‹ Michel Baron, acteur et auteur dramatiqueChapitre 9 sur 31 · DEUXIÈME PARTIE Michel Baron auteur dramatique · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE Michel Baron auteur dramatique

Molière, en mourant, ne laisse aucun successeur comme auteur comique. — Ses nombreux imitateurs. — Les acteurs-auteurs. — La part de Baron en comblant la lacune. — Baron est-il vraiment homme de lettres ? — Sa préparation à cette profession. — Son premier essai : Le Rendez-vous des Thuilleries, 1685. — Importance relative de cette production. — Baron débute mal en pillant Molière. — Son émotion devant le public. — Examen de la pièce. — Sa seconde comédie : Les Enlèvements. — Examen de la pièce. — Progrès faits par l'auteur.

La mort de Molière en 1673 ne laissa pas seulement les comédiens de sa troupe dans l'embarras, parce qu'ils ne savaient pas oià se tourner; elle laissa également les auteurs comiques de ce temps privés de celui qui était à la fois leur monarque et leur général, qu'ils révéraient et qu'ils suivaient sans s'en douter. Comme Shakespeare et Dante en leurs siècles, Molière ne laissa aucun successeur dans son champ d'activité : le genre comique. La fameuse épitaphe que composa La Fontaine n'est pas seulement un tribut payé au génie universel du grand

homme : c'est aussi un cri de détresse à la pensée de Tavenir :

« Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le seul Molière y gît.

Leurs trois talents ne formaient qu'un esprit, Dont le bel art réjouissait la France.

Ils sont partis ! et j'ai peu d'espérance De les revoir. Malgré tous nos efforts, Pour un long temps, selon toute apparence, Térence et Plaute et Molière sont morts. »

Que dire du genre comique qu'il avait, en quelque sorte, inventé, ou, du moins, recréé et amené à la perfection? Et que dire de ceux qui durent chausser son brodequin lorsqu'il l'eut quitté ? « La nature, qui semblait avoir épuisé ses dons en faveur de Molière, dit Riccoboni*, paraît en être avare pour les poètes qui vinrent après lui. » Bien que la diversité et le nombre des pièces de Molière fussent propres à encourager les imitateurs, il se passa quelque temps avant qu'ils parussent.

Les écrivains inférieurs de l'époque peuvent être divisés ainsi : les contemporains de Molière, ses successeurs immédiats et ses successeurs plus éloignés. Ses contemporains, ce groupe de petits auteurs comiques qui grandirent auprès de lui, perdirent toute leur vigueur, autant qu'il s'agit de production littéraire, lorsque le chêne auquel ils étaient attachés fut coupé ; Montfleury, Quinault, Boursault peuvent être regardés comme des exceptions. Les deux autres groupes se confondent en quelques parties. Nous pouvons, cependant, pour beaucoup de bonnes raisons, classer Baron parmi les successeurs immédiats de son maître, avec Hauteroche, Regnard et Dufresny. Les successeurs plus éloignés de Molière, Dancourt et Lesage, étaient à peine sortis de leur berceau lorsque Molière mourut ; avec eux, Brueys

1 Cité par les fr. Parfaict, Hist., t. XI, p. 3, des Observations sur la Comédie, de Riccoboni, p. 65-68.

et Palaprat, qui ne commencèrent leur féconde association littéraire que longtemps après.

11 est surprenant que ces imitateurs dont nous avons parlé précédemment ne se soient pas développés plus tôt. La mort prématurée de Molière à l'âge de cinquante-un ans l'empêcha de terminer cette grande « comédie humaine », dontil avait certainement rêvé, et il n'atteignit pas la fin de la carrière qu'il avait mesurée du regard. Cette grande étendue de terre inculte qu'avait ouverte le génie deMolière échut en héritage à ses imitateurs. Jamais héritiers n'eurent telle fortune, mais la plupart n'en profitèrent pas. Une foule d'habiles auteurs dramatiques s'élevèrent alors, qui amusèrent leurs contemporains, mais dont la comédie fut éphémère, parce que, n'étant pas de l'espèce la plus élevée, elle était fatalement condamnée à mourir. Parmi ceux-ci se trouva Baron, élève et admirateur de Molière dans ses écrits comme sur la scène. Efforçons-nous de voir comment il suivit son maître,

Michel Baron fut, comme nous l'avons vu, d'abord comédien, puis auteur comique. Les auteurs de comédies étaient assez ordinairement, à cette époque, en même temps acteurs. L'origine de cette habitude se perd dans l'obscurité des siècles précédents, mais sans doute elle provint naturellement de ce que des comédiens improvisaient eux-mêmes des pièces : de l'improvisation à la création, il n'y a qu'un pas ; les deux champs sont si proches qu'il convient à peine de dire que l'un empiète sur l'autre. La transformation des comédiens en auteurs n'impliquait pas leur retraite de la scène. Des comédies innombrables furent faites par des acteurs du temps : Ghampmeslé, Poisson, Hauteroche, Montfleury, de Villiers, Rosimont, Chevalier, Raisin, La Thuillerie, Brécourt. Beaucoup d'acteurs ont signé des pièces, s'ils ne les ont pas écrites. Le genre des acteurs-auteurs atteignit son apogée chez Molière,

il se continua après lui en une gradation descendante, et se prolong-ea longtemps après sa mort, jusqu'à ce qu'il se fût transformé en celui d'auteurs exclusifs de comédies, produit par une évolution postérieure de Tespèce. C'est à ce genre d'acteurs-auteurs qu'appartint Michel Baron, et il se développa d'une façon toute naturelle à travers les degrés ordinaires du théâtre, des premiers jusqu'aux derniers.

De la mort de Molière à l'apparition du Joueur en 1696, il y a beaucoup de comédies; cependant cette époque présente une lacune en ce qui concerne les pièces de première valeur. Cette lacune fut en partie comblée par les œuvres de ceux que nous avons appelés successeurs de Molière. Baron y eut sa part : son Homme à bonnes fortunes peut soutenir la comparaison avec n'importe laquelle des comédies de son époque : « Entre les successeurs de Molière, dit M. Petit de Julleville, et depuis sa mort jusqu'à l'avènement de Regnard, celui qui me paraît avoir. le mieux gardé la meilleure tradition du maître, et le mieux su faire une comédie prise dans la vérité humaine et non dans la fantaisie, c'est Baron * »

Beaucoup de questions surgissent devant nous lorsque nous venons à considérer Michel Baron comme homme de lettres, en dehors de ses attaches avec la scène comme maître interprète de la comédie. En premier lieu, quelles qualités le rendaient propre au métier d'écrivain ? Ce n'est pas assez de dire que le fait d'être grand acteur comporte beaucoup de culture et d'éducation, quoique ceci soit assez vraisemblable. On a prétendu, en effet, que Baron n'avait pas assez de culture pour écrire les comédies qui portent son nom. Il est bon de se rappeler que la profession des lettres n'était pas alors ce qu'elle est aujourd'hui : les hommes qui l'exer-

* le théâtre de France, par M. Petit de Julleville, p. 219.

çaient étaient recrutés dans tous les métiers : soldats, civils, aventuriers, hommes d'État, prêtres, gens de haute et de basse condition s'y insinuaient. Ils se mettaient à écrire par occasion et ils cessaient aussi par occasion. On ne peut lire les biographies des écrivains depuis Cyrano de Bergerac jusqu'à Regnard, sans être frappé de ce qu'avait de précaire la profession d'homme de lettres, à laquelle toutes les circonstances, soit fortuites, soit calculées, pouvaient conduire.

Baron avait été certainement favorisé par la fortune autant qu'aucun autre écrivain de son temps; à une époque oià les auteurs de comédies étaient presque tous sans exception acteurs, la naissance et l'hérédité le favorisaient. En 1667, commencèrent ses tournées dans les provinces — odyssée que tant de comédiens traversèrent, et qui, avant Baron, pourvut Molière d'un fonds si riche de connaissances, de types, d'accents, de mœurs, de coutumes; enfin, de tout ce qui touche à la nature humaine dans les nuances si variées qu'elle présentait dans ce temps d'individualité.

Sa vie avec Molière doit nécessairement avoir été une occasion continue de se développer, car ce dernier, à cette époque, était au plus haut degré de sa prospérité, et son intérieur était des plus luxueux ^ Molière, on nous l'assure, lui fit enseigner le latin, lire Plante et Térences, régime un peu fort, môme pour un enfant précoce, et qui aurait dû être allégé par des études plus divertissantes. A la mort de son bienfaiteur, il entre dans la période de son développement extraordinaire comme acteur. Dans la fleur de son talent, c'est un compagnon que tout homme de lettres est heureux d'avoir ; dans sa vieillesse, alors que ses qualités auraient dû s'amoindrir

* Voyez les minutieuses Rechercha sur Molière et sur sa famille, par Soulié.

* Bonnassies, préface à VEomme à bonnes fortunes, p. 9.

si elles n'avaient été que superficielles, Brossette écrit à Rousseau en ces termes : « Je dînai hier chez lui

(Balcon) en fort bonne compagnie » et parle des

(( agréments de son esprit ». Rousseau lui répond : o Je vous félicite, au reste, de la connaissance que vous avez faite avec l'incomparable Baron*. »

La calomnie de Lesage 2 : « H (Baron) a passé les douze premiers lustres de sa vie dans une ignorance crasse; mais, pour devenir savant, il a pris un précepteur, qui lui a montré à épeler en grec et en latin » est l'éloge le plus haut de la capacité de Baron, et se donne à elle-même un vrai démenti. « Il se piquait de littérature », selon un contemporain qui a tracé une esquisse de sa vie quelques jours après sa mort, et « avait un cabinet de livres choisis^. » Cette chose, si commune aujourd'hui, était alors un luxe extrêmement rare : par exemple, la bibliothèque de Molière, avec tous ses livres, y compris ceux de sa femme, et des pièces italiennes et françaises séparées, ne s'élevait qu'à environ quatre cents volumes d'une valeur un peu supérieure à deux cents francs*, ce que nous croirions aujourd'hui à peine suffisant pour la bibliothèque de Robinson Crusoé. « Si je ne lis point, écrivait Baron au duc d'Orléans, je suis morts » ; c'était probablement moins pour se faire bien valoir que pour s'excuser d'une habitude qui n'était pas tenue en haute estime par tous les ducs de l'époque. Il est à peine nécessaire de remarquer que Baron n'était pas un homme aux connaissances variées comme Molière, pas plus qu'il n'était profond penseur, mais le

1 Voyez ces extraits dans les Lettres de J.-B. Rousseau, t. II.

2 Gil Blas, livre III, chap. xi.

3 Mercure de France de décembre 1729, p. 3115 et suiv.

* Recherches sur Molière et sa famille, par E. Soulié. — M. Soulié a constaté l'inventaire de la bibliothèque de Molière.

5 Voyez son poème : A Monseigneur le Duc d'Orléans. — Œuvres de Baron (1736), t. II.

simple fait qu'il possédait une certaine quantité de livres n'est pas d'une faible importance*.

Nous nous sommes quelque peu attardé sur ces détails, et nous nous y attarderons encore, à cause des attaques portées par les ennemis de Baron contre l'authenticité de ses pièces, et à cause de l'accusation absurde d'ignorance portée contre lui par certains écrivains du xviii® siècle. Examinons maintenant les phases par lesquelles il est passé dans la conception de ses œuvres.

Ce fut dans les premiers jours de mars 1685 qu'on annonça la représentation de la première comédie de l'étoile des Comédiens du Roi. Le matin du samedi 3 mars 1 685, on afficha dans tous les carrefours de Paris : Le Rendez-vous des Thuilleries ou Le Coquet trompé, comédie en trois actes avec prologue. Comme on s'attendait à voirie comédien préféré jouer mieux que d'habitude, la presse fut grande vers quatre heures dans la rue Mazarine, en face de la rue Guénégaud, oii était située alors la Comédie-Française, au numéro 42^.

Le Registre de cet historien consciencieux qu'est La Grange nous donne heureusement un détail qui nous éclaire sur la date de cette représentation et l'accueil qu'on fit au premier essai jde Baron dans un genre nouveau : à sa première représentation, le 3 mars 1685, le

* Les observations d'Aimé-Martin à l'égard de Molière ne sont pas moins applicables à Baron : « Pour entendre Molière, il faut connaître sa vie, ses habitudes, ses sociétés et son siècle; il faut même pénétrer dans son cabinet, examiner ses livres, se mettre, s'il se peut, dans la confidence de ses lectures,. . . jeter un regard curieux sur une tablette qui doit être chargée de quelque centaine de volumes... L'histoire de la bibliothèque d'un homme de lettres n'est pas une chose indifférente. C'est là seulement que nous pouvons saisir à leur source les premières inspirations du génie, retrouver la page, la ligne, le mot qui les ont éveillées. » Œuvres de Molière, préface par Aimé- Martin, t. I, p. 15. ^

^ Nous devons aux recherches d'Arthur Pugin, de Bonnassies et d'E. Despois les données qui nous permettent de reconstituer cette scène.

Rendez-vous des Thuilleries produisit mille quatre cent trente-cinq livres*, la part d'acteur étant de trente-neuf livres. Reprise le 6, mardi-gras, elle produisit encore plus : mille six cent soixante-treize livres dix sols ; part d'acteur: quarante-huit livres dix sols. On la joua encore les 9, 12, 14, 17 (à Versailles, les 18, 20, 24, 28), pendant le mois de mars. La recette ne fut jamais aussi bonne que les deux premières fois. La onzième représentation, le l®'" avril, ne rapporta que quatre cent cinq livres quinze sols*.

Les frères Parfaict et le chevalier de Mouhy3 affirment que Le Rendez-vous des Thuilleries li eni que dix représentations, la dernière, le dimanche 1" avril. La Grange mentionne, comme nous venons de le voir, une onzième représentation; nous trouvons encore dans son Registre les indications suivantes* :

« 26 juillet (1685), Le Rendez-vous et le Coché Sup.s, 445 1. 15 s. — 121.

28 — — Rendez-vous et le No" obligeant^, 631 1. 10 s.— 20 1.

29 — — à St-Glou, Le Rendez-vous et le No-^" 600 1. — 26 1. »

Nous sommes porté à croire, par ces inscriptions abrégées, que la pièce de Baron eut encore trois représentations avec un plus grand succès. Aucune autre pièce du même nom (et ayant paru à cette époque) n'est mentionnée par les dictionnaires du théâtre, avant le Rendez-vous de Fagan (1733)"^, à l'exception d'une petite

* C'était fort au-dessus des chiffres ordinaires, dont la moyenne atteint rarement 1.000 livres dans les meilleurs mois des années de prospérité. — Cf. Le théâtre sous Louis XIV, par Despois, p. 109.

- Registre de La Grange, réimpression de 1876, p. 346, et suiv.

•^ Tablettes dramatiques.

^* Registre de La Grange, réinjpression de 1876, p. 355.

^ Comédie en un acte et en prose, par Hauteroche. — Dict. des théâtres des frères Parfaict, t. II, p. 107.

6 Comédie en trois actes et en prose, par Dancourt. — Dict. des théâtres des frères Parfaict, t. III, p. 514.

' Une autre pièce du même nom, par Raissiguier, parut en 1635. — Léris, Dict., p. 286.

comédie en un acte, Le Rendez-vous, par un anonyme, jouée deux fois seulement, en 1683*, qui ne fut pas imprimée et semble être tombée après celte courte existence. Il est plus que probable que La Grange indique ici le Rendez-vous des Thuilleries de Baron, malgré l'affirmation des historiens précités.

Le Rendez-vous des Thuilleries n'est important que pour une raison : c'est parce qu'il marque l'entrée de Baron dans le monde des auteurs. En étudiant cette pièce et celle qui vint ensuite : Les Enlèvements, nous pouvons voir quelles étapes l'auteur suivit et comment il est arrivé finalement à sa meilleure production : V Homme à bonnes fortunes. Sinon, il y aurait peu de raisons de s'arrêter sur cette mauvaise œuvre; à la considérer d'après sa valeur intrinsèque, on serait tenté de renvoyer Baron avec l'avis d'Alceste à Oronte :

Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire.

Le Rendez-vou^s des Thuilleries est divisé en trois actes, avec un prologue de treize courtes scènes. Les acteurs : La Thuillerie, Baron, Raisin l'aîné, La Thorillière le second, Beauval et M"^ Beauval, paraissent dans ce prologue sous leur propre nom. Ce qui nous frappe de suite en lisant ce prologue, c'est sa ressemblance avec X Impromptu de Versailles, Dans la comédie de Molière, également, plusieurs acteurs : Molière, Brécourt, La Grange, La Thorillière le premier, etc., paraissent sous leur propre nom. Si, cependant, cette ressemblance ne suffisait pas pour nous convaincre que Baron, au début même de sa carrière comme auteur, plagiait son maître, une étude de la scène X de son prologue, dont la moitié environ se retrouve dans la scène

» Dict. port, des th. de Léris, p. 2f6, et Tabl. dram. de de Mouhy, p. 199.

de l'Importun de entièrement :

Impromptu de Versailles^ le fera

l'impromptu de VERSAILLES

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