‹ Michel Le Tellier, son administration comme intendant d'armée en Piémont, 1640-1643Chapitre 169 sur 178 · LE TELLIER A BOUTHILIER · texte numérisé non relu

LE TELLIER A BOUTHILIER

30 novembre 1649.

Monseigneur, la citadelle de Tortone se rendit aux armes du roi, le 26 du passé, à composition fort honorable ; elle étoit due à la vertu de ceux qui l'ont défendue, lesquels ont quitté (se sont rendus) autant par nécessité que par force. La générosité et la fermeté de M. le duc de Longueville et du prince Thomas ont acquis cette place au roi qui donnera de grands avantages à l'avenir à Sa Majesté ; mais à présent, il convient faire de la dépense pour la conserver, car elle est ouverte en trois bastions et au donjon. Elle est dépourvue de vivres, munitions de guerre et de toutes autres choses nécessaires à la défense d'une place. Il faut une forte garnison pour la garder, et qui ne peut subsister qu'à force d'argent, la ville étant située dans un paysennemietmuguettéeperpétuellement des garnisons d'Alexandrie, Pontecouronne, Sarranal. Mais quand nous aurons attrappé le mois de mai et de là en avant, on trouvera facilité dans le pays de soulager les finances du roi. Je vous envoie un mémoire qui contient le détail de la dépense qui est à faire , sur lequel je vous supplie de nous vouloir pourvoir, et de croire que j'emploierai toujours mes soins de bien bon cœur pour faire ce que vous ordonnerez et vous faire connoître que je suis, etc....

Mémoire mentionné ci-dessus concernant l'état de Tortone, envoyé à M^^' Mazarin et Des Noyers, le 30

La citadelle de Tortone est ouverte en trois bastions

et encore au donjon; le couvert qui y étoit a été démoli pendant le siège, pour cuire le pain des ennemis et faire du feu dans leurs corps de gardes.

Il ne s'y est trouvé ni vivres ni munitions de guerre fors du plomb et de la mèche. Si bien qu'il faut rétablir les brèches, le donjon et le couvert des bâtimens démolis. Ravitailler la place de toutes choses nécessaires pour faire habiter qui y tiendront garnison. Ce qu'on ne peut avoir que de Tétat de Gènes ou du Piémont, à fort haut prix.

Et parce qu'il n'est pas possible que la garnison du château puisse subsister cet hiver , si les ennemis reprenoient la ville promptement, on y laisse une forte garnison pour la manutention de laquelle il convient de payer des prêts et des montres également (régulièrement).

!« Pour donner moyen aux officiers et soldats de vivre dans une ville ruinée par le séjour d'une armée pendant deux mois entiers, située au milieu du pays ennemi, éloignée de plus de trente milles d'aucune place qui soit en l'obéissance du roi.

2® Pour évaluer par le moyen la dépense que fera la garnison et l'appétit du gain, les Milanais et les Génois y ayant porté des vivres, nonobstant les obstacles des ennemis qui espèrent recouvrer cette place par famine.

30 Pour y retenir les soldats contre les artifices des ennemis qui n'épargneront rien pour les débaucher, contre l'aversion qu'ils ont à demeurer en garnison, et contre la facilité qu'ils auront de s'échapper par le Parmesan et l'état de Gênes.

Pour tâcher à diminuer cette dépense, j'ai obtenu de M. le duc de Longueville d'en tirer partie des officiers qui sont dans les régimens, et n'en laisser qu'un

nombre proportionné aux soldats qui composent leur corps Mais comme il est à appréhender que les officiers qui sortiront de la place n'emmènent avec eux leurs meilleurs soldats, et qu'ainsi ils afïoiblissent la garnison, on a différé de pratiquer cette écônomie-là, jusqu'à ce que l'armée retourne en Piémont, au cas qu'on juge qu'elle ne préjudice à la sûreté de la place qu'il faut préférer à toutes choses.

On fait état aussi de mettre dans la ville de Tortone deux cens maîtres pour lesquels il faut faire provision de foin et d'avoine, n'y en ayant point dans le pays, au moins en lieu où on le puisse aller prendre, ce qui sera bien cher, parce qu'on ne peut faire ce magasin que de Novi qui ne manque pas de vouloir profiter de notre nécessité, suivant le génie du pays. J'estime que ce magasin pour six mois reviendra à quarante mille livres.

Il est donc besoin qu'il plaise au roi d'envoyer ici de l'argent promptement pour conserver une place qui a été conquise avec grand soin et telle industrie qu'elle ne se peut expliquer; pour le ravitaillement de la place qui manque absolument de tout; pour le rétablissement des brèches, bàtimens et fortifications.

Et pour la manutention de la garnison de cavalerie et infanterie et officiers qui commanderont dans icelle, j'estime, sauf meilleur avis, que soixante mille livres suffiront présentement pour les fortifications. J'entends pour ce qui se peut faire d'entre-ci et le printemps. La dépense de ravitaillement ne se peut pas bien exprimer, parce qu'elle dépend de ce qu'il vous plaira y mettre; tout ce qui y fait besoin manque.

J'estimerois bien cette partie-là à plus de soixante mille livres, sans y comprendre les provisions de foin et d'avoine pour la cavalerie, à quarante mille livres,

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à ce que je crois. M. Talon ménagera bien ce qu'il vous plaira envoyer pour ces trois parties-là.

Pour ce qui est de l'entretien de l'infanterie, je n'en puis parler pertinemment, parce que la revue s'en doit faire demain, n'ayant pu être faite pendant que l'armée a séjourné dans Tortone; mais j'estime, suivant la connoissance que j'ai de la force des régimens et de la qualité des officiers qui les commandent, que chaque prêt passe sept mille livres et chaque montre vingt-cinq mille livres ; ce qui pourra diminuer, si on en tire des officiers : et, sur ce pied, l'entretien de l'infanterie, pendant trois mois, montera à cent dix ou à cent vingt mille livres.

Pour ce qui est de la cavalerie, faites état de trois cens places et arbitrez ce qu'il vous plaira leur donner outre le pain, le foin et avoine, par jour, pour chaque place.

Il faut bien entendre que Tortone ne se peut conserver jusqu'au mois de mai qu'à force d'hommes et d'argent : après ce temps la dépense diminuera de beaucoup, et le roi en tirera des avantages qui ne se peuvent pas comprendre, et, au contraire, les Espagnols diminueront (d'influence) dans l'Italie. Il est besoin de faire fonds de neuf cent quarante livres par mois pour les appointemens des officiers de l'artillerie qui sont demeurés dans la place, et de régler ceux do M. de Florinville et des officiers qui servent sous lui.

LE TELLIBR AU GIIANGELIBR.

P0US80I, 1*' décembre 1642.

Monseigneur, enfin, la citadelle de Tortone s'est rendue aux armes du roi après sept semaines de siège, pendant lesquelles on a souffert beaucoup de disette,

de fourrages et de vivres. La garnison ennemie est sortie le 20 octobre du passé à composition honorable , quoiqu'on sût qu'elle ne pense plus durer dans la place, tant à cause de la brèche que par nécessité de pain.

Mais on a voulu accorder ce bon traitement-là à la vertu que les ennemis ont témoigné au service de leur prince, ayant fait par leur défense tout ce que peuvent faire des gens de bien de cœur. Cette conquête est due à la fermeté de M. de Longueville et du prince Thomas, avec laquelle ils ont su vaincre les obstacles que nous ont faits la rigueur de la saison et les artifices des ennemis, à nous ôter toute communication avec le reste du monde. Elle ne donne pas grand pays au roi, à cause des garnisons que les ennemis tiennent dans Savanal et Pontecouronne qu'ils ont fortifiés pour conserver le pays qui est entre le Parmesan et Tortone ; mais si nous pouvons la conserver jusqu'au renouveau, Sa Majesté en tirera grand avantage et les ennemis beaucoup de diminution de réputation en Italie.

M. le duc de Longueville a remis cette place et le comté de Tortone entre les mains de M. le prince Thomas, par ordre du roi qui a désiré que Sa Majesté lui prêtât de ses troupes pour la garder. C'est M. de Florinville, mestre de camp, qui commande celles qui y tiennent garnison. L'armée a marché aujourd'hui pour prendre poste, pour ravitailler cette place qui fera de la dépense au roi pour quelque temps. C'est ce que je peux vous mander pour cette fois.

LE TELLIER A DES NOYERS

Poussol, 1*' décembre 1643.

Monseigneur, votre dépêche du 24 octobre m'a été rendue présentement, elle a séjourné en chemin beau-

coup de temps, par le soin qu'ont pris les Espagnols de rendre les chemins de Montferrat à Tortone diificiles. Je ferai ce que vous m'ordonnerez touchant les recrues et le pain de munition, sitôt que nous serons quittes du ravitaillement de Tortone. Je vous envoie C'^pendant un état des recrues qui ont entré cette année en Piémont, par lequel vous connoîtrez ceux qui ont bien ou mal servi. Je vous puis dire en vérité que la meilleure partie de Tinfanterie a amené de fort bons hommes ; on a manqué au nombre, mais non pas tant que l'année dernière. Je trouve que les vieux corps font le plus mal pour la cavalerie; vous en trouverez beaucoup sur le papier, mais ce n'est que de la fumée, les régimens n'en ont pas été plus forts. Il n'y a point de friponneries que les chefs ne fassent pour profiter de l'argent que le roi leur ordonne (ordonnance). Ils craignent le châtiment et n'ont point du tout d'honneur.

J'ai appris de M. Talon ce qui s'est passé à Turin en une revue, entre un commissaire et un officier du (régiment) Passage, et que l'affaire avoit été accommodée de son consentement. On ne m'en a point demandé justice, et je ne l'aurois pas pu faire ayant été depuis attaché au siège de Tortone. Je ne souffre pas volontiers les violences, quelque protection que puissent avoir les auteurs.

Vous saurez de M. de Navailles les particularités de la prise de Tortone. Il en peut parler comme il y a bien servi de sa personne et fait agir son régiment utilement, lequel a été, pendant cette campagne, le plus fort de l'armée après les gardes et Normandie. Cette conquête est due à la fermeté de M»" de Longueville et prince Thomas, et à l'affection que les gens de guerre ont témoigné pour le service du roi en cette occasion, ayant toujours travaillé, nonobstant la ri-

gueur de la saison, la difficulté du fourrage et nécessité de vivres. Il faut faire de la dépense pour la conserver, ainsi que vous verrez par le mémoire cijoint, sur lequel je vous prie très-humblement de vouloir pourvoir. Mais cependant ne soyez pas en inquiétude de notre nécessité, car j'ai emprunté ce qu'il y avoit d'argent dans l'armée; j'ai encore quéri des lettres de change à Turin pour Gênes, et avec cela j'espère que nous pourvoirons au plus pressé et nous vous donnerons le temps d'envoyer les ordres nécessaires pour la sûreté de la place.

Nous y avons laissé du pain et de la farine pour tout le mois ; je crois qu'on y en trouvera encore pour un autre mois de blé, et l'armée ne partira point de ces quartiers-ci qu'on y en ait conduit encore pour autant de temps avec les choses les plus pressées. Et j'espère. Dieu aidant, d'y laisser quelqu'argent pour empêcher le retardement du travail et le dépérissement de la garnison, et ainsi vous pouvez être en repos. Faitesvous expliquer, s'il vous plaît, par M. de Navailles, la conduite de M. le prince Thomas et sa façon d'agir en une armée. J'espère que vous jugerez que le roi n'aura point de regret de l'avoir acquis à son service et que Sa Majesté en tirera beaucoup d'avantages à l'avenir. Je vous demande celui de la continuation de votre bienveillance, etc....

DES NOYERS A LE TELLIER

7 décembre 1642.

Monsieur, trouvez bon que je me plaigne de votre silence et que je vous dise librement qu'il n'y a aucune des armées du roi dont je suis si mal instruit que de celle d'Italie. Mais peu importe, pourvu que

tout aille bien et que vous preniez des places comme vous avez fait Tortone, cela mérite bien que Ton laisse toute autre pensée pour y vaquer plus fortement. L'on nous écrit de Turin, que la place est en la puissance du roi, les courriers de Madame le nous apprennent ainsi. L*on dit que vous êtes obligé d'y faire de grandes dépenses pour la circonvallation et les approches et tranchées ; qu'il convient à présent d'en faire de trèsgrandes pour la remettre en état et la réparer et ravitailler. Et parce qu'il seroit trop tard de vous envoyer des fonds pour y satisfaire, lorsque vous les demanderez, il a été ordonné que l'on vous enverra cent mille livres à cet effet et que vous en ordonnerez la dépense ainsi que vous avez accoutumé.

Je n'ai eu aucune revue de l'armée de toute cette campagne, de sorte que je ne puis rendre compte au roi de la force des troupes. Or, bien qu'il soit difficile de faire des revues, ne payant pas de montre, il n'est toutefois pas impossible d'envoyer des extraits par estimation à peu près du vrai. Faites-le donc, je vous prie, par le retour de ce courrier, et mandez quels régimens vous estimez devoir être cassés, et quels réduits à deux ou une compagnie. Et de même de la cavalerie, comment l'on doit traiter celle des princes, comment celle de Madame; combien il y en a en chacun corps et combien vous croyez qu'il en faille garder ; si les troupes de Madame et des princes ne doivent pas désormais subsister aux dépens du Piémont ou autrement. Bref, votre avis et ceux de M. le duc de Longueville sur tout le général des affaires de delà qui regardent la guerre. Cequivous reste demunitions d'artillerie, combien il en faut pour la campagne prochaine, où on les peut recouvrer et à quel prix. Je dis le même pour le pain de munition , si Ton peut en

modérer le prix : bref, m'instruire généralement de tout ce qui est à faire pour rendre la prochaine encore plus glorieuse que celle-ci, afin que les ennemis sachent que la France ne se relâche pas dans ses afflictions, ains redouble ses forces lorsqu'ils les croient abattues. Vous savez assez sur quoi je vous tiens ce discours, aussi ne me l'étudié-je point davantage pour vous renouveler la cuisante douleur qui étouffe, eiCt t ••

DES NOYERS A LE TELLIER

11 décembre 1643.

Monsieur, Dieu ayant fait heureusement conclure la campagne, le roi renvoie en diligence le sieur Talon, avec argent ou ordre pour en toucher, pour la réparation et ravitaillement deTortone. Il est aussi chargé d'une dépêche pour M. votre brave général, afin qu'il lui plaise résoudre promptement de quels corps il estime se pouvoir mieux servir à la campagne prochaine; quels il juge devoir être mis dans les garnisons ; quelles recrues il faudra donner aux uns et aux autres. Je dis tant pour les troupes du Piémont que de Casai et des autres places ; faire les traités desdites recrues, tant avec la cavalerie que l'infanterie, et faire aussitôt partir les officiers qui auront à y travailler, qui trouveront leur argent comptant à Lyon, afin que, sans perdre un moment, l'on puisse remettre l'armée en état de continuer ses progrès dans le Milanais. Je ne vous invite pas à embrasser cette expédition avec vigueur, parce qu'en sachant l'importance, je suis assuré que vous vous porterez avec tout le zèle que (qu'on) peut désirer pour le service du roi.

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