CHAPITRE IV
LES IDEES RELIGIEUSES DE SERVE
Michel Servel est nettement anticalliolique. Il ne croit ni à rinfaillibilité de l'Église, ni à l'autorité indiscutable des conciles. Il écrit : « Je pense que c'est par un châtiment de Dieu que le pape est devenu roi au moment même où la Trinité a vu le jour. Et alors nous avons perdu Christ. » Mais s'il est anticatholique, il n'est pas, non plus, inféodé à telle ou telle doctrine protestante ; les théologiens de la Hét'orme ne sont pas, à ses yeux, des papes nouveau-nés, devant lesquels on doive docilement humilier son intelligence. Les sectes dominatrices, qu'elles soient d'hier ou d'aujourd'hui, ne l'attirent pas : il demeure devant elles dans la fierté de sa conscience et l'indépendance de sa raison. « Aucun des partis religieux en présence, dit-il, ne possède la vérité pure et complète ; chaque parti n'en détient que des fragments. Chacun reconnaît l'erreur de l'autre mais ne sait pas découvrir la sienne. » Le remède à ce mal c'est la pleine liberté d'examen et d'opinions. « Toutes les difficultés seraient facilement aplanies, déclare Servet, si chacun dans l'Ëglise pouvait parler librement. Que
LES IDEES RELIGIEUSES DE SERVET
les anciens prophètes fassent silence pour écouter ce que l'Esprit dit aux nouveaux venus. Hélas! les contemporains ne luttent entre eux que pour forgueil de vaincre.
« Que Dieu confonde tous les tyrans de l'Église ! »
Nobles pensées! Aspirations sublimes! L'hérésiarque de vingt ans dépassait son époque par l'élévation des idées, la générosité des sentiments, la pureté et la grandeur intellectuelle et morale de son libéralisme. Son appel à l'indépendance de l'individu, son réquisitoire contre les tyrannies sectaires faisaient de lui notre contemporain. Il s'élevait, par l'intuition et le cœur, bien au-dessus des controversistes atrabilaires du seizième siècle.
Servet reprochait à ces cuistres cruels qui se barbouillaient d'encre théologique, en attendant de se barbouiller de sang, de trop se complaire aux spéculations dogmatiques. Ils nous conduisent, disait-il, à des disputes vaines qui rétrécissent l'esprit humain et noient la conscience dans le fiel. Il insiste pour qu'on place la religion sur des bases moins vaporeuses que les prétentions supra-naturalistes et qu'on mette au premier plan la connaissance du « Christ historique ».
Le conseil était plus hardi que ne le pensait Servet lui-même. Si le christianisme devenait une rehgion historique dont le Jésus, non plus légendaire, mais réel devait être le centre, qu'arriverait-il de cette religion le jour où l'étude exacte des documents évangéliques démontrerait qu'on ne savait rien de positif ou presque rien sur l'homme proposé à notre adoration? Il faut plus qu'un problème d'histoire, plus qu'une hypothèse submergée par des légendes pour légitimer un culte et faire vivre une religion I Zwingle aurait eu le pressentiment des résultats où menait la philosophie de Servet, s'il est exact que discourant avec G^colampade, Bucer et
Capiton, il ait dit : « Prenez-y garde, la doctrine pernicieuse de cet Espagnol détruirait la religion chrétienne. »
Mélanchthon qui voyait en Servet « un esprit fanatique » prophétisait que la négation du dogme de la Trinité susciterait des luttes tragiques. Les magistrats de Bîlle, par un arrêté pris en Conseil, défendirent la circulation des écrits antitrinitaires de Servet.
Le jeune polémiste n'apercevait pas les conséquences extrêmes de son initiative et ne pouvait pas les apercevoir. La critique au seizième siècle s'arrêtait dévotement devant « la Sainteté des Ecritures ». Elle se préoccupait, dans le camp des catholiques, de maintenir en les glorifiant les privilèges « divins » de l'église de Rome : « Tu es lierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » ; et, dans le camp des protestants, elle cherchait à détruire ces privilèges au profit de nouveaux établissements ecclésiastiques. On déménageait l'autorité, on ne la détruisait pas. En face du Christ, on ne discutait pas : on adorait. La curiosité indiscrète, le doute étaient tenus pour impies.
Parmi les adorateurs de Jésus, nul ne fut d'une piété plus enthousiaste que Michel Servet. De même qu'Angelico de Fiesole se mettait à genoux pour peindre les traits du « Sauveur », de même Servet, cet hérétique que Calvin devait livrer au bourreau comme antichrétien, s'agenouillait et tombait en extase et en prières dès qu'il parlait de Jésus. Dogmatiquement il pouvait dire avec saint J*aul : Christ est ma vie.
Même dans Ylmilalion, môme chez les mystiques les plus saintement exaltés, on ne rencontre aucune parole plus suavement ou plus ardemment adoratrice que ces paroles de Servet en ses premiers écrits :
<( Christ est l'àme du monde, oui plus que l'âme, car c'est par lui que nous vivons, non pas seulement dans
LES IDEES RELIGIEUSES DE SERVET
la vie présente, mais aussi dans la vie éternelle. La vie présente il nous l'a donnée par sa parole et la vie éternelle il nous l'a donnée par sa chair... Il est notre étoile, notre étoile du matin. Il est la lumière du monde, la lumière de Dieu, la lumière des peuples. L'éclat de sa face illumine l'immensité des cieux... La parole du Christ crucifié a soumis le monde à sa domination par la puissance merveilleuse de son amour, et il le soumettra plus encore en conquérant, sans le fracas des armes, les âmes captives... Le christ historique est mon unique maître. Ce christ a d'abord prêché l'Évangile ; ce n'est que par ses paroles que l'enseignement apostolique reçoit la plénitude de son sens, de sa lumière et de sa splendeur... Mais pour ce qui regarde la discussion scientifique sur la personne du Verbe, elle est secondaire et on fera sagement de diriger toutes ses recherches sur la personne historique de Jésus-Christ... C'est pour lui que je plaide... Car tout dépend de la connaissance que nous avons non des dieux métaphysiques mais du Christ historique, et si nous ne le connaissons pas de cette manière nous ne connaissons rien. »
On peut dire que dans ces lignes, Servet a tracé la charte du protestantisme libéral. En quelques phrases il a indiqué les conclusions religieuses que reproduiront, en les commentant, en les fortifiant de preuves, Socin en Italie, Schleiermacher en Allemagne, Channing en Amérique, Scherer, Cougnard, Colani à Genève et a Strasbourg, Reville en Hollande, Colenso en Angleterre, Coquerel en France.
Sans doute le jeune hérétique espagnol, bien qu'il s'a^ttachât surtout au christianisme positif, au christianisme historique ne dédaignait pas les discussions métaphysiques. 11 s'y attarde, au contraire. Il n'en pouvait guère être autrement au seizième siècle, dès qu'on
MICnEL SERVET ET CALVIN
LES IDEES RELIGIEUSES DE SERVET
acceptait le principe de la Réforme, à savoir que la vérité, toute la vérité était contenue dans la Bible et que tout en elle était vérité, jusques aux cauchemars du visionnaire de l'Apocalyse.
Le protestantisme n'est point, malgré ce qu'on a prétendu, la mise en liberté de l'esprit humain. C'est bien plutôt sa mise en une servitude nouvelle. La Réforme n'affirmait nullement que l'homme a le droit de croire ce qui lui plaît, qu'il peut chercher le « salut » dans le champ illimité de la pensée libre, de la libre science. Une telle opinion, sans laquelle, à y regarder de près, la liberté de conscience n'existe pas, était dénoncée comme hérésie monstrueuse et digne de mort. La Réforme enfermait l'intelligence et la conscience dans un livre unique : L'ancien et le nouveau Testament. Elle les emprisonnait dans la Bible. Le droit à l'interprétation des textes n'était pas non plus, ainsi «lu'on le répète, concédé à tous les u fidèles ». On ne l'avait retiré à la vieille église, que pour le transmettre à des organisations sectaires, conduites par des théologiens ayant autorité ecclésiastique, dirigées par des synodes intolérants et persécuteurs. On n'avait pas supprimé la tyrannie spirituelle, on l'avait multipliée en la fragmentant. Et, souvent, elle devint plus tracassière, plus mesquine que l'oppression catholique, tout en restant aussi implacable et aussi sanglante. L'histoire de la Réforme est, à bien des moments, le martyrologe de la pensée libre, de la croyance libre, de la foi personnelle.
Servet, à vingt ans, ayant accepté l'autorité de la Bible, s'efforça de donner à ses spéculations théologiques un caractère biblique. Il disserta, non sur l'idée de Dieu en soi (si cette expression a un sens), mais sur le Dieu « historique » de l'Ancien et du Nouveau Testament. De là, dans ses écrits, des discussions qui nous paraissent aujourd'hui puériles et absurdes, moins pué-
riles et moins absurdes, cependant, que les raisonnements ou plutôt les déraisonnements de Calvin sur la résurrection des corps, par exemple. Les hypothèses les plus extravagantes, les rêveries les plus folles devenaient sacro-saintes, en ces temps de délire théo-pneustique, dès qu'on pouvait les appuyer sur des textes bibliques. Rien de plus significatif à cet égard que la controverse engagée entre Lélio Socin, qui, dans une certaine mesure, devint plus tard un des disciples de Servet, et le réformateur de Genève.
Socin se refusait a croire à la résurrection de la chair, admise par Calvin dans tout son littéralisme. Il y voyait une impossibilité matérielle et n'y voyait aucune utilité. N'est-ce pas assez, disait-il, que nous pénétrions aux demeures célestes et que nous recevions la rétribution dont Dieu nous a jugés dignes? C'est en vain, ajoutait Lélio Socin, que Ton veut trouver dans la résurrection de Jésus-Christ un argument en faveur de l'opinion calviniste ; Jésus n'a point passé par la corruption ; c'est pour rassurer ses disciples et confirmer sa doctrine qu'il a conservé ses cicatrices, qu'il a mangé avec les siens, qu'il s'est montré vêtu tantôt comme un jardinier, tantôt comme un pèlerin. Si, dès l'abord, Jésus n'a pas cru bon de se montrer avec le corps glorieux et resplendissant qu'il eut après l'Ascension, c'est qu'il voulait donner aux disciples incrédules une preuve palpable de son identité. On ne peut songer à comparer son état au nôtre.
Socin terminait en recherchant le pourcjuoi de cette résurrection de la chair : à quoi bon une restauration intégrale, si notre félicité éternelle ne consiste pas en jouissance du corps ni des sens? Si nos membres nous sont inutiles, à quoi bon les recouvrer ? Pourquoi aurions-nous de bonnes jambes dans la vie future, si Ton n'y doit pas courir?
LES IDÉES RELIGIEUSES DE SERVET
C'était parler en homme de bon sens. Calvin répond en théologien biblique. <y L'Ecriture, affirme-t-il, démontre delà manière la plus irréfutable que les corps ressusciteront absolument pareils à ce qu'ils ont été pendant la vie terrestre ; certes, cela peut sembler incroyable à l'homme naturel et les Athéniens ont ri de cette doctrine prêchée par saint Paul à l'Aréopage; mais lafoi doit venir à bout de tous les doutes. L'usage des sacrements, du reste, nous prouve avec évidence que la chair doit ressusciter : en effet, c'est en vue de la résurrection que le baptême la sanctifie. Dans l'Ecriture, le terme de résurrection des corps revient à plusieurs reprises. Ces mêmes corps, auxquels Socin attribue si peu d'importance, sont appelés temples de Dieu, membres du Christ. Et Calvin, pour achever d'emporter la position, emploie cet argument qui réjouira les adversaires de l'incinération : « A quoi bon mettre les corps en terre, s'ils ne doivent pas ressusciter ? » (1). ^ L'Ecriture sainte a parlé, la raison doit se taire ou n'intervenir que pour trouver des motifs d'acquiescement aux affirmations de la Bible. C'est pourquoi, dans les pays protestants, à toutes les époques, on a vu des défenseurs bibliques des spoliations, des folies, des crimes. Au nom de la Bible on déclarera aux Etats- Unis, par exemple, l'esclavage sacro-saint, voulu par Dieu. Qu'on s'imagine, en eilet, le renversement d'esprit que doit causer à des gens simples la lecture d'un livre clos depuis dix-huit siècles? L'histoire de la révolution d'Angleterre nous fait connaître les absurdités qui naquirent de la méditation malsaine de l'Ancien Testament. L'Amérique d'à présent nous offre, dans plusieurs des sectes qui y fleurissent, des spectacles dignes de Bedlam.
(1) Lélio Sociiiy par Eugène Burnat. Vevey, 18îi4.
Servet ne sut pas toujours se soustraire à la puissance déprimante de la littérature hébraïco-chrétienne. Après avoir reconnu que l'essence divine est indivisible, il chercha à déterminer (d'après les révélations du Nouveau Testament) ce qu'était cette '<• essence » et comment elle agissait sur le monde. Dieu, qui est tout, est à la fois parole, nature, esprit, il ne se scinde pas en «personnes », de façon à constituer plusieurs dieux distincts. Le Saint-Esprit n'est pas un être séparé du Père céleste, mais une force au moyen de laquelle Dieu sanctifie le cœur de l'homme et agit directement sur lui.
De môme, Jésus n'est pas un « fantôme » tombé du ciel où il se tenait, personnalité vivante à côté de l'Eternel, et, comme l'Eternel, éternel lui-même. Il ne se personnalise, si on peut risquer cette expression, qu'à partir du moment de son incarnation terrestre. Le Père céleste amis en lui « sa parole », « son souffle ». Il est devenu le Sauveur véritable — émanation directe de l'Eternel divir^ Dieu pour nous sans être Dieu en soi, Théos mais non o Théos. — Si on peut parler de la triple manifestation d'une Divinité seule, on blasphème en parlant d'une Trinité en trois distinctes Divinités.
Pourquoi Dieu a-t-il voulu prendre dans le monde une physionomie visible à tous en y envoyant Jésus en qui il avait mis « sa parole » ? Parce qu'on ne peut parvenir à la connaissance de Dieu par des idées abstraites. L'œil de l'homme a besoin d'une réalité physique. 11 veut contempler l'image de son Dieu, d'où la nécessité d'une religion historique. Cette religion nous est donnée par les Révélations des saints livres.
Que ces explications manquent de clarté, qu'elles aient pu paraître empreintes de panthéisme tout comme cette parole de saint Paul : Nous vivons en Dieu, en lui nous sommes et nous mourrons, n'est-ce pas inévitable
puisqu'elles ont Tinconnaissable pour sujet? En ces matières, où il est impossible de raisonner avec précision et de prouver avec certitude, qui ne sont que des logomachies où se plaisent les esprits curieux des choses inaccessibles et amoureux de divagations confuses, Servet fait preuve d'une remarquable activité intellectuelle et d'une certaine puissance de dialectique. Du moins, il ne s'égare pas dans les conclusions d'un fanatisme ombrageux. Toujours en avant de son siècle, même dans les controverses obscures, il ne recourt pas à l'anathème. Convertisseur et non persécuteur : telle pourrait être sa devise... S'il se trompe c'est aux dépens de lui-même. 11 fait ce qu'un philosophe doit faire, il propose et n'impose pas.
Dans tous les cas, ses convictions procèdent de l'amour du Christ et leur manifestation n'a d'autre but que de faire aimer ce « Fils du Dieu éternel » dont il a célébré la gloire avec un lyrisme éloquent. Il tient également à montrer qu'il est un disciple fidèle de l'Evangile, et, dans les deux dialogues sur la Trinité qu'il publia à Haguenau en i:VA^ (1), en réponse aux objections que ses premiers écrits avaient soulevées, il s'efforce de prouver que ses adversaires n'ont pu alléguer aucun passage de la Bible hostile à ses doctrines et n'ont pas réussi scripturairement à détruire ses opinions.
Après comme avant ces controverses, Jésus reste ce qu'il a été : Verbe auprès de Dieu avant son incarnation, verbe de Dieu pendant son séjour sur la terre,
(1) Servet, croyant pouvoir écrire contre la Trinité avec la même liberté que les réformateurs écrivaient contre les dogmes catholiques, n'hésita pas à signer ses deux premiers opuscules. Il en envoya quehiues exemplaires en Italie où ils lurent favorablement reçus. (le qui, du moins, semblerait l'établir, c'est le fait que Mélanchthon, en 1;J31), écrivit au Sénat de Venise pour lui signaler « les erreurs détestables de Servet, ce nouveau Paul de Samosate p.
LES IDÉES RELIGIEUSES DE SERVET 33
Verbe éternel après son retour en Dieu par sa résurrection. Croire en lui, c'est vouloir lui ressembler en ce qu'il a été ici-bas ; c'est souhaiter d'être inspiré par lui pour l'accomplissement de la justice et le triomphe de l'amour. La justification par la foi, doctrine vraie à quelques égards, doit être accompagnée, pour produire tousses effets de la pratique des bonnes œuvres. Cellesci ne sont pas toutes, d'ailleurs, le résultat de « la foi » ; il en est qui ont leur source dans la charité. »
Qu'une pareille manifestation de noblesse morale, de
pureté religieuse, d'ardeur chrétienne ait été dénoncée
et fiétrie comme blasphématoire, que l'homme qui,
peut-être, a le plus aimé Jésus au seizième siècle, qui a
écrit : « Pour connaître le Christ je rassemble toutes
mes forces, je médite le jour et la nuit, implorant sa
miséricorde et la révélation de sa vraie connaissance »,
que cet apôtre de l'Evangile, que ce chevalier de la
vérité, de la justice, de la bonté, ait été traîtreusement
dénoncé à l'inquisition catholique de Vienne, insulté
dans sa prison à Genève, livré au bourreau par des
protestants, par des frères en hérésie, n'est-ce pas le
plus abominable des scandales? Et ne comprend-on pas
que devant cette félonie, en présence de cette atrocité,
l'historien anglais et protestant Gibbons ait eu le devoir
d'écrire : , ,. . i i
« Je suis plus profondément scandalise par le seul supplice de Michel Servet que par les hécatombes humaines qui ont été immolées dans les auto-da-le de l'Espagne et du Portugal. »
ClIAPITliK V
MICUEL SERVET A LYON. — IL ENTHE COMME COHUECTEril d'IMI'HIMEIUE CHEZ LE LTIUUIHE THECIISEL. — IL PI BLIE, EN l'annotant, la (iÉOOKAIMIlE DE PTOLÉMÉE. — COM- MENT ELISÉE RECLUS APIMU'ciE LES TRAVAUX DE SERVET.
L'apostolîil, compris et pratiqué comme le comprenait cl le pratiquait Micliel Servet, n'oiïrait que des risques et ne procurait que des inimitiés. Servet n'était pas un tliéologien de carrière faisant de sa croyance une industrie. 11 combattait à ses frais et à ses risques. Le jeune poursuivant de la vérité avait dé])ensé tout ce qu'il possédait pour l'impression de ses deux livres et se trouvait à vingt ans réduit à la misère, délesté de ceux en qui il avait cru trouver des frères d'armes, odieux aux accapareurs de la Kéforme, en hostilité avec les callioli(jues.
Il quitta le pays allemand, leste d'argent, chargé d'analhèmes et d'injures, arriva en France et i)arvintà Lvon. dépourvu de ressources, épuisé de fatigue et presque mourant de faim.
Se trouvant en terre d'inciuisition, il crut prudent de changer de nom et se présenta chez le lihraire Gaspard
MICHEL SERVET A LYON
Trechsel sous le nom de Michel de Villeneuve, étudiant de Navarre à la recherche d'un gagne-pain.
Le libraire Trechsel, apitoyé par le dénuement de Servet, le prit à son service et le lit entrer en son imprimerie comme correcteur. Dans cette situation, l'étudiant fit preuve de telles qualités de savoir « es langues anciennes » et d'une si forte érudition que Trechsel crut pouvoir lui confier la publication d'une nouvelle édition de la géographie de Ptolémée.
Servet apporta dans ce travail ses qualités ordinaires d'ingéniosité, de labeur patient, de curiosités fécondes. Quoiqu'il entreprit, il donnait à ce qu'il faisait unephy* sionomie originale. L'u'uvre de Ptolémée, revue et complétée par lui, enrichie de ses observations personnelles, demeure aujourd'hui encore un livre utile à consulter et il n'y a nulle exagération à dire que Servet fut un des créateurs de la géographie comparée, un des précurseurs d'Alexandre de iluml)oldt, de Charles Ilitter et du génial Elisée Reclus.
Dans le troisième volume de \'à Aouci'llc ficographie universelle (1), Elisée Reclus rend ce témoignage à
Servet :
<( La ville de Calvin, qui dresse maintenantun tombeau somptueux à un duc de Hrunswick. ne [)Ourrait-elle aussi ériger une pierre d'expiation à l'endroit où fut brûlé Michel Servet, l'illustre Espagnol qui découvrit avant Ilarvey la circulation du sang et qui futle précurseur de d'An ville dans la géographie comparée? »
L'u'uvre de Ptolémée, complétée par Servet, parut en 153.'), sous ce titre :
« Géographie de Claude Ptolémée d'après la traduction de Hilibal Pircheymher, revue sur les premières éditions grecques et augmentée de notes reproduisant
(1; Page 01.
CIIAPITliE V
MICHEL SERVET A LYON. — IL ENTHE COMME COHHECTEril DIMPRIMEHIE CHEZ LE LinHAI!{E THECIISEL. — IL lUBLIE, EN l'annotant, la CÉOCRAPIllE DE I'TOLÉMÉE. — COM- MENT ELISÉE RECLUS APPRÉCIE LE? TRAVAUX DE SERVET.
L'aposlolîil, compris ol pratiqué comme le comprenait el le pratiquait Michel Servet^ n'offrait que des risques et ne procurait ([ue des inimitiés. Servet n'était pas un théologien de carrière faisant de sa croyance une industrie. H combattait à ses frais et à ses risques. Le jeune poursuivant de la vérité avait dépensé tout ce qu'il possédait pour l'impression de ses deux livres et se trouvait à vingt ans réduit à la misère, détesté de ceux en qui il avait cru trouv«'r des frères d'armes, odieux aux accapareurs de la Uéforme, en hostilité avec les catholiques.
il quitta le pays allemand, leste d'argent, chargé d'anathèmes et d'injures, arriva en France et parvint à Lyon, dépourvu de ressources, épuisé de fatigue et presque mourant de faim.
Se trouvant en terre d'inquisition, il crut prudent de changer de nom et se présenta chez le libraire Gaspard
MICHEL SERVET A LYON
Trechsel sous le nom de Michel de Villeneuve, étudiant de Navarre à la recherche d'un gagne-pain.
Le libraire Trechsel, apitoyé par le dénuement de Servet, le prit à son service et le fit entrer en son imprimerie comme correcteur. Dans cette situation, l'étudiant fit preuve de telles qualités de savoir a es langues anciennes » et d'une si forte érudition que Trechsel crut pouvoir lui confier la publication d'une nouvelle édition de la géographie de Ptolémée.
Servet apporta dans ce travail ses qualités ordinaires d'ingéniosité, de labeur patient, de curiosités fécondes. Quoiqu'il entreprît, il donnait à ce qu'il faisait une phy* sionomie originale. L'œuvre de Ptolémée, revue et complétée par lui, enrichie de ses observations personnelles, demeure aujourd'hui encore un livre utile à consulter et il n'y a nulle exagération à dire que Servet fut un des créateurs de la géographie comparée, un des précurseurs d'Alexandre de llumboldt, de Charles Hitter et du génial Elisée Reclus.
Dans le troisième volume de la Aouv<'Jle Gcograpftic universelle (1), Elisée Reclus rend ce témoignage à Servet :
« La ville de Calvin, qui dresse maintenantun tombeau somptueux à un duc de Rrunswick, ne pourrait-elle aussi ériger une pierre d'expiation à l'endroit où fut brûlé Michel Servet, lillustre Espagnol qui découvrit avantllarvey la circulation du sang et qui futle précurseur de d'Anville dans la géographie comparée? »
L'd'uvre de Ptolémée, complétée par Servet, parut en 153.'), sous ce titre :
a (iéographie de Claude Ptolémée d'après la traduction de Rilibal Pircheymher, revue sur les premières éditions grecques et augmentée de notes reproduisant
(1; Page 91.
les anciens noms des villes, avec leurs nouvelles dénominations, ainsi que cinquante tables qui décrivent les mœurs et les coutumes tant des anciens que des nouveaux habitants de ce pays, par Michel de Villeneuve. (Lyon, à la librairie des frères Melchiors et Gaspard Trechsel — 1535 — avec de nombreuses gravures sur
bois) (i). »
Le succès de cette publication fut considérable. Elle est un des plus beaux livres d'érudition, d'art et de typographie du seizième siècle. Les gravures sur bois y abondent ; il y en a dans les marges, en tète et en fin des chapitres et elles sont de la plus pittoresque
beauté.
Pendant que Servet travaillait en qualité de correcteur à l'imprimerie des frères Trechsel, un autre savant du même âge, dont la fin devait être également tragique, Etienne Dolet, était recueilli par un autre imprimeur de Lyon, Sébastien Gryphe, ami et hùte de Rabelais. La destinée rassemblait dans la même ville Rabelais, Dolet et Michel Servet : le bon sens ironique, le savoir intrépide, la croyance chevaleresque. Lyon aurait pu s'intituler : « La Rome des idées. »
On a trop laissé dans l'oubli la génération d'écrivains, de savants, de penseurs, d'ouvriers d'art et de vérité (2),
(1) Une seconde édition, considérablement amendée, parut en 4541 : Lugduni apud Hufjonem a Porta. Grand fol. liien qu'elle soit meilleure que la première édition, elle est restée pres([ue complètement inconnue aux «^éo'.'raphes.
(2) Dans le très beau discours «(u il a prononcé à Vienne aux fêtes données en l'honneur de Michel Servet, M. Ilériot, maire de Lyon, professeur à la faculté des lettres de cette ville, a rendu cet éloquent houimage aux im[)rimeurs lyonnais : « Saluons, en passant, ces modestes imprimeurs du seizième siècle, qui ont si vaillamment lutté pour la cause du progrés et de la pensée libre. La région lyonnaise en a produit un grand nombre qui méritent au moins un souvenir : Sébastien Gryphe, l'imprimeur parfait, calcographus ad umjuem consumatumus; François Juste, l'ami des savants et des poètes ; Etienne Dolet, qui expiera lui
MTCHEI SERVET A LYON
qui, refusant de se courber sous le sceptre des théologies régnantes, représente au seizième siècle l'humanité en ce qu'elle a de plus noblement humain. Rieurs épiques, poètes exquis, érudits profonds, théoriciens politiques d'une audace superbe, ardents républicains comme La Boétie, magistrats gagnés à la tolérance comme l'Hùpital, merveilleux artistes, savants en marche vers la vérité seule, ils sont la grandeur, le charme, la douce clarté dune époque de guerre civile, d'intolérance dogmatique, d'dpre et sanguinaire théologie. En eux habite le génie, le bon génie, celui qui pour maintenir son règne, n'a besoin ni de bastilles, ni d'échafauds, ni de bûchers, ni de conciles prompts aux anathèmes, ni de synodes, ni de consistoires et de chaires, où retentissent les malédictions et d'où descendent les appels au meurtre.
Etienne Dolet, en un livre imprimé à Lyon pendant que Servet habitait cette ville, a magnifiquement glorifié les « humanistes » du seizième siècle.
« Les lettres de nos jours s'épanouissent avec splendeur : heureuse et brillante fioraison ! La littérature est cultivée avec un si bel enthousiasme que pour atteindre à la gloire des anciens une seule chose nous manque : la liberté. Cependant la brèche est ouverte. De tous les points de l'Italie, de TAllemagne, de l'Angleterre, de la France, de TEspagne, la science fait partir en même temps ses foudres de guerre dont les éclats tombent
aussi sur le bûcher ses hardiesses de pensée ; Claude Nourry, l'éditeur du premier ouvrage authentique de Kabclais, Michel Parmentier. Symphorien Champier, grand savant (}ui fonda à Lyon le premier collège ; Jean Grollier, dont les livres portaient cette charmante épigraphe : « Ce livre est à moi et à mes amis. » Le Viennois Balthazar Arnoullet mérite d'être inscrit dans cette glorieuse phalange, pour avoir eu l'audace de publier, en 1"J53, la Heslitution du Clwislianisme^ de Servet, avec ses lettres à Calvin. >
sur la barbarie encore debout. Du fond de leurs écoles les médecins se lancent dans la mêlée. Voici accourus Jacques Silvius, Jean Uuel, François Rabelais. Recruté partout, cet escadron de la science fait une charge vigoureuse. »
Contre qui cette agression du Savoir? Dolet le dit : contre l'ignorance, en faveur de la liberté. La foi nouvelle, — c'est-à-dire la joie de vivre — ne doit pas être cherchée dans la théologie, mais dans Tart et dans la science.
« Chacun vante son plaisir, et moi n'en ferai-je pas autant pour le mien, surtout quand il est si honnête, si pur, si cher à tant d'esprits d'élite. Quel est donc le bonheur qui m'enivre? La table? L'ivresse? Le luxe effréné des vêtements? La danse? Le jeu? Lamour? — Nullement. La musique, Tharmonie, voilù ma volupté. Qui pourrait mieux remuer et calmer les âmes, éteindre les ardeurs de la colère ou faire étinceler Tindignation ? Quoi de plus convenable pour distraire l'esprit d'un penseur? La musique nous i)longe dans un océan d'extases. C'est elle qui, avec sa voix tantôt charmante de douceur, tantôt vibrante d'énergie, a fait monter mon cœur à sa haute région et m'a rendu faciles et joyeuses les rudes tâches du devoir. »
Servet est tout aussi lyrique lorsqu'il célèbre les trois réalités qui dirigent sa conscience, réjouissent son cœur et charment son esprit : la science, la piété et la liberté. Il demande qu'en restant soumis à Jésus, on cherche la lumière partout où elle peut se rencontrer : « Je puis plus apprendre d'un ennemi, dit-il, là où il affirme la vérité, que de deux cents mensonges des nôtres. » Et il étend ses recherches dans tous les domaines du savoir, ne néglige aucune source d'informations, va de Zoroastre à Moïse, de Platon au Christ, du Christ à Mahomet, passant de l'étude du droit à l'étude
MICHEL SERVET A LYON
de la théologie, de Tétude de la théologie à celle de la science géographique, apprenant les mathématiques et l'astrologie, s'égarant dans les ténèbres de métaphysique où son imagination croit apercevoir des lueurs de divinité, se passionnant pour les sciences naturelles et la médecine, parce qu'il estime qu'en même temps qu'il faut embellir l'àme on doit assainir et fortifier le corps, s'afiirmant comme intelligence véritablement
i encyclopédique, avide de tout comprendre, ahn d'élar-
gir la religion jusqu'à l'infini de cet amour universel
l que Dieu, devenu le Christ, a incarné sur la terre, et révélé à l'humanité.
Par la prodigieuse activité de son esprit, par l'immensité de ses connaissances, Servet qui savait à fond
i l'espagnol, le français, l'italien, le grec, l'hébreu, sel rapproche de Rabelais. Mais c'est un Rabelais grave et qui ignore l'art de faire grimacer et rire la vérité. Comme Rabelais il croit à la bonté de la nature humaine, s'élève avec force contre la théorie fataliste du serf-arbitre de Luther et cherche en Dieu le père qui pardonne et console, et non le juge qui se venge et punit. Tandis que sous prétexte que le ciel existe et qu'on le gagne à force de pénitences, de renoncements, de tristesse orgueilleuse, de morgue et de dureté, les théologiens de stricte observance, les « démoniacles », selon le mot de Rabelais, semblent avoir pour idéal d'établir l'enfer sur la terre, et essaient, afin de servir Dieu et de l'honorer, de supprimer la joie de vivre; Dolet, Rabelai-s, Servet et leurs trop rares émules, revendiquent les droits de l'homme, prêchent la foi profonde, celle qui permet d'arriver par la liberté de la science à l'épanouissement complet des esprits, au règne de la fraternité universelle, à l'anarchie de la bonté, à Tabbave de Thélème. Rabelais a formulé cette doctrine de liberté, de bonne humeur, de cordialité
MICHEL SERVET A LYON
rayonnante dans un livre qui. littérairement, est la merveille des merveilles, où la langue française apparaît avec une ampleur qu'elle n'a jamais eue avant ou après ; où tout s'harmonise : les dialectes des provinces, le vieux langage et le langage du siècle, le grec et le latin translatés en gaulois; où, comme dans un large fleuve se grossissant de tous les ruisseaux, les lettres, les arts, les sciences, les métiers apportent l'afflux de leur vocabulaire. Même abondance dans les idées. Des mamelles sans nombre de l'isis aux mille noms coule, inépuisable, le vin qui donne la force et la joie : « Adonnetoi à la connaissance des faits de nature, que rien ne te soit inconnu de cette terre, et, par fréquentes anatomies, acquiers la parfaite connaissance de l'autre monde qui est rhomme. Que je voie un abîme de science! »
« Fais ce que tu voudras! )^ Ecarte de ta compagnie les cagots, hypocrites, scribes et pharisiens, mangeurs du populaire. » Confie-toi « à l'aime nature. »
C'est l'antipode du calvinisme. Michelet, qui a tracé de Habelais un portrait débordant de vie, a donné pour contraste à cette physionomie rieuse le sombre, malade et amer Calvin, arrivant à Genève. « Je suis sûr, dit rhislorien, que lelieu, le paysage le choqua : aimable,
gai autant que grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. 11 chercha la rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac, ni les Alpes, l'ombre humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le choquaient encore plus que tout le reste. Il avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis (1). » Dans un autre passage de son histoire, le romantique Michelet dira que Calvin « rendit Genève malade — malade du bûcher de Servet. »
Ennemie des sentiments de sociabilité, la Réforme, opposée à la Renaissance, devait être également hostile, par volonté etparprincipe, à l'indépendance individuelle de l'esprit humain dont l'Espagnol Servet est l'un des plus parfaits représentants. On ne peut avoir, ainsi que le remarque judicieusement Mignet, la croyance qui exalte et l'indifférence qui tolère, et « ce qui porta le seizième siècle à briser l'unité catholique fut, en même temps, ce qui lui interdit de reconnaître l'indépendance individuelle de l'esprit... »
Mignet fait encore cette profonde observation : « Il est à remarquer que la doctrine de liberté qui causa la mort de Servet prit naissance dans les pays où la Réformation ne fut adoptée ni par les gouvernements, ni par des minorités assez fortes pour former
une secte.
« Elle fut soutenue par un assez grand nombre d'Italiens qui furent expulsés de Genève, entre lesquels figuraient le napolitain Valentin Gentilis, le piémonlais Jean Paul Alciat, le sarde Nicolas Gallo, Georges Blandrata, du marquisat de Saluées, et Hippolyte de Garignan. Les deux siennois Lœlioet Faustus Socin la renouvelèrent et retendirent. Cette particularité n'a rien de surprenant... Plus on s'éloignait de la pratique, plus on devenait hardi dans la théorie. Ainsi l'Allemagne arrête l'innovation dans le luthérianisme ; la France (opérant à l'étranger) la conduit jusqu'au calvinisme; l'Espagne et l'Italie la poussèrent jusqu'au
déisme. »
Ces deux pays, grâce à l'indépendance individuelle de
leurs penseurs, grâce à quelques u demeurants de servétisme, » — le mot est de Théodore de Bèze (i), — devinrent ainsi (contrairement à l'opinion si souvent
1 Michelet, t. III. p. lî.lS.
(1) Théodore de Bt-ze. Vie de Calvin, p. 5.
produite) les vrais fondateurs de la liberté de l'esprit
humain.
Renan, d accord sur ce point avec Mi^net. écrit : *< L'opinion qui fait venir la philosophie du dix-huitième siècle de la Uéforme est erronée. Si cette philosophie a des antécédents, c'est dans l'Italie païenne de 15(X) qu'il faut les chercher. Or la Uéforme est précisément une réaction contre l'incrédulité italienne de ce temps-là! »
CHAPITUE VI
MICHEL SEHVET MÉDECIN
Kn \:VM, pendant qu'il était correcteur d'imprimerie, au service du libraire ïrechsel, Servet eut à revoir les épreuves des ouvrages de Symphorien Ghampier de Lyon, médecin dune grande illustration, botaniste en renom, astrologue célèbre, galiéniste fougueux.
Ghampier, qui fut échevin de Lyon et y fonda le collège de médecine, qui subsiste encore, était un savant original, un libre et singulier esprit. On lui attribuait le traité célèbre : De l^rihns impostorihus, œuvre d'incrédulité anonyme dont quelques critiques font remonter la paternité à Averroès, le médecin philosophe du douzième siècle. .
Servet se lia avec le docteur lyonnais, lui voua une
affection filiale et ne laissa passer aucune occasion de lui témoigner publiquement sa gratitude. 11 prit goût, sous l'inlluence de son maître, à l'étude de la médecine et des sciences occultes. Dans cette nouvelle étude et dans cette nouvelle amitié il apporta l'ardeur quHl mettait à toutes choses.
Un professeur d'Heidelberg, Léonard Fuchs, ayant
MICUKL SERVET MEDECIN
attaqué le médecin lyonnais, Servet prit fiévreusement la défense du maître qu'il aimait. Il publia contre les attaques du docteur allemand un pamphlet d'une extrême vivacité (1).
En tout théologien sommeille un polémiste irritable et prompt à se réveiller. Servet avait le réveil facile.
La réputation de savant de Tantitrinitaire devint bientôt assez grande pour lui permettre d'obtenir des succès de librairie. En 1537, il fit paraître à Paris, où il était allé se fixer, — si cette expression est permise quand il s'agit de Michel Servet — un traité de thérapeutique dont quatre éditions furent épuisées en quelques années (2).
Le Syruporum universa ratio est un livre « de vérité » où le salut corporel est prêché en très bon latin et aussi en grec. « Si tu veux, dit le crédule médecin à son lecteur, si tu veux maintenir ton corps en bon état : lis ce livre ». 11 est écrit à la gloire de Galien et pour la confusion d'Averroès et d'Avicenne. Par la médecine grecque on se guérit, on se suicide par la médecine arabe.
Telle était la conviction de maître Champier. Servet la fit sienne. Elle s'expliquait par ce fait que Lyon, au
(1) Brevisshna Apoloffia pro Campegf/io in Leonavdum Fuchsium^ ir)3t). Cette vi^'oiircuso drfense du maître vénéré de Servet, le docteur Cliampier, contre les attaques du professeur allemand de Ileidelberg, L. Fuchs, a été imprimée d'après les uns à Paris, d'après les autres à Lyon.
(2) Syruporum universa ratio, ad Galeni censuram diligenter erpolita. Cuipost integram de concoclione diaceplationem^ praescrijda est vern inirganai nie/h.odus, ciitn e.rposi/ionc dfdiorifttni : concocta medicari. Micliaele Villanovano authore, Parislis, ex of/icina Simonis Colinspl. 1;»37, 71 fl". in-8" et 1 pa«Tc d'errata.
On connaît quatre autres éditions de ce traité de thérapeutique ; il y en a peut-rtre d'autres :
În4î), apud Vincentium Valgriaiurn, Venetiifi : 1546, et 1547, apud Guil. fiovilium, Lugduni; 1548, apud Vincent. Valgrisiujn, Venetiis.
seizième siècle, présente quelques traces d'averroïsme. De là le ton guerroyant et amer de ce traité de thérapeutique où il est surtout question de sirops.
L'arabe Averroes devait déplaire à l'espagnol par la sauvagerie de quelques-unes de ses doctrines. On lui attribuait, à tort ou à raison, cette théorie implacable à l'égard des faibles : — « Pour les hommes, il faudrait faire comme les bûcherons font tous les ans dans les grandes forêts : ils y entrent pour les visiter, pour y reconnaître le bois mort du bois vert, retrancher tout ce qui est inutile, superflu ou dommageable, retenir seulement les bons arbres et les jeunes baliveaux d'espérance. De même tous les ans, il faudrait faire une rigoureuse visite de tous les habitants des grandes et populeuses villes, et mettre à mort tout ce qui est inutile et empêche de vivre le reste, toutes les personnes qui n'ont aucun métier profitable au public, les vieillards caduques, les vagabonds, les fainéants; il faudrait ébrancher la nature, éclaircir les villes, mettre à mort tous les ans un million de personnes, qui sont comme les ronces et les orties des autres, pour les empêcher de croître ».
Si le médecin arabe s'inspirait de telles pensées, qui sont un liommage à la mort, un appel à la destruction civilisatrice une sorte de Nietzchéisme avant Nietzch, ne valait-il pas mieux s'en tenir à Galien et prendre parti pour l'art de guérir, plus humain sans doute que l'art de tuer? Servet préférait l'usage des sirops à l'emploi des coupes sombres dans la forêt humaine.
Le doux espagnol se fit apprécier à Paris, comme médecin, non seulement du public mais des docteurs les plus renommés. Le prolesseur (iunther d'Andernach, dans un livre publié à Bàle en iri.'JQ, fit de Servet et d'André Vesale, qui avaient été ses préparateurs pour ses leçons d'anatomie, un éloge sans restriction.
« Servet, écrit-il, m'a assiste habituellement pour mes dissections, il était très distingué dans tous les genres de littérature et ne le cédait à personne pour la connaissance de la doctrine de (ialien (1). »
Malheureusement chez Tespagnol l'imagination débordait quelquefois la science, et comme rien n'arrêtait l'élan de son zèle à faire connaître ce qu'il tenait pour vérité, il lui arriva de s'engager dans de périlleuses aventures. Sous le titre d'enseignement des mathématiques, il ouvrit à l'école do médecine de Paris un cours public où il fut question d'anatomie, de météorologie, d'astronomie et d'astrologie. Les auditeurs se pressèrent autour du hardi savant; parmi les plus assidus se rencontrait un personnage qui devait jouer, dans l'existence de Servet, un rùle considérable : Pierre Paulmier, archevêque de Vienne, savant distingué, grand voyageur, passionné pour les études de géographie où l'espagnol était passé maître.
La fortune semblait sourire à l'ancien antitrinitaire, il n'avait pour vivre en repos et en honneurs qu'à se laisser conduire par elle. Seulement dans ce seizième siècle si tourmenté, si tumultueux, si avide de tout étudier même, et surtout, ce qui est en dehors du compas de la science humaine, un homme tel que Servet ne pouvait s'abandonner à la quiétude et se contenter du terre à terre des opinions. 11 était de ceux que l'infini tourmente et qui sont en quête de l'au-delà. L'occultisme, cette forme spéciale de la métaphysique, était à la mode. On s'inquiétait de divination, d'astrologie. Servet, lecteur persistant de l'apocalypse, continuait
({) a Oiiel spertMcle phi* grand que cotte écolo do Paris do i:i31 à l;J3i! DovJinl la chaire do (jiintlier, deux héros furent on face, leBol«,'cotll-^spagnol, le graml André Vésalo. lo pénétrant Sorvot: » Miclielet : Uisloire de France^ tome III, paye 4'Jj. Ldition Hetzel.