I. A COMTESSE
Lequel ?
JOSÉFA.
Croyez-vous, Madame, que ma mère Au sort de sou enfant demeurât étrangère,
Qu’elle m’abandonnât de la sorte au hasard ?
Est-ce possible ?
LA COMTESSE
Il faut peut-être avoir égard....
JOSÉFA.
Ah ! c’est vous-même ici que j’en veux faire arbitre. Madame, êtes-vous mère?
LA COMTESSE
Hélas ! de ce doux titre
Je n’ai pas le bonheur de m’entendre nommer.
JOSÉFA.
Alors....
LA COMTESSE
Et rien n’a pu jamais vous informer Si celle qui vous fut dès le berceau ravie....
C’est un mystère étrange au fond de votre vie.
Que cet épais rideau soit ou non un linceul.
Le secret de mon père appartient à lui seul.
Un jour, — c’est du plus loin, je crois, qu’il me souvienne, — Avec leur mère, — hélas! chacun avait la sienne, —
Je vis d’autres enfants qui s’ébattaient joyeux ;
Mon esprit s’éveilla, pensif et curieux;
Et je dis, enviant cette heureuse volée :
« Ma mère, à moi, cher père... où donc est-elle allée? »
Il ne répondit pas, son regard se baissa;
11 me prit sur son cœur, longtemps il m’y pressa,
Et m’embrassa deux fois , — ô tendresse puissante ! —
Une fois pour lui-même, une fois pour l’absente.
LA COMTESSE, vivement émue.
Poursuivez.
JOSÉFA.
Quand mon père eut quitté les drapeaux Pour de nouveaux labeurs et non pour le repos,
A de fidèles mains par qui j’étais gardée ,
Mission qu’à regret il leur avait cédée,
11 vint me réclamer, et, depuis ce temps-là ,
Auprès de lui ma vie assidûment coula.
Je sentis à la fois, par un tel maître instruite,
Mon âme avec mon corps grandir sous sa conduite; J’appris à l’admirer aussi bien qu’à l’aimer,
Et sur lui de mon mieux tâchai de me former.
Bien qu’il trouve en ce monde une si rude arène.
Je vois sa fermeté toujours calme et sereine;
Sa tendresse, à mes yeux se cache pour souffrir.
Si, dans certains moments, il se laisse’ assombrir.
C’est que pour moi tout bas , ô bon père , il regrette Le charme d’un plaisir ou bien d’une toilette ;
C’est que la perle et l’or lui plairaient sur mon front. Quand de ce vain éclat d’autres s’embelliront ,
J’ai ma parure aussi, qui jamais n’est ternie , .
Le pur rayonnement que verse son génie ;
Dans cet état modeste où le sort nous a mis ,
C’est à moi que l’orgueil serait plutôt permis.
Pour tant de maux soufferts, oh! le ciel, en échange, .A ses côtés, Madame, aurait dû mettre un ange:
Je ne suis que sa fille... — Ah! cette tâche, au moins. Où je voue à mon père et mon zèle et mes soins.
Me semble la plus douce entre les lois divines , Heureuse, en son chemin, d’ôter quelques épines , D’adoucir un chagrin, d’alléger un ennui,
Et de le voir sourire et de prier pour lui!
LA COMTESSE
Ah ! cet ange appelé, dont la voix dit : Espère !
Ce doux consolateur, c’est vous !
JOSÉFA.
Voici mon père.