint-Martin. Dirigée d'abord par les Visitandines, puis par les Ursulines, elle fut ensuite gouvernée par les religieuses de Saint-Michel qui seules obtinrent quelques succès dans la conduite des filles repenties. » — Note sur ce mot, p. 195, t. III, de VBist. amoureuse des Gaules.

1 Gil Blas, liv. III, ch. xi : « Gomment les comédiens vivaient ensemble et de quelle manière ils traitaient les auteurs. »

Maurepas *, où les ébats de ses nobles maîtresses sont racontés à diverses occasions.

Quelles qu'aient été les amours et les liaisons de Baron, il paraît démontré qu'il trouvait ses maîtresses presque exclusivement parmi les dames du rang le plus élevé. Bien qu'on dise que la liste de Don Juan était courte auprès de la sienne, il ne cherchait pas ses plaisirs parmi les personnes de basse extraction. Un jour, après qu'il eut pris sa retraite, on le fécilitait des hautes connaissances que son fils, Etienne-Michel, se faisait dans le grand monde, et surtout parmi les dames, et on ajoutait qu'un fils tel que celui-ci ne pouvait que lui faire honneur : « Point du tout, répliqua-t-il, c'est un maraut qui ne vaudra jamais rien, j'ai fait ce que j'ai pu pour le corriger de ses mauvaises habitudes, et en faire nu joli homme, mais il s'amuse avec cette diablesse de Desmares 2. Le coquin qu'il est ignore que les gens tels que nous ne sont faits que pour être sur les genoux des reines ou des princesses ^. »

Finissons ces recherches indispensables sur les amours de ce Fortunio du théâtre en remarquant qu'il se conduit toujours en galant homme, car les allusions ne portent point sur des scandales, et en notant aussi que nous n'entendons parler d'aucun désaccord dans sa famille, et qu'il y paraît toujours tendre père. De plus, il semble avoir méprisé le caractère de Lovelace.

Laissons maintenant de côté tout cet orgueil, tout cet amour-propre, toutes ces bonnes fortunes, tout ce qui gâte, pour nous modernes, cette carrière splendide d'autrefois : mettons plutôt un terme à nos impressions en jetant un regard sur ses bonnes qualités et en rappelant, non pas ce que disaient ses ennemis implacables, mais seulement les appréciations de ses véritables amis.

* Chansonnier historique du XVITh siècle, édition de Raiinié.

* Cf. l'histoire des représentations de Psyché en 1703, citée plus haut. 3 Récréations littéraires, par Gizerou-Rival, p. 51.

Parmi ces derniers, il n'y en avait pas de plus chaleureux que Brossette, éditeur et commentateur de Boileau et biographe de Molière, et que Jean-Baptiste Rousseau. L'amitié qui existait entre Baron et ces deux hommes est un des plus beaux traits de sa vie. Entre autres éloges, voici ce que Rousseau écrivait à Brossette à la date du 21 juin 1728 : « Je vous félicite, au reste, de la connaissance que vous avez faite avec l'incomparable Baron. C'est le seul qui nous reste de tous les illustres qui ont honoré le siècle de Louis XIV, et il a fait voir, mieux queRoscius et Esope, qu'il n'y a point de profession oij l'on ne puisse mieux se faire un grand nom, quand on s'y élève au sommet dé la perfection. Le sien passera infailliblement à la postérité, et beaucoup de ceux dont il a récité les ouvrages demeureront ensevelis dans l'oubli. Je vous avoue, entre nous, que depuis dix-huit ans que j'ai quitté Paris, il est la seule chose que j'ai trouvé digne d'être regrettée <. » On ne saurait trop louer cet homme unique dans les fastes du théâtre.

1 Lettres de J.-B. Rousseau, t. II, p. 52.

Les descendants de Michel Baron.

Un frère de Michel Baron, acteur supposé. — La femme de Michel Baron. — Leurs enfants. — Enfants d'Etienne Baron. — Début de la première fille de ce dernier : M"» de la Traverse. — Célébrité de sa seconde fille : M"* Baron-Desbrosses comme actrice et chanteuse — Extinction de la quatrième génération d'acteurs en Françoi Baron.

Si cette famille d'acteurs ne se composait que d'André et de Jeanne Baron ainsi que de leur illustre fils^ nous aurions déjà une lignée théâtrale sans égale. Mais la descendance, immédiate ou éloignée, de Michel Baron s'illustra aussi au théâtre. Nous avons déjà étudié la carrière de son fils, Etienne-Michel Baron*; nous verrons encore plusieurs membres de sa famille se distinguer sur la scène.

Avant de considérer la succession de Michel Baron, rappelons qu'il n'était point du tout le seul enfant d'André et de Jeanne Baron : il avait encore quatre frères et une sœur*. En ce jour où les familles d'acteurs foisonnaient, est-il possible qu'aucun de ces cinq enfants n'ait pratiqué la scène ? Nous ne trouvons aucun de leurs noms dans les troupes du Marais, de l'Hôtel de Bourgogne et du Palais-Royal ^ : s'il y en eut un qui chaussa les brodequins, il dut jouer dans une troupe de

* Voyez notre chapitre sur la retr^e de Michel Baron.

* Voyez la fin du chap. i, p. 21-23.

3 Cf. les listes des troupes dans Les Cont. de Molière, par Foumel.

province. En effet, Soleirol nous assure (bien que ce soit dans une des conjectures dont il était trop friand) que l'un d'entre eux a dû être acteur * :

« Deux anciens dessins portent à croire que Boyron, de l'Hôtel de Bourgogne *, avait un fils beaucoup plus âgé que Baron, du Théâtre- Français 3. L'un de ces dessins fait partie de la pièce de Psyché

qui, selon toute probabilité, aurait été jouée à Rouen en 1658*. A cette époque aucun des acteurs connus sous le nom de Baron n'était au théâtre : Boyron, l'ancien, mourut en 1655; en 1658, Baron du Théâtre-Français, avait cinq ans; or, \e Baron de Rouen remplissait, dans la pièce de Psyché, le rôle de Palémon, dieu d'un fleuve : c'était donc un homme fait. Le second dessin est une caricature : deux personnages y sont représentés sur la même feuille ; l'un désigné Baron père, l'autre Baron fils. A aucune époque des anciens temps deux Baron, des quatre que nous connaissons, ne furent ensemble au théâtre. Boyron, de l'Hôtel de Bourgogne, mourut en 1655; le célèbre Baron débuta en 1670 et se retira en 1691 ; son fils, Etienne Baron, débuta en 1695 et mourut en 1711; Baron, du Théâtre-Français, rentra en 1720, et mourut en 1729; enfin, son petit-fils, François Baron, ne parut qu'en 1741 ; il fallait donc qu'il existât un cinquième Baron dont on n'aura jamais parlé. Maintenant, comme le profil de Baron père, sur le deuxième dessin, donne un nez courbe, et que Boyron, de l'Hôtel de Bourgogne, l'avait ainsi, tandis que les trois autres Jîaron avaient le nez droit, on en conclut que ce dessin se rapporte au premier des quatre Baron dont l'autre personnage était fils. Peut-être ce fils, s'il a existé, aura-t-il été confondu avec le célèbre Baron ; ce qui aura fait dire que ce dernier avait été élevé sur les planches, qu'en 1658 il était de la troupe de Molière, et qu'en 1663 il se faisait déjà remarquer : on observera que la date de 1658 est justement celle du premier dessin, dont on vient de parler, appartenant à la pièce de Psyché. Enfin, on voit que ces trois faits, que l'on a regardés jusqu'à ce jour comme, étant de grossières erreurs, semblent à présent pouvoir s'expliquer. Boyron père eut seize enfants s. »

Bien que le jugement littéraire ne fût pas le fort de Soleirol, chef de bataillon du génie en retraite, et que

* Molière et sa troupe, p. 69,

2 C'est-à-dire : André Baron.

3 C'est-à-dire : Michel Baron.

* Soleirol ne parle pas de la Psyché que Molière donna en 1671.

^ Soleirol se trompe ici en acceptant le témoignage du bavard Tallemant des Réaux, mais à la date où parait Molière et sa troupe (1858), il n'avait pas comme guide les savantes recherches généalogiques de Jal, qui parurent en 1867.

les conjectures tiennent trop de place dans son livre, il semble parler ici avec plus de certitude que dans certains autres passages. De plus, il était assez bien qualifié pour parler de dessins et de portraits : il avait dans son cabinet, nous dit-il, plus de soixante mille portraits d'acteurs, d'auteurs dramatiques et de compositeurs ^ De plus, il paraît, dans ce cas, assez certain de ce qu'il dit, et ne se trompe dans presque aucun des faits qui concernent les Baron, bien qu'il y ait beaucoup d'autres historiens du théâtre qui se soient trompés. Sans accepter, alors, ces conjectures comme certaines, on peut admettre que Soleirol puisse avoir raison, et qu'un autre des Baron de la seconde génération ait pu contribuer à la renommée de la dynastie.

Gomme nous l'avons déjà vu, Michel Baron épousa, en 1675, la fille de son camarade LaThorillière, le premier ; elle le suivit dans tous les changements de sa carrière théâtrale, en prenant sa retraite avec Baron en 1691, remontant avec lui sur la scène en 1720 et se retirant de même en 1729^. Elle lui survécut une année environ, mourant le 24 novembre 1730 3. De ce mariage on connaît quatre enfants : un fils, Charles, et une fille, Catherine, dont les dates de naissances sont incertaines; un second fils, Etienne-Michel, né rue de Renard le 22 et baptisé à Saint-Sauveur, le 25 juillet 1676, désigné sur l'acte comme « fils de Michel Baron officier du Roy

* Molière et sa troupe, avant-propos, p. ii.

« Dict. des th., par les fr. Parfaict, t. I, p. 381, et t. VII, p. 391.

3 « Charlotte Lenoir mourut non pas dans la maison

qu'elle avait habitée avec Baron, place de Fourcy, mais rue de Gondé, « chez Guillaume Bernard, maître cordonnier. » L'acte de son inhumation inscrit au registre de S*-Sulpice, sous la date du 25 nov. 1730, qui me fournit ce détail, dit que a Charlotte Lenoir veuve de Michel « Boyron, morte hier... » était « âgée d'environ soixante et dix ans ». Charles Boiron, son (Ils; Gharles-Estienne Boiron, marchand épicier, petit-fils, et Jean de Brie Desbross^, petit-gendre, tous trois bourgeois de Paris, assistèrent à son enterrement et signèrent : i Boyron, E. Boyron, Desbrosses. » — Dict. de Jal, p. 114.

et de Charlotte Lenoir sa femme* ». Son parrain fut : « Messire Estienne Bezard, conseiller du Roy, demeurant paroisse Saint-Eustache» ; la marraine, «Marie Petit Jean, femme de François Le Noir, sieur de La Thorillière,de la paroisse de Saint-Sauveur». L'acte de baptême d'Étienne-Michel Baron est signé : « Bezard, Marie Petit Jean, M. Baron, Latliorillière ». Les deux signatures hardies de Baron et de La Tiiorillière sont imprimées par Jal, qui donne ces faits 2. Un troisième fils, François, naquit le 13 octobre 1687; il fut baptisé le 16 à Saint-Sulpice, ayant pour parrain « Florent Carton, Sr. Dancourt, advocat en parlement », et pour marraine, « damoiselle Estienne des Urlis, veuve de feu Guillaume Marcoureau, vivant officier du Roy » (acteur sous le nom de Brécourt^). Michel Baron ne fut pas présent à ce baptême *, mais l'acte lui donne le titre d'écuyer s, à tort ou à raison.

Nous avons déjà parcouru l'histoire théâtrale d'Etienne Baron 6, qui fut comédien dès sa rfaissance, mais qui mourut dans la fleur de son talent. Il ne vaut guère la

< Dict. de Jal, p. 113.

2 Ibidem, p. 113. — Cf. notre Appendice.

3 Ibidem, p. 113.

* Ibidem, p. 113.

5 « Dans le baptistaire qui contient les détails qu'on vient de lire, « Michel le Boiron (sic) » est qualifié « escuier, officier du Roy. » Officier du Roi, bien; les comédiens de Sa Majesté prenaient ce titre quand ils ne voulaient pas décliner leur qualité de comédiens; mais : a écuyer ! » où Baron avait-il pris cette noblesse? Remarquons pourtant, à la décharge de sa vanité, qu'il n'était point présent au baptême de son fils : — a le père absent », dit l'acte, — et que le vicaire inscripteur donna peut-être par courtoisie, à l'acteur renommé, un titre qu'il croyait bien acquis à une célébrité si grande et qu'il voyait prendre par tant de gens, fils de marchands ou d'ouvriers qui l'avaient acheté avec une petite charge de cour ou de judicature. » Dict. de Jal, p. 113.

^ Lemazurier le nomme « Etienne ou Michel » fGal. hist., I, 120), mais il se nommait lui-même, « Etienne Baron » sur son acte de mariage cité par Jal {Dict., p. 114).

peine de rappeler ici les incidents de sa carrière sur la scène : ajoutons à ce propos quelques détails sur sa vie. Ce n'était pas un homme rangé dans ses affaires : outre qu'on lui attribue des amours pareilles à celles de son père, il renchérit sur cehii-ci en faisant des dettes, et les créanciers qui le poursuivirent le gênaient dans l'exercice de sa profession. Jal (Dict.y 115) nous dit qu'une fois le comte de Pontchartrain, secrétaire des commandements du Roi, et ministre secrétaire d'état de la marine, fut obligé d'intervenir pour que Baron pût paraître devant Louis XIV, qui se faisait jouer la comédie. Une lettre du comte, suivant Jal, à M. d'Argenson, le lieutenant civil, révèle cette circonstance. Cette pièce, datée du 19 novembre 1703, est citée par Jal : « Boiron, comédien, doit venir icy demain jouer la comédie. Il a escrit qu'il y avoit des condamnations par corps contre luy, ainsy que vous le verrez par ses lettres. Vous jugez bien que le Roy ne voudra point luy donner de saufconduit ; cependant, comme on ne prévoyoit pas la raison qu'il pourroit avoir de s'abstenir de venir demain, prenez, s'il vous plaist, quelques mesures avec ses créanciers ou autrement, affîn qu'il y puisse venir demain et s'en retourner en seureté, vostre négociation ne devant pas s'estendre plus loin que cela, c'est-à-dire à assurer son voyage et son retour. » Nos renseignements s'arrêtent à ce point — mais puisque nous voyons Etienne Baron jouant dans Y Hypermnestre de Riouperous, le 11 avril 1704*, nous pouvons supposer que l'amabilité du roi alla plus loin encore, en désintéressant ces créanciers si ennuyeux pour les artistes de tous temps.

Etienne semble être le seul parmi les quatre enfants de Michel Baron qui soit devenu célèbre. C'était « un homme de bonne compagnie et fort à la mode, comme son père d, dit Titon du Tillet. C'est à lui que l'on doit la

» Histoire du théâtre français, t. XIV, p. 423.

perpétuation de la famille au théâtre plus d'un demi-siècle encore. Bien qu'il se fût marié bien au-dessous de son rang, nous verrons plusieurs de ses descendants devenir fameux sur la scène. Nous pouvons être étonnés, cependant, que le fier et difficile Michel Baron consentît et même assistât * au mariage de son fils avec Catherine Vanderbeck, fille de Moritz Vanderbeck, sauteur et danseur de corde (appelé plus simplement Maurice-). Ce mariage 3 eut lieu le 2 mars 1696, à Saint-Nicolas des Champs. Du moins en ce moment, il semble que la guerre avait cessé entre les forains et la Comédie-Française. Comme tous les membres, originaires ouadoptifs, de la famille Baron, sa femme était belle; il paraît aussi qu'elle était un fort honnête parti, puisque les spectacles de sa mère étaient fort en vogue à ce moment *. Elle donna à son mari quatre enfants :

' Cf. Anecdotes dramatiques, t. III, p. 30.

- Dict. de Jal, p. 164. — Jal nous apprend que cet homme était allemand; il était le plus fort élève du fameux sauteur et danseur Allard. Il entretenait une salle où eurent lieu des combats de taureaux. Sa femme, danseuse de corde également, garda la troupe après sa mort (1694).

3 Jal analyse ainsi l'acte de ce mariage : « L'acte que j'ai sous les yeux atteste que « Etienne Boyron, officier du Roy, aagé de vingt un ans « (erreur, il avait dix-neuf ans et demi seulement), fils de Michel « Boyron, bourg de Paris, et de Charlotte Lenoir, demeurant rue « Aumaire », épouse « d'^^ Catherine Vuandebec fsicj, aagée de « dix-huit ans, fille de feu Maurice Vuandebec, officier du Roy en la « capitainerie de Fontainebleau (quelle charge avait eue, dans cette « capitainerie, le sauteur du Roi, qui n'est qualifié, ni capitaine, ni « lieutenant du château?) et de d"' Jeanne Godefroy, demeurant « rue des Grauilliers. » La cérémonie eut lieu en présence de Michel Baron et de sa femme, de la veuve Moritz, de « Pierre Lenoir, ofiîcier du Roy, oncle maternel de l'époux », de « M» Charles Soyet, huissier ordinaire des requestes du Roy, subrogé tuteur de l'épouse » et d'autres qui signèrent: « Boyron (c'est Etienne), Catherine Uondrebec « {sicj, Boyron (c'est Michel), Jeanne Godefroj, Charlotte Le Noir, « Soyer, Pierre Le Noir (c'est le second La Thorillière), Louis Niuel- « Ion, Bellemore (comédien peu connu), Catherine Godefroy, Godart. » Dict. de Jal, p. 114.

< Ibidem.

Louis*, Jeanne-Catherine 2, Catherine-Charlottes et François*. Etienne Baron, leur père, mourut le 9 décembre 1711 K

Excepté le premier, qui mourut jeune, tous ces enfants d'Etienne Baron atteignirent une certaine célébrité sur la scène. La première fille joua sous le nom de M"" de la Traverse ; ce fut une actrice assez médiocre, qui fut supportée par le public moins à cause de son jeu qu'à cause de sa beauté, de sa grâce, de la distinction de sa personne noble et digne et de son organe sonore. Lemazurier, qui lui consacre une notice, nous dit qu'elle débu,ta le 8 ou le 10 octobre 1730, dans le rôle de Phèdre, joua ensuite Roxane et Ariane, et fut reçue le 22 ou 26 février 1731 ^. Sa carrière au théâtre

* Né en avr. 1696, m. le 24 juil. 1698 et enterré à S»-Sulpice. Dict. de Jal, p. 115.

^ Née le 23 février 1699, elle fut présentée le 1" mars à l'église de S»-Sauv. par « Jacques Populent, secrétaire de M. le prince », et « Jeanne Godefroy, femme de feu Maurice Vanderberc » (sicj. Etienne Boiron demeurait alors rue des Quatre-Vents ; on lui donna à la sacristie le titre de « ofTicier chez le Roy ». — Cf. Dict. de Jal, p. 115.

3 Née le 18 février 1701, rue de Gondé, et baptisée le 20, tenue sur les fonts par ci messire Jean-François de La Bruyère, conseiller au parlement de Paris », el par « Charlotte Le Noir, femme de Michel Baron », qui signèrent : « De la Bruiere et Charlotte Lenoir ». Dict. de Jal, p. 115.

* La date de sa naissance reste inconnue.

5 Jal analyse ainsi l'acte d'inhumation : « Etienne Boiron dit Baron, officier du Roy, aagé de trente-cinq ans », décéda « rue du Four, en sa maison », dit l'acte que j'ai sous les yeux, le 9 décembre 1711, et fut inhumé le 20. A son enterrement assistèrent deux de ses fils, nommés l'un et l'autre Charles Boiron, et son oncle » Florent Carton d'Ancourt, qui signèrent : « Charte Boiron, Charte Baron, F. Carton Dancourt ». Je n'ai pas trouvé les baptistaires des deux Charle, non plus que celui d'Antoine Boiron, qui fut comédien, et que je ne connais que par un acte inscrit à S'-Sulpice, sous la date du 9 août 1713. C'est le baptistaire d' « Antoine, fils d'Antoine Boiron, officier du Roy, et de Marie Dupuis, né à huit heures du matin, chez mad. Lejeune, sagefemme, au coin de la rue Saint-André des Arcs. » Je dois dire que le fils de Marie Dupuis était le fils d'un a*our illégitime. » Dict., p. 115.

8 Gai. hist. des acteurs du théâtre français, t. II, p. 348. Cf. aussi les Ànec. dramatiques de la Porte, III, 30.

n'eut qu'une courte durée, puisqu'elle se retira en juillet 1733 avec une pension de 1.000 livres, « accordée sans doute, dit Lcmazurier, au nom qu'elle portait*». Cet historien cite aussi l'expression de La Roque, rédacteur du Mercure de France^ qu'<( elle parut bien au théâtre: il ne lui manqua que du talent». Les faits de sa vie sont assez obscurs : nous apprenons de Lemazurier, qui écrivait en 1810, qu'elle mourut au commencement de 1781, mais il se trompe sans doute en disant qu'elle fut « veuve en premières noces de Pierre-François Picorin de la Traverse^», déclaration contestée par une autorité plus digne de confiance ^. Lemazurier ajoute que Jeanne-Catherine Baron épousa en secondes noces un nommé Bachelier, premier valet de chambre du roi et gouverneur du château du Louvre. Elle semble être restée longtemps pensionnaire*, puisque nous trouvons son nom non seulement sur les états des comédiens dressés, en 1752 et 1754, par de Mouhy et Léris, mais aussi sur la liste dressée par le comédien Lekain dans ses mémoires, vers sep-

1 Gai. hist. des acteurs du théâtre français, t. II, p. 348.

2 Ibidem.

3 (( François de la Traverse, comédien médiocre, qui tenta deux fois

de s'établir à la Comédie-Française (en 1712 et 1688) épousa le

jeudi 12 oct. 1679, Marie-Angélique Picorin, et non Jeanne Baron,

petite-fille de Michel Baron, comme l'a cru Le Mazurier Il n'eut

qu'un enfant, Nicolas, tenu le 29 juillet 1680, par Charlotte Le Noir, femme de Michel Baron ». — Jal, Dict., p. 1132. — Les fr. Parfaict parlent de ce comédien, qui, suivant un auteur cité par eux, représenta Sévère, « à la place de Baron », en avr. 1688. Son nom d'acteur fut Sévigny. — Cf. Hist. du th. fr., XIII, 425.

* C'est probablement cette petite-fille du grand Baron que la célèbre actrice M"' Dangeville a recueillie chez elle. Celle-ci la couvrit des égards recherchés de la délicatesse, lorsque l'infortune sembla l'abandonner à toutes les inquiétudes d'un avenir incertain. — Cf. l'Eloge de 3i"» Dangeville, prononcé par l'acteur Mole, le 20 fructidor an II. — Mémoires de Mole, t. VI, p. 243, de la Bibl. des Mémoires, etc., du XVIW siècle (Barrière).

lembre 1769. Elle jouissait toujours, à cette dernière date, de sa pension de 1.000 livres ^

Lors de sa seconde retraite du théâtre en 1729, pendant les trois mois qui s'écoulèrent entre son départ du théâtre et sa mort le 22 décembre 1729, Michel Baron eut le plaisir extrême de voir les débuts de son autre petitefille, M*'<^ Catherine-Charlotte « Baron-Desbrosses 2 », fille d'Etienne Baron, « grande et belle personne * », qui parut au théâtre le mercredi 19 octobre 1729, dans le rôle de Célimène du Misanthrope. « Elle joua très bien, dit le Mercure^', elle mérita beaucoup les applaudissements du public, qui lui trouva la voix fort belle, de l'intelligence, de la noblesse et des grâces Elle ressemble à la feue Dame Dancourt {sa grand tante) par le son de la voix, par les manières et par l'air du visage ; elle est cependant plus grande et aussi régulièrement belle. » Après avoir joué ce rôle trois fois. M'*® Desbrosses joua le 26 octobre avec encore plus de succès celui de la femme d'Orgondans le Tartuffe; elle joua ensuite le rôle de la Joueuse de Gobelet dans la comédie, le Galant Jardinier y où elle «fît voir un nouveau talent, en chantant un grand air et quelques couplets, avec une voix douce, naturelle et harmonieuse, dont tout le monde fut charmé^ ». Elle continua de ravir le public pendant le mois de novembre. Le 4, elle joua Célie dans le Jaloux désabusé de Campistron, « avec la décence^ les grâces et l'intelligence qui l'ont fait applaudir toutes les fois qu'elle a paru, dit le Mercure. Le public la vit et l'entendit encore avec plaisir dans la petite comédie du

* Cf. labl. dram., de de Mouhy, partie II, p. 82; le Dict. de Léris, p. xxxiv, et les Mém. de Lekain, p. 137.

* Elle est confondue parfois avec M"' Desbrosses qui joua de 1684 au 3 avr. 1718 (morte le 1" dôc. 1722), actrice bien plus célèbre. — Cf. Léris, Dict., p. 424.

3 Mercure de France, octobre 1729, p. 2491.

* Ibidem. *

* Ibidem, octobre 1729, p. 2492.

Sicilien^ où elle chanta * ». Le 10 de ce même mois, son Elmire fut reçue à la Cour avec autant de succès qu'elle Tavait été à Paris 2. Dans ce rôle et dans celui de la Joueuse de Gobelets, cité plus haut, « sa voix, son jeu et sa figure ont si généralement plu à la Cour, affirme Laroque, éditeur du Mercure de France^ qu'elle fut reçue le même jour par ordre de la Reine, pour la première demie part vacantes ».

Une grande partie de ce succès doit certainement être attribuée au nom que portait M^'* Desbrosses et aux souvenirs qu'elle rappelait, non seulement de son père qui venait de se retirer, mais aussi de sa grand'tante, Tune des plus célèbres actrices de son temps, qui était morte depuis quatre ans. M"" Desbrosses possédait ce type de beauté particulière à la famille Baron ; à cette beauté extraordinaire s'ajoutait encore la belle voix dont nous venons de parler. Avec tous ces dons merveilleux de la nature, il nous paraît étonnant qu'elle ne restât pas au théâtre. Lemazurier nous dit qu'après avoir rempli le rôle de la Reine de Lombardie dans le Divorce ou les Epoux mécontents^ le 29 avril 1730, elle se retira le mercredi 3 mai suivant *. Cet historien semble être dans Terreur, puisque M. Despois mentionne M"^ Baron-Desbrosses qui jouait Minerve, dans « une comédie héroïque en un acte et en prose, qui fut représentée pour la première fois au commencement de novembre 1731^». Dans tous les cas, elle rentra le 12 novembre 1736, ayant obtenu un ordre du roi, qui l'autorisait à rentrer sans début; elle resta à la Comédie-Française quelques années encore sans y produire d'autre impression que celle excitée par sa beauté ^.

1 Mercure de France, du mois de novembre 1729.

* Ibidem, p 2683.

3 Ibidem.

* Lemazurier, Gai. hist., t. II, p. 153 et suiv.

5 Œuvres de Molière, édition Despois etMesnard, t. II, p. 270.

6 Gai. hist., II, 153. — Voir aussi les Anec. dram., t. III.

Suivant le Dictionnaire de Jal, cette actrice épousa le sieur Jean de Brie, dit Desbrosses ; elle mourut le 16 décembre 1742, rue des Fossés-Saint-Germain, et fut enterrée le 17, « âgée d'environ quarante et un ans »; à son convoi assistèrent « François Boyron, bourgeois de Paris, son frère, François Boyron, son neveu, et Louis Laurent Dauvilliers, intéressé dans les affaires du Roi », son neveu également *.

La descendance des Baron ne s'arrête pas ici, car le quatrième enfant d'Etienne Baron fut aussi comédien. L'héritage de ses illustres aïeux fut perdu, semble-t-il, pour François Baron, car ce fut un médiocre acteur. Il ne fut pas cependant aussi mauvais que veut bien le dire Collé qui, désappointé, l'appelle, en mars 1750, « le dernier et le plus exécrable de tous les comédiens ^ ». François débuta le 8 juillet 1741, par le rôle d'Agamemnon dans Iphigénie et fut reçu le 15 septembre de cette année ^. Lemazurier affirme qu'il fut reçu « sur un ordre de la Cour, accordé sans doute plutôt à la mémoire de son aïeul qu'à son propre mérite* ». L'abbé de la Porte cite sur lui les vers suivants, qui font connaître de quels rôles il se chargeait ordinairement :

Baron, je te jure par ma foi, Qu'au gré des Juges du Parterre, Nul Acteur ne sçait mieux que toi, Jouer les rôles de Notaire ^.

Il paraît par ces A'ers qu'il avait un certain mérite dans les rôles subalternes; en effet, il ne garda pas longtemps le genre où il avait débuté, se voyant bientôt réduit

1 Dictionnaire de Jal, p. 115.

« Mémoires de Collé, t. I, p. 147-148. — Dans la liste des comédiens donnée par Collé, nous remarquons encore un autre La Thorillière, le troisième de cette famille, si liée avec les Baron.

3 Tablettes dramatiques de de Mouhy, partie II, p. 77.

* Galerie historique, t. I, p. 121. •

» Anec. dramatiques de la Porte, t. III, p. 30 et suiv.

i78 CHAPITRE VIII.

aux utilités*. Nous savons peu de choses de sa carrière. Son nom paraît sur l'état des comédiens donné par Léris le l^"" juillet 1754 2, comme ayant une part. Lemazurier affirme que François reçut sa retraite le l^"" janvier 1755, et que même, « en faveur de son nom, il obtint une pension de 500 livres et l'emploi de caissier de la comédie, qu'il géra pendant quelques années. Quoique fort inutile à sa société, il paraît qu'il jouissait d'une part entière ; à sa retraite, M"* Guéant en obtint la moitié; l'autre fut mise en séquestre ^ ». Nous trouvons son nom ainsi que celui de sa sœur. M"' Traverse, toujours parmi les pensionnaires de la comédie, lorsque Lekain * en dresse sa liste vers septembre 1769, c'està-dire cent trente-neuf ans après que le premier Baron vint se frayer un chemin dans le monde théâtral de Paris. Nous ignorons Tépoque de la mort de François Baron ^. Ici s'arrête la dynastie ^ des Baron "^5 dont l'ère vit

* Gai. hist. de Lemazurier, t. I, p. 121.

2 Léris, Dictionnaire des théâtres, p. XXXIV.

3 Gai. hist., 1. 1, p. 121.

* Mémoires, t. VI, de la Bibl. des Mémoires du XVIII^ s. (Barrière), p. 137.

5 François eut une fille qui débuta au Théâtre-Français, dans les « soubrettes, » en 1767, mais qui se retira peu de temps après. — Cf. Les Chefs-d' Œuvres de Baron (1789), préface de l'éditeur, p. 6. — Il ne vaut guère la peine d'insister sur cette descendante éloignée.

6 Dynastie de cent cinquante-un ans, en tenant compte de ce que la vie de M"* de La Traverse ne se termina qu'en 1781, et qu'André Baron vint à Paris vers 1630.

' L'avertissement ajouté par Jal à ses recherches soigneuses aura-t-il de l'intérêt pour quelque futur étudiant de cette famille : « Si les futurs historiens du Théâtre-Français, pour qui j'ai recueilli les documents contenus dans cet article, veulent s'assurer par eux-mêmes de mon exactitude et du soin que j'ai pris de rechercher tout ce qui intéresse les Baron, peut-être trouveront-ils dans les registres anciens de Saint-Paul une famille Boyron qui vivait au commencement du xviie siècle. Je les avertis qu'en apparence il n'y a rien de commun que le nom entre « Etienne Boiron, époux d'Anne Gobin, et les Boyron d'Issoudun. Peut-être cependant seraient-ils d'une commune origine, peut-être le parti pris par André Boyron, — le premier Baron, —

rétablissement au théâtre de tant de nouveaux ordres de choses. Verra-t-on jamais une pareille succession d'artistes si extraordinaires ?

Page 1