‹ Michelet et son tempsChapitre 36 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A propos de « l’Epopée lyrique de la France »

On connaît la définition-que Taine donna de l’œuvre de Michelet dans le premier article qu'il lui consacra (Revue de l’Instruction Publique, février 1855, et Essais de Critique et d'Histoire, p. 97-112) :

M. Michelet est un poète, un poète de la grande espèce... Son histoire a toutes les qualités de l'inspiration : mouvement, grêce, esprit, couleur, passion, éloquence, elle n’a point celles de la science : clarté, justesse, certitude, mesure, autorité. Elle est admirable et incomplète, elle séduit et ne convainc pas. Peut-être, dans cinquante ans, quand on voudra la définir, on dira qu’elle est l’épopée lyrique de la France.

Si ce texte explique bien Michelet, il caractérise excellemment Taine: clarté, justesse, certitude, mesure, autorité, n'est-ce pas tout lui ?

Tous deux forment en effet un contraste frappant. Sans doute, ils ont en commun le goût des idées générales, le besoin des grandes explications et l’esprit de

(1) Ce chapitre a paru dans le Mercure de France, 1 mars

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système. Sans doute, ils font également vivre la science, ils savent animer les abstractions et ils ont, à des degrés d’ailleurs différents, l'amour de la couleur et du symbole. Mais entre ces deux écrivains presque parents d’origine et voisins de terroir (Michelet était Ardennais par sa mère) entre ces deux esprits graves et vigoureux, nourris de la pensée allemande, épris de philosophie et de morale, quelle dissemblance profonde !

Le plus âgé des deux paraît, à vrai dire, le plus jeune. En 1855, Michelet a cinquante-sept ans et Taïne n’en a que vingt-sept. Mais celui-ci est déjà le penseur calme et serein qui a conçu la théorie de l’Intelligence. Michelet est toute fièvre et tout éclat, toujours tendu, frémissant, jamaïs en repos. Chez Taine, quand on le regarde, ce qui frappe, c’est le front large et vaste, aux. tempes bien renflées. Sous la crinière blanche de Michelet, on ne voit que l’étincelle ardente et rapide qui passe au fond des yeux bleus. Michelet est un sensible, Taine un méditatif. Le premier est un lyrique, le second un logicien. Michelet est toute expansion, tout élan : il se donne. Taine est tout recueillement, toute concentration : il saisit l’univers, mais c’est aussi pour le donner. Il ne se livre point comme Michelet. Son style ne l’emporte pas, il en est maître. L’un est l'enthousiasme, l’autre la discipline. L'un est un révolutionnaire, l’autre sera un constructeur. Celui-là a l’âme ardente d'un pèlerin, d’un spiritualiste à la recherche de Dieu ; celui-ci est un positiviste paisible, et pourquoi chercherait-il Dieu puisqu'il a trouvé la science ? Michelet est le dernier des Romantiques, Taine est le fondateur du naturalisme, le maître de la pensée moderne. Voilà ce qu’il faut avoir à l’esprit, quand on relit le premier essai de Taine sur la Renaissance de Michelet (tome VII de l'Histoire de France) : ici, c’est, au fond, la seconde

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moitié du xrx° siècle qui juge la première, le positivisme qui juge ou croit juger le romantisme.

y Le grand historien ressentit d’ailleurs avec VAN ACILE la critique de ce jeune écrivain dont le nom lui était inconnu la veille, mais dont le talent ne lui échappait pas. Ce n'était pas la première fois, certes, qu’on lui reprochait de manquer d’objectivité (comme on dit aujourd'hui), et il en était un peu agacé. « C’est poétique, lui avait déjà écrit Sainte-Beuve, à propos du tome

IIT. Est-ce juste historiquement ? » Il répondit donc à .

Taine assez sèchement, justifiant son attitude avec une concision presque dédaigneuse que peuvent excuser et son âge et sa gloire. Il aurait pu être le professeur de son critique et il enseignait au Collège de France, lorsque celui-ci était élève à l'Ecole normale.

Voici sa letre dont le brouillon se trouve encore dans ses papiers.

À M. Taine rue [du] Dragon (sans date).

Monsieur,

Vous m'avez accablé d'’éloges comme écrivain, et votre article est très fort et très sérieux sauf qu'il est partial en un sens.

Seulement, nouveau dans la critique, vous ignorez encore que ce nom de poète que vous me décernez est justement l’accusation sous laquelle on a cru jusqu'ici accabler l’historien. Ce mot a répondu à tout.

J'ai eu beau donner à l’histoire une base sérieuse et positive dans une infinité de points. Exemples : l’histoire de la banque (dans mon livre de la Réforme), le budget de Philippe (dans les guerres de religion, etc.). L'élection de Charles-Quint, traitée politiquement par Mignet, l’a été par moi financièrement, c'est-à-dire dans la vérité.

On n’en a pas moins écrit partout que j'étais un historien d’une heureuse imagination.

Je vous salue cordialement et vous prie de croire à ma gratitude.

J. Micueter,

Quelques mois plus tard, en juillet, Taine publiait son second article, à propos de la Réforme (tome VIII de l'Histoire de France). Il ne paraît pas avoir été très impressionné par la lettre qui précède. Il va droit devant lui, conduit par son idée — « la faculté maîtresse » — et, après avoir montré que Michelet-avait trop d’imagination, il l’analyse et la définit « l’imagination du cœur ».

Sans doute, l’historien a insisté sur l'originalité et la valeur de sa documentation (« L'élection de Charles Quint, traitée politiquement par Mignet, l’a été par moi financièrement, c’est-à-dire dans la vérité »), et Taine semble ne pas l’oublier, Mais à quoi sert, dit-il, cette pénétration historique, si la vérité ainsi découverte est cachée sous « une parure étincelante d’allégories et de métaphores ». Pour la comprendre, il faut faire effort, « dépouiller les faits de leur apparence oratoire ». I1 copie le début du chapitre IV sur la vente des indul-

gences et l'élection de Charles-Quint, et il se tourne

vers le lecteur, lui demandant « s’il est aisé de l’entendre au premier coup ». Il faudrait au préalable « changer la fantasmagorie d’images en récits simples et en raisonnements nus ». Cette histoire a besoin d’être « traduite ».

Je ne sais si Michelet a répondu à ce second article. Il eût été piquant de retrouver d’autres lettres des deux correspondants. Mais il n’y a aucune lettre de Taine

dans les papiers de Michelet et il n’y a, dans ceux de | Taine, d’après son héritier M. Paul Dubois, que « cinq | ou six billets de Michelet sans intérêt ou d'ordre privé ».

Il semble, en tout cas, que Taine ait soumis à l’his-

torien les épreuves de son troisième article, consacré à l’Oiseau et publié en juillet 1856, à en juger par le

compte rendu de sa première entrevue avec Michelet (Taine, Vie et Correspondance, éd. Hachette, II, p. 133):

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