CHAPITRE IX
DÉCOUVERTE DE LA CIRCULATION DU SANG
L'existence d'étude et de dignité morale que Servet menait à Vienne, lui donnait sécurité et bien-être. Elle lui laissait assez de loisirs pour lui permettre de réaliser le grand projet formé par lui depuis longtemps, d'écrire une sorte d'encyclopédie où seraient rassemblées ses opinions sur Dieu, le christianisme, la science
et la vie future.
Depuis des années il réunissait les matériaux du livre qui, dans sa pensée, devait être Tœuvre essentielle du seizième siècle. Il accomplissait ce travail dans robscurité de la retraite et le calme de la solitude. 11 n'attendait de son immense labeur ni profit, ni gloire, ni récompense d'aucune sorte, heureux si, échappant aux périls qui, de tous cùlés, menaçaient la pensée libre, il pouvait, en augmentant le trésor de ses connaissances personnelles, agrandir le domaine moral et religieux du genre humain.
Philosophe chrétien, caressant la chimère d'un retour au « pur Évangile » et à l'établissement du règne de <( Dieu » dans le monde, Servet avait donné à son
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livre, OÙ les rêveries métaphysiques se mêlaient aux affirmations scientifiques précises et originales, ce titre révélateur : Renovatio Chris tianismi.
Il se proposait d'expliquer les dogmes chrétiens, de les unir en un vaste système de sociologie théologique, écartant tous ceux qui étaient postérieurs au concile de Nicée. Il regardait ces derniers comme une adultération de la vérité évangélique; ils étaient à ses yeux les « Judas » de la pensée du Christ. »
Ce projet grandiose aurait dû être accueilli avec sympathie et ferveur par tous les chrétiens amis de la recherche pieuse et plus amoureux de la vérité que vaniteusement épris de leurs opinions particulières. Servet s'imagina qu'il en devait être ainsi. En 1546 il avait adressé en communication, à titre confidentiel, le premier manuscrit autographe de sa Restitution du Christianisme au Réformateur de Genève, lui demandant de l'éclairer de ses lumières, d'engager avec lui une discussion fraternelle.
Nous avons vu quelle avait été la réponse de Calvin.
Ne se sentant point découragé par les arrogances de son correspondant, Servet continua son œuvre où il entassa les rêveries de son imagination et les divinations de sa science.
Dans le chapitre de son livre consacré au Saint- Esprit, il introduisit une minutieuse description du corps humain, écrivant que « le plus grand de tous les miracles est la constitution physique de l'homme ». Au cours de sa description il plaça quelques lignes où apparaît la théorie scientifique de la circulation du
sang.
Il est incontestable, reconnaît le docteur Chéréau, peu favorable, cependant, au médecin espagnol, que Servet a connu la circulation pulmonaire et qu'il l'a décrite avec une exactitude presque complète :
« L'esprit vital (sang artériel), dit Servet, a son origine dans le ventricule gauche du cœur, grâce sur^ tout aux poumons qui le produisent. C'est un esprit léger, élaboré par la force de la chaleur, de couleur brillante (//«uo), d'une puissance de feu (ignea); c'est comme une vapeur lucide provenant d'un sang plus pur, contenant en soi les éléments d'eau, d'air et de feu. Cet esprit vital provient d'un mélange, opéré dans les poumons, de l'air aspiré avec le sang subtil élaboré que le ventricule droit du cœur communique au gauche. Mais cette communicalion ne se fait pas par la paroi du milieu du cœur, comme on le croit vulgairement, mais avec un art infini (magno artificio) par le ventricule droit du cœur, après que le sang subtil a été mis en mouvement par un long circuit au travers des poumons. Il est préparé par les poumons ; il devient brillant, et de la vena arleriosa (artère pulmonaire), est versé dans Varteriam venosam (veine pulmonaire). Ensuite, dans cette même arteria venosa, il est mêlé à Tair aspiré et il est purgé de toute impureté (fuligine) par l'expiration... La preuve que la communication et la préparation a lieu au travers des poumons est fournie par le rapprochement multiplié (varia) et la communication de la vena arleriosa a\ec V arteria venosa dans les poumons (1)... »
Servet complète ce premier passage de la fleslitulio par ces lignes, où il précise plus fortement encore l'originalité de sa découverte :
« Donc le mélange se fait dans les poumons. Cette couleur brillante est donnée au sang spiritueux (artériel) par les poumons, non parle cœur. Dans le ventricule gauche du cœur la place est insuffisante pour un
mélange si grand et si abondant, et pour l'élaboration
(1) Restilutio, page 170,
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de cette couleur brillante. Enfin la cloison du milieu, qui n'a ni vaisseaux ni aucun moyen quelconque, n'est pas propre à cette communication et à cette élaboration, alors même qu'un suintement pût se produire. Avec le même art que dans le foie la transfusion se fait de la veine porte à la veine cave par rapport au sang (veineux), se fait également dans le poumon la transfusion de la vena arleriosa à Varteriam venosam par rapport à l'esprit (sang artériel)... Ainsi cet esprit vital est ensuite versé du ventricule gauche du cœur dans les artères de
tout le corps (1). »
Il résulte de ces passages de la Restilutio que Michel de Villeneuve a eu le grand honneur de découvrir la petite circulation, la circulation pulmonaire, qui devait si facilement mener à l'autre, et de l'avoir exposée et prouvée, selon la remarque de Tollin, en termes clairs, précis, péremptoires.
Servet, pour cette immortelle découverte, n'a pas eu de prédécesseur. Afin de la réaliser il a dû se mettre en contradiction avec Galien, le maître qu'il vénérait entre tous, donnant par là une preuve éclatante de l'originalité et de l'indépendance de son génie.
Avant la publication de la Restitutio on ne trouve trace, dans aucun livre imprimé, de la révélation physiologique contenue dans la Restitutio,
Vésale ne parle pas de la circulation du sang dans les premières éditions de son livre célèbre De humani corporis fahrica. Il ne s'en occupe que dans celles qui parurent après l'apparition de la Restitutio. Quant à Harvey, il n'a fait que compléter (mais c'est considérable) la découverte de Servet. Or Harvey avait fait quatre années d'études médicales à F^adoue où Servet comptait de nombreux amis, en particulier Mathieu
(1) Restitutio, page 171.
Gribaldi, Georges Blandrata, Curione. Il semble hors de doute que le médecin espagnol avait adressé à ses amis italiens un ou plusieurs exemplaires de la Restitution Si, durant des années, on fit le silence sur Servet et sa découverte, c'est que parler d'un hérétique condamné par les deux Églises et d'un livre dont l'auteur avait été brûlé, c'était s'exposer à un péril. Henri Tollin a irréfutablement démontré ce fait, et, après lui, M. Charles Dardier l'a établi dans une ingénieuse et savante dissertation sur Michel de Villeneuve et la circulation pulmonaire.
On a contesté que Servet ait eu la priorité de cette grande découverte et on a essayé d'en re]>orter l'honneur à l'Italien Renaldo Colombo.
11 est certain que Colombo, dans son De re anatomica, a parlé de la petite circulation en des termes à peu près semblables à ceux employés par Servet dans la Itestiluiio, Mais il faut remarquer que l'œuvre du médecin espagnol a été écrite, sous sa première forme, en 1545, et sous sa forme définitive en 1553, tandis que le livre de Colombo n'a été publié qu'en 1559, six ans après la mort de Servet.
Alléguer que le médecin de Vienne avait pu recueillir l'écho d'une doctrine enseignée en Italie, c'est mettre l'hypothèse à la place de la certitude. La certitude, c'est que, pour la première fois, la théorie de la circulation pulmonaire se montre dans un livre composé en 1545, imprimé en 1553, et que le livre est de Michel Servet. S'il fallait opter entre ces deux suppositions : Servet recueillant un « écho » ou Colombo s'inspirant d'un livre publié et le plagiant, c'est à la seconde hypothèse qu'on devrait s'arrêter. La première ne repose sur rien ; la seconde a pour elle la matérialité d'un fait.
L'importance et la grandeur de la découverte de Servet ont été signalées par tous les historiens de la
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science médicale. Un savant français bien connu, professeur à la faculté de médecine, M. Charles Richet, a fait ressortir en ces termes, dans une étude sur la découverte de la circulation du sang, l'originalité et la portée de la découverte du médecin de Vienne :
« Servet a dit le premier, contrairement à l'opinion d'Aristote et de Galien, que la cloison du cœur n'est pas perforée. Flourens admet que Vésale a le premier découvert la non-perforation de la cloison interventriculaire. Mais Tollin a bien montré que, dans la première édition de Vésale, le passage où il est question de l'imperforation de la cloison n'existe pas : c'est seulement dans l'édition de 1555, deux ans après la publication de la Restitution du Christianisme, que Vésale ose dire que la cloison n'est pas percée. Ainsi voilà la première erreur de Galien relative à la communication des deux ventricules renversée, et cela, non par Vésale, mais par Servet.
a Et si Vésale ne parle pas de Servet, c'est qu'en ces temps d'intolérance universelle, soutenir les doctrines d'un aussi grand hérétique était un péché véritablement mortel...
« Quelques années après la mort de Michel Servet, Renaldo Colombo décrit avec une très grande exactitude la circulation pulmonaire : mais ses expressions sont celles de Servet... Je le répète, il est évident que Colombo a copié Servet, ce qui n'a rien d'étonnant puisque nous avons vu les disciples et les amis de l'infortuné théologien se réfugier en Italie, à Padoue notamment et à Venise.
« Voilà donc la seconde erreur de Galien, ou plutôt l'erreur d'Aristote acceptée par Galien, à savoir le passage de l'air dans la veine pulmonaire, définitivement renversée par Servet (1). »
(1) Charles Richet, Revue des Deux Mondes, Paris, 4879.
Dans son histoire de La Découverte de la circulation dusanfj (F^aris, 1854), Fiourens montre fort clairement comment Tidée théologique a mené Servet à la découverte physiologique, et il indique aussi le mélange de bizarreries et de génie qui est la marque de cette extraordinaire intelligence. De même que Luther, de même que Calvin, Servet croyait au diable et le faisait intervenir dans certaines maladies de l'homme sous la forme d'un air particulier, « qui s'introduit par les fosses nasales jusque dans les ventricules du cerveau pour y assiéger notre àme ». Il ne faut pas oublier, lorsqu'on lit ces étrangetés, que Servet est « estudiant en la Sainte Écriture », qu'il est crédule aux récits évangéliques, et que dans les pages du Nouveau Testament x)n trouve des histoires de diables s'introduisant dans le corps des hommes. La légende des pourceaux de Gadara, qu'il tenait pour réalité historique, influait fâcheusement sur sa science médicale.
Mais son génie surmontait et corrigeait sa théologie
biblique.
Il rayonne à travers le nuage des rêveries apocalyptiques.
L'homme qui, à trente-cinq ans, avait fait une découverte aussi considérable que la circulation pulmonaire et l'avait ajoutée à d'autres travaux d'ordre supérieur, cet homme ne mérite-t-il pas l'éloge que lui adresse l'historien allemand Staehelin : « Il est certain que par son génie, Servet peut marcher l'égal des plus grands hommes de son siècle et même d'un Calvin. »
Que ne pouvait-on attendre de cette intelligence toujours en éveil, toujours en travail, sans cesse inquiète de vérités à découvrir et qui se plaisait aux chemins non frayés? Quelle lumière le monde pouvait espérer de ce génie I
Ce dernier mot n'a rien d'excessif. Michelet, vision-
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naire éloquent, égaré quelquefois, mais parfois devinant juste, a magnifiquement rendu hommage « au héros Servet ». Qu'on sache donc, écrit-il, qu'au seuil de ce sanglant seizième siècle u commencèrent deux grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie humaine, si barbarement prodiguée. Au moment où Copernic donne au monde la révélation de la terre, ceux-ci semblent lui dire : Vous n'avez trouvé que le monde, nous trouverons davantage, nous découvrirons l'homme, — l'homme et son organisme, dont Vésale est le Christophe Colomb, — l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernic fut Servet.
« L'Aragonais Servet aperçut le secret capital de la circulation du sang. Il l'a longuement, nettement expliqué dans un livre de théologie où on ne serait pas tenté de le chercher.
« Ce livre, hélas! fut brûlé sur un bûcher de Genève où on mit toute l'édition.
« Grâce à Servet, la fonction première fut connue, celle qui ne peut, comme les autres, se suspendre ni s'ajourner, celle qui, inexorablement, minute par minute, doit s'exercer sous peine de mort. Condition de vie qui semble la vie même.
« Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut, pour la trouver, un demi-siècle encore et le génie d'IIarvev. Mais le fait fut connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de délicatesse inouie, le croisement de cet arbre de vie « où la masse du sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit de ce passage le bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelée par l'attraction du cœur ».
tt Une larme du genre humain est tombée sur cette page de Servet. Un transport de reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacrée, saisit l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création
incessante du miracle intérieur qui dépasse Tharmonie des cieux.
« Qu'est-ce que le seizième siècle en son fait dominant? La découverte de l'arbre de vie, du mystère humain. Il ouvre par Servet qui trouve la circulation pulmonaire (1)... »
(1) Michelct, Histoire de France.