‹ Michel Cervantes drame en quatre actes, en versChapitre 22 sur 92 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

De plus d’un gros commis la flexible morale Fait sans peine incliner sa balance vénale.

Mes titres sont certains , mon droit est évident ;

Des magasins royaux un cupide intendant ,

Sur moi, pauvre employé, — digne et commode excuse , — Rejette impudemment la faute qui l’accuse.

J’ai fait, dans un mémoire où tout est discuté,

En termes convaincants parler la vérité.

Mes chiffres positifs n’admettent pas le doute;

Mais auprès des puissants qui me fraiera la route ?

Qui me conciliera leur esprit prévenu?

JOSÉFÀ.

Votre nom, cependant, leur doit être connu.

Oui... comme un nom d’auteur... Et nos grands de Castille Ne voient pas dans ce titre une heureuse apostille.

Un auteur est un homme à qui l’on fait honneur,

Suivant eux, quand la main d’un généreux seigneur,

Pour le récompenser, superbement lui jette Les reliefs du festin oubliés sur l’assiette.

On lui sait mauvais gré, — très-grand tort, en cflet, —

Des succès qu’il obtient et du plaisir qu’il fait ;

C’est un éclat rival qui rapetisse et blesse,

Avec l’éclat du nom, celui de la richesse.

JOSÉFA.

Mais , s’il en est ainsi , pour dire le vrai mot,

L’habit brodé d’un grand peut donc couvrir un sot?

Quelquefois..'. Et pourtant, à force d'insistance,

Espérons que ma voix, domptant la malveillance...

Depuis un mois qu’ici nous sommes arrivés ,

Ai-je assez de Madrid arpenté les pavés ,

Poursuivant, malgré tout, mes pénibles affaires ,

Assiégeant les bureaux, courant chez les libraires!

Mon livre est, disent-ils, en tous lieux répandu;

Aucun, depuis longtemps, ne s’est ainsi vendu.

J’en suis bien avancé ! De mes veilles ingrates ,

Les fruits me sont ravis par d’effrontés pirates.

Point de corrégidors, de juges, d’alguazils,

Pour protéger mon bien ! De ces forbans subtils L’art, qui dédaignerait d’escamoter des boui-ses.

26 MICHEL CERYANTES.

Se fait, à nos dépens, de plus larges ressources.

Dans mon champ , sous mes yeux, ils viennent moissonner. Bien mieux ! à mon talent ils prétendent donner,

En me dévalisant, une marque d’estime ;

On ne me vole pas... non ; l’on me réimprime!

JOSÉFA.

Si c’est la même chose...

Oh! très-exaptement.

JO S KF A , sc levant-

D’après cela, le monde est donc un élément Qui, partout, sous nos pas, recèle quelque piège ? Que du ciel, en ce cas, la bonté nous protège ! •

lnvoquons-le, ma tille!

JOSÉFA.

Oh ! pour vous, chaque jour, Vers lui montent les vœux de mon ardent amour. Tenez, hier encor, dans l'église voisine,

Prosternée à l’autel de la vierge divine ,

Je priais : « Vierge sainte, oh! donnez, donnez-lui,

« De votre douce main le secourable appui ! »

Je croyais être seule, et là, dans la chapelle,

Une dame écoutait, noble, imposante et belle,

A l’œil fier qui, pourtant, par un secret plaisir,

En se fixant sur moi paraissait s’adoucir.

D’abord, à me parler je la vois toute prête;

Puis, au pouvoir caché d’une main qui l’arrête, Hésitante, incertaine, elle semble céder.

Je m’éloigne, je sors; elle, sans m’aborder,

Me suit, et traduisant des pensers que j’ignore.

Son regard de bien loin m’accompagnait encore.

CERVANTES, à lui-mème.

C’est bizarre!

JOSÉFA.

Allez- vous, sur ce petit détail, Vous créer un souci?...

Non... Puisque ce travail Est fini, je m’en vais achever ma toilette.

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