LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
38 bis, RUE DE RICHELIEU, a8 bis
Tous droits riservis.
— Je vous quitte^ mon cher Perrusson ; -bonsoirl
— Déjà?Il n'y a que vous, Verneuil, pour vous enfermer par ce beau temps, à Theure où tout le monde sort.
Les deux jeunes gens avaient arpenté trois fois, côte à côte, la principale rue de Tours, après avoir dîné & leur table d'hôte du /ai'san et ils venaient de 8'arrèter au coin de Tancienne Intendance. Les magasins, déjà éclairés, jetaient toute la lumière de leurs devantures sur les trottoirs pleins de flâneurs, qui se dirigeaient vers' le Grand-Pont, promenade habituelle des Tourangeaux. Les becs de gaz s'allumaient un k un dans la longue enfllade de la rue, au-dessus de
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ia(|uelle les lignes régulières des façades parallèleg dé«coupaient une bande d'azur brunissant dans on ciel d'été très pur.
— C'est pitié de se calfeutrer chez soi^uand il fait si bon dehors, répéta Adrien Perrusson. Qui diable vous
•:: ;>ous9e:V.^^tl»el*?
— "jêpiôefie'nva.thèse de doctorat, et le lycée me • • • »• ••• •••••*• • •*• •
•V.: }/îpf%tipit*tî)^tÎ3;i.ip€t^* journées, je n'ai que les soirées
pour travailler,
— Vous êtes un sage, vous I... Allons, je vous reconduirai jusqu'à votre porte, car je ne suis pas en humeur de me claquemurer...
Ils s'étaient engagés dans la rue de l'Intendance, déjà moins animée et moins éclairée. Ils fumaient en cheminant lentement au milieu de la chaussée étroite. Tous deux pouvaient avoir de vingt-sept à vingt-huit ans. Le professeur, Michel Verneuil, qui avait n^anifesté de si louables intentions de travail, était un garçon de taille moyenne, assez maigre, mais solidement charpenté, vêtu sans recherche, ayant quelque chose de brusque et de sauvage dans son allure. Parfois les réflecteurs d'un magasin, jetant au passage leur blanche clarté ôur toute sa personne, montraient son visage mat encadré d'une ^ barbe brune, ses pommettes saillantes et, sous des sourcils très noirs, deuxyeux lumineux profondément enfoncés dans l'orbite. — L'autre, Adrien Perrusson, mince et plus élancé, la figure fine et scrupuleusement rasée, ''air aimable avec quel(Jue chose d'insinuant et de fulé dans les yeux bleus, dans le n?z effilé et dans les coins
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de «abouche, avait des manières plus souples et plus de prétentions h une toilette correctement élégante. U était bien ganté, bien pris dans sa redingote noire, et portait sur son bras un léger pardessus d*été.
— Quel est le suget de votre thèse ? demanda-t-il négligemment, tout en lorgnant les ouvrières qui prenaient le frais à la porte de leur magasin.
— Les Paysans dans les Idylles de Théocrite,
— Bravo l je vois que vous soutiendrez le bon combat démocratique jusque sur les bancs de la Faculté... Avec les idées que je vous connais, la chose ne manquera ni de passion ni de mordcmt... U y aune justice h vous rendre, Vemeuil, c'est que vous étos tout d*une pièce. Gomme les sangliers de votre pays, vous allez droit devant vous sans vous inquiéter des obstacles ; seulement vous prenez trop au sérieux votre rôle de sanglier : vous vivez trop en sauvage, loin du monde, loin des femmes...
— Mon cher, vous savez d'où je suis parti et quel chemin j'ai encore à faire pour arriver... Les femmes sont un embarras et je veux marcher librement.
— Soit, mais sapristi! vous n'êtes pas de bois pourtant.
— Si fait, je suis comme le bois vert, qui prend diffidlement, mais qui une fois allumé, flambe avec une violence extrême. Vous ne me connaissez pas bien, continua Michelen serrant le bras de son compagnon; J'ai un appétit de plaisir et une voluptuosité qui vous effraieraient si vous voyiez aufond de moi... Maisj'ai mussi beaucoup de volonté. Dans la carrière univer-
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silaire, j*ai été témoin de la façon dont les femmes pouvent tout gâter au début, et je bride tant que peux mon tempérament de paysan, — non point sagesse, mais par ambition.
— Moi aussi, je suis ambitieux, rénondait P( russon, el, certes, je ne borne pas mon réve à plaidejf^ dcvanlles juges de Tours, mais je crois, mon cherai que vous vous fourvoyez... Pour commander ,ai hommes, il faut connaître leur force et leur faiblesse^ leurs vices cl leurs vertus; comment y arriverez-vous si vous ne vivez pas de leur vie?... Pour percer, il faut avoir la souplesse et la résistanœ d*une lame d'acier ; comment acquerrez-vous 1-* trempe sufBsante, si vous ne vous plongez pas dans le courant?... Je ne dis pas qu'avec votre méthode on ne finisse point par fair<^ son trou; mais c'est chanceux... Comme on ne s^^ doute pas des accidents de terrain, on risque d'ôtw désargonné au premier choc et de se casser le cou. f ^
— Vous en parlez à votre aise, repartait Michel, vou^ avez un patrimoine et vous pourrez vous rattMper si vous faites un impair; pour moi qui suis pauvre, la.j^ moindre étourderie serait une faute lourde et il faut* que je joue serré... * ^
Tout en discutant, ils avaient quitté la rue de rié-C] tendance et s'étaient enfoncés dan:=i le quartier bâtiJ^ sur l'emplacement de l'abbaye Sam' -Martin. Tout y», était plus solitaire et presque endonni.Les deuxtouife de Gharlemagneetde l'Horloge éton î aient leur ombr? sur le carrefour, où clignotaient dr loin en loin das becs do gaz. L'ancienne église Saintrjément bouchait
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le fond de la lUe avec la masse noire de sanef démantelée, dont les ogives sans vitraux laissaient voir des coins de ciel plus clairs. Loi*squ'ils eurent tourné Vangle du portail, ils s'aperçurent tout à coup deTanimation inusitée du vaste rectangle formé par les maisons de la place d'Aumont. Une armée de bohémiens semblait avoir campé ce soir-là sur cette place ordinairement déserte. On distinguait dans une buée lumineuse de vagues ondulations de toiles grisos, éclairées en dessous par des centaines de lampes, et, tout à travers, le va-et-vient d'une foule confuse et grouillante.
— Parbleu l s'écria Adrien Perrusson, c'est la foire aux fleurs, qui se tient ici une fois l'an pendant huit 3^rs... Venez, la chose est originale et vaut la peine d'être vue I
Il entraîna Michel dans les allées étroites formées par l'alignement des échoppes des fleuristes. Sous chaque tente de toile des masses de plantes 6tai«^nt étagées sur des gradins ; des quinquets à demi cachés dans les feuillages filtraient des rayons dorés à travers cet assortiment de^ fleurs de la saison. Des rosiers grimpants et des clématites violettes tapissaient le fond, sur lequel des pélargoniums et des œillets semaienf des taches d'un rouge de sang; autour de ces plantes aux couleurs vives se massaient les floraisons plus sobres, plus floues des roses-thé, des héliotropes et des résédas; et des pots de basilic serrés les uns contre les autres étendaientune sorte de pelouse verte > au pied de ce parterre improvisé. De chaque boutique
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montni un concert de parfums et de couleurs qui ressait rod<H«t et réjouissait les yeux. Des phalènes, fascîaées par la lumière des lampes et Thaleine des fleurs, tournoyaient dans cette atmosphère embaumée.
Lia foule qui encombrait les allées était surtout com« posée de boutiquiers, d'artisans, de grisattes et de jeunes gens que la vue des jolies Qlles attirait, comme les lampes attiraient les papillons de nuit. Les boutiques seules étant éclairées, tous ces promeneurs circulaient dans une demi-obscurité. Les ouvrières des faubourgs penchaient leurs têtes curieuses vers les étalages, et leurs yeux noirs étincelaient dans le clairobscur. Assises au mifieu des plantes vertes, les marchandes appelaient les passants avec des invitations chantantes et câlines : « Voyez mes beaux œillets qui embaument! Qui veut des basilics à deux sous le pot?
— Allons,messieups,un jolibouquetpourvosdamesl »
— De vieilles femmes à tournure équivoque, moitié entremetteuses et moitié commissionnaires, rôdaient autour des jeunes gens et, les poussant du coude, leur murmuraient : « Faut-il porter vos fleurs? avezvous une commission pour une dame? » — Et, tout en haut, dans le ciel de juin sans nuages, les petites étoiles scintillaient «t regardaient cette foule tumultueuse avec leurs yeux d*or calmes et indifférents.
Michel, malgré ses résolutions studieuses et ses prétentions à Faustérité, subissait peu à peu l'attrait de ce milieu provocant, où les fleurs et les filles semblaient s^ètre donné rendez-vous pour tenter la fai-
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blesse humaine. L'odeur des héliotropes lai montait an cerveau; les visages féminins qu'il entrevoyait dans cette demi-obscurité lui paraissaient tous jeunes et désirables; il éprouvait une sensation à la fois désagréable et troublante chaque fois qu'une des vieilles à l'allure louche lui murmurait à ToreiUe ses offres de service; le frôlement du bras ou de la hanche d'une grisette lui causait un frisson; il ne pariait déjà plus de rentrer chez lui pour piocher sa thèse.
Adrien, souriant, le lorgnon dans l'œil et l'air salisfait, circulait dans les allées encombrées avec l'aisance d'un homme habitué à de pareilles promenades. 11 poussait toujours son ami au plus épais de la fonle. Un groupe plus compacte, qui barrait le passage, les arrêta un moment devaiii une échoppe où deux jeunes filles marchandaient des pots de basilic. Elles pouvaient avoir vingt ans et étaient vêtues comme des ouvrières : en taille, et coiffées du petit bonnet rond tuyauté, coquettement posé sur la tête de façon à laisser bouffer les cheveux et à avantager un minois peu timide. La plus brune, avec de petits yeux noirs, avait des traits accentués, mais sans beauté; l'aulro, au contraire, était toute mignonne et sa jolie ûgure fit impression sur Michel. Châtaine, avec un teint clair, une peau fine, de grands yeux bruns humides et une bouche d'enfant, elle avait un air d'ingénuité mutine qui séduisait. Adrien, qui n'était pas fâché de voir le rigide Michel se dégeler un peu, s'était empressé d'engager la conversation.
—> Des basilics l s'écria-t-il sans façon, cela n'est
pas digne de vous, mesdemoiselles, c'est une fleur de cordonnier 1... Permettez-moi de vous offrira chacune une botte de roses.
En môme temps il avait fait signe à la marchande, qui choisit dans son étalage deux gros bouquets de roses Jacqueminot. Il les présenta aux jeunes filles.
— Pour mon ami et pour moi l continua-t-il gaîment en s'inclinant et en tendant un bouquet de chaque main.
Les ouvrières s'entre-regardaient, détournaient la tête et riaient aux éclats. Adrien insistait.
— Voyons, Désirée, dit enfin la brune à la châtaine, puisque ces messieurs nous ofirent leurs bouquets de bon cœur, nous pouvons bien les accepter.
Elles prirent les roses dans lesquelles elles enfouirent leur figure avec sensualité, puis elles quittèrent rétalage, respirant leur bouquet, marchant lentement, et de temps à autre se retournant pour voir si elles étaient suivies.
— La châtaine est vraiment jolie, murmura entre ses dents Michel.
— Voulez-vous que nous fassions connaissance avec elles ? demanda Perrusson à son ami qui hésitait ; une fois n'est pas coutume et vous n'en travaillerez que mieux demain... C'est entendu, hein? Nous les emmènerons souper et je serai bon enfant... je me chargerai delà laide.
— Vous croyez qu'elles consentiraient à venir? balbutia Michel, étonné et rougissant.
— Parbleu 1
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Us rejoignirent les jeunes Qlles, et, grâce à Tentrain d'Adrien, qui avait la langue dorée, la conversation devint plus familière. Tout en jasant, ils quittèrent les allées de la foire, enfilèrent la rue Gbanoineau ec 5e trouvèrent sous les arbres du Mail.
— Puisque vous aimez les fleurs, mesdemoiselles, s'exclama tout à coup Perrusson, vous devez aimer la campagne... Que diriez-vous d'une promenade en voiture jusqu'à Saint-Avertin, où nous soupcrions tous les quatre ?
Elles refusèrent d'abord. — « Il était tard et elles demeuraient chez leurs parents. » Puis, insensiblement, la brune se laissa fléchir, et se tournant vers son amie :
— Bah I Désirée, fit-elle, si ces messieurs ont une voiture, nous serons de retour pour minuit et nous dirons chez nous que nous avons été obligées de veiller à l'atelier.
Adrien avait saisi la balle au bond :
— Je connais un loueur ici à côté, et avant vingt minutes la voiture sera prête... Michel, tenez compagnie à ces demoiselles pendant que je vais tout arranger.
H s^esquiva et Michel resta seul sous les arbres,
entre les deux jeunes filles, qui continuaient à rire et à
chuchoter. Avec ses habitudes sauvages, il ne savait
point parler aux femmes et ne trouvait rien à dire. Ilfi-
" nitpar accoucher de quelques phrases sur la beauté de
la nuit; mais cela paraissait intéresser médiocrement
les ouvrières. La conversation languissait, Michel
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8*impatieniait des lenteurs d*Âdrien, tout en lui sachant gré de s'être chargé de la corvée de la voiture, car, lui, en sa qualité d'universitaire, était tenu à une certaine réserve; il n'eût pas osé s'aboucher avec le loueur qui avait peut-ôtre un fils au lycée.
Enfin on entendit un bruit de roues, et une antique beriine conduite par un cocher somnolent, s'arrêta en face de la rua Chanoineau. Adrien, penché à la portière, fit signe aux jeunes filles et à Michel de monter. Fidèle à sa promesse, Perrusson avait pris à côté de lui la brune, qui se nonmiait Léontine, et avait fait asseoir Désirée près de son ami. Quand ils fureai installés, il cria au cocher :
— A Saint-Averlin, rondement !... Vous nous arrêterez aux Trois Pigeons I
La berline partit dans la direction du Palais de justice, passa les Portes de fer et s'engagea lans l'avenue de Grammont. Heureuses de cette promenade en voiture, les grisettes s'étendaient sur les coussins, étalaient leurs robes et poussaient de grands éclats de rire. Adrien, mis en belle humeur, commençait à devenir très entreprenant avec sa voisine, qui se défendait pour la forme, tandis que Michel, très grave, traitait Désirée avec une'galanterie cérémonieuse qui ébahissait l'ouvrière. La beiiine, après avoir franchi le Cher,roulait sur la route de Saint-Avertin. Maintenant l'ombre projetée par les coteaux boisés de.droite ptongeait l'intérieur dans une nuitprofonde ; par la portière de gaucho, on apercevait les prairies du Cherdans une Ingcrc buée argeatée, et par moments le chant des der
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niers rossignols arrivait aux jeunes gens à travers le bruit des roues et le trot des chevaux. L'odeur des roses que les ouvrières avaient emportées emplissaient la voiture, et Michel, grisé par ces parfums d*été, psir la tiédeur de la nuit et le voisinage de celle One fraîche et potelée, dont ses doigts frôlaient timidement l'épaule, sentait des bouffées de poésie lui montera la tète. Adrien, plus terre-à-terre et plus habitué à ces sortes d'aventures, avait pris la taille de Léontine, qui, pour se donner une conlenance, chantait msoucieusement une ronde populaire:
J'ai cneUli la bdle roee Dans mon beau tablier blanc,
BeUerose, Dans mon beau tablier blane, Belle rote da rosier blan^
Tandis que la voix traînante delà grisette s'envolait dans la nuit. Michel était àcent lieues de la Touraine. Fermant les yeux, la main serrée entre le dos de Désirée et le c^iton de la berline^ il se croyait au fond des bois de son pays, en tôte^-tète avec une amoureuse inconnue, pour laquelle il se sentait pris d^une tendresse toute sentimentcde. Son lyrisme intérieur s'élevait peu à peu à un tel diapason que, le silence de Désirée s'y prêtant, cette petite ouvrière tourangelle se métamorphosait pour lui en une délicieuse Gretchen, nafve et ehaste, qu'il se promettait d'initier lentement à l'amour, cçmme on ouvre une rose pétale à pétale, jusqu'à ce qu'on découvre les étamines d'or
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encore intacles et toutes parfumées. Rien qu*en forgeant ce rêve, se sentait attendri et frissonnant... Tout à coup la voiture s'arrdta. On était à Saint-Avertin, devant la porte des Trois-Pigeons.
Les gens de l'auberge, habitués à de pareilles visites, conduisirent les deux couples dans une cham- Dre haute, dont les fenêtres donnaient sur une Ue du Cher, plantée de peupliers. Le couvert ayant été lestement dressé, on leur servit une volaille froide, des écrevisses, du Bourgueil et du Vouvray mousseux. Les deux filles s'étaient mises à Taise, mangeaient à belles dents et vidaient gaillardement leur verre. Le vin de Touraine leur eut bientôt délié la langue et elles commencèrent à babiller tour à tour, étourdissant les deux amis des menus détails de leur vie d'atelier. Désirée conta à Michel qu'elle était lingère et que sa mère la battait quand elle rentrait trop tard. — Ellle était lasse d'être un grenier à gifles/Tours l'assommait et elle aurait voulu trouver quelqu'un qui l'emmenât à Paris — Le professeur s'était assis aveo^ elle dans l'embrasure de l'une des fenêtres. D faisait une nuit à souhait pour la poésie et pour l'amour. Les étoiles se miraient doucement dans le cours du Cher, les feuillées de l'île frémissaient avec un bruit frais, et au loin les lumières du village tremblotaient entre les branches des cerisiers couverts de fruits. Michel tourna vers Désirée des yeux souriants et très tendres, en la priant de chanter. Elle leva son verre avec un geste de théâtre, et entonna d'une voix fausse une triviale chanson de café-concert.
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Elle n'eut pas le temps de Fachever. En bas, sous les tonnelles du jardin, des gens du village Tavaient apostrophée en riant. Âlor« elle se fâcha furieusement contre « ces butors de paysans » qui se permettaient de la plaisanter. Ses jolies lèvres laissèrent tomber des jurons de caserne et de grossières invectives. Elle semblait répandre toutes ces injures avec délices; les gens d'en bas ripostaient dans la môme langue Pendant cinq minutes ce fut un échange d'épithètcs orduriôres et de mots ignobles. — Michel, écœuré et précipité violemment du haut de son rêve, songeait avec dégoût à cette belle princesse des contes de fées qui ne pouvait pas ouvrir la bouche sans en laisser choir un crapaud. Sa griserie s'était brusquement dissipée, et fatigué de cette scène ridicule, il dissimulait mal des bâillements nerveux, Adrien coupa court à tout ce tapage en hélant le cocher et en rappelant aux deux grisettes qu'il était temps de regagner Tours. On paya l'hôtesse et on revint en voiture par le même chemin .ombreux où les rossignols chantaient encore ; mais le charme était rompu et Michel se sentait glacé.
Dans les ténèbres delà berline roulant sous les arbres, il entendait résonner les baisers que Léontine et Perrusson, devenus très expansifs, échangeaint sans vergogne. Désirée, émoustillée par le vin de Vouvray, ne demandait pas mieux de s'attendrir à son tour, mais Michel, grognon et agacé, ne s'y prêtait guère. La jeune fille avait beau se frôler contre lui avec de souples mouvements de chatte, il se renfonçait avec humeur dans son coin, et ne répondait qu'en re-
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chignant aux avances de l'ouvrière. Dépitée el piquée au jeu par cette surprenante froideur qu'elle pre>nait pour un reste de timidité, Désirée redoublait de câlinerie, tandis que lui, sentant s'accroître ses répugnances, devenait de plus en plus maussade. A la fin impatientée, la petite se rejeta dans TautreenccMgnure et se mit à bouder*
Pour éviter de lui parler, Michel s'était penché à la portière. Il regardait la campagne baignée par le clair de lune, les prairies vaporeuses zébrées par les ombres allongées des peupliers, les lumières fuyantes de la gare tout au loin, et il commençait à regretter de s'être laissé entraîner dans cette vulgaire aventure.
— C*était bien la peine, pensait-il, de s'être armé de belles résolutions, d'avoir vécu un an comme un ascète, pour donner dans le panneau aussi piteusement. Quel homme était-il donc et quel fond pouvaitil faire sur sa volonté, si, dès la première et la plus banale des tentations, il faiblissait de la sorte ? Encore s'il avait eu pour excuse une de ces passions violentes et romanesques, comme il en avait parfois rêvé en lisant Balzac?... S'il avait été secoué par l'amour d'uxke de ces belles dames qu'il voyait, le samedi, descendre de leur équipage devant les magasins de la rue Royale, — ou d'une de cesAnglaises blondes, hautaines et blanches comme des lis, qu'il rencontrait le dimanche aux abords de la chapelle protestante? Sa vanité et son goût auraient été du moins satisfaits... Mais non, avec ses douze mois de sagesse, il était venu s )ttement échouer aux pieds d'une grisette bète
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et mal éduquée, qui lui ofErait une banale coupe de plaisir où des centaines de lèvres avaient bu avant ]uil... Il avait honte de sa faiblesse et, pris d'insurmontables dégoûts, il souha itait à la fois et redoutait d'arriver à Tours.
La voiture avait franchi la barrière de roclroi D'après Tordre de Perrusson, elle s'arrêta devant le Palais de justice, et l'onmitpiedàterre. Adrien s'était emparé du bras de Léontine :
— C'est ici qu'on se sépare, ditril plaisamment. Bonne nuit, mes tourtereaux I
U s'éloigna rapidement avec la grisette, et tous deux disparurent sous les 8ri)res du mail. Michel était resté en tête-à-tête avec Désirée. La petite jouait maintenant la pruderie ; elle prenait des mines innocentes et inquiètes.
— Je risque gros en allant chez vous, murmuraitelle d'une voix mignarde, mais vous serez gentil, n'est-ce pas? Vous ne me ferez pas arriver de malheur. . . Songez donc, une pauvre jeune fllle qui demeure avec sa mère !...
— Ma chère, riposta vivement Michel, je serais désolé de vous attirer des désagréments... Retournez chez votre mère... Bonsoir!
Et brusquement, presque brutalement^ il lui lâcha le bras, la laissa ébaubie au milieu du mail, et se dirigea à grandes enjambées vers la rue delaOrandière, où il logeait.
Michel Vemeuil était né dans le Barroîs, à Véel^ un mélancolique petit village situé dans la plaine, à une lieue de Bar-le-Duc. Son père, cultivateur peu aisé, l'avait eu sur le tard, après trois enfants déjà élevés avec peine, et la naissance de Michel avait achevé d'épuiser la mère Vemeuil, qui était morte de cette quatrième couche. Cet enfant tard venu et peu désiré, qui rognait la maigre portion des trois aînés, fut assez mal reçu à son entrée dans le monde. Mais il était robuste et, eh dépit de ce mauvais accueil, il avait poussé comme un champignon. Son père possédait quelques champs et en cultivait d'autres qu'il %vait pris à bail; c'est sur ce modeste gagnage que la ftimille vivait en peinant dur et en se privant de tout. Les deux aînés s'étaient gagés comme tâcherons ; la fille s'en allait chaque matin vendre à la ville le lait des vaches; dès qu'il eut huit ans, Michel fut à son tour mis en demeure de se rendre utile et de gagner le pain
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qu'il mangeait. En hiver, il fréquentait Técole du village, mais à la belle saison, on l'en retirait et il conduisait les bêtes aux champs, en compagnie de deux ou trois pâtureaux de son âge. Bien qu'en ce tempslà il fût mal nourri, mal vêtu et bourré de plus de taloches que de croûtons, il avait conservé un joyeux souvenir de ces premières années vagabondes.
Les pieds nus dans ses sabots, faisant claquer son fouet derrière ses botes, il les chassait dès Taube vera les friches, à la lisière d*un bois qui domine la vallée. Là, vautré dans Fherbe, tandis que les vAches pâturaient, il lisait un vieil almanach liégeois, trouvé à la maison dans un coin deTâtre, et dont il connaissait quasi toutes les pages par cœur. Lorsqu'il était las de lècture,il se couchait sur ledos et regardait les nuages courir dans le ciel ou les papillons voltiger surles genêts. Ayant rintelligence curieuse et éveillée, il observait les oiseaux; les arbres, les insectes, comparait les formes diverses des choses et pénétrait petit à petit dans le domaine enchanté de la nature. Gourmand autant que curieux, il était peu de plantes dont il n*eût expérimenté à ses dépens les vertus aromatiques ou amères ; il connaissait tout ce qu'il y a de bon à manger dans les champs et dans les bois : depuis les tubercules noirs de la gesse, qu'on nomme dans le pays des mécusonSf jusqu'aux baies brunes qui pendent en bouquets dans les feuilles rougies des alisiers. De l'été à l'automne, il vivait avec délices de cette vie végétale, communiant sous toutes les espèces avec la nature, emplissant ses narines d'odeurs sylvestres et son
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estomac de fhiils sauvages. Fraises des bois, merises juteuses, noisettes blanches comme lait, prunelles bleuies par les premières gelées, grains parfumés des hyèbles et des genévriers, tout servait à assaisonner son croûton de pain de ménage et à suppléer à la nourriture insufBsante qu'il trouvait au logis. Il barbouillait ses lèvres du sang noir des mûres, grimpait aux hêtres comme un écureuil, pataugeait dans les ruisseaux, frottait avec sensualité ses mains aux tiges des menthes et des origans, et, gorgé de fruits acides, grisé de vertes odeurs, sentant bon Therbe et la terre, il rentrait au gîte à la brune et s'endormait en rêvant d'arbres et d'oiseaux.
A ce régime tonique et salubre, tous ses organes s'étaient développés harmonieusement. Lorsqu'il s'agit de le préparer à la première communion, le curé de Véel, étonné de la précocité de son intelligence, de la solidité de sa mémoire et de la quantité de choses qu'il avait apprises sans maître, engagea le père Verneuil à ne pas laisser cette jeune et brillante lumière sous le boisseau. Le bonhomme regimbait, craignant pour son boursicot, mais le prêtre l'amadoua en lui ni€a:itrant pour son dernier-né la perspective d'une (^ace « dans le gouverne ment » » et ce métier-là, ajoutait-il, serait autrement commode et lucratif que de pousser la charrue et remuer la terre. Il acheva de vaincre les répugnances du paysan en promettant de donner gratis à l'enfant les premiers éléments de fran* çais et de latin, afin de faciliter son admission au collège. Le père VerneuU» flatté intérieurement d'a^roiv
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plus tard dans sa famille un homme en place, finit par céder, et Michel^ laissant son fouet de p&tureau, alla (^qoe jour apprendre rosa, la rose chez le curé, dont il servait la messe et dont il faisait les courses. Son instruction progressa rapidement; non seulement il mordait au latin, mais la grammaire n*avait plus de secrets pour lui, et il passait des journées sur les livres. De même qu*il avait jadis bourré son estomac de tous les fruits de la forêt, il garnissait mainlenani sa mémoire des lectures les plus diverses. Les pères de Fég^ise, rbistoire ecclésiastique, lei Voyages d'Anackarsisy les Révolutions romaines de Vertot, tout était une nourriture pour son esprit. Sa première communion étant faite et ses douze ans étant sonnés, le curé jugea qu'il était mûr pour renseignement universitaire et s* aboucha avec le principal du collège. Il fut convenu que Michel entrerait en sixième après les vacances et que le père Vemeuil se saignerait aux quatres veines pour payer tous les trois mois les vingt et un francs de la rétribution scolaire, car Michel devait être externe et revenir souper à Véel chaque soir.
Donc, à la rentrée d'octobre, par un joli temps clair, Michel, après avoir mené les chevaux à l'abreuvoir, passa sa blouse neuve et traversa la plaine, portant snr son dos, dans un grossier carton, ses cahiers, ses plumes et son déjeuner, et tenant à la main son encrier fermé d'un bouchon de papier. Les gamins, groupés devant le porche du collège, clignèrent de Tœil et firent de belles gorges chaudes en voyant ap-
par aîlre au bas de la côte ce petit paysan crotté, hâlâ, tête Due, vêtu d'un pantalon de toile, d'une méchante blouse de cotonnadeet tenant avec précaution l'encrier mal bouché, dont Fencpe dans le trajet lui avait tâché les doigts. Selon l'usage, on voulut commencer par lui rabattre les coutures^ c'est-à-dire le brimer à coupa de poing: mais le gars était solide et pour une gourmade en rendait deux. H revint ce soir-là à Véel avec la blouse déchirée et la figure égratignée, mais. avec la conscience de s'être fait respecter et d'avoir clos le bec à cette engeance malfaisante de petits citadins en vestes de drap. D triompha davantage encore, après la première composition, quand, le samedi suivant, le principal déploya la feuille des notes et proclama les places : il était le premier hautlamain et le professeur parlait de lui avec un émerveillement qui imposa silence aux plus malins. Ce fut ainsi chaque samedi. Michel prit la tête delà classe et se maintint au premier rang jusqu'à la fia de l'année.
Solide et bien équilibré, doué d'une mémoire excellente, d'une volonté tenace, d'une puissance de travail extraordinaire pour son âge, ce fils de paysan, nourri de grand air et de soleil, semblait une force de la nature au milieu de ces écoliers de la ville, pâlots, chétifs^ enfants gâtés de fonctionnaires ou de négociants. Sou intelligence toute neuve s'épanouissait dans son cerveau comme une robuste plante des bois. U damait le pion à tous ces fils de la bourgeoisie et, ayant conscience de sa supériorité, il se montrait néanmoins indulgent et bon camarade. En un tour de main, pen-
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dant le quart d'heure qui précédait l'entra en class;^, il bâclait la version ou le thème des plas faibles et^ lorsqu'on allait au tableau, il soufflait complaisani ment à ses voisins les réponses aux questions du professeur. Aussi on le flattait et on le craignait. — Il n'ét€dt pas heureux pourtant. Son père, qui n'entendait rien aux études classiques, croyait avoir tout fait en payant le trimestre scolaire ; il exigeait qu'au retour de la classe, Michel s'oocupftt des botes comme par le passé; il lésinait sur la chandelle nécessaire à Técolier pour préparer ses devoirs et il entrait dans de violentes colères quand il s'agissait d'acheter un livre. L'enfant, après s'être levé avant le jour pour trimer à Tétable ou à récurie, s'en allait par la neige, le soleil et la pluie, à travers la plaine, lisant ses leçons en route. Parfois il arrivait en ville morfondu ou trempé jusqu'aux os. En attendant l'heure du collège, il se réfugiait chez un boulanger du voisinage, dont le Qls était son compagnon de classe, et là, à la lueur et à la bonne chaleur du four, il achevait d'apprendre les leçons du matin.
Les luttes à soutenir pour se procurer les ouvrages indispensables à ses études étaient son tourment quotidien, et, malgré ses efforts, il n'arrivait à se tenir au courant qu'au prix de rebuffades humiliantes. En sa qualité de premier de la classe, c'était lui qui devait apporter au professeur les auteurs destinés à la récitation des leçons; ces auteurs, il ne les possédait pas pour la plupart et il était obligé de les mendier à ses voisins, qui s'en dessaisissaient d'autant moins volon-
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tiers que la leQon était moins sue. Âlors^ devant tout la classe, il fallait avouer que les livres lui mai quaient, et quand le maître était peu généreux ou d4 mauvaise humeur, une remarque désobligeante fai| sait publiquement à Michel honte de sa pauvreté.
Iln*en remportait pas moins tous les prix, et sozî| nom était imprimé huit ou neuf fois dans le palmarèsi Mais ce triomphe était, hélas! une nouvelle causi d'humiliation. Quand, du haut de l'estrade, le profes-! seur appelait « Michel Vemeuil,de Véel-devant-Bar, » il lui fallait fendre la foule endimanchée des collégiens et des belles dames et paraître sur les gradins dans sa triste toilette de campagnard, avec une blouse d'alpaga, — presque neuve pourtant, — et un pantalon de coutil devenu blanc h force de lavage, — et c'était une blessure pour son orgueil grandissant.
Ainsi les années se suivirent, apportant chacune les mômes piqûres d'amour-propre et les mêmes succès. Quand Michel passa dans les classes supérieures, ses professeurs, fiers de son mérite et de l'éclat qu'il jetait déjà sur leur enseignement, s'arrangèrent pour lui procurer des répétitions chez des élevés riches dont l'instruction était en retard. Il gagnait ainsi chaque mois une soixantaine de francs qui lui permettaient de s'acheter des livres et de se vêtir plus convenablement* Pendant les vacances, il donnait des leçons à déjeunes cancres, menacés de doubler la classe d'oîi ils sortaient. Et tandis que ses camarades couraient les champs, voyageaint ou chassaient, lui, si amoureux de soleil et de grand air, s'enfermait dans de noires
rj'
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salles d*études en tôte-à-iéte avec des bambins à TintelUgence rétive, auxquels il remÂchait vingt fois les mêmes règles de syntaxe. — Cependant TAge lui venait, il courait sur ses dix-sept ans, et avec celte aube de la jeunesse naissaient en lui de nouveaux besoins et de nouveaux désirs. U sentait dans son corps robuste un travail de sève en fermentation ; les regards des femmes l'embarrassaient et le faisaient rougir. Heureusement pour sa vertu, les Qlles de Véel étaient toutes laides et mal dégrossies. Le séjour de la ville Tavait rendu plus délicat et plus difQcile, et les paysannes massives, aux mains rouges, aux figures tavelées de taches de rousseur, à la taille épaisse, n'avaient nulle saveur pour lui.
Une seule fois, pendcmt cette crise périlleuse, il avait été soumise une redoutable épreuve. Il venait d'entrer dans sa dix-huitième année, etil donnait des répétitions au âls d*un gros fabricant de la ville, n remarqua que, peu à peu, la mère de cet élève prenait l'habitude d'assister à ses leçons qui avaient lietc l'après-midi^ à la sortie de la classe. C'était une femme frisant la qu8u*antaine, dans le plein éclat de sa beauté mûre. Un Jour qu'il corrigeait les verbes latins conjugués par l'enfant, il vit qu'en marge du verbe passif amari^ une main étrangère, une main de femme à l'écriture déliée, avait écrit sur le cahier : amor,je suit aimée^ puis, à la suite, un discret point d'interrogation. A peine eut-il lu et compris qu'il devint eramoisi. Celle qui avait posé cette singulière question était là, devant lui, et ses yeux humides et
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langoureux, se fixant sur ceux du professeur ébaubî, la lui posaient encore silencieusement. Sur ces entrelaites, Féleve quitta la pièce pour aller quérir un livre oublié et laissa son répétiteur en tête-à-tête avec ces terribles yeux quémandeurs. Et tout d'un coup, sans que Michel eût le temps d'entendre deux fois battre son cœur, la dame, ayant passé vivement derrière sa chaise, lui posa ses lèvres sur le cou. L'enfant arriva juste à point avec son livre pour empêcher de pires extravagances, et Ta leçon s'acheva dans un trouble inexprimable.
Quand Michel fut dehors, il marcha un moment étourdi comme un homme ivre. La caresse de ces lèvres de femme avait éveillé en lui des ardeurs inconnues, et le sang battait violemment dans ses artères. Comme il était aussi sauvage qu'inexpérimenté, il envisagea avec terreur les suites de cette étrange aventure. Il lui sembla qu'il n'oserait jamais reparaître sans rougir dans la maison de son élève. A ses yeux de dix-huit ans, l'entreprise amoureuse de cette femme presque quadragénaire et mère d'un grand garçon paraissait quelque chose d'excessif et de hors nature. Dans sa naïveté, il se demandait s'il n'avait pas affaire à une malade. Craignant de jouer un rôle ridicule et odieux, il résolut de ne plus rentrer dans cette maison, où il ne saurait quelle contenance garder, et, le lendemain, il écrivit au père que la préparation de son baccalauréat l'obligeait h suspendre les leçons. U ne revit plus la dame ; il n'o* sait môme plus passer par la rue qu'elle habitait;
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mais le souvenir de ce rapide et unique baiser restait comme une brûlure dans sa chair et avait donné un branle tumultueux à sa sensualité encore endormie.
n subit avec succès son examen de bachelier, et, sur les conseils de son. professeur, il se prépara à FEcole normale. Le père Vemeuil, qui considérait les membres du corps enseignant comme des façons do maîtres d'école d'un ordre un peu plus relevé, n'était pas trop flatté de la carrière choisie par son ÛIs. Il aurait préféré une place dans un bureau, dont le salaire lui eût permis de rentrer dans ses débours.Toutofois, lorsqu'on eut fait comprendre au bonhomme les avantages que présentait l'Ecole normale, — la gratuité de la pension et la dispense du service militaire, — lorsque, de plus, on lui apprit que le conseil général du département, fier des succès du jeune Verneuil, venait de lui accorder une pension de douze cents francs payables pendant cinq ans, le paysan s'attendrit, et, après bien des soupirs bien des grognements, il consentit à envoyer son fils à Paris, où il devait doubler sa rhétorique à Louîs-le-Grand, afin d'y étudiera fond les matières de l'examen.
Ce voyage fit à MicheirefPet d'un coup de tremplin qui le lançait dans lesespaces inconnus. Après avoir vécu dix-huit ans dans l'étroit horizon de son village ou de sa petite ville, ilhii sembla que le nuage qui bornait sa vie se déchirait subitement et montrait à ses yeux surpris une étendue éblouissante. L'Empire penchait déjà vers son déclin et Paris commençait à sortir de Fcngourdissement où l'avait plongé le coup d'Etat. —
Tous ceux que facto violent de décembre 1851 a surpris à Taube de leur vingtième année, se souviennent avec une rancune amère du désarroi moral qui suivit cette date cruelle^. Les jeunes gens élevés dans les idées libérales du temps de Louis-Philippe et alors tout effervescents des illusions de 1848, avaient été saisis en plein rêve par ce réveil brutal. Leurs idoles de la veille gisaient renversées dans la boue, la tribune parlementaire était démolie, les journaux supprimés ou réduits en servitude. Au milieu de ce silence de la pensée et de cet aplatissement des caractères, une préoccupation étroite des intérêts matériels, un remue-ménage bruyant de manieurs d'argent et de spéculateurs agitaient seuls la nation démoralisée. Les jeunes gens, désorientés, se demandaient s'ils n'avaient pas été dupes d'un songe et si la vérité n'était pas uniquement dans la recherche des joies mondai* nés. Alors les uns se laissaient tout bonnement glisser sur la pente et ne pensaient plus qu'à s'amuser; les autres, en petit nombre, désabusés, le dégoût auxlè* vres, s'enfonçaient silencieusement dans une déses* pérance haineuse.
Vers 1864, au moment où Michel arrivait à Paris, la transformation qui s'était opérée était déjà visible. Les événements avaient marché; la veine avait changé, et les hasards qui avaient fait croire à la mission providentielle du héros de décembre tournaient maintenant contre lui. Dans le quartier des écoles, on devenait moins frivole et plus audacieux; bien des lèvres murmuraient hardiment les mots de république et de
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liberté. — Avec sa sauvagerie paysanne, son caractère fait de raideur et d*hoDDÔteté, son éducation démocratique, Michel ne pouvait manquer de se joindre au groupe des étudiants qui aspiraient à briser le joug. Il se trouva en communion d'idées avec des compagnons d*études animés comme lui d*opinions largement libérales. Il fit partie de ces conférences moitié littéraires, moitié politiques, oîi l'on se préparait aux luttes prochaines avec moins d'illusions que les ancêtres de 1848, avec un esprit plus positif et plus scientiûque.C'étaitlà qu'il avait connu Adrien Perrusson.Dans ce petit cénacle de jeunes gens studieux, ambitieux etbien doués, on commençaità discernera travers les ténèbres derabsolulismecésarien comme une lointaine lueur d'aurore, et Ton marchait résolument, la mairi dans la main, vers cette lumière nouvelle.
Michel entra à l'Ecole normale dans un très bon rang, et se mit à travailler avec ardeur. Soumis à la sévère discipline de la maison, aimant l'étude avec p€ission, préservé des entraînements de plaisir par sa sauvagerie, il se mêlait peu à la vie dissipée et joyeuse du Paris boulevardier. Il se contentait d'en entendre le lointain bruissement du fond de sa solitude de la rue d'Ulm. Les Jours de sortie, quand, abandonné à lui-même sur le pavé parisien, il se sentait trop tenté, îl se hâtait de s'enfuir dans la banlieue et de regarder des hauteurs de Meudon ou de Bellevue le grand Paris s'étendre à ses pieds. Alors, contemplant avec envie l'immense capitale, ses masses d'ombre et de lumière, ses palais^ ses flèches et ses
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coupoles ensoleillées, son bois verdoyant où s'agitait un fourmillement de voitures^ il se disait avec un élan d*orgueil : « Moi aussi, j'y jouerai mon rôle et j'y serai quelqu'un! » — Conquérir une personnalité, n'être plus une vague unité dans la foule, mais un de ces chiffres lumineux qu'on remarque ; avoir un de ces noms qui font que, partout où on vous présente et où on vous nomme, vous sentez, aux regards des gens, que vous n'êtes point pour eux un inconnu ; voilà quel était son rêve. Pour le réaliser, il fallait devenir fort, acquérir cette volonté patiente qui creuse lentement son sillon, sème sans hâte legrainquidoity germeret sait attendre sans découragement l'heure de la moisson. Il n'était pas de ceux qui croient aux hasards heureux et aux étoiles providentielles. Convaincu que l'homme se forge sa destinée et ne doit accuser que lui de sa malchance, il répétait, avec Emerson, que « chaque créature tire d'elle-même sa propre condition et son avenir ». Pendant ses trois années d'école, il cultiva son esprit avec ténacité et méthode, comme il avait vu jadis le père Verneuil labourer son champ. D avait conservé ses habitudes de paysan, se couchant à dix heures et se levant à cinq, hiver comme été. Pendant cette période, il ne retourna pas une seule fois au pays. Aux vacances, il louait une modeste chambre d'hôtel dans le quartier du Panthéon, et il employait ses deux mois de liberté à travailler dans ies bibliothèques encore ouvertes, ou à étudier à fond les musées. Au commencement de sa seconde année, il était licencié, et, à la fin de la troisième, il sortait
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victorieux des épreuves de l'agrégation. — Alors seulement il alla passer à Véel les semaines qui devaient s'écouler entre sa sortie de l'école e sa prck chaîne nomination à une chaire de professeur.
n trouva le père Vemeuil vieDli et cassé, plus avare et plus geignard encore qu'autrefois. A mesure qu'il s'enfonçait dans la vieillesse, le bonhomme craignait de plus en plus de manquer de pain. Il avait marié sa fille aînée et cédé son train de culture à un gendre rapace qui le persécutait pour qu'il se démît de ses biens au profit de ses enfants et qu'il donnât à son aînée la meilleure part. Mais le vieillard tenait bon et criait comme un aigle qu'Unie lâcherait rien, tant qu*il aurait les yeux ouverts. Ce fut au milieu de ces discussions intestines que Michel fit sa rentrée sous le toit paternel. Cette bataille autour de l'héritage d'un vivant, ces altercations continuelles à propos de cinq ou six lopins de terre, dégoûtèrent Michel de l'existence campagnarde. Pour avoir la paix, pour calmer ses frères et sa sœur qui le regardaient de travers, il renonça de grand cœur à tous ses droits à l'héritage maternel, et, déplus, il abandonna à sonpèreles deux tiers des arrérages de sa pension départementale, ne se réservant que juste l'argent nécessaire à sa pro^ chaine instaU£Ltion.
Sa nomination arriv^ entiii 11 fut appelé au lycée deTours comme professeurde seconde et il s'empressa de faire ses paquets. — La veille de son départ, après quelques visites chez ses anciens maîtres du collège, il revint à pied de la ville. Au lieu de rentrer au vil-
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lage» il prit à travers la plaine, désireux de revoir une dernière fois ce coin de pays où s'étaient passées son enfance et sa première jeunesse.
Sous un ciel bas et gris de la fin de septembre, la plaine où les derniers champs d'avoine avaient été moissonnés s' étendait nue et mélancolique, coui>ée seulement çà et là de quelques buissons d'aubépine, et bordée au loin par de bleuâtres lisières de bois. A droite et à gauche^ dans le fond, deux pointes de clochers de village, sortant d'un pli de terrain, ronîpaient seules l'uniformité des chaumes et des jachères. Le silence n'était troublé que par les cris lointains des laboureurs poussant leur charrue et préparant les semailles d'automne. Parfois une alouette se levait sous les pieds de Michel, jetait un cri aigu et montait en secouant ses ailes mouillées. D allait lentement, reconnaissant çà et là des objets dont la physionomie familière n'avait pas changé depuis des années ; — Ici, un enroulement de chèvrefeuille qui fleurissait déjà dans les broussailles lorsqu'il était pâtureau ; — là, un pommier sauvage dont il escaladait jadis les branches moussues pour y cueillir des pommes acides... Tout ce sol natal, si souvent foulé autrefois, si bien mêlé à ses chagrins et à ses joies d'enfant, semblait s'être imprégné de sa personnalité, et, à cette heure de la séparation, il retrouvait un peu de luimême dans chaque sillon. Il aspirait avec émotion la forte odeur des mottes fraîchebaent retournées, les émanations acres des fanes de pommes de terre, le parfum faible des rares floraisons automnales
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perdues dans les buissons. 1) se sentait peu à pea repris d'un attachement attendri pour ce sol rustique d'où il était sorti et où des générations de paysans, ses ancêtres obscurs» avaient semé leurs os dans Tenceinte du petit cimetière de Véel. En même temps, le monde inconnu, au milieu duquel il allait se lancer, armé de toutes pièces pour la conquête d'une position, le monde nouveau où chaque jour serait un combat, l'effrayait.
Le doute entrait en lui avec les ombres du crépuscule. — Que valaient les agitations égoïstes et peut-être stériles quirattendaient,auprès de l'existence casanière et utile de ce paysan qui, là-bas, semait son blé? Fils de laboureur, n'ayant dans ses veines que du sang de paysan, n'eût-il pas mieux rempli son rôle en appliquant sa force intelligente à cultiver cette terre avec laquelle il avait tant de mystérieuses afBni tés? Après tout, qu'était-ce que la vie? Une suite de rêves tumultueux coupés de douloureux réveils? Et, alors, à quoi bon échanger les illusions et les douleurs que l'accoutumance a rendues plus supportables, contre des rêves inconnus et des réveils peut-être plus pénibles?... Michel s'était arrêté et il croisait anxieusement ses bras sur sa poitrine. En posant sa main sur son cœur, il sentit, sous l'étoffe de sa jaquette, craquer le pli ministériel où onlui notifiait sa nomination îi Tours. — Professeur à vingt-quatre ans dans un lycée dopremière classe,enTouraine, ce jardin de laPrance I c'était pourtant quelque chose...
— Et j'hésiterais? se dit-il brusquement, allons donc I
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je «uis fou et ces brouillards d'automne m'ont encrasi le cerveau I
A ce moment, le vent qui s'était élevé avec rapproche du soir, Qt voler devant lui les feuilles sèches, et un carillon de cloches argentines lui apporta sa ciianson réveillante. Les cloches* semblaient lui crier comme les sorcières h Macbeth : « Tu seras roil » Et^ dans le ciel qui s'était découvert, le soleil couchant lui envoyait comme un reflet empourpré de cette royauté que lui prédisaient les cloches.
— Assez d'enfantillages I murmura Michel en brisant de son bâton une touffe de chicorées bleues, courage et en avant 1 La fortune est à ceux qui ont la poigne assez forte pour la violer...
Le lendemain, il regagnait Paris et partait pou#* Tours.
T.esH
Le second coup de cloche annonçant le dlDer em« plissait de ses derniers appels la cour sonore du Faisan^ et la table d'hôte commençait à se garnir. La salle à manger, haute de plafond, éclairée par trois fenêtres donnant sur la rue Royale, était lambrissée de boîs noir jusqu'à hauteur d'appui et décorée de panneaux représentant les vues des principaux châteaux de la Touraine. L'hôtel, ayant surtout une clientèle de touristes étrangers, était peu fréquenté par les commis-voyageurs. Cette considération y avait attiré Michel Verneuil, malgré le prix assez élevé de la pension.
Les dîneurs arrivaient un h un et s'asseyaient silencieusement à leurs places habituelles. Il y avait le une collection de types exotiques médiocrement intéressants. D'abord un négociant de Belfast qui conduisait sur le continent sa femme, respectable personnage muet, et sa fille, brune miss aux cheveux flottants^ à
la tête prétentieusement penchée sur une épaule. — A côté, une vieille demoiselle anglaise chaperonnait une nièce déjà mûre, maigre, sanglée dans sa ceinture de cuir, à la figure tragique et aux gestes anguleux. — Puis venait toute une bruyante famille polonaise composée de cinq membres : la vieille mère, recroquevillée comme une feuille sèche, toujours gelée et buvant du cognac pour se réchauffer ; le père, grand, barbu, scandant ses phrases d'un rire nasillard pareil à un hennissement; les trois filles: Edwige, Eisa et Anouchka, aux yeux obliques et rusés, éternellement vêtues de noir. Elles portaient « le deuil de la patrie, » ce qui ne les enipôchait pas du reste de manger comme des ogresses et de danser tous les soirs, dans les bals donnés par la colonie anglaise. — Ce petit clan slave, avec sa familiarité impertinente, sa douleur théâtrale et son bavardage assourdissant, était odieux à Michel. Il n'était séparé des Paproçki que par deux chaises réservées à Adrien Perrusson et à un autre pensionnaire, et^ comme ses deux voisins étaient absents pour une quinzaine, il tremUait à chaque repas de voir les deux places vides envahies par la horde polonaise.
Le potage était déjà desservi quand deux dames entrèrent dans la salle. Après un moment d'hésitation, Taînée se dirigea vers îes deux chaises inoccupées,, en demandant à Michel si elles étaient libres. Sur la réponse affirmative dujeunehomme,les deux femmes s*y installèrent et déplièrent leur serviette. La voisine de Michel paraissait avoir trente-six ans. EUle était
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grande, bien faite, avec une taille élégante et do magnifiques épaules, très blanche de peau et coiffée d*opulents cheveux blonds aux reflets roux. De beaux yeux un peu cernés, aux prunelles grises semées de points fauves, un nez aquilin, une bouche encore fraîche, un menton grassement modelé donnaient h sa figure une expression légèrement sensuelle, qu'accentuaient les molles inflexions du cou et les riches contours de la poitrine, mis en valeur par une robe sortant de chez la bonne faiseuse. Sa compagne, et vraisemblablement sa fille, comptait dix-huit ans à peine. Plus petite, avec des traits plus fins, elle avait des cheveux châtains retombant sur le dos en une natle très épaisse, et un teint également blanc. Cette blancheur, comparable au ton des fleurs du muguet, était relevée par de grands yeux vifs d'un bleu foncé, bordés de longs dis, et par des lèvres très rouges et un peu moqueuses. La beauté de la voisine de Michel était plus complète et sa grâce plus savante ; mais la jeune fille, avec ses yeux questionneurs et sa vivacité plus espiègle, avait quelque chose de primesautier et de spirituel qui manquait à la mère.
Tout en mangeant, elles échangeaient à voix basse des remarques sur le personnel de la table d'hôte. A leurs regards moqueurs, aux torsions malicieuses des lèvres delà jeune fille, Michel devmait que leurs réflexions n'étaient pas précisément* charitables pour les figures des convives. Non seulementles deux nouvelles venues étaient Françaises, mais elles devaient être Parisiennes; cela se reconnaissait d'abord au
goût et à la sobre élégance de leur toilette, puis à la façon dont elles se tenaient à table. Elles ne dévoraient pas gloutonnement et bruyamment comme les Polonaises d'à côté; l'action de manger ne semblait pas pour elles, comme pour les Anglaises, un devoir important dont il fallait s'acquitter consciencieusement et méthodiquement ; c'était plutôt un plaisir auquel elles se livraient avec de petites mines gourmandes et rafQnées. Elles donnaient du charme à cette besogne prosaïque, en l'agrémentant de menus gestes gracieux et coquets. De temps en temps, leurs regards observateurs obliquaient dans la direction de leur voisin, mais le dîner s'acheva sans qu'elles lui eussent adressé la parole. Au dessert, après avoir grignoté quelques amandes, elles se levèrent de table et disparurent.
Michel ne tarda pas à les imiter. Seulement, au lieu de quitter l'hôtel sur-le-champ, comme c'était son habitude, il passa par le bureau et questionna la nièce du propriétaire sur les deux voyageuses.
C'étaient bien la mère et la fille, elles avaient nom mesdames du Coudray et elles arrivaient de Paris. Elles possédaient sur le coteau de Saint-Cyr une propriété qu'on appelait la Chambrerie, et elles séjournaient à l'hôtel en attendant l'achèvement de travaux d'appropriation qu'elles faisaient exécuter à cette campagne. Leur histoire, que conta tout au long la nièce du maître d'hôtel, avait une couleur romanesque. M. du Coudray, un fils de famille des environs de Loches, s'était amouraché à Paris d'une jolie institu*
tnce avec laquelle il avait longtemps vécu maritalement et dont il avait eu une fille. A la mort de ses parents, il avait régularisé cette situation fausse en épousant sa maîtresse, puis il était mort lui-môme subitement, quelques années après, laissant une fortune considérable à sa veuve et à sa ûlle légitimée. La propriété de Saint-Cyr dépendait de la succession, et madame du Goudray comptait désormais Thabiter pendant une partie de Tannée.
Le lendemain, Michel attendit l'heure du dîner avec une impatience qui ne lui était pas habituelle ; puis, par une singulière contradiction, avant d'entrer au Faisan, il arpenta deux ou trois fois la rue Royale, bien que les derniers coups de cloche sonnassent à toute volée. Quand il arriva dans la salle, il eut la satisfaction de voir les deux dames déjà installées aux mômes places que la veille. Il les salua silencieusement en prenant sa chaise, elles répondirent à son salut, mais ce fut tout, et elles se remirent à dialoguer entre elles à mi-voix, assez haut cependant pour que le jeune homme pût suivre leur conversation.
Elles avaient été, dans l'après-midi, visiter laChambrerje, et madame du Goudray en avait rapporté un bouquet de jasmin qu'elle avaitattaché à son corsage. Son excursion au grand air avait avivé les couleurs de ses joues, et cette animation la rendait encore plus attrayante que la veille. Une question de la jeune fille rompit heureusement la glace et permit au professeur de prendre part à la conversation. Elle venait de lire la Grenadière, et elle désirait savoir si la maison
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décrite par Balzac existait réellement à Saini-Gyr. Michel répondit affirmativement et indiqua au juste la situation de la Grenadière^ nichée au-dessus <le la levée, dans le massif d'arbres qui fait face au pont Bonaparte. Mademoiselle du Goudray le remercia en souriant.
— La description de Balzac, continua Verneuil, est non seulement une œuvre d'art, mais aussi une merveille d'exactitude... Il a magistralement peint les paysages de la Touraine. C^a a dû vous frapper si vous avez lu le Curé de Tours et visité la petite place qui s'étend derrière la cathédrale.
— Je connais le roman, dit madame du Goudray; mais en revanche, je connais fort mal la Touraine. Nous ne venions jamais à Tours du vivant de mon mari, qui avait pris la province en grippe, et nous n'avons pas encore vu la cathédrale.
— G'est dommage, reprit Michel, car le cloître est un des coins les plus originaux de la ville, surtout le matin ou à la tombée du jour.
— Mère! s'écria la jeune fille, allons-y ce soir.
— Es-tu folle? nous ne saurions nous orienter nî Tune ni l'autre, et ce cloitre doit être à la nuit un quartier désert.
Après un moment d'hésitation, Michel s'offrit àleur servir de cicérone.
— Oh ! monsieur, repartit étourdiment mademoiselle du Goudray, comme vous seriez aimable 1
— Jeanne! interrompit sévèrement sa mère en fronçant le sourcil.
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Mademoiselle Jeanne fit la moue. Jugeant au ton de madame du Goudray que celle-ci considérait son offre comme une sorte d'intrusion indiscrète, Michel rougit et reprit son attitude réservée.
* La veuve, en femme perspicace, devina d*un coup d* œil la petite mortification qu'elle venait d'infliger à son voisin, et comme elle ne tenait nullement à le blesser, elle redevint souriante eisa voix retrouva des inflexions caressantes.
— Ma fille, poursuivit-elle, est une enfant gâtée, et vous voyez, monsieur, elle en abuse. Excusez-la... Vou8 vous êtes offert avec tant d'obligeance que nous acceptons.
Après le dîner, elles montèrent chez elles pour se coiffer et vinrent reprendre Michel qui les attendait dans le vestibule. U se fécilitait d'avoir fait un brin de toilette avant de se rendre h l'hôtel et présenta gauchement son bras à madame du Goudray.
Pendant le trajet, la conversation fut assez animée. La veuve avait l'esprit cultivé, elle connaissait bien son Balzac et elle en parlait avec une admiration que partageait sa fille.
— Vous aussi, mademoiselle, vous avez lu la Co^ mèdie humaine? demanda Michel.
— Je crois bien, réponditla mère, Jeanne litsurtout les livres qu'on lui défend, c'est une enfant terrible. Elle a desenthousiasmes quim' effraient. Figurez-vous qu'un jour, après avoir dévoré le Marquis de Villemei% elle s'est mis entête de connaître Fauteur, et elle est allée seule dans Paris à la recherche de la maison de George Sand.
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— Hélas! soupira mademoiselle «Teanne, madame Sand Quêtait pas chez elle, mais comme compensation j'ai coupé son cordon de sonnette, et je le garde précieusement.
— Cela vous peint ma fllle, dit madame du Coudray en riant; c'est une petite personne très compromettante.
Ils étaient arrivés sur le parvis au moment où le crépuscule tombait. Ils longèrent les bas côtés et débouchèrent sur la place Grégoire-de-Tours, située derrière le chevet de Saint-Gatien.
La petite place silencieuse s'arrondissait à l'ombre des gigantesques arcs-boutants de l'abside, entre de hauts murs de jardins et d'austères bâtisses à mine claustrale. Deuxrues tortueuses et bordées de couvents y aboutissaient. Tout y dormait déjà Pas un passant, pas un bruit de voiture. Dans l'encoignure formée par une massive porte cocbère, un antique tilleul étendait sa verdure épaisse au-dessus des pavés sertis d'herbe. Derrière les vieux murs qu'escaladaient des vignes vierges et des glycines, on devinait des logis béats où de paisibles chanoines devaient vivre, dorlotés par de respectables dC/otes. Une grille à claire-voie laissait voir un de ces logis, précédé d'un jardinet fleuri de roses trémières, et à l'une des fenêtres voilées de rideaux blancs, une seule lumière veillait discrètement. L'odeur des fleurs de tilleul parfumait l'air tiède. La lune monta derrière les tours de la cathédrale et velouta de ses lueurs bleuâtres les arches aériennes des arcs-boutants. Un sacristain, sortant de lanef, travers»
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la place sur la pointe des pieds, avec le même recueillement que s*il marchait dans un sanctuaire. Le bruit de ses pas retentit un moment dans une des ruelles sonores» puis le silence religieux des c/oiVm ne fut plus troublé que par une grêle cloche de couvent qui sonnait les prières du soir.
— Voici où Balzac a fait vivre le curé Birotteau, dit Michel en désignant l'une des portes cochères tapisséesde vigne vierge; lelogis estencore aujourd'hui tel qu'il Ta décrit dans son roman.
— Oui, reprit madame du Coudray, ce coin a beaucoup de caractère, mais je ne voudrais pas y demeurer, j'aime trop le bruit et le soleil. Je suis de l'avis du romancier lui-môme. Ne dit-il pas que ce quartier « ne peut-être habité que par des êtres arrivés à une nullité complète ou doués d'une force d'âme prodigieuse? »
— J'y habiterais, moi! s'écria Michel avec une crânerie qui ne permettait pas de se méprendre sur la catégorie d'êtres dans laquelle il se rangeait.
Madame du Coudray releva la tête, ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme et elle fut frappée de l'éclat qui les illuminait.
Ils revinrent parles quais, et Michel remarqua que la veuve s'appuyait plus complaisamment sur son bras. Par cette nuit d'été mollement accompagnée de la clarté de la lune et du mxirmure frais de la Loire, le jeune hommejouissait délicieusement du contact de ce beau bras posé sur le sien. Il comparait ce retour à celui de Saint-Avertin et il éprouvait une sorte de
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honte au souvenir des deux vulgaii^s griseties de la foire aux fleurs. Madame du Goudray, devenue plus familière, le questionnait adroitement sur Tours, sur la vie qu'on y menait et sur lui-môme. Quand il lui apprit qu'il était professeur au lycée, il y eut un long moment de silence. La conversation devint plus languissante. Michel, de nouveau mortiûé, devina que cet humble métier de pédagogue le rehaussait médiocrement aux yeux des deux Parisiennes et qu'elles étaient un peu déçues.
Cette promonade n'en établit pas moins entre elles et lui une légère intimité qui ne dépassa pas, du reste, les limites delà table du Faisan. Madame du Goudray, faute de distraclions plus sérieuses, s'amusait à parfaire l'éducation mondaine, très incomplète du jeune Vemeuil. Auprès d'elle, il s'apercevait qu'il avait conservé de lourdes façons de paysan. Il soufflait sur son potage, coupait son pain et le promenait consciencieusement dans la sauce de son assiette ; toutes choses dont la belle veuve le raillait doucement. Elle lui apprenait à mangerhYanglaise en se servant simultanément de son couteau et de sa fourchette, sans jamais toucher du doigt l'os de sa côtelette. Et le sauvage Michel se laissait éduquer avec une docilité édifiante. Cette Parisienne aux toilettes élégantes, aux manières raffinées, à la grâce enveloppante, l'avait fasokié. H prêtait une médiocre attention àmademoiselle Jeanne, qu'il regardait comme une enfant, mais il se sentaitde jour en jour plus entraîné vers madame du Coudray. Néanmoins, il faisait peu de progrès dans sonintimité.
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Tout en se montrant aimable avec lui, la veuve ne pa« Taissaitpas désireuse dénouer plus sérieusement cette connaissance ébauchée à table d'hôte. Elle savait le tenir adroitement à distance, le trouvant sans doute un trop petit personnage pour continuer à le voir, lorsqu'elle serait installée à la Cbambrerie. Dans ses conversations avec lui ou avec sa ÛUe, elle parlait souvent de ses relations parisiennes et citait des noms connus d'artistes, de journalistes et d'hommes politiques.
— Je ne suis pas de son monde I songeait amèrement Michel, il lui faut pour ands des gens ayant sur leur chapeau une étiquette ou un panache. Gomme toutes les femmes, eUe n'estime le mérite qu'en raison du succès qu'il obtient ou de la célébrité qu'il donne.
Au bout de quinze jours, la maisonde laChambrcrie étant prôteà recevoir ses hôtes, les dames duCoudray quittèrent la table du Faisan, Un soir, au moment où le dessert touchait à sa fin, elles firent leurs adieux & Michel ; mais contre l'attente de ce dernier, la veuve, dans le remercîmentfortbientourriéqu'elle lui adressa, ne glissa pas la moindre cdlusion à la proximité de Saint-Cyr, ni à l'espoir d'y recevoir la visite du jeune professeur. Ge fut une déception pour Michel, qui comptait un peu sur une invitation, et son orgueil en resta tout endolori.
Le lenrlomain, au dîner, il se retrouva seul, en proie au caqiïSlage des Polonaises, qui lui firent l'effet d'un dssaîm de mouches ; il s'empressa de déguerpir dès la dernière bouchée avalée.
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Il s'enfuit sur le grand pont qu'il arpenta tristement. Du côté du couchant, le soleil descendait vers rhorizon borné par le viaduc du chemin de fer du Mans; Teau et le ciel étaient comme embrasés et, sur cette chaude teinte empourprée, le couvent des Dames blanches, les maisons de campa^e et le coteau s'en* levaient vigoureusement en masses qui allaient du rose clair au violet sombre. Au milieu des arbres presque noirs la fine aiguille du clocher de Saint-Cyr s*élançait amoureusement vers la première étoile. — C'était derrière ces arbres qu'habitait maintenant madame du Coudray. — Un moment il fut tenté de suivre la levée et de grimper au flanc du coteau pour découvrir cette Chambrerie où on ne l'avait pas invité à venir. Mais sa fierté se souleva. 11 aurait eu l'air, en rôdant autour de la Chambrerie, d'aller y mendier cette invitation dont on ne l'avait pas trouvé digne. — Après tout, madame du Coudray était dans son droit en le traitant comme un étranger rencontré par hasard à une banale table d'hôtel. Elle avait été polie et ai* mable avec lui, que pouvait-il exiger de plus, dans sa position ? Pour cette Parisienne élégante et riche il n'était qu'un obscur régent de collège. Il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même s'il n'avait pas un de ces noms qui s'imposent.
— Oh I avoir une notoriété 1 s'écriait-il intérieurement, en songeant avec envie aux gens dont la veuve mettait la personnalité brillante dans sa conversation, comme elle mettait des diamants à ses doigtg et à ses oreilles; — être quelqu'un I Prouver à la foule
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qu'on a une valeur quelconque, voilà le seul but de la vie; mais quand et comment Tatteindrai-je dans ce coin de province où je m* endors?
Il piétinait fiévreusement sur le trottoir du pont. — Du côté de la ville, les fumées du soir estompaient peu à peu les toits aigus des vieux quartiers, la tour carrée de Charlemagne, le clocheton de la maison de Tristan. Une bande de corneilles quittant les croisillons delà tour, et traversant majestueusement Tampleur du ciel bruni, gagnait pour la nuit Tabri des poivrières de Saint-Gatien. La vaste nappe de la Loire passait insensiblement du vert argenté au bleu foncé, puis tout 3e veloutait d'ombre ; on ne distinguait plus que la masse noire des coteaux, et, entre les quais déserts, la longue trouée de la rue Royale, avec ses trottoirs lumineux, oîi la foule des promeneurs montait et descendait, avide de flânerie et de plaisirs.
Michel, esseulé et mélancolique, abandonna le pont ténébreux et se mêla à cette foule d'oisifs, dont l'indifférence lui faisait sentir plus amèrement son isolement et son obscurité. Il collait machinalement son visage aux vitrines des magasins illuminés, enviant la bourgeoise et placide gaîté des boutiquiers dont il surprenait le train-train dévie domestique et familièrcPuis, las de traîner sa solitude sur les pavés de la rue Royale, il s'enfonça dans les sombres quartiers aristocratiques où était sa maison. Il entrevoyait à travers les grilles des jardins les fenêtres éclairées et ouvertes, encadrant des groupes de femmes en toilettes de soirée, tandis que des pianos lui envoyaient
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par bouffées les lambeaux de quelque opérette d'Offenbach, scandés de clairs éclats de rire. — Tours entier 8*amusait ; lui seul était maussade et solitaire.
Effrayé de rentrer dans sa chambre déserte, il alla frapper aux vitres du seul de ses voisins avec lequel il eût lié connaissance. C'était un de ses collègues, un professeur de mathémoiiques, qui habitait un modeste rez-de-chaussée de la rue de la Grandièrc. Cet universitaire, nommé Jouicau, passait pour un original ayant le cerveau plein de chimères. U était t?egétarien et prétendait régénérer Thumanité en lui imposant un régime matériel et intellectuel, où les légumes cuits à Teau et Talgèbre à haute dose entraient comme principaux éléments. Il voulait commencer la régénération en réformant l'éducation des filles. Célibataire et vivant uniquement de ses maigres appointements, il avait adopté néanmoins trois orphelines, enfants d'un de ses frères, et il expérimentait sa méthode sur ces jeunes organisations flexibles comme des brins d'osier. Il y avait chez ce maniaque un mélange de bonhomie et d'excentricité qui amusait Michel. Le petit père Jouzcau était si naïvement convaincu, si comiquement éloquent dans la démonstration de ses théories, que sa verve enthousiaste divertissait le jeun3 Vemeuil et le forçait à sortir de ses humeurs noires. De môme qu'on se résigne mieux à sa mauvaise fortune quand on a contemplé les misères des autres, le spectacle de cette honnête folie remettait d'aplomb Tambiticux Michel. La vue du pauvre intérieur de Jouzeau, l'ingéniosité déployée
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pour équilibrer un budget grevé par de nombreux acbals de livres et par la nécessité de donner le pain quotidien à trois enfants ; la sérénité inaltérable et l*inébranlable conviction du vieux mathématicien apaisaient peu h peu Tagitation du jeune homme et lui rendaient le sang-froid nécessaire pour se remettre au travail. — Après une heure passée chez son voisin, il remonta avec moins d'ennui dans sa chambre muette, se coucha, dormit comme un idomb, et le lendemain, dès Taube, il se remit à be thèse, sans trop songer à la beauté de madame du Goudray.'
Un^eut pas l'occasion de la revoir pendant le mois qui précéda les vacances. Dès que les cours du lycée furent terminés, il se h&ta d'aller se retremper à Paris. Il hanta de nouveau les cabinets de lecture, les musées et les théâtres et se rejeta en plein dans le large courant intellectuel de la grande ville. U s'était un peu endormi à Tours ; il y revint en octobre avec une ardeur et une énergie toutes neuves. Il ne pensait presque plus à la belle veuve, mais le souvenir de sa déconvenue agissait comme un aiguillon, pour le pousser à conquérir rapidement une notoriété qui le mettrait à l'abri des avanies du genre de celle dont il avait souffert, *
Quand, le soir de son retour, il rentra dans la rue de la Grandière obscure et silencieuse, il aperçut de la lumière chez le bonhomme Jouzeau et résolut de lui souhaiter le bonsoir. La femme de ménage l'introduisit dans Ja pièce qui servait à la fois de réfectoire et de salle d'étude, puis elle alla quérir M. Joueau, qui travaillait dans sa bibliothèque.
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Au centre d*une table couverte de toile cirée, une petite lampe grésillante, au verre moucheté par des éclaboussures d'huUe, était posée près d'un grand plat rempli de salsifis frits. Perchées sur des tabourets, le nez dans leur assiette, les trois pupilles de Narcisse Jouzeau, Sophie, Gabrielle et Suzanne, dévoraient ce frugal souper arrosé d'eau claire. Il y avait quelque chose de mélancolique dans le spectacle de ces trois fillettes aux cheveux courts, vêtues de tabliers de lustrine à manches, et mangeant avec de pauvres petites mines résignées cette maigre nourriture. L'avare lumière de la lampclaissait voirie mobilier très sommaire de la pièce, les chaises de paille, rétagère garnie de livres classiques et un grand tableau noir fixé au mur, où Ton distinguait vaguement les lignes de deux triangles ornés de lettres majuscules.
A l'annonce de la visite de Michel, Narcisse Jouzeau accourut. C'était un petit homme maigre, aux joues rasées, aux yeux brillants, au front découvert, agrandi encore par des cheveux gris rejetés en arrière et retombant en désordre sur le collet de sa redingote.
— Ehl mon cher monsieur Verneuil, s'écria-t-il en tendant les deux mains à Michel, que j'ai de joie à vous revoir !.. Vous revenez de la grande capitale et vous en rapportez le rayonnement avec vous... Vrai, vous me semblez mieux portant et plus gaillard qu'au départ. L'air de la civilisation vous a tonifié. Ici, vous nous retrouvez toujours travaillant^ mon système m'absorbe plus que jamais et j'ai une bonne nouvelle
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h VOUS apprendre : j*ai enfin trouvé la formule qui doit faire passer l'humanité de Tétat impétueux à Tétat pacifique où elle aura conscience d'elle-même. •• Et puis, je suis content des progrès des petites ; Brielle et Phie possèdent déjà passablement la théorie de l'égalité des triangles, et Suzanne mord aux équations du second degré...
Suzanne, l'aînée, — une enfant de quatorze ans aux traits irréguliers, mais énergiques, — leva au ciel, à l'appel de son nom, deux yeux bruns où on lisait une muette protestation indignée. Pendant ce temps, les deux cadettes, profitant de ce que, le bonhomme leur tournait le dos, faisaient des grimaces et tiraient ir* révérencieusement la langue dans la direction du tableau.
— Et vous, continua Narcisse Jouzeau, en présentant une chaise à son hôte, avez-vous bien profité do vos vacances ?
— Oui, ma thèse est finie et je la soutiendrai le ' plus tôt possible... J'ai hâte de faire mon trou... Ohl
avoir un nom, monsieur Jouzeau, être célèbre, c'est tout dans une société où l'on n'estime les gens que d'après l'étiquette du sac !
— Nous changerons cela, monsieur Michel I Avec mon système, chaque élément utile trouvera harmo* nieusement et naturellement sa place dans la pyramide sociale.. . Mais, en attendant, je vais vous indiquer un moyen d'arriver promptement à la notoriété. ..Vous êtes éloquent et lettré, faites une conférence aux Tourangeaux surla supériorité de l'alimentation végétale.
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— Oh 1 oh ! objecta Michel en souriant, ponr cela il me faudrait d^abord ddux choses indispensables : une salle et un auditoire.
— Vous aurez tout cela, mon ami !.. Pendant votre absence, ces messieurs du lycée se sont concertés avec la municipalité pour donner cet hiver une série de conférences... Vous savez que ces sortes de lectures sont devenues à la mode. On ne m*à pas proposé de figurer parmi les conférenciers, parce que moi, ajouta-t-il avec un sourire légèrement amer, je suis trop compromettant. . Mais on compte «urvous. La ville prêtera la grande salle de la mairie, et quand le sujet de votre lecture sera afBché, vous aurez un public, je vous le promets l... Réfléchissez^y, c'est sérieux, et vous pourriez donner un bon coup d'épaule à mon système éducateur...
II avait enfourché son dada, et maintenant il allait, il allait, galopant dans le champ des hypothèses et des spéculations. — Les troïs fillettes s'étaient accoudées sur la table et les deux plus jeunes s'étaient doucement endormies ; la lampe pétillait en jetant des lueurs de plus en plus mourantes. — De tout ce long discours Michel ne retint qu'une chose, c'est qu'on allait organiser des conférences publiques et que, pour lui, le moment était venu de frapper le premier grand coup.
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U tombait une bruine légère et, malgré le mauvais
' ' temps, la place de la mairie était singulièrement animée. Ordinairement en cette saison, — fin février, — après l'heure de la retraite, ce coin du quai est fort solitaire. Mais, ce soir-là, tambours et clairons avaient déjàquitté la place, on entendait la batterie des caisses résonner en s'assourdissant à Fautre extrémité de la rue Royale ; néanmoins des groupes nombreux débouchaient sur le terre-plein de THôtel de Ville, dont le
' premier étage était éclairé comme pour un bal, et des voitures de maître stationnaient le long des grilles du
I square^ après avoir déposé sous le porche le dessus
L du panier de la société tourangelle.
Depuis une quinzaine, les deux journaux de la ville annonçaient à grand bruit Touverture des conférences organisées sous les auspices de la Société d'archéologie. Le préfet, qui se piquait d'idées libérales, les avait prises sous sa protection, et ce patronage olli-
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( iel avait sulfl pour les mettre à la mode. Bien que les Tourangeaux soient par nature assez tièdes pour les plaisirs de l'esprit, on se disputait les invitations qui donnaient droit à des places réservées. La saison mondaine battait son plein et tous les oisifs de Tours affluaient dans la salle des fêtes. Le sujet choisi pour cette première soirée flattait du reste le patriotisme local ; les afQches yi^cardées aux murs de la mairie promettaient une conférence « Sur le beau pays de Touraine, » par M. Michel Verneuil, professeur au lycée. La curiosité était piquée. Les indigènes voulaient savoir comment cet étranger s'y prendrait pour faire Téloge de leur province.
La salle, qui pouvait contenir six cents personnes, était remplie dès huit heures et demie. Au premier rang, en face de Testrade réservée au conférencier et aux organisateurs, on avait installé des fauteuils où pontiûaient les hauts fonctionnaires et les principales autorités delà ville : le préfet et sa femme, le général de division, le président du tribunal, le maire, l'inspecteur d'académie. L'archevêque lui-même, monseigneur d'Écouviers, était venu, accompagné d'un de SCS grands vicaires. Le prélat, qui aimait les réunions mondaines, avait jugé que le sujet choisi n'était pas compromettant pour sa dignité archiépiscopale. On l'avait mis en belle place, à droite de la préfète, avec laquelle il échangeait d'innocentes plaisanteries qui amenaient un sourire discret sur les lèvres minces du grand vicaire. — Derrière cette première rangée ofûcieJle, la fine fleur de la société
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tourangelle s'épanouissait. Beaucoup déjeunes femmes en toilette; de loin en loin, quelques têtes fines et aristocratiques de vieilles dames en boucles blanches ; puis, çà et là, de jolies Anglaises, leur carnet à la main et prêtes à prendre des notes. Dans un angle, le clan polonais des Paproçki jacassait à haute voix comme une volée de pies. Au delà des fauteuils privilégiés, le menu public bourgeois s'entassait sur des chaises. Tout au fond et debout, des olficicrs de la garnison, des étudiants de l'école de médecine, des élèves du lycée encadraient de leurs uniformes ou de leurs vêtements sombres le bariolage des toilettes féminines. Et toutes ces têtes, tous ces yeux étaient tendus vers Testrade encore déserte, où un demicercle de sièges vides s'arrondissait autour de la table du conférencier, ornée d'un pupitre et du verre d'eau traditionnel.
Dans le petit salon d*ati:ente, contigu à la salle des fêtes, les membres de la commissioh s'agitaient autour de Michel. Celui-ci, penché sur une table et occupé à mettre en ordre ses feuillets de notes, était pâle et secoué par des soubresauts fiévreux.
— Mon cher, dit Perrusson en lui serrant la main, vous avez une salle magnifique, mes compliments!... Les plus jolies femmes de Tours sont venues vous entendre. La fournée est complète
— Pourvu que le four ne soit pas complet aussi I répliqua Michel avec un rire nerveux.
— Bahl vous êtes habitué à parler en public et votre sujet est excellent... Est-ce que vous auriez le trac par hasard ?
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— Un peu...
— Messieurs, interrompit le président en tirant sa montre, il va être neuf heures, et si M. Vemeuil est prêt...
— Quand vous voudrez, répondit Vemeuil en passant un de ses gants et en rassemblant ses feuillets.
Le président tourna le bouton d'une porte qui ouvrait de plain-pied sur l'estrade et introduisit le coiiférencier, auquel le flamboiement du gaz et la soudaine chaleur de la salle causèrent d* abord un moment d'éblouissement et de suffocation.
Il y eut dans la foule un bourdonnement sourd, des ahl ah! curieux courant de lèvres en lèvres; puis quelques applaudissements lancés par des collègues et des élèves du lycée éclatèrent dans le fond, et s'éteignirent bientôt au milieu des chuchotements de la masse des auditeurs, tandis que Michel Vemeuil, la garge serrée, s'approchait de la petite table et saluait.
Les regards étaient braqués sur lui. La première impression lui fut favorable. Son gilet noir largement échancré encadrait à souhait son poitrail robuste; son Jiabit moulait avantageusement ses épaules et sa taille, et la cravate blanche lui allait à merveille. Sa barbe brune et ses cheveux toufTus, contrastant avec sa figure pâlie, faisaient ressortir l'énergie de ses traits ainsi que l'éclat de ses prunelles lumineuses. — Pendant que les membres du bureau s'installaient, dans le Tracas des chaises remuées, dans le frou-frou des robes soyeuses, il entendit une jeune femme murmurer à sa voisinB : « Il est vraiment très bien I » Cela le
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remit d'aplomb. Il osa relever les yeux pour contempler en face ce public qui allait devenir son juge et dont il avait à faire la conquête. Sous le papiUotement des becs de gaz, il ne distingua qu'une masse confuse, quelque chose comme l'ondulation énorme et inquié» tante d'un mystérieux sphinx aux six cents têtes, dont la croupe bariolée avait des bruissements étranges, et dont les multiples yeux avides semblaient tous lui darder la môme menace : « Amuse-moi ou je te dévore l »
Heureusement Michel était de ceux que l'aspect des foules remonte et enhardit. Au bout de quelques secondes, il regarda ce champ de têtes humaines avec le même sang-fï*oid que lorsqu'il contemplait dans son enfance Tondulation desblesdelaplaine.de Véel. Avec une lenteur calculée, il défit ses gants, les jola sur le pupitre, prépara- son verre d'eau sucrée, puis appuyant ses deux mains sur le rebord de la table, il salua de nouveau et commença.
Dès les premiers mots, sa voix virile fitimpression sur l'auditoire. Son organe n'avait ni les caresses, ni les sonorités mélodieuses des méridionaux ; ni la souplesse habile, ni les grâces savantes des orateurs parisiens ; mais il vibrait avec des accents énergiques. C'était la voix protonde et gutturale d'un berger habituée dominer les rumeurs des grandes plaines ; elle secouait les foules comme le vent des hauts plateaux remue* les cimes des forêts.
11 esquissa d'abord la physionomie géographique de laTouraine.U caractérisa la bcauité particulière de
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cette province, qui consiste surtout dans Tampleur des lignes, la largeur des horizons, la richesse de la végétation et où, comme dans les toiles des maîtres hollandais, le ciel entre pour les trois quarts dans la valeur du paysage. Il décrivit successivement les quatre grands cours d'eau qui arrosent ce coin de terre privilégié, et en font un jardin herbeux, fleuri, opulemment aflfruité : — la Vienne, l'Indre lente et sinueuse, le Cher aux eaux fertilisantes, la Loire enfin, le royal fleuve, aux rives bordées de châteaux qui se succèdent en découpant sur les arbres et sur le ciel leur blanche architecture.
Puis il parla des habitants de cette joyeuse terre. 11 peignit la magistrale figure de Rabelais, ce puissantremueur de mots et d'idées, ce grand philosophe naturaliste au rire exubérant. Auteur de ce génie tourangeau il fit évoluer les artistes, les poètes et les grandes dames du xvi* siècle. Il montra surtout le caractère amoureux, violent et passionné de cette époque charmante et tragique oîi la Touraine produisait pour les rois et les princes des merveilles d'art et de splendides maltresses. — Comme chez les hommes restés forcément chastes, l'ardeur contenue qui l'avait brûlé flambait inconsciemment dans son éloquence. Dans sa parole imagée on sentait la fermentation d'une sève sensuelle qui colorait et baignait chaque mot d'une lueur phosphorescente. Il décrivait avec une poésie voluptueuse ces châteaux d'Amboise et de Langeais, de Chenonceaux et d'Azay, « où l'air fondant garde encore aujourd'hui la caresse amollie des
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amours d* autrefois. » H comparait la beauté de la Loire à" celle des femmes du xvi* siècle. — Le reflet des grandes dames qui s*y sont promenées jadis , disait-il, est resté sur ses eaux et leur a donné cette grâce superbe qu'elles ont toujours. Il y a de la passion, une passion de patricienne, dans la façon dont la Loire embrasse les lies qui verdissent dans son lit. Ainsi Agnès Sorel, Diane, Gabrielle devient presser contre leur poitrine éblouissante leurs amoureux couronnés...
Les Tourangeaux ressemblent un peu à des hannetons endormis dans leur béatitude; il faut longtemps les gratter sous le ventre avant de parvenir aies éveiller; mais, une fois émoustillés, ils battent des ailes et prennent l'essor tout comme les autres. — La chaude et vivace éloquence de Michel les avait d'abord étonnés ; bientôt leur fibre patriotique, agréablement chatouitye, commença à tressaillir et des applaudissements nombreux éclatèrent. Les dames souriaient en coulunt d^ flatteuses œillades vers le conférencier. L'archevêque, décontenancé par l'explosion de cette sève sensualiste, se penchait vers son grand vicaire, qui fronçait lé sourcil. Michel, lui, ne s'emballait pas, et, tout en discourant, il surveillait du coin de l'œil Mgr d'Écouviers, dont le sourire contraint devenait inquiétant. Il le vit parlementer avec le grand vicaire et s'agiter sur son fauteuil de l'air de quelqu'un qui ne tient plus en place.
— Si le prélat, pensa-t-il rapidement, se lève et s'en va au beau milieu de ma harangue, tout ce public qui
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m'applaudit me donnera tort, et ce sera un désastre...
En moins d'une seconde, il se représenta l'esclandre possible, l'auditoire en déroute, ses collègues euxmêmes lui tournant le dos; il songea à l'occasion perdue, à son avenir compromis, et comprit tout à coup la nécessité de certaines transactions qu'il avait si vertement blâmées chez les autres. L'ambitieux . imposa silence au libre penseur.
— Jouons serré l se dit-il.
Il s'arrêta, avala une gorgée d'eau, et, par une transition habilement ménagée, il opposa aux manifestations païennes de la Renaissance les monuments de l'art catholique ; à côté des châteaux où s'étiaient joués tant de drames amoureux ou sanglants, il montra les églises et les monastères peuplés de religieuses traditions : l'abbaye de Marmoutiers, Sainte-Catherinede-Pierbois, la collégiale de Loches. Il évoqua les souvenirs de saint Martin de Tours et de l'abbé de Rancé; il insinua que, dans un pays où tant de saints personnages avaient laissé l'empreinte de leur^randeur et de leur foi, ces pieuses convictions avaient dû, à leur tour, exercer une influence sur le génie local.
La figure de l'archevêque s'était rassérénée; il approuvait doucement de la tête les phrases du conférencier et attendait avec une bienveillance souriante la suite de ces édifiantes considérations. Il s'était reins tallé carrément dans son fauteuil, et sa béate physionomie aux traits arrondis semblait dire : « Décidénaent ce jeune homme a du bon. »
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— Toi, je te tiens 1 pensa Michel.
Et, sûr maintenant que le prélat reaonoerait à faire un éclat public, il continua en citant comme une preuve de cette influence du sentiment religieux le romancier Honoré de Balzac, né à Tours et resté foncièrement catholique et royaliste au milieu de la génération libre penseuse de 1830. Immédiatement il entamaune étude de la vie et de Fœuvre de Tillustre écrivain tourangeau. Il flatta les indigènes en leur démontrant que c'était dans leur ville que Balzac avait trouvé ces caractères honnêtes etnaïfs. ces flores et hautaines figures de douairières et de vieilles fîUes, ces grandes dames passionnées ou chastes qui ressortent sur le fond noir de la Comédie humaine. Les héroïnes de Balzac avaient poussé dans ce royal jardin de la France ; elles avaient respiré cet air doux et pur, imprégné do la subtile émanation de leurs belles et aristocratiques aïeules du XVI* et du XVII* siècles...
Les périodes du conférencier se déroulaient avec une' ampleur molle et enveloppante, comme s'épandent les eaux de la Loire, et tous ses auditeurs en savouraient la musique avec une émotion quasi-sensuelle. Dans la grande salle, les dames les aspiraient délicieusement, la tôte légèrement penchée en avant, les yeux noyés, les lèvres entr*ouvertes, les nawnes dilatées, et, dans ce dévot silence, on n'entendait que le bruit d'ailes des éventails agités, qui semblaient rythmer le battement des cœura remués par ce jeune et qommunicatif enthousiasme. Michel, se sentant maître de son public, acheva son discours par une vi~
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branle invocation au génie de la Touraine; il termina en souhaitant qu*on vît bientôt en tête du pont de Tours la statue du grand romancier se dresser en face de celle de Descartes^ et que la Loire reflétât dans ses eaux la puissante image de la force créatrice à côté de l'austère image de la liberté de penser.
De violents applaudissements retentirent et saluèrent à trois reprises les dernières paroles de Torateur. A peine eut-il ramassé ses notes que Tcstrade fut envahie. On Tentourait, on le complimentait chaleureusement et de tous côtés des mains se tendaient vers lui. Les dames demandaient à lui être présentées, le préfet le félicitait solennellement. Lui, très calme en apparence, mais encore un peu pâle, respirait à pleins poumons le parfum capiteux du premier succès. Au milieu de la foule qui le pressait, quelqu'un le lira timidement par le pan de son habit ; il se retourna et vit le bonhomme Jouzeau escorté de ses trois nièces ébaubies :
— C'est très bien, très bien, murmurait le professeur, mais ce n'est pas encore la parole de vérité... Oh ! si vous aviez voulu mettre votre éloquence au service de la réforme végétarienne !...
Michel écoutait aveaun sourire distrait, en«aluant à droite et à gauche ; tout à coup il congédia son vieux voisin avec un rapide serrement de main. Il venait d'apercevoir dans la salle madame du Goudray et sa fille. Les deux dames paraissaientdésireuses d'arriver jusqu'à lui; elles lui souriaient de loin et lui faisaient de la main des signes non équivoques de félicitation.
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Le jeune homme tressaillit et essaya defendrela foule compacte pour les rejoindre; mais, entraînées par un remous tumultueux, elles avaient déjà disparu.
Dès qu'il put se dérober aux accolades et aux compliments, il s'esquiva et, bien enveloppé dans son paletot, il regagna son logis par de petites rues désertes. Sa gloire naissante lui tenait compagnie et lui répétait doucement aux oreilles les éloges de tout à Theure. Seul, sous lanuit pluvieuse, il entendait d'ambitieuses espérances chantera ses côtés, comme la musique de ces Auteurs qui précédaient le consul Duilius.
Le lendemain dans Faprès-midi, encore un peu las et étourdi des émotions de la veille, il recueillait avec une joie délicieuse les premiers échos de son succès. Le journal libéral lui demandait le manuscrit de sa conférence, aûn de la reproduire en entier, et un photographelui avaitécritppurle supplierde vouloir bien poser devant son appareil. Sa personnalité s'était développée en vingt-quatre heures comme ces champignons qui grandissent en une nuit. Il se promenait lentement dcms son cabinet de travail, dont les fenêtres entr'ouvertes donnaient sur des jardins silués de l'autre côté de la rue. La journée avait été presque printanière et le soleil déclinant colorait en rose les branches des arbres, oîiles merles chantaient déjà. Il entendit tinter la sonnettedu vestibule, puis unpasnet et léger gravir les marches de son escalier.
Il était le seul locataire de la maison, dont son propriétaire occupait le rez-de-chaussée; cette visite ne pouvait donc s'adresser qii*à lui. En effet, le bruit de
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pas, accompagné d'un froufrou de robe, s'arrêta sur son palier etonfrappairusquement à sa porte. 11 alla ouvrir et tressauta en apercevant dans la pénombre mademoiselle Jeanne du Goudray.
Elle était vêtue d*une sombre toilette d'hiver ; une voilette courte couvrait à demi sa jolie figure, où ses grands yeux scintillaient, et, s'échappant d'une mignonne toque de loutre, Topulente natte de ses cheveux châtains tombait lourdement derrière son dos.
— Monsieur, dit- elle précipitamment, la foule qui vous entourait hier m'a empêchée de vous exprimer mon admiration, mais aujourd'hui je n'ai pu y tenir et j'ai voulu être une des premières à vous féliciter de votre succès.
Elle s'arrêta, essoufflée, et aussi un peu intimidéepar :'air de stupéfaction profonde avec lequel Michel accueillait son compliment.
— Et vous êtes venue seule ? s'écria^t-il en la faisant entrer et en fermant la porte.
— Oui!... Oh! j'ai l'habitudede sortir seule... à Taméricaine. J'ai prétexté des courses dans les magasins^. Ma démarche n'est pas très correcte ; mais, vous savez, je suis une enfant terrible, et si j'avais consulté maman, elle aurait soulevé des tas d'objections.
— Madame votre mère n'aurait peut-être pas eu tort, répliqua le jeune homme assez embarrassé ; cette visite, bien qu'elle me touche profondément, risque d'être mal jugée par des esprits peu bienveillants.
— Bah l quel mal y a-t-il à agir comme on pense?
UlCUEL YEHNBUIL 63
Hier, vous m* avez émue et enthousiasmée et je grillais de vous l'apprendre. J'aurais pu vous récrire, mais J'ai trouvé bien plus amusant de venir vous le diro moi-môme.
— Et où vous ôtes-vous procuré mon adresse?
— Chez le concierge du lycée, tout simplement.
— Qui vous a ouvert en bas ?
^ — Une vieille domestique. Elle m'a indiqué votre porte en grognant et je suis montée. Voilà tout.
Michel était confondu d'un si bel aplomb mêlé à tant d'insouciance.
— A qui ai-je affaire? se demandait- il, à une fille d'une perversité précoce ou à une enfant simplement étourdie et fantasque?
Jeanne avait tranquillement déposé sur le bureau son en-tout-cas et un petit carnet de visite ; elle examinait curieusement les murs tapissés de livres, la table couverte de paperasses, la jardinière pleine d'héliotropes en fleurs. La limpidité de ses grands yeux bleus donnait à sa figure espiègle une expression de franchise et d'ingénuité qui désarma le professeur. — Non, se répondit-il à lui-même, de pareils yeux ne mentent point... C'est une enfant gâtée tout. bonnement.
— Vous devez être bien ici pour travailler, reprit la jeune fille d'unpotitair entendu ; maman sera joliment surprise quand je lui décrirai par le menu votre appartement!... Car vous pensez que je lui conterai mon escapade I ... Je me réjouis de voir sa mine etd'entcndre ses sermonades.
d4 MIGUEL YERiNEUlL
— Je crcins, objecta Michel en hochant la tête, quo madame votre mère soit peu satisfaite d*une visite qui pourrait avoir de très fâcheuses conséquences.
— Quelles conséquences?
— Mais le monde n'admet pas volontiers qu'une jeune fllle comme vous rende visite à un célibataire comme moi... Si quelqu'un de vos amis vous avaitvue entrerl...
— Bah I il n'y avait pas un chat dans la rue.
— Eh bien 1 maintenant que vous avezsatisfaitvotre curiosité...
— Oh 1 interrompit-elle avec un accent de reproche, il n'y avait pas que de la curiosité I
— Quel que soit le sentiment qui ait déterminé cette
visite, il y aurait danger à la prolonger, insistale jeune homme avec vivacité.
— De quel ton vous dites cela! Êtes-vous fâché?
— Non, ma chère demoiselle, je suis très touché, je vous le répète, de votre sympathique enthousiasme, mais jecrains qu'ilne soitmal interprété et qu'il ne vous attire quelque ennui.
— J'ai beau me creuser la tête,jen'y voispasgrand mal.
— Supposez que quelqu'un entre ici... Je n'ai pas défendu ma porte; un de mes collègues peut arriver et vous surprendre seule avec moi...
— Oui, ce serait embarrassant, murmura la jeune
fîUe, que l'inquiétude de Michel commençait à gagner.'.. Je vais me sauver.
MICnBL YBRNEUIL 65
Pendant ce temps Vemeuil prêtait l'oreille : — Il est trop tard, dit-il, je crois qu'on monte.
En efTet, on entendait un pas d*homme dans Tcscalier.
— Ah 1 mon Dieu, fit-elle effarouchée, où me mettre ?
— Ici ! reprit Michel en lui saisissant la main et en la poussant dans la pièce voisine, cachez- vous là et ne bougez pas. Je vais expédier mon visiteur.
Il referma brusquement la porte sur Jeanne du Goudray. Il était temps, car Adrien Perrusson arrivait sur le palier.
— Tiens Is'exclama-t-il en entrant, vous êtes seul?... Je croyais en montant avoir entendu parler.
— Vous vous êtes trompé, mon cher, repartit Michel un peu décontenancé.
Les yeux fureteurs de Perrusson inspectaient le cabinet de travail; ils tombèrent tout à coup sur le polit carnet de Jeanne, dont le satin crème, décoré de cyclamens roses peints sur Tétoffe, tranchait au milieu des livres à reliure sombre sur lesquels il avait été oublié. Un imperceptible sourire pUssa leslèvres fines de l'avocat. En même temps ses narines se dilatèrent comme pour* aspirer un pénétrant parfum de neiumown-hay, que Jeanne avait laissé derrière elle.
— Huml dit-il, cela sent bon chez vous... Odor di feminal.. Parions que vous avez reçu quelque aimable visite et qu'une des belles dames d'hier est venue vous porter ses compliments à domicile I
— Non, riposta Michel en prenant la chose plaisamment, si j'avais eu pareUle bonne fortune, moQ
69 MlCriËL YEUNËUIL
premier devoir eût été de vous mettre poliment à la porte... Je vous reçois, donc il n'en est rien.
Perrusson paraissait médiocrement convaincu. — Cela viendra, reprit-il ironiquement, car vous êtes en ce moment Thomme à la mode, le héros du jour... On ne parle que de vousl.. Tenez, lisez les journaux de ce soir : le Progrès libéral vous porte aux nues, mais la Gazette de Touraine prétend que vous avez un talent dangereux et déplore vos tendances matérialistes.
— Ça, c'est le coup du grand vicadre I dit Michel, je le pressentais dès hier, rien qu'à voir les sourcils hérissés et la mine d'inquisiteur de ce digne abbé.
— Ne craignez rien, poursuivit Perrusson, vous avez gagné le cœur de la préfète, et la préfecture vous soutiendra... Du reste, votre éloge de Balzac royaliste et catholique a été une manœuvre très habile ; vous avez mis les salons dans votre jeu et les dames seront pour vous. ,
Michel ne put réprimer un tressaillement de joie. Malgré les préoccupations du moment, l'ambitieux montrait le bout de l'oreille.
— Qu'on m'attaque, s'<^cria-t-îl, c'est tout ce que je désire I
— Vous serez servi à souhait, répondit l'avocat, et il lui expliqua longuement les polémiques auxquelles sa conférence allait donner lieu. Michel était sur les charbons ardents; il voyait le jour tomber; la nuit arrive vite en février, et il se disait que mademoiselle du Coudray rentrerait tiop tard à la Chambrerie pour
MiCDEL YERNEUIL 67
que son escapade pass&t inaperçue. Pemisson sem^ blait prendre un malin plaisir à prolonger l'entretien.
— H est six heures, venez-vous dîner? [demandât-il à Michel.
— Pas encore, il faut auparavant que je mette en ordre mon manuscrit pour l'envoyer au Progrès libéral ^ qui le désire pour ce soir... Ainsi ne m'attendez pas.
Perrusson partit, et quand Michel entendit la lourde porte de la rue retomber sur lui, il poussa un soupir de soulagement.
— ^ Ouf l j'ai cru qu'il ne s'en irait pas 1 soupira Jeanne du Coudray en montrant sa tête espiègle par la porte entrebâillée.
— Malheureuse enfant I s'exclama Michel, voici la nuit : que doit penàer madame du Coudray?... Ce qu'il y a de pis, c'est que M. Perrusson se doute de quelque chose, il estass^z mauvaise langue et capable de vous épier quand vous sortirez... Voyez à quels dangers vous expose votre étourderie.
Elle le regarda malicieusement :
— Vous me rappelez, répliqua- t-elle, le maître d'école de La Fontaine...
iié \ mon fimi, tire^nloi du danger, Tu feras Qprèt» ta harangue I
Elle éclata de rire. — Voici la nuit en effet, comment vais-je regagner la Chambre rie?
Michel réfléchit un moment, puis prenant son chapeau :
— Avez-vous peur de rester seule ici pendant quel-
es MICHEL VERNEUIL
ques instants?... Non? Eh bien! enfermez-vous, je cours chercher une voiture.
11 resta un bon quart d'heure absent, mais- il re • vint de chez le loueur avec une voiture fermée et remonta promptement délivrer la recluse.
— Baissez votre voilette, dit-il, enveloppez-vous dans votre manteau... Mon vieux propriétaire et s.i gouvernante sont en train de dîner, et personne uo vous verra sortir.
11 prit Jeanne par la main et la guida le long de Fescalier obscur. — Quelques minutes après, enfermés tous deux dans la voiture, ils roulaient dans la direction de Saint-Gyr.
Une fois tirée d'embarras, Jeanne avait retrouve tout son aplomb et recommençait à babUler gaîment. En voyant son joli profil spirituel, à demi éclairé par la clarté fugitive des becs de gaz et des magasins,. Michel ne pouvait s*empôcher de songer que cette singulière aventure avait en effet une odeur de bonne fortune. Ce tête-à-tête dans l'étroite obscurité de la voiture avec une belle fille dont la robe frôlait ses genoux; le parfum élégant qui s'exhalait du corsage et des fourrures; le regard diamanté de ces deux yeux seuls visibles dans Tombre; tout ce charme juvénile et inattendu eût agi sur un homme même moins neuf etmoins impressionnable. Ajoutez à cela les séductions de l'heure d'entre chien et loup, les premiers effluves de sève printanière qui arrivaient à lui pardessus les murailles des parcs, apportant dans la voiture des senteurs de terre mouillée et de violettes
MICHEB YERNEUIL 60
fleurissantes. H avait la poitrine serrée par une émotion non encore ressentie et il osait à peine parler. Jeanne, pendant ce temps, sans se douter du danger, continuait à donner cours à sa verve malicieuse.
Heureusement pour elle, Michel Vemeuil avait un fonds d'honnêteté qui Taidait à maîtriser ce mouvement d'émotion purement sensuelle. Puis, dans cette demi-obscurité, les attitudes et les airs de tête do Jeanne lui donnaient par moment une vague ressemblance avec sa mère. De sorte qu'en reposant complaisamment ^es yeux sur ce profil indécis et charmant, Michel ne pouvait s'empêcher de penser à la savoureuse beauté de madame du Goudray.
Là voiture avait atteint, sur la hauteur, un carrefour dont l'un des embranchements descend vers l'église de Saint-Cyr.
— Nous voici arrivés I s'écria Jeanne, la Chambrcrie est à deux pas... Priez le cocher d'arrêter son cheval... Merci, monsieur Vemeuil, vous ne m'en voulez plus et nous nous quittons bons amis, n'est-ce pas? — - Elle lui tendit gentiment la main : — A l'anglaise! coniinua-t-elle en lui secouant la sienne... A bientôt! car j'espère que vous me rendrez ma visite.
— J'en doute fort, répondit Michel ; madame votre mère me pardonnera difficilement d'avoir été la cause indirecte de votre escapade.
— C'est ce que nous verrons, s'exclama-t-elle en sautant sur le chemin... Good byel — Et courant d'im pas léger, elle disparut à l'angle du mur, tandis que la voiture reprenait la route de Tours.
70 MICHEL VEUNEUIL
Le lendemain soir, Michel trouva chez lui une lel tre dont l'enveloppe portait en guise de cachet un IL tel sur lequel oni lisait gravé en lettres bleues : « h\ Chambrerie, près Saint-Cyr. » — Il déchira fiévreuse» ment cette enveloppe anglaise et parcourut rapide^ ment le billet suivant •
« Monsieur,
i> Ma fille m*a raconté son impardonnable équipée. J'en suis honteuse et vous dois mille excuses. Vous seriez bien aimable en venant les chercher dimanche soir, à la Chambrerie. Nous nous mettons à table à sept heures. Nous causerons des choses que vous aimez et vous vous rencontrerez avec des gens qui professent, comme nous, pour votre beau talent la plus vive admiration. A dimanche, n'est-ce pas?
» Juliette du Coudray. »
lu-
— Monsieur Verneuîlf
! — Mademoiselle?
j — A quoi pensez-vous t
■ — A rien. . . Je me contente d'ouvrir les yeux et d'ad-
j mirer.
Jeanne du Coudray et Michel Verneuil étaient assis à l'extrémité d'une tonnelle formant terrasse et dominant la vallée de la Loire. Jeanne émondait les tiges d'une botte de fleurs coupées qu'elle arrangeait ensuite savailmient dans une potiche de Delft, posée sur un guéridon rustique. Michel, accoudé au parapet de la terrasse, tournait presque le dos h la jeune fille et s'absorbait dans la contemplation du paysage. — Au-dessous de lui, les arbres d'un parc voisin descendaient en molles ondulations jusqu'à la levée, où le fleuve roulait entre les pentes gazonnées des berges ses eaux pareilles à de l'argent fondu. La Loire entr'ouvrait deux grands bras éblouissaata et
72 flIGHEL YERNEUIL
étreignait amoureusement une île ceinte de hauis peupliers. Au delà, la ville étendait ses maisons à toits d*ardoise^ au milieu desquelles des tours et des flèches d*églises scintillaient en plein soleil. Le ciel était plaqué de longs nuages blancs qui voguaient sur le bleu comme de grands navires; par intervalles, le soleil se voilait, puis rayonnait de nouveau, et à chaque rayonnement la plantureuse vallée resplendissait. A rhorizon, une bordure de collines basses où les yignes se mêlaient aux noyers fuyait dans une vapeur verdoyante. La lumière ruisselait, Tair tremblotait, et des abeilles bourdonnaient autour des. deux jeunes gens, dans le fouillis de cytises, d* arbres de Judée et d'acacias en fleurs qui formaient Tenclos delà Chambre rie.
Michel Verneuil était devenu Thôte assidu de madame du Coudray. Il passait chez elle toutes leslieures de liberté que lui laissaient ses occupations au lycée. On ne voyait plus que lui sur la route de Saint-Cyr; la belle veuve l'avait accaparé. D était de toutes les parties de plaisir organisées par la mère et la fille, qui aimaient fort à s'amuser ; — sauteries, déjeuners sur rherbe, comédies de salon, rien ne se faisait sans lui. Il était le régisseur et le metteur en scène du pe* tit théâtre installé à la Chambrerie, et en ce moment il préparait les répétitions de la Surprise de P amour de Marivaux, oîi madame du Coudray avait pris le rôle de la Marquise et oh sa fille jouait Liselle.
— La vue qu'on a d'ici est un enchantement, continua Michel en se retournant vers la jeune fille ; — je
MICHEL YERNBUIL 73
ne comprends pas que vous soyez déjà lasse d*en jouir.
— Oh! moi, répondit Jeanne en ratissant avec ses ciseaux la tige d'une rose, vous savez, la belle nature ne me prend pas tant que ça, et pour le quartd'heure, j*ai assez de m*occuper de la toilette de mes roses.
— Les malheureuses ! vous les massacrez pour les faire entrer dans ce vase I
— D faut souffrir pour être admiré en ce monde ; un peu d* art ne gâte jamais rien... Tenez, moi, par exemple, il y a des gens qui me trouvent jolie... Eh bien 1 je vous assure que la toilette y est pour quelque chose... Et, à ce propos, depuis que je ne vous ai vu, j'ai déniché une vieille cretonne à ramages qui me fera une jupe délicieuse pour mon costume de soubrette... Où en sommes-nous delà distribution?Renoncez-vous oujours à jouer le Chevalier?
— Certainement ; nous donnerons le rôle à Perrusson qui s'en acquittera beaucoup mieux que moi; je jouerai Hortensius^ le jeune Oxenford fera Lubin^ et quant au personnage du Comte...
— Nous en chargerons notre vieux voisin^ M. de La Guérinière^ interrompit Jeanne en riant; les grandes utilités, c'est dans ses cordes!
— Ah l votre original de voisin I... Il vient bien souvent à la Chambrerie... Est-ce que madame du Coudray le connaît depuis longtemps ?
— Mais non, la connaissance remonte à un mois à peine... Elle s'est faite drôlement, allez I... Vous savez qu'une partie de notre jardin n'est séparée des
74 MICHEL YERNEUIL
Rochetles que par une palissade à claire^voie. On y a mis de pari et d* autre des plantes grimpantes pour masquer la vue. Chez nous ce sont des clématites, et chez M. de La Guérinière, il y a des roses précoces... Unmatin, nous nous promenions lelongdu grillage ; maman aperçoit les roses du voisin qui commençaient à s'ouvrir et se montraient à travers la palissade. C'était tentant. Elle se hasarde à en cueillir une, puis deux, et tout à coup elle se sent le poignet saisi par une main invisible ; en môme temps une voix lui crie : « Quand les nymphes se risc[uent dans les fourrés, elles rencontrent des faunes qui les font prisonnières I «C'était le propriétaire des Rochettes qui nous prenait en flagrant délit. Maman se confond en excuses, l'autre en phrases galantps. Bref, le lendemain, nous recevions la visite de M. de La Guérinière, orné d'une énorme botte de fleurs de son jardin... Depuis, nous sommes très bons amis. Il est un peu crampon, mais si bon enfant qu'on ne peut lui refuser un bout du rôle dans la pièce. — D'ailleurs il est très xviii* siècle, notre voisin, et ce style alambiqué ne le dépaysera pas trop... Est-ce que vous aimez beaucoup Marivaux, vous, monsieur Verneuil?
— C'est un esprit très fin, parfois un peu subtil.
— Dites maniéré... Ses amoureux cherchent midi à quatorze heures pourexprimer leurs sentiments... Ça ne doit pas se passer comme ça dans la vie.
— Vous croyez? fit railleusement Michel.
— Je le crois, répondit gravement Jeanne. Si j'aimais quelqu'un.,
MICHBL VBRNfiUIL 75
E31e s'arrôta, partit d*un éclat de rire nerveux et reprit :
— C'est une supposition, remarquez ; à mon &ge» on ne parle de ces choses-là que de chic... Si j'aimais quelqu'un Je m'y prendrais tout autrement.
— Et comment vous y prendriez-vous? demanda le jeune homme en gardant toujours le même accent railleur.
— Je dirais tout net : « Je vous aime, » sans phrases. En même temps elle avait pris une touffe de roses
épanouies et elle les respirait longuement, de façon à cacher la moitié de sa figure. On ne voyait plus que ses yeux bleus qui brillaient étrangement au-dessus des roses rouges.
Michel n'était point fat et il ne songeait guère à tirer avantage de cette naïve profession de foi. Néanmoins réclat de ce regard et la tournure de la conversation l'embarrassaient.
— Vous auriez peut-ôtre tort, répondit-il d'un ton
bref.
— Pourquoi?
— Quand vous serez plus âgée, vous saurez que le inonde n'est pas habitué à ces excès de franchise et qu'il y a des gens qui s'en effarouchent.
— Tant pis pour les gensl murmura-t-elle d'une voix sourde.
Une brume attristée noya l'éclat de ses yeux bleus et brusquement elle jeta par-dessus le parapet les roses qu'elle tenait à la main.
Ils restèrent un moment silencieux. On n'entendait
7A MICnEL YERNEUIL
plus que le bourdonnement des abeilles dans les acacias, et les cris aigus des hirondelles qui rasaient la ï* cime des arbres du bout de leurs ailes noires en fer
de flèche.
— Le rôle de la Marquise conviendra à merveille à madame du Coudray, reprit Michel pour rompre ce silence gênant.
— Oh ! maman sera parfaite, répliqua Jeanne en poussant un soupir: elle est si belle!
— Charmante 1 dit-il en ne pouvant s'empôcher de rougir.
— Ce n'est rien à la ville... Vous la verrez en scène; c'est une véritable artiste, et la toilette lui va si bienl.. Il y a des femmes sur le dos desquelles une robe semble posée comme sur un mannequin ; il y en a d'autres qui paraissent ne faire qu'un avec leur toilette, tant elle s'ajuste naturellement à leur corps... Maman est de celles-là.
— Vous aimez beaucoup madame votre mère?
— Passionnément 1 s'écria-t-elle avec animation, je ne vois rien de beau comme elle... Toute petite, quand j'allais auxTuileries avec ma gouvernante, nous passions devant les marchands de photographies de la rue de Rivoli; je m'arrêtais en face des portraitf d'actrices et montrant du doigt les plus belles, j'ameutais les passants à force de crier : « Ça, c'est maman I » Ce qui mettait ma governess anglaise au désespoir.
— Vous avez toujours été une enfant terrible.
— Oui, je m'en flatte I
— Qu'est-ce que vous conte cette petite? demanda
MICDEL VERNEUIL 77
madame du Coudray, apparaissant tout à coup sous la tonnelle.
— Mademoiselle Jeanne chante vos louanges, répondit Michel, et moi je fais chorus.
— Jeanne, dit la belle veuve, si tu allais un peu étudier ton piano. J^ai à causer avec M. Vemeuil.
Les lèvres rouges de mademoiselle Jeanne ébauchèrent une moue de désappointement; néanmoins elle se résigna, et emportant sa potiche pleine de fleurs; elle s'éloigna lentement en longeant la tonnelle.
— Si cela vous est égal, cher monsieur, continua madame du Coudray, nous rentrerons à la maison^ car ici on est dévoré par le soleil.
Michel s'inclina et suivit docilement la veuve jusque dans le petit salon où elle avait Thabitude de se tenir.
Il régnait dans cette pièce im demi-jour tamisé par les transparents de gaze bleue qui doublaient les rideaux de mousseline. Le meuble lui-même^ tendu de satin bleu, |était choisi pourmettre en valeur la superbe beauté blonde de la mal tresse du logis. Elle portait une robe de grenadine noire, dont le haut du corsage et les mÀnches laissaient transparaître le tissu blanc et frais de la peau. Cela avait tout l'attrait du décolletage avec un voile discret qui le rendait plus affriolant. De plus, elle avait piqué non loin de Toreille une rose-thé dans la torsade de ses cheveux abondants.
— Mettez-vous là, dit-elle à Verneuil, en lui indiquant un fauteuil voisin du canapé où elle s'était assise; j'ai lu la pièce que vous avez choisie et j'ai des
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scrupules que je veux vous soumettre... Tout d'abord je dois vous déclarer que, dans ma situation, cette pièce est injouable ici.
— Jenevoispas...
— Alors, vousn'ôtespasperspicace,moncherami... Quel est le sujet? Une jeune veuve qui pleure sou mari^ et qui tout en le pleurant, s* amourache d'un gentilhomme qui est venu regretter le défunt avec elle... Et vous me destinez le rôle de la Marquise^ sans réfléchir que, moi aussi, je suis une veuve... point très jeune à la vérité... ; et qae je risque de prêter le flanc à des allusions peu bienveillantes,.. Non, c'est impossible ; que dirait le monde?
— Le monde, madame, repartit Michel, est plus tolérant que vous ne croyez ; il admet très bien qu'une femme belle, — et jeune, quoi que vous en disiez, — ne renonce pas à aimer et à être aimée.
— Sottise!... Quand on a une grande fille en âge d*être établie, on ne doit plus vivre que pour elle... D'ailleurs j'aime trop ma liberté pour prendre un second mari et je prétends jouir des bénéfices du veuvage.
— Et, riposta Michel avec brusquerie, avez-vous aussi l'intention d'empêcher votre cœur de battre?
— C'est une question un peu... indiscrète que vous me posez là, cher monsieur, répliqua-t-elle en jouant de l'éventail, mais je veux bien répondre franchement : quoique je ne sois pas encore décrépite, j'ai fait de bonne heure l'apprentissage de Ja vie, mon cœur s'y est passablement endurci^ et je me envois à l'abri des « surprises de l'amour. »
MICHEL YERNBUIL 79
— Tant pÎB pour vous, madame!... car c'est une monstruosité qu'une femme jeune, belle et insensible.
— Obi je n'ai pas la prétention d*être en marbre... Nous autres femmes, nous devons toujours compter avec l'imprévu, avec un de ces coups de force qui remuent les cœurs les plus impassibles.
— Et que vous faudrait-il pour vous faire sortir de votre impassibilité?
— Un miracle... Un de ces amours-passions ayant à la fois la vivacité de la jeunesse, le sérieux de la maturité et la poésie de Tinconnu... En connaissez-vous beaucoup?
Tout en parlant et en s'éventant, elle regardait Michel droit dans les yeux ; ses prunelles grises semées de paillettes orange avaient une expression ironique et provocante. Le jeune homme était fasciné par la hardiesse de ce regard perçant. Il éprouvait la sensation de quelqu'un qui, penché au-dessus d'un torrent, est insensiblement attiré par le courant qui se dérobe. Il perdit la téte/selevayets'emparantdubrasde madame du Coudray :
— J'en connais un, s'écria-t-il, c'est celui que j'ai pour vous I... Je vous adore 1
Il y eut un moment de profond silence, interrompu seulement par les notes lointaines du piano de Jeanne, à, l'étage supérieur. — La veuve restait immobile, beaucoup moins sous l'effet du saisissement que par une sorte de sensualité rafûnée. Elle se plaisait à respirer cette bouffée de passion, dont lasauvage verdeur
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lui donnait la seule émotion qu* elle recherchait encore: rémotion de la curiosité. Au bout de quelques secondes cependant^ elle arracha son bras àFétreinte de Michel.
— Vous êtes fou! lui dit-elle railleusement.
— Oui, murmura-t-il d'une voix sourde, je suis fou!...
Avec un emportement farouche, il avait de nouveau saisi la main de Juliette du Goudray. Il était comme un fauve à la vue de la chair fraîche ;le contact de cette peau douce qu*il serrait dans ses mains irritait tous ses désirs.
— C'est vous qui m'avez affolé, reprit-il en jetant avidement ses lèvres sur le poignet délicat de la veuve ; depuis le jour où vous vous êtes assise près de moi à cette table d'hôtel, je n'ai plus pensé qu'à vous, je n'ai plus eu qu'une ambition : être aimé de vous.
— Laissez-moi, vous me faites mal! s'exclama-t-elle en l'arrêtant d'un regard impérieux et dur... Vous avez des façons un peu rustiques pour démontrer votre amour, monsieur le professeur... J'en ai le poignet tout meurtri...
— Je sais que je suisunpaysan, etque mes manières .ne sont pas celles de votre monde, mais si vous vous
doutiez de toute la tendresse que renferme ce cœur de paysan, vous ne le dédaigneriez pas !
— Taisez-vous! interrompiirelle sèchement... On vient.
On entendait, en effet, des pas sur le sable du jardin,
MICHEL VERNEUIL 8i
et la femme de chambre ouvrant la porte-fenêtre du perron, annonça M. de La Guérinière.
Par un violent effort de volonté, Michel renfonça en lui-même les sentiments tumultueux qui étaient en train de faire explosion, et, rongeant son frein en silence, il se rencoigna dans l'ombre, au fond d*un fauteuil, tandis que madame du Goudray, souriante, allait audevant du visiteur.
M. de La Guérinière entra. C'était un petit homme de cinquante-trois ans, bas sur jambes et assez rondelet. On voyait qu'il s'était mis en frais pour visiter sa voisine ; mais sa toilette soignée avait quelque chose de suranné et d'inachevée Elle rappelait les gravures de mode du temps de Louis-Philippe, avecje ne sais quoi qui sentait le gentilhomme campagnard. Le propriétaire des Rochettes portait encore, comme aux jours de sa jeunesse, le gilet de nankin, le pantalon gris perle à sous-pieds et l'habit bleu à boutons d'or, avec une rose à la boutonnière ; mais sa barbe poivre et sel était mal taillée et il tenait à la main un petit chapeau mou de feutre gris. Il avait les cheveux ramenés en toupet au-dessus du front, un gros nez, d'épais sourcils, le teint brun et la lèvre en cerise. Sa personne replète offrait le type de cette rondeur un peu lourde et endormie, sous laquelle le Tourangeau cache une finesse goguenarde et pénétrante. Les yeux seuls, noirs, narquois et fureteurs, trahissaient cette fausse bonhomie; ils mettaient une lueur de malice et d'originalité sur cette figure assez bourgeoise. Malgré la saison déjà chaude, le voisin de madame du
82 MICHEL VBRNEUIL
Coudray tenait sur son bras deux pardessus de taiOes différentes, qu'il déposa sur une chaise à sa portée. Ce célibataire avait un soin méticuleux de sa santé et craignait surtout les variations atmosphériques. Suivant que le thermomètre montait ou baissait, il enlevait ou remettait un paletot. Il prétendait avoir acquis une telle sensibilité thermométrique' qu'un degré de plus ou de moins le faisait transpirer ou frissonner, et sa préoccupation dominante était de se maintenir dans un parfait équilibre de température.
— Bonjour, belle dame, dit41 en saluant sur place avec un léger sautillement, je vous annonce un temps d'or... Le thermomètre marque vingt-six degrés à Tombre et mes pêchers sont pleins de promesses... Vous, madame, vous êtes comme les pêches qu'ils donneront, fraîche et ^pétissante à miracle.
— Je vais bien, Dieu merci, Tair de la campagne me tonifie, répondit madame du Coudray en riant. — Elle tourna la tête du c(^té de Michel : — Monsieur Verneuil, où êtes-vous donc?... Pourquoi vous mettezvous ainsi dans une encoignure? Vous avez l'air de bouder l
Sa voix tout à l'heure sèche et dure, avait des inflexions caressantes et ses yeux souriaient. — Venex ici 1 continua-t-elle en indiquant à Michel une place sm le canapé où elle était assise.
Michel obéit gauchement, tandis que M. deLaGuérinière passait d'un air piqué la pomme de sa canne sur ses lèvres, comme pour masquer une grimace mécontente.
— Hé, monsieur VerneuU, je ne vous avais pas vi; dans cette ombre, 8*écria-t-i],vous avez donc fait Técoie buissonnière aujourd'hui?
— C'est jeudi, répliqua madame du Goudray, et M. Vemeuil a été assez aimable pour nous sacrifier pne partie de son jour de congé.
— Doux sacrifice I insinua M. de LaGuérinière... Je ne suppose pas que cela lui ait coûté beaucoup.
La conversation tomba sur la œprésentation projetée et madame du Goudray annonça à son voisin que décidément on renonçait à Marivaux. Puis, s'adressant à Michel avec un charmant sourire, elle le pria de chercher une autre pièce plus facile... un proverbe de Musset, le Caprice par exemple... Depuis que M. de La Guérinière était entré, elle semblait s'être métamorphosée. Leprofesseur recueillait toutes les attentions et tous les mots aimables. Le propriétaire des Rochettes avait besui battre des ailes comme un gros papillon et se mettre en dépense de compliments, ses galanteries les mieux tournées étaient reçues avec une réserve polie, tandis que les flatteries délicates et les paroles fondantes s'en allaient vers Michel. Pour lui, la belle veuve abandonnait ses airs imposants; elle ti?ouvaitdes inflexions câlines et déployait une grâce enveloppante qui jetaient le jeune homme dans undélicietix émerveillement. Peu à peu il s'était rasséréné : Faccès de maussaderie qui Tavait pris à l'arrivée du visiteur s'était dissipé. Il avait retrouvé tous ses moyens et causait avec une verve mordante qui semblait agacer le nouveau venu.
Michel s*était d* abord promis de rester à la Chambre rie jusqu'après le départ de ce fâcheux; mais, au boutd*une heure, voyant que M. de La Guérinière ne bougeait pas, il annoncaqu'ilrentrait à Tours. Madame du Coudray s'était levée en môme temps que lui. Ses yeux effleuraient d'un regard oblique les deux visiteurs. Elle aperçut la rose qui fleurissait la boutonnière de son voisin :
— Ce monsieur de La Guérinière est-il assez coquet et printanier!...s'écria-t-elle. Attendez, monsieur Verneuil, je veux aussi vous fleurir.
Elle prit une rose dans une des jardinières et la fixa elle-même à la redingote de Verneuil.
— De cette façon, ajouta-t-elle, vous penserez à nous tout en travaillant, et vous vous souviendrez que vous m'avez promis de nous trouver une autre pièce.
Le professeur espérait que madame Juliette le reconduirait jusqu'à la grille et qu'il trouverait moyen de lui couler un mot à l'oreille ; — mais il avait compté sans son hôte.
— Minute, jeune homme I s'exclama M. de La Guérinière ; je sors avec vous et j'aurai le plaisir de vous accompagner jusqu'à la levée.
Pourtant, dans le jardin, tandis que le propriétaire des Rochettes passait un de ses pardessus, Michel murmura en se penchant vers la veuve :
— U faut absolument que je vous dise ce que j'ai sur le cœur.
— Je vous le répète, vous êtes fou 1 chuchota-telle derrière son éventail.
E31e lui tendit la main, et Michel la serra longuement... n semblait ne plus pouvoir la quitter.
— Eh bien I monsieur le professeur, venez-vous ? lui cria M. de La Guérinière, qui ouvrait la grille et qui se retourna d'un air impatient.
, Quand ils furent dehors, le petit homme se mit à longer les murs de fagon à profiter de la bande d'ombre qu'ils projetaient sur le chemin, sans se soucier de laisser son compagnon en plein soleil.
— Une femme charmante, madame du Coudray !
dit-il en clignant de Fœil.
— Charmante, répondit laconiquement Michel en donnant au diable ce fâcheux qui lui imposait sa société.
— Et sa allé, une aimable enfant!
— Très aimable, répéta le professeur d'un ton las et comme un écho maussade.
— Vous les connaissez depuis longtemps?
— Sans doute.
— Eh I oui, au fait, depuis cette conférence qui a mis la ville sens dessus dessous... Je n*y étais pas, je l'ai regretté... Il paraît que vous vous êtes montré très éloquent... Un beau talent, celui de la parole; cela séduit les dames, mais cela ne donne pas à dîner I...
Puis, voyant que Michel, interloqué, faisait un haut-le-corps :
— Minute, reprit-il, je m'explique... Combien vous rapporte bon an mal an votre emploi de professeur?
— Hein? s'exclama le jeune homme ébahi.
•^ Ma demande vous semble indiscrète ?.. . Excusez moi, je suis un campagnard peu au courant de ces choses-là et j'aime à me renseigner... Voyons, que gagnez-vous par an?
— Cinq ou six mille francs avec les répétitions, r^ partît Michel d'un ton bref.
— Les répétitions, n'est-ce pas, ce sont les leçons particulières qu'on donne aux élèves peu avancés?... J'en prenais, moi, de mon temps, et je me souviens que nous rendions la vie dure à notre pauvre diable de répétiteur... C'est un métier fort désagréable.
— Rassurez-vous, je ne compte pas m'y éterniser, répliqua Vemeuil, dont l'amour'-propre était froissé des remarques de son interlocuteur.
— Je comprends ; vous êtes ambitieux et vous espérez sortir delà par un beau mariage.
— Vous vous trompez; je ne songe pas à me ma» rier.
— Vraiment, la main sur la conscience, s'écria M. de La Guérinière, dont l'œil pétilla, vous ne cherchez pas à vous établir?... J'aurais cru...
— Vous avez mal cru... Il n'entre pas dans mes idées de me marier pour de l'argent.... Je suis ambitieux, c'est vrai, mais les obligations qu'entraîne le mariage seraient un obstacle à mes projets; je veux rester célibataire G^n d'avoir mes coudées franches.
Cette déclaration, formulée d'un ton tranchant, avait un tel accent de sincérité que le bonhomme pa« rut convaincu.
— Topez là 1 s'écria-t il en prenant de force la main
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de Michel, c*est crânement dit, mais c'est crânement mal rfidsonné... Si vous voulez arriver, il faut vous marier, au contraire, ne fût-ce que pour vous mettre à l'abri des tentations de plaisir qui pourraient vous faire dérailler... A votre âge, la femme rôde autour 'Tun homme comme le lion de TÉcriture. U faut qu'elle ait accès dans sa vie. Quand elle n'y entre pas par la grande porte, elle s'y glisse par l'escalier de service, et alors c'est bien pisl... Vous haussez les épaules?... Vous vous croyez capablede planer au-dessus des faiblesses humaines?... Je le souhaite pour vous... Vous ne seriez pas cependant le premier jeune oiseau de haut vol dont une maltresse aurait cassé les ailes... Mariez-vous, allez, et mariez-vous richement; c'est encore le plus sûr moyen de tirer votre épingle du jeul
M. de La Guérinière, s'apercevant qu'il s'était échauffé outre mesure, avait enlevé son paletot et s'essuyait le front,
— Ehl monsieur, riposta Michel, agacé, je vous répète que je ne suis pas d'humeur à épouser une dot.
— Qui vous parle de prendre tout bêtement un sac d'écus eiyuponné? Vous êtes bien de votre personne et vous avez du talent ; vous pouvez plaire à une jeune fille qui joindra une belle dot à un gentil minois... Dans notre pays de Touraine, il ne manque pas de ces jolis brugnons à chair appétissante et savoureuse... Tenez, me donnez-vous carte blanche ? Avant quinze jours, je réponds de vous en trouver un qui sera mûr
à point, et vous n^aurez qu'à tendre la main pour k cueillir.
— Vous êtes trop bon ; ne prenez pas une peine inutile, repartit le professeur d'un ton sec et hautain; puis il ajouta froidement :
— Nous voici sur la levée, et c'est ici que nous nous séparons... Boi\jour, monsieur I
— Vous faites la sourde oreille, dit M. de La Guérinière; c'est toiyours comme ça... Mais vous y viendrez, jeune homme, vous y viendrez I... Portez-vous bien.
Ils se quittèrent. Le propriétaire des B^ochettes reprit le chemin de Saint-Cyr en longeant la Loire, tandis que Michel flla vers Portillon. Il fit quelques pas, puis se retourna afin de bien constater que le fâcheux l'avait pour tout de bon débarrassé de sa compagnie.
M. de La Guérinière était monté sur le talus de la levée et sa ronde silhouette se détachait sur Teau bleue du fleuve ; le vent avait fraîchi, et il était en train de rendosser son pardessus.
— Singulier maniaque 1 songeait Michel; quel diantre d'intérêt ce Tourangeau a-t-il à me voir marié?
Des artistes du ThéÂtre-Lyrique étaient venus à Tours en représentation, et les spectateurs affluaient dans la salle de la rue de la Scellerie. Contre l'ordinaire, les premières loges avaient presque toutes été louées. Les Tourangeaux ne sont guère plus épris de musique que de littérature, et, comme dans beaucoup de villes de province, la « société » affecte de ne pas fréquenter le théâtre. Pourtant, cette fois, FafQche portant en vedette le nom de deux ou trois étoiles, le « beau monde » avait jugé de bon ton de ne pas s'abstenir. A cette époque, le théâtre n'avait pas été encore reconstruit, et la vieille salle étalait sous un éclairage assez pauvre ses tentures fanées, ses dorures rougies et sa lamentable décrépitude. Les loges au papier vert déchiré et sali semblaient étonnées de donner l'hospitalité à un public si élégant et si correct. Dans leur ombre quasi-noire, les chatoiements du satin, les étincelles des diamants eiie iloconnement neigeux des
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dentelles mettaient une splendeur inaccoutumée. Les avant-scènes étaient occupées par de jeunes gentlemen du grand cercle. En tenue de soirée, un gardénia à la boutonnière^ ils lorgnaient^ envoyaient des saluts familiers dans la direction des loges et prenaient des airs de dilettantes. En bas, les stalles d'orchestre avaient été envahies par des familles de boutiquiers et de petits employés, venues moins pour entendre la musique que pour voir les dames des premières. Debout, derrière les stalles, les habitués du parterre formaient une masse compacte et houleuse.
Madame du Coudray et sa fille s'étaient installées dans une loge de face, accompagnées de Michel Verneuil et de M. de La Guérinière. Blaiiche et imposante dans sa robe de satin noir qui moulait merveilleuse* ment les perfections de son buste, madame Juliette n'avait pour toute parure qu'une rose posée dans ses épais cheveux blonds, et, aux oreilles, des diamants qui scintillaient dans la pénombre comme des goût* tes d'eau irisées, quand elle se retournait pour causer avec ses deux cavaliers-servants. Jeanne, en toilette rose, penchait sa figure spirituelle hors de la loge et regardait distraitement la salle. Elle affectait de ne pas s'occuper de ce qui se passait derrière elle ; ses grands yeux^ ordinairement si vivants, semblaient sommeiller sous leurs longs cils. Depuis quelques jours, elle paraissait nerveuse et préoccupée.
Le spectacleétait composé, non d'Une pièce entière, mais de fragments choisis parmi les principaux opéras. de Verdi, et le rideau se leva sur un acte du Trouim^e.
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— J'aime cette musique, dit madame du Goudray ea se retonmant vers Michel, tandis que le chœur attaquait les premières mesures du Miserere ; elle me fait Mssonner jusque dans les cheveux.
La belle veuve n'était pas seule à éprouver ce voluptueux frisson. La mélodie du maître italien agissait de même sur la majorité du public des premières. Les femmes, tout en agitant nonchalamment leur éventail, récoutaient avec des yeux noyés et des sourires d'extase; elles la buvaient comme un philtre. Cette musique sensuelle, violente et maladive, mêlée de vulgarité et de lyrisme romantique, entrecoupée de déchirants sanglots et de soupirs passionnés, était bien celle qui convenait au tempérament de la société mondaine d'alors. Elle en exprimait toutes les ardeurs et toutes les fièvres : Ténervement spasmodique, la soif de plaisir, la curiosité de sensations non encore éprouvées et achetées au prix de la douleur. Tout autour delà salle qu'emplissait la voix des chanteurs, il se formait peu à peu un courant magnétique qui secouait toutes ces nervosités féminines. Les têtes étaient comme entournées par des parfums trop forts, une mollesse alanguie détendait les volontés, les épaules demi-nues avaient la chair de poule. — Jeanne du Goudray, accoudée sur le rebord de la loge, les poings sur les tempes, restait muette, et ses yeux se mouillaient. Michel, debout derrière madame du Goudray, les prunelles brillantes, les narines dilatées, respirait à la fois Codeur fine qui s'exhalait des cheveux de la veuve, et Tair alourdi, tout vibrant de mu-
sique. L*une de ses mains s^était posée sur la chaise de madame Juliette, et quand celle-ci, dans un mouvement d'extase, renversait s% tftte '^n arrière, il sentait avec délices sur ses doîets la pression du dos d9 la veuve et la caresse des cheveux fous qui frisottaient au bas de la nuque. — Seul, M. de La Guérinière restait impassible, et pour cause; la musique avait le don de l'assoupir. H dodelinait doucement de la tête ; de temps en temps, le bruit des applaudissements l'éveillait à demi ; il entr'ouvrait ses paupières et jetait un regard inquiet sur le groupe formé par sa belle voisine et le jeune professeur.
Lorsqu'au premier acte de la Traviata éclata cet admirable brtndisi débordant de verve et adorablement triste, où se confondent dans une mélodie entraînant^ de si ardentes aspirations à la joie et de si intenses regrets des voluptés évanouies; quand une voix savante chanta :
Tra voi sapro dividere Il tempo mio giocondo, Tutto é foUia nel mondo Cio che non é piacer...
madame- du Coudray tourna vers Michel deux yeux imbibés de Tivresse de cette musique capiteuse, et,. comme en se retournant elle avait appuyé son bras déganté sur le dossier de la chaise, le professeur ne put résister à la tentation ; il s'empara de cette main qui frôlait la sienne. Cette fois, madame du Coudray la lui abandonna sans trop de résistance et, pendant
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une courte minute, les deux mains s'étreignirent nerireusement.
La représentation terminée, la foule s*écoula avec lenteur. Jeanne, serrée dans son burnous de cachemire blanc, silencieuse et tôte baissée, descendait sous l'escorte de M. de La Guérinière. Derrière, séparés par deux ou trois personnes, venaient madame du Goudray et Michel.
— Oh ! murmurait la veuve, cette musique !.. J*en suis encore comme enveloppée... Avouez qu'elle vous a remué aussi, monsieur Vemeuil.
— J'aurais voulu l'entendre seul avec vous t répondit brusquement Michel, mais nous ne sommes jamais seuls...
— Est-ce ma faute et puis-je chasser les gens qui viennent me voir ?
— J'ai besoin de vous parler... Âccordez-moi une heure, rien qu'une, pourvu que je l'aie à moi tout entière?
— Vous y tenez? dit-elle en le regardant droit dans les yeux, eh bien I venez demain soir, à neuf heures. Jeanne dîne chez les Oxenford et je serai seule à la Ghambrerie.
Le break des dames du Goudray les attendait devant le théâtre. Elles y montèrent avec M. de La Guérinière, et Michel resta un moment immobile à suivre des yeux la voiture qui fuyait dans l'ombre de la rue de la Scellerie, puis il gagna le quartier désert qui environne la préfecture.
Les rues s'allongeaient silencieuses, entre de blan*
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cbes maisons bâties àritalienne, des grilles tapissées de glycine, et des jardins aux arbres immobiles. Il faisait clair de lune, et dans la tiédeur de la nuit de juin, sous une lumière bleuâtre, les toits en terrasse, les parterres où Ton entendait le sautillement frais d'un jet d'eau, les magnolias aux feuilles luisantes, donnaient à Michel Tillusion d'un paysage méridional. La musique de Verdi qui lui bourdonnait aux oreilles ajoutait encore à Thallucination. Il marchait en proie à une exaltation toute juvénile, fredonnant des lambeaux d'opéras et sentant encore dans sa main l'impression de la main de madame Juliette. Jamais il n'avait joui d'une aussi complète félicité. Son amour-propre était satisfait, ses rêves les plus chers arrivaient l'un après l'autre à un heureux épanouissement ; il se sentait en pleine possession de sa jeunesse et de sa force, et il avait la perspective d'un rendez-vous d'amour pour le lendemain. La joie de vivre dilatait tout son organisme, il marchait la tête haute dans la nuit et aspirait avec volupté les vertes odeurs éparses dans l'air. Du haut de son bonheur présent, il plongeait dans ses souvenirs passés aveo l'égoïste sentiment de bien-être d'un millionnaire qui passe étendu dans son landau et regarde d'un œil d6 commisération les petites gens qui vont à pied. — D se revit avec sa blouse déchirée, ses sabots de bou« leau, son fouet à la main, poussant ses vaches dans la plaine de Véel... Que de chemin il avait fait depuis lors, et quelle route facile s'ouvrait maintenant devant lui 1 II savait ce qu^on peut conquérir avec de la
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volonté et il se sentait capable de youloir de plus grandes choses encore. Sa destinée était dans ses mains comme une cire molle et i] lui semblait qu'il était maître de la pétrir à son gré. — Une heure sonna à Saint-Gatien. U était si éveillé et si joyeux qu'il ne se souciait pas de rentrer chez lui. — Jouissons du présent I se dit-iL — 11 redescendit la rue Royale, traversa le pont et se dirigea vers le coteau de Saint Cyr.
La Loire qu'il apercevait entre les arbres était toute diaunantée et bleuie par la lune. La ville étendue sur Vautre rive sommeillait dans des vapeurs transparentes. Du côté du vallon de la Choisille, Todeur des vignes fleuries emplissait Tair calme d'une suave haleine amoureuse. Non loin de Téglise de Saint-Gyr, les arbres de Judée.et les marronniers enveloppaient de leurs masses de feuillage la maison où dormait Juliette. — Gomme elle était royalement belle, ce soir I songeait Michel, et quel charme ce sera demain de la tenir palpitante dans mes bras !.. Gar elle m'appartiendra, je me le suis juré... G'est par elle que je veux connaître ces joies raffinées de l'amour mondain, qui sont restées jusqu'à présent pour moi comme un jardin fermé.
Dans son corps demeuré si longtemps chaste s'allumait brusquement toute une flambée de désirs pour cette belle personne si élégante, si Qère et si étrangement attirante. Il s'était promis de la posséder, il la voulait, et il enk'ait dans sa théorie d'aller toiyours Jusqu'au bout de sa volonté. Cette passioa qui le
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poussait n'avait rien de tendre, ni de sentimental ; c'était Félan fougueux et égoïste d*un jeune sauvage qui se jette violemment sur Tobjet qui Ta tenté...
Tutto é follia nel mondo Cio che non é piacer I...
fredonnait-il en humant à pleins poumons Todeur des vignes en fleurs ; je viderai jusqu'au fond cette coupe déplaisir et puis je reviendrai plus dispos et plus opiniâtre aux travaux sérieux de la vie...
Il ne rentra chez lui qu'au soleil levant. Ce jour-là, il n'avait pas classe au lycée ; il dormit jusqu'à midi d'un sommeil de plomb et sans rêve.
A peu près à l'heure où il s'éveillait, M. de La Guérinière, ganté de frais et vêtu de son habit bleu, sonnait à la grille de la Chambrerie et demandait si madame du Goudray pouvait le recevoir.
La femme de chambre, après avoir été prendre les ordres de sa maîtresse, l'introduisit dans le salon. — Madame allait descendre, elle s'habillait et priait monsieur de s'asseoir en l'attendant.
Le propriétaire des Rochettes ne ^ s'assit pas ; il tourna d'un air agité et perplexe autour des meubles épars dans un élégant désordre, s' arrêtant pour respirer une fleur ou pour feuilleter un livre, puis reprenant sa promenade circulaire. Ses paupières demi fermées voilaient son regard inquiet; il passait nerveusèment la pomme de sa canne sur ses lèvres ; son ventre rondelet était remué par des soubresauts convulsifs.
— r Je VOUS ai fait attendre, monsieur de La Guérinière, dit tout à coup madame du Goudray en soulevant la tapisserie d'une porte de communication ; par* donnez-moi, je me suis levée tard et je ne voulais pas me montrer avant d'avoir achevé un bout dé toilette...
Un observateur moins ému que La Guérinière aurait qualifié ce « bout de toilette » de véritable toilette de combat. La mise de madame du Goudray, tout en ayant l'air très simple, était un chef-d'œuvre de coquetterie raffinée. Une matinée de mousseline blanche plissée, garnie de rubans bleus alternant avec de la dentelle, couvrait comme d'une tombée de neige les contours irréprochables de sa poitrine et de ses hanches. Ses cheveux relevés très haut sur le sommet de la tête dégageaient la nuque de façon à en laisser admirer la chair blondissante et veloutée; les manches larges montraient jusqu'au coude les rondeurs des bras, et quand, après avoir indiqué un fauteuil à son voisin, elle s'assit sur le canapé, sa jupe découvrit dans un nuage de mousseline deux petits pieds chaussés de bas de soie bleue à coins noirs.
M. de La Guérinière ébloui ferma un moment les yeux ; quand il les rouvrit, il aperçut les prunelles grises de madame Juliette qui se fixaient sur lui avec une expression interrogatrice.
— Ghère madame, commença-t-il après avoir respiré longuement, vous vous étonnez de ma visite matinale?... J'aurais été plus correct en venant vous voir un peu plus avant dans la journée, mais je tenais à vous trouver seule...
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— Lui aussi ! pensa-t-elle. — Elle posa a^s pieds sur un coussin, s'accouda au bras du canapé ei^ l& tête appuyée sur sa main : — Vous ôfces le bienveau è toute heure, mon cher voisin, répondit-elle ; allez, je vous écoule.
— Madame, reprit avec bonhomie le propriétaire des Rochettes, vous m'avez reproché hier de m'ètre assoupi pendant le spectacle ; mais si je m'endors de bonne heure, je me réveille avant le jour, et ce matin, en attendant le déjeuner, j'ai beaucoup réfléchi... J'ai passé la cinquantaine, c'est une saison où le cœur devrait être calme ; le mien, au contraire, est sens dessus dessous... Vous avez dû vous en apercevoir du reste, et je ne vous ai pas laissé ignorer combien je suis éperdument amoureux devons...
— On fait des folies à tout âge, interrompit madame du Coudray.
— Hélas l oui, soupira-t-il en lançant à sa voisine une œillade par-dessous ses gros sourcils ; jusqu'au jour où j'ai eu le bonheur de vous connaître, j'avais cru pouvoir échapper à ce danger... J'avais refusé de me marier et j'avais mené ma barque de façon à éviter îes écueils delà passion... Bref, j'étais un célibataire...
— Endurci, acheva- t-elle... Je le sais, vous avez assez souvent manifesté devant moi votre aversion pour le mariage ; ce qui, soit dit en passant, n'était pas précisément respectueux, car du moment que vous me faisiez la cour, cela avait l'air d'insinuer que vous me croyiez capable d'être autre chose que votre femme légitime...
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— Minute, madame! répliqua-t-il un peu conftes^ écoutez-moi jusqu* au bout... Donc j^ai cinquante ans passés, mais je suis encore vert ; j'ai de plus une fortune assez ronde : vingt-cinq mille francs de rentes en bonne? valeurs et autant en terres; je possède une maison à Tours, un domaine d'excellent rapport entre Yzeures et Preuilly, sans compter cette bicoque des Rochettes à laquelle je dois le bonheur de vous connaitre... J*ai des goûts simples et un caractère facile... Je mets tout cela à vos pieds, si vous voulez me faire Tfaonneur de vous appeler madame de La Guérinière.
— Enfln, nous y venons I pensa madame Juliette en prenant une attitude méditative pour dissimuler sa satisfaction.
Ellle n*espérait pas une si prompte réussite, bien que, pour l'obtenir, elle eût employé ses plus coquettes manœuvres. M. de La Guérinière eût pu se dispenser de lui détailler par le menu Timportance de son patrimoine ; elle savait à quoi s'en tenir depuis le jour où elle avait reçu la première visite du propriétaire des Rochettes. Elle avait depuis longtemps calculé sur ses doigts les revenus probables de ses propriétés et elle s'était dit que ces cinquante mille francs de rentes, joints à la fortune qu'elle possédait de par le testament de M. du Coudray, lui permettraient de revenir à Paris et d'y mener le train de vie qu'elle rêvait. Elle ne voulait d'ailleurs reparaître dans la société parisienne que sous le nom nouveau que lui donnerait un second mari. Celui de du Coudray lui rappelait désagréablement sa Haute originelle et une
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situation fausse, régularisée trop tard. Elle était impatiente de faire peau neuve et de rentrer dans le monde, comme une reine de féerie après un changement de décor. C'est pourquoi, dès le principe, elle avait jeté son dévolu sur M. de La Guérinière, dont rbonorabilité et la fortune étaient solidement assises. — Elle était fine et avait lu dans le jeu du propriétaire des Rochettes : ce célibataire vert-galant connaissait Phistoire de son premier mariage, et l'avait tout d*abord regardée comme une femme aimable, sans préjugés, avec laquelle on pourrait aller fort loin sans aller cependant jusqu'au mariage. Mais, en môme temps, elle avait deviné que le bonhomme, en dépit de sa finasserie tourangelle, s'était enflammé sérieusement. Une femme moins adroite et moins expérimentée aurait joué la vertu, pris une attitude réservée et des airs de dignité, afin de faire revenir M. de La Guérinière de son opinion préconçue. Juliette du Coudray avait adopté une tout autre tactique; comme les grands capitaines et les diplomates consommés, ell% savait être habilement imprudente ; elle avait jeté entre les jambes de ce quinquagénaire hésitant un amoureux jeune, fougueux et entreprenant. Elle avait prévu que la perspective d'un rival ardent et audacieux comme Michel Vemeuil aiguillonnerait fortement la passion de M. de La Guérinière, et qu'il essaierait de triompher de cet adversaire redoutable en se servant du seul moyen qui pût lui assurer la victoire : — l'offre de sa fortune et de son nom. Ses calculs étaient justes ; seulem.ent elle avait es-
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timé que la résistance du vieux célibataire durerait plus longtemps et elle s*était engagée trop à fond avec le professeur ; — et puis, à ce jeu scabreux, elle n'avait pas su toujours garder son sang-froid, et elle risquait maintenant de se brûler au feu .qu'elle avait allumé. Elle voyait le péril, et c'était à (jdii; qu'elle rêvait, la main posée comme un n^asque çur Ip |)çirtie inférieure de son visage /^tandis que M. d<2.La Gulrinière, inquiet de son siléi^ce et de son immobilité, commençait à craindre un refus :
— Est-ce que par hasard, se demandait-il, elle me sacrifierait à ce jeune pédant de collège?... — Vous ne répondez pas? murmura-t-il d'une voix étranglée.
— Mon cher voisin, répliquaJuliette, je suis à la fois flattée et touchée de votre proposition, mais je m'y attendais si peu que mon silence est bien excusable... Laissez-moi respirer et songez que je dois non seulement me consulter moi-même, mais encore envisager la situation qu'un nouveau mariage créera à ma fille... Soyez assez aimable pour m'accorder vingt-quatre heures et revenez demain chercher ma réponse.
— Je vous aime trop pour vous mettre le poignard sur la gorge, repartit tendrement M. de La Guérinière. Demain, à la même heure, j'aurai l'honneur de vous revoir. Pesez le pour et le contre, mais ditesvous bien que si j'ai mes cinquante ans contre moi, je suis à Tâge où l'on devient un mari sûr et dévoué. Ma maturité vous offre des garanties d'affection et de
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sécurité quetoutelaverdeur d'un jeune mari ne pourrait vous donner.
— A demain! répéta Juliette en souriant... Mais dès ai;yourd'hui, je puis vous affirmer que si j« me
*\\ :'\ décîMai^ i^id second mariage, je ne pourrais faire un choix'^lus Êoporohle et plus selonmes goûts.
*•* * :•'* y:^6r|i|i,(^9élijt*la'main. Il la baisa longuement, avec un clappement de langue pareil à celui d'un buveur qui déguste un vin exquis, puis il prit sa canne et sortit d'un air rajeuni et fringant
— Et ce Vemeuil, à qui j'ai donné un rendez- vous ce soir I songeait madame du Coudray, tandis que la grille se refermait en grinçant sur le propriétaire des Rochettes.
L'œil fixe, les lèvres serrées, elle se reprochait de s'être laissé griser par la musique italienne et d'avoir trop accordé à la satisfaction d'une dangereuse curiosité :
— Si seulement La Guérinière avait parlé vingtquatre heures plus tôt, murmurait-elle, en appuyant son front contre la fenêtre du jardin... Enfin j'ai eu un instant de faiblesse : qui n'en a pas ?... D s'agit maintenant de ne pas l&cher la proie pour l'ombre.
Elle avait deux moyens d'échapper au péril de ce rendez-vous : envoyer sur-le-champ àToxnrsun domestique avec un billet donnant contre-ordre à Mi« chel, ou bien consigner le jeune homme à sa porte quand il arriverait oe soir à la Ghambrerie.
— Non, pensa-t-elie, s'il ne me voit pas ce soir, il reviendra un autre jour, et puisque je dois m'enga-
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ger dès demain avec M. de La Guérinière, je n* aurai fait qu'accroître le danger... D importe d'avoir une explication immédiate et dé&nitive avec Michel... Je le recevrai et je le mettrai à la raison... Mais comment?... Bah I c'est un sauvage, mais c'est aussi un naïf, et sur ces caractères-là, il y a toujours moyen de mordre. En relevant la tête, elle aperçut sa fille qui remontait Tune des allées du jardin. Jeanne marchait le front baissé et sa démarche, ordinairement si vive, avait je ne sais quoi de languissant et de lassé qui étonna madame du Coudray. La figure charmante de la jeune fille se montrait en pleine lumière dans Tencadrement des massifs ; ses joues semblaient avoir pâli et ses yeux étaient battus.
— Qu'a donc celte petite? se demandait madame Juliette.
Elle ouvrit la fenêtre : — Jeanne 1 viens un peu ici, j'ai à te parler.
— Quoi donc, maman ? s'écria mademoiselle du Coudray en entrant.
— Assieds-toi près de moi, dit sa mère. — Elle lui fit une place sur le canapé, lui prit les mains, la regarda bien pn face et poursuivit : — Je te trouve changée depuis quelques jours... Es-tu malade?
— Moi, maman? je n'ai rien.
— Si fait ; tes yeux sont cernés comme si tu dormais mal, tues taciturne, mélancolique, et avec ton caractère, ces changements-là ne sont pas naturels.
— Mais, maman, je t'assure...
— Moi, je t'assure que tu as quelque chose...
i04 MICHEL VERNEUIL
Voyons, Jeanne, tu n*as jamais eu de secret pour moi, tu n'es plus une fillette et nous pouvons parler à cœur ouvert... A ton âge, ces tristesses vagues sont Taccompagnement ordinaire de quelque histoire sentimentale... Est-ce que tu aurais un amour en tête ?
— Moi I s'écria Jeanne en rougissant jusqu'aux oreilles.
— Tu rougis, donc j'ai touché juste. Il ne te reste plus qu*à me nommer le beau ténébreux qui te fait passer des nuits blanches... En vaut-il la peine au moins?
— Maman,balbutialajeunefille vexée et confuse, ne te moque pas de moi, je t*en prie!
— Cherchons ensemble, continua impitoyablement madame Juliette, il ne vient pas tant d'hommes ici, et ce sera tôt fait... M. de La Guérinière est hors de cause, naturellement. Est-ce le jeune Oxenford?...
— Par exemple I protesta Jeanne avec un accent dédaigneux.
— M. Perrusson?
Nouveau hochement de tête négatif.
— C'est M. Michel Verneuil alors?
Lajeune^Ue restait muette, elle avait baissé les
yeux, et son trouble qui augmentait équivalait à une réponse.
— Comment ! elle aussi, pensait madame du Goudray, mais c'est donc un don Juan que ce monsieur! — J'aurais dû m'en douter, reprit-elle tout haut; au lendemain de sa conférence, M. Verneuil réunissait les conditions voulues pour passer à Fétat de héros de roman... Et tu le lui as laissé voir?
MICHEL YBRNBUIL 105
— » Jamais! dit Jeanne en relevant la tète.
— Mais il Va deviné probablement.
— Lui ! pas le moins du monde I repartit-elle viveaienl avec une nuance d*amertume ; il a le cœur trop occupé ailleurs.
Ce fut au tour de madame du Goudray d'être embarrassée :
— Que veux-tu dire? murmura- t-elle.
— Tu es belle comme une fée, maman, et il n'a d'yeux que pour toi.,.
Tout en parlant, Jeanne s'était serrée contre sa mère; elle pressait sur la magnifique poitrine de madame Juliette son visage bouleversé, comme pour cacher les larmes qui lui mouillaient les paupières. — Va, je ne suis pas jalouse, continuait-elle d'une voix étouffée ; je comprends qu'il t'aime mieux que moi. Rassure-toi, il ne saura jamais rien do ce qui se passe en moi-môme. Je m'arracherais les yeux, s'écria-t-elle avec véhémence, si je supposais qu'ils dussent me trahir l
— Tais-toi! répondit madame du Coudray en lui baisant les cheveux, tais-toi, mauvaise enfant, tu te montes l'imagination pour des riens. Dans la vie il ne faut jamais voir les choses par le côté romanesque. Ce monsieur aurait un singulier goût s'il préférait ma maturité à ta jeunesse, et alors il ne serait guère digne de toi. Dans tous les cas, sois bien persuadée que ce n'est pas moi qui l'encouragerai à une parc'lle folie. Promets-moi d'être prudente et laissemoi chapitrer M. Vemeuil. S'il est,;comme je le crois,
i06 mCHBL YERNEUIL
un garçon sérieux, il comprendra que je ne l'ai pas riçu ici pour porter le trouble dans notre intérieur.
— Non, je t*enprie, ne lui dis rien... Qu'importe I puisqu'il ne m'aime pasi
— Il m'importe beaucoup I répliqua sévèrement madame du Goudray, à moi qui suis ta mère et qui dois veiller sur toi. Aie conûanco en moi et laissons cela pour aujourd'hui. Va t'apprêter, tu sais qu'il y aura du monde chez les Oxenford. Pais-toi belle.
Jeanne se leva lentement, passa sa main sur ses yeux et se dirigea vers la porte ; mais avant de sortir, elle se retourna :
— Maman 1 s'écria-t-elle.
— Quoi encore?
— Tu ne m'en veux pas ?
— Non, enfant terrible!... Mais va donc, tu ne seras jamais prête !
Quand Jeanne fut partie, madame du Goudray sourit de son ironique sourire de sphinx : — Allons ! se ditelle, j'ai bien fait de ne pas décommander monrendezvous... A nous deux, maintenant, monsieur le professeuri
Pfimi les rares joies dont la vie humaine est clair* semée, l'une des plus vives est, pour un jeune homme, d'aller à un rendez-vous d'amour par une belle nuit d'été. On respire alors dans leur prime-fleur les sensations les plus exquises, harmonieusement fondues : le chaud frémissement de la jeunesse qui court dans les veines, le charme de la saison qui s'épanouit et de la nuit qui s'étoile, le mystère du crépuscule qui s'avance ainsi qu*un complice bienveillant, et cette espérance de bonheur, plus délicieuse que le bonheur même, parce que la réalité n'y a encore mêlé aucun regret,aucune désillusion.
Toutes ces sensations joyeuses, Michel VemeuU les éprouvait largement en suivant à la brune le ckemin de Saint-Cyr. Comme il Tavait avoué jadis à Adrien Perrusson, il y avait au fond de lui un appétit voluptueux que la volonté avait longtemps refréné, et que rinfluence des milieux était en train de surexciter vio-
108 MICHEL YERNEUIL
lemment. On n'habite pas impunément un pays dont la population ne semble vivre que pour le plaisir. Le climat de la Touraine pousse aux jouissances matérielles par de lentes et insinuantes provocations, comme une habile entremetteuse d* amour. La mollo tiédeur de Tair, les caresses du soleil, Tabondance des fleurs et des fruits, la bonne chère et le bouquet parfumé des vins, le luxe et le confortable qui régnent partout, sont autant de corrupteurs subtils qui pénètrent trdtreusement dans Torganisme et Timprègnent toutentier. Michel avait subi la contagion, et quand il s'était rencontré avec madame du Coudray, il était comme le fruit mûr qui ne tient plus que par un point à labranche,[et dont le moindre soufQe détermine la chute.
Tout en gravissant la pente caillouteuse qui mène an sommet du coteau de Saint-Gyr, Michel consultait sa montre. 11 était en avance. Ralentissant le pas, il fermaitles yeux pour mieux jouir intérieurement des félicités qui l'attendaient; ou bien il s'arrêtait, en flâneur, à regarder par une grille entr'ouverte l'intérieur de quelques-unes des élégantes villas assises au revers de la colline.-»- Que de fois, pendant ses jours de solitude, il avait parcouru ce chemin, contemplant avec convoitise ces heureuses demeures, et que de fois il avait rêvé d'y pénétrer comme un hôte aimé et choyé I Maintenant son rêve allait se réaliser. Il lançait un coup d'œil dédaigneux sur ces maisons qui ne valaient point la Ghambrerie et il hâtait de nouveau le pas. Enfin, dans la sérénité de la nuit, neuf heures tinté-
MICHBL VBRNEUIL lOt
rant à Téglise de Saini-Gyr. U tourna en palpitant Tangle du sentier, et en palpitant il sonna à la porte do madame du Coudray.
Dès que la grille eut tourné sur ses gonds, il dis* tinguadans Tombre madame Juliette qui venait audevant de lui sur le perron.
— Vous êtes exact, dit-elle en souriant et en lui tendant la main.
L<e ton aisé et presque insouciant de la veuve le déconcerta un peu. Elle n'avaitpas Pair d-ôtre assez émue à son gré. Il arrivait tout bouillant de désir et il n'admettait pas qu'on le traitât en amoureux peu redoutable. Cet excès de confiance l'irritait comme un défi.
Juliette s'était dirigée lentement vers le petit salon dont les portes-fenôtres restaient ouvertes. Elle avait changé de toilette. La pimpante^ matinée de mousseline blanche qui avait émerveillé M. de La Guérinière était remplacée par une robe de cachemire prune très montante. Ce costume sombre donnait à la veuve quelque chose de plus imposant et de presque austère.
Le salon, sobrement éclairé par une lampe recouverte d'un abat-jour tombant très bas, avait au contraire un aspect provocant et amoureusement mystérieux. La lumière discrète laissait dans une pénombre confuse les sièges épars et les jardinières pleines de ûeurs ; les baies des portes encadraient des coins de ciel étoile; des haleines de ehèvrefeuille et de seringa, pénétrant par toutes les ouvertures, emplissaient la pièce ombreuse d'une odeur excitante.
MO MICnEL VBRNBUIL
— Eh bienl commença madame du Goudray en se retournant vers Michel, vous ne parlez pas, vous semblez désappointé !... J*ai cependant fait ce que vous disiriez et vous me devez au moins un merci. Seriezvous comme les enfants qui deviennent indifférents dès qu'on a satisfait leur caprice?
— Je suis, répliqua-t-il, comme ceux qui aiment pas* sionnément et auxquels la passion ôte la parole... Je voudrais que la musique d*hier résonnât tout à coup au fojid du jardin et vous rendît un peu de cette émotion que vous n'avez plus et qui me possède toujours...
— Avouez que cette musique do Verdi nous avait grisés tous deux.
— Ce n'était pas la musique, c'était l'amour qui me montait à la tête, et aujourd'hui comme hier, je ne suis plus maître de moi!
Brusquement il s'était rapproché d'elle et lui avait saisi les mains. Us se trouiraientmaintenantfaceà face et se mesuraient du regard comme deux champions qui vont commencer la lutte ; lui, tout illuminé par la passion fougueuse qui l'emportait, ayant dans les yeux cette lueur de poésie farouche qui avait frappé et attiré Juliette dès leurs premiers entretiens ; elle, blanche, avec un sourire inquiéiant, fixant ses grises prunelles diamantées sur celles du jeune hommo comme pour le tenir en respect.
— Vous vous calomniez, murmura-t-elle d'une voix assourdie, vous êtes plus raisonnable que vous n'en avez Tair... J'en suis si convaincue que je laisse vo-
MICHEL YBRI^EUIL fil
lontiers mes mains dans les vôtres pour vous prouver ma confiance.
— Vous m'aimez? demanda-tril impérieusement en l'attirant plus près de lui.
— lime semble, répondit-elle d'un toncalme,queje vous ai donné assez de témoignages d'affection pour que vous n*en doutiez plus.
— Ahîrepritril avec irritation, ne jouons pas sur les mots!... Je ne suis pas comme les jeunes gens de votre monde, élevés dès Tenfance à marivauder avec les femmes... Je suis un sauvage I
— Je m'en aperçois...
— Je n'entends rien à ces affections qu'on peut détailler et loger comme des marchandises dans des cases différentes : une pour la tête, une pour le cœur et une autre pour les sens... Moi, j'aime avec mon être tout entier et vous ne vous dputez pas de la puissance d'un amour pareil.
U la força de s'asseoir sur le canapé, et, sans lui lâcher les mains, prit place auprès d'elle.
— Vous ne me connaissez pas I continua-t-il... Et avec une éloquence exaltée, entraînante, entrecoupée de cris passionnés, il lui raconta toute sa vie. Il dit son enfance solitaire, sa jeunesse laborieuse, ses rêves ambitieux, et l'aniour allumé par Juliette faisant soudain explosion dans sa réclusion studieuse. — Il n'avait rien exagéré; cette passion naïve, toute d'une venue, robuste et verdoyante, était complètementnouvelle pour madame du Coudray. Il y a des heures où une femme jeune, si bien armée qu'elle soit et résolue
à se défendre^ aime à ce qu*on lui coule à l'oreille de ces choses douces et troublantes. Il y avait longtemps que la belle veuve n'avait ou! une musique à la fois si neuve et si caressante. La verdeur de cette passion imprégnée de sèves agrestes rétonnait et la secouait étrangement. Un moment elle fut de nouveau tentée. Elle se sentait attirée par une curiosité émue, pareille à celle qui poussait certaines grandes dames du xviii* siècle à s'amouracher d'un jeune pâtre.
— M'aimez-vous? murmura Michel en Pentourant de ses bras et en la serrant contre sa poitrine.
Elle ne parlait plus : elle semblait s'abandonner... Dans le silence du petit salon, la vibration de la cloche de Saint-Gyrqui sonnait dix heures, pénétra avec une sonorité inusitée, etce timbre argentin rappela madame du Goudray à la réalité. Elle songea qu'elle n'avait plus guère qu'une heure devant elle, pour déblayer le terrain de façon à pouvoir donner le lendemain une réponse définitive à M. de La Guérinière. Cette réflexion lui rendit le sang-froid qu'elle commençait à perdre.
Tout en souriant, elle dénoua de son corsage les deux bras de Michel, tandis que celui-ci répétait d'une voix plus impérative :
— M'aimez-vous?
— Non, répliqua-t-elle, pas de cette façon I
n la regarda d'un air ébahi, puis, avec sa rudesse rustique, essayant de reprendre la position conquise, il revint à la charge :
— Il n'y a pas deux façons... On aime ou on n'aime pas.
MICHEL YERNEUIL IM
— Alors, dit-elle en se reculant et en se levant, soit, je n'aime pas 1
— Ah ! gronda-t-il en tressaillant.
Il se leva à son tour et marchant vers elle :
— Alors pourquoi ces regards qui me brûlaient et ces paroles caressantes dont vous étiez prodigue?... Pourquoi ce serrement de main hier au thé&tre? Pourquoi cette promesse qui m*d amené ce soir chez vous?... Tout cela était donc un pur manège de coquetterie ?
Elle secoua négativement la tête.
— Si vous étiez sincère, poursuivit-il, pourquoi revenez-vous aujourd'hui sur vos engagements?
— Et à quoi donc vous imaginez-vous que je me sois engagée ?
— A être à moi... Il y a des regards par lesquels on se donne aussi complètement que par un baiser, et ces regards, vous les avez eus pour moi.
— Vous vous êtes mépris...
— Non 1 afiirma-t-il sourdement, c'est vous qui avez changé... Mais il est trop tard et j'exige que vous teniez votre promesse 1
Elle se dit qu'avec un pareil enragé il n'était pas prudent de pousser les choses à l'extrême, et, au lieu de lui résister ouvertement, elle résolut de biaiser pour se reprendre peu à peu et en détail. D'ailleurs le péril même de la lutte la surexcitait, l'approche du danger lui causait une sorte de jouissance nerveu$e qu'elle n'avait .pas goûtée depuis longtemps. Elle fixa bravement ses yeux sur Michel, et, de nouveau sou-
iU MICHEL YBRNEUIL
riante, elle reprit les mains du jeune homme dans les siennes :
— Quel enfant vous êtesl murmura-t-elle câlinement... Calmez-vous !.. Voyez, vous me tenez maintenant à merci et il n'y a pas de crainte que je vous échappe... Venez vous asseoir, laissez vos mains dans les miennes et écoutez-moi... Quand vous m'aurez entendue, il sera toujours temps pour vous déparier en maître et d'exiger, comme vous dites, l'exécution de mes promesses.
Elle le fit asseoir tout près d'elle : — Quel âge me donnez-vous bien ?
— Je ne^ sais, répondit-il, qu'importe? Je vous aime 1
— J'ai trente-huit ans bientôt, mon ami, et vous, vingt-huit, je crois... Cela met entre nous une différence de dix années... à mon préjudice, c'est-à-dire que, dans dix autres années, je serai une vieille femme, une grand'mère... Réfléchissez un peu et convenez qu'avec une pareille disproportion d'âge, si nous nous épousions, nous ferions, vous, un marché de dupe et moi, une sottise...
— Mais !.. balbutia Verneuil interloqué de cette hypothèse matrimoniale qui n'était pas entrée unins* tant dans ses calculs.
— Je dis : si nous nous épQusions, continua doucement Juliette, car je ne vous fais pas l'iiyure de supposer que vous avez songé à une autre alternative... Une femme, qui se respecte et qui est libre, n'a que cette façon de « se donner » à l'homme qu'elle aune.
MICHEL TERNBUIL 115
quand C6t honnête homme lui-môme peut disposer librement de sa personne... Je le répète: croyez-vous, en mettant de c6té le ridicule que ces unions disproportionnées ont aux yeux du monde, croyez-vous prudent et môme possible un mariage entre vous et moi?
Michel, décontenancé, fronçait le sourcil et gardait le silence. Cette question inattendue Favait brusquement refroidi.Le campagnard ambitieux etcalculateur, qui dormait au fond de lui, commençait à se réveiller, et il était fort embarrassé de s'expliquer. La perspective d'un mariage avec madame du Coudray lui agréait peu, et, d'un autre côté, encore qu'on puisse mettre bien des excès de langage sur le compte de la passion, il n'est pas commode, quand une femme honnête vous demande si vous l'aimez pour le bon motif, de lui répliquer crûment en face comme dans je ne sais quel vaudeville : « Non, c'est pour Y autre.., »
— Vous vous taisez! ajouta madame du Coudray, et votre silence en dit long.
Michel se mordait la moustache. Il comprenait qu'il perdait du terrain. Il se trouvait maintenant dans une situation trop défavorable pojur revendiquer « les droits de la passion. » Il voulait néanmoins protester, mais Juliette l'interrompit, et lui posant doucement le bout de ses doigts sur, les lèvres :
— Non, vous parlerez tout à l'heure.
Elle soupira, et renversant sa tête sur le dossier du canapé :
— Je ne suis pas égoïste, reprit-elle, et dans tout
no MICHEL YERNEUIL
cela je considère bien plus votre intérêt que mon bonheur... Vous arrivez, vous, à la pleine jeunesse; moi, ]*entre dans la maturité... Mon r61e déjeune femme est fini : je n'ai plus qu'à vieillir le plus lentement possible et à m occuper de mes devoirs de mère.. • Vous, vous devez songer à votre avenir et cultiver un talent qui ne pourra que grandir. Après le premier éblouissement passé, ^vous regretteriez amèrement de vous être engagé avec moi d'une façon absolue... Je pensais à ces regrets inévitables ce matin, en me rappelant cette divine musique qui nous a si fort émus tous deux hier soir, et je me répétais que je voudrais pourtant vous être bonne à quelque chose, sans que mon affection courût le risque d'entraver votre carrière... Car je vous aime, s'écria-t-elle en lui serrant les mains, j'ai pour vous une tendresse qui est plus que de l'amitié... Et à force de chercher, j'ai trouvé une combinaison qui me permettrait de vous presser sans remords contre ma poitrine et de vous dire : « Embrassez-moi comme une mère ! »
— Je... ne vous comprends pas, murmura Michel.
— C'.est que je ne m'explique peut-être pas bien, repartit madame du Coudray, et en vérité il est toujours délicat d'expliquer un sentiment très compliqué et un peu exceptionnel... Âvez-vous quelquefois pris le temps de regarder ma fille ?
— Mademoiselle Jeanne ! s'exclama-t-il lentement, tandis que peu à peu une clarté nouvelle et inquiétante s'allumait dans son cerveau.
— L'avez-vous regardée, non avec l'indifférence
.d'un passant, mais avec coite admiration aiteniivu iqu'on doit avoir pour tout ce qui est jeune et beau?
— Je n'ai d'yeux et d*admiration que pour vous, vous le savez bien ! protesta-t-il avec véhémence.
— Mon ami, Jeanne, c'est moi, mais c'est moi à dix-neuf ans, avec toutes les promesses d*une beauté encore en bouton, toute la fralctieur de sensations, toute la vivacité d*esprit que je n'ai plus... Je Tai élevée avec amour ; je lui ai infusé avec mon sang tout ce qu'il y a de bon et de ^désirable en moi... Jeanne me ressemblera... en mieux. Allez, vous n'auriez pas à faire une grande dépense d'imagination et de cœur pour croire m'aimer encore en aimant ma fiUe.
— Jamais 1 s'écria- t-il avec colère.
— Avant de vous prononcer avec cette violence, laissez-moi achever, continua madame Juliette de sa voix la plus pénétrante et la plus attendrie... Je ne vous ai encore entretenu que de moi et des raisons presque égoïstes qui m'ont amenée à chercher un moyen de concilier la tendresse de l'amie avec les devoirs de la mère. Laissez-moi vous parlerd'elle... de ma Jeanne, qui, elle aussi, a droit à mon affection... Je dois m'inquiéter de son cœur autant que du mien, et si vous trouvez ce soir un changement dans mes façons d'être avec vous, c'est que je me suis aperçue d'aujourd'hui seulement que ma fille vous aime.
— Moi? murmura le professeur ébahi.
— Oui, vous, mon cher Michel, et si vous n'aviez pas eu les yeux offusqués par l'ivresse d'une passion
i\H MIGOEL YERNEUIL
plus exaltée que durable, vous auriez deviné avant moi que vous possédiez le cœur de cette enfant. ' — Vous me voyez confondu. Comment cela a-t-il pu arriver?
— L'amour vient sans qu'on y pense, dit la chan«* son... Souvenez-vous des enthousiasmes de Jeanne, rappelez-vous son imprudente visite au lendemain de la conférence... J'avais pris tout cela pour des espiègleries d'enfant terrible ; mais lés tristesses et les airs préoccupés de Jeanne depuis quelques jours, depuis que vous êtes plus assidu ici, m'ont tout à coup éclairée et désabusée... Elle a lu dans mon cœur avant môme que j'aie pu déchiffrer le sien ; elle croit que je vous aime, et elle en soufTre.
Michel écoutait, avec une surprise non exemple d'un naïf orgueil, cette confidence habilement préparée et presque musicalement modulée par madame Juliette. — Ainsi Jeanne l'aimait; il avait le premier éveillé le sentiment de l'amour dans cette âme neuve, si richement douée de tous les dons naturels de l'esprit!.. Bien qu'il eût toujours traité mademoiselle du Coudray en enfant, bien que ses désirs fussent sollicités violemment par la beauté plus sensuelle et plus éclatante de Juliette, sa vanité d'homme n'en était pas moins agréablement chatouillée par cette révélation. — La tête renversée, les yeux perdus vers le coin de ciel constellé qu'encadrait la porte-fenêtre, il écoutait sans parler la voix câline et insinuante de madame du Coudray.
— Vous le comprenez, poursuivait celle-ci, je ne
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puis pas être honnêtement la rivale de md iille, mais je puis mêler Taffection toute maternelle que je vous porte à la tendresse quej*ai pour Jeanne ; je puis doublement vous aimer comme amie et comme mère en vous donnant ma fille.
— Vous n'y pensez pas, c'est impossible ! se récria Michel.
— Ne m'interrompez pas encore... Je ne vous parlerai pas des avantages purement matériels que Jeanne vous apporterait avec sa main. Ma fille est riche, nous avons de magnifiques et puissantes relations... Une fois marié, vous pourriez aisément continuer votre carrière à Paris, dans des conditions plus flatteuses pour votre amour-propre et plus en rapport avec votre talent. Mais je^ n'insiste pas sur ces raisons secondaires ; c'est votre cœur que je veux toucher, et non votre ambition... Jeanne a assez de prix pour qu'on la prenne pour elle-même, en dehors de toute considération intéressée. Ce n'est pas un mariage d'argent que je vojus offre, mais une union intime où nos trois affections se mêleraient, tout en gardant leurs caractères bien différents : moi, vous aimant comme une mère, Jeanne et vous, vous adorant comme deux enfants... Maintenant j'ai fini et j'attends votre réponse.
— J'admire, répliqua Michel d'un ton sarcastique, comme vous disposez facilement de mon cœur I Mais il n'est pas aussi maniable que vous le supposez, madame l... C'est vous que j'aime et non votre fille... Qnel homme me croyez-vous donc pour imaginer que
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je puisse feindre un amour que je n'ai pas, tandis que je me sens passionnément épris de vous ?
— Je ne vous dis pas de feindre, je vous supplie de faire un effort sur vous-même et de tourner vers ma fille un imour que je ne puis plus encourager... Ellle est jeune, elle est charmante, eUevous aime... Vous verrez en peu de temps que cette conversion est plus facile que vous ne pensez^ et, croyez-inoi, vous ne pepdrlsz pas au change 1
— Je ne veux pas changer I
*- n le faut I répéta madame du Coudray en repre* nant sa voix impérieuse et en se levant brusquement; vous comprenez qu* après la confidence que je vous ai faite, vous ne pouvez plus reparaître ici que comme le fiancé de Jeanne... Ma tranquillité à moi m'importe peu, mais je dois veiller sur celle de ma fille.
— Et si je refuse? s'écriaMichel en croisant les bras.
— La porte de la Chambrerie vous sera fermée et nous ne nous reverrons plus... Maintenant allez, et consultez votre cœur.
Elle descendit les marches du perron et se dirigea vers la grille. Il la suivait silencieusement et d*un air dépité ; quand elle eut la main sur la dé de la porte, elle se retourna vers lui : ,
— Vous m'écrirez oui ou non, dif^elle : je compren^ drai.
Elle lui donna une légère tape surTépaule etcgouta d'un ton caressant :
— Bonne nuit, mon ami, ce n'est pas adieu, n^estee pas ? mais au revoir 1...
■ ICHBL VERNEUIL i2l
Michel M retrouya sur le chemin de SaintrCyr, comme un donneur qu*on a réveillé en sursaut. Il marchait machinalement, à grands pas, sans pouvoir ressaisir le sang-firoîd nécessaire pour lier ses idées les unes aux autres, sentant seulement au fond de lui une pénible déception mêlée à une sourde irritatien. Dans son cerveau les mots « oui ou non... adieu ou au revoir » tintaient alternativement comme une obsession. D arriva vers minuit devant sa maison de la rue de la Grandière sans savoir par quels chemins il avait passé. Au battement de ses artères et à son essouCDement quand il monta Tescalier, il se rendit compte néanmoins de la h&te fiévreuse avec laquelle il avait dû marcher.
Quand il fut rentré dans sa chambre, il s*assit près de la croisée ouverte. La tète entre ses mains, il essayait de réfléchir et de coordonner ses idées. Le sentiment de Torgueil irrité se réveilla chez lui tout d* abord. - Croit-elle que je sois à vendre? s'écriat'il... Elle me jette sa 811e à la tète comme on jette à un chien un os à ronger, afln de se débarrasser de lui, et elle s'imagine que j'accepterai un pareil marché!... Non, je n'en suis pas encore réduit là. ..Je préfère ne plus remettre les pieds à la Chambrerie I
Et tandis que ce mot de la Chambrerie lui venait sur les lèvres, il revit nettement devant ses yeux Télégante et confortable maison de madame du Coudray avec son perron fleuri d'héliotropes et sa ceinture de marronniers. H eut la sensation de quelqu'un qui s'exile et qui aperçoit de loin, en se retournant, la de-
meure aimée où il ne reviendra plus. H s'était si bien habitué depuis trois mois à prendre presque chaque jour le chemin de cette maison, que cette habitude était devenue un des éléments essentiels de son existence. Il se demandait avec inquiétude comment il ferait pour s'en passer. — Et puis, comme les ambitieux et les joueurs, il était superstitieux. Ses visites à ia Ghambrerie se liaient intimement dans son esprit avec ses premiers succès, et il lui semblait qu'en tournant le dos à la maison de madame du Goudray, il changerait fatalement du môme coup le cours de sa bonne fortune. Gette demeure était pour lui comme un fétiche qu'il redoutait de perdre. Tandis qu'il roulait confusément dans sa tête ces réflexions désagréables, il sentait peu à peu la somnolence l'envahir et il se laissait aller à un engourdissement lourd, qui le délivrait momentanément delà compagnie de ses pensées chagrines... Il resta ainsi assoupi pendant plus d'une heure. Quand il rouvrit les yeux, il vit devant lui la rue obscure et les masses noires des arbres du jardin d'en face. La fraîcheur de la nuit l'avait calmé, ses nerfs étaient détendus, et il put examiner avec plus de sang-froid la situation que venait de lui créer la volte-face inattendue de madame Juliette.
— N'exagérons rien, se dit-il ; ce serait une sottise de prendre trop au sérieux une simple blessure d'amour-propre. J'avais juré que Juliette m'appartiendrait et elle m'échappe, c'est fâcheux, mais je ne suis pas un enfant et je n'ai pas le droit de compromettre mon avenir par dépit amoureux... Jouer au don Juan ou au
MICHEL VERN'EUIL 133
Lovelace, c'est bon pour les oisifs et les cerveaux étroits. J'ai d'autres visées, et je serais un niais do briser de galté de cœur, sous mes pieds, les premiers échelons qui me serviront & atteindre le but que je me suis proposé. D'ailleurs mon amour pour Juliette n'est qu'une passion purement cbarnelle ; raison de plus pour ne pas donner k vu pareil caprice une importance capitale.
Il s'était levé et arpentùt lentement le parquet de sa chambre.
— Mais alors, reprenail^U, si je renonce h la conquête de madame du Coudray, pourquoi jouerais-je le rftled'un farouche Hippolyte à l'égard de sa fille?... Si Jeanne m'aime, quel sot point d'honneur m'oblige & me poser en héros insensible et incorruptible? Tous les gens sensés me riraient au nez. Jeanne est un peu trop volontaire et étourdie, à mon goût, mais elle est jolie, spirituelle et enthousiaste... Go serait une éducation à faire, voiI& tout... De plus, elle a de la fortune. Parce mariage, je serais riche... Biche, c'est-à-dire indépendant et maître de monter aussi haut que je voudrais!...
n s'arrêta. Dans le silence de la maison endormie, la pendule seule jetait le bruit de son tic-tac — notoue ; ce 'tic-tac, à la fois pressé et régulier, sem pénétrer jusqu'aux centres cérébraux de Michel répéter comme un écho :
— Tu seras riche I... riche!
B alla s'accouder & la fenêtre. Dans la fraîche curité du j ardin d'en face, on voyait vaguemeu
124 MICHEL TERNEUIL
mouvoir les masses feuillues des arbres. Tout à coup ces feuiUées frissonnèrent, un rayon argenté frisa les hautes branches ; lentement, à Thorizon, la lune échancrée se leva, blanche et virginale comme une jeune fiancée^ et sa clarté tranquille baigna la figure songeuse du professeur. Il voulut voir dans cette apparition un présage de bon augure. Cette lumière amicale et chaste s'associa dans son esprit avec Fimage de Jeanne du Coudray.
— Elle m* aime I se disait-il; elle m'aime I... Et je n*ai qu*à tendre la main pour qu'elle soit à moi.
Il est vrai qu'en môme temps^ au dedans de lui, une voix aiguô répondait :
— Mais toi, Taimes-tuî... Taimes-tuî
— Assez de rêves I murmura-tril en fermant la fenêtre et en tirant les rideaux.
Il se déshabilla et s^endormit d^un sommeil fiévreux.
fnvi 1
VUl
Madame du Goudray ne s'était pas trompée dans ses prévisions : chez Michel, l'ambitieux avait parlé plus haut et plus fort que l'amoureux. Dès le surlendemain^ elle reçut du professeur un billet contenant simplement ces mots : « Oui... Je consens à essayer d'en aimer une autre que vous, et, bien qu'il m'en coûte, je reviendrai à la Chambrerie aux conditions que vous y avez mises vous-même. »
Il y revint peu de jours après. Dans Fintervalle, madame Juliette avait revu M. de La Guérinière et avait définitivement accepté l'offre de son nom; seulement, en femme prudente et qui sait tout prévoir, elle avait obtenu du propriétaire des Rochettes que leurs projets resteraient encore ^ecrets pendant quelques mois.
— J'ai des vues pour l'établissement de ma flUe, lui avait-elle dit, et jusqu'à ce que tout soit arrangé à mon gré, je tiens essentiellement à ce que le public
: 'ô MICHEL YBRNBUIL
t Jeanne elle-même ignorent notre futur mariage.. . C'est plus convenable, et j'espère que vous serez de m iU avis.
M. de La Guérinière, tout joyeux d'en être arrivé à ses fins, avait répondu que les désirs de sa belle amie étaient des ordres et qu*il s'en rapportait à elle entièrement.
Lorsque Michel rentra dans le petit salon qui avait (ii témoin de sa défaite, il ne put dissimuler sa confusion et son embarras. Madame Juliette vint au-devaut de lui en souriant, et lui tendit la main
— Mon ami, lui ditrcUe, devinant qu'il cherchait à excuser sa rapide évolution et voulant lui épargner u 18 explication un peu mortifiante, ne revenons pas sur notre conversation de l'autre soir... Elle restera eitre nous et personne ne la connaîtra jamais... Il est inutile que je vous rappelle nos conventions; Jeanne est au jardin, allez l'y trouver... C'est elle maintenant qui doit attirer vos regards et occuper toute votre pjnsée.
Michel baissa la tète et descendit docilement les degrés du perron. Il cheminait avec lenteur le long des allées tournantes, s* attardant à chaque massif de rosiers et se sentant pour la première fois fort embarrassé du langage qu'il allait tenir à la jeune fille. Au détour d'un sentier, il se trouva brusquement à l'entrée de la tonnelle et aperçut Jeanne, assise près de la table rustique.
Elle était vêtue d'une robe à raies blanches et roses; ses cheveux, relevés au sommet de la tête et légère-
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ment crêpés au-dessus du fhrnt, la faisaient ressembler à une Ogure de Watleau. Elle lisait ou plutàt elle rêvait sur soti livre. Au bruit des pas sur le sable, eUe leva les yeux, reconnut Michel et rougit légèrement.
— Vous cherchez maman? lui cria-t-eUe quand il ne fut plus qu'il peu de distance ; elle doit être au petit salon.
— Je le sais, réponditril, et Je savais également que Je vous trouverais ici.
— Vraiment 1 s'exclama-t^lle avee une intonation malicieuse, et vous ôtes venu tout de même?... Qu'avez-voua donc de si important à me communiquer?
— J'ai du plaisir & vous voir... N'eat-ce pas sufHsont pour motiver ma visite?
Elle ouvrit de grands yeux et secoua la tête.
— Cela vous étonne? reprit-il en s'asseyant près d'ene.
— Oui, cela m'étonne de vous voir préférer ma société & celle de maman... Enfin, une fois n'est pas coutume !... Obi ajouta-t-elle en coupant la parole à Michel, qui balbutiait quelques mots de protestation, ne vous récriez pas... Je me rends justice; je suis bien trop en l'air et trop enfant pour que ma conversation puisse plùre K un homme aussi sérieux que vous?
— Je crois, répliqua Michel en souriant, que trompe? doublement; je ne suis pas aussi gravi vous vous l'imaginez, et vous n'êtes pas auss Tant que v^ub vo'ilcz le paraître.
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Tout en parlant, il la regardait. Elle rougit de uouveau et s'écria avec vivacité :
— Qu'en savez-vous/frétendez-vous que je cherche à me donner des airs que je n'ai pas ? Vous ne me connaissez guère alors I Ma seule qualité est d'être naturelle et de me montrer telle que Dieu m*a faite... Si vous êtes franc, h votre tour, vous avouerez que c'e&t précisément cela qui m'a nui dans votre esprit.
— Vous voulez rire.
— Pas du tout... Tenez, le jour où j'ai été vous manifester mon enthousiasme à domicile, à propos de votre conférence, j'avais cru naïvement vous faire plaisir, et dès les premiers mots que vous m'avez adressés, j'ai compris que ma démarche vous paraissait ridiculement inconvenante... Est-ce vrai?
Ses deux grands yeux de vierge curieuse et ingénue se fixèrent sur ceux de Michel de façon à fouiller sa pensée jusqu'au tréfond, et, comme elle avait touché juste, le professeur ne put soutenir ce regard pur et hardi.
— Vous vous trompiez, répondit-il, ou, du moins, vous interprétiez mal un mouvement tout sympathique... Votre démarche me semblait imprudente et je craignais qu'elle n'eût pour vous des conséquences fâcheuses... Il y avait dans mon accueil,' non pas la sévérité d'un juge, mais la sollicitude d'un ami.
La figure songeuse de Jeanne s'éclaira tout à coup. Ses lèvres s'entr'ouvrirent et montrèrent ses dents blanches dans un sourire éblouissant. Ce fut comme un rapide coup de soleil glissant entre deux nuages
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sur une campagne tout à Theure assombrie et maintenant radieuse.
— Ainsi nous sommes amis? demanda-t-elle.
Michel admirait la merveilleuse mobilité de cette spirituelle physionomie, la grAcc de ce jeune sourire, la flamme pure et vive de ce regard enthousiaste. U s'apercevait pour la première fois que Jeanne était réellement séduisante, et il convenait qu*il n'aurait pas grand*peine à en devenir amoureux. Elle n'avait certes pas la beauté sensuelle et irritante de sa mère, mais sa mignonne personne était toute charmante, tout illuminée par un esprit enjoué et prime-sautier. Le parfum qu'elle exhalait avait la franche et suave senteur d'une rose sauvage; les séductions de Juliette du Coudray étaient, au contraire, troublantes et capiteuses comme l'odeur des seringas. Les yeux du professeur s'arrêtèrent avec une expression joyeuse sur ceux de la jeune fille :
— Amis, répondit-il, nous l'avons toujours été, et j'espère que notre amitié deviendra plus étroite encore.
La figure de Jeanne était redevenue subitement soucieuse et méditative.
— Qu'avez-vous? reprit^il, mes paroles vous ontelles déplu?
— Non, mais voulez-vous que je vous dise? — Elle leva un doigt en Tair et ragita,ien menaçant Michel : -^ li y a de maman là-dessous, avouez-le I
— Je ne vous comprends pas, murmura-t-il, décontenancé par la perspicacité de la jeune fille.
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— Vous êtes venu de votre plein gré m' offrir votre fcmitié?
— De mon plein gré.
— Huml... C'est que, voyez-vous, je suis très exclusive et je ne veux devoir qu'à moi-même l'affection qu'on me montre.
— Vous avez raison... Mettez la mienne à Tépreuve.
— Soit... Voici ma main en signe de traité d'alliance.
Elle lui tendit la main. Il la prit dans la sienne et la garda un moment, non sans un v€igue sentiment de remords, en songeant qu'il avait serré de même, quelques jours avant, la main câline de madame Juliette.
A partir de cette journée, il devint le cavalier assidu de Jeanne du Goudray. 11 évitait les occasions de se trouver seul en compagnie de Juliette, avec le môme soin qu'il les recherchait autrefois. Il éprouvait de l'embarras à la regarder en face ; il craignait de lire sur les lèvres ironiques de la veuve un commentaire railleur de révolution qu'il avait si docilement et si promptement opérée. Du reste, il redoutait presque autant de rester en tôte-à-tôte avec lui-môme; il ava^t peur, en allant au fond de sa pensée, d'y trouver un jugement trop sévère et trop méprisant sur le motif ambitieux qui l'avait poussé vers Jeanne. Il essayait de se tromper lui-môme et de se monter la tôte, en se persuadant qu'il était uniquement attiré par la grâce naturelle et la fraîche verdeur de la jeune
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fille. Peu à peu, il en arriva à se faire illusion et à s1maginer qu'il fût devenu amoureux de mademoiselle du Coudray^ môme si elle eût été sans dot, riche seu* lement de sa spirituelle beauté. N'était-ce pas tout simple qu'il cherchât à épouser une ûlle aimable, sympathique et à laquelle il plaisait? Était-ce sa faute si cette fiancée joignait à toutes ses qualités natives une belle fortune et de puissantes relations?... Quant à Jeanne, elle était trop fière de l'attraction inespérée qu'eUe exerçait sur le professeur pour analyser minutieusement la nature de ses sentiments. Elle était à un âge où l'on aime l'amour encore plus que l'amoureux, et l'amour de Vemeuil la flattait assez pour qu'elle l'acceptât avec enthousiasme . Elle voyait toujours Michel sur l'estrade de la conférence, jetant des phrases sonores au milieu des applaudissements de la foule. Elle se disait qu'il serait un jour célèbre, qu^elle aurait la satisfaction d'avoir la première encouragé ses débuts et prédit son succès. De tout temps elle avait rêvé de devenir la femme d'un artiste, d'un poète ou d'un orateur illustre. Michel était certainement appelé à prendre une place éminente dans le monde des lettres ou dans le monde politique. Avec son remarquable talent de parole, son imagination brUlante et sa haute culture intellectuelle, il n'aurait qu'à paraître dans le milieu parisien pour attirer l'attention. Elle le pousserait vers la grande ville, elle serait sa muse et elle partagerait sa gloire, —car elle ne doutait plus maintenant de l'affection du jfiune homme. Elle la sentait se développer sour-
dément; elle savourait avec délices ces exquises prémices de la tendresse qui sont le meilleur de ramour. Elle attendait avec une joie émue l'heure prochaino où Michel lui dirait : *f Je vous aime, voulez-vous être ma femme? » Elle trouvait dans cette attente une mystérieuse douceur qui lui faisait monter des larmes aux yeux, quand le soir, dans sa chambre, elle repassait en dénouant ses cheveux les incidents de la journée : les paroles tendres murmurées à l'oreille, les sileïices plus éloquents encore que les paroles, les mains serrées à tout propos, enfin ce charmant oda^eo do l'amour, toujours le môme et toujours enivrant.
Ainsi tous deux se trompaient plus ou moins inconsciemment. Tous deux prenaient pourun attachement solide une intimité qui n'existait qu*à la surface. Cet amour qui semblait monter du fpnd du cœur n'était que VébuUition de deux cerveaux échauffés, l'un par l'imagination, l'autre par la fièvre ambitieuse ; et le bonheur qu'ils entrevoyaient à l'horizon n'avait pas plus de consistance que les apparitions de villes et de forêts qu'on aperçoit au loin dans ces déserts de sable surchauffés par l'éclatant soleil du midi...
Cependant Michel, bien qu'il multipliât ses visites à la Chambrerie, ne s'était pas encore prononcé de façon à ne laisser planer aucun doute sur ses intentions. On eût dit qu'il hésitait à engager définitivement son avenir. Madame du Coudray commençait à s'impatienter. Jeanne seule, enveloppée de cette atmosphère azurée et isolante dans laquelle vivent ceux qui aiment pour la première fois, ne trouvait
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pas le temps long. Pour elle les jours se succédaient, .umineux et argentés, apportant chacun une émotion et une joie nouvelles. Les hôtes de la Ghambrerie étaient continuellement en f%te. Les parties de campagne alternaient avec les soirées dansantes en plein cœur d'été. On visitait tour à tour les châteaux et les sites renommés de la Touraine, et M. de La Guéri* nière servait de cicérone.
Un jour, on avait remonté le cours de Tlndre depuis Azay jusqu'à Montbazon. Le mois de juin tirait & sa fin et la vallée était dans toute sa gloire. Sur les deux versants, parmi les ngyers et les vignes, les pe 1 tits châteaux à tourelles, les villas modernes aux toils en terrasse, les clôseries entourées de figuiers s'éta- 1 geaient gaîment dans la verdure, tandis qu'au fond ■ rindre sinueuse et lente coulait à pleins bords entre des prairies plantureuses, déjà mûres et dorées. Madame du Coudray avait fait apporter des provi- ' sions dans le break et on déjeuna sur l'herbe, à la l lisière d'un bois de chênes, situé à mi-côte et d*où le
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regard embrassait les molles ondulations de la rivière. Dans le bas, un moulin jetait son bruit sourd d'eau bouillonnante et, tout autour, les prés étendaient leur nappe fleurie. Il y avait dans ce pli de vallée une telle M luxuriance de végétation que Jeanne n'y put tenir et i^^ que, laissant sa mère et M. de La Guérinière, elle s'élança vers les prés, suivie de Michel.
c^ Tête nue et ayant dédaigné de s'abriter sous une ivf' ombrelle, les jupes relevées, les manches retroussées u^ jusqu'au fDude, elle se plongeait voluptueusement
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dans cette verdure comme dans un baiu, s*accroobant aux clématites^ meurtrissant ses mains aux tiges des églantiers, disparaissant jusqu'aux hanches dans les hautes herbes et poussant des cris de joie & chaque trouvaille. Michel, plus calme, la suivait de loin et difficilement. Il s'empêtrait dans les ronces, tandis qu'elle semblait glisser comme un oiseau à travers ce fouillis d* arbustes et de plantes grimpantes. Parfois il ne voyait plus que Textrémité de son bras blanc ou le sommet de sa tête dorée de soleil ; puis il la perdait de vue complètement. La poudre grise de toutes ces fleurs remuées s'élevait autour de lui en buées odorantes; les coquelicots, les boutons décret les sauges tranchaient sur le vert foncé de l'herbe ; dans la chênaie, des ramiers roucoulaient amoureusement ; la rivière miroitait, couvrant ses rives parfumées de menthe d'une humidité qui fumait au soleil. Dans les sourires du ciel, dans Todeur de la terre, dans la tiède vapeur de l'eau, il y avait comme une invitalion à l'amour.
Tout à coup Jeanne reparut, les mains pleines de fleurs, les cheveux et les bras mouillés. Elle avait glané sa gerbe, tête baissée, dans les hautes tiges ; des feuilles vertes et des fleurettes de myosotis étaient restées collées à son front ou mêlées à ses cheveux. Elle avait l'air de s'être roulée dans la prairie, et, parmi ces débris de verdure et de fleurs, éclataient la vive lumière de ses yeux, le charme éblouissant de son sourire.
— Vous êtes belle 1 .^dorablement belle l s'écria Michel émerveillé.
NICnEL YElIlIBUIL US
n y avait un si énergique accent 4tt conviction dans celte exclamation admirative que la flgvre de Jeanne devint radieuse.
— Vraiment, vous me trouvez bellet
— Voua le savez bien... On doit vous l'avoir dit souvent.
— C'est vrai, mais Je n'ai jamais eu tant de plaisir h. me l'enLendre dire.
n y eut nu silence. Jeanne, les prunelles illuminées et les joues en feu, mordillait les graminées de son bouquet. Michel, très ému pour la première Tois, continuait à la regarder avec une admiration croissante. L'expression, ordinairameut sévère et un peu dure de sa physionomie s'était amollie et ses yeux avaient des lueu[-s d'attendrissement.
— Venant des autres, reprît Jeanne lentement et en détoumani la tête, ce compliment semblait banal et me laissait indilTérenle... Mais vous n'êtes pas prodigue de compliments, vousl... au contraire, et alors...
— Alors?...
— Cela me touche davantage, parce que cette fois je sens que cela part du fond de votre cœur.
— Et sentez-vous aussi que je vous aime? murmura-t-il en lui prenant vivement les deux poignets.
Elle ferma les yeux. A la fois saisie et heureuse, elle desserra les doigts. Son bouquet se dénoua :^ r " *-'<^^ roula dans les plis de sa robe retroussée, 5^5lr\"~''^^^
— Le croyez-vous? répéta-Uil d'une voix sourd^^ri?% '.
— Je le ci-ois, balbutia-t-elle en remuant ditïlc 3c>ÇSV ment ses lèvres alourdies. t^* 'ViÇ/^'
— Et VOUS, chère enfant^ voulez-vous m' aimer?
— Oui! dit-elle d'un ton plus ferme.
— Merci!
— Merci de quoi? demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux.
— De consentir à être la femme d'un pauvre diable de professeur comme moi.
Elle haussa gentiment les épaules.
— Allons donci s*écria-t-elle en souriant, n'ayez pas de fausse modestie... Vous savez bien ce que vous valez et c'est moi qui suis fière d'avoir été choisie par un homme tel que vous.
En Tentendant s'exprimer sur son compte avec une foi si enthousiaste, Michel fut pris d'un scrupule. Bien qu'il eût toujours la môme confiance dans la puissance de sa volonté, il fut effrayé de voir quelle haute idée Jeanne se faisait de sa valeur et de cion avenir.
— Ne vous illusionnez pas trop, reprit-il, je ne suis qu'au début d'une carrière difficile; j'aurai des luttes à soutenir et sans doute des défaites à essuyer... Peut-être pourriez-vous regretter d'avoir associé votre vie à la mienne ?
— Jamais ! répliqua-t-elle en relevant la tête d'un air résolu ; je me tiendrai à vos côtés pour vous encourager dans la lutte et je serai de moitié dans vos suc&ès.
— Serez-vous aussi de moitié dans mes décep* tiens?
— Pourquoi pas? reparti t-èlle avec un sourire d'in-
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crédulité, ne serons-nous pas unis for better^ for worse^ comme disent les Anglais, pour la bonne ou la mauvaise fortune?
— Je vous aime I répéta-t-ilenlui baisant lesmains. . . Maintenant que tout est arrangé entre nous, il ne nous manque plus que le consentement de madame votre mère.
— Ohl elle ne nous le refusera pas... Allons le lui demander.
— Gomme.cela? tout de suite? objecta Michel avec un peu d'embarras.
— Pourquoi pas? Le plus tôt sera le mieux.
— Eh bieni allons 1 murmura -t-il en se dirigeant vers le talus de la prairie.
Mais Jeanne restait immobile ; une réflexion venait de lui traverser subitement Tesprit. Elle était devenue songeuse et sa méditation lui creusait un pli sur le front.
— Dites-moij demanda-t-elle tout à coup en saisissant le bras de Michel, il y a une question que je veux vous poser... Elle m'est déjà venue plus d'une fois sur les lèvres... Promettez-moi d'y répondre franchement.
— Je vous le promets.
— Peiidant longtemps j'ai cru que vous étiez amoureux de maman et que vous ne pensiez qu'à elle...
— Quelle singulière idée! fit-il en détournant la tôte.
— Elle n'a rien de singulier. Maman est plus belle et p>us séduisante que moi et vous auriez fort bien pu
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lui donner la préférence ; personne n'eût trouvé cela étonnant.
— C'est possible, répondit-il avec un sourire embarrassé, mais Tamour ne raisonne pas comme tout le monde.
— Ainsi vous ne l'avez jamais aimée, bien vrai?
Il hésita un moment ; cela lui coûtait de menlir pussi effrontément, mais il réfléchit que sa situation actuelle lui imposait ce mensonge :
— Jamais I afBrma-t-il, non sans que ce reniement lui causât un certain malaise intérieur.
Elle poussa un soupir de satisfaction. — Pardonnez-moi, reprit-elle, mais pendant des semaines ce soupçon m'avait rendue si malheureuse, que je voulais en avoir le cœur net.
— Je n'aime que vous, Jeanne !
Et comme il répétait pour la troisième fois ce mensonge, il tressaillit en entendant la voix mordante de madame du Coudray qui s*écriait du haut du talus : — Allons, jeunes gens, il est temps de partir!...
Huit jours après, dans l'église de Saint-Cyr, on publiait les bans du mariage de Jeanne du Coudray et de Michel Verneuil.
leur tapage la rue Barbe^-de-Jouy, où se petit hAtel habité par les La Guérinière.
février 1874, et une belle nuit dégelée aug core la sonorité du pavé. Depuis un mo de La Guérinière avait repris ses mei grande porte de la cour, ouverte h deux hospitalière ment illuminée par deux candt le gaz tremblotait au vent, donnait accès t qui déposaient sous la marquise des coi touflés de fourrures, tandis que des invit destes, profitant économiquement de ce ( avait durci la boue, arrivaient &pied,rass le col de leur pardessus relevé jusqu'au; les mains &demi gantées.
L'appartement de réception occupait to chaussée. — D'abord une sorte de hall, 1:
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vieux chêne, tendu de verdures, meublé de bahuts et de sièges dénichés dans une vieille abbaye tourangelle; puis un premier salon ouvrant à droite sur un fumoir, à gauche sur une serre dont la rotonde vitrée empiétait sur le jardin de l'hôtel; enfin, au fond, un second salon plus vaste, où une profusion de lumières flambait au-dessus d'une profusion de fleurs. Toutes les ouvertures formaient de larges baies fermées à demi seulement par d'amples portières d'étoffes des Indes. Le fumoir était décoré dans le goût japonais, avec des divans bas, des murs peints à fresque, représentant un treillis où s'enlaçaient des pivoines et des fleurs de pêcher, tandis que sur la frise laquée des danseuses de Tokio détachaient en reliet leurs robes multicolores, leurs figures glabres et leurs chevelures noires épinglées. Dans la serre, les plantes vertes, entre-croisant confusément leurs feuilles palmées ou lancéolées, tamisaient avec douceur la lueur des lampes dissimulées dans des fouillis de verdure ; au milieu des fougères et des mousses, un jet d'eau égrenait ses notes fraîches et cristallines dans le bourdonnement des conversations.
Il était près de minuit et le timbre annonçait encore de temps h autre quelques retardataires. La soirée battait son plein. Dans le grand salon, les dames s'étaient entassées pour entendre un monologue débité par une actrice que son rire étincelant et ses dents blanches avaient mise à la mode. Quelques hommes seuls s'étaient faufilés dans cet auditoire féminin; leurs habits noirs faisaient tache au milieu des épaules
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nues et des étoffes claires. Les autres avaient reflué dans les pièces voisines, où ils causaient debout, en groupes, s^éventant avec leur claque ou s'épongeant le front avec leur mouchoir; car la multiplicité des lumières et la cohue des invités avaient surchauffé l'atmosphère, imprégnée de Todeur des fleurs mêlée à des senteurs d*iris et d'opoponax, et légèrement embrumée en outre par la fine buée des cigarettes du fumoir.
Dans cette dernière pièce, la voix de l'actrice débitant ses vers n'arrivait que par bribes inintelligibles et on se croyait dispensé d'écouter. Les fumeurs étaient presque tous des artistes ou des gens de lettres; cela se reconnaissait à leurs physionomies mobiles, à leurs regards à la fois fatigués et brillants, à leurs gestes excessifs, à leur façon de discourir en complétant leur parole par une pantomime expressive. Là, le ton de la causerie était très monté ; on effleurait tous les sujets, sans suite, sans gêne, avec une prestesse et une fantaisie semblables au sautillement nerveux d'un écureuil.
— Que faites-vous pour le Salon ?
— Rien... une grande machine allégorique que l'État m'a commandée et que personne ne regardera : « la Cour de cassation réformant un arrêt; » vous voyez ça d*ici I
— Étiez- vous à la première du Gymnase ?
— Oui... quel four, hein?... C'était crevant.
— Tîens, n'est-ce pas la femme de l'ex-ministre de l'agriculture, là-bas, avec des cerises dans les cheveux
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— Emblème de son ministère perdu... Elle a vieilli de dix ans depuis la chute du dernier cabinet.
— Vous êtes difficile... Elle a des yeux magnifiques, et je sais'des gens qui la trouvent encore très verte.
— L'absinthe aussi est verte ; ça ne l'empêche pas d'être amèrel... La dame porte sur sa figure verjus toute Taigreur des insuccès de son mari...
— Bonsoir, Gagnière! tu viens donc ici?
— C'est la première fois... J'ai été amené par un ami, et toi?
— Moi, j'étais déjà des mercredis de Pan dernier.
— Alors, tu dois connaître la maison... Qu'est-ce que c'est que les La Guérinière?
— Mon cher, côté des femmes, superbe... Côté des hommes, assommant... Voilà.
— Ils n'habitent Paris que depuis 1871 ?
— Oui, ils sont venus avec le gouvernement de M. Thiers. A Tours, pendant la guerre, madame de La Guérinière avait un salon où elle recevait les hommes politiques échoués en Touraine... Ça l'a mise en goût, et elle s'est installée à Paris, pour continuer la petite fête.
— Ils sont riches?
— Cent cinquante mille francs de rentes, à ce qu'on
dit.
— Achètent-ils de la peinture?
— Peuhl au fond, ce sont des bourgeois, mais des bourgeois qui rougissent de leur état et qui veulent avoir l'air d'être dans le grand courant... Ils se jettent dans l'excentricité par peur d'être pris pour des
HICH&L YERNBUIL U\
philistins... Us sont impressionnistes en peinture, ^vagaé^iens en musique, naturalistes en littérature, mais tout cela par genre... Le cœur n'y est pour rien... Le bonhomme LaQuériaière pleure des larmes de sang quand il achète un Manet&l'Hûtel des Ventes. II s'endort comme un plomb dans son fauteuil, quand on chante chez lui Tristan et Yseult, bI à cette heure il doit être assoupi derrière quelque paravent... En revanche, les deux femmes sont d'enragées mondaines... Madame de La Guériniëre est passée maltresse dans l'art de faire son salon. On la voit à toutes les premiëres,& la Chambre, aux réceptions de l'Académie, au vernissage, partout où il est de bon ton de se montrer avec le dessus du panier... Dès que quelqu'un tient la corde, artiste, homme politique ou écrivain, elle se met & ses trousses, elle le tanne pour qu'il vienne chez elle... S'il accepte une invitation & dîner, cracl ça y est... Il est pris dans la souricière. C'est comme cela queje suis venu ici, moi... Du reste, je ne m'en plains pns; les diners sont exquis; madame de La Guériniëre et sa fille sont charmantes, et elles donnent chaque mercredi & leurs invités la primeur de l'acteur à succès ou du virtuose à la mode... Tiens, ce soir nous aurons Garido, le f chanteur espagnol, avec ses séguedilles et se: plaintes gitanas.
Celui qui parlait fut interrompu par une exi tion admirative de son ami, dont les yeux eu sans cesse en mouvement, étudiaient le persoD ce salon nouveau pour lui, — Mazette 1 s'écrit Dinièreivois donc la Jolie femme!
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En même temps il montrait du coin de l'œil à son voisin une jeune femme qui sortait de la serre et se frayait un chemin au milieu du troupeau serré des habits noirs. — De taille moyenne, svelte, remarquablement bien faite, elle était vêtue d'une robe de satin blanc, dont le corsage réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire sans manches, largement échancrô dans le dos et sur la poitrine, montrait hardiment des épaules et une gorge de Diane chasseresse, ainsi que des bras d'un modelé très pur. Ses cheveux châtains, relevés au-dessus de la nuque, frisaient en boucles abondantes sur le front et faisaient ressortir l'éclat de deux grands yeux d'un bleu foncé. Dédaigneuse, les narines dilatées et les lèvres souriantes, elle passait iranquillement au milieu des groupes masculins, sans paraître embarrassée des regards de convoitise que lui attirait la demi-nudité de son buste. Elle s'arrêta un moment dans le fumoir et tendit le bout des doigts à l'artiste qui causait avec Gagnière :
— Bonsoir I iui dit-elle, n'avez-vous pas vu M. Peprusson ?
Et, sur une réponse négative, elle rentra dans le grand salon.
— Tu la connais? demanda Gagnière à son ami.
— Parbleu I c'est la fille de la maîtresse du logis, la belle madame Vemeuil.
— Une ravissante .créature I Et elle est mariée?
— Elle a épousé à Tours une espèce de grand homme de province, un normalien qui faisait florès là-bas, et pour lequel madame de La Guérinière a obtenu une suppléance à la Sorbonne.
MICHEL VERNEUlL 115
— Vemeuil I attends donc, j*ai entendu parler do lui . . . N'a- t-il pas été chargé de remplacer ce pauvre X. . . dans sa chaire d'éloquence française à la Faculté?
— Précisément. X... est très malade, il ae se rétablira pas et on espère que Vemeuil lui succédera; mais j'ai idéu qu'il faudra en rabattre... Le suppléant n'a pas fait oublier le maître, au contraire I... A sa leçon d'ouverture, il a remporté la plus belle vesto qu'on puisse rêver... On n'est pas ennuyeux comme ça!...
— Tu y étais?
— Hélas I Madame de La Guériniôre m'y avait traîné avec tous ses amis. On avait fait beaucoup do tam-tam autour du débutant. On l'annonçait comme un esprit hardi, un critique doublé d'un poète... Toutes les belles dames qui avaient l'habitude de savourer l'éloquence fondante de X... étaient venues pour juger son successeur. Le grand amphithéâtre était plein à crouler. Enfin, le suppléant paraît et sa belle tête barbue gagne d'abord les cœurs. Très ému, il débute péniblement, d'une voix sourde que la moitié de l.i salle n'entend pas... Ajoute à cela une éloquence sentant la province, toute plaquée d'images violentes et parfois emphatiques... Ce qu'il débitait ne manquait pas d'originalité, mais c'était trop lourd pour des estomacs parisiens, trop farouche pour des oreilies féminines. Et puis, un tas de maladresses et de gaucheries I La déception était visible, on bâillait, il s'en est aperçu et â perdu la tête. Bref, un désastre. Du coup, il a été classé parmi les parleurs ennuyeux. Ses
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leçons ne sont pas suivies ; il circule au quartier latin une charge qui le représente discourant devant un seu] auditeur, assoupi au milieu des bancs déserts, avec cette* légende : « Le cours de Vemeuil, un jour qu'il y avait plus de monde qtfà Tordinaire. » — Ça vous tue un homme, et il ne s'en relèveidpas.
— Et sa femme?
— Elle Taime beaucoup, dit-on... Il n'avait pas de fortune et c'a été un mariage d'inclination... G*est égal, à la place de Vemeuil, je ne serais pas tranquille.
— S'il n'est pas un niais, il faut qu'il soit crânement fort pour laisser cette jolie personne courir le momie dans un costume aussi élémentaire.
Un brusque mouvement, en arrière des deux causeurs, leur fit tourner la tête et ils aperçurent Michel Vemeuil qui s'éloignait, les sourcils froncés.
— Bigre I murmura l'ami de la maison, c'est le mari... Il se trouvait derrière nous et il nous aura en* tendus... Regarde-moi cette mine de sauvage dépaysé... Il a l'air de s'ennuyer ici conmie s'il assistait à son cours 1
Michel Vemeuil avait en effet saisi au vol la dernière réflexion de Gagnière, et soi^ premier mouvement avait été de secouer rudement les épaules de l'inconnu qui se permettait cette remarque impertinente. U fut retenu par la crainte de faire un esclandre dans ce salon où il avait déjà commis tant d'impairs. A la fois furieux de ce qu'il avait entendu et honte ax d'ôU^e surpris aux écoutes, il battit en retraite et
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s'enfonça dans la cohue des habits noirs qui emplissaient le premier salon.
En passant devant une glace, il fut effrayé de l'altération de ses traits et de la pAleur de son teint. Il se réfugia dans la serre, s'assit sur un divan dissimulé par un massif de rhododendrons, renversa sa tête en arrière dans la verdure, et, les bras croisés^ les regards perdus dans ie vide, il sentit une gorgée d'amertume lui remonter jusqu'aux lèvres.
Non, malgré ce mariage inespéré qui faisait pleurer d'aise, là-bas à Véel, le père Vemeuil, et qui avait valu au bonhomme une pension viagère assez ronde ; malgré la beauté de sa femme; malgré le luxe de Thôtel La Guérinière, dont il habitait le second étage, Michei n'était pas heureux. La fortune lui vendait cher les faveurs dont elle l'avait d'abord accablé. Au début, les moindres détails de son programme avaient été exécutés à point, et comme par miracle. A Tours, il avait tenu le premier rang parmi les gens notables de la vUle et son orgueil avait été agréablement chatouillé. Pendant la guerre, il n'avait pas hésité à s'en* gager dans un bataillon de mobilisés et il s'était bravement conduit. A la paix, enfin, il était rentré à Paris dans les meilleures conditions et avait obtenu presque d'emblée cette suppléance à la Sorbonne. A trente-trois ans, il avait pu réaliser les rôves qu'il formait, alors qu'il usait encore ses semelles d'étudiant 8ur les pavés delà rue Saint- Jacques. Puis, brusquement, le vent avait tourné. — La destinée lui aval fourni libéralement tous les éléments d'une victoire.
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mais il n'avait pas su déployer Thabileté nécessaire pour en tirer parti. Il manquait de savoir-faire. Dans ce milieu parisien, où tant de gens d'esprit se disputent les premières places, Tambitieux qui a déjà réussi à s* élever au-dessus de la foule est comme un danseur en équilibre sur une corde raide ; au moindre faux pas, il est perdu. Michel était resté trop provincial ; ébloui par la rapidité merveilleuse de ses succès en Touraine, il s'était imaginé naïvement qu'il n'avait plus d'eiforts à faire et que Paris se contenterait des mêmes tours d'esprit qui charmaient les Tourangeaux. Sur le sol glissant de la capitale, son pied s'était posé avec trop de lourdeur. Dans ce monde rafQné, blasé, gouailleur, il s'était senti tout à coup désorienté. Il ignorait l'art des nuances, des sous-entendus et des ménagements. Il apportait dcms ses relations une raideur désagréable, et ses coups de boutoir blessaient les gens les mieux disposés à le servir. Il disait tout à trac son opinion sur les œuvres et les hommes, ou bien, quand il essayait de déguiser sa pensée, comme il était mauvais complimenteur, ses efforts pour être aimable le poussaient à de grosses maladresses, pires encore que les éclats de sa sauvage franchise. Aussi il s'était fait peu d'amis et beaucoup d'ennemis. H l'avait bien vu après son début malheureux à la Sorbonne. Ce jour-là, il avait coulé à fond sans que personne lui tendît la perche.
Maintenant, il était pris d'une rage sourde en con- 1 statant qu'il se trouvait rejeté dans l'obscurité, tandis que d'autres^ ayant moins de talent, mais plus de
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souplesse que lui, arrivaient à la célébrité. Parmi ses anciens camarades île l'école ou dç la conférence, plusieurs c valent déjà pris leur place au soleil : celuici était au conseil d*État, cet autre à la tète d'un journal influent. De son coin, dans la serre, il apercevait Adrien Perrusson causant avec madame Vemeuil et saluant d^un sourire protecteur des gens enchantés de recevoir son salut. Perrusson, lui aussi, avait fait sa trouée. Élu député dans le Loir-et-Cher, il louvoyait adroitement entre les centres et la gauche ; il était le chef d'un groupe dont l'appoint pouvait déplacer la majorité, et dans les commissions, sa parole commençait à avoir de l'autorité. Il s'était fait une tête d'homme politique, à la fois grave et souriante, sérieuse sans raideur, aimable et prudente. Habile et insinuant, il passait, à droite, pour un doctrinaire libéral; à gauche, pour un républicain teinté d'opportunisîne. Sa faconde était spirituelle, diserte, enve* loppante, avec une petite pointe de solennité académique. Il disait « le parlement » quand il faisait allusion à l'assemblée, et « le verdict de la nation » quand il s'agissaH des élections. Il était resté garçon, ayant pour principe qu*un homme politique ne doit se marier que lorsqu'il est sous-secrétaire d'État ou ministre ; mais il avait de brillants succès près des belles . dames qui fleurissaient les tribunes de Versailles ; il était très mondain, et dans les couloirs delà chambre il avait la réputation d'un homme à bonnes fortunes. Avec un dépit mal contenu, Michel le regardait co« quêter aupràs de Jeanne. De ce côté-là aussi il se sen-
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tait gravemeni atteiat. Son insuccès de la Sorboxme lui avait fait perdre aux yeux de sa belle-mère et de sa femme une bonne partie de son prestige. — Quand une jeune fille s*est mariée avec la conviction qu'elle épouse un grand homme, elle ne pardonne pas facile ment à son mari ses désillusions. Les femmes ne croient guère qu'au succès effectif, immédiat; elles n'ont pas la patience d'attendre, et quand leur tendresse est fondée tout entière sur l'espérance d'une gloire qui ne vient pas, cette tendresse perd bien vite de sa chaleur. Madame Vemeuil avait secrètement et vivement souffert d'un échec qui remettait tout en question; elle commençait h douter de son mari. Michel lisait dans les yeux de la jeune femme cet affaiblissement progressif de l'enthousiasme d^autrefois, et il en était cruellement humilié.. Il se rendait compte de la diminution qu'il subissait dans l'esprit de Jeanne, et son énergie, son aplomb, son ardeur au travail diminuaient quant et quant. Sa seule excuse en contractant ce mariage riche avait été d'apporter, avec son talent et ses espérances d*avenir, l'équivalent de la fortune qu'on lui offrait. Maintenant cet apport était bien entamé, la balance n'était plus égale. Michel devenait l'obligé de sa femme, et cette situation inférieure, outre qu'elle le mortifiait, lui enlevait l'autorité nécessaire pour parler en maître dans son ménage. Les rôles étaient renversés; h cette heure, il n'était aux yeux du mondé que le mari obscur d'une femme riche et jolie, dont on vantait partout l'élégance et la spirituelle originalité. Jeanne brillait en pleine
lumière; lui, restait dans la pénombre. Cet amoindrissement moral le torturait et le paralysait.
Il aurait voulu se relever en publiant un grand ouvrage qu'il méditait depuis longtemps : Y Histoire des paysans de France; mais pour cela il fallait mettre en œuvre des matériaux nombreux, lentement amassés, et, avec Téparpillement de la vie mondaine, tout tra^ vail lui était impossible. Sa femme le tralnaitau théâtre ou au bal. Dès sept heures, il endossait son habit noir, assistait à des dîners assommants, se montrait chaque nuit dans deux ou trois soirées, et rentrait à trois heures du matin, fourbu, écœuré par la banalité des plaisirs parisiens. Ses belles et fécondes matinées de travail d'autrefois, il ne pouvait plus les retrouver. Au milieu de cette dissipation bruyante et creuse, il n'avait plus .la tranquillité d'esprit nécessaire pour coordonner ses idées et s^adonner avec suite au terrible labeur de l'exécution. Le temps passait, Michel restait obscur, se rongeant les ongles avec rage et constatant chaque jour la stérilité de sa vie. U en était venu à regretter amèrement les lointaines années, où, pendant les froides nuits de janvier, dans rétable paternelle, il se jetait, à l'Angelus, hors de son lit de planches, et étudiait ses leçons à la lueur d'une lanterne fumeuse, en réchauffant ses pieds entre les flancs des vaches accroupies...
Des accords plaqués résonnèrent sur le piano du grand salon. Les groupes épars s'étaient rapprochés et massés auprès des portières ; les causeurs du fumoir avaisnt baissé le diapason de leur conversation,
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et, dans le silence presque général, une voix déjà un peu fatiguée, mais merveilleusement conduite, s'élevait tout à coup. C'était le chanteur Garido qui commençait une complainte gitana. Il chantait avec beaucoup de naturel et de sentiment, comme s'il eût été au milieu de la campagne. Sa chanson espagnole avait l'ampleur et la mélancolie des grandes étendues de landes solitaires. Elle donnait la sensation du plein air, et, dans ces salons oîi Ton étouffait, elle ouvrait comme une large fenêtre sur la nature et les vastes horizons où Ton respire librement. Toutes les musiques populaires se ressemblent. Elles ont les mômes beautés, les mômes tristesses, les mômes accents de passion spontanée et vraiment humaine. Michel surpris et très ému prêtait l'oreille ; il lui semblait reconnaître les mélopées rustiques qu'il avait entendu chanter, tout enfant, aux pâtres de la plaine de Véel. Le monde factice où il vivait maintenant avait disparu. Il fermait les yeux et se revoyait seul parmi les friches de son pays natal, à la tombée du jour, quand les ombres s'allongent et que des fumées planent au-dessus d^s villages. Il croyait respirer l'odeur des feuilles mortes dans les bois en automne, et le parfum des serpolets foulés aux pieds par son troupeau. La verte sève de ses jeunes années lui remontait au cœur et il reprenait courage. — Non, se disait-il, toute énergie n'est pas encore éteinte; secoue-toi, tu es encore maître de ta destinée 1 — Le paysan s'était réveillé en lui, son sang battait avec plus de force dans ses artères et ses joues s'étaient colorées. Quand le chan-
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leur eut fini, Michel se leva, ragaillardi et réconforté. Son aplomb lui revenait, il était honteux de son rôle passif; il voulait & son tour se mêler aux gens qui brillaient dans le salon de sa belle-mère et qui, après tout, valaient moins que lui.
Il avisa un groupe d^hommes mûrs qui conversaient dans r^mbrasure d'une porte, et parmi lesquels se trouvait Perrusson. Il s'approcha. On causait politique et on discutait les derniers votes de l'assemblée.
— Le pays, déclarait un monsieur décoré, à lamine solennelle et à la parole silencieuse, le pays n'a pas encore retrouvé son équilibre moral, mais nous espérons que le septennat le lui rendra.
— Le septennat, objectait Perrusson, n'est pas un gouvernement défini, il ne saura ce qu'il est que lorsque les lois constitutionnelles le lui auront dit... Avant tout, le parlement doit voter une constitution, et cette constitution doit être libérale sans arrière-pensée... Ahl si les classes dirigeantes étaient clairvoyantes et sages...
— Les classes dirigeantes I interrompit un troisième, si vous croyez encore à leur influence, vous êtes joliment naïf I... Elles ne dirigeront rien, parce qu'il leur manque la foi et l'énergie. Elles voudraient bien résister, mais elles ont peur de sortir de la légalité et elles Iftchent pied tout doucement devant le flot démocratique qui monte; Aujourd'hui, illes acceptent le septennat, demain eUes se résigneront à la république de Danton qui les dépouillera de leurs places^ puis à la république de Blanqui qui leur enlèvera leur argent,
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et quand nous en serons là« messieurs, nous pourrons dire : Finis GallÙB.haFrance est perdue, bien le bonsoir !
— Je vous demande pardon, s'écria Michel, le pays ne périra pas, car alors iil y aura qu^qu'un qui le défendra et le sauvera. «
— Et qui donc? demanda le monsieur à la rosette en relevant avec hauteur sa tête doctorale et goi^mée*
— Le paysan.
— Le paysan ! répéta Tantre avec un sourire dédaigneux.
— Oui, le paysan I ajf&rma Midiel avec {dus de force, le paysan qui possède la terre en partie et qui la possédera bientôt en entier, parce que, vous antres, vous ne voulez plus et vous ne savez plus la cultiver ; le paysan qui fait encore des enfants, et dont les enfants qui emplissent vos écoles deviendront vos maîtres, parce qu'à un corps robuste ils joignent une intelligence saine et forte ; le paysan qui, étant le nombre, sera Tâme et la sauvegarde de la démo<^atie nouvelle. Il saura défendre la terre qu'il aime et dont il connaît le prix, contre les ennemis du dedans et du dehors. L'avenir est aux gens des campagnes, parce qu'ils forment une race jeune, économe et résistante. Quaptàla société actuelle, émasculée' par fe luxe et Toisiveté, qui ne sait plus obéir, qui n'ose plus vouloir et qui regarde avec des yeux épeurés le pouvoir tomber de ses mains malades, elle sera submergée par le ûot montant des travailleurs de la terre, et elle disparaîtra...
Cette farouche prc^hétie, qui sofinëit dans la bou«
he de Verneuil comme \e glas de Fancien état social, Rfriavait jeté un froid. Les auditem*s examinaient le gende madame de La Guérinière avec stupéfaction et rf gardaient le silence. Le groupe s'émietta avec des huchotements et des haussements d'épaules, et peu h peu Michel, brisé par sa propre éloquence, resta seul dans l'embrasure de la porte.
Le monsieur décoré avait pris son chapeau d'un air digne et se dirigeait vers le hall, quand il rencontra madame de La Guérinière.
— Quoi, déjà ? s'écria celle-ci.
— H le faut, chère madame ; je dois être demain matin à Versailles... A propos je ne croyais pas votre gendre aussi éloquent ; il nous a donné tout à l'heure la chair de poule. Seulement, ses doctrines sont dangereuses, subversives même. Je ne l'engage pas à les émettre à la Sorbonne, car je me verrais forcé de proposer au ministre de lui donner un remplaçant... Mes compliments, madame, votre soirée était charmante I
n salua froidement et prit congé de la belle Juliette, qui se dirigea vivement vers Michel.
— Mon cher, *commença-t-elle de sa voix la plus tranchante, quels discours avez-vous donc débités au personnage qui me quitte ?
— Quel personnage?
— Ce monsieur à favoris que vous voyez là-bas près de la porte.
— Mais je lui ai simplement exposé des idées que jecï'ois très justes.
— Elles sont renversanteis, à ce qu'il parait, vos idées ! Saviez-vous au moins à qui vous parliez ?
— Non. Quel est ce monsieur si prompt à se scandaliser ?
— C'est le nouveau sous-secrétaire d'État à l'instruction publique.
— Diable 1 murmura Michel un peu interloqué.
— Mon pauvre ami, poursuivit Juliette de La Guérinière en lui dardant le plus dur regard de ses yeux gris, vous n'arriverez jamais à rien I Enfin, c'est votre affaire, gâchez votre avenir si cela vous plaît ; mais quand vous serez chez moiy ayez la bonté de mettre une sourdine à votre éloquence, et tâchez de ne pas effaroucher les gens qui viennent me voir. C'est le moins que vous puissiez faire et je ne suis pas trop exigeante, vous en conviendrez I •• •
— Qu'est-ce encore ?s*écria avec impatience Jeanne Vemeuil, debout devant une haute glace psyché, tandis que la femme de chambre lui enlevait sa robe, au retour de la soirée de madame de La Guérinière.
— Ne te dérange pas, c'est moi, répondit Michel.
— Ne pouviez-vous frapper? Vous savez bien que je n'aime pas qu'on entre ainsi chez moi, comme un coup de vent... Défaites-vous donc de ces façons ca« valières et par trop sans gène!
Elle lui parlait le dos tourné et d'un ton de mauvaise humeur. Sa robe était tombée à ses pieds, ses cheveux, dénoués roulaient en moutonnant sur ses épaules. La grande glace reflétait deux yeux bleus à demi noyés dans l'ombre, une bouche aux lèvres rouges et boudeuses, la rondeur laiteuse des bras nus et de la. poitrine serrée dans le corset bordé de dentelle. La chambre, tendue de satin bleu et vieil
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or, offrait ce désordre élégant que met autour d'elle une jolie femme en abandonnant sa toilette de soirée : — gants et bouquets de fleurs épars sur un guéridon, Téventail entr' ouvert à côté des porte-bonheur jetés en tas sur la peluche du dessus de cheminée, une écharpe de gaze et une sortie de bal oubliées sur un fauteuil. — Du cabinet de toilette éclairé et entrebâillé, une fine odeur de verveine s'exhalait dan s l'atmosphère tiède, échauffée par un clair feu de bûches pétillantes. Le large lit Louis XIII à colonnes s'avançait jusqu'au milieu de la pièce, étalant à Tombre du baldaquin bleu, [à dents frangées de mèches vieil or, la blancheur des couvertures déjà défaites. — En voyant Michel Verneuil, la femme de chambre avait jugé convenable de laisser les deux époux en tète-àtète et s'était retirée discrètement.
— Je me suis permis d'entrer, reprit brièvement Michel, parce que j'avais deux mots à te dire.
— Dites-les vite^ c'est impatientant iJe déteste qu'on soit sur mon dos quand je me déshabille.
En môme temps Jeanne avait jeté un fichu de dentelle sur ses épaules nues. Ce mouvement n'échappa point à Michel qui reprit avec ironie, en abandonnant son tutoiement familier:
— Vous avez pour moi, ma chère, une pruderie que vous n'avez pas pour les étrangers; car ce soir, chez votre mère, vous étiez décolletée plus que de raison.
— Gela vous scandalise?... H me semble pourtant que mes épaules sont bonnes à montrer...
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— Je suis le premier à les admirer, mais je désirerais que cette admiration ne fttt point partagée par tout Paris... Je n'aime pas ces exhibitions en public.
— C'est petite ville comme tout^ ce que vous dites là... Mon cher ami, vous avez gardé un fond de provincialisme qui me désespère.
— C'est possible, répliqua Michel, mais dans ce cas il y avait autour de moi beaucoup de provinciaux, si j'en juge par les réflexions qu'on faisait et que j'entendais.
— Vraiment !... Des réflexions de femmes maigres! Rassurez- vous, j^ai la conscience tranquille et je ne crois pas commettre un gros péché en montrant un peu de peau... Et puis, vous savez, le qu'en dira-i-on a toujours été le moindre de mes soucis.
— Nous n'avons pas là-dessus la même manière de voir ; il m'est désagréable d'être exposé à entendre des réflexions désobligeantes, et si vous avez de l'affection pour moi, vous allongerez un peu le corsage de vos robes...
— Ceci, mon cher Michel, est une question qui ne regarde que ma couturière, et, je vous prie de me laisser la discuter avec elle... Je ne me môle pas de la façon dont vous faites vos cours, môil
Michel fronça les sourcils. Cette réponse jetée à l'étourdie lui sembla une allusion intentionnellement méchante à son peu de succèsàlaSorbonne. — Quand nous souffrons d'une blessure secrète, nous devenons sensibles à l'excès et le moindre frôlement de la partie endolorie nous fait crier. — Le professeur se pro-
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mena nerveusement à travers la chambre, puis revenant vers sa femme et la regardant dans les yeux:
— Jeanne, reprit-il, vous ne m* aimez plus !
Elle haussa les épaules et dissimula un bâillement.
— n est bien tard, murmura-t-elle en riant, si nous, remettions cette discussion à demain...
— Pas de faux fuyants! poursuivit-il avec amertume, vous avez toujours eu une qualité que je prise au-des^ sus de toutes les autres: — la franchise... Eh bien, répondez-moi franchement, Jeanne, vous ne m'aimez plus... pourquoi?
— Vous qui philosophez sur toutes choses, vous devriez savoir que ce n'est pas une question à laquelle on puisse répondre... On aime ou on n*aime plus, fatalement... Quanta expliquer pourquoi, «i franche qu'on soit, c'est impossible... Enfin, puisque vous faites appel à ma sincérité, eh bien I oui, je reconnais qu* entre nous il n'y a plus ce je ne sais quoi de velouté et de tendre qui existait autrefois... A qui la faute ?••• A moi sans doute, qui n'ai pas le don de vous rendre aimable.
— Cela signifie en bon français que je ne sais plus me faire aimer,
— Cherchez... Il y a quelque chose comme cela.
Il se remit à arpenter silencieusement la pièce, la tète penchée et les regards assombris.
— J*avoue, continua-t>il, que je ne m'attendais pas à une aussi attristante révélation.
— Vous m*àvez demandé d'être franche, je le suis.
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ditrclle, en s'asseyani dans une chauffeuse et en tisonnant le feu avec impatience.
— Jeanne 1 s'écria-t-il avec dépit, en se rapprochant d'elle, vous souvenez-vous d'une conversation que nous avons eue dans les prés de l'Indre, quelques semaines avant notre mariage?... Dans ce temps-là, vous me voyiez avec des yeux peut-être trop épris et vous exagériez ma valeur intellectuelle... Rappelez-vous ce que je vous ai dit au sujet des obstacles que je pouvais rencontrer et des échecs que je pouvais subir ; je craignais pour vous les désillusions/ parce que je savais que toutes les femmes ne voient la marque du talent que dansle succès... Les événements m'ont donné raison et vous ne m'aimez moins que parce que je n'ai pas réussi...
Ilavaittouché juste, etdans son for intérieur Jeanne était obligée de se confesser à elle-même que là était le pourquoi de Tévanouîssement de son amour. Seulement, comme beaucoup de femmes, elle ne consens tait pas à avoir tort, et elle jugea à propos de se rebiffer contre cette vérité qu'on lui jetait trop crûment au nez.
— Vraiment, dit-elle avec humeur, vous avez une haute idée de mon caractère et vous me faites jouer un joli personnage!.. Je ne comprends pas que vous teniez à être aimé d'une femme aussi sotte que moi.
— Je ne vous accuse pas, répondit Michel ; je constate seulement un fait qui est très triste ;... l'amoindrissement de votre affection, au moment oîi j'aurais besoin d'être aimé, soutenu, encouragé... Je suis na-
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vré» dans le combat que je livre contre la mauvaise chance, de ne pas vous sentira côffi de moi comme une alliée tendre et vaillante.
Ces derniers mots avaient remué Jeanne, son cœur se serra et une buée humide scintilla au fond de ses paupières. Elle eut un bon mouvement et se leva en tendant la main à son mari.
— Vous méjugez mal, murmura-t-elle, vous aurez toujours en moi une amie dévouée et prête à vous soutenir.
Cette protestation amicale, et surtout l'expression plus compatissante que tendre qu*il crut surprendre dans les yeux mouillés de Jeanne, ne suffirent pas à satisfaire l'orgueil blessédu professeur.
— Merci! flt-il avec hauteur, ce n'est pas de la commisération que je vous demande, mais un sentiment plus intime et plus chaud que je regrette de ne pas trouver... Je n'ai pas besoin de pitié; je ne suis pas encore aussi fini qu'on veut bien le répéter dans l'entourage de votre mère... Je sens en moi une force qui persiste, j'ai la volonté d'arriver et j'arriverai.
— Personne ne le souhaite plus que moi, répliqua froidement Jeanne, en retirant brusquement sa main et en se pelotonnant de nouveau dans sa chauffeuse.
— Seulement, ajouta-t-il en comprenant qu'il avait été trop rude, seulement il m'eût été doux et glorieux de vous associer étroitement à mes efforts.. . Nous aurions été ensemble à la peine et au succès... Ah! Jeanne, les jours heureux de la Chambrerier... Les joyeux ch&teaux en Espagne bâtis sous les arbi*es de
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Judée de la tonnelle, vous les rappeless-vous encore?
— Parfaitement, répondit-elle du bout des lèvres.
— Vous souvenez-vous de cette soirée de février oîi vous êtes venue me féliciter si cordialement chez moi, au lendemain de la conférence?
— Et où vous m'avez accueillie avec vos coups de boutoir, conmiey du reste, vous avez reçu à Tinstani ma main, que je vous tendais de bonne amitié.
— J'ai toujours été un sauvage,vous le savez, reprit-il un peu honteux et en essayant de lui reprendre 1{L main ; mais le dedans vaut mieux queTécorce.
jL' évocation de ses souvenirs tourangeaux, de cette prime-saison des fiançailles venait de remuer dans le cœur de Michel un fond de tendresse voluptueuse, ns'en dégageait un parfum de jeunesse qui lui montait à la tête; c'était comme l'odeur d'un regain encore vert, soudain retourné, et dont l'émanation aromatique vous grise. Il regardait avec des yeux pleins de convoitise le séduisant négligé de sa femme, les bras nus marqués d'une fossette au coude, la poitrine mal couverte par le fichu de dentelle, la chevelure déroulée encadrant délicieusement une figure spirituelle et boudeuse. La tiédeur parfumée de la chambre, le pétillement des bûches, la blancheur invitante du lit défait réveillaient sa sensualité endormie, et des désirs amoureux enfonçaient dans sa chair leurs fines aiguilles. Il s'était agenouillé près du fauteuil où Jeanne restait renfrognée, et il s'efforçait de iénouer les bras nus qu'elle avait croisés sur sa poiirine«
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— Si tu voulais, murmupait-il avec des notes attendries dans la voix, nous retrouverions ces bonnes heures d'autrefois et nous serions de nouveau unis de corps et d'&me, comme au temps oii nous étions à Tours...
Mais plus il devenait tendre, plus elle se sentait glacée; elle opposait à ses caresses une résistance passive et serrait plus obstinément ses bras contre son corps, en hochant dédaigneusement la tête.
— Je vous en prie, dit-elle d'un air ennuyé, laissezmoi me coucher ; il est tard, je tombe de sommeil.
— Si tu me gardais près de toi ? insistait-il d'ua ton câlin ; si comme autrefois, je te servais moi-môme de femme de chambre?...
— Grand merci ! mais je préfère être seule... Bonsoir!
— Etsi je voulais rester, s*écria-t-il impétueusement en la prenant brusquement par la taille, si je voulais user de mes droits?...
— Ceci passe la plaisanterie I répondit-ello en se levant tout d'une pièce et en se dégageant de Tétreinte de son mari... Je ne suis pas encore habifuée à ces façons-là.
Elle se pencha vers la cheminée, poussa rageusement du doigt le bouton d'une- sonnette, et, presque immédiatement après, on entendit heurter discrètement à la porte.
— Entrez I cria-i-elle d'une voix vibrante.
La tête ensommeillée de la femme de chambre ap« parutderrière la portière soulevée.
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— Rosine, continua Jeanne sans tourner le dos, éclairez monsieur Jusqu'à sa chambre.
Et continuant d'enlever les épingles restées dans sa coiffure, elle ajouta d'un ton indifférent : — Bonsoir!... tandis que Michel, les poings serrés -et les sourcils froncés, disparaissait h la suite de la soubrette.
Et ainsi, à partir de cette nuit, la mince cloison de glace qui séparait déjà les deux époux, s^était épaissie et allait devenir un mur impénétrable.
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— Non, vous n*ôtes pas sérieusement des conservateurs! Ce que vous êtes, je vais vous le dire : Vous êtes restés les hommes de la polibique de combat. Eh bien ! sachez-le, ce n'est pas sur la politique de combat qu*on fonde des institutions... On peut exaspérer les passions mauvaises et soulever des tempêtes, mais on ne fonde rien... rien !
Adrien Perrusson, les deux mains sur le rebord de la tribune, avait renversé en arrière sa tête élégante et fine, aux joues scrupuleusement rasées et dont le profil rappelait celui de Saint-Just. L'œil étincelant, les narines gonflées^l se tournait d*un air de défi vers le banc des ministres, et il jetait ces phrases véhémentes au milieu de rassemblée houleuse. Les applaudissements de la gauche éclataient comme une clameur d'orage dans l'ancien thé&tre du palais de Versailles.
Il continua d'une voix métallique et plus menaçante encore :
HICHEL VBRMEUIL ICT
— Et si iinjourTfaistoire daigne s'occuper de votre passage aux affaires, je vous prédis, — et ce sera votre cb&tinient, — qu'elle caractérisera votre gouvernement par ces mots : Impuissance, contradiction et duplicité !
n descendit calme et gmve les degrés, tandis que les applaudissements redoublaient plus formidables encore, et qu'un frémissement approbateur courait dans les galeries. De nombreux amis quittaient leurs bancs et arrivuent les mains tendues pour le féliciter. I^ droite, murmurante, regardait avec inquiétude le groupe indécis et chucbotant des ministres. L'interpellation de PetTusson les avait sérieusement atteints, cela se voyùt è l'allongement de leurs figures.
Le président ât tinter sa sonnette et donna, au milieu du tumulte, la puvle au vice-président du conseil.
Le silence se rétablit, tandis que le ministre montait & la tribune avec une mauvaise bumeur et un embarrasvisibles :
— Messieurs, commen<;a-t-il, il est tard, et le gouvernement prie l'assemblée de vouloir bien remettre lasuite de la discussion à demun, pour lui permettre de répondre aux accusations passionnées que vous venez d'entendre.
Rumeurs et déception mal dissimulée du c< la droite, bravos ironiques k gauche. — Le g nementse sentait désarçonné; il ne savait que dre.. Au milieu du bmt, le président cria d< veau :
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— Il n'y a pas d'opposition? La suite de la discussion est renvoyée à demain.
Et la foule des députés s'écoula bruyamment dans la galerie des tombeaux transformée en saUe des pas perdus, tandis que les tribunes se vidaient. Il était à peine quatre heures et demie. En arrivant sous le vestibule de la cour de la chapelle, Adrien vit devant lui Jeanne Vemeuil, qui avait assisté à la séance et qui avait Tair d'attendre quelqu'un. Il s'avança pour la saluer. Dès qu'elle l'eut aperçu^ elle se précipita vers lui avec sa pétulance ordinaire et lui serra chaleureusement la main.
— Tous mes compliments, lui ditrelle avec enthousiasme; vous avez eu pour vos débuts un magnifique succès 1... J'en suis encore toute remuée.
n s'inclina en souriant.
— Mon plus beau succès sera de vous avoir émue, dit-il de sa voix la plus insinuante. Rentrez-vous à Paris ?
— Non, pas immédiatement; j'avais cru que la séance finirait tard, et j'avais commandé ma voiture pour six heures seulement... Voulez-vous que noMs fassions un tour de parc? On étouffait dans la salle, et je ne serais pas fâchée de respirer un peu au grand air...
-—Je suis trop heureux de passer quelques moments avec vous... Cela vaut mieux que les plus brillantes victoires parlementairesi
Il lui offrit le bras, et, silencieusement, ils longèrent le parterre du nord, puis contournèrent les deux bas-
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sins jumeaux situés en coutre-bas de la terrasse. La bise de mars, qui avait souMé pendant tout le jour, venait de tomber après avoir séché les allées détrempées par les giboulées de la veille. Le ciel gris, marbré de déchirures bleues, avait encore conser\'é la froideur des colorations hivernales; mais Tair s*était adouci, et l'humus mouillé, sous les feuilles sèches de l'automne précédent, avait déjà un parfum prinlanier. Parmi les arbres les meries sifflaient, et çà et là, dans les parteires, des fleurs précoces mettaient comme on sourire de renouveau sur la terre nue des platesbandes. Les charmilles régulièrement taillées et les hauts bouqpiets touffus de marronniers et d*ormes encadraient sévèrement de leurs massifs d'un violet sombre la longue pelouse du tapis vert, puis le bassin d'Apollon, jusqu'au grand canal, où l'eau dormait avec des miroitements argentés dans la majestueuse perspective des futaies, terminées au loin par des files de peupliers sveltes et une grise étendue de plaine. Malgré sa solitude et sa majesté, le vieux parc, ce soir-là, paraissait rajeuni. Les faibles rougeurs du ciel à l'ouest, les bourgeons des marronniers gonflés et prêts à s'ouvrir, les roucoulements des ramiers posés sur le marbre gris de.s statues ; tous ces détails du paysage semblaient des avants-coureurs de la saison nouvelle, et l'atmosphère était imprt^gnt^e d'une langueur amollissante.
Jeanne Verneuil, enveloppée dans ses fourrures qui fleuraient le vétiver, éprouvait l'efiet de ces effluves printaniers, et Adrien Perrusson, malgré ses préoc-
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cupatioQS ambitieuses, cédait lui-môme à ce ot^f^rme alanguissant des premiers beaux jours. La Jmixxe femme appuyait avec moins de réserve son bras aw celui du député et leurs pas sonnaient gaiment sur l6 sable durci des allées. La fraîcheur du dehors avait mis une teinte rose sur les joues de Jeanne, ses yeux bleus brillaient, et elle parlait avec une espiègle animation, comme si la chanson des merles et l'odeur des violettes avaient encore accru l'excitation nerveuse due aux émotions de la séance parlementaire.
— Le ministère ne s'en relèvera pas, aflQrmait-elle de son ton tranchant; demain il sera à terre... Et vous entrerez certainement dans la nouvelle combinaison... Vous voilà devenu uçe puissance.
^ Perrusson secouait la tôle et plissait dédaigneusement les lèvres, de Tair d'un homme absolument désillusionné et détaché des vanités humaines.
— De grâce, murmura-t-il avec une légère mélancolie, ne parlons pas politique I Si vous saviez comme cette cuisine des affaires me donne des nausées !^.. En face de ce beau parc où le prjntemps s'éveille, parlons de choses plus poétiques et plus charmantes. .. Parlons de vous.
Il y avait longtemps qu'Adrien Perrusson rêvait de supplanter son ami Michel dans le cœur de Jeanne. En retrouvant à Paris « la spirituelle madame Verneuil, » comme l'appelaient les reporters mondains de certains journaux; en constatant qu'elle était devenue une des beautés à la mode, dont on détaillait le« toilettes dans les comptes-rendus des premières
MICHEL YERNEUIL Mi
et des séances de la ChamkH^e, il s'était dit que la conquête de cette étoile servinit au rayonnement de sa notoriété commençante. A la vérité, cette conquête présentait des difficultés, car Jeanne avait épousé Vemeuil par amour, et rien ne prouvait encore qu'elle eût cessé d'aimer son mari. NéanmoinB» avec la nature étourdie et primesautière de mademoiselle du
' Goudray, on pouvait s'attendre à tout. Pemisson se rappelait l'imprudente visite de la jeune fille, rue de la Grandière, au lendemain do la conférence; chez
. une personne aussi impressionniable et mobile, ce qu'un enthousiasme avait produit, une désillusion prouvait le détruire avec la même rapidité. Or il était évident qu'en ce moÊent Tastre de Michel Yemeuil déclinait, tandis que celui de Perrusson montait audessus de; l'horizon. Adrien bénissait le hasard qui lui avait permis de rencontrer Jeanne, le jour même de son premier succès de tribune, et il était décidé à profiter de cette occasion pour s établir définitivement dans un cœur qu'il sentait depuis quelque temps déjà plus disposé à s'ouvrir.
— Parlons de vous, reprit-il, puisque j'ai ce soir la bonne fortune de vous tenir à mon bras dans cette âolitude, laissez-moi vous dire à quel point vous occupez ma pensée, et avec quel bonheur je reporte à vous tout ce qui peut m' arriver de flatteur et d'heureux.
— Eh quoi I répondit-elle en dissimulant sous un enjouen^ent moqueur l'émotion que lui causaient les paroles -du déDuté, eh quoil oseriez-vous soutenir que
VOUS pensiez h moi, quand vous discutiez tantôt les circulaires du ministre de l'intérieur?
— Oui, certes, s'écria-t-il, je songeais que vous étiez là, et votre présence m'encourageait à tenir bon devant la violence des interruptions... Je me disais comme dans Corneille :
Son Tdoqueur d*an combat dont CMmène est la prix...
Jeanne sentit la rougeur lui monter aux joues, et un éclair demi joyeux, demi courroucé passa dans ses yeux.
— Savez-vous, monsieur le député, répliqua-t-elle avec vivacité, que ce que vous me dites est assez impertinent?
— Ce serait impertinent si je vous le débitais comme une galanterie banale, mais c^est l'expression sincère et longtemps contenue d'un sentiment profond... Je vous le dis, parce que je vous aime passionnément.
Jls étaient arrivés dans une longue allée déserte, encore semée de feuilles sèches qui craquaient sous leurs pieds. Au loin, devant eux, au centre d'un rondpoint déjà brumeux, une statue blanche et vaporeuse rompait seule la solitude de* ce chemin, que les branches entre-croisées des futaies plongeaient dans une demi-obscurité.
En entendant cette déclaration formulée d'un top à la fois ému et décidé, Jeanne tressaillit. Elle» pensait bien que leschoses en viendraientlà un jour oul'autre.
MICOEL VERNEUIL , (73
Depuis le commencement de Thiver, Perrusson lui faisait une cour assidue; toutefois, elle espérait qu'il s^en tiendrait longtemps aux escarmouches légères d'une galanterie plus spirituelle que dangereuse. L'heure où il faudrait songer à une défense sérieuse semblait être encore dans un lointain vague, comme cette statue aux formes indécises qu'elle apercevait là-bas dans la perspecU?6 fuyante de l'allée... Et voilà que tout à coup elle*se trouvait mise en demeure de répondre catégoriquement... Néanmoins, cette situation nouvelle n'était pas de nature à l'intimider; elle allait à son caractère franc, hardi et ennemi de l'équivoque. — Elle s'arrêta, respira longuement, ot posant sa main un peu tremblante sur le bras de son compagnon :
— Ce que vous me dites, murmura- t-elle, je l'avais déjà deviné... Elle s'interrompit. — C'était plus embarrassant qu'elle ne se l'était imaginé, et au fond d'elle-même elle s'indignait de ne pas trouver des pa« poles plus sévères :
— Ahî madame! s'exclama Perrusson , dont la figure s'épanouit.
— Attendez, s'écria-t-elle, laissez-moi m' expliquer avant de prendre cette mine triomphante!... Je suis... touchée des sentiments que vous m^exprimez, mais c'est tout...
— Vous êtes cruelle! soupira-t-il.
— Et vous, vous êtes léger... vous oubliez que j'ai un mari...
— Vous aimez Yerneuil ? demanda Perrusson en la regardant bien en face.
— Ceci, c^est mon affaire.. • En tout cas, je suis sa femme, et j'ai trop horreur du mensonge pour le tromper, surtout...
— Surtout?
•^ Surtout quand je me rappelle combien il m'ai* mait quand il m'a épousée.
— Ohl fit le député avec'un sourire incrédule.
— Certainement! afQrma-t-elle avec impétuosité; quels motifs avez- vous d'en douter?
— Moi? aucun! répliqua-t-il en accentuant encore rironie de son sourire.
— Oui, il m'a passionnément aimée et il m*aime toiyours, j*en ai la conviction; et je dois au passé, je me dois à moi-même de me conduire loyalement... Vous le voyez, je vous dis nettement les choses.
— Nettement et impitoyablement , protesta-t-il» mais vous ne m'empêcherez pas de vous aimer.
— Eh bien! soyez pour moi un ami dévoué... désintéressé, reprit-elle doucement attendrie, cela vau* dra mieux.
Elle lui t^adit la main, il la saisit avec un geste hy« pocritement et câlinement résigné.
Après tout, on devinait à sa façon de parler qu'elle n'aimait plus ce mari qui l'avait déçue et qu'elle considérait déjà comme un fruit sec; d'un autre côté, elle n'avait pas dit catégoriquement qu'elle n'aimait pas Perrusson. — Il s'inclina respectueusement vers cette main tendue et y mit tendrement ses lèvres, à la place
MICHEL VERNEUIL n5
OÙ la peau blanche se montrait entre le chevreau noir et la fourrure parfumée dé la manche :
— Enfin^ murmura-t-il, tandis qu'elle lui retirait son bras, laissez-moi e3pérer qu'un jour... quand vous saurez combien je vous suis attaché...
— Jamais I interrompit-elle en baissant les yeux et en marchant à côté de lui.
Adrien, avec son sourire sceptique aux lèvres, regardait en dessous la jolie figure de Jeanne. Dans les branches noires des marronniers de Tallée obscure, les merles continuaient de siffler gatment leur chanson du soir. Tout en écoutant ces sifflets ironiques, le jeune député songeait que les résolutions humaines sont le jouet des événements, et qu'il n'y a pas plus de «jamais» irrévocables que de convictions inébrac labiés...
♦ — Madame de La Guérinière prie monsieur de vouloir bien passer chez elle le plus tôt possible.
Rosine, la femme de chambre, se tenait debout sur le seuil du cabinet de travail, attendant d'un air maussade que Michel Verneuil, occupé à écrire, daignai tourner la tête pour lui donner une réponse.
— C'est bien, répondit-il enfin en posant sa plume; dites à madame de La Guérinière que je vais descendre.
D passa une redingote, brossa h&tivement son chapeau, et, après celte toilette sommaire, il gagna le rez-de-chaussée de rnôtel.
Dans le hall, un groom en livrée bâillait sur le Petit Journal. A la vue de Michel, il se leva nonchalamment et le conduisit à travers Fcnfilade des salons jusqu'à la chambre à coucher de madame Juliette.
Au milieu d'un coquet ameublement Louis XVI, oii les tentures de vieilles cretonnes avaient été soigneu-
MICHEL VBRNEUIL 177
Sèment assorties aux meubles qui étaient tous « du temps, » madama de La Guérinière écrivait devant un bureau de bois de violette à ornements do cuivre doré. Au bruit delà porte, elle se retourna, et enveloppa d'un regard dédaigneux le professeur, dont la redingote inélégamment boutonnée et les cheveux en désordre dénotaient Tinsoucieuse indifférence de rhomme d'étude, interrompu en plein travail. Le coup d'œil fut rapide, pas assez cependant pour que Michel n'eût le temps d'y lire une intention hostile.
Madame de La Guérinière ne pardonnait pas à son gendre de l*iavoir déçue. Elle poussait racrimonie jusqu'à rendre Michel responsable des fautes qu'elle' avait commises elle-même : — ainsi la légèreté avec laquelle elle avait encouragé la passion naissante du professeur, afin de forcer la main à M. de La Guérinière, la hâte égoïste qu'elle avait mise ensuite à marier sa fiUepour se débarrasser d'un amoureux gênant; toutes ces lourdes et coupables bévues, qui lui étaient personnelles, servaient à grossir sa rancune contre le gendre malencontreux dont elle s'était affublée, et qui n'avait pas eu seulement l'esprit de racheter ses méfaits en devenant un grand homme. Un autre motif de haine l'excitait encore ; elle n'ignorait pas que Verneui: était maintenant fixé sur son compte, qu'il la tenait pour une fieffée coquette et quMl la méprisait. Le voisinage de cet homme qu'elle avait dupé la gênait. Il la gênait dans son passé, et il la gênait plus encore dans ses velléités d'indépendance et de dissipation, maintenant qu'elle portait le nom de M. de La Gué- v
180 MIGDEL VERNEUIL
sera sauve... J'ai obtenu qu'on vous chargerait d'une mission littéraire à Tétranger.
— Une mission?...
— Très honorable et très convenablement payée... Il s'agit d'aller recueillir en Serbie et en Bulgarie les chants populaires des Slaves de la vallée du Danube.- J'ai pris sur moi de déclarer au ministre que vous accepteriez avec reconnaissance, et vous recevrez demain la motiQcation officielle,
— Vous avez eu tort de m'engager sans m'*avoir consulté, répliqua Michel stupéfait, je me sens impropre à remplir cette mitsion: d'abord je ne connais pas les langues slaves, et ensuite je ne suis pas ^ musicien.
— Bahl vous prendrez avec vous un manœuvre, qui voua notera les airs et vous traduira les paroles... Ce sera l'affaire d'un an, et à votre retour on vous décorera.
— Grand merci!... Un an d'exil pendant lequel ma femme restera à Paris, je suppose?
— Naturellement... Vous n'avez pas la prétention d'emmener Jeanne avec vous dans ce pays de sauvages?
— J'ai la prétention de n'y pas aller moi-môme çt je regrette que vous vous soyez mêlée de cette affaire.
— Voilà les remerciements dont vous me comblez I s'écria aigrement madame de La Guérinière. Je devais m'y attendre !... Quels motifs, je vous prie, donnerez-vous au ministre pour rejeter une proposition que tant d'autres accepteraient avec joie?
MIGOEL VERNEUIL i8i
— Je refuserai simplement de me charger d'un travail que je ne suis pas apte à exécuter.
— Et si pour toute réponse on vous met en disponibilité, croyez-vous que ce sera agréable pour nous? s'exclama Juliette en lui lançant un regard méprisant.
Michel lut dans ce regard tous les reproches blessants que sa belle-mère n'osait encore articuler; il y vit le regret injurieux d'un mariage disproportionné, où sa fille avait apporté la fortune et où, lui, n'apportait rien que des déconvenues ; il sentit que madame Juliette était sur le point de lui jeter au visage quelque insinuation plus méchante encore. Le rouge lui monta aux joues et il repartit rudement :
— Rassurez-vous, madame, je m'arrangerai pour n'être à charge à personne... J'écrirai dans les journaux.
Elle haussa les épaules:
— C'est-à-dire que vous vous c mpromettrez encore un peu plus... Ahl monsieur, vous avez indignement trompé mes espérances t
— En ce cas, riposta-t-il en prenant son chapeau, nous nous sommes trompés mutuellement.
— Ainsi, demanda-trclle d'une voix altérée, c'est votre dernier mot ?... Vous refusez?
— Je refuse.
— Vous avez tort 1 lui cria-t-elle, tandis qu'il ouvrait la porte pour sortir, vous vous en repentirez I
— C'est possible... Bonjour, madame!
Quand il fut parti, madame de La Guérinière fut
prise d'une rage froide. Elle s'était bercée de l'espoir que, par découragement ou par amour-propre, il accepterait cette mission, et elle s'était félicitée d'avance de cet expédient honorable qui la débarrasserait de la présence de Michel, au moins pour un certain temps. — Plus tard, lorsque cette séparation aurait reçu un commencementd' exécution, on se serait arrangé pour la prolonger en douceur et pour la rendre définitive.
— Et voilà que ce gendre gêneur et mal élevé s'obstinait à rester dans sa maison, à revendiquer ses droits de mari et à lui tenir tête, c'était trop d'outrecuidance. Une espèce de rustaud qui sans elle^serait encore obscur professeur en province!... Mais il n'aurait pas le dernier, cela elle se le jurait; elle lui montrerait qu'il ne faisait pas bon s'attaquer à elle...
Les lèvres serrées, ses yeux gris chargés de menaces, ses mains croisées sur sa poitrine orageusemenfc soulevée, elle allait et venait, cherchant un moyen de mater l'insolent qui la bravait; quand Jeanne, soulevant brusquement la portière, fit invasion dans la chambre et apparut, toute pimpante et triomphante, dans la printanière fraîcheur d'une neuve toilette d'avril : chapeau bleu turquoise, orné d'une touffe de primevères jaunes : polonaise de faille du même bleu, dans le corsage de laquelle était planté, comme un rappel de couleurs, un bouquet des mêmes fleurettes ; jupon de velours noir à longue traîne, laissant voir, sous le volant bleu de la balayeuse, de minces bottines mordorées.
— Mère, s'écrîa-t-elle impétueusement, nous allons
à l'exposition des Mirlitons avec M. Perrusson et Zimmer, qui nous fera les honneurs de sa Nymphe cûtiehée.... Nous accompagnes -tu?... Ce sera charmant.
— Merci, je ne suis pas d'humeur à m'amuser, répondit madame Juliette de sa voix la plus âpre.
Jeanne examina sa mère un moment et fut frappée de l'expression menaçante de ses traits.
— Que se passe-t-il? reprit-elle ; tu as l'air furibond.
— Je n'en ai pas que l'air, je suis hors de moi. . C'est ce qui arrive du reste chaque fois que j'ai affaire avec ton mari.
— Vous vous êtes encore querellés ? A propos de quoi?
— Ton mari est un vaniteux et un esprit faux... Il a une haute opinion de son mérite et ne fait que des sottises... Après son échec à la Sorbonne, il a commis maladresses sur maladresses et, naturellement, on a donné sa chaire à un autre... Pour sauver les apparences, j'avais à grand'peine obtenu du ministre qu'on le chargerait d'une mission en Serbie... C'était une occasion unique pour lui de se relever et de montrer qu'il a une valeur quelconque... Croirais-tu qu'il refuse?... Monsieur ne sait pas le slave I Monsieur ne veut pas s'expatrier 1
— Dame! écoute donc, petite mère, ce sont des rasons, celai
— Tu l'approuves alors, toi? répliqua madame de La Guérinière en regardant Jeanne d'un air étonné ; à
484 MICHEL VEaNBUIL
ton aisel... Tu n*es cependant pas payée pour cela^ ma pauvre fille I... Quant à moi, je suis à bout de patience, et puisque ce monsieur ne veut pas comprendre à demi-mot, je me propose de lui dire tout net qu'un homme qui n'a apporté à sa femme ni les avantages de la fortune, ni le prestige d'une situation brillante, devrait rougir de paresser en vivant à nos dépens.
— Maman! ne fais jamais celât s'écria Jeanne alarmée..: Je t'en prie, sois indulgente avec Michel; il est déjà assez malheureux...
— Â qui la faute?... B était tout au moins de son devoir de racheter cette inégalité en se montrant plus docile... B avait fait un assez beau rêve en t'épousant I
— Tu es iiijuste, petite mère, tu as toujours l'air de supposer que Michel m'a épousée pour mon argent.
— Dame I murmura méchamment madame de La Guérinière.
— Tu sais bien le contraire, tu sais bien qu'il s'est marié uniquement parce qu'il m'aimait.
— B te Ta dit^ du moins! repartit Juliette en regardant sa fille avec une singulière expression de pitié sarcastique.
Ce regard équivoque troubla Jeanne. B lui rappeledt les hochements de tête et les sourires incrédules par lesquels Perrusson, dans le parc de Versailles,, lui avait répondu quand elle avait protesté de l'amour désintéressé de Michel. Elle tressaillit, et tout à coup^
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avec son impétuosité ordioaire, elle s'écria en se rapprochant de sa mère :
— Où veux-tii en venir avec tes réticences ironiques?,.. Tu n'es pas la première qui ùt Cait allusion & de prétendus calculs intéressés.. .Je n'en ai rien cru, mais puisque tu répètes les mêmes insinuations que les autres, je tiens à ce que tu t'expliques nettement.
Madame de La Guérinière haussa les épaules.
— Tu es naïve, si tu crois qu'il t'a épousée pour tes beaux yeux.
— Oui, je le crois. Michel m'aimait et il m'aime encore 1... Je ne vois pas quelles raisonsj'auraisd'en douter.
En même temps elle redressait la tête avec toute l'ostentation d'une jolie femme qui se sait Jeune et séduisante. H y avait dans son regard et dans son attitude quelque chose de si triomphant et de si naïvement provocant, que madame Juliette y vit comme un déQ jeté ft sa beauté déj& mûre, et fut piquée au cœur d'une pointe de jalousie. La mère disparut; Jeanne n'eut plus devant elle qu'une femme froissée dans son amour^propre et poussée par un désir pervers de rabattre cet oi^ueil de vingt-quatre ans.
— Ma chère, dit madame de La Guérinière, tu as été la dupe d'un ambitieux... — Et sans réQéchir à l'odieux d'une pareille révélation, elle ajouta :, — Trois semwnes avant de t'épouser, il faisait la
une personne de ma conntûssance , et gaillard ]e t'en réponds.
— C'est impossible! murmura Jeanne en pAl
i86 MICHEL YBRNBUIL
— Dis donc tout de suite que J'ai menii ! riposta madame Juliette avec aigreur.
— Vous avez dû vous tromper ou vous laisser tromper... Je ne veux pas croire qu'un honnôte homme ait pu se paijurer d'une façon aussi misérable... Ce sont là des calomnies de quelque femme jalouse, mais il me faut des preuves : en avez-vous?
— Âb! il te faut des preuves! s'exclama madame de La Quérinière, à qui la contradiction et le désir de 3e venger faisaient perdre toute mesurc.Tues comme saint Thomas 1
Elle marcha vivement vers un secrétaire ventru, placé dans une encoignure, fit jouer le cylindre, fouilla dans un tiroir et revint vers sa fille :
— Tu connais l'écriture de ton mari? Eb bien! lis ce billet et ne sois plus incrédule...
En môme temps, elle lui tendait, dépliée, la lettre que Michel lui avait adressée au lendemain môme du fameux soir, où elle lui avait signifié son ulthnatum.
Jeanne avait saisi le papier et elle parcourait ce triste billet où trois lignes de la rude écriture de Michel ne laissaient plus de doute sur sa culpabilité : « Oui, je veux essayer d'en aimer une autre que vous, et bien qu'il m'en coûte, je reviendrai àla Ghambrerie aux conditions que vous y avez mises vousmôme. »
Blanche comme un linge, les lèvres firoides la gorge sèche, la jeune femme froissa la lettre avec rage.
— C'était toi! balbutia-t-elle atterrée.
MICnEL VERNEUIL iST
— C'était moi. -^
— Les conditions, reprit Jeanne avec un rire forcé, c'était que M. Vemeuil ddgnerait s'occuper de moi... n'est-ce pas?
— Évidemment.
— Et, s'écria-t-elle en regardant madame Juliette droit dans les yeux, c'est vous, ma mère, qui avez prêté les mains à cette ignoble comédie?... Ahl je ne vous le pardonnerai jamais!
Elle sortit, blême de colère, en faisant claquer la porte.
Une fois dehors, elle s'arrêta un moment pour respirer et se composer une contenance, car Perrusson et Zimmer l'attendaient dans le hall, et il était inutile de leur laisser voir quelles tempêtes s'agitaient tumultueusement en elle. En passant devant une glace, elle eut peine à se reconnaître dans cette figure tragique aux yeux étincelants, aux lèvres décolorées, dont elle voyait le pâle reflet se détacher sur le fond sombre du miroir. Elle passa dans la salle à manger^ demanda un verre d'eau, l'avala d'un trait, puis faisant un puissant efTort sur elle-même, elle eut Ténergie de retrouver un sourire quand elle rejoignit ses deux compagnons.
Chez les natures expansives et nerveuses il se produit un singulier phénomène. Incapables de se contenir lorsqu'elles éprouvent une émotion légère, elles ressentent si fortement les grandes douleurs ou les grandes joies, qu'elles en sont comme paralysées et peuvent garder longtemps à l'état latent les passions
violentes qui fermentent en elles. Jeanne était ainsi organisée : alors qu'elle trahissait par des cris et des gestes exubérants le moindre mouvement de contrariété ou de plaisir, elle devenait de marbre sous le coup d*une émotion profonde. C'était seulement après de longues heures d'insensibilité apparente que la crispation intérieure perdait de son énergie et que par suite d'une brusque détente nerveuse, les sentiments comprimés se répandaient au dehors avec l'impétuosité d'une rivière qui rompt son écluse. — Pendant le trajet qu'on fit en voiture, elle se mêla peu à la conversation. Elle laissait le peintre et le député causer beaux-arts et expositions, et, repliée sur elle-même, elle écoutait gronder sa colère. — Ainsi, pour Michel Verneuil, elle n'avait été qu'un pis-aller; il était venu vers elle, la bouche encore pleine des protestations d'amour qu'il avait adressées à madame Juliette ; il n'avait obéi qu'à un vil calcul d'intérêt, et tandis qu'avec ingénuité elle lui avait ouvert son cœur enthousiaste et débordant de tendresse, il n'avait pas eu honte déjouer pour elle une humiliante comédie. Les amoureuses causeries sous la tonnelle de la Chambrerie n'étaient que des mensonges. — Mensonge, la déclaration faite dans les prés de l'Indre; mensonges, les assurances d'amour unique et exclusif répétées solennellement, — Elle avait été jouée indignement, et indignement livrée à un ambitieux qui ne la prenait que pour son argent. — Et c'était pour ce faux grand homme qu'elle avait refusé d'écouter Adrien Perrusson, pour ce parjure qu'elle Svait eu des mé-
■ICSEL VERNBUIL 189
oagements- et des délicatesses d'un autre âge I... Allons doQCl elle était lasse de ce rAle ridicule... Il ne fallait pas pousser la duperie jusqu'à la bâtiae 1
— Mais, madame, s'écria tout & coup Zimmer avec SB pointe d'accent alsacien, prenez garde, vous cassez votre ombrelle.
Jeanne inconsciemment brisait dans ses doigts crispés le frêle manche d'ivoire.
— Tiens, c'est vrai! dit-elle avec un éclat de rire strident, et en œfime temps elle jeta par la portière les débris de l'en-lout-cas, tendis que les deux hommes la regardaient en ouvrant de grands yeux.
A partir de ce moment, elle Se mit h causer et è rire avec une surexcitation Qévreuse.
— Elle est charmante 1 dit le peintre & Pemisson, quand ils furent sous le porche du cercle des Mirlitons, mais un peu excentrique.
Dans la salle des fêtes du cercle, il y avait foule. La Qne fleur des mondaines, des oisifs et des célébrités du jour, circulait avec peine devant les toiles accrochées aux murs. Les belles dames se soulevaient sur la pointe des pieds et se bousculaient pour mieux voir ; elles avaient des mines pâmées pour le moindre tableautin. A tout instant les mots ; « Délicieux I adorable I exquis I » s'échappaient de ces lèvres féminines qui, h force d'abuser des épitbètes laudatives, n'en connaissaient plus la valeur. On s'entassait en face du tableau de Zimmer : — une nymphe éten( rherbe,dana sa nudité ambrée, près d'une sourc et calme, au fond d'une solitude boisée dont le tl.
190 mCQBL VBRNEDIL
léeSy brunies par le crépuscule, laissaient entrevoir des coins d'azur pâli. — Jeanne, grisée par sa colère^ par le va-etrvient de la foule, par la vue de cette belle chose, parlait avec animation et prodiguait au peintre ses éloges les plus enthousiastes. Zimmer, les yeux baissés , les lèvres souriantes , recevait d'un air bonhomme cette douche de compliments, et se bornait à répondre avec son laconisme alsacien :
— Je vois la poésie tes choses et j'essaie de la rendre avec tes couleurs... Voilà tout.
On les suivait du regard et on se les montrait^l'un léger coup de coude. Jeanne saisissait à la volée des chuchotements échangés derrière son dos : <c C'est Zimmer 1 — Et cet autre... C'est Perrusson; vofus savez, le député qui a si bien tombé le ministère I »
EUe était fîère d'être vue au bras du leader du centre gauche; elle l'entraînait au plus épais de la foule ; elle affectait de rire plus fort et d'élever la voix pour qu'on se retournât sur leur passage.
Quand ils furent las de piétiner et d'être coudoyés, ils remontèrent dans le landau, et madame Vemenil ordonna au cocher d'aller au Bois.
C'était l'heure mondaine et parisienne entre toutes. Cinq heures. Les équipages se suivaient en doubles et triples lignes bruissantes, entre les taillis où pointaient de fines pousses vertes, que dorait un soleil oblique. Dans le roulement des roues, le piaffement des chevaux, le grincement du gravier, les conversationis se brouillaient et se perdaient. Bleu et argenté par places, }e lac étendait à l'abri des sapins ses eaux
MICHEL VERNKUIL ^ 191
. moirées, où des cygnes toumoyaient lentement, et que parfois traversait une barque dont les rames humides scintillaient en pleine lumière.
Depuis qu*on avait quitté les Mirlitons, l'excitation fiévreuse de Jeanne s'était encore accrue. Le brouhaha des voitures, l'air des bois, la vue des lilas qui fleurissaient, lui donnaient un redoublement de verve. Ses yeux brillants semblaient s'être agrandis, ses joues s'étaient allumées, et elle riait plus fort, d'un rire un peu forcé mais infatigable. Elle fit arrêter le landau devant le chalet qui se trouve au coin de la route du lac et de l'allée de Neuilly, et, sous prétexte de marcher un peu, elle entraîna ses deux compagnons dans une allée latérale. On eût dit qu'elle prenait plaisir à se montrer aux yeux de tous dans la société de Perrusson et de Zimmer. Ds s'attardèrent à converser ainsi, sans façon, sous la jeune verdure des marronniers et des cytises, tandis que les voitures filaient devant eux à travers les arbres, et que les eaux du lac se teignaient d'un rose de plus en plus foncé aux lueurs du soleil couchant. Vers sept heures, Zimmer qui devait prendre sa part d'un dîner d'artistes au pavillon d'Armenonville, quitta la jeune femme et le député, qui remontèrent seuls en voiture. A peine le landau se remit-il à rouler dans les allées déjà voilées par les premières vapeurs crépusculaires, que Jeanne devint subitement silencieuse. La verve pétillante et tapageuse qui l'animait semblait tomber avec les dernières clartés du jour. Après cette violente tension du système nerveux, la réaction se pro^
duisait fatalement. Enfoncée dans son coin, les bras croisés, les yeux tournés vaguement vers Fouverture de la glace baissée» Jeanne ne répondait plus que distraitement et par monosyllabes aux remarques d* Adrien. La conversation, réduite à un monologue, ianguissait et parfois était remplacée par un silence gênant. Le député observait avec un curieux intérêt Fattitude étrangement absorbée de sa voisine. Quelque chose lui disait que Theure était venue où il allait recueillir les fruit» de ses assiduités patientes et respectueuses. Il regardait avec un battement de cœur voluptueux la nuit descendre sur Tavenue, et les premiers becs de gaz s'allumer le long des trottoirs. Jeanne était devenue tout à fait muette. Elle fit un mouvement pour se renfoncer plus profondément dans son encoignure, et Perrusson vit tout à coup aux lueurs d*un candélabre, les yeux de la jeune femme scintiller de cet éclat humide qu'y mettent les larmes.
— Vous pleurez, demanda -t-il d'une voix tendrement inquiète, en se penchant vers elle et en lui prenant les mains ; qu'avez-vous?
r— Ce n'est rien, dit-elle, c'est nerveux. — Puis tout à coup, l'irritation longtemps contenue faisant explosion : — Ahl s'écria-t-elle, quelle misérable chose que la vie I
Le moment psychologique était venu. Adrien releva doucement la glace de la portière contre laquelle Jeanne était assise, puis, avec un redoublement de tendresse respectueuse, il reprit :
UICIIEL VEliNEUlL 193
— Vous soufflez!... Je vous eb prie, conQez-moi vos peines-., comme àunami dévoué, qui vous aime et vous aimera toujours, quoi qu'il arrive t
Elle se retourna impétueusement vers lui et d'une voix âpre :
— Pourquoi aurais-je confiance en vousî... repli qua-t-elle. Qui me dit que vous ne mentirez pas e que vous ne me tromperez pas comme les autres, vous-1.. Ah I que J'ai du chagrin!... que j'ai du chagrin!
Des sanglots soulevèrent sa poitrine et elle a< h fondre en larmes.
— Jeanne 1 répéta Perrusson, chère enfant, qu'avezvousî — Un heurt violent d'une roue du landau contre la-bordure d'un refuge jeta brusquement la jeune femme tout près de celui qui chuchotait des paroles consolantes & son oreille, de sorte que le député n'eut qu'à étendre le bras pour la serrer contre sa poitrine. Elle y resta, toujours muette et toujours en larmes. Adrien l'entourait plus étroitement de ses bras et elle le laissait faire.
— Ayez con&ance en moi, continuait-il tout bas et avec un accent amoureux qui doucement allait au cœur de Jeanne, mettez-moi & l'épreuve, je jure de ne plus vivre que pour vous servir et vous adorer... Mon existence est liée & la vôtre, — vous n'aurez qu'à ordonneretj'obéirai...Acceptez-moi comme votre cl comme votre esclave fidèle jusqu'à la mort... Vo Vous?
Elle ne répondait rien, mais dans la pénombre
voiture emportée à travers les rues plus noires et plus silencieuses, Perrusson voyait ses prunelles humides et brillantes lever vers lui un regard qui n'avait plus rien d'irrité, — et, comme l'obscurité augmentait, le député enhardi posa lentement ses lèvres sur ces grands yeux mouillés qui palpitèrent sous son baiser.
DébouchantdubouIevardMontinartre, par groupes de deux ou trois, les convives de la Soupe maigre montaient galment l'escalier d'un restaurateur du faubourg Poissonnière. — La Soupe maigre, comme beaucoup de dîners parisiens du même genre, était une institution destinée à réunir une fois par mois autour de la même table des gens de lettres, des artistes et des bommes politiques qui avaient mangé ensemble la vacbe enragée au quartier Latin, avaient iaît partie de la même conférence et s'étaient ensuite lancés en pleine mer, comme des Allouantes h la recherche de la Toison d'or.
C'était le dernier dîner de la saison. On entrait en juin, le Salon allait être clos, la chambre allait se proroger, l'été amenait forcément la dispersion c vives; aussi chacun avùt-il tenu & se rendre i vocation du secrétaire. Vers sept heures un i y avait près de cinquante dîneurs dans le grai
m MICflSL VBRNBUIL
du premier, et parmi eux Michel Verneuil. Depuis quelque temps le professeur saisissait avidement toutes les occasions pie s'absenter de chez lui. Bien que Jeanne ne lui eût point parlé des révélations de madame de La Guérinière, la froideur marquée de la jeune femme, Tbostilité agressive de madame Juliette lui avaient rendu la vie d'intérieur insupportable. Il se sentait de plus en plus mal à Taise dans cet hôtel» où les domestiques eux-mêmes le traitaient en étran* ger. Avec le flair particulier à la valetaille, ils avaient rapidement jugé la situation, et le cocher l'avait résumée en faisant remarquer que « la femme allait à hue et le mari allait à dia. » Les gens de service en concluaient que le jeune ménage Verneuil se disloquait, et, comme ils étaient de Tavis de Sosie, ils prenaient carrément le parti de « F amphitryon où Ton dîne, » servant le professeur avec ce sans-gêne impertinent dont ils ont l'habitude d'user envers les fâcheux et les parasites. Michel avait pris le logis en haine. Il cherchait dans le va-et-vient du boulevard à la tombée du jour, dans le brouhaha des foules entassées au théâtre, dans les réunions bruyantes d'anciens compagnons de jeunesse, à oublier les tristesses de son ménage et les déboires de sa carrière manquée.
Il était arrivé l'un des premiers au dîner de la, Soupe maigre et causait distraitement avec un vieux copain de l'école, tout en regardant les nouveaux venus entrer et circuler autour de la longue table, où quelquesuns marquaient d'avance leur place.
HICDBL VERNBUIL 197
Presque tou3 les convives avaient dé]h une noto 'rîété sérieuse : sculpteurs ou peintres médaillés aui derniers Salons, chroniqueurs ou critiques attachés h des journaux très lus, romanciers en vogue, députés influents. — Les camarades restés obscurs étaient en minorité; on les reconnaissait à leur taciturnilé mélancolique ou à leur empressement obséquieux près des gens devenus célèbres. — A droite et h gauche, les poignées de main se donnaient avec une efFùsion exagérée, les félicitations s'échangeaient bruyamment, les plaisanteries éclataient en fusées au milieu d'un groupe et allumaient l'hilanté d'un groupe voisin. Les conversations & voix haute se croisaient et s'encbevétraient. Des lambeaux de phrases, ponctués d'éclats de rire, parvenaient de temps en temps à Michel, tandis qu'il discutait dans son coin avec le compagnon qu'il avaitretrouvé.
— Dis donc, criait un grand garçon h la bai4)e blonde épanouie en s'adressant à un petit peintre nerveux et agité, mes compliments! J'ai vu ton tableau au Salon, ça y est, c'est enlevé ! Tu dois être content ?
— Oui, assez; seulement je suis mal placé.
. — Tu es sur la cimaise, de quoi te plains-tu ?
— On a mis trop de paysages autour du mien.
Cest une promiscuité écœurante. Le jury n'est pas ^sez sévère. Tu devrais bien dire cela di tournai.
— Tu sais, moi je suis pour que le gouver se désintéresse absolument du Salon.
iSl8 MICHEL YERNEUIL
— Parffi^ll les artistes maîtres chez eux. H y a assez longtemps que nous le demandons.
— Oui, l'initiative privée; plus de médailles, plus d'encouragements, plus de bugdet des beaux-arts...
— Ah! mais noni un instant! Un gros budget au contraire, avec la liberté pour les artistes d*eii disposer à leur gré.
— Vous voulez être libres et être encore grassement payés ? Jolie, votre liberté I
— J'ai mon idée là-dessus, et quand Perrusson sera ministre... Où est-il, Perrusson?
— On demande Perrusson l
— Perrusson? il ne vient plus.
— Perrusson nous abandonne; la question d'Orient Fabsorbe.
— Tu appelles ça la question d'Orient? Je la connais, sa question ; elle a des yeux bleus, des cheveux châtains et une robe couleur de temps. Perrusson est amoureux.
— Ahlbahl
— Mais oui, amoureux fou! C'est le secret de Polichinelle. Tu n'as donc pas vu le Corsaire de ce matin?
— Non, tu Tas sur toi?
— Voici... écoutez ça.. . c'est très joli.
« Extrait des Nuits athéniennes: — Le jeune orateur Hadrianosavaitlutté brillamment à la tribune du Pnyx contre l'archonte éponyme Eucratès, à propos des lettres adressées aux magistrats inférieurs. Cette vicloire lui en valut une plus douce et plus éclatante
MICHEL VERNEUIL i99
encore : il conquit le cœur jusque-là imprenable de la jolie Simœtha, femme du rhéteur Eudamippos, qui enseignait sans succès Téloquence, non loin du lycée Péiîdès-le-Grand, h ^ lop€ovlR. Ce miracle se Qt un jour où Simœtha et Hadrianos se rencontrèrent devant le nouveau tableau du peintre Kimmérios. Erôs choisit cette occasion pour décocher à Tinsensible sa flèche la plus acérée. Pafl dans l'œil !.. La flèche fit tchittl et la farouche Simœtha fut consumée. On la vit s'enfuir dans son char avec Theureux Hadrianos, vers le bois sacré qui longe le Céphise, et le même soir... »
Un violent coup de coude et une œillade significative avertirent l'imprudent qu'il commettait une maladresse.
— Animal, tais-toi doncl lui souffla un voisin ; Verneuil est ici.
Brusquement le lecteur du Corsaire remit son journal en poche, et, dans le groupe un peu décontenancé, un silence embarrassant succéda aux éclats de rire tapageurs. Précaution inutile; du coin où il était enveloppé d'ombre, Michel avait tout entendu. Dans le brouhaha et le décousu des conversations, le nom de Perrusson, l'allusion au rhéteur Eudamippos avaient frappé l'oreille du professeur. 11 avait parfaitement saisi le sens de l'historiette du Corsaire. Du reste, s'il eût conservé quelque- doute, le silence subit et contraint des rieurs en l'apercevant eût suffi pour l'éclairer, et lui démontrer qu'il s'agissait bien de sa femme.
200 MICHEL YBRNEUIL
D lui sembla qu'il venait de recevoir un coup brutal en pleine poitrine. Un moment la respiration lui manqua, mais ilne sourcilla pas. On servait le potage, il se mit à table à côté du camarade avec lequel il eausait, et tout d* abord il se ût violence pour continuer l'entretien. Peu à peu cependant il répondit/plus distraitement, et l'amiy voyant que la conversation languissait, se retourna du côté de son autre voisin, de sorte que Michel put s'absorber à son aise dans sa cruelle méditation.
Mangeant machinalement, jetant dans son gosier desséché de pleines verrées de vin, le regard fixe et les oreilles comme tamponnées par un bouchon d'ouate, il regardait les convives gesticulant autour de la table, sans plus les entendre que s'il les eût contemplés du fond d'un puits. La pensée dominante qui le torturait s'agitait trop bruyamment dans son cerveau pour lui permettre de percevoir distinctement les sons.
— Ainsi, c'est fait, pensait-il en s'apostrophant sarcastiquement, c'est fini!.. Non seulement elle ne t'aime pas, mais elle te trompe avec ton ami le plus intime... C'était écrit I «Tu l'as voulu, George DandinI » Tu as souhaité du bien-être, du luxe, de la gloriole, tu as dédaigné de monter un à un les échelons, comme les camarades, tu les as escaladés quatre à quatre pour arriver plus vite.Tu t'es cassé le cou, et, avec ça, tu es profondément ridicule... Ramasse-toi maintenant!
— Filet Périgueuxl... Saint-Julien ! disaient les garçons en se penchant au-dessus de son épaule.
II tressaillait comme réveillé en sursaut, dressait la tête et écoutait d'un air ahuri le bourdonnement continu des voitures, dont il apercevait les lanternes fuyantes par les fenêtres entr'ouvertes du salon.
— Triple niais I reprenait-il intérieurement, voilà peut-être des mois que cela dure, tout le monde le savait et en faisait des gorges chaudes; toiseid, comme toujours, tu ignorais ton sort... toi seul, mari aveugle et bemél.. Et, & cette heure, tandis que tu t'oublies à cette table de cabaret, ta femme, — qui sait que tu rentreras tard, — profite de ton absence pour ouvrir sa porte h son cunoureux... H est évident qu'il est avec elle, sans quoi serait venu ici faire la roue et prononcer des discours... Ohl il est temps que je me lève et que j'aille les écraser 1
il reculait déjà sa chaise pour partir, mais il hésita en jetant un regard effaré sur l'ovale de la longue table. Il sHmaginait que tous les yeux allaient se fixer sur lui. — Sans doute, son aventure défrayait déjà les conversations et servait de thème aux remarques plaisantes, échangées de convive à convive. On épiait ses moindres mouvements, on étudiait sa contenance. En le voyant quitter la table, on ne manquerait pas de commenter ce brusque départ; il lui semblait déjà surprendre des sourires gouailleurs aux coins des lèvres. ••
II se renfonça sur sa chaise. Tout en s'efforçant d'être calme, il pensait àTinsolent article du Corsaire. Il se transportait en imagination dans le petit salon de l'hôtel La Guérinière, où, sans doute, en ce moment
WÊtmi^i^^^^^^^^—^
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Jeanne recevait Pemisson. Il revoyait avec une .douloureuse netteté les moindres détails de Pameublement :les jardinières pleines de fleurs, les sièges bas et moelleux, les portières épaisses étouffant le bruit des paroles... D souffrait le martyre, tandis qu'autour de la nappe blanche et scintillante de cristaux, des têtes chauves ou chevelues, aux yeux briUants, aux joues allumées, s'agitaient, secouées par des éclats de rire ou par Tenlraînement de la discussion. Les assiettes de dessert circulaient, les bouchons des bouteilles de Champagne partaient avec de rapides détonations. Un des convives se levait et,, balançant «a coupe pleine, portait un toast en l'honneur d'un camarade décoré tout récemment. On applaudissait avec fracas, puis le nouveau chevalier, l'air ému, la bouche en cœur, arrondissant ses périodes, répondait & son tour en remerciant verbeusement « ses excellents amis de la Soupe maigre. » Et les bravos, les poignées de main, les chocs de verres recommençaient de plus belle. Michel se sentait devenir fou. Enfin il profita du moment oîi on servait le café pour payer sa cotisation et s'esquiver.
Il descendit précipitamment l'escalier, appela un cocher qui passait et se jeta dans la voiture, en donnant l'adresse de l'hôtel La Guérinière..,
Rue Barbet-de-Jouy, au second, Jeanne Vemeuil et Adrien Perrusson se trouvaient effectivement réunis. Une seule lampe, posée au milieu des fleurs, éclairait de sa lueur assourdie le petit salon où ils causaient. La fenêtre ouverte laissait voir un coin de ciel et
la masse sombre des arbres du jardin remués par t une légère brî^e. Jeanne, vôtue d'un élégant déshabillé de cachemire, s'était enfoncée dans un larg^^ fauteuil ; Adrien, agenouillé h ses pieds, lui tenail les mains. Une profonde tranquillité emplissait Tappartement, et les voix s'élevaient à peine, comme un murmure, dans la pièce rendue moins sonore par Tépaisseur du tapis, Tencombrement desmeubles et Tampleur des tentures drapées.
-^— Nous serons tout & fait chez nous ce soir, disait la jeune femme en riant ; ma mère et mon beau-père sont sortis, et j'ai donné congé à ma femme de chambre.
— Et... lui?
— Il est allé à je ne sais quel dîner de corps, et il ne reviendca pas de si tôt... D'ailleurs il a pris l'habitude de rentrer sans s'occuper de moi... Je fais de môme, et nous nous en trouvons très bien.
— Pourtant, supposez qu'il soit tombé ce matin sur le Corsaire?
— Il ne le lit jamais... par principe... Quel sot article 1 Qu'avons-nous fait à ces journalistes pour qu'ils s'acharnent ainsi après nous?
— C'est moi surtout qu'on a visé... Mes légers succès àla Chambre m'ont créé des ennemis dans le parti réactionnaire... Malheureusement, en voulant me frapper, c'est vous qu'on a blessée, chère Jeanne, et je vous en demande humblement pardon.
— ' Ne vous en désolez pas ; le mieux est de dédaigner de pareilles attaques, qui seront oubliées dans quelques
204 MICDBL VBRNEUIL
jours... D'ailleurs, igouia-i-elle étourdiment, nous avons notre conscience pour nous.
— Oui, soupira Pemisson, Dieu sait à quel point nous sommes innocents !
— Vous le regrettez 1 s'écria Jeanne en fronçant le sourcil.
— Je regrette de n'avoir pas le droit devons défendre ouvertement, comme je pourrais le faire si vous m'apparteniez en réalité, si vous étiez à moi aussi complètement que je suis & vous.
— Ne suis-je pas vôtre du fond du cœur ? repartit Jeanne en lui serrant les mains.
Perrusson ne répondit qu'en posant ses lèvres sur \esbras nus de la jeune femme ; mais si Jeanne avait pu voir la figure du député en ce moment penché sur ses genoux, elle aurait lu dans les yeux de celui qu'eUe aimait une expression de satisfaction médiocre. Adrien n'était pas homme à se contenter de cette possession purement idéale. Jusqu'alors les relations des deux amoureux s'étaient bornées à un échange de paroles tendres, et à ces menues caresses que nos pères appelaient la petite oie; mais plus cette intimité devenait familière, et plus augmentait le péril de la situation. Le tète-à-tête avec une femme jeune, spirituelle, imprudente, qui avouait naïvement son amour, éperonnait singulièrement les désirs d'Adrien Perrusson. De plus, il croyait avoir joué assez longtemps le rôle d'adorateur platonique, et, Tamour-propre s'en mêlant, il voulait mettre un terme à cette situation mal définie où l'excès de l'abnégation chevaleresque ris-
MICHEL YERNEUIL 205
quait de le rendre ridicule aux yeux mêmes de la femme aimée. Il avait présent à la mémoire le distique d'Ovide:
Oicula quœ sumpiit, si non et cœtera sumpsii, Hxc quoquB qtuB data sunt perderê dignus irai.
a Celui qui a pris un baiser, s'il n*a pas su prendre le reste, mérite de perdre tout ce qu'il a déjà obtenu. »
Il releva lentement la tète, ne garda qu*un genou en terre et, en se haussant^ passa son bras autour de la taille souple de Jeanne, de façon à l'attirer & lui.
— Oui, repritril avec un regard plein de caresses, oui, vous m'aimez, je le sais ; mais vous n'êtes pas autant à moi qu'on le prétend, et je crains toujours de vous perdre.
U s'était levé et l'attirait plus vivement vers lui. Jeanne, à son tour, se sentait gagnée parle charmede plus en plus fort de ces caresses enhardies. Ds se trouvaient maintenant debout, poitrine contre poitrine. La pression plus étroite de ce bras viril et câlin alanguissait la jeune femme, et lui faisait courir à fleur de chair un fidsson délicieux. En même temps, elle repensait & cet impertinent article de journal, où on l'accusait d*iniprudences qu'elle n'avait pas commises. Des velléités de révolte et de bravade lui montaient à la tète. Du moment où le monde la considérait comme s' étant donnée à Perrusson, pourquoi ne serait-elle pas réellement à lui puisqu'elle Taimait?
— Qui sait ? murmura-t-elle enplongeant ses regards
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brillants dans ceux d*Âdrien, vous m'appartiendriez peut-être bien moins, si ce qu'on dit était vrai?
— Moi I s'écria-t-il en lui baisant les cheveux, je suis votre chose, et quoi qu'il arrive, je me coiksidère comme lié à vous pour la vie.
Elle lui mit ses deux mains sur les épaules, et^lere* gardant toujours fixement :
— Bien vrai? demanda-t-elle, vous m'aimerez toujours?
— Toujours.
— Passionnément et exclusivement?
— Passionnément et exclusivement!
Ses yeux étincelèrent, puis se baissèrent ; elle jeta résolument ses bras autour du cou de Perrusson :
— Eh bien 1 ditrclle, prenez-moi, je suis à vous.
— Oh ! Jeanne I
H avait saisi latôtedela jeune femme dans ses mains, et il couvrait de baisers brûlants les yeux, les lèvres,le front, avec une telle véhémence que le peigne s'était détaché etque les beaux cheveux abondants et soyeux roulaient épars sur le dos de Jeanne. Celle-ci, la tôte renversée en arrière, à demi grisée, laissait les caresses courir sur son visage et fermait déjà ses paupières alourdies, quand brusquement elle s*arracha des bras de Perrusson, en poussant un cri rauque. En face d'elle, la portière s'était soulevée etMichel Verneuil venait d'apparaître sur le seuil de la chambre...
— Misérables!...
L^s mots s'étranglaient dans la gorge du proies-
NICHBL VERNEUIL 207
seur. En même temps il a'élançait, les poings serrés, sur le dépaté.
Mais Jeanne, plua prompte encore, s'étaitjetée entre Pemisson et son mark Les narines frémissantes, les yeux fulgurants, les lèvres enlr'ouvertes, elle se dressait devant Vemeuil comme une Némésis.
— Je vousdéfeadsdeletoucher,disaitrelle d'une voix sourde et menaçante. Oui,jeraimel entendez-voiu ; je l'aime I... Je prends la responsabilité de tout, et nous allons nous en expliquer tous les deux.
Michel, qui ne s'attendaitpas à ce qu'on lui tîendrùt tdte aussi audacieusement, restait stupéfait. Pendant ce temps, Perrusson qui retrouvait facilement son sang-^roid, avait réfléchi qu'il devait avant tout maintenirson prestige d'homme fort et qu'il ne pouvait avoir l'wr d'être protégé par une femme .
— Monsieur, commença-t-U ' d^un ton oalme, voua avez un homme devant vous, et c'est & lui seul que vous avez affaire, ne l'ouhliezpasl... Sortonsl... Jone suppose pas que vous désiriez mettre les gens de l'hAtel au courant de ce qui se passe ici... Je suis à votre disposition, ce soir ou demain, quand vous voudrez.
— Non ! s'écria Jeanne impétueusement, en maintenant toujours Michel à dislance et en montrant la porte à Perruason, partez seuil... J'ai à causer avec monsieur; quand il m'aura entendue, il agi
moi et avec vous comme bon lui semblera.
— Maîsl,..
— Partez 1 répéta-t-elle en frappant du pie veuxl
208 MICDEL YERNEUIL
— Je VOUS obéis, munnura-t-il en s'inclinant, — puis s'adressant & Verneuil, U ajouta : — Souvenezvous que je suis à vos ordres.
— Sauve-toi donc, lâche! criait Michel exaspéré- — En môme temps il s'élançait de nouveau vers Perrusson, mais il trouvait encore Jeanne entre lui et son ennemi. Furibond, il levala main sur la jeune femme, puis il s' arrêta brusquement.
La porte s'était refermée sur le député, et Jeanne, regardant son mari en face, lui demandait hardiment :
— De quoi m'accusez-vous ?
Michel, révolté de tant d'audace, eut un geste ter* rible.
— Tonnerre de Dieu! jura-t-ilen lui montrant le poing, vous me bravez, prenez garde l
Pour toute réponse, Jeanne, toujours maîtresse d'elle-même, était allée fermer la fenêtre. En revenant, elle heurta du pied son peigne tombé sur le tapis, le ramassa et le planta tranquillement dans ses cheveux, qu'elle avait rapidement relevés.
— Vous osez m'interroger, reprit Verneuil, hors de lui, je vous trouve dans les bras de votre amant et vous me demandez de quoi je me plains? Je vous accuse de m'avoir trompé indignement... de vous être conduite comme une fille !
— Pas de grossièretés, interrompit-elle dédaigneusement, c'estinutile!... Expliquons-nous avec calme... Oui, j'ai un amant et je comptais vousen instruire dès demain, car je ne sais pas mentir... Oui, je vous ai trompé, mais vous me trompiez depuis bien plus long-
MICHEL VBRNKUIL 20»
tempa, voua, et je n'ai fait que vous suivre sur ce chemin-lii.
— Moi I je... balbulia-t-il abasourdi.
— Voua I affirma-t-elle avec véhémence. Souvenezvous de cette matinée dans ta vallée de l'Indre, oii je V0U9 ai supplié de me dire si voua n'aviez pas été amoureux de ma mère, et où, k trois reprises, vous m'avez juré que vous n'aimiez que moi... Je vous ai cru, je vous ai épousé, et cependant vous mantiezl
— Qu'en savBz-vous?
— Je le saisi... a'écria-l-elle en relevant la tète avec colère.J'ai Iule billetpar lequel vous acceptiezrodieux tripotage où on me livrait, moi, avec mon enthou- . siaame et ma crédulité, il l'amoureux de ma mère... Vous m'avez priae par ambition, pour ma fortune, et vous osez me reprocher de n'avoir pas tenu mes sepmentsl... Gomment donc avez-voua tenu lesvdtres, vous?.. . Vous m'avez trompée en m'épousant, je vous trompe après vousavoirépousé : noussommesquittes, et il vous reste encore comme consolation l'argent du marché...
— Votre aident, essayait-il de répliquer, je le paye cherl
Il rougissait, il pâlissait, et, songeant avec rage que d'accusateur il devenait accusé, il ne trouvait plus rien & dire. Un horrible désespoir s'emparait d' tandis qu'un flot de honte lui remontait du cœu qu'aux lèvres... Ah 1 son ambition, comme ill'ex à cette heurel C'était son ambition qui le conda iiresterun mari bafoué et ridicule, quand il aura
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venger d'une façon sanglante son bonnmir outragé.. Se raidissant violemment contre Fébranlement nerveux qui le secouait, il allait et venait comme un fou à travers la chambre, tandis quelles bras croisés, impassible, Jeanne attendait.
— Vous aves raison, grommela^t-il enfin avee une irritation contenue, nous sommes quittes... Nous nous sommes assez bit de mal pour ne pas désirer nous en faire davantage... A partir de ce soir, il y a ua abtme entre nous... Quant àPargent du marché, comme vous dites, s*exclama-t*il en rdevant la tète, il est à vous, et j'aimerais mieux mourir au coin d'une borne que d^en emporter une parcelle I... Je sortirai d'ici tout à l'heure, et vous ira me reverrez plus. Je n'exige qu'une chose, mais cell&4à je l'exige impérieusement, c'est que vous cesserez de porter mon nom dès demain, conmie je cesserai de porter le poids humiliant de votre fortune... Est-ce entendu?
— C'est entendu, répondit-dle, énervée et avec im geste d'impatience.
— Souvenez-vousdevotre promesse, et ne me forées pas à vous la rappeler l... U faut que désormais nous soyons morts l'un pour l'autre... Et maintenant tout est dit..*
U parlait, les dents serrées et les lèvres pâlies par une colère froide. U mit la main sur le bouton de la porte et igouta :
— Demain, je ferais enlever d'ici ce qui est à moi.
n sortit là-dessus sans la. regarder. D descendit len-
n existe deux sonnets de poète autrichien Lenau, qui rendent avec une sauvage énergie Fétatde dépression dans lequel la solitude plonge r&me des malheureux, ce quand la dernière espérance s'est évanouie, comme s'éteint pour le chasseur, au sortir de la montagne, ]e dernier aboiement de son chien perdu. » Alors les êtres et les choses prennent un visage hostile et glacial ; le printemps n'apporte plus de consolation ; près des rosiers en fleurs, on se sent encore abandonné... « Pour les désespérés, le monde entier est implacablement triste. » — Deux ans et demi s'étaient écoulés depuis que Michel Verneuil avait quitté rhôtel de La Guérinière sans esprit de retour, et cet espace de temps se déroulait derrière lui comme une lande morne, déserde, ténébreuse, incessamment balayée par un âpre vent de bise. Sur cette étendue monotone et noire, deux événements aeuls se détachaient avec un relief farouche : son duel avec Perrusson et la mort du père Verneuil.
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Le suFlendemain de leur reacontre dans le salon de Jeanne, Adrien et Venieuil se retrouvèrenl face à face ol le pistolet en main dans une clairière des bois de Ville-d'Avray. Le plomb du mari érafla légèrementle bras gauche de l'amaDt; quant h ce dernier, il tira en l'air. Après cet Inutile échange de balles, Michel ayant manifesté l'intention de recommeDcer, les témoins s'y opposèrent, et les deux adversaires furent entraînés chacun par leurs amis. Le soir, Michel, las de corps et d'esprit, rentrait seul dans une misérable chambre garnie dont la sordide vulgarité lui soulevait le cœur.
H était condamné & vivre, et la lutte pour l'existence allait être dure, car il sortait de l'bAtel de La Guérinière plus pauvre qu'il n'y était entré. Après le récent éclat de sa séparation et de son duel, il ne pouvùt songer à reprendre une chaire de professeur, même dans un lycée de province ; toutefois, son titre d'agrégé et d'ancien élève de TÉcolenorroale lui Facilitait l'accès de certains établissements libres où on serait heureux d'afBcher son nom en tète des prospectus. Il se mit en campagne et parvint à se faire admettre comme colleur dans deux institutions où l'on préparait au baccalauréat de jeunes cancres qu'on soumettait à un régime spécial d'entraînement. En outre, h la rentrée d'octobre, il fut chargé d'un cours de littérature dans un pensionnat déjeunes filles où il donnait égale quelques leçons particulières assez bien payées, tout cela, il se faisait de cinq à six cents franc: mois. C'était plus qu'il ne lui en fallait, maint<
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qu'U était pris d'un profond dégoût de la vie et qa'i menait une existence de cénobite.
Ayant Paris en horreur et redoutant par-dessns tout de rencontrer les gens qu'il avait pu connaître chez sa belle-mère et chez sa femme, il s'était hâté de s* exiler hors des fortifications. H avait pris, à mi-chemin de Sèvres et de Bellevue, non loin de l'ancienne manufacture, un logement de deux chambres dans une maison isolée. C'était là qu'il se réfugiait, le soiT) excédé de sa fastidieuse besogne de répétiteur, harcelé par les souvenirs odieux du passé. La propriétaire de cette maison lui cuisinait son dîner et, après avoir avalé sans appétit une maigre pitance, i] s'endormait d'un sommeil de brute. — A ce régime, il dépensait à peine deux cents francs par mois, et il économisait le surplus de son gain afin d'avoir uc morceau de pain à se mettre sous la dent en cas de chômage possible. Quand il n'était pas forcé de descendre à Paris, il restait tapi dans sa nouvelle demeure, & l'ombre des murailles de la vieille manufacture, comme un blaireau dans son terrier. Il n'avait pas noué une seule relation de voisinage, et sa pro|Hiétaire connaissait à peine le son de ses pairoles. Pour couper court aux commentaires, il se faisait passer pour veuf; son entourage ne savait rien de plus sur sa vie antérieure.
Parfois cependant, ce passé qu'il aurait voulu anéantir, sortait de la tombe et ressuscitait soudain pour lui de la façon la |)1us cruelle. Dans les beaux jours de printemps, tandis qu'il traversait la place de la
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Concorde pour aller prendre le tramway de Vers&iles, il arrivait h. Michel de se croiser avec uae voiture lécouTerte, emportant vers les Champs-Elysées, au Fot de deux chevaux firingants, une jeune femme nonthalammeat étendue sur des coussins, et il avait la apide vision de Jeanne, — maintenant Jeanne du joudray, — plus jolie que jamais et toute pimpante ians sa toilette printanière. — Brusquement il dé- «umelt la tâte, un frémissemenl nerveux contractait la bouche, et plus maussade encore, plus irrité contre le monde entier, il regagnait Ba solitude de Sèvres. La vue de cette femme, morte pour lui, remettait devant ses yeux le spectacle navrant de ses irréparables erreurs de jeunesse. Le rayonnement de l'éblouissante beauté de Jeanne éclairait brutalement les ténèbres de l'&me de Michel, et descendant au fond de lui-même, il reconnaissait à cette clarté le désarroi de son esprit. — Il n'aimait plus Jeanne du Coudray; l'avait-il même jamais aimée? Le dépit,, l'ambiUoD et plus tard une simple griserie des sens, voilà en somme ce qu'il avait décoré du faux nom do tendresse. Pour lui, l'amour n'avait guère été qu'une hypocrisie inconsciente ; l'amitié, une duperie ; lagloire, un mirage menteur aussitôt évanoui qu'entrevu. H avait encore aux lèvres l'amertume des déhoires de l'ambition. De tout ce qui avait allumé les désirs ' sa jeunesse, rîen ne restait qu'une &cre et nausi bonde ftimée. Au fond de tout, il n'y avait qu'une a talion maladive, et Bnalement le néant.
Et pourtant, par une étrange contradiction, Mio)
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ne se Fésignait pas à n'ôtre plus rien. Il se réveillait tout meurtri de sa dégringolade, sans la satisfaction d'avoir monté au moins jusqu'au haut de Téchelle; il se sentait aplati, annihilé par cette chute sans gloire. Tout était brisé en lui; il n'avait même plus le ressort nécessaire pour se relever et demander au travail, si* non un succès, du moins une consolation. A quoi bon? La lecture môme de ses auteurs préférés n'avait plus aucune saveur. Il était comme ces malades pour lesquels les aliments les plus exquis ont un goût de terre. Aucune nourriture ne plaisait à son esprit. Il se bornait à tourner machinalement la meule de ses répétitions et de ses cours. Plus d'une fois, en longeant la Seine, à la nuit, il s'était dit : « Pourquoi ne pas en iinir tout d'un coup?... » Mais au fond de lui, l'instinct de la conservation protestait; sa nature paysanne répugnait à la mort volontaire. Il avait une organisation trop robuste et trop bien équilibrée pour subir cet affaiblissement nerveux qui mène à la monomanie du suicide. Il s'éloignait avec un frisson de l'eau noire et tentatrice. Il s'enfermait chez lui et s^endormait pour oublier.
Vers le commencement de la troisième année, il fut appelé dans le Barrois par la nouvelle de la mort de son père. Le bonhomme s'était éteint subitement, en pleine possession de ses facultés et n'ayant l&ché ni la maison, ni les champs que convoitaient depuis des années ses trois aînés. La fortune paternelle^ dont Michel se trouvait héritier pour un quart, se composait de cinq ou six lopins de terre et de la bicoque où il
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avait été élevé. Les cohéritiers n*ayant pu s^entendre, il fallut liciter ce maigre patrimoine. Michel employa S9S économies à racheter la maison, en se disant quMn Jour il serait peut-être heureux de venir s'y abriter. Avant de repartir, il parcourut solitairement la plaine verte et grise où il avait si souvent erré pendant son enfance. — Antée reprenait des forces chaque fois qu'il touchait du pied la terre, son aïeule; Michel sentit tout d'un coup un renouveau d'énergie monter en lui, tandis qu'il faisait craquer sous ses talons les mottes brunes des sillons. Au moment où il passait le long d'un champ que deux paysans retournaient, une alouette prit l'essor, monta dans l'air matinal et se mit à ga« zouiller. — « La pauvre petite alouette, comme elle chante I » s'écria l'un des laboureurs en relevant la tête et en suivant le vol de l'oiseau qui s'enfoncstit plus haut, toujours plus haut dans le bleu. -« Cette remarque inattendue remua singulièrement Ver* neuil ; elle était comme l'écho d'une réflexion parallèle qu'il venait de faire. Ce chant d'alouette, si familier jadis el qu'il n'avait pas entendu depuis des années, lui causait une surprise presque joyeuse. Au milieu de ses humeurs noires et de son découragement, il était étonné qu'il y eût encore au monde de ces notes allègres et réveillantes. Une vague tendance superstitieuse persistait au fond de son cœur comme un vieux reste de son origine campagnarde, et il lui sembla que cette alouette chantante incarnait en elle un peu de sa jeunesse. U emporta comme un heureux présage
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l'impression de cette musique aérienne et rustique. Au retour.de ce voyage, après une journée passée à courir dans Paris, il avait pris le chemin de fer de la rive gauche peur rentrer à Sèvres, et, comme il faisait beau temps, il était monté sur l'impériale. Entre Clamart et Meudon, son attention fut éveillée par la curieuse conversation de deux voyageurs placés derrière lui et dont il entendait les voix haussées d'un ton dominer le tapage du train en marche.
— Cher monsieur Lechantre, disait le premier avec un accent de prédicateur, il faut, selon le précepte d'Horace, <c savoir se contenter d'un plat de légumes pour son souper, i» et si, comme le pense judicieusement Montaigne, <x la nourriture est une action principale delà vie... »
— Montaigne 1 interrompait dédaigneusement le second, son livre est écrit pour les vieux et les égoïstes... Tant que j'aurai de bonnes dents, je préférerai unroastbeefàun plat de chicorée. ,
— Le régime des viandes, encrasse le cerveau et amène la pléthore.
— Ça m'est égal, j'aime mieux être malade etn>anger ce qui me fait plaisir.
— C'est un raisonnement enfantin et je vais vous le prouver: l'accumulatioc: des matières azotées dans l'organisme .. .
— Taratata I vous perdez votre temps ; quand on ireut me prouver quelque chose je n'écoute plus.
— Mon cher monsieur Lechantre, vous êtes un sensualistel
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— Et je m'en flattel... Que serait la vie sans les Jouissances de l'œil, de l'oJorat et du goûl, savourées dans la paix du cœur?... C'est la fêle de l'existence; à quoi boD l'attrister par des ordonnances de médecin et des raisonnements couleur de brouillard?
— Permettez, mon cher ami, quoi de plus beau que de faire luire aux yeux de l'humanité l'espoir d'un avenirmeilleurbasé sur l'alimentation végétale?
— Peuhl demandez k vos nièces ce qu'elles pensent de co régime-là?
— Mes nièces ?... répondait l'autre, mes nièces m s'en plaignent pas.
— Parce que ce sont des Biles timides et soumises... Mais je vous prédis, moi, qu'avec unpareil système vous les mènerez infailliblement & l'anémie, mère détestable des névroses...
A mesure que la discussion s'animait, Michel écoutait plus attentivement. D croyait reconnaître dans la bouche de l'un des causeurs, des intonations et des phrases déjà entendues autrefois. 11 se retourna pour essayer de dévisager le partisan de l'alimentation végétale. Il ne put voir qu'un dos légèrement voûté et une tète coiffée d'un chapeau de feutre !i larges bords, avec de longs cheveux presque blancs, tombanten désordre sur le collet de sa redingote. L'autre interlocuteur, au contrfùre, se présentait de face : maigre avec un profil d'oiseau, l'œil émerUlonné et la gourmande sous une moustache coupée en 1 n joignait h une physionomie très mobile cet licul^ion expressive, toute spéciale aux arti surtout aux peintres.
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On était arrivé à Bellevue et comme les deux voya* geurs avaient quitté le train en même temps que Micbel; celui-ci, de plus en plus convaincu que l'alné des deux était une ancienne connaissance , h&ta le pas pour les suivre. Ils descendaient Favenue Mélanié dans la direction delà Grand*Rue. Le plus jeune marchait en avant, clignant des yeux et inclinant la tête avec des attitudes familières aux paysagistes ; le vieil* lard encore ingambe trottinait d'un pas plus lent. Michel semblait entendre dans sa mémoire bourdonner les lointains souvenirs de la Touraine. — Plus de doute, c'était son ancien voisin de la rue de la Grandière qu'il retrouvait sur le chemin de Bellevue, — et, poussé comme par un ressort soudainement détendu, sans prendre le temps de la réflexion, il accosta le vieillard.
— Je ne me trompe pas, commença-t-il, c'est bien M. Jouzeaul
Le bonhomme ainsi brusquement interpellé, s'arrêta, se redressa et dévisageant son interlocuteur:
— Parfaitement, monsieur, répondit-il, mais je n'ai pas rhonneur de vous connaître... Et pourtant... Attendez!... Ehl si fait, vous êtes Michel Vemeuill
— Lui-même, reprit Michel, suis-je donc si changé?
— Je ne dis pas cela, mon cher ami, je ne dis pas cela, mais j'ai de mauvais yeux... Depuis que nous ne nous sommes vus, huit ans se sont écoulés et cela compte dans la vie d'un vieillard... Et puis tout de même, à parler franc, vous aussi vous avez été battu de l'oiseau... Vous êtes plus maigre et votre barbe eai
NICHEL VERNKDt^ m
semée de quelques fils argentés... Vous n'aves pas été malade?
— Non, repartit laconiquement le professeur; non, inoiisieurJouzeau...Btes-voustoi;}our8dan8rUniversité ?
— J'ai pris ma retrcdte, ou pour Stre plus exact, on me l'adonnée... Oc m'a fendu l'oreille après les événements de 1871.
Le compagnon de voyage de M. Jouzeau, après s'ètre retourné et avoir constaté que le bonhomme causait avec un étranger, avait doublé le pas et s'était éloigné discrètement. Les deux anciens voisins de Tours restaient en Léte-i-téte au milieu de la Grand'- Rue.
— Vous comprenez, continuait l'ancien professeur de mathématiques, que ma modeste pension ne pouvait me sufBre... Quand on a trois nièces & élever et un livre important à terminer, il faut disposer de ressources plus considérables. C'est pourquoi je suis venu à Paris; j'ai trouvé un emploi de complabledans nnelibrairie classique, où je suis chargé en outre de corrections d'épreuves... J'ai pu ainsi nouer les deux bouts, etje me suis installé h la campagne, pour des raisons d'économie et de santé.
— Vos nièces doivent être de grandes allés?
— Mais oui... L'aînée, Suzanne, court sur s quatre ans et Gubridle, la plus jeune, en a Quand vous viendrez & la maison, monsieur'^ vouslesverrezet vous jugerez enmëme temp sultstsdemonsystème.dont elles sontderema
échantillons... Je parle surtout des deux cadettes, car Suzanne, prise trop tard, s'est montrée plus rétive... L'attrait superficiel des phénomènes extérieurs l'a jetée hors des voies normales: elle fait de la peinture et elle commence h réossir... Mais ce n'est pas ce que je rêvais!... Parlons de vous, mon cher ami... Je suis aise de vous retrouverl...Nous nous étions un peu perdus de vue dans les derniers temps de votre séjour enTouraine... Si mes souvenirs sont fidèles, vous aviez fait rapidement votre chemin... pardonnez-moi de n'être pas mieux au courant de vos succès, mon travail m'absorbe et je lis peu les journaux...
Levisage de Michel prit une expression chagrine. — J'ai fait comme vous, répondit-il brièvement, j'ai quitté l'Université et je suis maintenant dans l'enseignement libre.
— Ahl bahl... Et demeurez- vous à Bellevue, par hasard?
— Pas tout à fait... A Sèvres, près de l'ancienne manufacture.
— Bravo I nous sommes quasi voisins... Mais, h propos, vous êtes marié et vous vivez en famille?
— Je suis seul, répondit Michel dont la figure 8*assombrit davantage.
M. Jouzeau avait remarqué ce rembrunissement des traits de son interlocuteur; il ajouta timidement : — Seul I est-ce que vous auriez eu le malheur de perdre madame Verneuil?
— Oui, répliqua laconiquement Michel^ pour couper court à toute autre explication.
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— Âhl murmura lebonhomme, puis il 8e tut... Le ton bref et la mine assombrie du professeur avaient brusquement tari sa loquacité curieuse... Il se reprochait déîà d'avoir maladroitement appuyé le doi;^ sur une plaie encore saignante, et il regardait Ver* neuil d'un air de discrète condoléance.
— Pardon ! balbutia-t-il, pardon ! soyez persuadé que je compatis de tout mon cœur... — Le surplus de son compliment resta dans son gosier.
Ils cheminèrent pendant quelques minutes en gardant un silence embarrassant. Puis, quand Us eurent gagné la rue des Binelles, Jouzeau s'arrêta en face d'une maisonnette, séparée de la route par une cour étroite, et une palissade où grimpait delà vigne vierge.
— Voici, dit-il, mon logis ; il n'est guère plus grand que celui de Tours, c'est la maison souhaitée par Horace :
HortuB obi, et tecto Ticiaus jogis aquœ fons.
Ne voulez-vous pas y entrer un moment?
Mais Michel était déjà repris par ses accès de misanthropie sauvage :
— Merci 1 répondit-il sèchement, et serrant la main de M. Jouzeau, il tourna les talons dans la direction du chemin de Sèvres*
Sept heures du matin. Dans la maisonnette de la rue des Binelles, le soleil effleure de ses rayons obliques les deux fenêtres d'une pièce du rez-de-chaussée, qui donne sur le jardin et qui sert de salle d'étude aux nièces de Narcisse Jouzeau. — Sur les murs, des cartes géographiques alternant avec des rayons emeombrés de livres ou supportant des moulages d'après l'antique ; dans le fond de la pièce, un vieux piano à X; au même plan, une estrade qui sert àposer le modèle, et sur laquelle en ce momentse tient M. Jouzeau, craie en main, devant un tableau noir couvert de formules et de figures géométriques ; au milieu, une table carrée, ornée d'une sphère céleste et de chaque côté de laquelle les deux plus jeunes nièces: Brielle et /^Aie, les bras protégés par des manches de lustrine noire,les cheveux ébouriffés, les doigts tachés d*encre, bâillent en prenant des notes. Près des fenêtres, Suzanne l'aînée a dressé son chevalet et achève sur un
HIGHSL TERNBUIL SU
panneau une étude d'après im bouquet d'épines roses et blancbes.
Suzanne entre dans sa vingt-quatnàme année. Soun la longue blouse de toile qui l'enveloppe du cou jusqu'aux pieds, on ne peut pas dire qu'elle soit jolie. Loin de I&; pour ceux qui fument les traits réguliers et les teints de lis et de roiei, elle doit mâme passer pour laide. Maigre et de taille moyenne, elle manque de n>alcheur ; ses mâchoires et ses pommettes saillantes, sonnez court et retroussé donnent h sa figure un caractère plus énergique que gracieux. Mais ses yeux d'un brun limpide sont pleins de pensées; son fi^nt carré, encadré de cheveux cbAtains, coupés et bouclés au ras du cou, dit l'intelligence et la volonté. Sa bouche a un sourire d'enfant, ses lèvres s'entr'ouvrent sur de petites dents très blanches, et quand elle parle, son organe argentin et caressant a une musique délicieuse. Ce sourire et celte voix constituent surtout la grflce de cette étrange personne. Telle qu'elle est, elle a un grand charme, mais ua charme indépendant de la régularité des lignes et de la pureté de la fonne ; quelque chose de cet attrait des portraits de Holbein, oti l'intensité de la pensée fait oublier la laideur du modèle.
Les deux cadettes, Gabrielle et Sophie ont des figures plus mignonnes, mais également pi Ireteuses, où l'on sent la pernicieuse infli vie trop sédentaire et trop renfermée, d peu approprié & des filles de dix-huit & Srtelle avec sa tète mal peignée et ses fo
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à la mine d'un garçonnet espiègle et malicieux ; Phie est plus élancée, plus languissante et d'humeur plus mélancolique. Toutes deux ont l'air de porter péniblement sur leurs épaules le bagage scientifique dont M. Jouzeau les charge chaque matin.
— En voilà assez pour aujourd'hui, dit enfin le bonhomme en effaçant, avec une éponge les figures crayonnées sur le tableau; demain nous étudierons la précession des équinoxes. Mais je voudrais, ce matin, ajoutera mon enseignement scientifique quelques considérations morales. Et ce n'est pas seulement àBrielle et à Phie, c'està vous aussi que je m'€idresse, ma chère Suzanne, ajoute M. Jouzeau en élevant sa voix. — Vous le savez, enfants, dans mon système tout se tient, tout s'harmonise et se pondère; la science a pour soutien la morale, la matière n'est que l'irradiatioa de l'esprit. C'est pourquoi, de même qu'il existe entre le monde matériel et le monde spirituel une communion continue, je souhaiterais qu'entre nous la communauté des études quotidiennes engendrât aussi la communauté des pensées et la confiance réciproque. J'ai toujours trouvé en vous la soumission et la docilité, mais je désirerais davantage; je voudrais connaître votre opinion très franche sur le système éducateur, dont vous avez eu les prémices. Faites-moi part de vos réflexions intimes ; sî vous avez quelques observations à me soumettre, je les écouterai volontiers.
Les trois jeunes filles relèvent la tête et regardent M. Jouzeau avec des physionomies prudentes, où la
confiance n'est pas précisément peinte. Brielle dssimule sous sa main une grimace espiègle envoyée dans la direction de Suzanne, qui, elle, reste impassible, tandis que Phie, grillant de parler et craignant en môme temps d'être rabrouée, hésite et semble, suivant le conseil du sage, tourner sa langue sept fois lans sa bouche*
— Vous ne répondez pasi poursuit M. Jouzeau... Je comprends, la timidité et la réserve naturelles à votre sexe vous empêchent de vous expliquer publiquement et à voix haute. Qu'à cela ne tienne, écrivezmoi toutes trois ce que vous pensez. Je lirai vos confidences et même vos critiques avec attention, et je m'attacherai à vous éclairer. C'est en procédant de la sorte que nous arriverons à établir entre nous l'harmonie morale qui doit exister dans la famille comme dans la société... Il est temps que j'aille à mon bureau. Â ce soir ! enfants ; à ce soir I
Là-dessus le bonhomme, après avoir baisé ses trois nièces sur le front, prend sa canne et son chapeau. Quelques minutes après, son pas trottinant résonne sur le gravier, et la grille du jardinet tourne sur ses gonds. M. Jouzeau part, il est parti.
— Enfin l s'écrie Brielle en lançant son Traité de cosmographie au plafond, nous sommes libres I
— Oui, soupire Phie qui enfonce désespérément ses doigts dans ses cheveux ébouriffés, nous sommes libres de nous ennuyer de la façon qui nous plaira le mieux.
Brielle ramasse de nouveau son livre et applique un coup de poing sur la couverture :
m MICHEL YERHEUIL
— Je voadraisy ditreUe, que celui qui a inventé la cosmographie Ai à la place de ce bouquin, j'aurais du plaisir à lui asséner des coups sur le crâne.
— Quelle vie! reprend sa sœur en bâillant; pas l'ombre d'une distraction !.. «Tai beau me mettre à la fenêtre, pendant des après-midi entités, comnfe sœur Anne, je ne vois rien venir.
— Et qu'attends-tu donc? demande à son tour Susanne, en se reculant pour juger de l'eiTet du morceau qu'elle est en train de peindre.
— Que sais-jet j'ai toujours l'espoir qu'un bel inconnu, passant sur la route et me voyant à ma croisée, comme une princesse captive, tombera amoureux de moi.
— Et qu'il te délivrera en grimpant h ta fenêtre h l'aide d'une échelle de corde? achève Brielle. Moi, j'aimerais assez un enlèvement.
— Brielle I interrompt sévèrement Suzanne... Vous dites toutes deux des sottises.
— Oh I toi, mademoiselle la Sagesse, réplique Phie avec humeur, je comprends que tu sois philosophe. Tu n'es pas h plaindre, maintenant que tu gagnes douze cents francs à ton école de la ville. Tu sors qu£uid tu veux et on ne t'assomme pas avec le calcul différentiel et intégral. Cela t'aide à supporter légèrement le malheur des autres.
— Suzanne nous lâche I s'exclame Brielle.
— Suzanne est une égoïste I
— Vous êtes deux ingrates, répond r* aînée en déposant ses pinceaux et sa palette ; vous ne méritei
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pas qu'on s'occupe de vous. Vous me couvrez d'injures, juste au moment oii Je vous mécageais une surprise.
— La surprise I voyons la surprise I crient les deux Jeunes Qlles en se pendant chacune & l'un des bras de leur soeur aînée.
— Voici : j'ai économisé depuis huit jours l'argent que mon oncle me donne pour mes omnibus, et hier, «D songeant que vous seriez encore condamnées & déjeuner d'une salade de cresson et de pommes de terre. Je vous ai acheté un beau beefsteak que J'ai rapporté en cachette dans ma boite & couleurs.
— Suzanne, tu es un amour I
En même temps, Brielle et Phie l'embrassent violemment.
— Ne m'étouffez pas, murmure Suzanne à demi sufToquée, et parions sérieusement. Que peusez-vous de la conversation de ce matin? Oil l'oncle Jouzeau veut-il en venir en nous demandant notre opinion sur son système ?
— C'est encore une invention pour nous ennuyer, insinue Brielle.
— 11 veut que nousjouions le rôle du public quilui ■aanque et que nous le couvrions d'éloges. J'ai tout de suite deviné cela, moi! ajoute triomp |^ Phie ; mais il ne s'attend guère h la réponse I ^r ménage ! ^-
— Tu lui écriras î
— Certainement. ' ^
— Moi aussi, déclare Brielle en montrant^
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au tableau, je profiterai de Toccasion pour hii dire et que j*ai sur le cœur I
Le soir, après un fhigal souper composé de riz au! maigre et de pommes de terre en purée, quand les trois sœurs, ayant pris leur bougeoir, s'avancent' h tour de rôle pour recevoir le baiser traditionnel, Brielle, la première, tire de sa poche une lettre déjà chifTonnée et la glisse dans la main de M. Jouzeau: — Voici mes petites observations, oncle Jouzeau 1 chuchote-t-elle d*un ton sournois ; — après quoi elle s'esquive. Phie s'avance languissamment ; elle extrait de son corsage une jolie enveloppe vert d'eau et la tend avec un geste de thé&tre h l'ancien professeur, en ajoutant solennellement:
— Vous m'avez demandé de vous exposer mon opinion, mon oncle; je l'ai consignée sous ce pli que je vous prie de ne lire que lorsque vous serez seul...
— C'est bien, c'est bien, enfants 1 murmure d'un ton satisfait l'oncle Jouzeau en fourrant les deux épitres dans sa poche...
Reste Suzanne. Elle prend son oncle à part, puis de son air sérieux que corrige sa douce voix argentine:
— Mon oncle, dit-elle, ces deux gamines sont encore très étourdies, je crains qu'elles ne vous aient écrit quelque énormité. Après que vous aurez lu leurs lettres, ayez la bonté de jeter les yeux sur celle-ci, où j'ai essayé de mettre les choses au point, sans oublier le respect qlie nous vous devons toutes.
M. Jouzeau la regarde d'un œil un peu étonné et
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prend la lettre, qui va rejoindre les deux misàivca des sœurs cadettes. Puis, quand il est seul dans sa chambre & coucher, il plante ses lunettes sur son nez et décacheté d'abord la lettre de Brielle, qui est uns: coDQue :
« Oncle Jouzeau, puisqu'il faut vous parler à cœur ouvert, je vous avoue que le système éducateur m'ennuie à mourir; la pyramide sociale est mon cauche< mar, l'alimentatîoQ végétale me donne des crampes d'estomac, l'algèbre et l'astronomie me laissent froide et « le moindre grain de mil, » c'est-à-dire le moindre petit mari, ferait bien mieux mon affaire... — Vous me trouverez peut-être idiote, mais à coup sûr vous reconnaîtrez que je suis franche et vous pardonnerez à votre nièce respectueuse. — Gabrielle. ■ -— Impertinente pécore I grommelle M. Jouzeau en froissant l'irrévérencieux billet de la plus jeune nièce, elle ne respecte rien !.. Heureusement, les autres sont plus sérieuses. — Voyons ce que m'écrit Sophie.
La lettre de Phie, élégamment couchée en fine an< glaise sur un coqoot papiervert quisentlavioIetLe.est plus longue et plus sentimentale :
« J'ignore, mon char oncle, ce que mes sœurs vous diront ; quant h moi, j'ai consulté mon cœur et voici ce qu'il m'a dicté. Plus Je m'examine et plus Je suis persuadée que notre genre de vie est contraire & toutes mes aspirations. La science ne parle ni & m^ sensibilité ni ô. mon imagination. Je n'ai pas la ■ tion de l'enseignement, mais bien celle du mar Je crois que j'en saurais assez pour rendre hei
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un brave garçon qui voudrait m'épouser» G*est pod quoi si 'VOUS ne tenez pas à me voir périr d'ennui je vous supplie, mon cher onclo, de vouloir bien songe à m*établir. Je suis pauvre, mais je ne me montrera pas difficile. Tout, plutôt que de continuer h languii dans cette atmosphère antipoétique oh je sens s( faner ma jeunesse I Votre nièce désolée et à bout d patience» — SopmB. »
— Encore ! s'écrie le bonhomme en déchirant ra< geusement le papier vert de sa seconde élève, mai^ quelle mouche dévergondée les a donc piquées toutes deuxl
U ouvre la lettre de Suzanne, dont le début 1^ charme d'abord et le rassérène :
a Cher oncle, mes sœurs et moi nous serions cruel lement ingrates si nous méconnaissions vos bontés et les sacrifices que vous avez faits pour nous élever. Ne prenez donc pas en mauvaise part les réflexions que je crois devoir vous confier et n'accusez pas mon cœur, qui reste plein de reconnaissance pour vous. Je me garderai bien de critiquer votre système d'éducation, seulement je crois qu'il convient mieux à des garçons qu'à des filles ; je crains qu'il ne produise pas, au cas particulier, les heureux résultats que vous attendez. Je ne parle pas pour moi. Vous m'avez permis de suivre ma vocation et je suis satisfaite de mon sort, mais j'observe mes sœurs et je m'aperçois que ni leur santé, ni leur humeur ne s'accommodent du régime qui leur est imposé. Elles sont encore très enfants, très étourdies, et j'ai peur que l'ennui de leur
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situation présente ne les pousse à quelque folle équipée. Aussi» je vous en prie^ ménagez-les ! Je crois qu*il est urgent de les traiter un peu moins en petites filles et de consulter un peu plus leurs goûts et leurs besoins d'affection. — Pardonnez-moi, cher oncle, de vous parler avec cette franchise et croyez aux sentiments de reconnaissance et de respect de votre nièce dévouée. — Suzanne. »
— Elle aussi! murmure M. Jouzeau, dont la figure s'est rembrunie à mesure qu'il a progressé dans la lecture de cette troisième lettre ; — elle aussi 1... Les bras me tombent. Vit-on jamais aveuglement pareil à celui de ces petites sottes?... C'est bien la peine de leur avoir fait sucer dès le berceau la moelle de mon enseignement. ••
n se couche là-dessus tout déconfit et s^endort avec peine.
Le lendemain, dès le matin, les trois sœurs arrivent dans la chambre d'étude, inquiètes de l'accueil qu'ont dû recevoir leurs trois épîtres, elle cœur un peu ému par l'attente de la réponse de Fonde Jouzeau. Néanmoins elles font bonne contenance. Suzanne charge sa palette ; Brielle et Phie, assises à la table du milieu» feuillettent avec affectation leurs cahiers de notes. Le bruit d'un pas trottinant résonne dans le couloir, accompagné d'un léger accès de toux, puis l'ancien professeur pousse la porte et sans répondre aux boi\jours des trois nièces^ va droit à «Festrade placée devant le tableau noir. Elles le regardent à la dérobée. Se« mèches de cheveux gris tombent en
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saule pleureur sur le collet de sa redingote; 3 a Tair grave et tristement résigné des grands hommes incompris ; mais une conviction obstinée illumine son front fuyant, et ses petits yeux luisent d*unéclat phosphorescent.
— Mesdemoiselles» dit-il, j'ai lu vos lettres... Bien que la forme de vos critiques m* ait parfois afifecté péniblement, je ne vous en sais pas moins gré de vol^ franchise... « Ne te mens jamais à toi-même, i> est le premier précepte de la doctrine... Et je dois vous rendre cette justice que vous m'avez fait connaître peinement la situation de votre esprit. Elle n*a rien pe flatteurpour moi, mais elle m*a afDigé sans ébranler mes convictions... G*est le sort des réformateurs d*6tre méconnus, même par leurs disciples. Christ a été renié jusqu'à trois fois par son apôtre Pierre... Vos désirs me semblent inspirés par des préoccupations misérablement charnelles et transitoires ; néanmoins j'essaierai d'y déférer dans la mesure du possible, convaincu que lorsque l'expérience aura été faite, vous reviendrez de vous-mêmes aux voies normales deTimpérieuse vérité... Et maintenant que tout a été dit sur cette afTaire, occupons-nous des choses sérieuses et revenons h nos chères études... Ainsi que je vous l'en* soignais hier, la ligne joignant les points équinoxiaux offre le phénomène connu sous le nom de précession des équinoxes.,.
Et les figures blanches, les courbes et les formules recommencent à s'épanouir sur le tableau noir, tandis que Phie dissimule mal une grimace de désappointe-
NICHEL VKRNBUIL S3S
ment, el que Brielle mAche entre ses deots une épi- Ihète injurieuse qui ressemble fort fc ; « Vieux casoarl »...
Quelques jours après cet incideDt,M. Jouzbsu étant allé, après dîner, fairesapromeaadedigestive jusqu'à la porte du parc de Saint-Cloud, revint k la maison, accomp^né d'un étranger qu'il introduisit tout d'abord avec force cérémonies dans le sanctuaire étroit qu'il nommait sa bibliothèque. Sophie, qui flflnait comme de coutume & la fenêtre de sa chambre, descendit aussitôt dansla salle d'étude oil Suzanne lisait aux dernières clartés du crépuscule, tandis queBrielle, assise devantle vieux piano Jouait par cœur une valse de Métra.
— Mes enfants 1 s'écria Phie en refermant soigneusement la porte, grande nouvellel... Mon oncle a ramené avec lui un visiteur.
— Jeune? dit Brielle en se retournant sur son tabouret.
— Assez...
— Beau?
— Je n'ai pu que l'entrevoir, mais il m'a paru très distingué.
— C'est peuUétre, insinua Suzanne, le prince inconnu que tuattendsetqui se présentepour demander ta main?
— Us sont dans la bibliothèque, continua Phi prêtant l'oreille ; on les entend d'ici... Tiens, on c qu'ils sortent... Déjà?
236 MICHBL YBRlfEUIL
— Si nous entrebâillions un peu la porte pour apercevoir ce beau ténébreux, s'exclama impétueusement Brielle en s'élançant près de sa sœur.
En même temps elle touchait déjà de la main le bouton de cuivre quand Suzanne se leva à son tour et lui saisissant le bras :
— Brielle! tÂche d*6tre convenable, fit-elle précipitamment. ••
Elles se tenaient groupées près du seuil, tendant leurs têtes curieuses pour distinguer le bruit des voix, quand brusquement la porte s'ouvrit d'elle-même au nez des trois jeunes filles prises en flagrant délit d'indiscrétion, ettandis qu'elles reculaient toutes penaudes, M. Jouzeau introduisit dans la salle le mystérieux inconnu, qui n'était autre que Michel Vemeuil.
— Mesdemoiselles, dit l'oncle après avoir lancé un regard sévère à ses nièces, je vous présente une ancienne connaissance, M. Vemeuil, qui est noire voisin ici comme à Tours, et qui a consenti à venir prendre ce soir une tasse de thé avec nous... Sophie, allume la lampe, tandis que Gabrielle s'occupeca du thé. — Asseyez-vous, mon cher ami, et mettez-vous à l'aise.
Quand la lampe fut apportée, Michel jeta un rapide coup d'oeil sur la pièce où il se trouvait. La salle d'étude avaitpresque la même physionomie que celle de la rue de La Grandière ; pas un vieux meuble que le professeur ne reconnût. C'était toiyours le même tableau noir, les mêmes chaises de paille, la même disposition des cartes et des livres le long des murs; les plantes qui garnissaient les fenêtres et qui poussaient
flICQ'EL VBRNEUIL 237
tenrs tiges jusque dans la pièce, la rendaient encore plus semblable à celle de Tours, dootles croisées donnaient aussi sur un jardin. Pour un peu, Michel aurait pu se croire encore en Touraîne. Les Qlleltes seules avaient changé. Les regards de Vemeuil tombèrent tout & coup sur Suzanne qui se penchait pour ré^er le jeu de la lampe, et dont le visage était pleinement éclairé par la lumière concentrée sous l'abatr jour, n fut frappé de l'expression de cette figure si originale dans son irrégularité et dont tes yeux semblaient contenir tant de pensées. Au même moment, Suzanne relevait la léte; son regard surprit celui de Michel Sxé curieusement sur elle, et une légère rougeur colora ses joues pAles.
— Voici l'aînée de mes nièces, Suzanne, dit M. Jouzeau, pour rompre un silence qui commençait h devenir gAaant; ainsi que je vous l'ai dit, elle s'occupe de peinture et elle a un tableau au Salon de cette année.
Michel murmura unevague formule complimenteuse et demanda le sujet du tableau.
— C'est toutbonnement le portrait de mes sœurset le mien, répondit la jeune fille ; n'ayant pas de quoi me payer des modèles, j'û fait poser Oabrielle et Sophie ; elles lisent accoudées k la table que voici et elles s'enlèvent sur le fond clair de la fenêtre ; :
me suis représentée debout, entrain de les peii tournante demi la Itte vers elles... Vous le c'est très simple.
— En art, remarqua Michel, ce sont les
simples qm offrent le plus de difficultés et qui, en revanche, donnent tout son prix à l'œuvre^ quand on a réussi à les rendre dans leur sincérité.
Suzanne le regardait d*un air approbatif ; ce regard droit, profond et scrutateur troubla Michel. H lui semi:lait que les yeux de la jeune fille fouillaient jusqu'au fond de son être et y devinaient les tristes aventures qui avaient bouleversé sa vie. n tourna brusquement la tète vers les croisées ouvertes, qui laissaient voir les découpures sombres des massifs sur un ciel déjà ■semé d*étoiles.
— Vous avez un joli jardin, dit-il h M. Jouzeau.
— n est exigu, mais agréable... U est terminé surtout par une terrasse d'oîi Ton a une très belle échappée sur la Seine... Suzanne^ conduis donc M. Vemeuil jusque-là, pendant que je vais transporter une table et des chaises au bas du perron... U fait tiède et nous prendrons le thé dehors.
Michel suivit Suzanne^ qui le guida silencieusement le long des allées tournantes jusqu'à un tertre au sommet duquel on avait instaUé un banc de bois. De là, grâce à une coulée de verdure qui se creusait entre deux grands parcs,on apercevait dans le noir, au delà de la Seine vaporeuse, le fourmillement des lumières de Paris. Ce spectacle de la féerique illumination parisienne ne rappelant au professeur que des choses pénibles, il détourna les yeux et les reporta sur la figure étrange de la jeune fiUe dont les prunelles luisaient dans Tobscurité.
— La vue est moins bornée que dans notre jardin
de Tours, n*estrce pas?lui demanda-irelle pour rompre le silence.
— Quoi I vous vous le rappelez, mademoiselle? vous étiez bien petite alors.
— Pas si petite, répliqua-t-elle en souriant, j*avai3 quatorze ans... Je me souviens parfaitement de vous avoir vu à la maison, monsieur, et de vous avoir entendu à votre conférence.
— Âh! inurmura-t-il en se remettant brusquement à marcher... H n'aimait pas non plus à arrêter sa pensée sur cette conférence : tous ses souvenirs douloureux dataient de là. — Elle le suivit et ils se trouvèrent au milieu des massifs du jardin, tout embaumé deTodeur des lilas.
— Sans vous en douter, continua Suzanne en glis • 8ani près dé lui le long des verdures que sa robe frôlait avec un bruit léger, sans vous en douter, c'est TOUS qui m'avez ouvert les yeux sur les beautés do la Touraine, et c*est à vous que je dois de m'être occupée de peinture... Vous avez éveillé mes premières émotions d*artiste.
Il Fécoutait avec surprise ; le timbre argentin et net de cette voix de jeune fille avait pour lui le charme d*une chose goûtée dans sa primeur; jamais organe féminin n'avait encore produit sur son oreille une impression 'plus calmante et plus sympathique... Us iùrent interrompus par M. Jouzeau qui accourait vers eux.
— Que dites-vous de ma terrasse? s'écria-t-il, c'est là, en face de la grande Babylone, que Je rôve au livre.
24U MICHEL YRRNEUIL
OÙ je condenserai tout mon système éducateur... Mais venez, le thé est prêt, et pendant que nous le prendrons, Brielle et Phie nous feront un peu de musique. Bien que la musique soit un art purement sensuel, je n'ai pas cru devoir leur interdire cette distraction.
Ils trouvèrent le thé servi sur un guéridon, au-dessous des fenêtres de la salle d'étude, et Michel s*assit près du bonhomme et de sa nièce, en face du jardin silencieux; mais à peine M. Jouzeau eut-il avalé le contenu de sa tasse qu'il les quitta dé nouveau. Ce petit homme ne pouvait tenir en place, et ses nerfs, sans cesse agités, pas plus que ses idées sans cesse en ébullition, ne lui laissaient un moment de repos.
— Je vous ai fait faire des tartines, dit Suzanne en présentant à Michel une assiette pleine de pain beurré, je suppose que vous les aimez toujours.
— Comment 1 vous vous êtes souvenue de mes goûts d'autrefois? s*écria-t-il très étonné.
— Certainement... Quand on est enfant, on est très frappé de ces petits détails, et je me suis rappelé qu'à Tours vous engloutissiez toutes nos beurrées quand vous veniez prendre le thé avec mon oncle... Brielle et Phie, qui étaient très vexées, vous avaient sur* nommé « le monsieur aux tartines de beurre. »
Ils se mirent à rire tous deux. C'était la première fois depuis bien longtemps que Michel retrouvait sur ses lèvres ce rire franc et large de sa vingtième année.
Il se sentait positivement rajeuni. Le calme de cet enclos plein de lilas, le rayonnement du ciel plein d'étoiles, la musique de la voix de Suzanne et le charme
mtHSI. VBBNEUIL Sil
de ses yeux brillants dans l'ombre ; toutes ces choses ressuscitaient pour lui les sensations heureuses eL paisibles d'un temps oil la vie apparaissait ft ses regards comme un jardin mystérieusement clos, plein de promesses et d'odeurs exquises.
Dans la salle d'étude, Brielle était au piano et Sophie, d'une voix Tralche, encore qu'un peu aigrelette, chantait uns vieille chanson du xvi* siècle :
Aime- mol, bergère.
Et je l'aimerai; Ne sois point légère Je te serrlrai.
Abi qae l'amour est ga], Abl qu'il eit gai
Au joli mois de mai...
— Ahlla Touraine, soupira Michel, comme c'est loinl... Pourquoi ne peut-on pas retourner en arrière? Je voudrais être encore au temps où je venais prendre le thé chez votre oncle, dans le jardinet de la rae de La Orandière I
— C'est un plaisir, répondit Suzanne en souriant, que vous pourrez retrouver quand vous voudrez, puisque vous êtes notre voisin.
Michel releva la tâte et rencontra de nouveau les regards limpides de la jeune Qlle.
— Je vous remercie, dit-elle avec un singulier glement dans la voix.
Dix beui-es sonnaient au loin à l'église de
Cloud. Il se leva et prit congé de M. Jouzeai
trouva dans la salle d'étude, absorbé par la I
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Ut mCHBL VERNEUIL
d'un article de Revue» et ayant oublié complètement ses nièces et son hôte.
— Mon ami» dit le bonhoauBiO en le reconduisant jusqu'à la porte de la rue, sotHiMez-vous que ma maison est la vôtre et que nous seroMtoi^jours enchantés de vous voir.
Pour la première fois depuis des années, )lichel emportait une impression de joie et d*allègemei^ en regagnant son logis. Pour la première fois, il reg«^ dait le ciel étoile avec des yeux épris. Il trouvait que les jardins exhalaient une bonne odeur prin tanière et il ne sentait plus au dedans de lui cette lassitude et ce vide qui Tempôchaient de reprendre goût aux choses de la vie. Et quand il monta Tescalier obscur de sa chambre, il se surprit à fredonner la chanson de Brielle et de Phie :
Àime-moi, bergèit»
Et je t'aimer«LM
— S'jzaDoe, demanda le lendemain Phie h su sœur Binée, est-ce que M. Veni.3uil est marié?
M. Jouzeau venait de partir pour sa librairie et ïùe trois jeunes Biles, réunies dans la salle d'étude, près des fenêtres ouvertes, partageaient leur premier déjeuner avec les moineaux du jardin.
— Il l'a été, répondit Suzanne, mais sa femme est morte... II n'aime pas qu'on lui en parle et notre oucle voua prie de vous abstenir de toute espèce d'allusions ou de questions indiscrètes.
— Mais alors, s'il est veuf, reprit Phîe, c'est un parti... L'oncle Jouzeau, en l'amenant ici, a peut-être ridée d'un mariage pour l'une de nous?. ..Il est encore jeune et n'est pas mal tourné.
— Merci! déclara Brielle, je vous l'abandona s une mine de conspirateur et ce n'est pas le m inesr6ves.
— Tu es bien difilcile ! Moi je lui trouve l'aii héros de roman. Et loi, Suzanne?
244 MICHEL TERNEUIL
~ Vous êtes folles avec vos idées de mariage!... D ne peut pas entrer un homme ici sans que vous en fassiez un épouseur... Cest une maladie et je vous engage à soigner cela.
— Suzanne, répliqua Brielle, le succès te gAte... Depuis que ton tableau a réussi au Salon, tu nous traites de haut en bas... Cest révoltant!
— Suzanne cache son jeu, insinua Phie malignement, elle cherche à nous dégoûter de M. Verneuil afin de l'accaparer pour elle seule... Je m'en suis bien aperçue hier... liens, vois comme elle rougit!
— Le fait est, remarqua Brielle, qu'elle devient cramoisie.
— Vous êtes assommantes! s'écria Suzanne, dont les joues p&les prenaient efTectivement des nuances de rose de Bengale.
Elle était vexée des réflexions de ses sœurs et encore plus ennuyée d'avoir rougi. Elle quitta la salle d'études et alla se réfugier au fond du jardin; mais elle ne s'éloigna pas assez vite pour ne pas entendre Phie ajouter en riant :
— C'est bon! c'est bon! il n'y a que la vérité qui blesse.
Une fois seule derrière les massifs de lilas, elle s'assit dépitée: — Ces petites filles étaient ridicules!... Mais aussi pourquoi avait-elle rougi? — Et alors, à force de regarder au fond de son cœur, elle ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Michel Verneuil la préoccupait plus que de raison. La veille, avant de s'endormir, elle avait pensé à lui longuement. La tris-
MICHBL YBRNEUIL 2i5
iesse elle découingement qui se marquaient sur les traits et dans les moindres paroles du professeur avaient vivement éveillé sa sensibilité. Elle devinait là une douleur mystérieuse que personne ne consolait. Douée de qualités affectives, que la vie solitaire et le régime de la maisonJouzeau avaient encore avivées en les concentrant, Suzanne s'était immédiatement intéressée à ce revenant qu'elle avait jadis admiré dans son enfance, comme un héros, et qu'elle retrouvait maintenant découronné et meurtri comme un arbre atteint par la foudre. S'il eût été heureux et souriant, peut-être se fût-elle moins occupée de lui; mais, en le revoyant triste et découragé, elle s'était sentie émue, et il lui semblait qu'il n'était déjà plus pour elle un étranger.
De son côté, Michel, depuis cette première soirée passée en compagnie de Suzanne, prit doucement rhabitude de venir passer presque toutes les soirées chez M. Jouzeau. La perspective de cette visite du soir suffisait à lui faire supporter patiemment son insipide et monotone besogne de la journée. Pendant qu'il corrigeait les devoirs de ses élèves, il songeait à l'heure où il rentrerait à Sèvres et oh il prendrait le chemin de la maison de Suzanne, et cela remettait un chaud rayon de soleil dans sa vie quotidienne. Sitôt son dîner expédié, il accourait rue des Binelles, où il étdt sûr de trouver les trois jeunes filles réunies dans la salle d'étude. L'oncle Jouzeau n'abusait pas trop de son rôle d'amphitryon pour entretenir son hôte des avantages du système éducateur; il le laissait fré-
2'»6 MICUBL YERNfiUIL
quemmcnl seul près de ses nièces et s*enfennait avec ses fiches dans sa bibliothèque. Brielle et Phie, non plus, n^étaientpas trop gênantes... Suzanne et Yerneuil pouvaient se promener à leur aise dans le jardinet assombri, dont la paix profonde n'était troublée que par les coups de sifQet et le passage des trains de Versailles. Leur causerie roulait surtout sur les livres ou sur la peinture ; rarement elle devenait personnelle. On eût dit que tous deux mettaient une délicate réserve à ne point se questionner sur des sujets trop intimes. Et cependant, à mesure qu'ils se voyaient davantage, ils se pénétraient plus profondément l'un de l'autre. Un intérêt sympathique et réciproque les liait de plus en plus étroitement. Rien qu'à la manière dont Suzanne disait à Michel : « Qu'avez-vous fait aujourd'hui? » un observateur eût deviné que la pensée de la jeune fiUe avait suivi pendant tout le jour le professeur à travers les rues de Paris. Cette intimité discrète et réchauffante enveloppait Verneuil d'une atmosphère de félicité et de calme dont il avait depuis longtemps perdu l'habitude. Il la respirait avec volupté, et en môme temps il tremblsdt de la voir tout d'un coup s'évaporer. Parfois, en revenant vers son triste logis de garçon^ il se replongeait dans les souvenirs du passé et reconstituait sa vie comme un château en Espagne rétrospectif. — Jadis, à Tours, le hasard avait mis à côté de lui Suzanne ; si, au lieu de se dissiper au dehors, il se fût confiné dans sa solitude de la rue de la Grandière, il eût sans doute remarqué cette nature d'élite, et il en eût sur-
HICnEL VBRNEOIL 217
. veillé le développement avec le soin attentif d'un jardinier amoureux d'une plante préférée. Suzanne lui eût montré le même attachement qu'elle laissait entrevoir aujoutd^hui, et un jour il l'eât épousée, A sea côtés, sous sa chaude inspiration, quel travailleur fécond et puissant il aurait pu devenir ! quelle douce vie tendre et confiante ils auraient pu mener 1... Et, au lieu de tout cela, rien que des regrets et des désirs stériles I
Le plus souvent, il faisait effort pour effacer le souvenir du passé, pour se rattacher avidement au présent, afin d'en goûter toute l'exquise saveur, — Entendre chaque soir la voix d'argent de Suzanne, partager ses promenades dans le bois de Meudon, sentir chaque jour cette intimité devenir plus familière, plus tendrement affectueuse, n'était-ce pas encore du bonheur?... Malheureusement cette joie était gftlée par d'amères préoccupations. — Michel craignait toi^ours que quelque hasard apprit aux membres de la famille Jouzeauqu'ilétfûtencoremariéetqu'il leur avait caché sa situation tristement équivoque. — Et alors qu'adviendrait-il de cette intimité que Verneuil savourait si délicieusement? Si, au onotraire, Suzanne continuait & ignorer la vérité, la situation n'était pas moins cruelle et périlleuse. Pour calmer les scrupules de sa conscience, Michel se promettait de ne jamais laisser voil è. la jeune Ûlle la tendresse passionnée qu'il avait, conçue pour elle. Persuadé que cet amour n' que de son côté et que Suzanne, pour sa pari portait dans leurs relations quotidiennes qu'ui
248 MICHEL VBRNBDIL
ment d'affectueuse camaraderie, il se croyait assez fort pour maîtriser sa passion, n la renfermait scrupuleusement au dedans de lui, s*imaginant que rien n*en transpirait au dehors, et il s'appliquait en toute occasion à la déguiser sous les couleurs d*une fraternelle affection.
— Ellen'en saura jamais rien, songeait-il, et si elle venait à s'en apercevoir, je n'hésiterais pas à m*éloigner, plutôt que de troubler la tranquillité de cette vie déjeune fille.
En raisonnant ainsi, il était sincère, mais il comptait sans un sentiment dont la nature violente allait déranger toutes ces sages combinaisons : — la jalousie.
Peu de temps après l'introduction de Michel dans l'intérieur de la famille Jouzeau, Francis Lechantre, cet artiste qui demeurait dans le voisinage et qui revenait parfois de Paris en compagnie de l'ancien professeur, se mit à visiter plus fréquemment la maison de la rue des Binelles- Francis Lechantre avait passé la quarantaine, mais il était resté très jeune physiquement et moralement. Doué d'une légèreté d'oiseau, il traversait les chemins de la vie en les efDeurant du bout de l'aile et ne s'y posait que lorsqu'il trouvait une place fleurie et ensoleillée à son gré. Pour lui, il n'y avait de sérieux au monde que ce qui touchait à son art. *La politique, la philosophie, les questions financières, tout cela était classé dans la catégorie des choses accessoires et ennuyeuses. Trouver un ton juste, faire brillamment chanter une gamme de cou-
HICBELTBRnKDIL SI»
leurs, rendre avec précision un jen de lumi&re, c'élait 1& l'unique préoccupation de Lechantre. D produisait peu, travailiant mystérieusement et minutieusement, comme l'oiseau construit son nid. De temps en temps,
- il arrivait avec un petit paysage savamment composé, plein de détails très fins et Irbs vitus. Il le vendûl fort cher, et vivait là^dessus pendant des mois, salisfaisant alors voluptueusement une enfantine sensualité de poète, plus éprise de la couleur des mots que de la réalité des clioses. Dans le vin qu'on lui servait, ce n'était pas tant la qualité qui le charmait, c'était avant tout le nom sonore et exotique du cru, la forme étrange du flacon, l'élégance du verre qu'il portait & ses lèvres. Il vivait par les yeux et par les oreilles. Son enthousiasme montaitcomme une mousse pétillante & propos d'une fleur nouvelle, d'un beau vers, d'uujoli bas de jambe chaussé de soie bleue, et de même, cette exaltation tombait à plat pour un rien : un mot dissonant, une pluie intempestive, une fausse note.
Le succès très vif et très imprévu du tableau de Suzanne au Salon avait tout d'un coup attiré l'attention de Ijechantre sur la jeune Qlle. Jusque-là, il avait passé près d'elle sans l'apercevoir; le charme et discret de cette nature renfermée lui avait ■ Mais maintenant que le succès la mettait en commençait h la regarder de plus près et
'qu'elle ne manquait ni d'originalité ni de était parti l&-dessus, se montant la tète, se amoureux de Suzanne et rêvant déjà un mai
Î20 MICHEL YEB1IS01L
associerait leurs deux talents. A dater du jour où crotte fantaisie lui avait traversé le cerveau, il était devenu un hAte pins assidu de la maison Jouzeau, et sa qualité de confrère avait amené entre lui et Suzanne im échange de relations familières qui troublaient cruellement le cœur de Michel. Les assiduités du peintre irritaient Vemeuil d*autant plus violemment ja'il se sentait incapable de lutter contre son rivaL x Son rival! » A proprement parier, il n*y avait niême pas de rivalité possible, puisque Lechantre, s'il était ai*cueilli par la jeune fille, pouvait lui offrir le mariage, tandis que Michel ne pouvait être pour elle qu'un ami compromettant. Il n'était pas libre de Tépouser et, par conséquent, la plus simple honnêteté lui ordonnait non seulement de se tenir à l'écart, mais encore de ne point chercher à faire échouer les projets de Francis Lechantre. H adorait Suzanne, et cette affection devait rester enfouie au fond de son cœur. Pour la première fois, en tressaillant sous l'aiguillon de cette souffrance nouvelle, il comprenait ce que c'était que le véritable amour, et combien ce sentiment, fait de tendresse, d'abnégation et de dévoûment, ressemblait peu à la passion égoïste qu'il avait éprouvée autrefois.
Bien que ce fût pour lui un supplice de se trouver chez le bonhomme Jouzeau en même temps que Lechantre, et d'assister sans se trahir auxfilirtations trop expansives du paysagiste, il ne pouvait se passer de voir Suzanne. — Un samedi soir qu'il s'était débarrassé de ses leçons plus tôt que d'habitude, il avsU
pris tout droit le chemiD de la maison Jouzeau en quittant la station de Bellevue. Quand il entra dans la salle d'étude, il n'y vit que les deux plus jeunes nièces du comptable. Brielle était au piano, jouant sans se lasser son étemelle valse de Métra, et Phie profitait de l'absence de son oncle pour dévorer un roman de cabinet de lecture. Les jeunes filles, en relevant la tête, surprirent le regard déçu que Michel jeta dès l'entrée sur la place vide de Suzanne ci suit ies deux seules occupantes du cabinet de travail.
— Elle n'y est pas, dit malignement Phie sans attendre la question de Michel. Il faudra, monsieer Vemeuil, vous contenter de notre humble société.
— A moins, ajouta Brielle, qui ne résista pas au désir éfà donner aussi son coup de patte, à moins que vous ne préfériez monter jusqu'au bois des Fonceaiix. Je crois que Suzanne est allée y travailler avec M. Lechantre.
Le front de Michel se rembrunit davantage et il s^assit près de la fenêtre avec une mine si soueieuse que Brielle, — bonne fille au fond, — en eut pitié.
— Il la suit comme son ombre, continua-t-elle. Pauvre garçon I il ne fait pas ses frais.
— Brielle I chuchota sévèrement Sophio, qui croyait devoir jouer au Mentor en l'absence de Aon aînée, Brielle, quel langage 1 n'en es*tu pas fioni^use?
— Oh! roule de gros yeux tant que tu voudras, ça ne me fait pas peur... M. Lechantre perd son temps, et Suzanne a d'autres idées... Voilà! dit Brielle, en secouant la tête d'un air comiquement mystérieux.
252 MICHEL VBRlfBUIL
— Tais-toi doncl répliquait Phie à voix basse ei avec un accent de réprobation.
Michel prêtait Poreille et ne tenait plus en {dace.
-^ Je vous quitte, mesdemoiselles, dit-il en prenant son chapeau ; je reviendrai quand M. Jouzeau sera de retour.
— Surtout, lui cria Phie, n*allez pas répéter à Suzanne les sottises inventées par cette tète de linotte I
Il était déjà dehors, suivant la route qui monte vers la forêt. Quand il fut dans le bois des Fonceaux, il ralentit le pas. La journée avait été chaude, mais le soir qui approchait avait mis un peu de fraîcheur dans Tair; les rayons déjà obliques du soleil allumaient des flambées d'or rougi dans le fouillis des broussailles et sur les ornières des chemins, où des nuées de moucherons dansaient silencieusement. — Non loin des murs de Tétang des Fonceaux, à un endroit où Tavenue de Yillebon coupe perpendiculairement l'allée qui descend à la mare Adam, le taillis enferme dans sa végétation touffue une étroite clairière qui contourne les ruines d'un vieux mur à demi démantelé et déjà en partie recouvert par des arbustes et des plantes grimpantes. Un étroit sentier enfoui dans les branches accède seul à ce coin solitaire, ignoré de la plupart des promeneurs et où des bandes d'oiseaux se donnent rendez- vous. L'endroit est paisible, ombreux et frais, même en plein nïidi,et Michel savait que Suzanne l'avait choisi pour y faire des études de plein air. Ce fut de ce côté qu'il se dirigea; mais^
HlCnEL VERNBUIL 153
& peine eut-il hasardé quelques pas dans le petit sentier, qu'il s'arrêta en entendant ]a voix de Francis Lechantre, dont les articulations nettes et comme martelées 9e détachaient très distinctement au milieu du silence environnant. Michel ne put résister & In tentation d'écouter saiis être vu ; au lieu de continuer à suivre les méandri39 du sentier, il se glissa dans un fossé qui régnait en contre-bas, et là, profitant de ce que le terrain humide amortissait le bruit de son pas, il put, protégé par les ramures, s'avancer jusqu'à l'endroit oîi se tenaient les deux interlocuteurs.
Lechantre avait terminé son étude et emballait son attirail, tout en continuant de causer avec sa vervo habituelle. Suzanne, assise sur un pliant, l'écoutait, impassible et sérieuse, sans cesser de poser de petites touches de couleur sur son ch&ssis.
— Mademoiselle, disait le peintre, je n'y vais pas par quatre chemins et je vous parle k la bonne franquette. Vous me connaissez... Pour le quart d'heure il n'y a pas beaucoup d'artistes qui puissent damer lo pion & votre serviteur soua le rapport de la précision et de la sincérité... Les plantes, les oiseaux et les insectes n'ont pas de secrets pour moi, je les ai étudiés h fond; je ne suis pas de ces paysagistes en chambre qui sont incapables de distinguer un charma d'un bôtre et un bouleau d'un tremble... Quand je peins un arbre, c'est que j'ai vécu intimement •"""« lui; je sais au juste quand ses feuilles commenc pousser, quelle forme elles ont en été et quelle m en automne... Aussi ma peinture a des dessous »5
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des et, au lieu de se démoder, elle gagne en vieillissant, comme le bon vin... Dans cent ans elle se tiendra encore... Je ne produis pas beaucoup, mais je vends mes toiles au prix que je demande... J'ai qu.irante ans, le pied leste, l'estomac solide, les dents saines, le cerveau bien équilibré et le cœur sur la main. — Voulez-vous m' épouser?... Dites oui, et je vous enlève au régime végétal du père Jouzeau pour vous faire un petit intérieur capitonné, moeUeux, duveté comme un nid de rossignols...
— Mon cher monsieur Lechantre, répondait gravement Suzanne, je vous remercie, je suis très flattée de votre proposition, mais je vous répète encore une fois que je ne puis l'accepter... Je ne désire pas me marier.
— Pourquoi?... Qui diable vous pousse à rester célibataire chez votre maniaque d'oncle, qui vous nourrit de salade et de riz au maigre?... Un régime gris el débilitant qui finira par vous enlever le sentiment de la couleur 1
— J'ai d'abord un motif très sérieux, c'est de ne pas abandonner mes deux jeunes sœurs qui feouffrent encore plus que moi du régime dont vous parlez...
-^ Ahl murmura Lechantre, un moment arrêté par cette' objection; il levait le nez en l'air comme pour chercher si quelque oiseau ne lui fournirait pas un moyen de Ja réfuter. — Puis, après un silence, il repartit :
— Eh bien! qu'à cela ne tienne, vous emmènerez les deux jeunes filles et elles vivront avec nous
HICBEL VEHNBUIL 33S
Pour qui connaissait Lechantre c'était un gros sacriGce et Suzanne en fut touchée. Gela se sentait à l'altération de sa voix, quand elle répliqua :
— Vous êtes un brave garçon, monsieur Lechantre, et je vous suis reconnaissante de votre proposition... Mais là, vrai, je ne puis accepter...
Lechantre fourrait désespérément les mains dan^ les poches de sa jaquette.
— Alors, 80upira-t-il, c'est qu'il y a un motif que vous ne me dites pas?
Silence. Suzanne baissait le nez sur sa toile, et peignait nerveusement sans desserrer les lèvres.
— Songez qu'il n'y a rien de plus triste que de rester vieille fille, poursuivit-il ; Thomme n'a pas été créé pour se figer dans la solitude du cœur, ni la femme non plus.. . Le célibat n'est pas toujours drAle, j'en sais quelque chose!
— Eh bieni insinuait la jeune fille en souriant, si vous êtes fatigué à ce point de la vie de garçon, pourquoi n'épouseriez-vous pas Brielle ou Phie?... Elles ont plus que moi la vocation du mariage.
— Vous âtes bien bonne! répondait ironiquement le paysagiste un peu vexé, mais Brielle et Phie no me disent rien, tandis que vous, Suzanne, vous avez tout ce qu'il ftmt pour être la femme d'un peintre. — Allons, fyoutait-il en prenant la poignée de sa boite de couleurs et en endossant son sac, je me berce i
de l'espoir que ce n'est pas votre dernier mo vous laisse le temps de la réflexion...
— C'est tout réfléchi, mon cher Lechantre,
Sb6 MIGUEL YERiNËUIL
peux pas accepter... N'insistez plus, nous nous fâcherions!
— Je me tairai donc, car je serais désolé que nous fussions fâchés.. .Mais vous avez bouleversé toutes mes idées et je vais être huit jours sans pouvoir trouver un ton juste... Sans rancune pourtant I... Je reviendrai vous voir quand j'aurai repris le dessus.
— Sans rancune, certainement!... Nous serons toujours bons amis, dit-elle en lui tendant la main. — Au revoir, et si vous passez devant la maison, ayez la bonté de prévenir mes sœurs que je rentrerai dès que mon étude sera finie...
Il avait bouclé son sac et s'éloignait, en prenant la chose assez philosophiquement, comme c'était son habitude d'ailleurs dans la vie. Quand il eut disparu derrière les halliers et que son pas se fut éteint dans la direction de l'avenue, Michel sortit bruquement de sa cachette. Au bruit des branches froissées, Suzanne tourna la tête et tressaillit en l'apercevant.
— Comment! vous étiez là? s'écria-elle, effarée et rougissante.
— Oui, répondit-il avec un accent où il y avait une sorte de vibration joyeuse, j'étais là... Je dois vous avouer que j'écoutais et que j'ai tout entendu.
— Ça, c'est très mal, reprit Suzanne en quittant sa palette... Puis tournant vers lui ses yeux limpides : — Vous auriez mieux fait de vous montrer et de nous interrompre, vous m'auriez rendu service... Ça n'est pas commode de refuser une proposition désagréable, tout en évitant de blesser la personne qui vous l'adresse.
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— LMdée du mariage vous est-elle désagréable à ce point? Ayez-vous réellement une vocation décidée pour le célibat?
En lui posant cette question, Michel se promenait avec agitation à quelques pas d*elle, sans la regarder. — Une vive lueur monta dans les yeux de Suzanne et éclaira doucement sa physionomie pensive, tandis qu'une émotion délicieuse souleva les sobres contours de sa poitrine. Elle resta un moment silencieuse, les regards brillants, les lèvres entrouvertes, comme dans l'attente d'une bonne nouvelle vaguement pressentie. Assurément, Michel allait parler; il allait lui dire ces choses auxquelles elle ne pensait jamais sans un battement de cœur; il allait lui faire cet aveu qu'elle avait déjà cru lire dans les yeux, dans les intonations, dans le silence même du professeur. D'une voix un peu tremblante elle murmura : *
— Non, le mariage en lui-môme ne m'efTraie pas, au contraire...
Michel continuait à marcher le long des prlmelliers voilés de clématite, les bras croisés et la tête penchée ; on eût dit qu'un pénible combat se livrait en lui; après un long silence, il parut faire un violent effort et reprit brusquement :
— Alors, pourquoi avez-vous refusé la proposition deLechantre?... C'est un galant homme, il a du talent, une position honorable et... en un mot, tout ce qui peut assurer le bonheur d'une femme...
Tandis que ces paroles sortaient péniblement de sa bouche et comme malgré lui, un rapide changement
toS MICHEL VERNEUIL
s^opéraH dans le visage et rattitude de Suzanne ; ses yeux s* assombrissaient, une pâleur de morte donnait à ses traits une expression tragique, et ses lèvres étaient agitées par un frémissement nerveux.
— Ainsi, balbutîa-t-elle, vous m'auriez conseillé d'accepter?
— Je... Suzanne, qu'avez-vous? Que se passe-t-il? — Il avait enfin osé tourner ses regards veis elle, et sur ses joues décolorées il venait d'apercevoir des larmes. Avec emportement, il se jeta à genoux et prit dans les siennes les mains glacées de la jeune fille. .
— Suzanne, je vous ai fait de la peine... Oubliez ce que j'ai dit, je n'en pensais pas un mot, je mentais... Je serais désespéré de vous savoir à un autre, car je vous adore I
Devant la douleur muette et pourtant si éloquente de larjeune fille, les honnêtes résolutions de Michel n'avaient pu tenir debout. D avait maintenant la certitude qu'elle l'aimait, et cet amour qui se trahissait soudain emportait comme un robuste coup de vent toutes ses hésitations, tous ses scrupules. Vemeuil penchait la tête vers les petites mains frôles qu'il tenait toujours dans les siennes et tout d'un coup il les baisa avec passion. Sous ces caresses inattendues, Suzanne frissonnait délicieusement et une lumière mouillée de larmes recommençait à briller dans ses yeux bruns, tandis qu'un faible sourire entr'ouvrait de nouveau ses lèvres frémissantes.
— mon Dieu I balbutia-t-eUe encore étouffée par rémotion trop vive, et ayant peine à respirer
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— Pardonnez-moi, reprit Michel, j'étais fou... Si vous saviez!... Si je pouvais vous expliquer!...
Elle rinterrompitpar un culorable élan de tendresse ^virginale et confiante :
— Ne m'expliquez rien, murmura-t-elle en posant doucement Tune de ses mains sur son épaule, vous m'aimez... J'en suis si fière, si heureuse!... C'est tout ce que je veux savoir aujourd'hui.
Et il lui obéit, il fut lAche et ne dit rien. Il ne se sentit pas le courage de troubler, par un aveu brutal, cette heure exquise de bonheur pur, la seule qu'il eût goûtée depuis des années. Il s'accrochait au présent comme un naufragé s'accroche à une bouée de sauvetage. U restait immobile, noyé dans une extase dont il aurait voulu prolonger la durée pendant des éternités. — Il faisait si bon dans ce coin oublié de la forêt, sous l'ombre allongée des grands arbres, dont le soleil déclinant rougissait les hautes branches! Tout autour d'eux montait dans les ronces en fleurs un bourdonnement d'insectes, et cette musique sourde semblait encore accroître la profondeur de la solitude qui les isolait du reste du monde. Quand le dernier rayon de soleil s'envola dans le ciel d'un bleu de turquoise, tout au loin, par-dessus les bois pacifiques, la sonnerie des cloches de Sairit-Cloud annonçant le dimanche, vint bercer les deux amoureux avec ses riches notes d'or, qui vibraient dans l'air tiède comme l'écho de leurs paroles de tendresse.
— Il faut nous en retourner, soupira Suzanne en relevant la tête vers le ciel brunissant.
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Michel lui aida à serrer dans la boite l'étude inachevée, puis lentement et comme à regret, ils reprirent le chemin de Bellevue.
La jeune fille s'appuyait bravement et fièrement au bras du professeur et elle tournait vers lui des yeux illuminés de joie et d'amour. Au sortir du bois, quand ils aperçurent devant eux les collines estompées d'une chaude vapeur, les moutonnements de verdure sombre qui descendaient vers la Seine empourprée, et tout en haut le ciel pur où pointait une première étoile, Suzanne eut un élan d^enthousiasme, comme si ce spectacle s'offrait à elle pour la première fois.
— Que c'est beaul s'écria-trcUe en se serrant contre Michel, et que je suis contente I
Et lui, la voyant si heureuse, se sentait pris d'une cruelle angoisse. Il se demandait avec un douloureux tremblement comment il oserait maintenant faire crouler tout cet édifice de bonheur, en avouant à cette enfant rhorrible^ vérité.
fausse note ; elle lui savait gré d'avoir si vite retrouvé sa belle humeur et son insoucieuse légèreté.
— Allons I dit-elle en riant, vous avez voulu nous niontrer qu'une nuit blanche vous laisse le teint frais et que les vrais artistes ont toujours vingt ans... C'est très bien, cela, Lechantrel... Maintenant, faites-nous le récit de votre petite fête nocturne... en glissant, bien entendu, sur les détails qui seraient par trop jeunes...
M. Jouzeau venait de partir pour sa librairie; Brielle et Phie, charmées de cette distraction inattendue, qui promettait d'égayer leur matinée, s'étaient rapprochées de Tartiste, et, les coudes sur la table, le front dans les mains, tendaient vers lui leurs têtes curieuses pondant que Suzanne, assise sur le rebord de la fenêtre, lavait tranquillement ses pinceaux.
— D'abord, reprit Lechantre, il faut vous dire que je n'étais pas en veine de travail...
Il s'arrêta, lança une œillade mélancolique dans la direction de Suzanne et ajouta :
— J'avais eu un gros ennui, la semaine dernière, et je voyais la nature trop en noir... Pour me secouer, je suis allé chez Zimmer, un vieux camarade d'école que j'avais négligé depuis des mois,, et qui m'a invité à souper à la cascade en compagnie d'une bande d'artistes de nos amis. A dix heures, nous sommes partis en voiture. Vous savez quelle belle nuit il faisait hier... mes enfants, ce restaurant de la Cascade était féerique!... Je ne suis pas un mondain et je ne fréquente guère ces endroits-là, mais, vrai, j'étais
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i^baubi... Cette flambée de lumière dans la masse noire du bois; ces voitures dont on voyait les laotemescourir psrmiles arbres commedes vers-luisants; ces belles dames en robes & traîne, descendant de leur équipage dans un ruissellement de soie et de velours ; et puis, comme accompagnement, de la musique, et quelle musique I... Arany, le peintre hongrois, nous avait amené un orchestre de tsiganes, et, pendant le souper, ils ont joué des marches et des tardas qui auraient galvanisé des statues. Nous buvions du tokay en suçant des écrevisses, aux sons du Isimbalom et des violons, ni plus ni moins que des Magyares... Au petit jour, nous écoutions encore ces musiciens endiablés qui nous donnaient le vertige. C'était du délire, et quand les soupeurs sont repartis pour Paris, je suis resté seul dans le bois, préférant m'en revenir & pied pour mieux savourer mes émotions de ta nuit... Les tailhs étaient si beaux ce matin au lever du soleill.. Quels jolis tons Qns et perlés dans le ciel, dans les herbes mouillées, sur 'a Seine vaporeuael.. C'était paradisiaque, et je me promenais 1& dedans comme un prince, en me jouant à moi tout seul la marche de Kakoczy. Vous n'avez pas idée de l'enchantement où m'a plongé cette nuit fantastique! Enfin, pour mettre le comble & mes émerveillements, figurez-vous que j'ai appris en soupant une chose très éLrangf va bien vous étonner... Je vous la donne en i vous la donne en mille!
— Dites tout de suite, cela vaudra mieux 1 Phie.
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— U 8*agit de M. Michel Yemeuil, cet ami de votre oncle.
Suzanne tressaillit.
— Eh bien? fit-elle avec un mouvement d'impatience.
— Eh bien! il parait qu'il est marié.
— Allons donci interrompit Brielle, il Ta été, mais Ba femme est morte.
— Morte?.. La bonne histoire 1 Elle se promenait cette nuit en chair et en os h la Cascade... Zimmer, qui la connaît, me l'a montrée... Une créature superbe, avec des yeux bleus longs comme ça, un sourire éblouissant et une toilette !.. Rien qu'avec le prix du point de Venise qui garnissait sa robe, j'aurais de quoi me bâtir une maison de campagne.
Suzanne n'avait pas fait un geste ni desserré les lèvres; elle restait pétrifiée sur le rebord de la fenêtre, tournant vers le jardin son visage d'une pâleur livide, fixant ses prunelles dilatées sur deux capucines que le vent remuait et dont eHe suivait machinalement la monotone agitation.
— Vous devez vous tromper, reprit Brielle; M. Verneuil a positivement déclaré à mon oncle qu'il avait perdu sa femme.
— Qu'il l'ait perdue, répliqua plaisamment Lechantre, ça ne fait de doute pour personne, car elle l'a quitté voilà tantôt trois ans... Zimmer m'a raconté la chose en détail... Ils se sont séparés h l'amiable; elle ne porte plus le nom de son mari, et elle est... mais chut I le reste de l'aventure ne regarde pas les demoiselles.
MICnEL VËtlNEUIL 2tii
Suzanne s'était retournée brusquement avec une raideur automatique.
— En voilà assez, monsieur Lechantre. murmurat-elle d'une voix altérée, les affaires de M. Verneuîl no noub regardent pas, et vous pouvez vous dispenser de continuer !
Francis Lechantre, interloqué, l'examina un moment sans répondre, et fut stupératt du changement qui s'était opéré dans le visage et dans le ton de la jeune flUe.
— Abl c'est différent, balbutia-t-il, mettons que Je n'ai rien dit!...
11 se retourna vers Brielle et Phie et remarqua qu'elles avaient, de leur côté, la mine contrainte et guindée de personnes qui assistent h une conversation pénible. Brielle se mordait les lèvres et Phie feuilletait un livre en affectant un air très affairé. — Il comprit que ses conGdences avaientjeté un froid, et, consultant ostensiblement sa montre :
— Diantrel s'exclama-t-il, je babille et je m'aperçois que je vous fais perdre votre temps... Je ne veux pas être indiscret, mesdemoiselles, et je vais regagner mon atelier.
n prit son chapeau et s'avança ver« la porte. Comme personne ne Ht mine de le retenir, il tourna le bouton et s'esquiva.
Dès qu'il fut dehors, Brielle se leva \mpé ment, et, regardant Suzanne, qui était restée dans sa rigide attitude de statue :
— Mariél s'écria-t^elle, quelle horreurl.. A
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homme avait quelque chose de louche, et ce n'était pas sans raison que je me défiais de sa mine de conspirateur.
— D ne faut jamais croire que la moitié de ce qu'on dit, commença Phie avec son air bon apôtre; M. Lechantre est si étoumeau!... Il entend les choses de travers et les répète de môme... N'importe, ma pauvre Suzanne, ajouta-t-elle d'un ton de commisération, à ta place, je voudrais en avoir le cœur net. Il faut charger notre oncle de demander des explications à ce monsieur et, si elles ne sont pas nettes, de lui fermer notre porte.
— Je vous défends de rien dire à notre oncle avant que j'aie vu moi-même M. Verneuil, répondit enfin Suzanne d'une voix saccadée et sifflante. Du reste, il doit monter ici cette après-midi... Quand il viendra, vous me laisserez seule avec lui.,. Voilà tout... N'en parlons plus.
— A quelle heure veux-tu déjeuner? hasarda Brielle pour changer la conversation.
— Je n'ai pas faim... Ne m'attendez pas.
Elle ouvrit la porte et, marchant avec des mouvements de somnambule, elle descendit au jardin. Le soleil y tombait d'aplomb et les arbustes trop peu élevés ne projetaient sur le sol qu'une ombre insuffisante. L'air commençait à s'embraser sous la réverbération des murs blancs et des allées sablonneuses, et cependant Suzanne se sentait glacée. Elle frissonnait, une pression douloureuse l'étreignait aux tempes et derrière les oo^eilles : elle alla s'asseoir sur un banc
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placé dans le seul coin ombreux du jardinet, et là, tandis que Fair chaud tremblait sous le brasillement du ciel enflammé, elle essaya de rassembler ses idées et de penser.
— Marié! Michel, marié I... Ce n'était pas possible!
Et cependant Lechantre avait donné des détails précis; il avait vu cette femme, et Zimmer lui avait conté toute Thistoire... Alors elle se rappelait certaines hésitations, certaines réticences de Michel, auxquelles elle n'avait d'abord prêté aucune attention et qui maintenant jetaient sur le passé d'inquiétantes lueurs. Elle ne songeait pas à accuser le coupable, à le maudire de l'avoir trompée. Elle ne pensait qu'à son amour violemment menacé, à cet amour meurtri et qui, tout saignant, demeurait encore vivace ; elle sentait avec effroi qu'elle n'aurait jamais la force de l'arracher de son cœur... Et cependant il le fallait, maintenant que tout espoir lui était enlevé, maintenant qu'elle connaissait la navrante vérité. — Marié I Et cette autre femme vivait, et le bonheur de Suzanne n'avait duré que deux jours!
Elle resta ainsi pendant des heures, indifférente à la chaleur du plein midi, qui lui tombait sur la tête à travers la feuillage grêle des acacias ; puis, tout d'un coup, elle tressaillit. La sonnette de la porte d'entrée venait de tinter; un pas viril résonnait sur les dalles du couloir... C'était lui! Son cœur se contracta au point de l'étouffer. Elle se leva néanmoins et lentement elle revint vers la salle d'étude où Michel l'at- Icndait déjà.
SAS MICQEL YERNEUIL
Penché sur le chevalet, il examinait une aquarelle commencée, quand la jeune fille entra. Au bruit de la porte refermée, il leva la tête, vit Teffrayante pâleur de Suzanne et s*élança vers elle, les mains tendues :
— Chérie, qu'avez-vous? s'écria-t-il.
Mais elle Tarréta d'un geste énergique.
— Non! avant tout, répondez-moi : on dit que vous êtes marié... Est-ce vrai?
Il recula comme s'il eût reçu un coup en pleine poitrine, pâlit à son tour, baissa tristement les yeux et balbutia d'une voix à peine distincte :
— C'est vrai...
11 y eut un moment de silence poignant dans la petite salle d'étude, dont les contrevents avaient été poussés pour empêcher la grosse chaleur de juillet d'y pénétrer; — un moment de silence formidable, troublé seulement par la voix de basse d'un bourdon qui butinait au dehors parmi les capucines de la plate-bande.
— C'est indigne I reprit enfin Suzanne d'une voix sourde en se tordant les doigts.
— Suzanne I
Elle agita la main comme pour lui signifier qu'elle ne voulait rien entendre.
— Laissez-moi I... Que vous avais-je fait pour me traiter aussi outrageusement?... Vous avez abusé de ma bonne foi, dans quelle intention? j'ose à peine me le demander I Quelle opinion aviez-vous donc de moi? à quelle créature croyiez-vous avoir affaire?... Ah! je souffre cruellement, et ma pire soufirance, c'est encore d'en être réduite à vous mépriserl
— Ne m'accablez pas, murmura-tril avec un accent prorondément navré, je suis déjà si malheureux!.. Je vous ai trompée et je suis impardonnable, ffiais c'est la crainte de vous perdre qui m'a rendu l&che à ce point... Au commencement, jevous aimais sans espérer que voua m'aimeriez & votre tour et je me disais : A quoi bon parler? & quoi bon étaler devant elle mes misères et mes humiliations?.. A côté de vous, j'oubliais tout : la honte du passé, les tristesses de ma vie manquée... Et, il y a deux jours, quand j'ai su que vous m'aimiez...
— C'était alors qu'il fallait parier, interrompit durement Suzanne ; pourquoi avez-vous gardé le silence ?
— Ah! alors la tête m'a tourné... Nous étions si heureux I&-bas, au fond des bois, que je n'ai plus eu le courage de prononcer le mot qui devait ruiner notre bonheur... J'ai tout remis au lendemain, et le lendemain, ce même bonheur m'a fermé de nouveau la bouche. Je n'osais plus remplir mon devoir d'honnête homme, je tremblais, au contraire, qu'une indiscrétion vint vous apprendre la vérité et me chasser de votre cœur... Hélas 1 c'était pourtant inévitable, et aujourd'hui je n'ai plus devant moi que le vide... .
Us'arréta aumilieu delapièce, tremblant, désespéré, farouche ; ses yeux ef&ayés semblaient déjà voir 1&bas, dans la direction du tableau noir, ce vide ténébreux dans lequel il allait retomber.
Suzanne s' et ai tas si se près delà table. Elle)' en fixant sur lui un regard douloureux, et des lui montaient & la gorge.
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— Oui, dit-elle, nous sommes malheureux!
Il tressaillit, se rapprocha d'elle et^ lui mettant doucement la main sur Tépaule :
— Pauvre enfant, je dois vous faire horreur 1 Elle secoua la tête.
— Non, répondit-elle, en retrouvant sa voix sympathique et pénétrante, j3 vous plains, et je me fais pitié... Vous étiez tout pour moi et maintenant c'est tinil
— Fini! s* exclama- t-il, non, ce n'est pas possible! U n*y a pas de loi humaine qui puisse m'empêcher de vous donner toute ma vie... Suzanne, répondez-moi franchement : malgré mon triste passé, malgré mon mensonge, m'aimez-vous encore?
— A quoi bon cette question? répliqua-t-elle en tournant vers lui ses grands yeux si limpides et si sincères, si je ne vous aimais plus, je n'aurais pas le chagrin qui m'étouffe en ce moment.
— Alors, reprit-il d'une voix raffermie, rien n'est perdu, rien n'est fini, si vous avez confiance...
Elle avait relevé la tête et le regardait d'un air efaré.
— Je ne vous comprends pas.
— Écoutez, continua-iril en s' exaltant, la femme qui m'a trompé et que j'ai quittée, est morte pour moi comme je le suis pour elle. Elle a brisé elle-même le lien qui m'attachait, et il n'est pas juste que sa faute nous rende à jamais malheureuXi.. Moi, passe encore!... Mais vous, Suzanne, vous si innocente de toutt vous si pure !... cela ne peut pas être!
— Gela est pourtant, puisque je ne puis plus devenir votre femme.
— Suzanne, notre attachement est aussi sérieux que 8*il avait été consacré par une cérémonie civile ou religieuse... Vous m'aimez et je vous aime : eh bien! partons, allons vivre dans un coin obscur où nous serons libres d'être Fun à l'autre I
Elle s'était levée toute frémissante.
— Oui, poursuivit-il avec emportement, vous n'êtes pas une bourgeoise ; vous avez l'esprit assez large pour vous mettre au-dessus d'une formule et d'un préjugé... Nous ne pouvons être éternellement victimes d'un mariage annulé en fait et qui, si le divorce existait, serait dès demain légalement dissous.
— Assez I... Ce que vous rêvez est impossible !
— Ne dites pas alors que vous m'aimez, puisque le respect humain est plus fort que voire affection I
— Nous avons deux façons différentes de comprendre l'amour, murmura-t-elle d'une voix étranglée.
— Mais la vôtre, Suzanne, c'est la séparation, c'est la souffrance sans espoir et sans issue... Me laisserezvous sortir seul d'ici et retomber dans un désespoir qui sera la fin de tout?
Elle ne répondait pas. Elle s'était rassise, les coudes sur la table, la figure dans les mains, essayantde comprimer les sanglots qui lui montaient à la gorge. Lui, de son côté, était allé se jeter sur une chaise, dans un coin obscur, près du grand tableau noir. Le silence avait repris possession de la salle d'étude. Au dehors, tout s'immobilisait dans l'assoupissante chaleur des
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après-midi d'été. Un reflet de Taveuglaiit soleil du jardin montait dans rentrebftillement des contrevents et se jouait pacifiquement en moires dorées sur la blancheur grise du plafond. Michel ne bougeait pas ; on eût dit qu'il cherchait à s'enfoncer dans Tombre du grand tableau et à se faire oublier. Suzanne n'osait plus ni le regarder ni parler, de peur que les sanglots qu'elle refoulait à grand'peinë ne vinssent à jaillir de ses lèvres. Tous deux, anxieusement, avec un tremblement de tout le corps, songeaient à la fuite des minutes trop brèves qui les séparaient maintenant de l'heure inévitable de l'adieu étemel. — Quand ce reflet de soleil aura disparu du plafond, se disait Suzanne, ce sera fini à tout jamais : la porte se refermera sur lui et je ne le reverrai plus. — Elle se reprochait de ne pas profiter de ces minutes dernières pour emplir ses yeux de la vue de celui qu'elle aimait, et en même temps elle avait peur qu'en le regardant trop tendrement, elle n'eût plus la force de le renvoyer. — Et cependant, il le faut, il le faut! se répétait-elle, et plus je tarderai, plus nous souffrirons tous deux... mon Dieu, que j'ai de chagrin I
Michel, aff'aissé sur sa chaise, attendait toujours. D ne pouvait croire quetoutflitirrévocablementterminé. Il espérait encore que Suzanne parlerait, qu'un mot d'amour ou de pitié tombé de sa bouche le rappellerait près d'elle; que quelque chose, — il ne savait quoi, — surviendrait pour mettre obstacle à ce terrible déchirement. Mais un silence' implacable continuait à régner dans la salle d'étude ;la maison entière dans sa profonde impassibilité semblait crier à Michel :
— Tu n^as plus rien à attendre de nous 5
Tout à coup dans ce silence accablant une lointaine rumeur seBt entendre; une trépidation sourde d'abord, puis plus accentuée, secoua les murs de la mai* sonnette, dont les vitres se mirent à trembler; un roulement de tonnerre, entrecoupé de sifflements aigus, retentit au dehors; le train-poste de Bretagne passait comme un ouragan à travers Bellevue ; puis le tumulte s'assourdit et devint peu à peu une rumeur confuse, comme celle de la mer qui se retire au loin.
/ Suzanne n'avait pas bougé. Vemeuil seleva tout d'une pièce et se dirigea vers la porte :
— Adieu ! dit-il brusquement.
La jeune fille alors releva la tête et le regarda. D'un seul coup d'œil, h travers l'obscurité de la chambre, elle lut sur la figure du professeur je ne sais quelle résolution désespérée, et tout son courage l'abandonna. Elle se jeta au-devant de Michel, lui prit convulsive^ ment les deux mains et d'une voix suppliante :
— Je vous en prie, murmura-t-elle, soyez courageuxl... Comprenez bien que sij'étais seule au monde, rien ne me retiendrait... Je vous suivrais partout, trop heureuse devons donner mavie... Mais j'ai mes sœurs et je ne dois pas les abandonner à mon oncle, qui les rend malheureuses sans s'en douter. Elles ne peuvent se passer de moi, dites-vous bien cela, et ne m'en veuillez pas'
Une lueur d'espoir se ralluma au cœur de Michel et il répondit comme Francis Lechantre, deux jours auparavant :
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— Prenez vos sœurs avec vous, emmeaez*les, j'ai la force de travailler pour trois.
Elle secoua la tête tristement.
— Non, répliqua-t-elle... Il y a des choses que je pourrais accepter pour moi, mais que je ne peux imposer à mes sœurs... Je ne veux pas qu'un jour elles m'accusent d'avoir gâté leur vie en l'associant à la mienne... mon ami, je ne voudrais pas vous faire de peine, mais vous devez comprendre, vous devez comprendre !
U baissait la tête et il comprenait en effet qu'il n'avait pas le droit de faire partager à Brielle et à Phie la situation fausse où le mettait l'impossibilité d'épouser leur sœur aînée. Pouvait-il même songer à associer Suzanne aune pareille vie?... Et, comme on distingue toute une étendue de pays èi la lueur brutale d'un éclair, il envisagea soudain les misérables conditions d'existence qu'il imposerait fatalement àla femme assez courageuse pour s'attacher à lui : — les humiliations d'un faux ménage dont Féquivoque arrive tôt ou tard à être percée à jour; la position inévitablement médiocre à laquelle cette équivoque même condamne les couples qui vivent hors la loi; les blessures d'amour-propre d'autant plus douloureuses qu'on essaie de les dissimuler; et enfin peut-être l'affaiblissement et Févanouissement de cet amour auquel on a tout sacrifié ; — toutes ces choses, il les vit avec une cruelle lucidité :
— Vous avez raison! laurmura-t-il, je vous aime trop pour exiger de vous de pareils sacrifices... Adieu,
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Le casino de Dinard est situé au fond de la grève de rÉcluse, entre deux pointes de rochers. Dès qu'on a gravi la pointe de gauche, on a devant soi une merveilleuse perspective de côtes déchiquetées et mouvementées comme à plaisir. Murailles à pic; éboulements d'énormes galets noirs et lisses, pareils à des troupeaux de monstres marins endormis ; houles profondes et sonores; anses pierreuses et solitaires où l'eau bleuissante paraît emprisonnée comme un lac ; toutes ces pittoresques découpures donnent à cette portion du littoral breton une physionomie singulièrement originale. — Si Ton suit, à partir de la Malouine, le sentier des douaniers qui serpente à la crête de la falaise, on atteint en un quart d'heure la plage de Saint-Enogat. Il y a six ans, cet endroit n'était qu'une lande déserte. Un spéculateur inlelligent,frappé de la grâce sauvage et charmante du site, a eu rheureuse idée de s*y bâtir une maison d*abord|
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puis d'y coDStniire cinq ou six chalets è. l'entourd'un hfitel, — et la slatiou balnéaire de Saint-Enogat a été créée.
Vu du lai^e, l'hôtel a l'air de sortir des flots avec les villas blanches et roses qui s'élagent de chaque cAté en fer à cheval. Ceni: mètres d'un jardin débop* dant de fleurs séparent & peine ces habilatious de la plage qu'elles dominent. Le spectacle qu'on a des fenêtres est enchanteur. En face, la pleine mer étend sous l'ampleur du ciel sa vaste nappe lumineuse ou sombre, semée d'Ilots pierreux dont les formes fantasques rappellent ces rochers qui décorent le fond de certains tableaux de Léonard de Vinci. A droite, la svelle aiguille de l'église de Saint-Malo pointe audessus des falaises ; & gauche, le cap Préhel, distant do huit lieues, allonge dans les flots verts son mur d'un bleu foncé. Le chmat de ce doux coin de terre est exceptionnel. Abrité des vents d'ouest par le banc du cap Fréhel, etdes rafales du nord-est par la pointe de Cancale; chauffé par le tiède courant dagulf-slream, il jouit d'une température quasi méridionale. Les figuiers y sont hauts comme des platanes; les fuchsias, les lauriers, les camélias y poussent en pleine terre- La mer y a d'adorables couleurs. Une solitude relative permet d'y goûtera loisir les majestueuses et toujours nouvelles beautés du ciel et de l'eau. "---' de foule mondaine et bruyante comme àDioard; de toilettes tapageuses et de musique de casino rappelant le boulevard. Les villas disséminées ) bord de la falaise et habitées, en grande parti
des Anglais, sont paisibles et souriantes comme les fleurs qui tapissent abondamment leurs parterres el leur façade.
A la fin de juillet 1879, Jeanne du Coudray venue àDinard en visite chez sa mère, avait poussé Tune de ses promenades jusqu'à cette solitude fleurie dé Saint-Enogat. Le site Tavait charmée, et comme elle cherchait précisément une plage oh Ton pût vivre isolé sans être au bout dumonde, elle y avait loué une maison où elle s'était installée dès le commencement d'août. Cette villa, située sur le rebord du plateau, s'appelait modestement le Chalet. Une route étroite, partant du cimetière, y accédait du côté du village, et un sentier de chèvres, serpentant aux flancs du rocher, conduisait de la maison à la petite grève du Port-Riou, qu'un large pan de rochers séparait de la plage fréquentée par les baigneurs.
Jeanne y vivait dans une retraite absolue, n'ayant de relations de voisinage qu'avec sa mère qui, elle, menait à Dinard une existence très mondaine. En* core ces relations étaient-elles médiocrement EifTectueuses. Depuis les événements qui avaient amené la dislocation du ménage Verneuil, la mère et la fille étaient devenues très froides l'une pour l'autre. Jeanne ne pardonnait pas à madame de La Guérinière de l'avoir jetée dans les bras de Michel pour se débarrasser d'un amoureux gênant ; celle-ci désapprouvait aigrement l'imprudente hardiesse avec laquelle sa fille avait affiché en quelque sorte son amour pour Adrien Perrusson. De là, entre les deux femmes, une
hostilité sourde qui se traduisait par des reproches à peine voilés, des allusions blessantes et des piqûres d'amour-propre, chaque jour plus aiguës et plus insupportables. L'impétuosité passionnée que Jeanne apportait aux moindres choses semait d'éclats orageux cette lutte intime. Madame de La Guérinière mettait plus de réserve, plus d'adroites précautions dans l'expression de son animosité ; mais précisément à cause de cette contrainte, sa rancune maternelle s'exaspérait davantage et devenait presque de la haine. — Lorsqu'il ne produit pas un redoublement d'affection, le contact étroit et journalier de la vie de famille détermine rapidement un courant antipathique, dont la violence s'accroît on raison directe de la multiplicité des rapports quotidiens. Les froissements qui, entre étrangers, ne créeraient qu'une brouillerie inoffensive, dégénèrent vite entre parents en une âpre hostilité. — Sans rompre ouvertement avec sa fille, madame de La Guérinière était en train de devenir sa plus cruelle ennemie, et Jeanne, surexcitée par cette animosité chaque jour plus agressive, en était arrivée par esprit de bravade et de révolte à s'absorber entièrement dans sa passion pour Adrien.
Elle n'existait plus que pour cet amour, auquel elle avait tout sacrifié. Elle sentait qu'après l'éclat de sa rupture avec son mari, sa seule excuse aux yeux du monde et au regard même de sa conscience était dans la continuité et la ferveur de cette union irrégulière. Elle rêvait une liaison sanctifiée et presque légitimée par la durée, comme celle de Saint-Lambert et de
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madame d'Houdelot au xviii' siècle. Elle s'accrochait avec force à celte passion, qui lui donnait du reste toutes les satisfactions qu'elle avait souhaitées.
Ainsi que Jeanne l'avait prévu, Adrien Perrusson était devenu un personnage politique important. Son éloquence avait fait de lui un des leaders de la gauche, et son habileté aux manœuvres parlementaires l'avait classé parmi les hommes de gouvernement sur lesquels son parti fondait de sérieuses espérances. D n'avait pas encore réalisé tous les rêves de son ambition, mais sa marche ascensionnelle ne se ralentissait pas et il comptait bien, avant peu, atteindre au sommet. En attendant, il était parvenu à une cime intermédiaire. Lors du dernier remaniement ministériel, il avait été nommé sous-secrétaire d'Etat à la justice, et, comme son ministre était peu éloquent, c'était lui qui allait de l'avant à la Chambre, lorsqu'il s'agissait de défendre une proposition scabreuse ou de répondre à une interpellation redoutée. — Penchée sur le velours de l'une des tribunes du Palais-Bourbon, Jeanne savourait voluptueusement les bravos qui accueillaient d'ordinaire la faconde insinuante et fleurie de ce jeune orateur, dans lequel chacun saluait déjà un futur ministre. Intérieurement, elle s'attribuait une part du succès. N'était-elle pas un peu son inspiratrice? N'avait-elle pas fait de son propre salon le lieu de réunion des amis politiques d'Adrien? C'était chez elle que se discutaient tout d'abord les mots d'ordre à donner, la tactique à suivre, les manœuvres à exécuter dans telle ou telle discussion. Elle s'enorgueil-
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lissait du rôle qu'elle jouait dansée milieu, oil ellu trônait comme une reine Béduisanle et enjouée. Par son entrain, elle savait enflammer les timides, et par son esprit, modérer les ex^érés ; elle avait l'art de calmer les susceptibilités et de flatter les amours-propres de toutes ces personnalités gonflées de vanité ; tandis que son grand bomme, une rose & là boulon- Dière, le regard brillant, les lèvres souriantes, les mains tendues, allait d'un groupe h l'autre, semant avec adresse des promesses qui ne l'engageaient à rien, et des offres qui liaient ceux qui les acceptaient.
Indépendamment de ces réceptions hebdomadaires, Jeanne voyait Adrien presque chaque soir dans l'intimité. Parfois ils dînaient ensemble, en bonne fortune, au cabaret,ou bien il venait la prendre dans sa voiture et l'emmenait au théâtre, où ils assistaient du fond d'une baignoire & la représentation de la pièce en vogue. Leur liaison étroite, discrète, très correcte & force de tenue et de réserve, n'était cependant un mystère pour personne, mais elle était tolérée et respectée. Ellle avait à la fois Tindépendance de ces marines de la main gauche, que la société mondaine accepte de plus en plus avec une indulgente facilité, et le charme secret du fruit défendu. A la belle saison, quand commentaient les vacances parlement!
les deux amoureux s'enfuyaient en villégiature quelque bain de mer peu fréquenté. Jeanne louai habitation située un peu à l'écart ; Perrusson s'i: lût h l'hôtel, et les convenances étant sauvées,
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mité continuait plus familière et plus délicieuse en pleine nature.
Néanmoins, depuis le commencement de 1879, c'està-dire depuis le moment où Adrien Perrusson avait été appelé à faire partie de la nouvelle combinaison ministérielle, la chaleur de cette intimité semblait s'être attiédie. Sans cesser de présider aux réunions du samedi dans le salon de Jeanne de Goudray> Adrien avait espacé davantage ses visites du soir. Aux réclamations de la jeune* femme il avait répondu en objectant la perturbation que ses fonctions apportaient dans ses habitudes. — 11 n'était plus maître de son temps, il se devait à l'État, — et Jeanne n'avait pas osé insister. Après la clôture des Chambres, elle avait espéré qu'il reprendrait son train de vie de l'an passé, et c'était un peu en vue de le mieux posséder, qu'elle s'était installée à Saint-Enogat. — Malgré cela, depuis le !•' août, Adrien n'avait fait qu'une courte apparition à V Hôtel de la Mer, où il avait cependant retenu un appartement. Chaque samedi matin, Jeanne s'éveillait, le cœur tout agité par l'attente d'une seconde visite, et les passages d'omnibus se succédaient sans amener le voyageur désiré. Parfois, rongée d'impatience et ne pouvant tenir en place, elle s'en allait pédestrement jusqu'à Dinard et descendait à la cale d'embarquement. Là, les yeux alternativement fixés sur Saint-Servan ou sur Saint-Malo, elle guettait les bacs à vapeur qui font alternativement le service de la baie entre Dinard et les deux villes voisines. A chaque bateau partant de la tour du Solidor ou du Grand-
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Bé, elle se disait : « Pcul-êlre est-il à bord I » Quand le Soldes passagers s'écoulait sur lajetée et qu'elle constatait l'absence d'Adrien, son regard anxieux s'en retournait vers le point d'où devait partir le bateau suivant; — et ainsi jusqu'au soir. Puis quand brisée par ces émotions stériles, elle rentrait au Chalet, elle trouvait sur sa table un télégramme dont le laconisme brutal, terminant d'un coup son anxiété, ajournait ses espérances à huitaine : « Retenu au Miiiistère pour afTaires ui^entes. Lettre demain. »
Et le lendemainlalettre arrivait, bourrée d'excuses, pleine de promesses pour la semaine suivante, alTectueuse, câline, spirituellement gaie, — trop gaie même au gréde Jeanne, qui trouvait Perrusson un peu bien disposé h prendre facilement son parti de tous ces contre-temps. — En relisant ces épltrea enjouées, écrites avec une liberté d'esprit dont elle n'eût pas été capable en pareil cas, Jeanne était prise parfois d'un doute cruel. La possibilité d'un refroidissement lui glaçait brusquement le cœur et la jetait dans de longues rêveries qui voilaient de leurs vapeurs mélancoliques jusqu'au radieux paysage de mer étendu sous ses yeux.
Un matin de la fin d'août, en procédant lentement h sa toilette, elle se replongeait dans ses douloureuses réflexions sur la fragilité des tendresses hur tandis que la sourde respiration de la mer lui . doucementpar les fenêtres ouvertes. Sous le i core embrumé, l'eau avait des tons gris qui ; s'éclaircissant à mesure que des coins bleus ap
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saicDt entre les nuées. Des cris d^enfanls jouant au crocket dans le voisinage montaient dansTair hunciide, mêlés à des lambeaux de conversations échangées entre les gens du village qui passaient devant les viDas avec leurs paniers d'œufs ou de légumes.
— Un beau temps àce matin, Jeanne-Marie !
— Il ne sera pas de durée, ma flUe, à cause de la grande marée de demain.
— Est-ce qu'elle sera bien forte, croyez-vous?
— Dame c'est la plus grosse de Tannée, et si le norouâ continue de souffler, espérez un peu, demain soir le flot viendra battre le mur des bains...
Le reste du dialogue se perdait dans un bruit de sabots résonnant sur le gravier, et Jeanne songeait que le train du soir amènerait peut-être Adrien, avec la fournée des touristes désireux de voir de près la plus forte marée de Tannée. — EUe achevait de se coiffer, quand de nouveau elle entendit parler au bas du perron, et elle reconnut la voix tranchante de madame de La Guérinière. Une minute après, Juliette, en tenue de campagne, — chapeau de feutre voilé de gaze, jupe courte, bas de fil d'Ecosse rouges et bottines en peau de daim, — apparaissait dans la chambre à coucher, appuyée sur une ombrelle reuge à haut manche d'ébène.
— Bonjour! je viens de prendre mon bain et j'ai poussé jusque chez toi... Nous allons Ce soir en bande aux étangs de Trémereuc... Es-tu des nôtres?
— Merci 1 répondit Jeanne en jetant sur sa mère un regard méQant. — En même temps eîie pen-
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sait : — Si elle est venue ici ce malin, c'est qu'olto a quelque chose de désagréable & me dire. — Elle étudiait avec une curiosité inquiète les yeux gris à demi fermés de sa mère et le sourire perfide niché uu coin des lèvres, — Merci! répéta-l-elie, je resterai chez moi aujourd'hui.
— Tu attends quelqu'un? demanda malignetncnt madame Juliette. ,
— Non ! mais je ne suis pas en humeur de sortir.
— Tantpis! Je le regrette pournous... Il n'est pas précisément gai pourtant, ton chaletl.. Enfin il y a des gens pour lesquels la solitude est le complément de la félicité.
Elle murmura entre ses dents une phrase ironique à propos des personnages « romanesques auxquels suffisent un ermitage et un cœur » puis elle aflecla de parler de choses indifférentes : raeo.-:tars de ia plage, descriptions de toilettes. On avait eu, la veille, au casino, une soirée très amusante ; la petite Chose des Variétés avait chanté à ravir un air de la Cigale, et le grand Désormeaux avait été inimitable danslemonolognodu BUbnquet. — Allons I adieu! ditelle en s'appuyani sur son parasol, tu as grand tort de le claquemurer...
EUe avait déjà fait quelques pas vers la porte et Jeanne poussait un soupir de soulagement, nuand madame de LaGuérinière se retourna nonchali et ajouta en lançant h sa QUe un regard obliqi
— A propos, y a-l-il longtemps que tu as nouvelles de Paris ?
tB\ MICUEL YEENEUIL
JaaJine, pressentant une méchanceté, eut un tressaillement intérieur.
— Non I répondit-elle laconiquement, il y a cinq ou six jours.
— Alors, ma pauvre enfant, tu ne sais rien? insista madame Juliette avec un ton d'hypocrite condoléance.
— Rien... de quoi? répliqua Jeanne, devenant nerveuse et agacée.
— Rien de ce qu*on me raconte dans cette lettre que j'ai reçue ce matin... Tiens, li», il vaut encore mieux que ce soit moi qui te rapprenne, ajouta-t-elle en lui tendant un feuillet semé de pattes de mouches et en marquant d'un coup d'ongle le passage intéressant... Là^ au milieu de la page.
Et Jeanne, d'un regard dédaigneux d'abord puis terriblement attentif, parcourut les lignes suivantes :
« Un autre mariage, qui fait grand bruit, c'est celui du sous'secrétaire d'état de la justice. Adrien Perrusson épouse dans huit jours mademoiselle Philipson, la fille du richissime banquier juif... Les Philipson ont donné avant-hier une très brillante soirée pour la signature du contrat... »
Jeanne sentit au cœur comme un pincement tï"ès douloureux, mais elle se raidit contre la souffrance, et, ses yeux allant au-devant du regard dur et plongeant de madame de La Guérinière, elle trouva encore la force, en rendant la lettre, de jeter àla face de sa mère ce mensonge héroïque :
— Ah! ce mariage... je le connaissais!
Mais elle ne put pousser plus loin la contrainte
MICHEL VEBNEUIL qu'elle s'imposait ; elle déviai très pSJe et se t vers unfauteuil, où elle s'assit comme mécanique
— Jeaonel... Eh bienl qu'ya-t-il? s'écria mi de La Guérinière, effrayée.
Elle courut à la toilette, y trouva un Qacon, penchant vers la figure blanche et immobile de s eUele lui mit sous le nez.
Laviolencedesselatirajeannedececommenc d'évanouissement; elle rouvrit les yeux, aper mère et fit un geste pour la repousser.
— Ce n'est rien, murmura-t-elle, qu'on me ]
— Ma chère, reprit madame de La Guérinië as bien tort de te mettre dans ces états-làl.. tout, c'est un mariage d'argent et rien ne prouvi aime cette fille.
EUle frissonna. — Ehl que m'importe?... Li moil
— Veux-tu que J'appelle Rosine ? demanda mt Juliette en battant en retraite.
— Je veux la paix ! s'écria Jeanne se relevau d'une. pièce, puis elle ajoutad'une voix rauque périeuse :
— Allez-vous en I
Madame de La Guérinière, cette fois, s'esi L'attitude menaçante de sa SUe lui faisait peur ne laissait pas d'être inquiète de l'efiet de sa mai action.
Dès que madame Juliette se fut éloignée, Jean boutonna rapidement son peignoir, passa une nouï soD chapeau et se précipita dehors, dans
MICHEL YBRNEUIL
rcction du bureau télégraphique de Diqard. Là, sur le coin d*une table, dans le va-et-vient des baigneurs, elle adressa à Perrusson, au ministère de la justice, cette dépêche fiévreuse : « On dit que vous vous mariez. Est-ce vrai? Oui ou non, sur-le-champ. »
Elle avait eu un moment Tidée de partir; mais lo train de cinq heures du soir, le seul qu'elle pût prendre maintenant, n'arrivait à Paris qu'au petit jour ; il eût été dix heures avant qu'elle réussît à pénétrer chez Adrien et elle se dit qu'un télégramme ou même une lettre ferait le trajet encore plus vite. — Elle ne quitta le bureau qu'après le départ de sa dépêche et regagna lentement Saint-Enogat en suivant les chemins couverts qui s'enchevêtrent entre Dinard et Saint- Alexandre.
Elle ne. voyait plus rien autour d'elle. Tous ses sens étaient comme tournés en dedans et révulsés par le coup de foudre de ce mariage. — Par moments, elle essayait de se persuader que c'était impossible. Combien de fois n'avait-slle pas lu dans les journaux l'annonce de prétendus mariages inventés par un reporter aux abois? Il ne s'agissait peut-être que d'un commérage de salons, transmis à madame de La Guérinière, — dont on connaissait les sentiments hostiles, — par une amie aussi malveillante qu'elle. — A peine rentrée au Chalet^ Jeanne s'enferma dans sa chambre, et ouvrant un coffret plein de lettres d'Adrien, elle relut avidement les plus récentes. Et à mesure qu'elle tournait ces feuillets épars, comme on remue des feuilles mortes de l'an passé, il s'exhalait de cet aouis tfe pa-
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piers une mortelle odeur d^abandon et de lassitude. Pour la première fois elle lisait entre les lignes avec une lucidité cruelle. Sous Tenguirlandement déjà pénible de ces phrases fleuries elle entrevoyait des réserves prudentes et des précautions éqwvoques... Cette lecture la désillusionnait trop. Elle Tinterrompil, et, accoudée à sa fenêtre, les yeux perdus dans le vague, elle se mit à calculer combien elle avait encore à attendre avant d'obtenir une réponse. — Si c'eût été un mensonge, il aurait déjà envoyé un télégramme pour protester. — Peut-être a-t-il préféré venir? — Oui, s'il a du cœur, il viendra lui-môme. — Et pendant qu'elle se disait cela, tout au fond de sa conscience une voix intime murmurait : «Non, il ne viendra pas... 11 s'en tirera comme toiyours, par une lettre. »
L'après-midi se traîna dans cette attente douloureuse. Puis la nuit vint, et quelle nuitl — sans sommeil, pleine de violents désespoirs et de lugubres hallucinations, qu'accompagnaient alternativement le vent du nord pleurant contre les vitres, et la mer exhalant sa plainte sourde au pied des rochers du Port-Riou.
— Vers l'aube, Jeanne, brisée, s'assoupit. Quand elle rouvrit les yeux, la pendule marquait dix heures.
— Le piéton allait passer. — Avec un horrible battement de cœur elle procéda à sa toilette, se parfuma et se Ut belle, absolument comme aux jours où elle attendait Perrusson. Puis elle descendit et se promena nerveusement dans le jardinet qui précédait le logis. Enfin le pas lourd du facteur résonna sur le chemin. Entre les fusains de la haie, elle aperçut la blouse
bleue à parements rouges, et elle courut à la grille '— Oui, il y avait une lettre... une lettre de lui 1
Prise d'une farouche terreur, elle s'enfuit vers sa chambre en serrant fébrilement contre sa poitrine la lettre, dont elle déchira Tenveloppe avec peine, tant SCS mains tremblaient. Et alors elle lut ceci :
« Hélas ! oui, machère Jeanne, c'est vrai. .. Je subis fatalement cette transformationqu'undiscipledc Darwin appellerait « l'évolution des hommes politiques. » Je me marie par raison d'état. J'aurais désiré aller vous en informer moi-môme, car ces choses-là se disent bien mieux qu'elles ne s'écrivent, mais les affaires publiques m'en ont empêché. Je vous dois une explication cependant. Je vous la donnerai un jour et vous m'absoudrez, car vous joignez au charme de la beauté une trop haute raison et un trop vaillant esprit pour ne paè comprendre... »
Elle ne poursuivit pas plus loin cette lecture. Oui, elle comprenait que tout était fini, qu'elle était abandonnée, outrageusement répudiée par l'homme auquel elle avait sacrifié sa réputation et son repos. Après avoir solennellement promis de l'aimer toute kl vie , il se parjurait hypocritement, bassement, n'ayant pas même pour excuse l'affolement d'une passion nouvelle, mais poussé simplement par un vulgaire calcul d'égoïsme. Elle resta un moment inerte et comme foudroyée. Puis brusquement elle se leva, courut vers le coffret plein de la correspondance de Perrusson, le vida rageusement dans la cheminée, alluma une bougie et se servit de la dernière lettre de
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l'inQdèle comme d'une torche pour meltre le feu h toutes ces épltres menteuses. Elle les regardait brûler d'ua air slupide, quand on frappa à la porte. Elle tressauta violemmentl... Hélas 1 ce n'était que la femme de chambre qui venait annoncer le déjeuner. Jeanne, refusant de descendre, se Qt apporter du thé, puis traînant un fauteuil près de la croisée, elle coucha sur l'entablement sa tête endolorie et bourdonnante.
La mer s'était retirée très loin, laissant & nu des Ilots de rochers couverts & la base d'une jonchée de gofimons d'ua brun verditre, et, plus loin, de longs bancs de sable doré, coupés çà et là par des tapis d'herbes marines ayant le vert cru d'une prairie. Au del&, le Qot blanchissaitavecun murmure presque assoupi.
— Il ne viendra plus 1 songeait la malheureuse; Je suis abandonnée! abandonnée!
Ses yeux lourds allaient de la surface laiteuse de la mer à la silhouette maraelotmée des falaises fuyant dans la direction de Dinard. Des promeneurs, longeant le sentier des douaniers, faisaient des taches noires sur la verdure; au-dessus de la lande, des émouchets planaient avec des cris rauques.
— Ma vie est perdue I se répétait Jeanne. Ahlje suis lasse et je voudrais être mortel
Alors elle revoyait comme dans un rêve ^ Vemeuil et les belles heures des premiers tem leur mariage, sous les . ombrages de la Chamb elle songeait qu'elle aurait pu être heureuse nv si l'illusion avait duré; et eUa maudissait sa
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d'avoir méchamment gâté sa vie avec ses perfides révélations. — Lentes, monotones et décolorées, les heures de Taprës-midi semblaient ramper sous le ciel bas et pluvieux. La mer commençait à monter. D'un gris verdâtre, elle prenait au large des tons plus foncés, rompus à chaque instant par des moutons d'écume. Les rochers émergeaient en noir sur ce fond blanchisssant. Le phare du Jardin avait déjà sa base noyée sous le flot, et sa colonne se dressait seule hors de Feau houleuse. A Thorizon fumeux on ne distinguait presque plus le mur du cap Préhel. Tout à coup, sur le ciel voilé, une longue file d'oiseaux émigrants ondula comme un mince ruban noir et se dirigea avec des cris aigus vers leB brumes lointaines de Fouest. Cette fuite hâtive dans ce ciel en deuU, à cette heure voisine du soir, avait quelque chose de sinistre et de navrant.
— Je voudrais m'en aller aussi, pensait Jeanne désespérée, m'en aller bien loin pour ne revenir jamais!
Une rumeur grondante et toujours plus accentuée la tira de sa torpeur. Le crépuscule arrivait. Dans Féloignement, le phare du Jardin et le feu du cap Fréhel scintillaient déjà. Du côté de la plage, on entendait des cris d'enfants, des appels de curieux venus en bande pour contempler la grande marée. Jeemne se leva, jeta sur ses épaules une cape de drap brun et descendit dans le Jardinet, d'où Fon pouvait gagner les roches du Port-Riou.
Tandis que la terrasse des bains de Fhôtel était encombrée d'hôtes bruyants, là tout était solitaire et |
silencieux. Le massif rocheux qui [sépare les deux grèves isolait complètement Tétroite plage réservée aux locataires du Chalet. Dureste, pendant que Jeanne cherchait en tâtonnant les marches grossièrement taillées dans le quartz, [la mer baignant déjà par intervalles la base de cette muraille àpic, interceptait toute oommunication avec la terrasse. — Les lames hautes et longues, poussées par le vent du nord-ouest, accouraient avec une rapidité vertigineuse vers les premiers Ilots, sautaient en pac^ets d'eau bouillonnante par-dessus des blocs énormes, et venaient s'abattre sur le sable avec le fracas et les échevèlements d'écume d'un troupeau de chevaux sauvages. Le ciel, d'abord nuageux, avait été nettoyé çà et là par un coup de vent et, à travers une large déchirure des nuées, la pleine rondeur de la lune laissait voir toute l'horreurgrandiose de cette mer soulevée qui semblait se ruer à l'assaut de la terre.
Les vagues se gonflaient autour du phare, tout làbas ; elles battaient furieusement les roches des îlots de Cézembre et de Harbour; elles s'engouffraient avec des coups de tonnen'e dans les cavités de l3.Gouleaux Fées etjaillissaientverticdlement jusqu'à la crête des '^^^^ falaises. C'était comme un universel déluge, un cata- '^^'" clysme produit par le ruissellement de milliers de ^^' cascades et le déchaînement de fleuves rompant leurs ^^^' digues. Par moments, la lune se voilait; la mer, d'un i^ blanc livide, prenait alors sous le ciel noircissant une physionomie funèbre et farouche. Les lames défer- '^^''- laient toujours plus avant sur la petite grève du Port-
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Riou ; quand elles se reculaient comme pour reprendre haleine, leur écume épandue sur le sable avait Tur d'une tombée de neige. Elles revenaient bientôt plus hautes, balayant toute la profondeur de la plage, et Jeanne, debout à mi-chemin de Tescalier, ' sentait sur ses vêtements et sur son visage le rejaillissement tiède des gouttes salées. Tout autour de la jeune femme, dans les creux de la roche, dans le glissement de Teau sur le sable, dans Tégooltement des parois inondées, s'élevait une plainte infatigid^, assourdissante, où Jeanne croyait entendre l'écho de sa propre pensée. — Abandonnée ! abandonnée 1 lui criedt la mer. — Abandonnée 1 hurlait le vent, qu'éparpillait récume..'.
Les bras serrés sur sa poitrine^ les yeux fixés sur l'abîme tourbillonnant, la malheureuse sentait le désespoir lui envahir le cœur et le vertige lui tinter aux oreilles. Un paquet de mer l'éclaboussa brutalement. Fascinée parla vague redescendante, elle laissa tomber soudain sa cape de laine sur le rocher. Éperdument, follement, eUe marcha vers le flot qui fuyait. Le sable mouillé se dérobait sous ses pieds, ime poussière humide l'aveuglait. — Adieu à touti — pensat-elle, puis elle chancela. Le retour d'une vague gonflée et tumultueuse la roula violemment dans un lin* ceul d'eau bouillonnante, — et ce fut fini.
Le train de Nantes Qlait & toute vapeur vers Tours, et Michel Verneuil, penché à la portière, saluait d'un regard mélancolique celte Touraine qu'il n'avait pas revue depuis de longues années. — On avait déjà dépassé Langeais ; le convoi traversait obliquement les fertiles varennes de la Loire et les chaussées du Cher, puis la locomotive déchirait l'air d'un long sifflement; on arrivait en gare. — Michel songeait avec amertume aux jours lointains oîi il était entré pour la première fois dans cette mâme ville, lier, robuste, ardent, portant au cœur comme un talisman merveilleux cette juvénile audace qui ne doute de rien.
he chagrin ne tue ni si vite ni si souvent qu'on le croit. S'iljette & terre certaines natures féminines et débiles, il a moins facilement raison des gens solidement trempés. Les épaules de Michel, issu d'une "'"•'* vigoureuse et saine, étaient charpentées de fa( supporter une chaîne de douleur plus pesante De l'eflt supposé. Il était tout étonné lui-même d
si rapidement repris pîed dans la vie après le désastre de son amour pour Suzanne. Les rudes coups de la destinée Favaient entamé moralement et physiquement, mais, en somme, il se retrouvait debout, agissant, pensant et devisant comme si l'existence avait eu encore quelque chose de désirable à lui offrir. Après s*ôtre enfbi de Sèvres, il avait pris un logement au fond d'une rue obscure des Batignolles ; puis, pour à'étourdir, il s*était remis au travail. Il avait recommencé à écrire son Histoire des paysans. Quelques études sur la vie rustique dans Tancienne France, publiées par fragments dans une revue, attirèrent de nouveau l'attention sur lui et ce succès tardif amena une sorte de réaction en sa faveur. Ses anciens amis occupaient maintenant de hautes positions dans les ministères ; quelques-uns eurent des remords en constatant que le talent de Michel était goûté par le public lettré. On lui fit offrir une chaire prochainement vacante dans une faculté de province, et il se laissa de nouveau tenter. Sa nomination devait avoir lieu à la rentrée de novembre et, profitant de ses vacances pour terminer son livre, il venait de fouiller les bibliothèques et les archives de TOuest afin d'y trouver des documents sur la condition des paysans bretons avant 1789, quand la fantaisie l'avait pris de s'arrêter à Tours pendant une soirée.
Ayant laissé son bagage à la gare, il s'était dirigé pédestrement vers son ancien hôtel. L'aspect du Mail et de la rue Royale s'était peu modifié ; toujours la même succession de magasins luxueusement amena-
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gés, parmi lesquels les p&Usseries abondaient. L'hAtel avait changé de propriétaire, mais non de physionomie. Michel voulut tout revoir : le grand pont avec sa vaste perspective d'eau, de verdure et de ciel, le coteau de SaîatrCyr, — et la Ghambrerie elle-mêœu. — Il s'arrêta un moment devant la grille. La demeure semblait avoir été laissée & l'abandon : les persiennes étaient closes, l'herbe poussait dans les allées, les vignes vierges du perron avaient jonché les degrés de leurs feuilles d'un rouge de sang.
— C'est l'emblème de ma destinée, se disait Micbel ; au fond de moi aussi, il n'y a plus qu'un logis désert où les illusions sont tombées comme une jonchée de feuilles mortes.
Et il songeait au temps oîi il promenait ses rêves d'amour et d'ambition dans ces mêmes allées, alors fleuries et verdoyantes.
Le cœur gonflé de tristesse, il rebroussa chemin. Comme il rentrait dans la rue Royale, la cloche du Faiion sonnale dîner de six heures et il alla s'asseoir dans la salle à manger aux panneaux représentant des vues de la Tour^ne. C'était toujours la mémo table d'héte cosmopolite ; les mêmes figures d'Anglais et d'Américains excentriques ; mais tous les pensionnaires de son temps avaient disparu et il acheva son dlser sans que personne fit attention h lui. Quand il se leva de table, le crépuscule était venu et les '■'■"" de gaz s'allumaient. Il alla fumer son cigare à trs ces quartiers du vieux Tours, où il avaitjadis enfi sa vie studieuse et inquiète. 11 éprouvait un sing
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plaisir à reconnattre les rues aux noms bizarres où il avait erré tant de fois, en roulant dans sa tête de magniflques projets d'avenir: rue du Serpent-Volant, rue du Boucassin, place du Chardonneret..'. Au détour d'un trottoir, il se trouva en face de la maison qu'il avait habitée. Son cœur battit plus vite ; un moment il se figura que le temps n'avait point marché, qu'il était encore professeur au lycée, et qu'il n'avait qu'à franchir le trottoir aux dalles usées pour reprendre possession du logis d'autrefois.
La nuit devenait plus épaisse, le quartier s'enténébrait davantage. Il regagna la rue Royale, pleine de flâneurs et illuminée par l'éclairage des magasins. Sur la place du Musée, les clairons sonnaient la retraite comme jadis. Ils passèrent près de Michel, battant le pavé de leurs pas cadencés et emplissant l'air des sonorités de leurs cuivres ; puis les pas s'éloignèrent, les clairons au loin résonnèrent de plus en plus sourdement. Il lui semblait que c'était sa jeunesse qui fuyait, en jetant dans la nuit des carrefours ses dernières fanfares déclinantes.
Harassé par ces marches et contremarches à travers les rues, il entra dans un café, demanda un grog ^t prit machinalement un journal du matin. Il le parcourait distraitement, quand tout d'un coup ses yeux turent attirés par un nom bien connu. Ses pupilles se dilatèrent, ses tempes se serrèrent, tandis qu'une brusque chaleurlui desséchait la gorge. Et avidement, presque sans le comprendre d'abord, il lut dans les Échos de Paris Tentreûlet suivant :
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« La grande marée de jeudi a été fatale à l'une de nos plus charmantes mondaines, à celle qu'on appi-lait a l'Hébé de l'Olympe républicain, » et dont le salon était le rendez-vous des sommités de la gauche et du centre gauche : — madame Jeanne du Goudray. Elle habitait, non loin de Dinard, une villa ua peu isolée. Ayant voulu assister de près au spectacle de la marée montante, et s'étant hasardée seule jusqu'au pied des rochers du Port-Rîou, elle a été surprise brusquement sans doute par une lame sourde et afdisparu dans les flols. Le corps affreusement mutilé de la malheureuse jeune femme n'a été retrouvé que le lendemain, enveloppé duis un linceul d'algues vertes. — L'aimable et élégante colonie de Dinard est dans la consternation. »
Michel Vemeuil lut jusqu'à trois fois cet entrefilet, en se demandant s'il n'avait pas le cerveau troublé par la fatigue et l'énervement de sa promenade rétrospective; puis il laissa tomber le journal et regarda d'un air égaré autour de lui. — Non, il était bien éveillé et assis à la table d'un vulgaire café de pro- * vince; en face, la dame du comptoir coquetaiL avec un oFScier; &Ia table voisine, deux bourgeois Jouaient au jacquet en buvant des mazagrans, et,. à travers la porte ouverte, on voyait le va-et-vient des flâneurs de ■ la rue. 11 reprit la feuille, relut lentement le paragraphe funèbre, paya sa consommation et sortit, To ses idées avaient été mises en désordre par ce i inattendu; il sentait le besoin d(! se ressaisir, di recueillir au grand air et en pleine solitude.
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U gagna les quais et^e mit à longer les trottoirs déserts. — Ainsi Jeanne était morte; ce corps féminin, si tondre et si charmant, que Michel avait senti jadis frémir dans ses bras, n'était plus qu'un cadavre déjà décomposé ; ces yeux radieux comme les étoiles dormaient éteints sous des paupières éternellement closes ; celte bouche à Féblouissant sourire était rigide pour toujours. En dépit des rancunes passées, le cœur de Michel s'emplissait de pitié au souvenir de cette jeune femme qui avait été la sienne et dont il apprenait la mort tragique, juste dans le pays où il Favait connue et épousée. U la voyait entrant intrépidement dans son logis de la rue de laGrandière ; il resongeait aux après-midi où ils riaient ensemble sous les cytises do La Ghambrerie, et à cette matinée de juin où ils s'étaient fiancés dans les prairies de l'Indre !..
Il respirait Taii^ de la nuit avec une avidité farouche. 11 retourna dans la rue Royale, entra de nouveau dans un café et redemandadesjoumaux.il voulait s'assurer encore s'il avait bien lu. Quand il eut satisfait cette fièvre de curiosité, il tira sa montre. Onze heures. Le dernier train allant vers Paris était passé, et il n'y avait plus de départ avant six heures du matin. Urentra àl'hôtel, se jeta tout habillé sur son lit après avoir recommandé qu'on l'éveillât de bonne heure, et le lendemain, l'express du matin l'emportait vers Paris à travers les brumes qui enveloppaient la vallée de la Loire.
Il arriva chez lui encore tout étourdi par la brusque et lugubre nouvelle qu'il venait d'apprendre dans
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de si étranges conditions. Il demeurait en proie & un douloureux engourdissement, dont il ne sortait que pour se demander s'il n'était p»s lo jouet d'un rôve. n aurait voulu aller h l'hAtel de La Ouériniëre s'assurer dj la réalité de ce qu'il avait lu, et une sorte de ^iriniir !e clouait dans sa chambre. A la fin, n'y tenant plus, il envoya quelqu'un aux renseignements, aQn de contrAlerl'exaclitude delà nouvelle donnée par les journaux, — Tout était vrai : Jeanne s'était noyée h Saint-Enogat, on l'avait ramenée & Paris trois jours auparavant, et le service funèbre avait eu lieu en grande pompe i Saint-Prançois-Xavier.
Michel resta encore plusieurs jours dans l'état d'un malade qui a pria trop d'opium et qui en a le cerveau tout embrumé. Puis, peu fc peu, ses idées s'éclaircirent et, tout d'un coup, comme si le brouillard s'était brusquement déchiré, il respira plus à l'aise. N'était-il pas libre?Le seul obstacle qui s'élevait entre Suzanne et lui n'existait plus; il redevenait maître de sa destinée et pouvait épouser la seule femme qu'il eût sérieusement aimée. — Sans doute, Suzanne connaissait par les journaux la triste fin de Jeanne du Coudray, et peutêtre a'étonuMt-elle déjà du silence de celui auquel elle était resté» Qdële? — Il résolut d'aller dès le lendemain b Bellcvue, C'était un dimanche, et, comme i' faisait beau temps, le vestibule de la gare MonI nasse était plein de gens partant pour la can gne. Les voitures et les omnibus en amenaient à que instant des fournées. Les voyageurs escaladf galment l'escalier qui conduit aux salles d'atlenti
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se précipitaient avec des appels tapageurs vers les wagons aux portières ouvertes. Des éclats de rire et des chansons partaient du haut des impériales et s*envolaientei: fusées, tandis que la locomotive sifflait et que le train se mettait en marche.
Michel s'était installé dans son compartiment et restait accoudé à la portière. Toute cette gaîté du dimanche dissipait peu à peu l'impression pénible produite parle funèbre cauchemar delà semaine précédente. Il ne pensait plus qu'à Suzanne, dont un voyage de vingt minutes le séparait à peine. — Comment allait-il la retrouver?.. Sans doute elle l'attendait, car il était évident qu'elle savait tout. Et il se la représentait assise à son chevalet, non loin de la croisée enguirlandée de capucines, entre le piano où Brielle jouait infatigablement la Valse des roses et la table ronde où Phie dévorait un roman. Tout à coup il entrait en lui tendant la main. Au bruit de la porte ouverte, elle relevait brusquement latôte. Il lui criait:
— Maintenant je suis tout à vous !
Et le pâle visage aux yeux bruns, si profonds, s'éclairait soudain : un délicieux sourire entr'ouvrait ses lèvres. Michel se figurait déjà entendre la suave musique de sa voix d'argent, et son cœur battait...
Le train glissait sur le viaduc qui précède Meudon, et le soleil baignait dans une molle lumière blonde les profondeurs du val de Fleury. Un radieux sourire d'allégresse semblait courir sur les pentes feuillues de la forêt. — Vemeuil songeait qu'enfin il était à un nouveau tournant de la route, et que la vie allait aussi avoir
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pouf lui des sourires et des journées de soleil. Il allait pouvoir se reposer et défatiguer ses pieds las, sans entendre derrière lui le souffle haletant et le harcèlement du guignon qui Tavait si longtemps poursuivi.
La locomotive siffla, le roulement des wagons se ralentit. — Bellevue I — Michel descendit et s'achemina lentement vers la rue des Binelles, s'arrétant à chaque vingtaine de pas pour respirer, tant les palpitations de son cœur étaient violentes. Enfin il aperçut à main droite la maisonnette avec sa grille tapissée de lierre, ses jalousies baissées et ses acacias. — U fit halte de nouveau et essuya son front où perlaient des gouttes de sueur.
Au moment où il se disait : «Allons ! entrons vite, » il entendit la porte tourner sur ses gonds et vit M. Narcisse Jouzeau s'acheminer d'un air pensif vers la grille. Le bonhomme n'avait pas ce regard brillant, cette allure d'inspiré et de hiérophante qui caractérisaient jadis sa personne. Son dos semblait s'être voûté sous le poids d'une lourde préoccupation ; ses longues mèches grises pendaient piteusement sur le collet de sa redingote ; des plis amers marquaient les coins tombants de ses lèvres rasées ; — bref il était pareil, dans sa démarche contristée, à un chien battu qui fuit, les oreilles couchées et la queue entre les jambes.
. Quand il eut refermé la grille, il releva la tête, et ses regards rencontrèrent ceux de Michel Verneuil. Il poussa, en le reconnaissant, une exclamation de
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surprise et courut à lui avec une vivacité fébrile.
— Mon cher Vemeuil I s'écria-t-il, quelle coïncidence providentielle!.. Il y a vingt minutes, je pensais h vous... Ah! mon ami, pourquoi ôtes-vous devenu invisible depuis un an ? depuis le jour où?... — Il s'arrêta un instant, puis reprit : — Je comprends que vous ayez été embarrassé; mais enfin, quoi? vous avez été plus imprudent que coupable, et il ne fallait pas vous imaginer que personnellement je vous en voulais... J'aurais donné beaucoup, allez, pour que vous eussiez pu devenir le mari de Suzanne!
Michel, tout en lui serrant la main, avait la bouche ouverte pour répondre :
— Eh bien l soyez content, ce qui était impossible autrefois est possible aujourd'hui, et je reviens pour répouser...
Quand Jouzeau cgouta avec un accent nay^é :
— Au moins, vous, vous ne m'aurbz pas enlevé les deux autres !
— Hein! murmura Michel, tandis qu'un froid lui courait par tout le corps, que voulez-vous dire ? que sepasse-t-il?
— Suzanne se marie, mon ami, elle épouse dans huit jours cet écervelé de Lechantre.
Cette terrible nouvelle ébranla Verneuil comme un coup de massue asséné en plein dans les épaules. Ses jambes chancelèrent et il il s'accrocha instinctivement au bras de Narcisse Jouzeau.
— Oui, continua ce dernier, entraînant son compagnon vers le haut de la rae et donnant un libre cours
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h son irritation, la maison n'est plus tenable I... D y souffle un vent de dissipation et de frivolité qui m'indigne. Brielle et Phie sont devenues des monstres d'ingratitude; elles se moquent du système éducateur; elles m'abandonnent pour aller vivre dans le nouveau ménage de leur sœur aînée...
Le bonhomme s'arrêta, leva les bras et agita ses mains aux doigts écartés.
— Et cela quand je touchais au but suprême !... J'avais obtenu des résultats surprenants : j'étais arrivé à supprimer complètement la viande dans leur régime alimentaire... Plus de cuisine à la graisse, rien que des légumes à l'huile 1... L'algèbre n'avait plus de secrets pour elles et j'allais leur faire passer leur baccalauréat ès-sciencesl... Songez donc, Verneuil, quel triomphe pour mes doctrines, si, au moment où on fonde des lycées de filles, j'avais pu présenter Brielle et Phie comme de magnifiques échantillons de mon système, comme des démonstrations vivantes de la supériorité de ma méthode !... Le ministre ne pouvait plus se dispenser de me confier la direction générale de l'enseignement féminin... Et c'est à un pareil moment qu'elles me faussent compagnie, les ingrates!... A la gloire de devenir les apôtres de la rénovation, elles préfèrent la satisfaction des jouissances inférieures et des besoins frivoles de l'animalité!... créatures dénaturées!
Il était tellement exaspéré qu'il ne s'apercevait ni de la pâleur ni de l'abattement de Michel.
— Enfin, reprit-il après un long soupir, ne parlons
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plus de cela momentanément... Parlons de vous, mon ami. Que devenez-vous? Quel heureux hasard vous a amené aujourd'hui sur mon chemin?
— J* allais chez vous, répondit Vemeuil d'une voix sourde... Puisque je vous ai rencontré ici, il est inutile que je dérange ces demoiselles...
— Par exemple 1 se récria Jouzeau en tournant les talons, je tiens à ce que vous les visitiez, au contraire I Suzanne ne vous garde pas rancune, croyez-le bien... Elle vous a en grande estime et sera heureuse de vous voir... C'est encore la meiUeure des trois... Elle est artiste et elle épouse un peintre, c'est logique : mais les deux autres I...
Us avaient rebroussé chemin. Michel se laissait ramener machinalement vers la grille. — Elle me sait libre, songeait-il, il est impossible qu'elle l'ignore, et elle en épo*useun autre!,.. A quoi bon rentrer dans cette maison? — Et, malgré cela, il n'avait pas le courage de repartir sans avoir au moins revu cette Suzanne, qu'il avait cru reconquérir et quijui échappait, comme Eurydice à Orphée, au moment où il pensait l'avoir ressaisie.
— Je ne vous accompagne pas, continua M. Jouzeau, excusez-moi, j'ai les nerfs trop surexcités et j'ai besoin de les calmer par une promenade au grand air... Entrez seul... Voyez Suzanne en particulier, et si Toccasion se présente, tâchez de la décider & me laisser ses deux sœurs... Elle a confiance en vous et vous écoutera peut-être... Dans tous les cas, ajoutat-il, je ne jetterai pas le manche après la cognée, —
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en même temps il relevait la tète et ses yeux brillaient d'un éclat inspiré, — je sèmerai le bongprain dans des terres neuves. Si ces deux folles m'abandonnent, eh bien I j'adopterai deux enfants trouvés I
n boutonna vivement sa redingote, serra la main de Michel et se remit à marcher dans la direction des bois.
Pendant ce temps, Vemeuil, mortellement découragé, sonnait h la porte du perron et demandait mademoiselle Suzanne à la servante qui était venue ouvrir.
— Mademoiselle est au jardin, je vais l'appeler i^^>ondit celle-ci. Entrez ici en attendant, monsieur I — Et elle l'introduisit dans la salle d'étude.
La physionomie paisible de cette pièce n'avait pas changé ; seulement, par Tune des fenêtres ouvertes, on entendait des éclats de voix féminines, mêlés à une voix d'homme. Par moments, au fond des massifs on entrevoyait les oscillations rapides d'une escarpolette et on distinguait parmi les fouillées, dans le soleil, une envolée de jupes flottant au niveau des plus hautes branches, avec un accompagnement de rires et de cris aigus. — C'était le spectacle de cette dissipation tapageuse et contraire à tous les préceptes du système éducateur, qui avait mis en fuite le bonhomme Jouzeau.
Tout à coup la porte s'ouvrit et Suzanne apparut. Elle était plus blanche encore qu'autrefois; on eût dit même que ses joues s'étaient amaigries et que î.-^ tour de ses yeux limpides s'était cerné. Quand elle entre-
connu Michel Veraeuil, elle s'arrêta ; une rapide rougeur colora ses pommettes saillantes et elle poussa une exclamation presque effrayée.
— Vous!... vous 1 balbutia-t-elle.
— Oui, c*est moi, répondit-il d'un ton âpre; pardonnez-moi de vous déranger 1... Je n'ai pas voulu traverser Paris sans vous apporter mes félicitations...
En entendant ceL.j voix sarcastique, elle était redevenue très pâle. Pourtant elle supporta bravement le noir regard de Michel, et, allant résolument au-devant de ses questions, elle reprit :
— Vous savez?... on vous a dit que je me mariais?
— On me Ta dit, mais je tenais à l'apprendre de . votre bouche; j'espérais encore...
Elle l'interrompit avec un geste suppliant : — Je vous en prie, ne revenons pas sur ce qui est passé.
La subite apparition de Michel lui faisait craindre qu'il ne cherchât à ébranler sa résolution. Dès en l'apercevant, elle s'était dit qu'il fallait à tout prix le convaincre de Tinutilité de ses efforts; elle avait peur de se laisser troubler et attendrir.
— N'insistez pasi répéta-t-elle brièvement, j'ai donné ma parole.
— Vous vous méprenez ! s'exclama-t-il avec ameiv tume, je n'ai pas l'intention ridicule de vous dissuader d'une résolution, conforme sans doute à vos intérêts et à vos goûts... Quand doit avoir lieu cette cérémonie?
— De demain en huit.
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— Je De serai plus Ift... Dieu merci, je quille Paris pour toujours 1
— Vous aUez loin ? murmurât-elle UmideineDt.
— Très loin... Là-bas, à Véel... Dans mon village, que Je n'aurais jamais dû quitterl... Auparavant, je lenais è vous offrir mes souhaits... de bonheur... Kt maintenant, adieu t
En dépit des violenta efforts qu'elle tentait pourpar^tre calme, Suzanne sentait ses yeux devenir humides. Elle se plaça entre Vemeuil et la porte, et sans oser lever sur lui ses regards mouillés, elle balbutia :
— Vous me faites beaucoup de peine... Ëcoutezmoi au moins avant de me condamner.
11 secouait la tête et f e disposait tt sorLir, quand elle l'arrêta, et posant sa main sur le bras du professeur.
— Nonl ajouta-t-elle, ne partez pas ainsi 1 II faut que vous sachiez pourquoi je me suis décidée... Si j'avais été seule, je ne me serais jamais mariée... mais il y a mes sœurs 1 La folie démon pauvre oncle tourne au fanatjsme et leur rend la vie insupportable... Je ne gagnais pas encore assez d'ai^ent pour quitter la maison et les prendre avec moi ; d'un autre -cbié, je voyais le moment où, lasses et poussées & bout, Brielle et Phie allaient faire quelque coup de tête... Je me désespérais... C'est alors que M. Lechantre a renouvelé ses propositions... J'ai d'i refusé ; il a insisté en promettant de prendre Bœurs dans sa maison ; Brielle et Phie ont plaît
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cause... Pouvais-je encore m*obstiaer et répondre par un refus?... Songez que j*étais seule au monde et que je n'avais plus aucun espoir meilleur dans Tavenirl...
Sa voix s'altérait; elle s'arrêta brusquement, craignant déjà d'avoir trop parlé et laissé voir trop imprudemment le fond de son cœur à Michel.
Celui-ci était troublé par cette voix aux intonations si tendrement suppliantes, et en môme temps indigné de la façon toute simple dont elle lui expliquait son manque de parole. Il lui jeta un long regard soup* çonneux :
— Ainsi, c'est uniquement par charité pour vos sœurs? Vous pouviez, il me semble, trouver un autre moyen de leur être utile, sans vous sacrifiera un homme que vous n'aimez pasi
Elle le contemplaitsans comprendre, et, poussée par îe sentiment de ce qu'elle croyait son devoir, elle faisait de douloureux efforts pour dissimuler le tremblemeni intérieur qui l'agitait.
— Je ne me sacrifie pas, répondit-elle avec vivacité, je me donne volontairement à un honnête homme que j'estime.
— Vous l'aimez? reprit-il brusquement.
Elle détourna la tête, et d'une voix qu'elle essayait de rendre ferme:
— J'ai promis de Taimer et je tiendrai parole.
U lui lâcha les mains. Il lui semblait que les portes de fer de la Destinée venaient de retomber avec fracas et de lui fermer à jamais toute espérance. Un
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bouUloDQement ds -colère lui monta & la gorge, et il s'écria violemment en écartant Suzanne :
— Vous vous Aies bien pressée de l'engager, votre parolel... Vous n'avez pas songé un seul moment que je pouvais redevenir libre et réclamer imontour celle qae vous m'aviez donnée?
Suzanne tressaillit. Elle regardait Michel d'un air égaré, sans se rendre compte encore de ce qu'il avait voulu dire.
— Libre I balbutia-t-elle.
— Oui, m^3 mainleneat il est trop tard... Adieu! Et, impétueusement, il s'élança dehors.
Suzanne restait debout, appuyée contre la table' — Libre!... Ses oreilles tintaient, il lui semblait que la tô te allait lui tourner; en mâme temps, elle se disait, qu'elle avait dû mal comprendre, puis songeant tout à coup que Michel s'enfuyait désespéré, elle voulai-, courir h sa poursuite, mais ses jambes paralysées lui refusaient le service. EUe ne pouvait ai se mouvoir, ni proférer une parole. EUe demeurait immobile ot comme anéantie dans l'obscure salle d'étude, tandis ■ qu'au fond du jardin lés clameurs devenaient plus bruyantes. — On entendait Phie, emportée par le mouvement de l'escarpolette, crier : « Plus haut! plus haut 1 » h Lechantre qui la poussait. Far moments, le paysagiste inquiet s'interrompait pour s'exclamer :
— Suzanne ne revient donc pasî
A quoi le soprano aigu de Brielle répondait :
— Eh bien ! allons la chercher.
On distinguait le bruit des pas sur le gravii
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la porte de la salle s'ouvrait bruyamment pour Irvrei passage au peintre et aux deux jeunes filles.
«* Nous commencions à craindre qu*oo ne vous eût enlevée 1 fit galanmient Lechantre en s'avançant dans l'obscurité, puis il eut un haut-le-corps en s*apercevant deFaltération des traits de sa fiancée :
— Bon Dieu! qu'avez-vousî
— Qu'était-ce donc que cette visite? ajouta Phie, tu as la figure toute bouleversée!
De plus en plus pAle, Suzanne semblait à peine voir ses sœurs. Ses pupilles dilatées donnaient à sa figure une expression effrayante. Elle les repoussa tous trois du geste et du regard.
— Laissez-moi, murmura-t-elle d'une voixrauque, je ne veux pas qu^on me parle!
Et tandis qu'ils s'entre-regardaient de l'air de gens qui ne comprennent rien à ce qui se passe, ils furent interrompus par M. Jouzeau, qui entra précipitamment.
— Eh bien I cria-t-il à Suzanne, tu l'as vu?... C'est moi qui te l'ai envoyé.
— Qui donc? demanda Phie, tandis que Suzanne reculait jusque dans l'embrasure de la fenêtre.
— Notre ancien voisin, Michel Vemeuil, répendit le bonhomme ; je croyais le retrouver ici avec vous.
— Vemeuil I s'exclama jalousement Lechantre, ah I il revient sur l'eau, maintenant que sa femme est morte !
— Comment! reprit Narcisse Jouzeau, stupéfait, sa femme est morte ?
mciiL TisNEuiL au
Eh I oui, Zimmer m'a Justement conté la cbose .. Madame du Coudray s'est noyée & Dinard la de la grande marée, et on l'a enterrée il y a lit jours.
Et comme il achevait, Phie, qui examinait curieuselent la physionomie de sa sœur aînée, poussa une [brusque exclamation :
! — Ahl mon Dieu, voilk Suzanne qui se trouve 'mal!
Bn effet, la jeune Qlle s'était soudain afTaissée sur le bord de la fenôtre. et sa tête venait de heurter lourdemeotles persiennes à demi closes...
Sur le long plateau de Véel le vent souffle en tempête depuis le matin. De la crête des coteaux jusqu'à la lisière jaunissante des bois, la plaine déroule sa nudité grise, mamelonnée par les ondulations en dos d'âne des champs moissonnés. Les rafales du vent d'ouest la balaient dan^ toute son étendue. Soulevées par un souffle infatigable, les feuilles sèches s'envolont du taillis et se mettent à fuir au ras de terre, comme si elles étaient prises d*une terreur panique, jusqu'à ce qu'elles viennent s'amonceler toutes en tas, au revers d'un fossé. Dans le ciel assombri et très bas, les nuages, eux aussi, semblent en proie aux mômes effarements et précipitent leur course échevelée. — lia plu, la nuit précédente; au pied des talus, dans les ornières des chemins et les roies des labours, des flaques d'eau miroitent et se rident, quand le vent les frôle, avec une plainte qui ne se ralentit jamais. — Çà et là, au milieu des champs, une charrette fait
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halte, et des paysans, pressentant que la pluie recommencera à la tombée du jour, s'empressent d'y entasser les mot/elles d'avoine; lea silhouettes agrandies et aimplJ8ées delà charrette, des chevaux immobiles et de l'homme qui charge les gerbes, s'enlèvent en noir sur le ciel gris. — Tout au tond, à travers les feuillages nerveusement agités des peupliers-trembles, on aperçoit les toits bruns du village de Véel et la pointe de son clocher.
Comme s'il était activé par la furie du vent d'ouest, le crépuscule, ce soir, arrive plus vite que d'ordinaire. La nappe sans cesse mouvante et sans cesse renouvelée des Duages ne laisse plus passer qu'un jour terne et appauvri. Les vaches crottées reviennent en meuglant des p&tis. Les charretées d'avoine, cahotant lourdementsurlecheminpierreux.rentrent au village, dont les fenfttres s'allument. Pendant un moment, la rue s'anime ; les femmes s'interpellent d'un seuil & l'autre ; les portes des granges s'ouvrent & deux battants pour recevoir les chariots qui s'y engouffrent ; les écuries et les étables se referment sur les bétes repues. Puis, peu à peu, les bruits familiers s'apaisent, la me se dépeuple et les huis se closent & mesure que féûel s'enténébre. L'Angelus sonne au faite du clocher ses neuf coups que la rafale emporte & travers la plaine, et tout se tail. On n'entend plus dans la nuit profonde que la plainte du vent, et parfois le soi rude des bestiaux qui s'allongent sur leur litière. A l'extrémité du village, du côté des jardins, lueur de lampe brille aux vitres de l'arrière-chan
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d'une maison basse et comme écrasée sous son toit de tuiles. LÀ, pas de rumeurs de bétail dans Tétable déserte, pas de flambée dans Tâtre de la cuisine aban>donnée. La chambre à coucher, donnant sur le verger est seule habitée par un hôte que les meubles du logis ont peine à reconnaître, bien qu'ils aient été les compagnons de son enfance. Et cet hôte est Michel Verneuil, revenu depuis la veille dans la maison paternelle.
Après le désastre de ses espérances d* amour, brusquement ressuscitées et plus brusquement encore rejetées dans le néant, Paris était devenu pour Michel un séjour odieux; le monde entier du reste senablait n'avoir plus de chemins qui ne lui fussent douloureux. Un seul endroit lui offrait encore un asile en harmonie avec le désarroi de son esprit et le désenchantement de son cœur. Il s'est réfugié à Véel, comme le lièvre revient mourir au gîte.
Il s'est assis devant une massive table de chêne, qui servait jadis de table à manger au bonhomme Verneuil, et où des livres et des papiers sont épars. Il a jeté sur ses jambes une couverture de voyage, car une humidité glaciale monte du pavé de cette chambre longtemps inhabitée. — La physionomie des lieux n'a pas changé, j La lampe grésillante éclaire faiblement les solives noircies, le carrelage disjoint, les murs blanchis à la chaux. Dans la profondeur de l'alcôve au baldaquin de cotonnade rouge, le lit de fa* mille entasse toujours ses couettes épaisses. L'hoploge que le père Verneuil remontait chaque semaine
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avec une méticuleuse exactitude, est encore là dans sa longue gaine de bois peint ; seulement son balancier de cuivre ne bal plus la mesure. Les armoires ventrues, les cofTres h avoine, les chaises de bois blanc, le fauteuil de velours d'Utrecht râpé ont tous gardé les attitudes familières d'autrefois. Tous semblent parler à Michel de l'adolescent du temps jadis,
— brun, robuste, hardi, plein de sève et de pensée;
— du jeune homme impatient de s'élancer dans la vie et qui, du haut de ses rêves ambitieux, jetait de si dédaigneux regards & ce mobilier de pauvres.
A travers la plainte renaissante de la rafale qui secoue les cloisons du logis délabré, Michel écoute les derniers bruits de la rue, les voix lointaines des paysans qui se jettent un bonsoir hâtif, puis le fracas des volets qui se referment. — II porte envie aux gens du village. 11 maudit la rage qui pousse les fils de laboureurs & quitter leur clocher, & se jeter dans le tourbillon des grandes villes. La culture du sol natal eût fait d'eux les maîtres delà terre ; la ville surexcite leurs désirs, énerve leur vigueur et les transforme en misérables déclassés...
Michel voit tout cela maintenant avec une désespérante lucidité. 11 a encore à la bouche la nausée des voluptés mondaines ; et quant à la gloire, il ne se soucie plus guère mainteDant de cette bulle de savon, brillante seulement pour les yeux de celui qui la gonfle, et destinée ensuite à crever aux premières bi ches du chemin. — Toutes 3es joies creuses et fr téea ne valent pas le lot du paysan qui pioche sa te
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sème son blé, s*eiidort d'un sommeO sans rêve et se ivveî3e dès Taube pour recof&mencer une besogne toujours la même, mais féconde du moins. Lui qui se vantait d*élre le maître de sa destinée, il a misérablement gâché sa vie, et, flq[>rèsle dernier coup qu'il vient de ivci?voir, il a conscience de ranéaniissement de son énergie et de l'inutilité de tenter un nouvel efforU
Tout se dissout autour de lui et s'écoule, comme se fondent ces nuages d*automne qui ruissellent maintenant en pîuie battante contre la vitre. Les élénients semblent mener le deuil de ses suprêmes illusions; le vent se lamente, Taverse inonde les fenêtres, de brusques paquets d'eau débordent des gouttières et tombent sur le gracier du jardin avec un bruit d'écluse îàchéi?. — Ah I soncre-t-il avec une ironie amère, tu voulais faire ton trou? Eh bien ! tu dois être contenu le trou est creusé, fl est d'une belle profondeur et te voilà au fond, sans espoir de jamais remonter à !a surface. — Vue du creux de la fondrière où il a roulé, îa vie ne lui présente plus qu'un lamentable spectacle : disgrâces de chaque heure, mystifications du hasard, sou\"enirs toujours plus cuisants des erreurs passées, accumulation de souffirances triviales, puis au bout, à une distance plus ou moins éloignée, la mort, paie et rigide comme une statue de granit:..
Tan Jîs que le vent et la j^uîe se déchaînent, tout à coup un sitQemenl aigu et prolongé perce les clameurs de la tempête. C'est le sifflet du train express qui tile à toute vapeur au fond de la vallée. Et Michel
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se souvient, avec un horrible serrement de cceur, d'un sifflement semblable, déchirant l'air des bois de Bellevue, et qui a été le signal de la séparation entre Suzanne et lui. Pourquoi cette voix stridente de la vapeur ne serait-elle pas encore, cette nuit, le signal d'une séparation plus complète et plus dé&nitive? Pourquoi, puisque cette vie désenchantée n'a plus pour lui ni prix ni saveur, n'iraiUil pas bravement au-devant delà mort, qui so fait attendre? Les minutes pénibles de l'agonie ne l'effraient pas, et il a là, à portée de la main, de quoi hâter le dénoûment. En môme temps, de dessous les paperasses et les livres entassés il tire un revolver et le palpe froidement pour s'assurer qu'il est chargé et en état de fonctionner avec régularité.
Cet examen une fois fait, il se lève, arpente deux ou trois fois la pi^ce sonore, remonte la lampe qui baisse, et revient s'asseoir près de la table, a6n de tout mettre en ordre avant le grand départ.
Lentement, méthodiquement, il dépouille les paperasses qu'il a emportées, jetant au fur et à mesure ceUes qu'il veut détruire, dans la cheminée vide. Pour la première fois depuis de langues années, l'&tre noirci se rallume et se réchauffe à la claire flambée de ces lettres de jeunesse, de ces pages écrites à une époque de verve et d'enthousiasme. — Le manuscrit de YHisCoire des paysans arrive à son tour entre les mains de Michel ; au moment de lancer au feu ces cab qui représentent dix années de recherches et d'éta il hésite, tourne les pages déjà jaunies et s'oubl
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les relire. — D y avait cependant là autre chose que de vaines promesses, c'était une œuvre puissante, pleine de poésie et de force comme la race rustique elle-même. — Les pieds posés sur Textrôme bord de la vie et tout prêt à s'élancer dans le néant, Michel juge son œuvre froidement, sans tendresse aveugle, et il ne peut s'empêcher de reconnaître que le livre élait bon et fait de main d'ouvrier. Sa lecture se prolonge, il éprouve un douloureux orgueil à parcourir ces feuillets couverts d'écriture. Chaque page lui rappelle une heure de sa jeunesse ou de sa maturité. U revoit les matinées où, à Tours, au lendemain de son premier triomphe, il écrivait les chapitres d'introduction, avec Fentraîn d'un voyageur qui commence à parcourir un pays nouveau et pittoresque ; — et il revoit les tranquilles soirées de Bellevue, où, près de la fenêtre encadrant un pan du ciel étoile, il s'entretenait doucement avec Suzanne des chapitres qu'il venait de lui lire. — Comme un homme qui coule à fond, il embrasse d'un seul coup d'œil les images nettes et saisissantes du passé : — la salle de la conférence toute scintillante de lumières, toute retentissante de bravos ; — les marronniers en fleurs de la Chambrerie avec la nappe moirée de la Loire dans le fond; — la figure sérieuse et pâle, les grands yeux humides et tristes de Suzanne Jouzeau.
Tac I tac !... On dirait les doigts impatients heurtant h la vitre. C'est le vent qui secoue les arbres du verger et pousse leurs branches contre la fenêtre. Ce bruit arrache Michel à ses souvenirs rétrospectifs. U se lève
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et se dirige vers la croisée. — Les heures ont marché, la pluie a cessé, mais l'ouragan souffle ioiyours. Làbas, à Textrémité de la plaine, les premières pâleurs "^ de Taube blanchissent le ciel nettoyé... Allons, il est tenips I n ne faut pas attendre le plein jour et le réveil tapageur du village. — 11 revient vers la table, arme le revolver et en appuie Tacier froid sur ses lèvres.
Et maintenant, pauvre marcheur fatigué, va reposer tes membres las dans le cimetière de ta paroisse ; — triste assemblage d'atomes mal équilibrés, va dissoudre dans la terre humide ta chair et tes nerfs endoloris!...
Mais voilà qu*au. moment de presser du doigt le ressort qui va tout terminer, il s'arrête, replace l'arme dans le tiroir entr'ouvert, et prête Toreille. Est-ce une hallucination de l'ouïe?.. A travers la bourrasque, il lui a semblé qu'on frappait à la porte de la maison et qu'une voix, pareille à une supplication, l'appelait de la rue. — La pensée qu'il y a là, au dehors, un être plus misérable encore que lui et implorant du secours, a soudain suspendu l'exécution de son projet funèbre. H sort précipitamment de sa chambre et gagne à tâtons la cuisine ténébreuse. Ce n'est point une illusion; on frappe avec force à la porte delà rue.
— Qui est là ?
— C'est moi, mon cher Vemeuil, ouvrez vite 1 Cette voix ne lui est pas inconnue. Il tire les verrous, ouvre et, dans la pâle clarté de l'aube, dislingue confusément deux noires silhouettes escortées
mm
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par des vciâins matineux. Pais Tune de ces ombres s'élance vers lui, et il entend distinctement le soprano aigr du bonhomme Jouzeau, qui s'écrie :
— Enfin, mon cher ami, vous voilà !.. Bon Dieu, qiron a du mal à vous trouver 1
Miche! reste immobile; une violente agitation intérieure ]e secoue pourtant jusqu'aux moelles. Ses yeux seuls expriment l'intensité de l'émotion qu'il éprouve ; ils se fixent avidement sur l'autre silhouette noire qui accompagne Narcisse Jouzeau, et, sous un long man« teau de voyage à capuchon, ils reconnaissent la forme délicate et rirrégulier profil de Suzanne. Alors Michel pousse brusquement la porte au nez des voisins ébahis ; puis, saisissant les mains du bonhomme et de la jeune fille, il les entraîne dans la seconde chambre. La stupéfaction arrête les paroles dans sa gorge sèche; il ne peut que balbutier :
— Vous! vousl... Quel miracle!
— C'est une véritable odyssée I s'éci^e M. Jouzeau en s'asseyant. Mais remettez-vous, mon ami; vous avez la mine plus défaite que nous, qui avons pourtant passé une nuit blanche... Est-ce que par hasard voUis ne vous seriez pas couché?
Les premières rougeurs de l'aurore éclairent le désordre de la chambre. Suzanne a rejeté son capuchon en arrière ; elle examine la figure altérée de Michel, l'âtre plein de papiers à demi consumés, la lampe qui achève de mourir. — On dirait qu'on a veillé dans cette chambre maussade pour hâter les prépai'atifs d'un étrange départ. — Un funèbre soup-
çonfait frissonner la jeune fille; elle devine les funèbres projets de Vem'euil, et, se jetant passionnément !i son cou :
— Ahl s'exclame-trelle en le serrant dans ses bras, Michel , pardonnez-moi !
Et elle éclate en sanglots.
— Pourquoi diantre aussi, reprend Jouzeau avec humeur, pourquoi ne vous êtes-vous pas tout de suite expliqué carrément avec moi?... Les choses se seraient aplanies d'elles-mêmes et, sans reproche, mon atmi, nous aurions tous été dispensés d'un voyage qui n*a rien d*agréable en cette saison.
Michel respire plus librement.
— Et M. Lechantre? murmure-t-il.
Suzanne fait un signe de tête négatif, et M. Jouzeau continue :
— Elle ne l'épouse plus, naturellement... Du reste, envoyant l'émotion de Suzanne à la nouvelle de votre ireuvage, Lechantre a compris tout de suite qu'il n'avait plus qu*à s'éloigner... lia du tact et il nous a rendu notre parole.
— Et vous consentez à devenir ma femme, Suzanne?
Pour toute réponse, elle se serre plus étt*itemen*' contre son lui.
— Embrassez-la donc! réplique Jouzeau, je vous y autorise ; elle le mérite bien après tout ce qu'elle a fait pour arriver à vousjoindre, malgré vents et marée.
Et Michel use de la permission, il en abuse môme, tant qu'à la fin M. Jouzeau s'impatiente et s'écrie :
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— Quand vous aurez fini, mon cher Verneuîl, je réclamerai de votre complaisance un bol de lait chaad et un peu de feu, car, malgré mes habitudes monastiques, cette nuit à la belle étoile m^amis sur les dents.
Michel se précipite dehors, court à l'auberge voisine commander un déjeuner d'œufs et de café au lait ; puis, après une visite au bûcher, il revient avec une brassée de fagots qu'il jette dans l'âtre. Une claire flamme monte en pétiDant. Narcisse Jouzeau s'est emparé de Tunique fauteuil; jambes écartées, mains tendues, il se dégourdit peu à peu devant cette bonne flambée et raconte comment il a retrouvé la piste de Michel.
— Quand vous avez quitté Suzanne, l'autre jour, vous lui avez dit que vous retourniez dans votre village, et elle ne l'a pas oublié... Moi, je voulais simplement vous écrire, mais elle ne tenait plus en place, et elle a si bien insisté que nous avons pris hier soir l'express, qui nous a déposés à Bar vers minuit. Là, des gens sages se seraient reposés et auraient attendu qu'il ftt jour... Point, il a fallu louer une voiture et rouler jusqu'ici par une pluie battante ai d'abominables chemins pierreux... Ah I cette petite a une tête, je vous en réponds, et si elle avait voulu appliquer son énergie à l'étude du système éducateur, elle aurait opéré des prodiges!...
Mais le bonhomme parle pour lui seul. Les deux amoureux, les mains unies, les yeux dans les yeux, sont tout absorbés par la joie de se revoir et de s'aimer désormais avec sécurité.
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