LE TELLIER A DE BULLION
Turin, 3 novembre 1640.
Monseigneur, depuis que je suis arrivé ici, je vous ai adressé deux dépêches, par lesquelles je vous ai donné avis que chacun demeure d'accord en cette armée, qu'il s'est distribué pendant la campagne beaucoup plus de pain qu'il n'en falloit pour les troupes du roi ; que ce mécompte est arrivé de ce que, pour en ordonner la distribution, on s'est réglé sur les revues qui se sont faites aux passages du Dauphiné en Italie, depuis lesquels le nombre des gens de guerre est diminué notablement en peu de temps par maladie ou désertion ; que les ennemis n'ont pas donné le temps de faire des revues pendant le siège de Turin, et qu'il eut été périlleux d'en ordonner, crainte de les détromper de la grande opinion qu'ils ont toujours eue de nos troupes. A quoi M^"" le comte d'Harcourt ajoute que, connaissant le travail continuel des troupes et l'importance du succès du siège de Turin pour la réputation des armes du roy, il n'a pas estimé être du service de Sa Majesté de les dégoûter par un retrachement de pain, duquel tous les gens de guerre s'étoient passés si courageusement pendant la nécessité de notre camp. C'est le sommaire de tout ce qu'on vous dira sur ce sujet, sur lequel j'ai entretenu le sieur Bourguignon, après lui avoir rendu vos lettres en main propre: je n'en ai rien appris qui puisse aider aux mémoires qu'on vous a envoyés d'ici, ni à l'intention pour laquelle vous lui avez écrit, soit qu'il n'ait pas voulu se découvrir à moi, ou que véritablement il ne se soit passé autre chose en la distribution du pain et au paiement des gens de guerre que ce que je vous ai répété ci-dessus.
Tous m'avez commandé de vous informer du nombre effectif des troupes et de ce que le Piémont peut contribuer au paiement du quartier d'hiver pour y satisfaire. Je vous envoie l'état nouvellement dressé pour la distribution du pain de munition, tant de l'armée que des garnisons, suivant les revues du 26 du mois passé, par lequel vous connoitrez le nombre de Tinfanterie et toute la dépense du pain pour l'avenir, que vous trouverez diminuée, car au lieu de trentehuit mille rations , on n'en distribuera guère plus de vingt-cinq mille par chaque jour, pour toute l'Italie. Je vous envoie aussi autant de revues de toute la cavalerie faite le même jour, desquelles vous apprendrez qu'il y a beaucoup de cavaliers démontés par la perte de plusieurs chevaux qui sont morts en cette armée, par mauvaise nourriture. Dans ces extraits, les malades ne sont pas compris.
Quant à la subsistance des gens de guerre, je ne puis vous en rien dire de mon chef, étant nouveau venu et nullement informé de l'état et des forces du pavs, mais en ayant parlé à Mc le comte d'Harcourt et à M. Mazarin, je les y ai trouvés dans un même sentiment qui est que le Piémont étant ruiné par les guerres passées, de fort petite étendue, dont partie est occupée par les troupes des Princes (de Savoie) et des Espagnols, partie par les troupes de Madame; nécessairement, à l'avenir, pour lournir des vivres à l'armée, quand elle se mettra en campagne pour entreprendre sur les ennemis, il le faut ménager, et que si on ne le soulage, il sera bientôt réduit au même état que la Lorraine dont la ruine incommode les ennemis, et celle du Piémont leur seroit avantageuse. Mondit sieur Mazarin vous en écrit amplement auquel je me remets, seulement ajouterai-je que les gens de guerre vivent ici autant licencieusement qu'en
France, outre ce qu'ils tirent en ar^^^ent et denrées. Ils n'épargnent pas les violences dans les grands chemins, en sorte qu'on ne laboure pas partout; les vivres sont si chers qu'il n'y a point d'homme qui puisse ici faire pour vingt-cinq mille livres, la dépense qu'il feroit à Paris pour dis. mille livres. Mondit sieur Mazarin vous en informera particulièrement à son retour à la cour.
Les munitionnaires ont fait dresser l'état de leurs dépenses de la présente année; faites-moi savoir, s'il vous plaît, si vous désirez que je l'arrête ou bien si mons de Gormont l'emportera à Paris, pour l'examiner avec ceux qu'il vous plaira commettre.
Les commis de l'extraordinaire de la guerre m'ont fourni l'état de leurs dépenses depuis la prison de M. d'Argenson. Je n'ai pu l'examiner et arrêter, parce qu'ils n'ont pas d'ordonnances en forme, mais seulement des billets de Ms"" le Comte qui n'emploie pas volontiers son temps à signer. Je le vous envoie avec leur certificat au pied. Il s'est bien fait près de quarante mille livres de dépense depuis mon arrivée, y compris les douze mille livres qui ont été payées à M. Mazarin par l'ordre de M. le Page, qui ne sont pas compris en cet état.
Pour les nouvelles de deçà, on attend Madame à Suse, le 4 du courant, on croit qu'elle y séjournera, en attendant que tout se prépare pour son entrée (à Turin). Son retour rassurera plus les habitans et leur donnera la hardiesse de retourner en la ville qui commence à se rétablir (*).
(1) Le 30 décembre 1640, a l'ûccasioti du retour à Turin de Madame Royale Christine, le gouverneur français. Du Plessis-Praslin, l'invite ainsi que le comte Philippe d'Ajjlié à un splendide souper
12 NOVEMBRE 1640. f3
LETTRE DU ROI A LE TELLIER
12 novembre 1640.
M. Le Tellier, je vous renvoie le sieur Talon par delà avec mes résolutions sur toutes les choses qui concernent les affaires de l'armée et des garnisons d'Italie pour lesquelles il avoit été dépêché.
Il porte à mon cousin le comte d'Harcourt les états de toutes les troupes que je veux être retenues en Italie, tant pour servir dans l'armée à la campagne prochaine et pour la garde des places, que de celles que je veux qu'il renvoie deçà les monts, desquelles je lui permets de retenir le nombre de soldats qui se pourra, suivant la proposition qu'il m'en a faite pour fortifier la garnison de Casai.
Je chargerai ledit sieur Talon d'un fonds de trente mille livres, tant pour la continuation des travaux nécessaires à Turin que pour partie de la récompense des monastères et maisons religieuses qu'il conviendra prendre pour l'esplanade entre ladite ville et la citadelle, dont la dépense sera faite suivant les ordres de mon cousin le comte d'Harcourt, visés de vous.
Je fais aussi mettre en ses mains dix mille livres pour le rétablissement des forges de Pérouse, dont il m'a fait espérer beaucoup d'avantages pour le service de l'artillerie.
suivi de bal. Quand la duchesse se fut retirée et que d'Aglié sortait aussi, les soldats de Du Plessis mirent la main sur lui. 11 fut d'abord entraîné dans la citadelle, puis et conduit en France et enfermé au château de Vincennes. Le cardinal Richelieu laissant à entendre que pour sauver la réputation de la so?ur de son maître, il avait jugé convenable d'éloigner d'elle son amant. Sismondi , Histoire des Fraïtqais, 23' vol., p. 433.
Je lui ferai aussi donner, avant qu'il parte, un fonds pour employer à faire des routes dans les bois de la Marsaille, de suffisante largeur pour y empêcher l'embuscade des bandits, et à la construction du fort qui a été jugé nécessaire au château de la Marsaille pour la sûreté du chemin de Turin à Pignerol. Gomme aussi pour y faire faire quelques casaques pour servir pendant l'hiver aux sentinelles en chaque place, et pour aider à l'établissement des hôpitaux en icelles, et je vous recommande d'avoir soin, de votre part, que tous ces deniers soient utilement employés et bien ménagés.
Il y a longtemps que je suis informé des abus qui se commettent en la levée des contributions dans le Piémont, que la plupart de ceux qui ont pouvoir dans les places, appliquent à leur profit particulier, et, parce qu'on m'assure qu'il doit en revenir un fonds considérable, si la chose est bien réglée et ménagée, je désire que vous en preniez une entière connoissance, et que ledit sieur Talon s'y emploie, sous les ordres de mon cousin le comte d'Harcourt et les vôtres, lui aj^ant fait expédier une ordonnance pour cet effet, et qu'ensuite de ce, vous fassiez que ces contributions soient employées aux paiemens des troupes et de ceux qui servent dans les places, et m'enverrez un état de ce qui s'en peut tirer au vrai pour appuyer de mon autorité ^ s'il en est besoin. Tordre que vous y donnerez qui est l'une des choses que je vous recommande principalement, non-seulement parce que j'espère delà un soulagement notable pour mes finances, mais à cause qu'établissant un pied certain à ces contributions, le peuple sachant ce qu'il devra fournir, le fera commodément et sans crainte de perdre ce qui lui restera du fruit de son labeur. Il est facile déjuger combien il importe de soulager un pays duquel il est nécessaire de tirer la sub-
sistance des troupes pour continuer la guerre. Vous y apporterez donc à l'égard du Piémont, et en ce sujet et en tout autre, ce qui dépendra de vous, tout ainsi que vous feriez pour une province qui seroit de mon royaume. Je me remets au surplus audit sieur Talon de ce que je pourrois ajouter à cette lettre. Et prie Dieu qu'il vous ait, M. Le Tellier, en sa sainte garde. Ecrit à Saint-Germain-en-Laye, le 12 novembre 1640, signé Louis, et plus bas, Sublet.
DES NOYERS A LE TELLIER
12 novembre 1640.
Monsieur, après m'etre réjoui avec vous de votre heureuse arrivée en Piémont, je vous dirai qu'il n'y a rien en ces quartiers qui mérite plus vos soins que l'exécution des ordres que j'envoie à M. le comte d'Harcourt, portant la distribution des troupes qui doivent rester en Italie et de celles qui doivent repasser les monts, parce que les unes et les autres ayant à se remettre en état de servir à la prochaine campagne, ce qui ne se fait point facilement; il n'y a point de temps à perdre pour commencer à y travailler.
J'envoie aussi un petit état des régimens que Sa Majesté a résolu de casser, à quoi vous tiendrez, s'il vous plaît, la main ; mais vous serez averti que ce licenciement n'est pas si déterminé que si M. le comte d'Harcourt estime devoir former quelque nouveau régiment du débris de ceux-ci pour mettre dans les places. Sa Majesté ne l'ait bien agréable, ayant été jugé par deçà que les gouverneurs ayant des régimens sous leurs noms dans leurs places, ils apporteront plus de soins à les conserver et maintenir.
L'on a trouvé beaucoup à redire quand on a vu, par
16 i2 NOVEMBRE 1640.
la (li-stiibution des régimens, les corps des uns servant à la campagne, les recrues dans les places étant impossible, que les uns ni les autres se conservassent étant ainsi séparés; aussi Sa Majesté a-t-elle résolu qu'à l'avenir on y tiendra un meilleur ordre, et que les corps serviront toujours avec les recrues, sans pouvoir être séparés par quelque cause que ce puisse être.
Je ne vous recommande point le retranchement de la profuse distribution du pain de munition, tant de l'armée que des places, parce que j'apprends par votre lettre que vous allez y travailler.
Vous apprendrez par le règlement du quartier d'hiver, la résolution que le roi a prise de donner cinquante écus pour la recrue de chaque cavalerie, et huit écus pour le fantassin, qui est une somme si raisonnable que je m'assure qu'il n'y en a aucun qui ne s'en doive contenter. Je vous prie d'y apporter de votre part ce que vous jugerez nécessaire pour le service du roi.
Il me reste à vous conjurer de prendre le même soin de la délivrance de M. d'Argenson, mon cher parent, ainsi que je ferois pour vous, si vous étiez à sa place, dont Dieu vous garde.
Je vous prie de me faire l'honneur de me répondre précisément, non-seulement par écrit, mais par effet, à chaque article de mes lettres, afin qu'étant instruit de vos diligences, j'aie moyen de vous rendre auprès du roi et de Son Eminence (Richelieu), les offices que vous devez attendre, Monsieur, etc..
DES NOYERS A LE TELLIER
26 novembre 1640,
Monsieur , Dura hrecis esse laljoro, obscuriis fio, vous trouverez bon que je commence cette dépêche par ce petit reproche, et que je vous dise que les lettres de MM. les intendans doivent plutôt ennuyer par leur longueur que de laisser quelque chose à désirer par leur brièveté. Celle que je viens de recevoir de voîre part tient beaucoup de ce dernier. J'attendois une ample déduction des bons ordres que vous avez apportés pour corriger les défauts du temps passé, car il ne faut pas croire que tout cela soit fait après ({uelques retranchemens du pain de munition qui vient naturellement à la lin de la campagne; alors que là où nous en donnions quarante-cinq mille rations, la fourniture en est réduite par drça à quinze mille, sans aucun effort d'une nouvelle réformation. J'espérois (|ue vous me manderiez le ménage que vous auriez prati({ué sur les contributions des places, et sur la paie exorbitante que se font donner les troupes dans les quartiers où elles ont été établies. L'excès va à tel point, que l'on m'assure que Normandie se fait payer à Quiers, outre la solde du roi et le pain de munition, huit livres pour capitaine, cent sols pour lieutenant et quatre livres pour enseigne , avec huit sols pour chacun soldat, ce qui est inouï et d'une si dangereuse conséquence, qu'il vaudroit mieux que le roi eut payé à l'hôpital trois fois autant que de l'avoir souffert. Et je m'assure qu'à l'exemple de ce corps, les autres n'en font pas moins, et, quand les quartiers, qui pourroient les nourrir tout cet hiver, seront ruinés, avant que les troupes y aient été deux mois. Je vous eu
demande justice, Monsieur, et vous prie déconsidérer que TOUS êtes allé en Italie, nous laissant une grande attente de vos soins, ne suffisant pas de dire : je l'ai voulu, mais je ne l'ai pas pu, car vous savez bien qu'avec vigueur et conduite, un honnête homme surmonte toutes difficultés; pour ce faire, il n'est pas question d'être toujours à faire sa cour à Turin et auprès d'un général, mais il faut aller de place en place et défaire les têtes de l'hydre les unes après les autres avec fermeté et constance, et je vous assure. Monsieur, que vous n'aurez pas fait voir à trois places, votre façon d'agir, que les autres se rangeront d'ellesmêmes. Et ne croyez pas que cela vous importe peu, l'on vous considère, l'on vous regarde faire, et l'on ne fait qu'attendre que vous ayez du temps pour conduire les effets de cette généreuse résolution avec laquelle vous êtes parti d'ici, pour faire comparaison et tirer des conséquences. Je vous parle en ami et comme à l'ami de mes amis. Empêchez les désordres des quartiers et les exactions des gens de guerre ; réglez les contributions qui se lèvent par les gouverneurs des places déposées , et faites, qu'au lieu qu'ils les convertissent à leurs avantages et profits particuliers , elles soient désormais appliquées au paiement des garnisons, à la décharge des finances du roi, et afin que ceux qui commandent les dites places ne relâchent les soins qu'ils ont pris jusqu'ici de la levée des contributions, vous leur en ordonnerez telle part que vous estimerez raisonnable, conduisant le tout avec telle modération que le plat pays puisse supporter ces levées, et que les gens de guerre aient de quoi se maintenir, puissent continuer leur service avec satisfaction.
Je ne vous recommande pas la délivrance de M. d'Argenson parce qu'outre, son mérite vous invite
a>sez à en prendre le soin, la pensée d'une semblable fortune vous y oblige particulièrement. S'il pouvoit revenir avec M. le comte d'Harcourt, ce seroit une grande consolation à ses amis et particulièrement à celui (lui est, etc..