LETTRE DE MADAME LA DUCHESSE DE SAVOIE A LE TELLIER
(sans date).
Monsieur Le Tellier, vous savez que par le traité qui fut fait entre vous et le référendaire Philippa, pendant le siège d'Ivrée, il fut arrêté que l'on paieroit sept cens livres tous les jours pour la subsistance des gens de Sa Majesté qui sont en garnison dans les places de mon autorité. Et, pour ce fait, l'on assigna autant de terres qu'il fut nécessaire, qui jusqu'à cette heure ont satisfait audit paiement entre les mains de Dona, receveur à votre élection. Gomme vous verrez par la copie des ordres que je vous envoie, et afin que lesdites
terres eussent moyen de continuer la fourniture de ladite subsistance, il fut dit qu'elles demeureroient exemptes de tous logemens et autres contributions.
Nonobstant quoi, on ne laisse pas de les molester pour Tune ou pour l'autre.
C'est ce qui me fait vous prier par cette lettre de représenter l'affaire à M. le comte d'Harcourt, afin qu'il donne les ordres nécessaires pour l'observation du susdit traité ; autrement ces pauvres gens, ne pouvant plus supporter telle surcharge, seront contraints d'abandonner leurs maisons, et par ainsi, le service du roi, Monsieur mon frère, en recevra un notable dommage.
En remettant ce négoce à votre prudence, je suis de bien bon cœur, M. Le Tellier, votre bien bonne amie, Christine.
lettre du roi a le tellier.
3 avril 1642.
Monsieur Le Tellier, mettant en considération les services qui m'ont été rendus depuis longtemps par le sieur de Chanfort, capitaine au régiment de La Noue, tant dans ce régiment qu'en la charge de commissaire de l'artillerie en laquelle il m'a servi au péril de sa vie et me sert dignement en toute occasion, je trouve bon qu'il soit paj'é des appointemens de capitaine audit régiment, encore qu'il neser\e qu'en celle de commissaire de l'artillerie en mon armée d'Italie. Et je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous y pourvoyez, tant pour ce qui lui sera dû du passé que pour l'avenir. Et la présente n'étant pour autre sujet, je prie Dieu, etc.... Ecrit à Narbonne, le 3 avril 1642.
LE TELLIER A DES NOYERS
4 avril 1642.
Monseigneur, j'ai arrêté la dépense du pain de munition des mois de janvier et février de la présente année, fourni aux troupes du roi qui sont en Piémont, tant à la campagne que dans les garnisons, sans comprendre Pignerol, à la somme de quatre-vingt-dixhuit mille deux cent vingt-une livres six deniers tournois. La dépense du mois de mars monte à soixantequinze mille livres ou environ, et celle du présent mois sera de même, sans comprendre les recrues qui pourront arriver et les augmentations qu'il faudra faire si on met l'armée ensemble, à cause qu'il a plu au roi ordonner qu'on fournit le pain à l'infanterie qui est en quartier, ainsi qu'il se faisoit l'année dernière. J'ai fait les ordres sur un pied si bas qu'assurément il n'y en aura pas suffisamment pour tous ceux qui vivent à la campagne aux dépens de la manutention, lesquels en tirent aussi de leurs hôtes. En sorte que j'estime qu'à la première revue, il faudra augmenter la fourniture de douze cens rations par chacun jour. Les munitionnaires ont reçu sur toute cette dépense quarante-huit mille livres seulement des deniers de l'armée, le surplus leur est dû.
Vous aurez vu, Monseigneur, par les états que j'ai arrêtés de la dépense de l'année dernière qu'au premier jour de janvier, il est resté entre les mains des commis qui servent en cette armée, quatre cent quarante-six mille livres, sur quoi on a pris quarante-un mille luiit cens livres qui étoient dues du prix de six mille paires d'habits que j'ai fait faire par l'ordre du roi, pour les soldats des régimens qui servent à la
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campagne, et cent mille livres, ou environ par mois, pour la dépense qui se fait pour toutes les garnisons sans comprendi'e Pignerol. En sorte que nous n'avons de quoi continuer l'entretien desdites garnisons que jusqu'à la fin du courant. Je vous supplie très-humblement de vouloir ordonner un fonds pour les six mois d'été qui commencent au prochain, et de commander qu'on nous l'envoie de bonne heure, afin que les garni:<ons se puissent maintenir en bon état, et que, donnant moyen aux soldats de vivre avec ordre à la campagne, le roi et Son Eminence n'aient plus de l»iaintes de la conduite des gens de guerre en Piémont. Je suis de tout mon cœur, etc.
MAZARIN A LE TELLIER
Monsieur, je vous fais ce mot pour vous prier de donner à M. Le Camus les trois cent soixante et tant de pistoles que vous avez de reste, pour s'en servir k bon compte de la dépense pour la fortification de Pérouse, et vous trouverez bon, s'il vous plaît, d'en tirer un récépissé dans lequel il sera fait mention de deux cens autres pistoles que je lui fais présentement payer à L3'on pour le même eff"et.
Le roi. Son Eminence avec toute la cour sont extrêmement satisfaits dudit sieur Le Camus, et vous savez à quel point je l'affectionne pour ne douter pas que (vous) m'obligerez sensiblement en le favorisant en tout ce qui pourra dépendre de vous. Et n'ayant autre chose, etc....
LE TELLIER A DES NOYERS
12 avril 1642.
Monseigneur, les gens de guerre et les communautés chargées de leur logement comptent devant moi de leur quartier d'hiver ; ce qui se trouve avoir été trop reçu sous prétexte des places mortes ou autrement est imputé aux officiers pour Tavenir ; en sorte qu'il y a des officiers de cavalerie qui vivent à leurs dépens depuis six semaines et plus, pour consommer ce qu'ils avoient exigé par-dessus les ordres. Je vous envoie le compte de la subsistance du régiment de Yillandry logé dans le Mondovi, signé des députés de la ville, qui vous fera juger de quelle façon on travaille ici, et vous pourra servir à ceux qui vous feront des plaintes de la conduite des gens de guerre en Piémont. Le régiment de Normandie loge dans le Ganor, vit toujours en désordre; mais j'espère en diminuer une bonne partie avant peu de temps.
Il y a tantôt six mois que le quartier d'hiver dure ici, il seroit bon de décharger le pays de la subsistance des officiers qui ne sont pas présens et qui ont eu pendant six mois un tiers plus qu'ils n'ont accoutumé recevoir du roi. S'il vous plaît d'en envoyer l'ordre, je le ferai exécuter promptement, mais il faut que Madame la duchesse de Savoie en fasse un pareil pour ses troupes, afin que le traitement soit égal. A ce propos, je ne puis vous dissimuler que la licence que les ministres de Madame permettent aux troupes de Son Altesse en la perception de la subsistance, rend celles du roi moins obéissantes aux ordres et aide à les diminuer, en sorte que nos cavaliers nous quittent volontiers pour s'y jeter. Les ordres de l'établissement
des quartiers d'hiver sont bien égaux pour l'une et l'autre cavalerie, mais il y a cette différence qa'on veille la cavalerie du roi pour lui faire observer les ordres, et qu'on laisse toute liberté à celles de Son Altesse d'exiger ce qui lui plaît, tant pour les places mortes que pour celles des officiers.
La terre Davigliane paye quarante livres par jour pour un escadron de Souvray, lequel pour douze places qui ne sont pas effectives, vous jugez du reste. Je ne vous ai point voulu écrire de cela jusqu'ici, crainte qu'on ne crût que je me voulois servir de ce prétexte pour m'excuser de travailler à empêcher les exactions des troupes du roi. Mais à présent que je vois que toutes choses prennent un fort bon train à mon égard, grâces à Dieu, qu'on a vu que j'ai fait arrêter dans Turin un officier de cavalerie pour avoir exigé dans son quartier, et qu'il n'est point sorti de prison qu'il n'ait satisfait les paysans, que ;MM. les maréchaux de camp se sont déclarés ouvertement contre les gens de guerre, pour les obliger de se mettre à la raison d'eux-mêmes, les habitans (aussi) témoignent satisfaction du soin qu'on prend d'eux.
Je prends la liberté de vous proposer la police des troupes de Madame comme un remède très-avantageux pour nettoyer ce qui reste de désordre dans nos troupes et pour soulager le pays. Je ne connois que M. le préfet de Sena capable d'y travailler utilement, tant pour son activité que pour son expérience ; mais je doute qu'il en veuille accepter la commission qui l'obligeroit d'avoir à démêler avec les plus honnêtes gens du pays qui ont des charges dans les troupes de Son Altesse. Car chacun ici travaille à ses affaires principalement, aussi bien qu'ailleurs, devant de songer à ce qui regarde le public. Quand ici j'ai proposé cette
discipline à Madame, Son Altesse m'a toujours témoigné qu'elle le trouvoit bon, mais l'exécution en a toujours été traversée par ceux qui ont l'honneur de l'approcher ; si bien qu'il n'en faut rien espérer, si ce n'est que le roi et Son Eminence témoignent le désirer à ses ministres qui sont à la cour.
Si MM. les princes de Savoie avoient de quoi donner à ceux qui servent Madame, il y auroit à craindre que cette discipline n'en fit passer plusieurs de leur côté ; mais nous savons bien tous qu'ils n'ont pas de quoi fournir au petit nombre qui leur reste, et ainsi on peut travailler sans appréhension.
On est d'accord de tout avec M. le prince-cardinal. Il ne reste qu'à nommer les gouverneurs de Nice et Saint-Soupir, desquels on convient presque facilement, si bien que, si ce prince traite de bonne foi, il y a lieu d'en espérer tout bon succès. Quant à M. le prince Thomas, on n'en espère rien.
Je finis par la très-humble prière, etc....
LE TELLIER A MAZARIN
13 avril 1642.
Monseigneur, j'ai reçu des mains de M. de Magalotti la dépêche du roi touchant les hommes du régiment dlsola et trente marcs d'or d'Espagne pour convertir en pistoles madonnées. Je ferai, en l'une et l'autre chose, tout ce qu'il plaît à Votre Eminence m'ordonner. Je rendrai à M. Talon les mille pistoles qu'il m'a dit avoir payées à MoUa pour votre blé qui est à Fossan, lequel je ferai conduire ici la semaine prochaine, Dieu aidant, à la meilleure condition que je pourrai. Il n'y a point d'ennemi à craindre, mais seulement les nôtres qui sont fort insolens. Je ferai
accompagner ceux qui le voitureront par des gardes que M. Du Plessis me donnera.
M. le comte de Sanctus arriva ici le 9 du courant, il vous a appris que M. le marquis Yilla y sera demain. M. le colonel de Monti est en son quartier, qui prépare sa troupe pour partir le 25 dii courant. MM. les maréchaux de camp ont estimé plus expédient qu'il passât par le Daupliiné, et pour ce, j'ai donné ordre à lui faire préparer les étapes dans la vallée de Suse, et ai envoyé un liomme exprès à M. le duc de Lesdiguières pour lui en donner avis, aliii que rien ne le puisse retarder.
Madame se plaint ici publiquement de ce que M. le marquis Villa a touché l'argent des recrues de sa cavalerie à son déçu, et de ce qu'il a poursuivi d'être chevalier de l'ordre du roi sans sa participation ; elle est tout à fait outrée contre lui. Vous pouvez bien deviner qui est-ce qui aide à échauffer Son Altesse sur ce sujet. Je demeure toujours avec passion, etc....
LETTRE DU ROI A LE TELLIER
19 avril 164i.
Monsieur Le Tellier, le sieur Le Camus m'ayant assuré de la fidélité et suffisance des sieurs Valpergues et de Vigon, ingénieurs piémontois, je leur ai donné à chacun une charge d'ingénieur pour mon service, et j'ai trouvé bon d'employer le premier en mon armée d'Italie. Ledit sieur Le Camus m'ayant dit qu'il pouvoit particulièrement réussir aux travaux de la campagne, et l'autre aux fortifications de mes places; et néanmoins me remettant à mon cousin le duc de Bouillon et à vous d'en user, je vous adresse les ordres que je vous ai fait expédier, afin que vous
voyiez avec mondit cousin ce qu'il faudra faire pour l'emploi desdits ingénieurs et qu'il leur ordonne ce qu'ils auront à faire. De quoi vous aurez soin de leur faire payer leurs appointemens pour tout le temps qu'ils serviront actuellement. Priant Dieu, etc.... Ecrit à ]Xarbonne, le 10 avril 1G42.
LETTRE DU ROI A LE TELLIER
21 avril 1642.
Monsieur Le Tellier, m'ayant été représenté de la part de ma sœur la duchesse de Savoie que les troupes de l'armée d'Italie auront eu sept mois de quartier d'hiver en Piémont à la fin du présent mois d'avril, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous fassiez cesser dans le dernier du présent mois , toutes les levées qui ont été ordonnées dans le Piémont pour le quartier d'hiver de mes troupes, en argent et en denrées de quelque nature que ce soit, pour les ahsens de quelque qualité et condition qu'ils puissent être, même à l'égard de ceux qui ont congé ou sont employés ailleurs, quand même ce seroit pour mon service; et quant aux présens effectifs, que vous leur fassiez fournir la subsistance jusqu'au jour qu'ils partiront pour aller en campagne, où je m'assure que mon cousin le duc de Bouillon les fera marcher au plus tôt. Vous commandant de tenir soigneusement la main à l'exécution de ce que je désire : en cela, pour le contentement de ma sœur et le soulagement des hahitans du pays. Et la présente n'étant pour autre fin, je prie Dieu, etc....
Ecrit à Narbonne, le 21 avril 1G42.